X.'ABTBOMOMa BT SON SAT1LI.ITS
S'il est & Paris un lieu qui ne participe guère au tumultueux mouvemeDt de sa vie industrielle, commerciale et élégante, c'est la belle avenue de l'Observatoire, qu'on a malheureusement séparée du jardin du Luxembourg par des rues inutiles percées au travers de la magnifique allée qui reliait le palais i son savant ris-ft'Via. Au bout de l'avenue, formée par un quadruple rang d'arbres, s'élève l'Observatoire, assez modeste de proportions, mais fort majestueusement isolé, comme il convient au temple de cette science élevée, qui ne se vulgarise que dans les almanacbs. Le silence enveloppe le monument. De loin en loin un omnibus sort de la rue d'Enfer, mais s'éloigne bien vite vers le boulevard SaintrHichel ; quelques passants à l'habit rApé, & l'air famélique, des groupes d'enfants pauvres, des religieuses (car il n'est pas d'endroit solitaire où la charité ne les conduise), remontent parfois l'avenue. Dans l'après-midi, des prêtres et des hommes du monde, dont le front grave et le regard distrait révèlent la qualité de savants, franchissent la grande grille qui ferme la cour silencieuse. Il n'y a pas d'autre mouvement ni d'autres passants.
Un matin du mois de décembre, l'avenue était absolument déserte. Des nuées de pigeons picoraient paisiblement en volc-
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i MONSIEUR NOSTRADAMUS.
lanl, quelques chiens semblaient jouer au pugilat entre les arbres, et cette solitude enchanta une demi-douzaine d'écoliers qui débouchaient de la rue Cassini, la casquette sur le coin de l'oreille, la besace de cuir en bandoulière et les mains dans les poches.
•> Finissons ici notre partie, il n'y a personne, u dit celui qui marchait te premier.
Aussitôt de chaque poche sortit une toupie ornée de sa sptraie de ficelle ; les casquettes furent lancées au pied des troncs d'arbres, et le plus grand des enfanle prenait du champ pour lancer sa toupie, quand une voix cria :
tt Attendez, laissez passer M. Nostradamus. >
La grille de l'Observatoire venait de se fermer derrière un vieillard suivi par une dame aux cheveux gris. Le vieillard était grand et portail sur de larges épaules une tête qui ne manquait pas de caractère. Son front — il avait son chapeau à la main — était scientifiquement bosselé, ses grands yeux à. fleur de t£lc regardaient en haut et des lèvres pensives se dessinaient en relief sur des joues rasées avec soin.
La dame était courte et raide de taille. A travers les broderies d'un voile noir, on distinguait une longue flgurc blanch&tre, dont te trait saillant était un nez audacieuscment busqué qui se terminait comme un V. Elle marchait à tout petiispas auprès du majestueux vieillard, et, bien qu'ils fussent ensemble, chacun d'eux semblait parfaitement isolé de l'autre.
u Bonjour, monsieur Nostradamus, » crièrent les enfants lorsque les deux promeneurs approchèrent.
Le regard du vieillard se baissa sur la troupe enfantine et il sourit très-doucement.
« Bonjour, mes amis, dit-il en mettant son chapeau qu'il tenait à la main, par distraction sans doute.
— Quel temps fera-t-il demain, monsieur Nostradamus ? demanda un des joueurs, en regardant le ciel qui était bas et uniformément gris.
— Un temps charmant pour vous, écoliers. Demain vous pourrez vous battre à coups de boules de neige. >>
Les enfants trépignèrent de joie.
o Demain il neigera, bien vrai, monsieur ? s'écrièrent-ils.
— Demain il aura neigé. Ce soir et cette nuit il tombera pro-
LsÛHi psMer H. Noitradamui.
bsblement assez de oeige pour que demaia vous puissiez faire un bochomme grand comme le maréchal Ptey. »
Et le vieitlud tendit le bras vers la Btatue peu digne du grand nom de Rude, dont on apercevait l'étrange silhouette.
De nouveaux cris d'entbousiasme saluèrent cette nouvelle.
« Je ferai un cheval de neige, s'écria un gamia.
— Moi, une sphère avec des montagnes.
— Moi, une dtadelte avec des canons. »
Le vieillard sourit de nouveau, et s'éloigna en disant à sa compagne :
•> Quels êtres heureux que les enfants, Geneviève I
— Ils sont plus heureux qu'ils ne rendent heureux, monsieur, répondii^le assez maussadement
— Pas toujours.
— Vous êtes la faiblesse même pour eux, mon pauvre ami, chacun le sait.
— Je ne dis pas. Je vous assure, Geneviève, qu'il y a une certaine analogie entre les vieillards et les enfants. Votre père le trouvait comme moi. Que de fois, le jeudi, nous nous sommes arrêtés dans cette avenue pour regarder jouer les écoliers! Nous en oubliions notre problème du jour.
— Maïs vous vous rattrapiez le soir. Quand je disais & papa : « Pourquoi donc le jeudi ne voulez-vous point vous coucher à «'votre heure ordinaire?» il me répondait: i C'est que Haurebel « et moi avons babillé avec les enfants de l'avenue. » Je me souviens très-bien du jour oii ils vous appelèrent Nostradamuspour la première fois.
— Moi, je ne m'en souviens pas, Geneviève.
— CommentI c'était le jour oii nous prîmes l'appartement du troisième pour nous rapprocher de vous. Papa, qui était si gai, me dit : « 11 faut acheter des dragées, ma fille, car notre repas « d'inauguration sera un repos de baptême. » Je ne pouvais le comprendre, comme vous le pensez. Alors il ajouta : « Ebl oui, « les gamins de l'avenue, émerveillés de voir que Maurebet leur « prédit toujours exactement le temps qu'il fera, l'ont baptisé <• Nostradamus. Il a beaucoup remercié ses parrains, et je crois « que le nom lui demeurera, » Il vous est demeuré en effet, et dans la maison même on vous appelle souvent ainsi.
— Et dans l'avenue je n'aurai jamais d'autre nom. Cependant
6 MONSIEUR NOSTRADAMDS.
les enfants qui m'interpellent aujourd'hui n'ont pas participé à mon baptême, il me semble.
— Bon, vos parrains ont vingt ans à cette heure; mais il se mêle tous les jours des nouveaux aux anciens : ce sont ceux-l& qui perpétuent la tradition. Que de fois j'ai entendu un ancien dire & un nouveau : « Ce vieux monsieur qui passe, c'est Nostrada- <t mus; il sait toujours le temps qu'il fera I »
Tout en causant ainsi, ils avaient traversé la large allée au bout de laquelle se dresse l'élégant palais des Hédicis, et, prenant le jardin en biais, ils gagnèrent une des grilles qui ouvrent sur la rue Bonaparte. Après avoir longé quelque temps la rue de Yaugirard, ils tournèrent l'angle de la vieille me Cassette, qui possède de belles résidences et d'antiques habitations sur soa étroit pavé. Ils la descendirent jusqu'au numéro 4, passèrent par une très-antique porte cochère, sous laquelle se blottissait la loge du concierge, et, traversant une cour pavée, entrèrent dans une maison étroite et haute, dont les deux premiers étages étaient ornés de balcons Louis XV.
Us montèrent lentement cinq étages d'un escalier de pierre, à rampe de fer ouvragée, qui allait se rétrécissant et se simplifiant dans son mouvement ascensionnel. Arrivé sur le dernier palier, le vieillard poussa un soupir de soulagement et s'appuya contre la muraille grise, pendant que sa compagne introduisait une clef dans la serrure d'une porte de cliéne. Un des battants s'ouvrît, Mme Geneviève saisit son compagnon par un des larges revers de son paletot fourré et le poussa amicalement en avant; puis elle entra derrière lui et ferma la porte. Le vieillard marcha lentement le long d'un corridor sur lequel donnaient quatre portes ouvertes au large, ce qui permettait d'inspecter tout l'appartement à coups d'œil : ce que fit Mme Geneviève. Son premier coup d'oeil de gauche glissa dans une salle à manger confortablement meublée, et son premier coup d'œil de droite plongea dans les profondeurs d'une cuisine brillante de propreté. Son second coup d'œil de gauche se promena dans un salon dont chaque objet semblait rivé depuis des siècles & la même place; son second coup d'œil de droite fit le tour d'une chambre à coucher, encombrée d'objets disparates et d'assez mauvais goût. Ce fut dans ce dernier appartement qu'elle disparut, tandis que le vieillard ouvrait la porte du fond, et pénétrait dans un grand apparlc-
ment d'irréguHères proportions, qu'on avait dû approprier & l'usage d'uD peintre ou d'un photographe. Il recevait le jour d'en haut par un large chAssis circulaire, sur les vitres duquel la poussière tendait un fîn rideau gris. Ce jour tamisé éclairait des murs recouverts d'étagères de chêne, dont la plupart étaient chargées de bouquins au dos de cuir terni. D'autres étaient occupés par des instruments étranges, par d'innombrables sphères terrestres et célestes, par des bustes en terre cuite. Une large table recevait le jour de la partie du châssis qui descendait jusqu'à la boiserie en formant fenêtre. Quelques chaises communes se voyaient ç& et là, et deux vieilles tentures de tapisserie couvertes d'une végétation luxuriante : elles représentaient un coin de forêt, tombaient en plis rigides du plafond au plancher, sur la partie du mur non encombrée de livres, et semblaient voiler une sortie.
L'appartement, qui formait un carré long, s'agrandissait de deux espèces d'encoignures fort singulières. La moins profonde était occupée par un lit & baldaquin jaune et parquelqucs meubles de chambre à coucher; l'autre, qui était plus étroite, mais dont l'œil n'atteignait pas le fond, paraissait un simple prolongement de la bibliothèque.
Le vieillard en entrant marcha droite l'encoignure qui faisait alcôve, plaça à une patëre son chapeau de soie et enfonça sur son épaisse chevelure blanche un bonnet garni de fourrure. Il dta plus péniblement son pardessus, qu'il remplaça par une robe de chambre de drap gris, qu'une ceinture de cuir serra autour de sa taille. La grenade de cuivre qui reluisait sur la boucle révélait un passé militaire chez le vieil astronome. Ainsi accoutré, il marcha vers la table-bureau, frappa un coup léger sur le dos d'un beau chat noir qui s'y était installé pour dormir, et se laissa tomber dans le vaste fauteuil à oreillères.
En ce moment la voix discordante de Mme Geneviève s'éleva des profondeurs de l'appartement.
>■ Bibi est-il chez vous, monsieur? criait-elle.
— Oui, je croîs qu'il recommence un somme.
— Et le journal était-il sur votre bureau? »
Le vieillard chercha des yeux et de la main et répondit : B Non, Geneviève.
— Voilà bien notre concierge, reprit Mme Geneviève avec vo-
s MONSIEUR NOSTRADAMUS.
lubililé; n'aurait-etle pas dû ooua appeler en passant?... Ces geDs-là ne craignent jamais de vous déranger. Mme Boneau est bien en retard aujourd'tiui. Peut-être est-elle & la pompe.... et le journal est peut-être dans la botte.... Oui, il y est, et une lettre.... & votre adresse. »
Tout en parlant avec ce décousu, lime Geneviève avait Oté eod chapeau, sa rotonde de drap-velours, et était retournée k la porte d'enb-ée qui possédait une boite t lettres. De cette boite elle tira un journal, pas politique, grand Dieul H. Nostradamus ne s'occupait plus que des révolutions pacifiques des astres; mais une revue, d'extérieur modeste, uniquement consacrée aux progrès scientiGques ; puis une lettre, à laquelle la bonne dame Bt subir un examen préalable des plus minutieux.
On ne saurait croire ce qu'est une lettre pour une femme curieuse et d'une imagination ardente et oisive. Ce petit carré de papier, couvert d'une écriture inconnue, enjolivé de timbres et de marques postales, exerce sur elle une sorte de fascination. D'où vient-il? Que contient-il? Ah! surtout que contient-il?
Mme Geneviève s'adressait évidemment ces questions en tournant et retournant la lettre entre ses doigts, en étudiant les timbrages qui étaient, chose assez rare, tout à Tait illisibles, et en essayant dedeviner l'énigme des letU-es entrelacées, empreintes dans la cire bleue.
Tout en Taisant cet examen, fort inutile si l'on rënéchissait au degré de confiance qui paraissait exister enb'e elle et le vieillard, elle continuait de parler.
« Oui, c'est bien pour vous.... j'ai d'abord cru que c'était d'Armand.... mais ceci est mieux écrit, beaucoup mieux, et puis enfin ce n'est pas pour moi.... c'est pour vous....
— C'est peut-être de la petite?
— Pourquoi serait-ce d'elle? Nous ne sommes qu'au 3 décembre.... Jamais sa lettre du premier de l'an ne nous arrive que le 3 janvier, et puis elle sait à peine écrire, cette petite.... non, non, ce n'est pas d'elle. >
Sur cette dernière assertion, Mme Geneviève se décida 4 venir tout simplement remettre cette missive, si curieusement épluchée, à son adresse, qui était : Monsieur Romain Maurebel, rue Cassette, 4, Paris.
Lui n'eut même pas l'idée de la regarder, il a'ouvrit même pas les yeux, il dit :
« Je suis encore fatigué de ma promenade, Geneviève ; lisezmoi cette lettre, je vous prie. »
Le doigt agile de Mme Geneviève s'insinuait tout doucement sous le papier de l'enveloppe; au mot : lisez, elle la déchira, et, déployant une feuille satinée pliée en quab-e, elle lut d'un trait ce qui suit :
« Mon cher oncle,
« Je viens vous parler d'une affaire de la plus naute importance. Il s'agit de votre arrîëre-petite-fUle, élevée par la sœur de sa mère. Cette dame a eu deux attaques d'apoplexie et le médecin prédit la troisième. Je sais que vous ne faites pas partie du conseil de famille de l'enfant, sa mère ayant refusé de la confier à vos soins; mais je crois que vous ne voudrez pas laisser Berthe à son subrogé tuteur, qui, À la mort de sa tante, aura certains droits sur elle. Sa maison, vous la connaissez, ne convient pas à l'enfant, et il dit, à qui veut l'entendre, qu'il ne la mettra pas au couvent. A la nouvelle de la maladie de Mlle de Baîngal, j'ai obtenu que Berthe resterait pensionnaire à Clisson ; mais aux premiers joursdu printemps je prends un appartement à Nantes, l'aîné de mes fils entrant au collège, et je ne pourrai, & mon grand regret, m'occuper de la chère petite ûlle plus longtemps. Elle est charmante, et, si j'avais continué d'habiter Bellevallée toute l'année, je vous aurais demandé de me la laisser. Je me serais parfaitement contentée de la petite pension que vous faisiez à sa tante, et qui ne saurait suflire à la placer dans une pension qui lui convienne. Quant & son subrogé tuteur, je vous le répète, il ne fautpointy songer, et il montre bien peu de tact en parlant, comme il le fait, de son intention de se charger de la petite Bertbe. Il est beaucoup plus naturel que vous la repreniez. J'attends votre réponse, mon cher oncle, et vous prie de recevoir l'expression de mon profond respect.
« Henriette de Hautcfeuille. »
Mme Geneviève avait lu cette lettre avec une rapidité telle, que le vieillard, qui écoutait attentivement, lui dit :
« Je ne comprends pas du tout pourquoi Mme de Hautefeuille m'écrit; je sais seulement qu'il s'agit de ma petite-QUe..,.
— Qu'on veut vous jeter sur les bras, ce qui est absolument insensé.
— Et pourquoi? demanda le vieillard en plaçant sa main en pavillon derrière son oreille; sa tante maternelle est.... »
Mme Geneviève se pencha vers lui :
« A sa troisième attaque d'apoplexie, ce qui équivaut & un décès en règle, cria-t-elle.
— Et Mme de Hautefeuille a....
— Placé l'enfant en pension. Vous savez que je suis peu au courant de tous vos démêlés de famille? Qui est cette dame?
— L& petite-fille d'un de mes amis et parents éloignés, qui a fini par acheter tous nos biens patrimoniaux, une excellente et charmante femme qui aurait pu devenir ma petite-fllle, si mon pauvre Joseph n'avait malheureusement voulu épouser.... celle qui m'a fait tant souffVir.... enfin paix aux morts.
— Et aux vivants. Cette dame Hautefeuille est absolument extravagante de venir vous proposer de prendre cette enfant. II paraît qu'elle ne sait rien, rien de rien de votre vie.
— Comment le saurait-elle? Au fait, qui va se trouver chargé de la fille de mon petit-fils?
— Son subrogé tuteur, sans doute.... vous avez l'air de me demander son nom. Estrce que je le sais? Je ne sais qu'une chose: c'est qu'A la mort de votre petit-fils on vous a évincé du conseil de famille et que vous n'avez jamais eu aucune influence chez les parents de cette enfant.
— Geneviève, j'ai dû prononcer le nom du subrogé tuteur devant vous.
— N'est-ce pas M. Marcellin de Baingal?
— Marcellin?... Ce serait Marcellin, mais c'est un.... il serait impossible de la laisser à Marcellin de Baingal.
— Ne vous agitez pas, il y a peut-être plusieurs personnes de ce nom-là.
— Attendez, attendez. »
Le vieillard appuya son index sur son front, et après cinq minutes de réflexion reprît :
« Harcellin de Baingal, ancien capitaine de dragons, cousin germain de ma belle-fille, mis en mon lieu et place. Il ne l'anra pas; je la prendrai pluUt, Geneviève. »
Mme Geneviève sourit ironiquement.
«Vous ne la prendrez sous aucun prétexte, dit-elte; je m'y refuse absolument. »
Et conune le vieillard branlait la t£le de droite & gauche d'un air de défi, elle croisa les bras par un geste indigné.
« Et où la mettrons-nous, dit-elle d'une voix stridente, et avec quoi l'entretiendrons-nous ? Ne savez-vous pas qu'il n'y a pas un recoin de libre et que j'ai mille peines k nouer les deux bouts avec tous nos petits revenus? Monsieur, n'allez pas vous mettre de folles idées en tète : une enfant, une petite fille, ne peut venir ici sans nous gèncr horriblement.
— Cependant, Geneviève, si....
— Il n'y a pas de cependant; en ceci mon avis est le seul acceptable. Vous qui vivez toujours dans la lune, vous pouvez vous imaginer bien des choses ; mais moi qui tiens la queue de la poêle, je ne me fais pas de chimères.
— Vous avouerez cependant que payer sapension ou la nourrir ici serait....
— Tout à fait différent. Ne pensez plus à ce sot projet, il n'est pas réalisable, et répondez carrément, en ce sens, & cette dame qui vient vous reparler de cette petite fille comme si c'était la chose la plus naturelle du monde. Voici votre journal. Cette Mme Boneau est toujours en retard : nous déjeunerons Dieu sait quand.... Bon lia voici. «
Mme Geneviève s'élança vers la cuisine, après avoir vu M. Nostradamus briser la bande de son journal et le déplier lentement. Mais à peine eut-elle disparu, que la main tremblante du vieillard tira un papier de dessous l'imprimé, et que, prenant une loupe, il étudia non pas les caractères du journal, mais les caractères menus et mal formés de la lettre qui venait de lui être lue.
Il la relut plusieurs fois pendant cette journée, mais toujours en cachette. Il l'avait placée & l'ombre de la couverture d'un large atlas, et, lorsque Mme Geneviève apparaissait, le couvercle de l'atlas retombait sur le fin papier.
Mme Geoeviève semblait avoir totalement oublié la lettre et
la MONSIEUR NOSTRADAMUS.
SOD conlenu, et il D'en tal plus question entre eux, mime au dtner, qui les réunissait pendant une heure au moins. Le vieillard avait uo léger tremblement dans les mains, ce qui le faisait manger très-lentement. Pendant les repas, Mme Geneviève s'en occupait avec une grande sollicitude, et, il faut le dire, s'oubliait pour lui. Tout en continuant une conversation nourrie avec Mme Boneau, ta femme de ménage qui les servait et qui amplifiait & l'occasion sur les jérémiades inspirées par la cberté des vivres, les fraudes de plus en plus audacieuses des marchands de comestibles, la mauvaise qualité de certaines denrées, elle racontait & son vis-à-vis les intimes incidents de la matinée et ses petits projets pour l'après-midi, le tout accompagné d'observations sur le temps, qui réalisait la prédiction de H. Nostradamus aux enfants de l'avenue. Elle ferait telle ou telle visite, tel ou tel achat, si la neige cessait. Elle [avait cette neige dans la moelle des os, et cependant il lui fallait prendre de l'exercice sous peine de la voir lui monter à la tète.
H.Maurebel lui donnait fort peu la réplique; mais un léger sourire, un mouvement de télé prouvait qu'il était attentif, et la parleuse n'en demandait pas davantage. De la lettre, de l'enfant, de la réponse demandée, il ne fut aucunement question jusqu'au soir.
Un peu avant sept heures, Mme Geneviève, qui avait dîné seule, plaça près du feu un guéridon sur lequel un couvert était mis, et, au premier coup de l'horloge, H. Nostradamus, s'arrachant aux délices d'un in-folio, vint prendre place devant lacheminée. Mme Geneviève, penchée sur le feu, retira vivement d'une bouillotte une longue cuiller où se roulait un œuf, et le plaça dans un coquetier. C'était le souper classique du sobre vieillard. Tous les soirs, & sept heures, au coin de son feu, il mangeait un œuf à la coque avec quatre mouillettes, et buvait un verre d'eau rougie, ni plus, ni moins. Il n'y avait pas de fête qui l'ame- D&t & participer à un autre souper, et Mme Geneviève avait rcnoncédepuislongtempsàle séduire par une invitation aux petites fêles gastronomiques qu'elle classait au nombre de ses distraclions, et qu'elle préparait de longue main avec Mme Boneau.
« Vous avez l'air tout endormi ce soir, monsieur, dit tout & coup Mme Geneviève en enlevant le cqquetier videj vous n'êtes pas souffrant?
MONSIEUR NOSTRADAMDS. 13
— Du tout, je suis seulement préoccupé.
— De quoi? Les planètes oe marcbentdonc plus & votre guise?
— C'est plutAt une étoile qui me fût penser, Geneviève, une pauvre petite étoile qui se lève li-bas.... li-bas dans les brumes de moQ pays. »
Mme Geoeviëve se tourna brusquement vers lui.
a Une étoile.... la brume.... votre pays.... Je ne comprends pas. Tous avez certainement la t£te fatiguée de votre travûl & l'Observatoire.
— -Nullement, la lettre de ce malin m'occupe seule, Geneviève.
— Commeotl vous y pensez encore?
— Sans doute; ne faut-il pas que je prépare ma réponse?
— Monsieur, votre réponse est fort simple et ne demande pas un grand travail d'éloquence, il me semble. Un non tout court est bien vite dit.
— Un non, Geneviève! »
Mme Geneviève frappa bruyamment les pincettes sur la corbeille de fer, et s'écria :
« Un non, certainement. Est-ce qu'il peut vous venir dans l'idée qu'une enfant est possible ici ? Oii la logeriez-vous, je vous le répète? Et d'ailleurs pensez-vous qu'à mon Age je vais accepter de me charger d'une petite fille, ce qu'il y a de plus ennuyeux au monde? N'a-t-il pas fallu me séparer de mon beaullls I Je tombe vraiment des nues de vous entendre hésiter & prononcer ce non formel! Puisque votre belle-fille et sa famille vous ont toujours mis & l'écart quand vous étiez jeune, n'allez pas, aujourd'hui que vous êtes vieux, accepter les fardeaux dont ils veulent vous accabler. Que m'avez-vous dit le jour oii je suis venue tenir votre ménage et mettre à la porte vos voleuses' de servantes : « Je n'ai plus de famille, vous voilà veuve et sans for- « tune, vous savez combien j'aimais votre père, venez demeurer « chez moi. » Je vous connaissais, vous me connaissiez : ça n'a pas souOert un pli ; mais n'imaginez pas que les choses pourront changer. Une petite fille ici? jamais I Vous me comprenez bien : demain vous répondrez non et tout sera dit. »
Un coup violent de pincettes, qui fit danser le coke dans sa corbeille, termina ce discours prononcé avec une grande volubilité; puis Mme Geneviève enleva vivement le couvert, remplaça l'assiette par une poignée de Revues, poussa le fauteuil
tout au coin de ta cheminée et demanda : « N'avez-vous besoin de rien? »
Sur la réponse négative du vieillard, elle gagna sn chambre, se revêtit de sa toilette de rue, et, entre-bAillant ta porte de la bibliothèque :
« Bonsoir, monsieur, dit^te ; couchez-vous de t>onne henrc, je vous prie.
— Ob allez-vous, Geneviève?
— A rOdéon : on joue une de mes pièces favorites, et j'ai un coupon de loge. Bonne nuit! »
La porte se ferma, Mme Geneviève était sortie.
Que ne restait-elle à son poste comme une sentinelle vigilante I Que n'éteignaitr-elle par sa seule présence l'étincelle qui se rallu* mait soudain dans un cœar qu'elle croyait réduit en cendresl Que n'étouITait-elle sous le poids quelque peu brutal de sa parole te germe d'amour qui éclosait parmi les ruines r
Si elle était demeurée là, vis-à-vis de lui, irritée, menaçante, si elle avait persisté à lui prouver mathématiquement qu'ils étuent liés par des promesses réciproques, enchaînés par l'hobitude, et qu'il ne pouvait songera la remplacer, sans folie, par une enfant inconnue, il n'eût peut-être pas fait ce qu'il fit. I^ lendemain de ce jour, — les vieillards sont oublieux, — il aurait repria ses équations éternelles, et germe, étincelle seraient disparus pour toujours.
Elle manqua de pénétration ; elle le laissa seul avec ses souvenirs, son passé, son cœur paisible, mais non atrophié. Et ce soir-là il n'ouvrit pas les Revues savantes, il attendit quelque temps en prêtant l'oreille; puis, quand la porte de l'entrée se referma avec bruit sur Mme Geneviève, il porta la lampe d'une main ferme jusqu'à son bureau, se laissa tomber dans son grand fauteuil et relut la lettre cachée dans l'atlas. Cette lettre lue, il prit une petite clef pendue à la chaîne de sa montre, ouvrit un tiroir profond, en retira une liasse de papiers attachés par un ruban noir, et étendit devant lui des objets dont la vue amena de grosses larmes sous ses cils blanchis. Il y avait deux miniatures représentant deux jolies femmes, l'une brune, l'autre blonde, dont les bras blancs serraient une tête d'enfant, et il y avait un beau dessin représentant un homme au front rayonnant d'intelligence, qui soutenait des deux mains un enfant à
cheval sur son pied. Dans le paquet de lettres jaunies, dont la flamme paraissait avoir effleuré les bords, il y eo avait d'écrites eo caractères enfantins et informes; d'autres de l'écriture nerveuse, rapide, de la jeunesse; d'autres, plus courtes, étaient couvertes de ces caractères précis, particuliers aux hommes qui ont atteint l'ftge mûr. Toutes portaient en vedette ces mots : a Hon cher père. >
Ses yeux| restèrent attachés sur ces mots, et il feuilleta lentement, avec amour, ces missives jaunies. Il ne lut^que l'avantdernière, un billet tracé à ta hftte, ainsi conçu :
a Mon cher grand-père, a Vous revoilà bisaïeul, il m'est né une fille ce matin à huit heures, elle sera baptisée demain, elle s'appellera Berthe-Joaéphine (mon nom)-Romaine [le vdtre]-Marîe.
« Espérons que l'heureuse naissance de cette enfant cimentera notre réconciliation, et que vous viendrez vous-même au printemps apporter à ma fille votre bénédiction.
a Je veus embrasse bien & la hflte.
« Votre heureux petit-llls, <• Joseph de Beuhcrard. »
« La date! où est la date? murmura le vieillard; oii donc estelle?... je croyais l'avoir vue dans !e temps.... il l'a oubliée ... elle n'est pas sur la lettre.... ohl l'enveloppe doit la porter. »
Il rapprocha la lampe, prit sa loupe et l'appliqua sur une étroite enveloppe, à l'endroit du timbre.
V Clisson, 5 novembre 1855, » lut-il.
Et il ajouta pensivement :
<c Elle vient d'avoir dix ans. »
Ces paroles prononcées, il refit le paquet, rattacha le ruban, flt disparaître le tout dans le tiroir profond, et, tournant son fauteuil vers la fenêtre, il demeura pensif, les yeux sur le magnifique lapis étendu au dehors par !a neige qui tombait dru. Et au milieu de ce silence singulièrement solennel, — la neige, lorsqu'elle atteint une certaine épaisseur, amortit tous les bruits et diminue l'intensité des ébranlements extérieurs, — sous l'impresaion de ces portraits, de ces lettres, le vieillard sentit en quelque asrte ressusciter sa mémoire.
Tout son passé lui apparut dans ud coup d'œit d'une lucidité parfaite. Celte neige immaculée se tendit comme une toile blanche devant ses yeux, et les scènes principales de sa vie s'y dessinèrent une À une avec une netteté extraordinaire.
11 revit le vieux manoir où il s'était éveillé à l'amour et à l'intelligence, dans les bras d'un père et d'une mère, dont il avait été le 111s bieD-oimé. Il s'y vit enfant, adolescent, homme. 11 se rappela ses travaux, ses succès, ses épreuves, ses bonheurs de jeunesse; puis ses grandes douleurs : tes Apres dissensions de famille, ta perte de sa fortune malheureusement capitalisée, la perte de sa compagne, la mort de ses filles, celle de son fils, l'éloignement de son petit-fils qui l'avait jeté dans l'isolement absolu de l'homme qui n'a pas voulu se créer une famille. Toutes les blessures de son cœur se rouvraient, et celle-là surtout, la disparition de ce dernier amour, qui l'avait amené ii se jeter tête baissée dans la science et & concentrer ses deroières forces vitales dans cette magnifique et diRicile étude des astres, qui ouvre & l'intelligence un champ en quelque sorte indéfini. Il se croyait mort à tout, excepté à cela, car le frélc enfant séparé de lui par deux générations et donné A des personnes qui poussaient l'indifférence jusqu'à l'hostilité, existait A peine pour lui.
Dérision du sorti les rejetons vigoureux s'étaient desséchés, et, pour protéger le dernier petit bourgeon où coulait la vieille sève, il ne restait que le ^odc A moitié détruit, mais debout.
Refuserait-il sa protection A cette créature innocente. Dieu ayant fait tomber les mains qui s'étaient placées comme des barrières entre lui et elle? Demeurerai t-il dans son égoïste tranquillité sans prendre aucun souci de l'enfant inconnu, mais non étranger?
Dans sa solitude il lui semblait entendre mille voix chères, la voix de sa propre mère qu'il avait tant aimée, la voix de sa femme, la voix de sa fille et même la voix de son petit-flls, qui prononçaient un non énergique.
Et sans que Mme Geneviève en eût certainement le pressentiment, l'étincelle devenait un foyer ardent, et le germe d'amour enfonçait ses racines dans cette partie vivante, intime, du cœur qui, comme l'amour-propre, ne meurt guère qu'avec nous.
LBB VOIBINBS.
La journée du lendemain fut des plus paisibles chez M. Nobtradamus. Ce n'était pas un de ses jours de sortie, et d'ailleurs le temps le claquemurait chez lui. 11 alla, selon son habitude, de sa bibliothèque & son bureau, il épousseta les sphères et les planisphères sur l'azur desquels la poussière se posait sans façon. Quant & Mme Geneviève, elle se livra aux exercices du ménage et passa de longs moraenU à caresser Bibi et à se pincer l'extrémité de son long nez, ce qui révélait une tendance à la préoccupation. Elle avait pris un léger mal de télé au théAtre et elle avait horreur de la neige, ce qui la rendait doublement nerveuse.
Ce ne fut qu'en plaçant le guéridon devant le vieillard au coup de sept heures qu'elle se rappela la lettre de la veille.
« Ahl bon I dit-elle en se frappant le hnint, nous n'avions rien & faire aujourd'hui, puisqu'il n'y a pas moyen de sortir, et nous n'avons pas répondu à cette dame. »
£t craignant que H. Nostradamus ne l'eût pas entendue, elle s'approcha de lui et lui cria & l'oreille :
a Et votre réponse à cette dame, vous n'y avez point pensé?
— J'y ai pensé, Geneviève, je répondrai dans trois jours. J'ai pria trois jours pour réQéchir.
— Pour rénéchir l s'exclama Mme Geneviève ; vous n'êtes
pas du tout & ce que je vous dis. La oeige, qui donne tant do rhumatismes et de vilains maux, augmente très-probablement votre surdité. Prenez votre cornet acoustique, s'il vous plaît ; le voici.
— Je vous assure que je vous entends fort bien.
i— Non, non, mettez-le. A quoi me dites-vous que vous voulez réfléchir trois jours ?
— A la proposition de Mme de Hautefeuille, relative à ma petite-fllle.
— Est-ce possible, monsieur?
— Cela est Vous n'ignorez pas, Geneviève, que les circonstances nous obligent quelquefois à changer d'avis. J'avais renoncé h. m'occuper de cette enfant, parce que sa famille maternelle avait réussi à m'évincer du conseil de famille ; mais, la tante qui l'avait adoptée étant menacée de mort, je ne la laisserai pas & la merci d'un homme qui ne jouit pas de l'estime publique. »
Mme Geneviève fixait sur le vieillard des yeux qui s'écarquillaient démesurément.
« Monsieur, dit-elle en jetant violemment par terre son chat qui faisait le gros dos sur ses genoux, faites vos réilexions, je ne demande pas mieux; mais croyez que de mon cdté je ferai les miennes. Vous comprenez que, s'il vous platt de vous charger de cette enfant, cela ne me plaît pas, ft moi, et qu'une séparation pourrait en résulter.
— Geneviève, vous parlez contre votre pensée.
— Je le ferai comme Je le dis.
— Je suis sûr que vous seriez la première à l'aimer, cette petite.
— Moi I ah ! vous ne me connaissez pas ; je déteste les enfants, et surtout les petites filles, si babillardes, si rusées, si assommantes. Si j'avais désiré la compagnie d'un enfant, j'aurais gardé mon beau-flls, monsieur, et je ne l'aurais pas placé & plus de vingt lieues de moi.
— D'abord, vous aviez obtenu une bourse pour lui au lycée de Versailles, ce qui était fort avantageux ; ensuite, il était si difQcile de caractère, que vous ne pouviez le gouverner, du moins & ce que vous m'avez dit dans le temps.
— Vous aî-je dit cela? Pour un homme perdu dans la mécanique céleste, vous avez conservé, comme mon père, un;
fameuse mémoire. Oui, Armand était joueur, taquin, paresseux, désobéissant comme tous les enfants ; mais je savais en prendre mon parti; je me suis toujours regardée comme sa propre mère. Ce que je n'accepterai pas, c'est de m'occuper d'une enfant si jeune, q[ui ne m'est rien.... A propos, quel âge a-t-elle ?
— Dix ans passés.
— Age insupportable. Tous ne savez ce que vous faites, monsieur, eu parlant de vous charger d'une enfant de dix ans.
— Ce sont tes circonstances qui....
— Eh bien, ce sont aussi les circonstances qui vous ont fait connaître mou père, qui nous ont fait vivre dix ans dans la même maison et qui m'ont amenée à tenir votre ménage. Les circonstances changent tous les jours , on n'y prend pas garde. »
. Pour toute réponse, le vieillard hocha la tête en regardant le plafond.
« C'est ça, cherchez vos sempiternelles étoiles, reprit Mme Geneviève qui se trompa sur l'expression de ce regard, cela vaudra mieux que de vous mêler de cette affaire. Allez, vous n'éles qu'un vieux rêveur, et dans trois jours vous me l'avouerez franchement. Je vous vois bien hocher la tête ; mais vous regarderez A deux fois avant de décider une chose qui me ferait partir de chez VOUS; oui, partir, je n'en démordrai pas. Restons-en là; voici votre Journal des Savants. Je descends voir en bas ce que devient la grippe de Mme de Guerville. Que je vous trouve coudié quand je reviendrai ! Bonne nuit ! >>
Mme Geneviève prit entre ses bras tous les objets qui avaient servi au petit couvert, et alla les déposer dans l'office éclairé par une lanterne fumeuse. Puis elle se lava les mains avec mille contorsions et hochements de tête, qui témoignaient d'une grande agitation d'esprit.
Cela fait, elle rajusta son bonnet de dentelle, embrassa son chat et descendit jusqu'au palier du premier étage, dont l'unique porte, était voilée par des rideaux algériens. Elle sonna trèsvivement, et passa si vivement sous la portière quand la porte s'ouvrit, que la jeune femme de chambre recula, en s'écriant :
•■ Ah I mon Dieu !
— Qu'est-ce qu'il y a, Mélanie?
— Il y a.... il y a.... vous, madame, vous m'avez fait peur.
20 MONSIEUR NOSTRADAMDS.
Votre manière de sonner, d'entrer, votre figure, m'ont fait tourner le sang.
— Que vous êtes.... tenez, je ne veux pas dire quoi. Je viens tout simplement faire ma visite ordinaire & ces dames. Comment va la grippe de Mme de Guerville?
— Mieux ; mais Madame oe reçoit pas encore dans le salon, elle garde la chambre.
— Puis-je entrer?
— Oui, madame. »
Mme Geneviève tourna sur el)e-méme, et, s'engageant dans un corridor éclairé, alla frapper à la porte qui se trouvait au fond.
B Entrez ! » dit une très-douce voix de femme.
Mme Geneviève entra dans une chambre très-vaste, doucement éclairée, doucement chaufTée, où tout était harmonieux, paisible, d'une sévérité riante. L'ameublement était sombre, mais le tapis jetait des corbeilles de roses sur le parquet ; le papier de la tenture était brun, enguirlandé d'arabesques noires, mais orné en haut et en bas d'un scintillant filet d'or; plusieurs grandes glaces se renvoyaient la lumière, il y avait des fleurs de serre dans toutes les encoignures et de ravissants bouquets artificiels dans des vases simples, mais très-beaux de forme.
Au coin d'une cheminée antique à tablette large, basse et richement sculptée, était assise une femme dont le beau front se couronnait de cheveux blancs. De ses yeux agrandis par \t cercle de bistre qui les ombrait, glissait un de ces regards ul peu éteints, mélancoliques et doux, qui sont le rayonnement d'un être qui a souffert dans son corps aussi bien que dans son &me.
Tant que le corps reste sain, il communique à l'âme de véritables élans de résurrection et la souffrance se porte intrépidement; mais, quand le corps ne sort pas intact de la lutte avec les douleurs morales, une souffrance latente, insaisissable en quelque sorte, élit domicile chez les femmes délicates, et elles achèvent de se sancUûer par la patience.
Vis-à-vis de cette souffrante sereine et douce qui s'appelait Mme de Guerville, s'asseyait une femme plus jeune qu'elle de dix-neuf ans, sa fille Elisabeth, sur le front de laquelle s'harmonisaient le reflet idéal de la pureté, la maturité du jugement
MONSIEUR NOSTRADAMUB. 21
et le rayonnement de l'intelligence. Ce fut elle qui se leva pour recevoir Mme Geneviève, et la glaco, placée dans le Tond de l'appartement, refléta un bel ensemble de lignes sculpturales. Mlle Elisabeth avait la taille noble, un visage d'un rose p&li et de grands yeux gris un peu froids. Le haut de son visage était plus distingué que gracieux, et on eût dit qu'elle ternissait son regard & plaisir. Or, sans le regard qui est une flamme ou un rayon, tout visage régulier devient singulièrement glacé.
En marchant au-devant de Mme Geneviève, un sourire imperceptible, mais trëa-séduisant, effleura ses lèvres fines.
« Voilà plusieurs jours qu'un ne vous avue, madame, dit-elle; que devenez^vous ? H. Maurebel a-t-il été malade?
— Non, du tout, ma chère Elisabeth. Pour moi, je suis allée au tbé&tre, malgré cette neige affreuse. II faut bien se distraire un peu.Etici, comment va-t-on ? Et la grippe, madame?
— S'en va tout doucement, comme vous voyez. »
Mme de Guerville tendit aimablement sa main effllëe en avant, et Mme Geneviève la serra dans sa grande main flasque.
a Je craignais de vous trouver en compagnie ce soir, repritelle en s'enfonçant dans la moelleuse bergère qu'Elisabeth avait roulée entre le siège de sa mère et le sien; j'en aurais été bien dépitée, car j'ai de drôles d'aventures à vous conter.
— Des aventures.... chez vous? dit Mlle Elisabeth dont le sourire s'accentua : il s'a^t donc de H. Armand ?
— Non, de M. Maurebel, qui — c'est 4 peine si je puis en croire mes oreilles — s'imagine de réfléchir s'il acceptera de prendre chez lui son arrière-petite-flUe.
— La Glle de Joseph de Brancbard? demanda Mme de Guerville en regardant Elisabeth.
— Madame, vous connaissez toutes ces filiations mieux que moi, répondit Mme Geneviève en aspirant une prise; pour moi, je n'ai jamais connu que M. Maurebel. Voilà trente ans que je le connais, dix ans que nous vivons sous le même toit, puisque mon père et lui ne se quittaient guère, et trois ans que j'ai pris la direction de son ménage. Vous savez comment. Un jour, — c'était un mois après la mort de mon pauvre père, — M. Maurebel entre chez moi comme c'était son habitude ; il me trouve comme une âme en peine. Armand avait obtenu une bourse au lycée de Versailles, et, bien qu'il me fatigu&t horriblement, je
ii MONSIEUR NOSTBADAMCS.
me demaDdaJs ce que j'allais devenir sans lui. M. Maurebel m'avoue qu'il se trouve de plus en plus isolé depuis la mort de mon père, qu'il vient d'être volé par sa servante. Defil en aiguille j'arrivai & lui dire : o Monsieur, voilà dix ans que nous nous « voyons tous les jours, que je vous soigne comme mon propre « père, pourquoi ne réunirions-nous pas nos deux bourses et « nos deux ménagesT >> C'était une fameuse combinaison, mesdames, car enfln, H. Maurebel n'est pas riche, et moi, j'ai encore les dettes de mon détestable mari h payer. Un seul loyer, un seul ménage, plus de servantes gaspilleuses, rien n'était plus économique, ni mieux imaginé. Mme Boneau est une femme hors ligne, car je la tiens serré. Nous vivions en paix, et voici qu'une damo Hautefeuille écrit une lettre sentimentale sur l'abandon d'une arriërc-petite-GUe et que le bonhomme est quasi tenté de la prendre. Je vous apporte cette lettre que j'ai retirée de son atlas des comètes : vous me direz si elle a le sens commun. "
Mme Geneviève dta ses lunettes de leur étui, les plaça sur la courbe audacieuse de son nez, et lut tout haut la lettre de Mme de Hautefeuille, en la soulignant d'exclamations ironiques.
« Mais je conçois que M. Maurebel ait été attendri par cette lecture, dit Mme de Guervîlle, qui avait écouté fort attentivement.
— Que c'est trista, l'abandon ! murmura ËlisabeUi.
— Tant que vous voudrez ; mais la chose n'est pas faisable. Ce n'est pas M. Maurebel qui aura la charge de l'enfant, ce sera moi. Aurais-je accepté de tenir son ménage, si j'avais soupçonné qu'une petite fille pouvait lui tomber des nues? Il me l'a dit formellement le jour oii nous avons pris un arrangement définitif : B Je suis sans famille. »
— Et ce n'était que trop vrai, madame. Son petit-fils, un charmant garçon, mais qu'on avait horriblement g&té, avait fait, après mille folies, un mariage de raison....
— Le meilleur des mariages, madame. »
Mme de Guerville regarda sa fille, qui faisait tourner son lorgnon sur ses doigts, et ajouta :
« Cependant, comme beaucoup de mariages qui n'ont pour base que la raison, entendue Dieu sait comment, celui-ci fut bien malheureux. Mme Joseph de Branchard, il faut lui rendre celte justice, a été irréprochable dans sa conduite; mais, en revanche, elle s'est montrée la plus prétentieuse des femmes
laides, la plus opiniAtre des femmes sottes et la plus passionnée des femmes saas cœur. Quand son amour-propre était blessé, elle devenait extrêmement dangereuse, et elle a bien envenimé des choses assez regrettables en elles-mêmes. Une autre femme eût peut-être pallié ce qui était irrémédiable; elle a eu le triste talent de rendre la conciliation impossible, et c'est pourquoi le bon M. Uaurebel a pu vous dire cette parole : « Je suis sans « famille. »
— Enfin, il l'a dite, et je suis bien décidée & lui tenir tête en cette occasion.
— Vous exigeriez qu'il abandonn&t cette enfant, madame? dit Ëlisabetfa.dontlavoixcalmeeut une vibration sympathique.
— Certainement!
— Oh I vous ne ferez pas cela! s'écria Mme de Guerville.
— Je le ferai, mesdames. Encore une fois, ce n'est pas & mon &ge, après mes malheurs, qu'on se charge d'une enfant étrangère. On n'en sortirait pas, si l'on vivait de ces compassions-là. J'ai d'ailleurs la raison de mon cdlé. Notre budget est à peine sudisant, et si j'ai consenti à me séparer d'Armand, ce n'est pas pour m'embarrosser de l'arrière-petite-fiUe de mon vieil ami. Une arriëre-petite-Qllel II n'y a pas de bisaïeul qui, dans les conditions oCi se trouve M. Haurcbel, ne répondit nettement qu'il est tout à fait hors de cause.
— Cependant vous voyez qu'il a la pensée de s'en charger.
— 11 l'a, je devine k son air qu'il l'a même fort enracinée ; mais nous lutterons et nous verrons s'il fera la folie de me préférer cette petite, qui peut avoir hérité de l'aimable caractère de sa mère.
— Ordinairement, les filles tiennent du père, remarqua Mme de Guerville.
— C'est selon ; et puis, enfin, là n'est pas la question : elle est uniquement dans l'embarras qu'elle donnerait et qui retomberait sur moi tout entier.
— Je croyais que vous aimiez les enfimts? dit Mlle Elisabeth.
— Moi! grand Dieu! Leurs petites singeries m'amusent un instantjmais j'ai trouvé les miens eux-mêmes insupportables, et maintenant, à mon Age, j'irais jouer & la maman! Merci. Vou» connaissez mes sentiments, ma vie qui est réglée comme un pa-
|)ier de musique; allez donc mettre I& dedans une enfant bavarde et pleurarde. Non, non : elle ou moi, moi ou elle 1
— J'ai de la peine & croire que vous en viendrez & cette extrémité, madame, remarqua Elisabeth.
— Cela me coûterait, me coûterait beaucoup, je vous l'assure. M. Haurebelest, comme feu mon père, le plus facile des hommes; il vit dans sea calculs et ses imaginations astronomiques, sans
quasi en parler. Il est vieux, mais sans inOrmilés, car ce n'est que les jours de pluie qu'il est assez sourd pour que je sois obligée de me servir de son cornet acoustique. Il me tient compagnie à sa manière, je sais qu'il est li^ & son bureau ou au coin de son feu ; cela me promène de le conduire h l'Observatoire, et puis enfin notre vie à deux est économique. Malgré tout, je n'bésiterais pas & le quitter, s'il lui prenait l'étrange fantaisie de se cbarger deaoDarriëre-petite-nile.
Si jamais il voua en parle, ne craignez pas de le lui dire. ■> Il examinait un baromètre. Les deux femmes gar-
dèrent un silence embarrassé ; Mme de Guerville allait cependant se décider & parler, quand la porte s'ouvrit devant un homme aux cheveux gris» qu'Elisabeth salua du titre d'oncle. Après les premiers compliments, on se communiqua un aperçu des nouvelles du jour, puis Elisabeth plaça une petite table couverte d'un échiquier entre elle et le nouveau-venu. Mme Geneviève, tirant «n crochet et un peloton de laine do sa poche, se rapprocha du fauteuil de
MONSIEUR NOSTRADAMUS. ï&
Mme de Guerville, qui avait elle-même repris les longues aiguilles d'ivoire de son tricot. H se passa ainsi une heure environ, une de ces heures douces, mais insignifiantes, qui tombent sans bruit du sablier du temps, et qui ne laissent aucune trace derrière elles.
Quand dix heures sonnèrent, Mme Geneviève plia bagage, et, après un bonsoir cordial plutôt qu'affectueux, échangé avec ses voisines, elle remonta à. son cinquième. Comme elle franchissait le seuil de l'entrée, elle entendit le bruit d'un fauteuil qu'on déplaçait. Elle s'étança vers le fond du corridor, et, entr'ouvrant la porte :
« Comment I pas encore couché i a'exclama-t-elle.
— J'y vais, j'y vais, Geneviève, n répondit la voix de M. Noatradamus.
On entendît son pas lourd et lent sur le parquet.
Mme Geneviève passa dans sa chambre ; mais, saisie tout & coup d'une sorte de pressentiment, elle alla rouvrir la porte du fond.
M. Nostradamus avait coiffé sa vénérable tète d'un classique bonnet de coton ; mais, pour une raison ou pour une autre, il était revenu vers la bibliothèque, et, sa lampe à la main, il examinait un baromètre accroché contre le mur.
« C'est trop fort ! » murmura Mme Geneviève.
Et poussant brusquement la porte grinçante, elle étendit son bras court, par un geste impératif, vers l'encoignure profonde où. se trouvait le lit à baldaquin.
« Entre les draps I commanda-t~elle.
— J'y vais, j'y vais, Geneviève ! » murmura le vieillard en prenant docilement le chemin de sa chambre à coucher.
ABHB8 ST BAQAaaS.
•■ Il se passe quelque chose d'anormal à notre paisible cinquième, maman, dit, un jour de la semaine suivante, Elisabeth de Guerville en s'approchant de l'alcôve où se trouvaient le lit de sa mère et sa propre couchette. J'entends un étrange va-etvient dans l'escalier : on tratne des boites, on roule des paquets, et la voix de Mme Geneviève a une note aiguë de bien mauvais augure.
— Voilà au moins huit jours que nous ne l'avons vue : ce n'est pas bon signe. Je la croyais indisposée.
— Du tout, car je ne l'ai jamais tant rencontrée dans la rue; mais elle m'évitait.
— De plus en plus caractéristique. iÊvidemment, l'aventure de l'enfant n'est pas Hnie. Cette Mme DrilloD est une femme dévouée & sa manière, mais qui n'a jamais pu subir l'ombre d'une contradiction. Cela n'allait si bien avec notre vieil ami que parce qu'il n'a aucun genre de volonté qui froisse son omnipotence. Le jour où il sortira de son immobilité, elle le tourmentera sans pitié; je la connais. Élisabetb, tu ne vas plus voir ton vieux Sage, comme tu L'appelles; c'est mal. >>
Elisabeth s'approcha de sa mère, la serra doucement entre ses bras, et, appuyant sa belle tête sur son épaule par un mouvement plein d'amour enfantin :
«8 MONSIEUR N08TRADAMU8.
« C'est ta faute, dit-etle tendrement; tu sais que, lorsque tu es soufTrantc, je délaisse tout le monde, excepté Dieu et ses pau- Très. »
Mme de Guerville tourna vers le visage aimant de sa fille un de ces regards qui n'appartiennent qu'aux pures et indestructibles altections.
« Je ne le sais que trop, murmura-t-elle; et c'est la seule raison qui me fasse regretter d'avoir une aussi détestable santé.
— Ne médis pas de ta santé, mëre, c'est elle qui t'a gardé ta fille.
— Je le sais bien; mais mérité-je ce sacrifice?
— Oh! ce moM dit Elisabeth en se redressant. Je te l'ai dit cent fois : Dieu, en me donnant une mère comme toi, savait bien que je ne serais point facilement heureuse dans la vie commune. D'ailleurs il faut bien laisser & sa disposition quelquesunes de ses créatures à ce pauvre bon Dieu qui, quoi qu'on fasse, conserve la puissance d'inspirer les plus profondes et les plus fidèles amours.
— Nous voici loin des événements du cinquième, dît Mme de Guerville avec un fin sourire.
— J'y reviens, mère, et je vais aller sur-le-champ faire une visite ft M. Maurebel. J'emporte l'échiquier; s'il y a quelque orage, je proposerai une partie en guise de calmant et de dessert, et je t'enverrai Mme Geneviève.
— C'est cela, l'idée est ingénieuse. Si Mme Geneviève fait trop de bruit, envoie-la-moi; j'ai désormais, je crois, la patience de tout entendre.
— Je n'y manquerai pas, » dit Élisabetb, qui sortit, la botte d'échecs entre les bras.
Elle monta quatre étages de son pas un peu nonchalant; sur le palier du quatrième elle s'arrêta : une pluie de petits paquets tombait du dernier escalier, et Mme Boneau, la femme de ménage, les rangeait dans un large panier béant.
Mlle Elisabeth mit son lorgnon et regarda vers le palier du cinquième.
Mme Geneviève poussait des deux mains un gros paquet rond qui dégringola jusqu'au palier. Sa figure était enflammée, et son geste véritablement furieux.
« Déménagerai^elle? demanda Elisabeth & Mme Boneau.
— Vous le voyez, mademoiselle, répondit la grosse commère; comme dit Madame, il y a des gens qui ue comprennent pas leur bonheur.
— Descendez le panier & l'emballeur, madame Boneau, dît en ce moment la voix altérée de Mme Geneviève : c'est tout pour aujourd'hui, on n'y voit plus. »
Mme Boneau passa l'anse du panier à. son bras, et Elisabeth, montant rapidement l'es ' calier, rejoignit Mme Geneviève qui rattachait les brides de son chapeau, et qui répondit à peine à son bonjour amical.
» Vous ne partez pas, madame? demanda Elisabeth avec stupéfaction.
— Je pars, Élisabetli, je pars. Il veut cette petite Tille, je lui fais place.
— Sérieusement, madame?
— Très-sérieusement; ai-je l'air de plaisanter?
Depuis la dernière soirée que j'ai passée chez vous, voil& neuf jours, il n'a pas laissé passer un repas sans me parler de son projet. La tante est
morte avant-hier, il veut '-^j^ --- "
la remplacer. J'ai pa- Uo gros psquel rond dégringola jusqu'au palier
tienté , espérant toujours qu'il reviendrait sur cette folie : il a eu le dernier mot. »
Mme Geneviève posa son index au milieu de son front.
« Son idée est là, je n'ai pu la lui arracher. Aujourd'hui, malgré tout ce que j'ai pu dire, il a écrit, oui, Elisabeth, il a écrit à cette dame qu'il la voulait, qu'il irait la chercher.... des choses qui m'ont mise en rage : « Déchirez celte lettre, monsieur Mauorebel, lui ai-je dit, ou je pars. » Il l'a fait mettre à la poste par-
HmeBoneau en mon absence. A cette heure, elle court les chemîDS, et moi, je vais faire comme elle. Je déloge, avec année et bagages.
— Et oii allez-vous, madame?
— DaoB une pension religieuse. Me voili débarrassée d'un ménage, d'un loyer; oh! il y a bien longtemps que je rêvais de me mettre en pension : il n'y a rien de plus agréable et de plus commode que ce genre de vie. Les religieuses, ctiacun le sait, ne vivent que pour les autres, et sont le^ meilleures Ames de la création, disent certaines personnes. Je me décide à faire connaissance avec elles. Je laisse les meubles de ma chambre jusqu'A ce qu'on puisse, dans ce couvent, me céder un bel appartement qui est occupé pour le moment et qui a vue sur le boulevard.
— Vraiment! cette décision si prompte me saisit, madame!
— Elle est prompte pour vous, Elisabeth; mais, comme voilA neuf jours que je bataille, elle ue l'est pas pour moi. Ça me fait quelque chose de le planter là, je ne dis pas non; mais il l'a voulu. Je vous le dis, il y a des gens en ce monde qui ne comprennent pas leur bonheur. Hais n'est-ce pas Mme Boneau qui m'appelle?... Si. »
Elle s'avança sur le palier, cria: «Je descends! •> et revint vers Elisabeth.
u Je l'ai bien recommandé & Mme Boneau, dit-elle, et plusieurs dames de mes amies lui cherchent une domestique, il lui en faut une..'., tant pis si elle le vole! Je voulais écrire à votre maman à ce sujet; vous lui en parlerez, n'cst^e pas?... Ce soir, il a tout ce qu'il faut; j'ai rempli de coke la corbeille de son foyer, l'eau est au feu, et je vais renvoyer Mme Boneau lui cuire son œuf. Le pauvre homme! quel débarras il me donne! Bonsoir, Elisabeth. Allez-vous le voir?... Poussez la porte, elle est entr'ouverte.... Ah! ma chère, il y a des gens qui ne comprennent pas leur bonheur. »
Sur cette dernière parole, Mme Geneviève serra la main d'Elisabeth et dégringola l'escalier avec la gr&ce et la promptitude de l'un de ses précédents paquets.
Elisabeth ouvrit doucement la porte, la referma, et traversa le corridor, éclairé par le feu qui brûlait dans la cheminée de la bibliothèque. Elle frappa un coup léger contre la boiserie.
« Entrez) » dit la voix calme de H. Haurebel.
Elle entra, et l'aperçut, lisant à la lueur de sa lampe à abat* jour vert
« Vous, ËtisabeUi? dit-il en souriant : vous avez sûrement rencontré Geneviève et ses paquets.
— Je les ai rencontrés, dit Elisabeth en prenant une chaise, je n'en pouvais croire mes yeux.
— Vous êtes encore assez jeune pour vous étonner de quelque chose, mon enfant. Comment va votre mère?
— Elle va mieux; mais elle sera désolée d'apprendre dans quel embarras vous jette le départ de Mme Geneviève. »
Le vieillard croisa ses mains décolorées sur sa robe de chambre.
" C'est un embarras, j'en conviens, dit-il, et l'on ne pouvait guère s'attendre & ce qu'elle prit un parti aussi extrême. Je ne lui en veux pas, elle m'a rendu service en venant s'occuper de mon ménage; elle-même se trouvait heureuse d'économiser quelque chose pour son fils. Il y a si longtemps que je la connais, je l'ai fait sortir de pension plus d'une fois, alors qu'elle n'était qu'une fillette. C'était la fille de mon plus fidèle ami, elle remplaçait quelque peu la famille que je n'avais plus; mois elle a voulu s'opposer & ce que je regarde comme un devoir, je ne puis la retenir de force.
— Il est donc vrai que vous vous chargez de votre arrièrepetit«-&IIe, monsieur? »
Le vieillard se pencha et prit sur son bureau une mince liasse de papiers.
« Lisez ces lettres, dit-il, ce sera pour moi un plaisir de les entendre de nouveau, et vous serez mise au courant de cette affaire,à laquelle je vous demanderai de vous intéresser. 11 eût été convenable que cette enfant eût trouvé une femme chez moi, je serai peut-être bien embarrassé de cette pauvre petite fleur'dans mon vieil observatoire; mais je ne puis lui manquer.... non.... et quand elle m'a dit : <• Elle ou moi, choisissez! > je n'ai pu revenir sur ma décision, et je n'y reviendrai pas. ■>
Sur ces paroles, le vieillard se renversa dans son fauteuil, et Elisabeth, classant rapidement les lettres par ordre de dates, en commença la lecture. Nos lecteurs connaissent la première, les autres n'en étaient qu'une spirituelle variante. Mme de Haute-
feuille parlait en termes émus de la petite Berthe, donnait sur le mode^d'existence de son subrogé tuteur des détails qui rendaient SOD intervention tout à fait impossible dans cette délicate affaire, et prouvait que l'enfant n'avait d'autre abri sûr que le toit de son vieux parent.
« Vous le voyez, il ne me reste d'autre parti à prendre que de m'en charger, dit le vieillard. H'apercevrai-je des dépenses qu'elle me coûtera ici? Je ne le crois pas. Cette mauvaise tftte de Geneviève a tout g&té par ses violences. Je vous assure que s'arranger eût été facile ! Ne vous occuperez-vous pas un peu de cette pauvre petite, Elisabeth? Votre bon voisinage n'a pas été sans poids dans ma résolution.
— Nous ferons tout le possible, monsieur, dit Elisabeth avec élan; mais il s'agit d'abord de vous trouver une servante passable. Nous nous occuperons de cela demain. Pour le moment, il faut souper; l'eau bout, votre couvert est mis, venez.
— Laissez-moi attendre Mme Boneau ; la voici, je crois.
— Oui, c'est elle, dit Elisabeth; mais, aujourd'hui, je tiens i^ préparer votre souper. Ne sonnez pas, je vous prie, laissez-moi être voire fille un soir. »
Elle alla vers le foyer, sa montre à la main, s'occupa de la cuisson de l'œuf et le servit elle-même au vieillard.
Et pendant qu'il soupait, elle reparla avec lui de l'enfant. II avait déjà arrêté le moment de son départ, il partirait aux premiers jours de février. Et comme Elisabeth remarquait que ce voyage serait fatigant et qu'il pourrait se faire conduire la petite Berthe, il fit un geste énergiquement négatif.
•< Vous ne savez pas ce que c'est qu'un pareil réveil dans un être de mon âge, dit-il : c'est étrange, mais la vibration de cette fibre a soudain galvanisé un cœur que je croyais mort. J'irai à Bellevallée aussi bien pour moi que pour elle. Je veux revoir cette vieille maison, ces horizons, les premiers qui se soient peints dans ma pensée. Tout mon passé a ressuscité, en quelque sorte, & la seule évocation de ces souvenirs. Je vous décrirais Bellevallée dans ses plus minces détails. Je reconnaîtrai le toit d'aussi loin que je pourrai l'apercevoir; je marcherai d'un pied sOr vers la petite hauteur où, tout enfant, j'allais, émerveillé, contempler les astres, préludant ainsi h. ces études qui devaient devenir l'occupalion passionnante de ma vie.
— Si cette enfant est ce qu'on la dépeint, elle sera bien attachante, monsieur.
— Je l'espère; pour moi, je l'aime déjà. La fille de mon pauvre petit-lllsl songezr-y donc! J'espère qu'elle oc soulîrira pas trop de son changement de vie. Mon logement est laid, mais vaste, et d'une originalité qui plaît aux enfants. Tout y est bien vieux néanmoins, et Geneviève a emmené son chat. Je pourrai le remplacer par quelque animal : .un oiseau par exemple, et quelques joujoux. Elisabeth, je vous supplie de me rappeler d'acheter quelque chose d'enfantin ces jours-ci; je veux me procurer cela tout de suite, de peur d'oublier. Je veux qu'elle aperçoive, en entrant ici, des objets & son usage personnel, une poupée par exemple. Demain j'achèterai une poupée.
— Nous avons le temps d'y penser, repartit ËlisabeUi qui riait & la seule pensée de voir introduire des jouets dans le sévère appartement de l'astronome; puis-je sonner Mme Boneau?
— Parfaitement; j'ai fini.
— Une partie d'échecs vous ferait-elle plaisir comme dessert, mon voisin?
— En doutez-vous? surtout avec vous qui êtes vraiment forte. Vous êtes la seule femme qui m'ayez vaincu aux échecs.
— Eh bien! voyons si je vous battrai ce soir, ■> dit Elisabeth gaiement.
Elle retira le guéridon en arrière, sonna Mme Boneau, plaça commodément son fauteuil, puis l'échiquier, et la partie commença.
Monsnin rostradaiids.
LBS 70U70nz DB Xr'OBSBBTAIOIBa.
Les jours qui suivirent, H. Nostradamus sortit beaucoup plus rréguemment que d'habitude, et & chacune de ses rentrées il portait invariablement bous son bras un paquet enveloppé de papier gris et ficelé de rose.
» Est-ce que vous laissez le bon H. Nostradamus faire luimême ses petites commissions, madame Boneau? demanda un jour la concierge à la femme de ménage.
— Eh non I ce sont des commissions à lui, qu'il fait ainsi. Depuis le départ de Madame, je crois qu'il a un peu faibli de U tête, ce qui ne serait pas étonnant. Figurez-vous que.... mais le voici, je crois.... Oui, c'est lui et ses commissions.... les voilà.... je vous disais bien que la tét« s'en allait. «
H. Nostradamus franchissait le seuil de la porte, sa canne dans la main droite, et le bras gauche arrondi pour soutenir un superbe mouton qui avait une toison frisée d'une blancheur de neige, des roulettes aux pattes et une rosette bleue entre les oreilles.
Il passa près des deux commères presque sans les voir, et elles se préparaient h reprendre leur conversation, quand Mme Geneviève poussa la porte entr'ouverte.
« L'embEdleur n'est pas encore venu, madame, dit obséquieut la conderge.
— Je le sais bien, répondit-elle, il ne viendra que plus tard. » Et elle ajouta en s' adressant & la femme de ménage :
<■ Vona n'êtes donc pas encore remplacée, madame Boneau ? -^ Ce sera pour demain, madame; la servante entre demain.
— Quel ennui de ne pouvoir enlever mes meubles avant son arrivée! Enfîn, j'ai les clers des appartements, ce qui me rassure. Mme de Guerville reçoit-elle? »
La concierge rentra dans sa loge, et reparaissant presque aussitôt sur le seuil de la porte :
o Oui, dit-elle, Mlle Elisabeth est rentrée, et M. André l'accompagnait. 11 paraît que c'est son jour de sorlie. »
Sur celte réponse, Mme Geneviève monta au premier et fut introduite dans la chambre de Mme de Guerville, installée comme toujours au coin de son feu. Elisabeth, assise devant un chevalet, peignait, et, debout près d'elle, un jeune homme à la taille svelte, aux traits distingués comme les siens, vêtu de l'uniforme de l'École polytechnique, suivait de l'œil tout«s les évolutioBS de son pinceau.
« Bonjour, mesdames, dit Mme Geneviève de son ton le plus aimable ; comment vous portez-vous par ce froid terrible?
— Comme les questions de santé ne regardent que moi, Dieu merci, répondit Mme de Guerville gracieusement, je vous répondrai pour deux. Je ne vais pas mal; ce froid un peu excessif m'est plus sain que le dégel : c'est l'humidité que je redoute. André, pousse ce fauteuil plus près du feu, mon fils.
— Vous êtes si bien logée, madame, dit Mme Geneviève avec un léger soupir, votre appartement est si bien préservé, si bien chauffé, que le froid ne doit guère vous inquiéter. Pour moi, j'ai pris un rhume alTreux dans ce couvent oii pas une porte n'a de bourrelets.
— Ëtes-vous contente du reste, madame? »
Mme Geneviève eut un rire amer.
« Dites que je suis furieuse. Je couche ce soir dans cette maison pour la dernière fois.
— Et vous allez?
— Tout en haut de la rue Madame, où j'ai loué un bijou de petit appartement. Je suis faite au jardin du Luxembourg, et je tiens & en être voisine. Je ne respirais pas dans ce couvent, où la vie d'ailleurs n'est pas tolérable. Quelle déception j'ai éprou-
Tée 1 Je me figurais qu'on allait m'accabler de prévenances, d'attentions, les religieuses, décidément, devant vivre pour les autres; rien de tout cela. A chacune de mes demandes, fort raisonnables, comme vous pensez, une seule réponse : « La règle « s'y oppose. » Moi qui aime le théâtre de temps en temps, je ne puis m'astreindre & rentrer à neuf heures du soir ; j'ai donc demandé la permission de ne rentrer qu'à onze : la règle s'y oppose. On m'avertit qu'on dîne en silence ; je ne suis plus habituée à obéir comme un enfant, je cause avec ma voisine, on m'interrompt poliment : la règle ordonne le silence. Je veux retirer pendant les dîners maigres mon r&telier dont je n'ai plus que faire : on ne quitte pas son râtelier & table, la règle s'y oppose. J'amène Bibi au réfectoire : le pauvre chat aime à manger en même temps que moi, il se tient tranquillement sur mes genoux ; ce n'est pas un de ces chats mal élevés qui sautent sur la table et vont promener leur museau sur tous les plats : on le fait emporter, toujours à cause de la règle. Elles sont joli- Dient commodes avec leur règle, les religieuses l
— 11 en faut toujours une & qui vit dans l'ordre, remarqua Mme de Guerville. Combien étes-vous de pensionnaires?
— Une soixantaine.
— Avouez qu'il ne serait pas facile d'accorder tant de faveurs A soixante personnes.
— Je n'en demandais que pour moi, madame, et j'aurais cru qu'une personne de mon genre méritait quelques petites concessions. »
A cette phrase, le jeune polytechnicien, qui regardait sa sœur peindre, se détourna vivement et mit son lorgnon afm de mieux contempler la charmante créature qui appelait si naturellement les concessions.
Mme Geneviève n'avait pas changé, elle avait toujours sa figure blanchâtre, ses petits yeux clignotants, ses moustaches grises ombrageant sa bouche pincée, et, par-dessus tout, sa physionomie maussade et agacée.
Elisabeth vil le sourire qui effleura les lèvres expressives de son frère et ne put retenir un gros soupir. Il y a des moments où les manifestations de l'orgueil originel montrent la pauvre bumanité sous un jour tellement ridicule, qu'on se sent en quelque sorte blessé d'en faire partie.
<■ Voilà ce que c'est que de ne pas ajouter foi à ce qui vous est conseilla, reprit Mme Geneviève. Plusieurs daines de ma connaissance me l'avaient dit : « Ne comptez pas sur les religieuses, « elles seront à leurs patenôtres, à leurs petites aTTaires, et pas » du tout occupées de vous distraire. »
— Le but de leur vocation n'est pas précisément de chercher des distractions pour leurs pensionnaires ennuyées, dit Elisabeth de son chevalet.
— Comment! ce serait une très-bonne manière d'exercer la charité, il me semble. Je les trouverais plus sages de s'occuper des dames qu'ailes reçoivent que de réciter tant d'orémus.
— Elles s'en occupent, puisque leur toit hospitalier est rempli, et si elles ne gardaient pas un temps pour la prière, où trouveraient-elles la force de mener une vie sacrifiée? Allons, madame, ne soyons pas aussi injustes ni aussi exigeants, et faisons un simple petit retour sur nous-mêmes. Je sens que je n'aurais pas le courage de m'occuper d'une pareille œuvre; et vousmême, permettez-moi de vous le dire, vous n'hésitez pas k quitter votre vieil ami, pour ne pas vous charger d'une seule enfant.
— Ce n'est plus la même chose.... non, ce n'est plus la même chose.
— Vous voulez dire peut-être que nous n'avons pas fait serment d'abnégation, je l'accorde; mais du moins respectons celles qui l'ont fait, et qui le tiennent chacune dans son genre.
— Vous aimez les nonnes, Elisabeth, on le sait, n'en parlons plus. Comment va M. Maurebel?
— Ne voulez-vous pas aller vous-même vous informer de ses nouvelles? dit vivement Mme de Guerville.
— Non.... je ne veux pas m'attendrir. Je suis sûre que tout est déjà bouleversé chez lui, qu'il a des toiles d'araignées plein le dos, qu'il met ses chausselles à l'envers, qu'il a brûlé le bout de ses pantoufles. C'est un homme distrait sur lequel il faut toujours veiller. EnGn, il n'est pas malade ?
— Non, je l'ai aperçu hier, et tous les jours Mme Boneau nous donne de ses nouvelles.
— Ah ! mais j'aurais pu la charger de ma commission ; mais non, vous la ferez mieux qu'elle. Demain soir, l'emballeur déménage mes meubles; ayez l'obligeance de le prévenir de cela.
Je donnerai Bimplement la clef de la chambre à coucher, tout m'y appartient; mais, dans le salon, nous avons mélangé. Voici la liste de ce qui appartient & M. Haurebel : console avec dessus do marbre blanc, chiffonnier de marqueterie, pendule, etc. Dessous, j'ai écrit la liste de mes propres objets.
— Je regrette que vous n'alliez pas lui porter cette liste vousmême, dit Mme de Guerville; allons, madame, un bon mouvement.
— Que me conseillez-vous làt dit Mme Geneviève en se levant : j'ai déjà fait assez de fï-ais et, je vous le prédis, ce serait h recommencer. Adieu I c'est pour demain le délogement, pourvu que le dégel attende. J'éprouverais un véritable crève-cœur de voir mes meubles sous la pluie, ne fût-ce qu'une minute. Ab! quel embarrasl quel embarraslet tout cela pour un pauvre petit être, dont personne, au fond, ne se soucie, a
Sur ces dernières paroles, Mme Geneviève sortit de l'appartement, et Mme de Guerville, appelant sa fdle du geste, lui dit :
« 11 est prudent de porter sur-le-champ cette liste à M. Maurebel, nous pourrions l'oublier , eti] ne serait aucunement préparé à l'invasion des déménageurs, qui sont des gens de grand tapage. J'espérais que Mme Geneviève serait montée. Gomme au fond elle aime son vieillard, elle se serait peut-être laissé attendrir, le trouvant seul et moins soigné que d'habitude dans sa toilette. Il n'y a plus & y revenir, sa décision est bien prise. Je ne sais vraiment ce que va devenir notre bon voisin avec un ménage, une servante et une enfant sur les bras. Allez donc lui faire une visite, mes enfants ; portez-lui mes amitiés, et voyez un peu si nous pouvons lui être utiles en quelque manière. »
En conséquence de ce désir, André prit son claque, Elisabeth jeta une mantille de dentelle sur ses cheveux, et ils montèrent au cinquième.
Avant même de porter la main au bouton du timbre, Elisabeth s'apsrçut que la porte d'entrée était entr'ouverte.
« Ab I si Mme Geneviève voyait cela, dit-elle à son frère, elle ne pourrait manquer d'éprouver quelque remords. Un homme de cet fige et de ce caractère est à la merci du premier venu, avec une servante étrangère. »
Cctle remarque formulée, elle entra, marcha jusqu'au fond du
corridor et frappa d'abord légèrement, suivant son habitude, puis plus fort, h la porte de la bibliothèque.
Ne recevant pas de réponse, elle se décida à l'entr' ouvrir doucement. M. Maurebel s'était endormi le crayon i la main. AndrO, qui avançait la tête par-dessus l'épaule d'Elisabeth, lui dit à l'oreille :
« Ouvre donc la porte davantage, j'aperçois des choses excessivement drôles. »
Elisabeth suivit du regard le doigt que son frère dirigeait dans l'appartement, et aperçut contre le plafond un poupard à chevc lure frisée. On lui avait passé une (îcelle sous le bras et il tour-
M. Maurebel l'étaîl endonni le crayon k la main.
noyait sur lui-même, regardant à droite et à gauche avec ses grands yeux d'émail.
On voyait aussi dans la niche creusée au-dessus de la cheminée une petite voiture traînée par deux chèvres. Quant au gros mouton de l'après-midi, il était solidement placé entre deux sphères et semblait lécher l'azur de l'océan Pacifique.
« Ce spectacle est véritablement attendrissant, murmura Elisabeth, et je ne puis te dire combien ma vénération pour notre vieil ami est devenue affectueuse, depuis que je le vois tout occupé de cette enfant.
— Le réveillons-nous, Elisabeth? demanda André.
MONSIEUR NOSTRADA.MUS. 41
— Non ; un de ces jours derniers, il m'a avoué qu'il dormait mal depuis le départ de Mme Geneviève : laissons-le i son repos. Nous reviendroDsplus tard, et je disposerai un peu mieux ces joujoux. Ce poupard ainsi pendu effrayerait l'enfant. »
En prononçant ces dernières paroles, Elisabeth ferma doucement la porte et sortit du corridor sur la pointe des pieds. Sur le palier, elle rencontra une grande femme de très-vulgaire et nonchalante allure, qui remontait, une boite à lait dans la main.
<c Vous êtes peutrétre la domestique de H. Haurebel? demanda Elisabeth.
— Oui, madame.
— Il repose en ce moment, et vous voudrez bien lui dire que 8a voisine, Mlle de Guerville, et son frère sont venus le voir.
— Il a donc le sommeil bien dur, qu'il ne vous a pas entendus?
— Nous avons fait peu de bruit, et la porte d'entrée, comme vous voyez, n'était pas fermée. Il ne faudrait pas la laisser ouverte, ma bonne, c'est imprudent.
— Là où j'étais, — j'ai servi dans deux autres maisons, bien que je ne fusse pas faite pour servir, — je la laissais ouverte quand je ne faisais que descendre et monter.
— Oui; mais ici vous avez pour maître un vieillard excellent, qui ne prête guère attention & ce qui se fait autour de lui.
— C'est vrai qu'il n'est pas amusant, c'est à peine si j'ai entendu le son de sa voix depuisque je suis entrée chez lui. Faudra qu'il augmente mes gages, s'il veut me garder. »
Sur ces grossières paroles, elle hocha brusquement la télé en signe d'adieu, entra et ferma durement la porte derrière elle. " Elle est aimable, la servante I dit André en riant.
— Très-aimable; il est vraiment bien triste de voir M. Maurebel en de pareilles mains. Mon Dieu I que j'ai bien fait de ne pas quitter notre mère, André; je n'aurais pu supporter l'idée de la voir aux prises avec de pareils êtres. Pauvre Nostradamus 1 Je conçois maintenant tous les regrets que maman donne à Mme Geneviève, qui n'est cependant pas un type d'amabilité : elle le sauvait des servantes. »
Oa QU'AUSKA LA NBIGB StT LUXaUBOUIta.
A Paris, le mouvement incessant de la foule ne permet guère à l'attentioD des passants de s'attacher & des individualités, et personne, aux environs du Luxembourg, no prenait garde ù Mme Geneviève Drillon qui, depuis deux jours, errait par le jardin et les rues avoisinantes. Cette promenade avait pour but réel de surveiller les réparations qu'on faisait dans le petit appartement qu'elle avait loué rue Madame. Elle ne l'aurait pas quitté si elle n'avait écoulé que son désir; mais h Paris l'ouvrier n'accepte pas les surveillances qu'aiment tant les propriétaires de la province : il ne connaît que son contre-maître ou son entrepreneur; il n'obéit qu'à lui et ne se targue d'aucune politesse, même envers les gens personnellement intéressés & son travail.
D'iiilleurs, comme Urne Geneviève Drillon ne possédait aucun de ces dons qui imposent le respect, les ouvriers peintres, par leurs chants et leurs manières ironiques, parvenaient sans peine à la mettre en fuite. Alors, ne voulant pas s'éloigner, et s'ennuyant immodérément dans la petite cellule provisoire du couvent, elle allait arpenter le Luxembourg, son calepin & la main. 11 était chargé de notes critiques sar l'incommode disposition des appartements, sur la qualité, la couleur du papier de tenture, sur telle ou telle chose solennellement promise, qui ne se
faisait pas. Tels étaient les eujcls qu'elle méditait & son aise, dans les allées les moins humides, qui n'étaient fréquentées que par de très-rares passants.
L'air agacé qu'elle prenait en parcourant ces petites pages témoignait ëloquemment de son mécontentement.
B Tous ces gens-li m'ont trompée, grommelait-elle, l'architecte tout le premier. Il a beau dire, la cheminée du salon fumera toujours; il fallait des réparations plus sérieuses. Le papier-cuir de la salle & manger n'est cuir que par la couleur : dans trois mois il sera afTreux; l'évier, dans la cuisine, empeste; le corridor aussi. Ça n'est pas trouvé, ça n'est pas trouvé! »
Comme elle prononçait celte parole d'un ton & la fois irrité et désolé, elle entendit le bruit qui peut se rendre par la syllabe: Clapl
Tout en discourant, elle avait posé le pied au beau milieu d'une petite flaque d'eau qui ne s'était pas encore mêlée & la boue liquide dont le dégel empMait les allées désertes.
Mme Geneviève recula avec indignation et piquait in petto le parti de retourner chez elle, lorsque, levant les yeux, elle aperçut une personne qui arrivait en sens contraire, par l'allée qui aboutissait à la flaque oii elle avait failli s'embourber. Elle reconnut sur-le-champ M. Maurebel. Il avançiut péniblement sur le sol boueux, et de temps en temps s'arrêtait comme pour reprendre haleine, ce qui témoignait d'une fatigue extrême.
« C'est lui, c'est bien lui ! murmura-t-elle ; comment l'a-ton laissé sortir par ce temps?... Laissé! Ne fait-il pas tout ce qu'il veut? A quel jour sommes-nous?... Au samedi.... Il revient de l'Observatoire.... Je suis sûre qu'il a déjà les pieds trempés jusqu'aux chevilles.... Maintenant que je ne suis plus là, il commettra imprudence sur imprudence; sa tête a bien autre chose à faire qu'à gouverner ses pieds.... Il est crotté comme un barbet.... Dieu mepardonnel il a ses vieux souliers, ceux qui prennent l'eau.... Bon, il marche droit dans la flaque.... Hé! monsieur Maurebel, si vous regardiez un peu par terre, s'il vous plaît! »
Le vieillard s'arrêta, regarda à ses pieds, puis autour de lui, et, apercevant enQn celle qui l'interpellait et qui s'avançait à pas comptés :
« Ah ! c'est V0U3, Geneviève I dit-il paisiblement : votre avertissement me sauve d'un véritable naufrage. Quel dégel I je n'ai jamais vu les rues dans un pareil état : on ne rencontre que des torrents de boue liquide.
— Le dégel produit ordinairement cet effet-là, monsieur, et la neige qui fond n'a jamais été qu'une horreur. Vous eussiez pu voir ceci l'an dernier & pareille époque ; mais vous aviez sans doute la sagesse de ne pas sortir par un pareil temps.
— Je ne manque guère mes visites à l'Observatoire, Geneviève, vous le 8ave2.
— Certainement, que je le sais; mais je sais cependant que vous n'y avez jamais mis les pieds par un temps semblable.... Par ici, monsieur! C'est encore de la boue cela.... à quoi vous sert votre canne? T4tez donc un peu le terrain.... Vous voyez qu'on a creusé de ce côté pour des plantations et qu'on ne s'en retirerait pas.
— Ah boni vous m'expliquez mon embarras de ce matin. Je crois que je suis tombé dans un de ces trous. J'étais disparu sous terre je ne sais comment, et sans un bon frère de la Doctrine chrétienne qui passait avec une troupe d'enfants, j'y serais peuWire encore. »
Mme Geneviève leva les bras au ciel.
<t Est-il permis de risquer ainsi sa viel s'exclama-t-elle; c'est donc grAce à cette chute que votre paletot est tout sali de ce cdté?... Quelles plaques de boue! N'allez pas le faire brosser aujourd'hui, l'empreinte des taches resterait sur le drap. >>
Tout en parlant, elle le conduisait, le poussant & droite, & gauche, marchant devant lui en éclaîreur. Ils gagnèrent ainsi le haut de la rue Cassette .
Là, le vieillard s'arrêta, et, avec une grande simplicité :
c Me voici quasi arrivé, ma bonne Geneviève, dit^il, et je ne veux pas vous retenir plus longtemps. Merci de votre aide, et venez quelquefois me voir. Ce qui s'est passé ne doit altérer en rien notre vieille affection.
— Non.... non.... mais ça change bien les choses pourtant.... Laissez-moi aller vous reconduire jusqu'au bout. Cette rue est un horrible boyau, pas de trottoir à certains endroits....
des bornes tout le long.... en plein cœur de Paris.... si ce n'est pas incroyable l... Monsieur, changez de côté, ne voyez-vous pas la pompe sous l'enseigne?... Mettre une pompe sur un trottoir large comme ma main est une idée vraiment ingénieuse I »
M. Haurebel lui avait obéi et marchait en s'accrochant de la main droite aux épais barreaux de fer qui, en long ou en large, forme l'armure défensive des vieux hâtels. Mme Geneviève se servait de la même façon du court grillage qui garantissait toute la vieille Taçade sur laquelle se voyait l'antique enseigne d'un marchand de vin, la Madeleine enb'e deux superbes pampres.
ils se rejoignirent sous la haute porte cochère du numéro 4.
<< Au revoir, ma bonne Geneviève, et merci, dit le vieillard en lui faisant un geste affectueux de la main, vous m'avez rendu un grand service.
— Yous êtes bien pressé de vous débarrasser de moi ; et si je veux vous conduire jusque chez vous? Vous êtes capable de rester mouillé comme vous êtes toute la journée, et demain vous serez au lit avec une fluxion de poitrine.... Montez, montez, et pas tant de cérémonies.... Je consens & me séparer de vous bien portant, mais je serais horriblement tourmentée si je vous savais malade.... Entendez-vous le joli clapotement que l'eau fait dans vos souliers à chaque marche que vous montez?... Sortir par un pareil temps.... encore une fois.... Saurez-vous seulement trouver vos pantoufles neuves?.- Est-elle soigneuse, votre servante?
— Pas trop, pas trop.
— Je connais la valeur de cette réponse ; cela veut dire pas du tout. Si elle ne me va pas, je vous déclare que je vous en chercherai une autre, sitât que je serai installée moi-même rue Madame.... Donnez-mot votreclef.... comme la serrure grince l Cette porte-là a été laissée ouverte, c'est sûr.... Courez mettre votre robe de chambre.... je vais vous chercher vos pantoufles neuves qui sont dans la réserve et qui sont beaucoup plus chaudes que les autres. »
M. Maurebel passa dans sa bibliothèque, revêtit sa robe de chambre et vint présenter ses pieds mouillés à la chaleur du coke enflammé.
Tout & coup la porte s'ouvrit violemment devant Mme Geneviève, qui avait une pantouSe dans chaque main.
« Bon Dieul quelle servante avez-vous? s'écria-t-^Ue, tout est sens dessus dessous dans la cuisine et dans l'ofBce; voici des pantoufles qui étaient fourrées dans une boite à chapeau. D'où vient cette femme?
— Je l'ignore, répondit M. Maurebel, occupé A regarder son pied droit gui fumait devant le feu; je sais seulement qu'elle est honnête et qu'elle a possédé une certaine aisance qui....
— Je m'en doutais! on vous adonné une personne qui, n'ayant pas su faire ses affaires, est obligée de venir sa mfiler des affaires des autres, qu'elle fera encore plus mal que les siennes. Je vois bien maintenant pourquoi cette corbeille déborde de coke, pourquoi il y a tant de beurre daus le garde-manger, pourquoi les chandeliers sont couverts de bougie. Elle doit être horriblement dépensière?
— Je ne sais ; mais, quelque argent que je lui donne, elle a le talent de l'employer.
— Avec ce talent-là on se ruine, monsieur Haurebel ; et vous voyez bien qu'elle s'est ruinée.... Vous pouvez être sûr qu'elle continuera ses habitudes chez vous, et mettra tout à bouillir et rdtir. Ce n'était pas une femme de ce genre qu'il vous fallait.... non. Changez bien vite vos souliers, je vous prie, Us fument comme des marrons qui grillent. »
Elle déposa les pantoufles auprès du vieillard et disparut; mais, reparaissant bientdt :
« Est-ce vous qui avez permis qu'elle plaçât son lit dans la salle à manger? demanda-t-elle d'une voix étouffée par la colère.
— Je n'ai rien permis du tout, Geneviève ; je croyais qu'elle couchait dans la mansarde. >>
Mme Geneviève rit ironiquement.
u Je vous annonce qu'elle a préféré la salle à manger, ditelle;'je vous trouve bien nanti, vraîmenll
— 11 ne lient qu'i vous de me remettre en meilleures mains, Geneviève- »
Mme Geneviève hocha brusquement la tète, et, foudroyant tour & tour du regard le mouton, le poupard et la voiture : * Mais vous tenez toujours i l'enfant? dit-elle.
48 MONSIEUR NOSTRADAMUQ.
— Oh oui ! plus que jamais. Aux premiers beaux jours, nous irons la chercher ensemble & Clisson, si vous voulez.
— Nous qui?
— Vous et moi. Ce petit voyage ne vous ennuierait pas, le pays est charmant.
— Un petit voyage I II est i l'autre bout du monde, votre Clisson.
— Non, non ; venez et voua verrez. »
Mme Geneviève sortit précipitamment et alla ouvrir sa chambre. Elle poussa les volets et fpousseta parLoul en monologuant ardemment :
« Ce que c'est que le chez-soil... Jamais mes meubles ne produiront ailleurs l'effet qu'ils produisent ici.... II a vraiment une servante insupportable.... Il est horriblement seul.... Et moi, ne serai-je pas plus seule que lui rue Madame?... Les cheminées de cet appartement fument.... le corridor est un casse-cou.... la concierge est maussade.. . Qu'est-ce qu'une enfant de dix ans, après tout? J'en ferai ce que je voudrai. Ici j'ai d'aimables voisines.... et puis enfin, ce pauvre vieil ami, il me semble que mon père me reproche de l'abandonner. »
Elle serra son plumeau entre ses bras et tira son mouchoir de poche pour s'essuyer les yeux.
«Tiensivous ne vous gênez pas, vous, madame, «dit une voix, la voix de la servante de H. Haurebel, qui, en rentrant, avait aperçu cette porte ouverte.
Mme Geneviève se moucha bruyamment, et, relevant la télé avec arrogance :
« Et pourquoi me gènerals-je, puisque je suis chez moi? ditelle.
— Chez vous?
— Oui. J'ai fait un petit voyage; mais me voici de retour, et dans huit jours, ma chère, vous déguerpirez; avant même, si vous voulez. »
La servante tourna sur elle-même, et, ouvrant la porte de la bibliothèque :
<t Monsieur, cria-t-elle, il y a ici une dame qui dit qu'elle est chez elle et qu'elle me donne congé. Ce n'est donc pas vous le maître ici?
MONSIEUR NOSTRADAMDS. 49
— Non, ma bonne, du moins quant aux choses du ménage : si elle vous a dit qu'elle est chez elle, c'est qu'elle y est.
— Bien répondu, » dît Mme Geneviève en se glissant dans la bibliothèque. .
Et fermant la porte derrière elle, au nez de la servante : «■ Et rappartcment que j'ai loué rue Madame, qu'en ferai-je, monsieur? dit-elle.
— Je ne sais ; vous avez l'esprit inventif, vous vous tirerez bien d'affaire. Passez - moi donc l'almaDacfa, je vous prie.' »
Mme Geneviève alla décrocher un grand almanacb et le lui apporta.
Le doigt du vieillard suivit la colonne de janvier, et, s'arrètant sur le premier jour de février, il réfléchit quelques instants.
" D'après mes calculs barométriques, il fera beau fin janvier et commencement de février, dit-il ; si vous voulez, Geneviève, nous parti- '^^'^
rODS le 29, qui est un Mme Geneviève se moucha tmiyammenL
lundi.
— Il faut donc en passer par oit vous voulez?
— Pour cela, oui.... absolument.
— Nous verrons, nous verrons! Je vous avertis seulement que je renverrai la servante et que je reprendrai Mme Boneau.
— Ofc! de tout mon cœur, dit le vieillard avec un fin sourire; celte pauvre Mme Boneau ! elle me manquait : je n'ai pas mangé un œuf bien cuit depuis son départ.
HORSIECB nOITBADAIlUS. 4
— Lit, voyez-vous! »
Elle prit l'almanach et alla le raccrocher, riant et murmurant:
« C'est vraiment la meilleure pdte d'homme qui se puisse imaginer: aller jusqu'à regretter Mme BoDcaul m
sua LBS ROUTIS.
Il était mainte occasioa où I'od n'aurait jamais pris Mme Geneviève pour la fille d'un savant professeur au Collège de France, et la dietinction n'était pas toujours son fait; mais on ne pouvait nier qu'elle possédât certaines qualités pratiques. En voyage particulièrement, elle n'avait pas sa pareille.
Avec le système actuel de locomotion, il est bon de ne pas laisser les vieillards voyager seuls. Les foules de nos jours, étant pressées, sont parfois égoïstes et impolies. Chacun se tire d'atTaire comme il peut, et toutes les bonnes places sont généralement prises quand se présentent les vieillards et les distraits.
En compagnie de Mme Geneviève, M. Haurebel pouvait se dispenser de prendre aucun souci : elle le considérait comme un second colis plus précieux que les autres, et ne supposait pas qu'il pût se mouvoir sans sa permission. A leur arrivée dans les gares, elle lui assignait une place, prenait les billets, faisait peser et enregistrer les bagages, transportait d'un endroit & l'autre je ne sais combien de petits sacs, et calculait mathématiquement toutes choses afin de n'être jamais en retard pour se bien caser.
Aussitôt que s'ouvraient les portes des salles d'attente, elle s'élançait avec une vitesse prodigieuse vers les wagons, les examinait rapidement, faisait son choix, et, se dressant sur le
marchepied, gardait à la force des poignets la place du coin pour U. Maurebel, qui la suivait à son panache noir.
« Remarquez hien mon chapeau, lui avait-elle dit le matin de leur départ de Paris, et quand je vous quitterai, ne le perdez jamais de vue. »
11 avait suivi docilement ses instructions, et, le soir de leur arrivée & Nantes, elle put lui dire :
u C'est une chance; mais vous n'en avez pas manqué un.
— Un quoi, Genevièveï
— Un coin donc; vous ne vous êtes pas aperçu que vous avez toujours eu un bon coin?
— J'ai tant dormi, comme vous savez.
— Vous n'êtes pas trop fatigué?
— Non, pas trop. »
Mme Geneviève se mit à se pincer délicatement l'extrémité de son grand nez, ce qui, comme on le sait, élait chez elle le signe de la réflexion parvenue & son plus haut degré d'intensité.
'< Nous aurions pu continuer jusqu'à Clisson, dit-elle : cette halte & Nantes n'est qu'une dépense inutile. D'un autre côté, arriver le soir|et très-fatigués chez des étrangers n'a rien d'agréable. Toute rénexion faite, restons.»
Le vieillard, qui n'avait en fait d'itinéraire d'autre volonté que la sienne, inclina la tête en signe d'assentiment, et monta dans l'omnibus qu'elle lui indiquait du geste. Un quart d'heure plus tard ils arrivèrent à l'hdtel de Bretagne, dont ils n'eurent pas l'envie de sortir. Ils se reposèrent consciencieusement jusqu'au lendemain et remontèrent en wagon sans avoir honoré la belle ville de Nantes d'une visite.
Au moment d'entrer dans la gare, M. Maurebel se détourna cependant pour jeter un long regard sur la Loire et la grande ligne tracée par les maisons du quai de la Fosse.
« Tout ceci me rappelle bien des souvenirs, murmura-t-î), mais d'une nature moins pénétrante et moins indestructible que ceux qui m'attendent à Clisson. »
Mme Geneviève, qui commençait & trouver qu'il abusait du passé, remua les épaules avec impatience.
« Les gens Agés ont cela d'assommant, grommela-t-elle, qu'ils ne sortent pas de leurs souvenirs. »
GrAce à cette impression désagréable, le court trajet de Nantes
é. GlissoD se Gt en silence. H. Haurebel, encore brisé de son voyage de la veille, demeurait assoupi dans son coin; mais, ■quand la voix de l'employé cria ce mot sonore iCUssont Clisson l il se redressa tout d'une pièce.
« Enfin, nous voici arrivés, dit Mme Geneviève en ouvrant la portière; attendez un peu, monsieur; vous savez que je n'ai pas -envie d'égarer mes paquets.... Allez maintenant... doucement; vous y voilà, traversez la voie. •>
Le vieillard regarda ardemment autour de lui; mais les bfltimeols de la gare lui cachaient le paysage, et la vue des employés «t des voyageurs ne lui donna pas une perception bien nette de l'arrivée. Il suivît Mme Geneviève d'un pas pesant, traversa une salle d'attente, et, machinalement, franchit le seuil d'une porte ouverte. A peine son pied eut-il touché le sol, à peine ses yeux fatigués se furenUils posés sur le panorama qui s'étendait à perte de vue devant lui, qu'une sorte de frisson électrique le saisit. II mit son chapeau à la main, comme pour saluer cette terre qu'il appelait d'un nom sacré : la terre natale, et fit quelques pas en avant. Les arbres, encore dépouillés de leurs feuilles, permettaient au regard de fouiller tous les plis du terrain, fort gracieusement accidenté. Le superbe chéLteau du grand connétable dessinait sur le ciel gris les sombres arêtes de ses tours puissantes & demi écroulées. La pittoresque petite ville s'étageait ■à ses pieds, et çà et là, du milieu d'un bouquet d'arbes, s'éle- ' Talent les toits moussus des vieux manoirs.
Les regards de M. Haurebel s'attachèrent d'abord sur les ruines majestueuses.
" Le temps ne détruit pas vite les géants, » murmura-t-ii.
Puis ses yeux errèrent sur les pentes ardoisées, formées par les maisons de la ville, et s'arrêtèrent fixement sur une ligne d'arbres qui aboutissait à un bois de sapins, planté à demicoteau.
« Belle vallée, » bégaya-t-il.
Et, remettant son chapeau, il marcha vivement en avant
» Monsieur ! monsieur ! » cria une voix rude à ses cdtés.
Il ne se détoumaméme pas; un bâton s'abattitsur son épaule.
Il regarda derrière lui et aperçut un jeune voiturier qui allongeait son fouet d'une main, et qui, de l'autre, soulevait sa casquette de peau de renard.
a Vous êtes bien monsieur Haarebeir demanda le postillon.
— Oui, mon ami.
— Alors je TOUS avertis de ne pas tous éloigner, car les bagages ne sont pas encore chargés. C'est moi, monsieur, qui vous conduirai, vous et vos colis, à Bellevallée, et cette dame qui est au bureau m'a dit : <> Recommandez bien à H. Uaarebel « de ne pas bouger d'id. » Toulez-vous attendre dans la voiture, monsieur?
— Merci, j'ai besoin de remuer, et j'aime mieux d'ailleurs gagner Bellevallée & pied. Vous direz de ma part & cette dame que je la précède. Je saurai bien trouver mon chemin. »
Et, l&-des8U8, M. Maurebel sortit & grands pas de la cour de la gare et suivit quelque temps le chemin qui conduisait & Clisson. A une bifurcation, il s'arrêta comme pour rappeler ses souvenirs, et, prenant hardiment un chemin de traverse bordé de trottoirs gazonnés, il s'y enfonça tout seul et perdit bientôt la grande roule de vue.
Lorsqu'il n'entendit plus le bruit des roues, ni le trot des chevaux, ni le son des voix humaines, son pas se ralentît, il n'avança plus que capricieusement, arrêté ou poussé par le mystérieux élan des souvenirs qui s'éveillaient au fond de sa mémoire.
Il honora d'une halte un très-gros chêne qu'il rencontra sur la limite de vastes prairies.
<< Ils étaient cinquante, murmura-t-il, et il est resté seul. Il home la propriété, je crois ; c'est pourquoi on l'a laissé debout. »
Dans un pH du vallon, il cdtoya une petite fontaine qui ëpandait le trop-plein de ses eaux dans un lavoir rustique. Le vieillard croisa ses deux mains sur sa canne, et, en regardant couler le fîlet d'eau, il formula de ces phrases décousues, incohérentes, qui sont le langage de la pensée délivrée de tout écho.
R La source jaillit toujours à la même place.... Les pierres n'usent pas vite.... Celles-ci sont devenues bien polies.... L'homme est astreint aux mêmes nécessités.. . . Il n'a pas détourné ce filet d'eau de sa source, parce qu'il lui était commode.... L'utilité de ces pierres les défend aussi d'être employées à d'autres usages.... Il vient toujours ici des femmes, des mères ou des servantes accompagnées d'enfants.... Ils gambadent autour
de cette Fontaine.... Us grimpent sur ces arbres, se roulent sur l'herbe de ces prairies, pèchent dans ce ruisseau.... Il y a soixante ans passés, j'étais de ceux-là. »
Il reprit son chemin plus vite; la fatigue du voyage, son émotion, commençaient à l'enfiévrer légèrement; son pas devenait rapide et saccadé, ef, contre son habitude, il marchait la tête baissée, de sorte qu'il ne vit pas que le chemin qu'il suivait de confiance était soudainement interrompu par un immense remblai qui se dressait & pic. Son pied heurta violemment contre cette masse pierreuse ; il faillit tomber à la renverse.
La secousse fut si rude, que son chapeau s'en alla rouler derrière lui et que sa canne lui tomba des mains.
Et, d'un talus voisin, s'élevèrent de frais éclats de rire mal étouffés, qui lui apprirent que sa mésaventure avait eu d'invisibles témoins.
En effet, le rideau de genêts verts, tendu au-dessus du talus, s'entr'ouvrît d'espace en espace et s'étoila de beaux yeux éUncelants d'enfants. Cdte & côte se voyaient à découvert un petit garçon de douze ans et une petite fllle un peu plus jeune. Le garçoD était blond, coloré, rieur ; sa compagne paraissait blanche comme un petit lis, parmi ces genêts d'un vert sombre et cru ; elle avait un profil très-délicat, de grands yeux noirs un peu voilés par une frange épaisse de cils foncés. Ses cheveux, noirs aussi, coupés très-courts, ne jetaient aucune ombre sur son mince cou d'ivoire.
Elle riait comme ses compagnons et montrait comme eux ses blanches petites dents; mais, quand le vieillard se baissa péniblement pour ramasser sa canne, elle s'écria d'une voix argentine et juste :
« Monsieur le vieux twnhomme, ne cherchez pas votre chapeau, il a roulé dans le fossé ; je vais le rattraper. »
Et, enfonçant solidement son petit talon en dehors du talus, elle sauta légèrement dans le chemin, courut vers le fossé pro> fond plein d'herbe, y repêcha le chapeau et vint le tendre au vieillard.
a Merci, mon enfant, dit-il, vous êtes bien gentille. Dites-moi, ce chemin ne conduit donc plus & Bellevallée?
— Oh ! il y a longtemps, bien longtemps qu'on a fait ce remblai pour le chemin de fer, monsieur.
— Tats-je être obligé de retourner preadre la route carrossable?
— Si vous étiez une voiture ou un cheval, vous seriez obligé de retourner; mais vous pouvez aller par les prairies et monter jusqu'au passage à niveau.
— Ne pourricz-vouB pas me conduire, mon enfant? Je me rappelais parraitement l'ancien chemin ; mais je craindrais de m'égarer par les prairies, qui ont sans doute changé d'étendue.
— Je veux bien vous conduire. Ludovic! »
La tête blonde de l'adolescent émergea au-dessus des genêts.
« Viens-tu? » dit-elle.
Ludovic bondit dans le chemin et fut suivi, tant bien que mal, par trois petits garçons de taille difTérenle, mais d'audace égale; le dernier, qui avait au plus six ans, se coucha tout de son long sur la mousse et se laissa glisser jusqu'au bas de celle façon peu dangereuse.
Ludovic seul s'approcha du vieillard, et trës-poliment, la casquette & la main.
« Veux-tu venir avec moi jusqu'au passage? » demanda la petite fille.
Ludovic lit UQ geste énergique de refus.
<( Alors je vais aller seule avec le vieux monsieur : il ne connaît pas le chemin. »
Ludovic se rapprocha d'elle.
a Prends les petits, lui glissa-t-il daus l'oreille. Edouard et moi, nous aimons mieux aller lever les lignes sans eux; on en gardera quelques-unes que vous lèverez quand vous arriverez, »
La petite fille se détourna vers les trois enfants.
« Qui veut venir avec moi jusqu'au passade? demandat-clle.
— Moi! Gt le plus petit, qui accourut lui prendre la main.
— Et toi, Edouard?
— J'aime mieux rester avec Ludovic, répondit le petit bomœe^ en allant s'aligner derrière son aîné.
— Et toi, Charles?
— Et moi aussi. »
Le partage étant ainsi fait, les trois garçons saluèrent et escaladèrent vivement leur talus de genêts, et la petite fille prit le
Voili Bcllevallée, moiificur.
sentier de gauche qui longeait le remblai, en disant au vieillard :
I Venez, monsieur, c'est par ici. »
II la suivit sans mot dire, et, une fois en mouvement, il reprit son air absorbé. Ils marchèrent & peu près pendant six cents mètres, et, l'un après l'autre, sur l'étroite ligne de terre battue qui séparait les prairies du remblai.
L'enfant s'arrêta un peu avant d'arriver aux piles de pierre d'un pont suspendu.
« Monsieur le vieux bonhomme, dit-elle gaiement, voici l'escalier, il n'est pas très-large. »
Contre la première ligne de maçonnerie se déroulait un ruban de pierres plates espacées en biais comme des marches et solidement enfoncées en terre.
Le vieillard sourit en regardant le passage aérien.
« Voilà qui est très-bien imaginé pour vous, petite abeille au pied léger, dit-il ; mais cela ne sourit guère à mes vieilles jambes. EnGn, je vais tenter l'escalade, s'il n'y a pas d'autre moyen de gagner le passage.
— Il faudrait aller loin là-bas, dit gravement l'enfant. Nous vous aiderons d'ailleurs, et, tenez, voilà Ludovic qui vient à notre secours. »
Ludovic accourait en effet.
« J'ai pensé que la montée serait très-difficile, dit-il tout haletant, je viens vous donner un coup de main.
— Allons, dit M. Haurebel avec un gai sourire, me voici sûr de réussir. Je crains seulement que mon chapeau ne me quitte dans l'ascension ; il serait prudent de nouer un foulard pardessus.
« Monsieur, j'ai une ficelle, » dît Ludovic en détachant une corde très-fine de sa ceinture.
Le vieillard la prit, la passa à son chapeau, et la petite fille, voyant que ses mains tremblaient, vînt gentiment la lui nouer sous le menton.
a Monsieur, donnez-moi votre canne, elle enfoncerait dans le remblai, et mettez plutdt la main sur mon épaule, dit Ludovic, je grimperai en même temps que vous. »
M. Maurebel lui tendit sa canne et monta le premier degré de pierre. Ludovic, marchant légèrement sur le versant du talus,
lui servait de premier appui, et il trouvait à chaque degré la main de la petite fille qui montait devant lui. L'ascension s'opéra très-heureusement. Arrivé au haut du remblai, H. Haurebel aperçut devant lui une très-belle avenue d'arbres, dont il n'était séparé que par un vaste champ.
o Voilà Bellcvallée, monsieur ! » dit la petite Qlle en étendant la main vers les arbres.
M. Haurebel retira la ficelle qui assujettissait son chapeau, et, la rendant à Ludovic :
a Merci, vous êtes de charmants enfants, » dit-il.
Ludovic et sa petite compagne sourirent d'un air heureux et disparurent par l'escalier aérien, laissant le vieillard suivre le sentier qui le conduisait vers l'avenue d'ormes, sous laquelle se cachait un vieux toit, dont la forme irrégulière et accidentée témoignait d'une grande ancienneté.
A BILLBTALL^B.
Quel regard le vieillard jeta & ce manoir l Nul gamin de l'avenue de l'Observatoire n'aurait reconnu dans l'homme alTaiasé, rêveur, tremblant, appuyé des deux mains sur sa canne, le savant M. Nostradamus qui tenait levé si haut son grand twnt bosselé et dont le froid regard semblait toujours interroger le firmament.
C'est que l'homme au cœur profond n'est jamais mis impunément en face de ce qui lui rappelle la phase étrange du passé qui s'appelle son enfance, cette phase parfumée, bénie, heureuse, qui est une des plus touchantes bontés de Dieu. Nous avons beau vieillir, nous retrouvons k certains instants, au plus intime de nous-méme, ce premier être naïf et bon qui ignorait tout, qui jouissait de tout, qui croyait tout, qui admirait tout, qui aimait tout.
En constatant la puissance qu'exerce le passé sur le cœur de l'homme, on s'étonne encore plus qu'on ne s'afflige de la facilité avec laquelle le monde moderne brise la chaîne des tradi.tions et fait bon marché de l'attraction qu'exerce sur toute une génération d'êtres ce qui s'appelle la maison paternelle. Pauvres parents! ils ne savent pas qu'en détruisant ce cadre ils font disparaître bien souvent l'auréole que les yeux ignorants de leurs enfants avaient vue luire autour de leurs fronts. Et lorsqu'on
a 6té sa grandeur religieuse et la poésie du souvenir & uno adcclion qui ne donne aucune jouissance égoïste, qu'en reste* t-i) souvent, hélas?
On ne saurait trop déplorer ce qui amoindrit la Tamillc, ce qui lui dte un de ses plus touchants privilèges, ce qui l'exile en quelque sorte du sol. Ce n'est presque jamais dans une maison banale que germe cette plante précieuse et féconde qui a nom l'esprit de famille.
Mais revenons à M. Haurebel, perdu dans sa contemplation. Ses souvenirs ne lui arrivaient pas en foule, dans ce mouvement plein do vie, propre aux facultés jeunes : il les revoyait
M. Haurebel était perdu dans w rontemplation.
un A un, il les exhumait en quelque sorte l'un après l'autre de sa mémoire. Certaines figures se montraient à lui dans la netteté du souvenir qui emprunte sa force d'un amour profondément ressenti; d'autres nottaient plus vagues devant sa mémoire, mais se fixaient soudain en retrouvant l'objet matériel auquel elles pouvaient se rattacher.
Petit enfant, il avait vu apparaître à cette fenêtre, couronnée d'un lourd chapiteau de pierre, sa mère qui levait les yeux au cicI et joignait les mains par un geste suppliant, et il lui sem^ h lait qu'il n'avait jamais remarqué avant ce jour-là combien elle était belle et comme elle pouvait être triste. Quelques mots
MONSIEUR NOSTRADAMDS. M
plus tard, il avait vu passer par cette porte ogivale, & demi cachée sous le lierre, une boite dont on n'avait pas voulu lui dire le nom, et le lendemain il avait appris que sa petite sœur, qu'il ne voyait plus, était retournée au ciel. Et de ce jour il n'avait pas voulu jouer dans le cimetière, ayant eu comme un pressentiment de la mort. Chose étrangel c'étaient ses premiers souvenirs si lointains, si lointains, qui lui revenaient le plus distinctement k cette heure.
Il entrait & peine dans une autre phase de sa vie lorsqu'il vit s'ouvrir une fenêtre du rez-de-chaussée.
II sourit tristement. C'était là qu'en arrivant de la chasse ou de la pèche il apercevait toujours la silhouette gracieuse de sa jeune femme. A la place de l'ombre chère se plaça une sorte de gros paquet gris, et une voix discordante fit absolument évanouir l'illusion.
« Yoîlà le résultat de son entêtement, il s'est égaré, disait Mme Geneviève.
— N'est-ce pas lui que j'aperçois contre le massif? ajouta une voix plus jeune et plus agréable.
— C'est lui, c'est lui-même, madame. »
M. Maurebel, se voyant découvert et reconnu, secoua sa vénérable tête comme pour chasser son émotion, et, redressant sa haute taille, marcha vers la porte qui donnait passage à Mme Geneviève et à une blonde femme d'une trentaine d'années qui persooniliait bien la femme distinguée de la province, simple dans sa toilette, gracieuse bien que réservée dans sa physionomie et son maintien, enveloppée de je ne sais quoi de chaste, d'aimant, d'idéal qui lui assure & la fois la sympathie qu'elle aime et le respect qu'elle exige.
— Où vous êtes-vous égaré, monsieur? ilous vous croyions perdu I s'écria Mme Geneviève en examinant le vieillard de la léte aux pieds comme pour s'assurer qu'il n'avait laissé en route aucune partie de sa personne. Non, l'idée de vous en aller tout seul courir les champs comme un écolier dépasse tout ce qu'on peut imaginer en fait d'incartade.
— Écolier 1 mais je l'étais quasi redevenu, Geneviève, répondit en souriant le vieillard ; l'air natal enivre, voyez-vous, et mes pieds ont suivi presque malgré moi le chemin si connu. Hais laissez-moi aller saluer Mme de Hautereuille. Je tous arrive en
bon état, je vous assure, n'ayant perdu ni ma canne ni mon chapeau ; donc, ne parlons plus de mon équipés. »
Sur CCS paroles il se découvrit, et, prenant dans sa grande main légèrement tremblante la main brune et effilée que la jeune femme lui tendait avec le plus charmant sourire de bieovenue :
« Vous voyez un homme bien reconnaissant, Henriette, dit-il, non-seulement pour l'intérêt dont vous voulez bien honorer l'enfant abandonnée, mais parce qu'en m'offrant l'hospitalité & Bellcvallée, vous m'avez procuré une de ces douces joies, une de ces émotions profondes que mon cœur ne devait plus ressentir en ce monde.
~ Pas plus que vous je ne suis ingrate, mon oncle, répondit Urne de Houtefcuille. Je sais qu'il a été un temps ob nos familles étaient intimement liées, et mon frère atné n'a pas oublié qu'il vous doit la brillante position qu'il occupe aujourd'hui. »
Le vieillard sembla chercher un instant dans sa mémoire.
« Ah ! je me rappelle, dit-il, ce jeune Charles qui avait un grain d'ambition....
— lUais bien peu de protecteurs, grâce au régime de ce tempslu. Quand toute une famille boude un gouvernement, celui de SCS membres qui veut percer, sans faire de lAcheté, se heurte à tant d'obstacles, visibles et invisibles, qu'il se décourage le plus souvent.
— Évidemment. Je m'estime heureux d'avoir toujours plané, par la nature même de mes études, au-dessus des sphères gouvernemenlalcs et échappé par là même aux influences contraires des partis.
— El c'est précisément parce que vous étiez indépcudant que vous avez pu prot^'ger ceux qui n'avaient d'autre recommandation que leurs capacités.
— J'ai eu un jour de puissance, c'est vrai ; il y a des positions qui donnent de l'intlucnce aux moins ambitieux des hommes.
— Monsieur, oii est le gant de votre main droite? » demanda Mme Geneviève que cet échange de paroles n'avait pas le don d'intéresser.
Le vieillard regarda sa main nue, ûla son chapeau pour le secouer et visita les poches extérieures de son paletot. « Geneviève , vous êtes terrible avec vos inspections , dit-il
avec un sourire. Ne m'accusez pas encore, je vous prie. Quand je me serai reposé, nous ferons de plus amples recherches. Veuillez me montrer le chemin, ma nièce. "
Et il suivit Mme de Hautefeuîlle, qui franchissait le seuil usé du vieux manoir, et qui le conduisit par un corridor au grand salon du rez-de-chaussée dont les fenélres donnaient sur la cour.
Il se laissa tomber dans un fauteuil, regarda autour de lui, et, hochant la t£te :
<■ Charmant salon, dit-tl, mais bien différent de celui de mes souvenirs l
— En eRét, mon beau^re, trouvant la pièce trop grande, a fait placer celte cloison; mais la partie supérieure de l'appartement est bien resiée la même.
— Oui, voilà les deux grandes fenêtres.... les balcons avecicurs fers de lance.... la rosace du plafond. Tout cela était bien enfumé de mon temps.... la maison est vieille.... on n'y touchait guère, madame.... Depuis on s'est épris du changement.... de l'agitalion.... ce n'est pas par misanthropie que je parle ainsi.... du moins je ne le crois pas.... ma sévérité lient & mon état présent. Je me regarde comme une espèce de mort auquel il reste & peine des yeux pour voir et un rayon d'intelligence pour comprendre.
— Monsieur, vous devez avoir l'estomac bien creux, dit Mme Geneviève qui accusait l'estomac de tout ce qu'elle qualifiait d'excitation cérébrale. Lorsque vous êtes arrivé, madame me consultait sur ce qu'elle aurait pu vous offrir.
— Voulez-vous un potage, mon oncle, ou de la bière, du vin, quelque chose qui vous fasse attendre le souper?
— E:b bien, deux doigts de vin de Bordeaux, si vous le voulez bien. »
La jeune femme disparut.
« Très-aimable personne, dit Mme Geneviève d'un air docte. Elle n'a pas voulu me laisser aller à l'hôtel ainsi que je le désirais, et elle m'a accueillie avec une bonne gr&ce qui m'a un peu remise, car enfin, grâce & vous, j'arrivais seule avec un colis chez des gens qui me sont absolument étrangers.
— J'espérais vous précéder à flelleyallée, Geneviève, le chemin que je prenais m'y conduisait directement.
— Mais vous êtes resté & tl&ner sans plus penser à mon embarras qu'au grand Turc.
— Non, j'ù simplement trouvé un remblai devant moi, et, sans d'aimables enfants qui se promenaient par I&, je ne sais trop & quelle heure vous m'eussiez revu. »
Comme il prononçait ces paroles, Mme de Hautefeuille rentrait portant un plateau sur lequel se voyait un verre & vin, une bouteille et une assiette de biscuits.
Elle versa quelques gouttes de ce vin généreux au vieillard fatigué, qui, sur le commandement de Mme Geneviève, le but lentement et à petites gorgées.
Quand la servante eut enlevé le plateau, H. Maurebel, dont les joues d'ivoire se coloraient légèrement, se tourna vers sa gracieuse hdte&sc et lui dit :
>c Et maintenant, si nous parlions un peu de l'enfant....
— Parlons-en, monsieur, ou plutôt laissez-moi voua,... » Elle s'interrompit, se leva, et alla ouvrir la porte en disant : « Ce sont bien eux. "
Eux ! c'étaient l'adolescent blond et la petite fille aux cheveux courts qui avaient si complaisamment guidé M. Maurebel. Ils étaient suivis des trois petits garçons dont les joues rondes étaient en feu.
A la grande surprise de Ludovic, qui s'avançait fièrement le premier, la casquette à la main, Mme de Hautefeuille, l'écartant du geste, attira la petite fille :
u Sois bien gentille, " murmura-t-elle.
Et, la conduisant au vieillard :
« Avant de vous présenter mes fils, que leur père appelle en riant les quatre fils Aymon, dit-elle, permettez-moi de vous présenter Berthe de Branchard, mon cher oncle. Bertbe, embrasse ton grand-papa. ■>
Mais Berthe demeura immobile de saisissement, et le vieillard . lui-même ne songea tout d'abord qu'à la bien considérer.
Mme de Hautefeuille se pencha vers Mme Geneviève, qui dévorait aussi l'enfant des yeux.
« Quelle étonnante ressemblance il y a entre eux ! » dit-elle.
Mme Geneviève hocha brusquement la tête en signe négatif, et cependant il n'y avait pas i s'y méprendre : le frêle petit arbuste germait en ligne directe du vieux chêne. Il faut bien le dire, il n'y a guère de ressemblances morales dans les familles. L'être moral subit les influences naturelles dans la phase dé-
MONSIEUR N0STRADAMU8. 87
pendante de sa vie, mais il se développe dans le sens de ses Tacultés propres et pread la forme qui lui platt, quand sonne l'heure de la liberté. Le P. Gratry a de lumineux aperçus sur cette question compliquée, quand il qualifle l'éducation d'impersonnelle et de personnelle. Ceux que la grflce de Dieu éclaire ne reculent pas devant le douloureux travail de l'éducation personnelle, c'est-à-dire devant la réforme du caractère et des habitudes ; les autres souffrent toute leur vie des travers de leur éducation impersonnelle. Mais si l'on peut arriver à f^andir, À redresser, à embellir son être moral, on ne rectifie pas les Itgnes^de son visage, et chacun de nous porte, bon gré mal gré, son héritage de laideur ou de beauté, sa ressemblance de race. En cette occasion ilfallait nécessairement une certaine pénétration intelligente pour bien saisir les points de ressemblance physique qui existaient entre ce majestueux vieillard et cette mignonne enfant, entre un visage labouré par le temps, les chagrins, l'étude, et un visage qui ressemblait & un pétale blanc et satiné sans laplus légère empreinte. Ef cependant, on seledisait : uo jour ou l'autre les bosses intelligentes de ce grand front seront indiquées sur ce front d'ivoire ; cette ligne droite cjui descend du sillon profond creusé entre les sourcils blancs, deviendra la distinction de ce délicat petit nez ; l'arête énergique du menton osseux se représentera dans le menton à fossettes. La nature a dessiné l'ébauche, le temps perfectionnera le portrait.
« Berthe, si tu embrassais ton grand-papâ^ au lieu de tant regarder madame, dit Mme de Uautefeuille & Berthe, que les gros yeux de Mme Geneviève fascinaient.
— Je le connais, répondit la petite fille en souriant.
— Eh oui, continua M. Maurebel, nous nous sommes rencontrés en rase campagne. Voici le petit guide dont je vous ai parlé, madame. Ne vous ai-je pas dit que je me serais tout à fait égaré sans d'aimables enfants qui m'avaient remis dans mon chemin? Les voilà, et je m'explique maintenant l'effet que m'a produit la petite voix qui m'a crié : « Monsieur le vieux bonhomme, votre « chapeau a roulé dans le fossé. » Comme je croyais mon petit oiseau en cage, j'ai laissé passer l'impression.
— En effet, mon oncle, je ne vous ai pas écrit depuis que la rougeole a fait invasion dans le petit pensionnat de Clisson. Je devais y reconduire Berthe un de ces jours.
— Irai-je quand mémef demanda l'enfant
— Non, non, s'empressa de répondre H. Maurebel; non, plus de pension. »
Le vieillard souriait si doucement en prononçant ces paroles, que Berthe, s'enhardissant, se leva sur la pointe des pieds et baisa sa joue ridée.
Il l'entoura de ses deux bras par un geste plein de protection et se mit i soulever ses cheveux courts et frisés.
Mme Geneviève ae moucha bruyamment : jamais elle n'avait vu son vieil astronome aussi démonstratif, cela la stupéOait et lui causait un agacement secret.
« Et Geneviève, embrasse aussi Geneviève, » dit le vieillard avec bonté en poussant l'enfant vers son vis-à-vis.
Mme Geneviève replia son mouchoir avec une lenteur tout à fait affectée et effleura de sa vilaine petite bouche le front gracieux de l'enfant.
« Et votre mari, Henriette, ne le verrons-nous pas? demanda M. Maurebel.
— Je ne l'attends que demain matin, mon oncle. Il s'est beaucoup occupé de Berthe tous ces temps^i, c'est pour elle qu'il est à Nantes. Il sera très-heureux de vous trouver à BcUevallée à son retour et vous donnera sur toutes choses les éclaircissements demeurés incomplets jusqu'ici. »
M. Maurebel se pencha vers la jeune femme.
« Sait-elle que je l'emmène? » demanda-t-it.
Mme de Hautefeuillc, qui avait remarqué qu'il était un peu sourd, répondit par un hochement de tête négatif.
« Madame, n'interrompez pas pour nous vos occupations, dit Mme Geneviève qui s'ennuyait, je sais qu'une maîtresse de maison a beaucoup à faire, surtout à la campagne.
— Et M. Maurebel et vous, avez besoin de repos, madame.
— De repos I s'écria le vieillard, je ne veux pas me reposer ici. J'ai peu de temps & passer à Bellevallée, je dois en profiter. Si mes petits guides veulent bien m'accompagner, je visiterai tout doucement, avec eux, les jardins et les prairies. »
Les petits guides, pour toute réponse, allèrent se placer & ses côtés.
« Excellente idée, dit Mme de Hautefeuille en riant. Si vous le voulez bien, madame, je vais vous montrer votre appartement.
Nous abandonnons M. Maurebel aux enrants, avec lesquels il s'arrangera très-biea.
— Oh I très-bien, répéta Mme Geneviève avec un petit rire ironique : les planètes et les enfants, voilà tout ce qui l'amuse en ce monde. »
C'était vrai, et le vieux savant ne s'en cachait pas. Et pourquoi s'en serait-il caché? N'existe-t-il pas une secrète mais invincible attraction entre les êtres posés aux deux extrémités de la vie humaine ? Ne sont-ils pas quelque peu semblables à des gens qui se rencontreraient par hasard dans le vestibule d'une salle de théâtre ? Les uns arrivent et n'ont rien à dire sur une comédie qu'ils ne connaissent pas, les autres ont quitté la scène pour n'y plus rentrer et sont heureux de trouver des personnes que □e préoccupe pas le combat qu'ils ont livré, et dont bien souvent ils sortent blessés et vaincus.
A quoi voulez-vous que se vivifient les Ames blasées, si ce n'est au contact des Ames neuves, et comment ceux qui se décident & tout oublier a'apprécieraienl-ils pas la conversation de ceux qui ignorent tout?
Les enfants d'ailleurs seront toujours une joie et un repos pour les cœurs aimants et fatigués, pour les êtres qui ont la passion du vrai.
Et H. Nostradamos était de ceux-IA.
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BN OOHPJLaHia DBS qUATRB FILS JLTUON.
Le lendemain de l'arrivée de H. Maurebel, la chambre-dortoir des quatre ûls Aymon présentait une grande animation. Ludovic, déjà habillé de pied en cap, se préparaît & aider sa mère oc> cupée du lever des petits frères. Ceux-ci se faisaient beaucoup tirer l'oreille pour quitter leur couchette. On se dressait bien sur son séant en bégayant dans un b&illement : <■ Je vais me lever ; » mais on retombait sur l'oreiller avec une lâcheté parfaite.
Alors Ludovic s'approchait et criait d'une voix menaçante :
« Cest bon, tu ne viendras pas au-devant de papa. »
Aces mots, le petit endormi se frottait les yeux avec ses poîngfs et se laissait mettre des bas, et, les bas une fois passés, le reste venait tout seul.
Mme de Hautefeuille, tout en débarbouillant de droite et de gauche, faisait des échappées dans une chambre voisine où Bcrtbe dormait paisiblement Un cri poussé par le petit Paul, qui avait de grands cheveux fort difficiles & démêler, la réveilla tout h coup.
Elle se dressa sur son séant, et, voyant Mme de Hautefeuille assise sur le bord de son lit :
« Est-ce qu'on peigne déjà Paul, ma tante? demanda-t-elle.
— Oui, j'ai promis qu'on irait au-devant de papa, parce que c'est aujourd'hui fête.
7i MONSIEUR NOSTRADAMUS.
— Quelle fètc?
— La Présentation au temple,
— Ah! la Chandeleur, la Klc des CiergCB. J'aurais bien voulu tne lever aussi, moi, et aller au-devant de mon oncle.
— Il est trop tard, c'est bon pour des garçons qui veulent embrasser leur père et déhamacher Trotteur. Tu te lèveras bientôt, ^'as-tu pas h&te de revoir ton grand-papa, Berthe? •>
Berthe prit l'air rêveur et répondit évasîvement : « Ah! j'y ai rêvé au vieux monsieur. Il était monté sur Trotteur et il lirait sur ma robe, pour m'emmener; mais je me cramponnais à Ludovic. »
Et se Jetant au cou de Mme de Hautefeuille, elle ajouta : « C'est vous que j'aime; tante, c'est vous que j'aime beaucoup maintenant.
— Il faut aussi aimer ton grand-përe, ce pauvre grand-përe. Quand on pense qu'il est venu de Paris pour te voiri Ah! c'est qu'il chérit sa petite-QIle, lui!
— Plus que la dame qui fait comme ça, dît Berthe en pinçant délicatement le bout de son petit nez grec.
— Beaucoup plus; cette dame n'est pas sa parente, mais la ille de l'un de ses amis. Elle est bonne aussi, très-bonne.
— Tout le monde est bon, n'est-ce pas, tante?
— Certainement, mais plus ou moins. Ludovic m'appelle, il me semble.... oui.... je te quitte. Tu vas te lever, mettre ta toilette du dimanche, et, si tu rencontres ton bon papa et Mme Geneviève, tu leur souhaiteras le bonjour très-gentiment, n'est-ce pas? -
Berthe inclina la tête en signe d'assentiment, et Mme de Hautereuille passa dans la grande chambre. Les enfants, si fl&aeurs lorsqu'il s'agit du travail réglementaire, sont extrêmement ménagers de leur temps libre, et les quatre fils Aymon avaient mis à profit la courte absence de leur mère.
Tout un escadron de dragons était déjà sorti d'une boite de sapin et s'alignait dans le plus bel ordre sur un guéridon.
La mère passa l'inspection de la toilette d'un coup d'œil et, sans mot dire, alla s'agenouiller aux pieds d'un grand christ appendu contre la boiserie. Immédiatement les quatre enfants l'entourèrent, huit genoux se plièrent, et l'on répondit posément à la prière qu'elle formula tout haut. Ce devoir accompli, chacun
s'en alla chercher son couvre-chef, on sortit, on traversa la cour et OD prît uD chemin planté de beaux peupliers. Ludovic avait déjà l'avantage de pouvoir donner le bras & sa mère, qui était de moyenne taille, et il profltait de toutes les occasions pour Taire valoir ce charmaut droit d'atnesse; les trois autres enfants voltigeaient autour d'eux. On avançait sans se presser; de temps en temps on criait : a J'entends un cheval.... je vois une voiture- » On faisait halte, et il arrivait que c'était uniquement la petite imagination qui avait entendu et vu. Ënfîn un hennissement lointain se flt entendre.
" Cest Trotteur, » s'écrièrent les quatre garçons d'une voix.
Mme de Hautefeuille alla s'appuyer en souriant contre le tronc d'un peuplier et donna du geste à ses Tils une permission qui fut comprise, car ils s'élancèrent au pas de course dans le chemin qui s'étendait en droite ligne et au bout duquel on apercevait un équipage qui avançait rapidement.
Naturellement, les quatre coureurs se distancèrent bien vite. Ludovic grimpa le premier dans la voiture, d'oti il exhala un hourra de triomphe ; Edouard fut cueilli le second ; Charles, le troisième. Quant au dernier des fils Aymoa, il avait roulé plusieurs fois sur lui-même, et, malgré son ardeur, il n'avait mis qu'une faible distance entre lui et le peuplier de halte. Le break le dépassa et vint s'arrêter devant Mme de Hautcfeuille. H. de Hautefeuille conduisait lui-même son véhicule et il se montrait entouré de ses trois fUs qui s'étaient entassés dans la partie supérieure du brealc, d'abord pour embrasser leur père, puis pour regarder Trotteur marcher.
« Ambroise, prends petit Paul, dit Mme de Hautefeuille en souriant, il a galopé autant qu'il a pu, et tu ne lui as pas fait l'honneur de t'arrëter pour lui.
— Ludovic, va me le chercher et aide ta mère 4 monter, » commanda H. de Hautefeuille.
. Ludovic sauta hors du break, alla o'jvrir la portière du fond, installa sa mère, puis se dirigea vers Paul, qui revenait piteusement en comprimant de son mieux les signes de sa douleur et de son humiliation.
Hais sitét que du bras de Ludovic il passa dans ceux de son père et qu'il se vit donner la meilleure place, il se mit à rire aux éclats et à parler & Trotteur qu'il aimait tendrement.
Cinq minutes plus lard, la voiture entrait dans la cour do Betlevallée, oii l'attendait le domesUque prévenu par les cris Joyeux des enfants.
A peine se fut-elle arrêtée, que Trotteur se vit l'objet de soins assidus. Les quatre garçons, sous l'œil du domestique, opérèrent 8on déhamachemonl. Petit Paul lui-même s'accrochait à. sa queue flottante pour avoir l'air de se mêler de l'opération.
H. et Mme de Hautefeuille étaient remontés & leur appartement où un bon feu les attendait.
Et ce ne fut que lorsque le ch&telain fut bien commodément installé au coin de cette cheminée flambante, que Mme de Hautefeuille lui dit:
B Ambroise, M. Haurebel est ici.
— Vraiment !
— Oui, il vient chercher Berthe.
— Il fait bien, d'autant mieux que de ma chasse aux parents je reviens bredouille. Je n'ai pas trouvé une personne qui voulAt s'en charger.
— Personne!
— Non. Ils ont tous dit qu'ils s'intéressaient à elle, qu'ils regrettaient beaucoup son abandon; mais qu'en définitive elle avait encore son ptre, qui un jour ou l'autre viendrait peut-être la réclamer, ce qui pourrait occasionner de très-grands désagréments. Quant à Marcellin de Baingal, il fait de l'adoption temporaire de sa pupille une affaire d'amour-propre et déclare qu'il ne la cédera qu'à son père. Il est donc mille fois heureux pour elle que H. Maurebel ait oublié les étranges procédés de cette famille envers lui. Marcellin ne voudra pas lui disputer l'enfant, et d'ailleurs je ne sais s'il le pourrait légalement.
— Et il est si peu au fait des queslionsiégales, qu'il n'osera rien dire très-probablement. Comment! personne n'a proposé de se charger, au moins momentanément, de la chère petite?
— Non ; aussi je suis charmé de la décision prise par M. Maurebel. N'est-ce plus ton avis? Je te trouve singulièrement refroidie sur une question dont tu as pris l'initiative. Donne-moi vile la clef de ce mystère.
— Tu sois que M. Maurebel a chez lui la fille d'un de ses vieux amis?
— Urne Drillon; mais, Henriette, c'était ce qui t'enchantait.
— Je De la connaissais pas.
— Elle accompagne M. Maurebelf
— Oui, et.... mais tu la verras.
— Enfin sera-t-elle bonne pour l'enfant?
— A sa manière, peut-être. Si Berthe était une enfant ordinaire, je n'aurais aucun souci. Mais tu sais combien elle est intelligenle et aimante, et quelle agréable vie elle a menée & Clîsson. Pauvre petite! elle aura beaucoup & souffrir.
— Ou pas du tout. Ne va pas t'imaginer, Henriette, de prêter & cette enfant tes propres délicatesses. A cet Age on se transplante sans la moindre peine. Ce n'est pastonavis.... très-bien.... allons déjeuner.... j'entends tinter la petite cloche. »
H. de Hautefeuille se leva et descendit dans la salle à manger. Un nombreux couvert était mis. Le café, le lait et les tartines de pain grillé, principaux éléments de ce déjeuner du matin, fumaient sur la table.
Les quatre fils Aymon, fort turbulents en plein air, mais sagement disciplinés à l'intérieur, étaient accourus au premier signal et clievauchaient avec le moins de bruit possible autour de la grande table ronde. A l'entrée de leurs parents, ils s'élancèrent vers leurs places respectives; mais le père fit un signe et dit:
" Nous avons un hôte, il ne doit pas vous trouver assis, mes enfants. »
Gomme il prononçait ces mots, la porte s'ouvrit devant Mme Geneviève. Derrière elle marchait M. Haurebel, une main sur l'épaule de Berthe.
H. de Hautefeuille adressa un profond salut A Mme Geneviève, qui répondit par une certaine révérence dont elle honorait les gens qui lui paraissaient distingués, et alla serrer la main au vieillard qui s'était arrêté court en l'apercevant.
Les deux hommes échangèrent un regard qui révélait l'intimité qui avait existé entre eux, et leurs mains se pressèrent dans une étreinte éloquente.
« Ambroise, qui aurait dit que j'aurais trouvé A Clisson, à Bellevallée, chez vous, un bâton de vieillesse? dit ÏI. Maurebel en abaissant un regard ému sur sa petite compagne.
— Comme cela nous donne le plaisir inespéré de vous revoir, mon cher oncle, je me sens plus charmé que surpris, » répondit le chfltelain, qui, par cette aimable parole, enraya le flux de sou-
venirs qui se pressait évidemment sur les lèvres du vieillard.
Et il conduisit en quelque sorte par la main .M. Maurebel à la table hospitalière, qui s'enguirlanda de coDvives.
« Je vois & ta toilette et i celle des enfants que nous sommes de cérémonie, Henriette, dit M. de Hautereutlle gaiement. Quelle fête y a-t-il donc aujourd'hui?
— La fètc de la (^andeleur, repartirent les petits garçons avec empressement.
— Bon papa, viendrez-vous à la messe? demanda Berthe, qui était très-attentive A servir son grand-père, avec lequel elle paraissait toute familiarisée.
— Je ne demande pas mieux : je serai enchanté de me retrouver dans la vieille église où j'ai été baptisé.
— Je ne sais trop si vous êtes bien & ce qu'on dit, mon pauvre ami, remorqua Urne Geneviève, vous oubliez que vous n'allez jamais à l'église ! Les chanis, la musique, l'encens et le reste vous donneront la migraine.
— A quoi bon révéler & tout le monde que je suis un chrétien paresseux, Geneviève? Voyez-vous, mes enfants, je suis trèsvieux, j'habite au cinquième étage, je passe ma vie & calculer la distance de la terre au soleil, le retour des comètes, le mouvement des astres et je m'encroOte un peu là dedans, comme vous pensez; mais à Clisson, je ne veux pas me faire accuser de négligence, c'est un trop vilain défaut, et j'assisterai à l'office qui me rappellera les jours si doux de mon enfance. Quand j'avais l'âge de Ludovic, j'étais, comme vous, bien occupé de cette Chandeleur, la fête des lumières.
— Puisque mon oncle nous accompagne t Clisson, nous prendrons la voiture, n'est-ce pas, Henriette? dit H. de Hautefeuille.
— C'est à mon oncle de répondre, répondit Mme Henriette.
— Pas de voiture, allons à pied I s'écria M. Maurebel; la distance est si courte par le chemin de traverse. Mais que dis-je, il n'existe peut-être plus?
— Pardon, mon oncle, car il a eu la bonne fortune de ne pas entrer dans la zone conquise par notre voie ferrée. »
Mme de Hautefeuille consulta des yeux le cadran doré de la vieille pendule qui ornait la cheminée et ajouta :
« Lorsque vous serez prêt, nous partirons ; nous n'avons guère que le temps de nous rendre & pied & Clisson. »
MONSIEUR N08TRADAMUS. 77
A cea paroles, les enfants appliquèrent leur bol sur leur visage, pour en finir bien vite avec le café au lait.
Les derniers préparatifs ne demandèrent que fort peu de temps et le groupe se mit en marche, suivi par ceux des domestiques auxquels il appartenait d'assister & l'office ce jour-l&.
La vieille église était déjà remplie quand ils y arrivèrent, et les cloches jetaient dans les airs leur rapide et vibrant appel.
« C'est étonnant comme bon papa tremble depuis que les cloches BonnentI ■> dit Berthe tout bas & Ludovic.
Il frissonnait en effet, le vieillard, il ftissonnait jusqu'au cœur i cliaque syllabe de cette cloche qui avait tant chanté ses mélodies aériennes à ses jeunes oreilles. Nul autre son n'avait cette vibration connue, et nulle autre musique ne se répercutait en un tel écho au fond de son être.
A l'église, Mme de Hautefeuille fit entrer ses hôtes dans un banc, qui était placé tout près du chœur. Puis elle aligna des chaises sur lesquelles les trois aînés et Berthe s'agenouillèrent, un cierge dans la main gauche et leur livre dans la droite. Berthe lisait attentivement dans son paroissien et ne devint distraite que lorsque les cierges s'allumèrent. Elle contempla quelque temps avec un vif plaisir toutes les petites flammes vacillantes qui illuminaient les voûtes sombres, et se penchant tout à coup vers Ludovic qui était son voisin :
u Bon papa n'a pas de cierge, murmura-t-elle, ni la dame non plus.
— C'est étonnant, reprit Ludovic; maman a oublié cela. Si je donnais celui-ci à la dame ?
— Doone-Ie et j'ofTrirai le mien & bon papa. »
Ludovic se détourna aussitôt et présenta son cierge allumé à Mme Geneviève qui se pinçait le nez d'un air profondément ennuyé. Elle fit un geste assez maussade de refus et l'enfant reprit sa place. Berthe de son cAté avait ouvert la porte du banc et avait gentiment offert son cierge & son grand-père, qui le prit en souriant.
Et comme elle glissait dans l'entro-bAillure, il lui saisit la main :
« Restez, petite, murmura-t-il, il y a place ici pour vous. »
Berthe regarda sa tante, qui avait suivi la pantomime des deux enfants et qui lui sourit afnrmativement.
En conséquence, insinuant sa petite personne entre son grandpère et la porte du banc, elle se remit gravement à lire. Hais sa nouvelle position avait donné l'éveil à son esprit. Tirant tout à coup sur la manche du vieillard, qji regardait pensivement liriller la lumière du petit cierge :
« Bon papa, on ne vous a pas donné de livre non plus, dîtelle, voulez-vous le mien? Ha Ijinle a marqué ce qu'il faut lire pour la fëtc. C'est très-joli, on parle des abeilles. »
Le vieillard prit le livre des mains de Berthe qui s'était dressée sur l'agcnouilloir et se mit h lire à demi-voix : « Seigneur infiniment saint. Dieu étemel, qui de rien avez fait toutes choses et par l'ordre duquel les abeilles composent la liqueur dont ces cierges sont formés, etc.... Vous êtes la lumière qui doit éclairer les nations.... »
Cette petite scène se renouvela souvent pendant l'office. Le livre passait des mains débiles du vieillard dans les mains faibles de l'enfant, qui avertissait naïvement H. Haurcbel lorsque son attitude n'était pas en harmonie avec les péripéties de l'auguste sacrifice.
« Levez-vous, bon papa, c'est l'évangile.
— Bon papa, mettez-vous à genoux.
— Comment, bon papa, vous ne baissez pas la tête! Bon papa, baissez la tête.»
Il obéissait docilement à cette voix argentine, et son vénérable visage exprimait, à certains moments, une profonde émotion.
Le retour de l'église est toujours gai. Un devoir a été rempli, ce qui donne aux plus graves je ne sais quel contentement intime dont ils n'ont pas toujours conscience. La retenue et le silence obligés ont aiguillonné la turbulence des jeunes. Ils reprennent avec d'autant plus d'élan leur exubérance de vie qu'ils l'ont volontairement comprimée par la réflexion, afin de donner un instant le pas à la vie supérieure de l'&me, qui commence & réclamer ses droits.
H. Haurcbel marchait tout ému, tout rajeuni entre les enfants. C'était à qui enlèverait du chemin tout ce qui pouvait entraver sa marche. Dans une halte, faisant allusion à l'office du jour, il dit & Hme Geneviève en appuyant une de ses mains sur l'épaule de Berthe :
B Le vieux Nostradamus pourrait aujourd'tiui s'appeler Siméon, 1 enfant conduit le vieillard. »
Mme Geneviève, qui n'avait pas ouvert son livre d'office, leva doucement les épaules: elle trouvait simplement qu'il déraisonnait.
On arriva & Bellevidiée aux tintements mélodieux de l'Angelus et l'on trouva prêt le repas du midi, qui fut particulièrement joyeux, grflce aux quatre (ils Aymon, auxquels leur mère laissa prendre une liberté inusitée.
Quand H. de Hautefeuille, placé vis-àvis de sa femme, l'interrogeait des yeux comme pour lui demander de réprimer la faconde de Ludovic, les rires d'Edouard et de Charles, les cris de Paul, elle avait une façon de regarder Berthc, qui expliquait et excusait tout.
A l'issue du dîner, la jeune femme prit ù part H. Haurebel et lui demanda s'il était toujours dans l'intention de partir le soir.
Il répondit affirmativement.
« Dans ce cas je Lo retour de régUseeslloujourt gai.
vous quitte, dit-elle;
je vais avec Mme Drillon emballer les derniers effets de Bertlie. Vous avez été reconnu à Clisson, et nous aurons toute notre parenté en visite cette après-midi, ce qui m'oblige à en finir au plus tdt. »
Et revenant vers son mari, elle ajouta :
« Ambroise, le temps s'est beaucoup refroidi ; il y a du feu dans le grand salon, tu peux y conduire M. Maurebel. »
H. de Hautefeuille alla, Bans mot dire, ouvrir une porte et fit passer M. Haurcbel dans un appartement dont les meubles rappelaient le luxe solide de plusieurs générations, et dans la vaste choninëe duquel flambaient des bûches d'un demi-mètre do long.
bAvAlATZOKS BT TZ8ITBB.
Les deux hommes prirent les sièges placés h chaque coin de la cbemioëe et demeurèrent quelque temps silencieux, les yeux sur la flamme ondoyante qui s'insinuait et se tordait entre l'aubier et l'écorce.
« Aoibroise, où en est la question des intérêts matériels de l'enfant? demanda tout à coup H. Maurebel.
— Mon notaire s'occupe d'en faire un tableau exact. Chose bizarre et bien regrettable! sa tante l'a déshéritée.
— En haine de son père, sans doute? »
M. de fiautefeuille garda un silence alUrmatif, et H. Maurebel ajouta :
« Je comprends qu'on sévisse contre l'homme qui a jeté le trouble dans votre vie, je ne puis comprendre qu'on fasse retomber le ch&timent sur une enfant innocente. . — On craignait de voir Joseph revenir. II n'est pas mort, n'est-ce pas? »
M. Haurebel Ht un signe douloureux, mais équivoque.
« Il ne vous écrit jamais?
— Jamais. 11 y a huit ans qu'il ne m'a donné signe de vie ; mais sa mort ne m'a été signifiée par aucun acte administratif-
— Étrange I étrange! s murmura H. de Haulefeuille. Et, relevant la tête, il t^oula :
Mottfini ROiiBiDiHn. 6
83 MONSIEUR KOSTRADÂMUS.
« Mon cher oncle, je dois vous le dire, l'histoire de Joseph est Jeraeurëe pleine de mystères pour nous; le mystère des mystères est qu'il vous oit aussi complètement abandonné.
— Gela prouve en etTet que vous ne savez pas tout. Pourquoi ne vous le dirais-je pas? je ne reviens jamais sur ce douloureux passé; mais, enQn, il n'est si proronde blessure qui ne se cicatrise, et dans la vérité des faits vous découvrirez avec moi plus d'une circonstance atténuante. »
M. Maurebel ferma les yeux et parut se recueillir profondément, puis, se renversant dans son fauteuil :
« Mon ami, dit-il, les savants ont le tort de porter leurs abstractions dans la vie réelle, et je ne suis pas sans reproche. Longtemps je ne me suis occupé que très-superficiellement de mon petit-fils ; je le croyais en train de devenir un des bons élèves de l'école de Salnt-Cyr, quand son-premier duel et sa première perte au jeu vinrent me dessiller les yeux. Mon intervention eût dû commencer lorsqu'il perdit son père, et je ne pus m'empècbcr de trembler quand je me trouvai en présence d'un fougueux jeune homme doublé d'un enfant gâté, qui était charmant quand rien ne lui résistait, mais qui s'exaltait & la plus simple contradiction. La maison maternelle avait été trop douce & cet enfant, il avait contracté près de sa trop faible mère des habitudes d'un despotisme insensé. Non, vous ne saurez jamais ce qu'il nous a fait souffrir, de dix-huit ans à vingt-cinq ans. Une simple explication avec un supérieur lui fait quitter Sainl- Cyr, il gaspille en trois ans la fortune de sa mère, il ne hante que les spectacles et les clubs, il se jette dans les aberrations de la politique radicale. Enfin, 11 a une année de raison. Il a vu chez moi Mile de fiuervilte, la Qlle d'un homme des plus distingués. Un repentir violent le saisit, il était trop tard. Ce n'est que dans les pièces de théâtre qu'on pardonne tout, qu'on oublie tout, et que tout se répare. Furieux et désolé, il Ql le mariage, de raison que vous connaissez. Vous avez vu ce triste ménage. Je ne m'appesantirai pas sur des événements que vous connaissez aussi bien que moi : la séparation, le procès politique, les désastres du tapis vert, la vente de Bellevallée, le tout couronné par la fuite en Amérique avec son fils, qu'il retranchait ainsi, sans hésiter, de sa double famille.
— J'ai encore tous ces souvenirs bien présents à la mémoire,
mon oncle; mais ce que je ne puis comprendre, c'est son ingratitude envers vous. Il vous aimait beaucoup, et vous l'avez toujours traité avec ménagement.
— En ceci, le pauvre enfant s'est laissé entraîner par sa violence ordinaire : il m'en a voulu de ne pas désavouer publiquement les sentiments de ma fille Élise. Élise était raide et d^un caractère dîrTicile; mais elle avait un culte pour l'honneur, pour sa foi religieuse et politique. Les excès du malheureux enfant la jetaient dans des crises de désespoir. Elle accusait sa sœur, sa nièce, elle allait jusqu'à m'accuser moi-même. Il y a eu, entre elle et lui, de ces scènes qui font d'incurables blessures. Ha pauvre GUe était quelque peu de la famille de ces Romaines impeccables, mais implacables, qui ne rendent que plus sympathiques les grandes chrétiennes de tous les temps. Cest elle qui m'a valu l'animadversion de Joseph, il m'a enveloppé dans le ressentiment qu'il lui portail. Un jour, il me signifia d'avoir & me séparer d'elle : il était, hélas ! orgueilleux et absolu comme fout coupable non repentant; naturellement je ne cédai pas et je ne le revis plus, et je ne sus plus rien de lui, et je n'en saurai rien, car il ignorera toujours la mort de celle qu'il avait si injustement placée comme un obstacle entre lui et moi. Son indifférence envers sa fille est bien coupable, mais ne s'explique que trop. Une fois hors de la patrie, les exilés volontaires sont livrés à leurs spéculations fiévreuses et & tout ce qui doit préparer l'avenir auquel ils demandent l'oubli du passé.
— Cest vrai. Et Antoinette? vous avez eu aussi le malheur de la perdre.
— Oui, mais son brillant mariage en avait déjà fait une exilée. J'aurais désiré pour ma chère Antoinette une destinée plus modeste, qui la retint plus près de moi, et son bonheur m'a coûté cher. J'avais sa visite tous les ans.... Elle est morte au retour de l'un de ces voyages, et alors j'ai regardé mon foyer comme détruit. Je revois de loin en loin mon gendre et mes petits-enfants ; mais cette visite cérémonieuse n'a guère de place dans mon cœur. Mon cher Ambroise, la fin de ma vie n'a pas répondu à ses commencements. Vous vous rappelez peutêtre m'avoir vu dans ce salon, entouré de mes quatre enfants et de ma double famille. Qui vous aurait dit que vous m'y reverriez en étranger, pauvre et seul?
— Vous avez fait aussi des pertes de fortune, mon oncle? Je croyais que votre fortuoe personnelle avait échappé à Joseph.
— Je n'ai pu m'empécher d'y faire quelque brèche pour payer ses dettes, et, fort malheureusement, j'ai capitalisé le reste. Après la mort de ma fllle aînée, je suis devenu la proie des sei^ vantes inQdèles. L'une d'elles m'a voté cinquante miUe francs d'obligations du chemin de fer d'Orléans.
— Tous n'avez pas fait mettre arrêt sur tes titres?
— Toute recherche a été inutile. Le lendemain de sa fuite, elle a été la victime d'un accident de voilure, et il a été impossible de découvrir où elle avait pu cacher le fruit de son vol. Mon Dieu ! j'ai pris mon parti de cette perte d'argent, comme je l'avais pris de pertes plus douloureuses. Ha pension de retraite me suffit, et tout ceci ne m'est revenu en mémoire qu'& cause de l'enfant que vous m'annoncez être déshéritée. »
Comme le vieillard prononçait ces paroles, la porte du salon s'ouvrit devant Berlfae.
a Ohl grand-papa, dit-elle, tout Clisson vient vous voir, nous avons compté quatre voitures dans la cour. Ma tante m'envoie vous demander si vous voulez bien recevoir tout le monde.
— Certainement, répondit le vieillard; mon nom, sinon ma personne, est connu de cette Jeune génération, et je suis trëslier d'être encore réputé vivant dans mon pays et dans ma famille. »
Quelques minutes plus tard, le salon s'emplissait des familles de Clisson qui avaient eu quelques liens de parenté ou d'amitié étroite avec la famille Haurebel. De belles jeunes femmes aux cheveux blonds, très-versées dans la filiation généalogique, appelaient gravement le vieillard mon cousin, et il était l'oncle de tout le monde.
Ce fut au milieu de ces présentation s, de ces reconnaissances, de cet aimable tohu-bohu de l'intimité, que Mme de Hautefeuille jeta son premier avertissement & Bcrtlie, qui avait vu déménager sa petite chambre sans avoir la pensée de s'en alarmer.
Le train partait à sept heures et il en était quatre. U n'y avait plus à reculer, il fallait préparer l'enfant au plus tdt. Elle saisit la première occasion qui se présenta.
« Je parie que tu as été enchantée de voir ton grand-papa, disait à Berthe une petite cousine au trente-sixième degré, qui
tenait le sien par le pan de ea redingote, ce qui dénotait chez elle un sentiment aussi tendre que profond.
— Trës^ontente, répondit Berthe posément, je ne le connaissais pas.
— C'est drdie, c'est trèsnlrôle. Don papa, écoutez doac : Bertlie qui ne connaissait pas son grand-père! s'écria l'enfant en tirant sur le pan de drap marron.
— Mais elle va faire connaissance et très-intime connaissance, dit Hme de HautefeuîUe en caressant les cheveux de Berthe, puisque M. Haurebel ne veut rien moins que l'emmener & Paris.
— Qui? où?... moi? s'écria Berthe en p&lissant.
— Toi.... à Paris; il faut bien que tu ailles un peu chez ton grand-papa ; je t'ai toujours dit qu'un jour ou l'autre tu quitterais Glisson. »
Berthe baissa la l£te.
« Je croyais que c'était pour me faire peur quand je n'étais pas sage, hégaya-t^lle.
— Non, non, c'était sérieux, très-sérieux. Eh bien, Marie, tu pars? Berthe, va donc reconduire Marie ! »
Berthe suivit d'un air distrait l'enfant toujours accrochée & son grand-papa et ne reparut pas au salon.
Hme de Hautefeuille, qui était fort occupée d'elle, remarqua son absence prolongée; elle envoya Ludovic & sa recherctic.
<■ Elle joue à la poupée dans sa chambre, maman, vint dire l'enrant; elle n'a pas voulu descendre avec moi. "
Mme de Hautefeuille se glissa hors du salon, monta à la chambre de la petite fille et la trouva sa poupée entre les bras, en contemplation devant une caisse qui portait son nom et le mot Paris en grosses lettres.
« Ma tante, qu'est-ce qu'il y a donc dans cette botte? deman-la-t-elle ardemment.
— Ton linge, tes robes, tes chaussures, tes joujoux. J'ai laissé la poupée pour le voyage.
— Le voyage! répéta Berthe, dont l'œil brun s'obscurcissait; et si je ne veux pas partir?
— Il le faut, mon enfant; ton grand-père est venu ici uniquement pour te chercher. N'est-ce pas bien bon à lui?
— J'aurais mieux aimé qu'il ne fût pas venu.
— Tu ne l'aimes donc pas un peu?
— Lui, si.... mais je n'aime pas la dame. »
Mme de Hautefeuille soupira. C'est qu'elle aussi, hélas I s'eiïrayait in petto de la dame.
« Elle deviendra très-bonne pour toi, elle me l'a promis, dîtelle, et d'ailleurs grand-papa sera toujours ti. »
Berthe hocha la télé, et, jetant sa poupée sur la caisse, elle noua ses deux bras autour de la taille de sa tante.
« Je veux rester avec vous, dit-elle d'une voix sanglotante; ne me laissez pas partir avec cette vilaine dame. »
Mme de Hautefeuille l'embrassa avec une tendresse qui n'était pas dans ses habitudes.
« Ma petite fille, il m'est impossible de te garder, dit-elle tristement ; mais je te promets que tu reviendras, si tu te déplais par trop h Paris.
— L'avez-vous dit 4 bon papa?
— Je le lui ai dit. »
A cette affirmation la physionomie de Berihe s'éclaira et elle descendit, étroitement serrée contre sa tante.
Comme elles entraient ensemble dans le vestibule, la porte extérieure s'ouvrait brusquement. Un homme de taille gigantesque, costumé en chasseur, le fusil sur l'épaule, entouré de chiens, apparut sur le seuil,
n Le tuteur! " murmura Mme de Hautefeuille.
Le personnage n'était vraiment pas fait pour inspirer la sympathie. Sa figure rougeaude, à moitié couverte d'une barbe inculte, était à la fois vulgaire et goguenarde. On devinait en lui un de ces hommes qui ont abaissé volontairement le niveau de leur destinée, ce qui les condamne tdt ou tard au déclassement.
« Qu'est-ce que j'entends dire, madame? s'écria-t-îl en arrachant de dessus sa tête énorme son chapeau de feutre gris, ce qui permit à ses rudes cheveux de se hérisser hbrement sur son front bas; M. Maurebel est ici?
— Oui, monsieur.
— Ah bon 1 je me figurais que mes servantes avaient eu la berlue pendant le sermon, ce qui leur arrive parfois. »
Il fît un pas, et, touchant l'épaule de Berthe de son doigt de fer:
« Eh! eh! petite, dit-il, quand est-ce que nous venons chez notre tuteur, hein? u
Bcrthe arrêta sur lui son regard cDCore humide des pleurs qu'elle avait versés, et, se blottissant contre Mme de Hautefeuille :
« Jamais, jamais! » dit^elle énergiquement.
L'arrivant sourit dans son épaisse barbe rousse.
« Charmant, dil-it, mais pas légal du tout. Allons, vous n'étiez pas aussi sauvage autrefois, petite bichel Vous aimiez & venir goûter les pèches de tonton MarccUin. On a joliment récmbéguine ma pupille! Pensez-vous que M. Haurebel puisse mo recevoir, madame?
— Certainement, monsieur. Je vous aurais fait avertir de son arrivée si je n'avais prévu que le public s'en chaînerait. Veuillez entrer. »
Elle ouvrit la porte du salon, et précéda l'arrivant jusqu'au fauteuil de M. Haurebel, qui se reposait en sommeillant à demi des nombreuses visites qu'il avait reçues.
a Mon oncle, je vous annonce M. de Baiogal, » dit-elle.
Le vieillard ouvrit les yeux, se leva et tendit la main au nouveau venu.
Celui-ci la prit sans la serrer et s'assit en disant :
> Voilà diablement longtemps qu'on ne vous a vu au pays, monsieur l
— Bien longtemps, et n'était la mort de votre cousine, je crois que j'aurais dit un adieu éternel & Bellevallée.
— C'est donc pour les afTaires.... pour l'enfant, que vous venez à Clissoo?
— Oui, monsieur. »
H. de Baingal se mit à caresser sa barbe rousse, et, voyant la porte du salon se refermer sur Mme de Hautefeuille, il reprit:
« 11 me semble pourtant que vous ne faites point partie du conseil de famille, monsieur?
— Non, car & la mort de Mme de Branchard je n'ai pas fait valoir mes droits.
— Eh! eh! il ne faut jamais laisser son bien en friche. J'en ai aussi moi, des droits, monsieur, et la manière dont les choses ont tourné entre nos familles ne me dispose pas du tout & les céder. Qu'est-ce que vaut le papier timbré de ces tabellions qui nous ruinent avec leurs vacations, si l'on peut venir comme cela me souQler ma pupille & ma barbe, sans crier gare?
— J'avais prié H. de Haulereuille de vous avertir de mes înteDlioDs, monsieur?
— Il s'en est bien gardé. I) est vrai que je ne les vois pas tous les jours, les Hautefeuille. Depuis qu'ils m'ont battu pour l'achat de Bellevallée, je leur garde une dent »
Joignant le geste h la parole, il plaça le manche de sa cravache contre ses grandes dents, noircies par la Tumée de tabac, et reprit :
« Mais ceci est une afTaire entre eux et moi, et Je n'ai nul besoin de vous en rebaltre les oreilles. Restons-en à l'enfant.
— Monsieur, vous ne trouvez pas mauvais, je pense, que j'enmène ma petite-fille?
— Je n'en jurerais pas, et c'est un peu pour m'expliquer ï&dessus que je suis ici, chez Ambroise de Hautefeuille. >>
Il plaça son gros poing sur sa hanche et ajouta : " Savcz-vous, monsieur, que je ne vous reconnais pas du tout le droit de l'emmener?
— Mon droit prime le vôtre, il me semble.
— C'est ce que nous verrons, répondit brusquement M. de Baingal en se levant; il ne sera pas dit que les Hautefeuille se mêleront ainsi à tort ou A travers de mes affaires de famille.
— Les Hautefeuille n'ont rien à voir en ceci, je vous assure.
— Si, parbleu ! ce sont eux qui ont arrangé de m'enlever celle enfant, sous prétexte que.... estrce que je sais tous les prétextes qu'ils mellent en avant? Elle n'appartient à personne qu'à son père d'ailleurs, et du diable si je me laisse jouer ainsi! «
Il repoussa son fauteuil en prononçant ces piu'oles, salua H. Maurebel et regagna la cour oii son cheval tout sellé l'attendait.
En ce moment même un nouveau visiteur y entrait.
«As-tu réussi, Harcelltn? » demanda l'arrivant, non sans curiosité.
M. de Baingal enfonça son chapeau sur sa tfite d'un coup de poing et répondit :
« J'ai réussi à dire que j'entendais faire respecter mes droits de subrogé tuteur. Je n'en voulais pas davantage en ce moment. Tu comprends que je ne vais pas plaider contre ce vieillard. Qu'il emmène la petite, j'y consens; mais qu'il la garde, c'est une autre affairai Je ne me laisserai point duper par les Uaute-
MONSIEUR NOSTBABAMUS. 91
Teuille, qui ont machiné tout ceci. Ils en auront bientôt la preuve. »
Sur ces mots dits avec l'accent de la menace, il s'élança sur son cheval, siRla ses cliiens et partit au galop.
Mme de Bellevallée et Berthe, cachées derrière le rideau algérien de la salle à manger, avaient assisté à son départ.
« Ohl qu'il a l'air méchant, mon oncle MarcclUnl s'écria l'enfant; je n'irai jamais demeurer chez lui, n'est-ce pas, ma tante?
— A moins que tu ne consentes pas A partir avec ton grandpère.
— Je le veux maintenant. Oh! j'aime encore mieux grand-papa que lui.
— A la honne heure 1 te voilà devenue raisonnable. Retournes-tu dans le salon?
— Non, j'aime mieux rester avec vous, ma tante, jusqu'à ce soir. »
Elle ne quitta plus Mme de Hautefeuille et obtint même la rare faveur d'être placée à table auprès d'elle. Pendant le dîner, on parla beaucoup voyages, et les quatre fils Aymon témoignèrent & qui mieux mieux le désir de voir le monde et de faire un grand voyage qui durerait toute la nuit. Ces désirs, ces idées, impressionnèrent favorablement Berthe, et elle assista avec sang-froid aux derniers préparatifs. Cependant ses yeux se mouillèrent lorsqu'il fallut dire adieu à ses cousins et à sa tante; mais les petits garçons avaient tant répété : « Bertbe, quand tu reviendras.... » qu'elle s'imaginait quasi aller simplement à Nantes, d'où l'on revenait si facilement.
Mais quand elle se trouva dans la voiture, elle jeta un regard éperdu sur le vieillard et sur Mme Geneviève, qui lui faisaient Tis-à-vis, et, se levant toute droite, elle tendit les bras vers le groupe aimé en jetant un appel douloureux. H. de Hautefeuille fit un geste, et le bruit des roues étouffa celui des sanglots de la petite fille.
Le bon Nostradamus la fît asseoir près de lui et parvint & la calmer & force de caresses.
Être encore inconscient, la pauvre enfant ne pouvait comprendre pleinement la valeur de ce qu'elle quittait. Encore toute parfumée des arômes pénétrants de sa terre natale, elle se figurait naïvement peut-être qu'elle la retrouverait partout. Elle ne
92 MONSIEUR N06TRADAMDS.
croyait quitter que Mme de Hautefeuille et ses chera petits cousÏDs, elle quittait bien davantage, hélasl Elle quittait l'air limpide, l'atmosphère embaumée, les Qeurs, les arbres, les harmonies champêtres, les splendides et changeants horizons. Elle quittut la nature enfln, celte mère aimable, tendre et si belle, qu'elle est toujours passionnément aimée par ceux à qui' elle a murmuré ses pures et enivrantes mélodies.
A ceux-I&, la ville ne sera jamais qu'une mar&tre, sordide, coquette, fardée, hypocrite, et ils auront toujours au Tond du cœur d'impétueux élans d'amour pour la grande nature, demeurée vivante et magniQque, comme lorsqu'elle sortit toute frissonnante des mains de son Créateur.
La PBBHiaB TOTAaB Da BaSTHB.
Les nuits d'hiver sont particulièrement fatigantes en voyage, et il n'y avait pas une figure qui ne portât l'empreinte d'un malaise quelconque dans le train qui arrivait à. Paris, le 3 février, entre quatre heures et demie et cinq heures du matin.
Le wagon oii nos amis avaient eu la bonne fortune de se trouver seuls, présentait le plus mélancolique aspect. Chacun d'eux était jeté dans son coin et semblait devenu la proie d'un pénible cauchemar. Berihe, qui s'était endormie en quittant Nantes, avait paisiblement reposé jusqu'à Chartres. Là elle s'était soudain réveillée transie, et il avait passé dans tout son être une de ces impressions qui ne s'oublient pas. Dans ce wagon froid, sous la lueur blafarde de la petite lampe, elle se retrouva seule, tout à fait seule, et son cœur fut pressuré sous cette souffrance mystérieuse qui naît de la sensation du complet abandon. Le proQl rigide du vieillard assoupi devant elle lui paraissait appartenir à un visage étranger, et, quant à la figure grimaçante et maussade de Mme Geneviève, occupée à enrouler nerveusement un tartan autour de ses épaules, elle s'en détournait comme d'une vision déplaisante.
Ce froid, ce silence, cet isolement, cet inconnu, la terrifièrent
94 MONSIEUR MOSTRADAMUS.
Se blottissant dans l'encoignure de drap gris, elle se mit & pleurer abondamment. Il s'était ouvert comme une source de larmes toute nouvelle au plus profond de son cœur d'enfant.
Lorsque le train s'arrêta, et que l'employé cootrdleur des billets parut & la portière, Mme Geneviève sortit tout 4 coup de sa somnolence et M. Maurebel de sou abattement.
Lui se tourna vers le coin où se trouvait Berthe et dit :
« L'enfant dort toujours, je crois T
— Oui, Dieu merci ; que ferions-nous d'elle si elle ne dormait pas? Voua êtes gelé, n'est-ce pas?
— Pas trop, Geneviève, et vous?
— Moi, je le suis jusqu'à la moelle des os. Je n'aurais pas dû accepter de voyager en cette saison. 11 est beau le temps que vous nous avez promis I Depuis hier il fait un froid de loup. Je suis sûre que la Seine charrie des glaçons. Enfin, nous voici arrivés. Berthe I »
Berthe ne répondit pas, mais elle sentit une main qui la remuait violemment.
« Allons, prenez vos paquets, criait Mme Geneviève, nous descendons. »
Descendre, c'était quitter ce vilain wagon, c'était retrouver du monde, de la lumière; Berthe prit à la h&te ses petits bagages et bondit sur le quai. Comme ses pieds touchaient terre, la large main de son grand-père s'appuya sur son épaule. Elle le regarda avec un secret effroi. bonheur! elle ne vît plus les grandes rides qui creusaient des sillons profonds de ses tempes & ses joues, ni les épais sourcils blancs sînistrement rapprochés, ni les lèvres scellées qui ne laissaient passer aucun souffle, ni les yeux creux qui semblaient ne devoir jamais se rouvrir : elle revit le visage bienveillant, serein qu'elle connaissait, et un sourire éclaira son triste petit visage.
« Tu es pâle, tu as froid, » dit le vieillard.
Et tandis que Mme Geneviève courait après les colis, il entraîna Berthe du cOté de la salle d'attente, où brûlait UD feu de gaz qui émerveilla la petite fille. Elle essuya ses larmes et se frotta les paupières, afin de secouer l'engourdissement de sa vue.
Comme tout lui paraissait immense, ëtrangel
Elle se croyait positivement transportée dans un monde inconnu et son cœur ballait très-vite.
Dans le fiacre, où elle prit place sur l'ordre de Mme Geneviève, elle demeura silencieuse, le visage collé i la vitre, regardant comme en rêve les grandes maisons sombres et silencieuses, les rues interminables, encore faiblement éclairées par de rares becs de gaz. Lorsqu'elle descendit rue Cassette, elle éprouva un grand effroi en voyant la lourde porte s'ouvrir toute seule.
« Eli bien, qu'avez-vous, Bertlie? lui demanda Mme Geneviève, qui prenait une lanterne posée dans une encoignure.
— il n'y a personne, murmura l'enfant
— 11 y a le concierge, dit U. Uaurebel ; seulement il est invi-
Saii-moi.
flible. Je le montrerai ce petit mécanisme à notre première sortie; 8uis>moi. »
Elle le suivit et monta derrière lui, tenant d'une main le pan flottant de son paletot et, de l'autre, la rampe de fer.
Sur le palier du cinquième, ils trouvèrent Mme Boneau, une lampe à la main. Mme Geneviève échangea avec elle quelques paroles 6 vois basse, pendant que H. Maurebel entraînait Berthe dans le corridor et l'introduisait dans la bibliothèque.
La lampe à abat-jour vert l'éclairait de sa douce lueur et le coke enflammé y produisait une chaleur bienfaisante, liais ce
90 MONSIEUR NOSTBADAMDS.
ne fut pas vers le Teu que courut l'enfant. Avisant les grandes tentures de tapisserie, elle bondit en avant : « Oh I des arbres ! s'écria-t-clle.
— Pauvre enfant I ils te rappellent les grands chênes de Clisson, n'est-ce pas? Approche-toi du feu. Eh bien, Geneviève, ne voulez-vous pas faire comme nous T
— J'ai autre chose & penser. Vous voyez que j'ai bien faitd'écrire. Après une nuit pareille, il est dur de ne trouver ni feu ni lumière chez soi. Ce feu-là rend la vie, c'est certain. Si je faisais dresser la petite table auprès, nous déjeunerions très-confortablement.
— Faites, Geneviève. J'avoue qu'il me serait pénible de quitter ce fauteuil et ce bon feu. ••
Mme Geneviève donna sur-le-champ ses ordres & Hme Boneau; la table fut dressée, et du café, du lait et du thé furent servis. Le vieillard prit un peu de thé, Berthe but quelques gorgées de lait, Mme Geneviève seule déjeuna dans les règles.
u Vous n'avez aucun appétit, mon pauvre ami, remarquat-cUe ; cette petite dort debout, moi-même je ne me réchauffe que par-dessus. Je crois qu'il serait sage d'aller retrouver nos édrcdons. »
Un soupir du vieillard et un b&îllement étouffé de Berthe lui répondirent.
Elle se leva, et, appelant Mme Boneau :
« Enlevez tout ceci, commanda-t-clle, et allez voua enfermer dans votre cuisine. Tout le monde va dormir. Berilie, venez, que je vous montre la chambre qu'on vous a préparée. »
Elle marcha vers la paroi prolongée de la bibliothèque qui faisait pendant h la chambre & coucher de H. Maurebcl. Des rayons surchargés de livres tapissaient l'un des murs ; de l'autre côté, de larges planches, & peine dégrossies, supportaient des sphères, de vieux manuscrits et des instruments ostronomiqucs, dont quelques-uns, jetés en tas, paraissaient évidemment hors d'usage. Tout au fond il y avoit un espace à peu près vide. Les vieux livres et les vieux manuscrits avaient été reloulés en piles, à droite et à gauche, les planches supérieures avaient été allégées, sinon dégarnies, et un petit lit de fer se trouvait dans l'encoignure. Quelques vieux meubles lui faisaient cortège, et Mme Geneviève, écartant un rideau, découvrit une série de patères.
« Mettez ici votre chapeau et votre manteau, Berthe, dît-elle, c'est voire garde-rot>e. »
L'enfant obéit, et, avisant la porte qui fermait cette étrange chambre 4 coucher :
« La porte, ditr«lle en tressaillant, ohl mon Dieu, la porte... I
— Est fermée, comme vous voyez, et à gros verrous. On ne passe par là que pour monter aux mansardes, c'est-A-dire près que jamais. Allons, déshabillez-vous. •>
- La petite fille, qui tombait de fatigue, se laissa faire et se glissa toute tremblante sous les couvertures. La vague impression de terreur qu'elle ressentait menaçait de l'envahir tout A fait, lorsqu'un coup fit vibrer la cloison. En même temps la voix de H. Haurebet s'éleva :
a Bon somme, ma petite fille, criait-il.
— Endormez-vous vous-même, repartit Mme Geneviève d'un ton grondeur. Eh bien, Berthe, avez-vous peur de votre grandpapa, mmntenant? Quelle petite fille nerveuse vous faites! Il vous parle de sa chambre à coucher, et, si vous étiez malade, vous n'auriez qu'à fîrapper sur la cloîjon, une sonnette correspond de son alcôve dans ma chambre. »
Cela dit, elle mit un gros baiser sur te front p&le de l'enfant, et, sans tenir compte de ses petites mines elîrayées, emporta le bougeoir.
OOUUMK9 Ll, PAUVBS BBBTHB
»'Â.UÛ1IA.am DAMS Zi'APPABTaUBNT iVBA'SaM
SB H. MOITBADAKUS.
Quand Beiihe s'éveilla quatre heurea plus tard, elle se crut le jouet d'un cauchemar. Dressée sur son séant, cramponnée des deux mains & ses couvertures, elle jetait autour d'elle des yeux égarés. Où donc était-elle? Qui l'avait transportée sous ce plafond gris, parmi ces vieux livres? Les deux grands télescopes placés sur l'étagère lui faisaient l'effet de deux canons braqués sur son 'lit, et jamais elle n'avait vu de chat pareil à celui qui , gravement assis sur la tablette de l'étroite fenêtre aux petits carreaux en losanges, dardait sur elle l'éclair de sa prunelle verte.
Au moment même où, dans sa petite tête a<>itée, se formulait celte pensée ; « Je suis chez grand-papa, ■> le chat tourna la tête, et Berthe vit apparaître M. Nostradamus qui marchait sur la pointe des pieds.
Elle tendit les bras vers lui.
« Ah I grand^apa, venez bien vite, dit-elle, jo ne sais plus ou je suis.
~- Tu es chez moi, ma petite fille.... Qon.... chez toi
— Qu'est-ce que cela, bon papa?
— Des télescopes, c'est-A-dire de grandes lunettes avec lesquelles je regarde les étoiles.
— Etçaï
— tlo planisphère.
— Le chat est-il à vousT
— Il est à Mme Geneviève. Bibi, viens ici. »
Bibi accourut et viat présenter son dos moelleux aux caresses de Berlhe.
« Il faut que je te montre tes joujoux, >> reprit le vieillard.
Et élevant la voix il cria :
« Geneviève, où sont le mouton, le poupard et la voiture de Berlhe î
— Ils sont oii ils sont, répondit une voix grondeuse. Allezvous lui mettre immédiatement toutes ces bâtes-l& en mainsT Qu'elle se lève et je les lui montrerai.
— Je veux bien me lever, dit l'enfant.
— Attends, attends, je vais t'eovoyer Geneviève, dit le vieillard ; mes mains tremblent trop pour que je songe & l'aider. »
11 partit ; mais Mme Geneviève ne vint pas, et Berlhe, qui heureusement avait été habituée par Mme de Hautefeuille à se passer de femme de chambre, s'habilla seule. Sa toilette faîte, elle remonta, en hésitant, son étrange appartement et aperçut H. Nostradamus assis & son bureau. 11 l'aperçut, l'appela du geste et dressa en l'air le poupard vêtu d'un costume de piqué blanc.
« Qu'il est joli ! s'écria Berlhe en s' élançant vers lui.
— Très-joli ; prends-le ; et maintenant veux-tu visiter la mai' son, petite? »
Et sans remarquer que Berthe, après avoir examiné le poupard blond, le plaçait dans un coin pour reprendre sa propre poupée, il se leva et la conduisit successivement dans sn chambre A coucher, dans les salons et dans ta chambre de Mme Geneviève.
u C'est votre appartement que j'aime le mieux, grand-papa, dit Berthe d'un petit air docte, quand l'inspection fut terminée ; il est très-grand et il y a des arbres.
— 11 y a même mieux que ces arbres de laine, petite. Quand il fera beau, tu pourras jouer à la poupée en plein air. J'ai une terrasse là-haut, je vais t'y conduire. »
Il marcha vers la portière de tapisserie et l'écaria. Elle voila it un large escalier de bois qui comptait une douzaine de marches et qui s'éclairait par un châssis vitré qu'on ouvrait et fermait & volonté. De plus, l'escalier s'élargissait de deux espèces de niches profondes recouvertes de boiserie, dont l'emploi échappait absolument à toute explication.
« Viens, n dit M. Nostradamus.
11 monta quelques marches, et fit mouvoir une poignée de fer qui ressortait du mur. Le chftssis se releva en grinçant, une bouffée d'air frais frappa Berthe au visaf^e. Elle poussa un cri
Ahl moa Dieu, qu« de m*isoai1
de joie, gravit rapidement les dernières marches et bondit sur one terrasse d'où l'on découvrait un horizon très-étendu.
« Ah I mon Dieu, que de maisons I » s'écria-trelle avec une sorte d'effroi comique qui fit sourire le vieillard.
II la prit par la main, l'amena près de la petite balustrade, et, tendant le bras :
« Ce pef jt dôme tout près de nous, dit-il, c'est l'église des Carmes, un des plus antiques sanctuaires de ce quartier.
— Et ces grands là-bas î
— Le Panthéon, le Tal-de-Gr&ce, les Invalides.
~ Et ces clochers? Ce sont des clochers, n'est-ce pas?
102 MONSIEUR NOSTRADAMCS.
— Oui, les tours de Saiot-Sulpice.
— Les oiseaux vieonent-ils ici, boD papa f
— Oui, surtout l'automne, quand cette petite vigne qui monte i l'arceau est bien fournie de grappes. Tu leur feras un peu la guerre là-dessus.
— J'aime beaucoup le raisin.
— Et moi aussi ; mais ce sontde fameux vendangeurs que les oiseaux de Paris. Gr&ce à toi, nous essayerons de partager avec eux cetle année.
— A quoi servent ces boites vertes-là, bon papa? reprit Berthc, qui regardait curieusement autour d'elle.
— On y sème des fleurs, des plantes grimpantes qui montent parmi le lierre et y produisent un très-joli effet.
— Est-ce qu'on peut latwurer par terre ? cela paraît glacé.
— C'est glacé, en effet. La terre donnerait de l'humidité aux murs, et ici, c'est de l'asphalte, comme tu en verras sur les trottoirs.
— Et cette machine, bon papa, à quoi sert-elle T
— Elle est le point d'appui de mon télescope. Quand les nuits sont Irès-étoilées, je porte mon grand télescope ici et je m'amuse & examiner le ciel. Tu vois que la terrasse a son utilité et son charme. Oenevifeve n'y vient guère, et tu ne pourras mettre aucun désordre. Laisse-moi descendre avant toi, je te donnerai la main. »
Mais Berlhe était déjà dans l'escalier ; elle examina avec attention comment H. Haurcbel s'y prenait pour fermer la trappe et revint dans la bibliothèque avec un visage rasséréné. Mme Boneau agitait la sonnette, qui annonçait que le dîner était servi. En conséquence, ils se rendirent dans la salle à manger, où ils trouvèrent Mme Geneviève qui les attendait.
Sa présence rendit Berthe silencieuse, et pendant le dîner elle ne leva guère les yeux de dessus son assiette. Mme Geneviève avait une manière curieuse et quelque peu méprisante de regarder les enfants qui n'était pas propre à lui attirer leur sympathie.
«Berthe, vous pouvez quitter la table, » lui dit-elle, lorsque Mme Boncau apporta les gâteaux et le café.
Et voyant M. Nostradamus lever la tète, elle ajouta :
« Les enfants ne doivent pas assister au dessert.
— Au fait cela leur épargae les inutiles gourmandises trèsnuisibles & la santé, » répondit tranquillement le vieillard.
Et souriant & la petite Bile, il ajouta :
« Retourne k tes jeux, mon enfant. »
Berthe se leva, prit sa poupée qu'elle avait déposée sur une chaise et sortit de la salle & manger.
Elle connaissait si peu les êtres encore, qu'elle entra sans hésitation dans le premier appartement qui se trouva sur son passage ; c'était la chambre de Mme Geneviève.
Elle s'assit innocemment sur le plus beau fauteuil et se mit & dorloter sa poupée.
Cet exercice eut bientôt pour résultat de l'assoupir elle-même ; ce fut la voix perçante de Mme Geneviève qui l'arracha à sa somnolence.
a Que faites-vous dans ma chambre? » s'écria-t^Ue avec une sorte d'indignation.
Au seul accent avec lequel fut prononcé ce mol — ma cham> bre, — Berthe comprit qu'elle avait fait une chose tout à fait défendue, et, sans répondre à Mme Geneviève qui la regardait do loin fixement, elle se sauva dans le corridor.
Mme Geneviève alla en grommelant remonter le voile de tricot destiné à préserver de tout contact la précieuse moquette du fauteuil.
« Gênante, gênante, gênante ! » répétait-elle en hochant la tête.
L'ordre étant rétabli, elle passa dans le corridor pour retourner à la bibliothèque ; mais voilà que, par ta porte ouverte du salon, elle aperçut une petite robe noire qui émergeait d'un sofa bleu.
Elle se précipita dans l'appartement. Berthe et sa poupée commençaient leur somme.
a Mais on ne vient jamais ici I cria Mme Geneviève avec un redoublement d'indignation. Est-ce que les enfants de Mme de Hautefeuille [se jetaient avec leurs jouets dans les fauteuils de son salon? »
Berthe se leva absolument confuse cette fois.
« Oii faut-il aller? demanda-t-elle tristement; dans la chambre aux livres ?
— Oui..., c'est-à-dire non. Cela finirait par gêner votre grandpère, de vous avoir toujours par là. Venez avec moi, je vais vous
104 MONSIEUR MOSTRADAMUS.
conduire dans la mansarde que j'ai fail nettoyer pour vous. Lft, vous ne générez personne et personne ne vous gênera. »
Elle traversa le corridor, la bibliothèque et conduisit Berlhe jusqu'à la vieille porte qui touchait son lit. Elle tira deux de ces gros verrous ronds qui ne sont plus guère en usage dans les maisons modernes, et monta un étroit escalier en spirale. Il aboutissait & un palier sombre sur lequel donnaient deux portes basses. Mme Geneviève en ouvrit une, et, faisant entrer l'enfant :
« Yoil& tous vos joujoux, dit-elle ; vous viendrez jouer 1& tant que vous voudrez, vous pouvez y rester dès maintenant. »
Et elle sortit, laissant Berlhe stupéfiée, sa poupée entre les bras.
La mansarde était un triste et froid appartement qui contenait pour tous meubles des caisses empilées avec ordre.
Sous le terne rayon de lumière que laissait entrer l'unique fenêtre, une étroite tabatière placée très-haut et enguirlandée de Unes toiles d'araignées, se voyaient : une chaise de paille, un tabouret et un vieux guéridon oii s'étalaient le poupard frisé, le mouton enrubanné et la voiture aux chèvres.
Une nouvelle sensation de ce froid glacial, aussi bien moral que physique, qui l'avait saisie dans le wagon, enveloppa la pauvre cnfanl. De grosses larmes jaillirent de ses yeux, elle baissa la tête ; mais, la relevant tout à coup, elle regarda autour d'elle avec une expression de résistance et recula jusqu'à la porte.
Non, non, elle ne restera pas dans ce sombre appartement; non, non, elle ne s'approchera pas de ces vieilles murailles, elle ne regardera pas cette vitre terne.... sur laquelle se promènent de noires araignées ; non, non, non I
La première sensation passée, le sang revint à ses joues, l'agilité A ses pieds.
Elle tourna sur elle-même, sortit, ferma la porte sans bruit et regagna en courant la bibliothèque. H. Maurehel, assis devant son bureau, était retombé dans ses abstractions scienti- Tiqucs, et sa physionomie très-grave arrêta l'exclamation qui venait aux lèvres de l'enfant. Devant ce visage austère, Berthe perdit toute confiance et se demanda où elle poserait sa pauvre petite personne. Comment pourrait-elle jouer sans que son grand-père l'entendit ? et d'ailleurs Mme Geneviève ne manque-
rait pas d'eotrer et la renverrait d'autorité & l'affreuse mansarde.
Comme elle réfléchissait ainei, toute perplexe et tout oppressée, ses yeux tombèrent sur les beaux chênes et sur les gazons plantureux des tentures.
Elle revit immédiatement, par l'imaf^ination, ce qu'elles voilaient : le grand châssis, le vieil escalier, les hautes niches, les laides degrés. Elle se glissa jusqu'aux portières, les entr'ouvrit, et, montant quelques marches, alla se blottir dans une des niches. Elle s'y trouva très-bien ; elle apercevait un grand mètre carré de ciel, la niche lui formait une sorte de guérite bien ajustée à sa taille, et sa petite imagination lui déroula mille tableaux riants. Un jour ou l'autre, elle apprendrait k soulever la trappe, ce qui lui permettrait des échappées sur la terrasse, et, quand Mme Geneviève ne serait pas dans la bibliothèque, elle entr'ouvrirait les rideaux et verrait grand-papa comme au fond d'un paysage.
Son visage se désassombrit un peu et elle demeura toute l'après-midi dans son escalier, tantôt regardant les nuages gris qui passaient lourdement sur le ciel, tantôt écrivant avec le doigt, sur la boiserie, des lettres imaginaires.
La lettre L et la lettre B revenaient souvent sous son doigt, et parfois elle murmurait les noms de Ludovic et de Bellevallée. Elle possédait déj& celte puissance singulière et redoutable de faire revivre en images présentes, vivantes, les personnes et les lieux qui avaient passé par son cœur et ses yeux ; mais elle possédait aussi la suprême consolation de s'isoler des ennuis de sa position actuelle, de continuer & vivre en quelque sorte avec tout ce qu'elle aimait.
Le ciel, 4 Citssôn, était bien souvent gris comme il était ce jour-là; elle y avait vu 'errer de ces grands nuages déchirés par le vent. D'apercevoir un coin du ciel la consolait singulièrement.
L'après-midi passa vite en ces petites rêveries, et Berthe ne se rappela la réalité qu'en entendant la voix de Mme Geneviève qui retentissait par l'appartement comme une trompette fêlée.
Tout anxieuse, elle descendit de la niche, et, cachée derrière la portière de la tapisserie, elle inspecta la bibliothèque. Mme Geneviève, debout devant le bureau, adressait au vieillard cetl« question :
B Avec qui soupera renfant, monsieur? avec vous ou avec moi?
— Ce sera comme vous voudrez, Gencvitve.
— Alors je la prends, car vous comprenez que, si l'on se donne l'embarras de vous servir ici, près de votre feu, c'est parce que vous ne mangez guère et que vous êtes très- soigneux; mais cette enfant ferait quelque maladresse. C'est si brusque, les enfants I Vous ne l'avez pas vue de l'après-midi?
— Non, où est-elle?
— A la mansarde que j'ai fait ranger pour elle. Il paraît qu'elle s'y plaît, nous allons d'ailleurs le savoir. Je donne ordre à Hmc Boneau de servir mon dîner et je vais la chercher. »
Mme GeneviJive disparut, et Berthc, glissant de dessous la portière, s'ùlança vers le bureau.
" Geneviève te clierclie, petite, va le montrer, » dit le bon vieillard.
Berihe passa dans le corridor et appela timidement :
o Madame.
— Ah! vous voilà, fit Mme Geneviève; vous pouvez entrer dans la salle à manger, mais ne touchez & rien. >•
L'enfant obéit à l'invitation, et, comme l'appartement était éclairé, elle s'amusa & faire l'inventaire des meubles et à contempler surtout un grand tableau, une assez belle nature morte, qui ne pouvait manquer de lui plaire. Ces pauvres lièvres, ces Jolies perdrix lui rappelaient ceux qu'elle avait rencontrés, à l'automne, dans les bois et les champs de Clisson, et surtout ceux qu'elle voyait sortir de la carnassière de son oncle de llaulefeuille. Ceux-là étaient bien vite accaparés par les quatre fils Aymon, qui se faisaient une gloire de les accrocher dans le gardemanger.
A cette étude succéda le souper, -qui l'eût fort embarrassée à cause du téte-à-tète avec Mme Geneviève, si Mme Boneau n'avait trouvé moyen de se mettre souvent en tiers, en venant s'informer avec afTcclation du degré de succulence que Mme Geneviève trouvait à ses plats. Berihe, qui n'avait pas appétit, mangea à peine, ce que personne ne remarqua. Mme Geneviève ne parut s'apercevoir de sa présence que lorsqu'elle la vit déposer sa serviette sur la table. Alors elle lui passa un anneau brodé de perles bleues. Berthe comprit l'ordre, y acquiesça et se sauva
dans la bibliothèque, laissaot Mme Geneviève plier mélhodiquement et très-savamment sa propre serviette, en caAchonnant entre ses dents l'adjectif expressif du matin, orné cette fois d'un superlatif :
« Gênante! très-gônante! »
Qaand Mme Geneviève arriva dans la bibliothèque, elle trouva Berthe sur les genoux de son grand-père.
« Que ferez-vous de cette enfant, le soir? demanda-t-elle, non sans humeur.
— Hais on la dorlotera un peu, dit le bon vieillard en dodelinant Berthe; puis on la couchera, se hAta-t-il d'ajouter.
— Ohl certes, je suis de l'avis de Mme de Guerville, qui prétend que les enfants doivent se coucher avec les poules.
— A-t-elle vu notre petite OUe, Geneviève?
— Qui?
— Mme de Guerville.
- — Non ; si j'allais la présenter ce soir?
— Allez, allez ; je suis sûr qu'Elisabeth a li&le de la connaître.
— Elle le dira par politesse, mon pauvre ami. Elisabeth, qui n'a pas voulu se marier, se soucie peu des enfants, je suppose. »
M. Haurebel hocha la tète par le mouvement qui lui était familier lorsqu'il voulait contredire tacitement son irritable compagne, et donna la liberté A Berthe, en lui disant :
« Sois bien aimable avec les dames de Guerville, pclile. »
Berthe lui sourit d'un air d'intelligence, et suivit Mme Geneviève, qui descendait au premier. Son coup de sonnette amena Mélanie, la jeune femme de chambre.
« J'allais monter chez vous, madame, pour savoir comment M. Maurebel avait fait son voyage, dit-elle.
— Eh bien, nous voici revenus, u dit Mme Geneviève.
Et oubliant que Berthe la suivait, elle ferma brusquement la porte, qui alla frapper la petite fille au visage.
Le faible gémissement qu'elle ne put retenir rappela sa présence & Mme Geneviève, qui rouvrit vivement.
« Bon I je ne pensais plus à vous, dit-elle; eh bien, qu'estr-co que vous avez? Vous vous êtes cognée contre la porte? Ce n'est rien, ce n'est rien. Mélanie, faites-la entrer dans l'antichambre et qu'elle m'attende. H. Haurebel a rapporté &. Elisabeth des
vues de Clisson. Je les ai oubliées, je cours les cbercher, j'arrive. »
Elle remonta préclpilamment l'escalier au moment m£me où la voix d'Elisabeth disait :
« Mêlante, maman demande qui est 1&. »
Hélanie poussa doucement devant elle Berllie, qui pressait son front meurtri sous ses doigts, et répondit :
" C'est la petite-fille de H. Maurebel, mademoiselle.
— Ah ! mais qu'a-t-elle, la pauvre petite? s'écria Elisabeth en se penchant vers Berthe.
— Elle a que Mme Drillon lui a envoyé la porte en pleine figure.
— Pas exprès, » murmura l'enfant.
A ce mot, Elisabeth la prit par la main, l'amena auprès de la lampe, examina son ^nt, et s'asseyant près de son chevalet, la plaça sur ses genoux et lui appliqua sur l'endroit contusionné la lame flexible du couteau à palette qui lui servait à maniouler des couleurs, lorsqu'elle peignait sur faïence.
Berthe se laissait faire, croyant rêver. Son cœur, si serré depuis son départ de Clisson, se détendait en quelque sorte sous le rayon du regard aimant et profond qui s'attachait sur elle. Elle n'osait pas remuer, de peur d'échapper & l'étreinte délicate et tendre qui l'enserrait. Jamais elle n'avait reçu de personne un témoignage d'affection qui lui fût si doux.
Et quand son grand œil quittait le beau visage d'Elisabeth, il trouvait celui de Mme de Guerville également rayonnant de bonté.
Le son de la voix de Mme Geneviève vint l'arracher au sentiment de quiétude qui envahissait son petit être. En la voyant paraître, elle se pressa machinalement contre Elisabeth.
« Cette Mélanie n'en fait jamais d'autre, dit Mme Geneviève en s'avançant dans l'appartement; je lui avais dit de garder l'enfant dans l'antichambre et elle l'introduit ici. Comment allez-vous, madame?
— Pas plus mal, Geneviève, et vous?
— Oh! moi, je n'en puis plus. Ce voyage m'a tuée. Je ne le referais plus en cette saison pour un empire !
— Et M. Maurebel?
— II est brisé et assoupi comme une marmotte. Mettez donc
cette grande ûlle par terre, Elisabeth. On ne meurt pas pour s'être UD peo cogné le front. Avez-vous dit bonjour & ces dames, Bcrthe? »
Elle l'attira à elle et ajouta :
" Je vous présente une petite Qlle muette, mesdames; je parie que vous ne connaissez pas encore le son de sa voix.
— En effet, dit Mme de Guerville, elle n'a pas encore parlé, je croîs. »
Berthe tourna les yeux vers Elisabeth, qui la lorgnait du fond* de son fauteuil.
« Ah I pardon, elle a parlé, et même très-bien parlé, dit Elisabeth en lui souriant d'un air d'intelligence.
— C'est bien heureux I Eh bien, Berthe, puisque vous avez trouvé ici l'usage de votre langue, dites-nous quelque chose d'intéressant, des vers.... une fable, une petite chanson. »
Berthe inclinait sa petite tête frisée et gardait un silence embarrassé.
<• Vous ne savez rJen de cela peut-être? continua Mme Geneviève,
— Non, répondit Berthe.
— Pas de fable?
— Non.
— Pas de chansonnette ?
— Non.
— Quelle ignorance I exclama Mme Geneviève : ce n'est pas lùnsi que j'élevais mes enfants. A peine savaient-ils parler qu'ils apprenaient A être aimables en société. Ma petite fille, que j'ai perdue & six ans, était un vrai perroquet. Chaque fois qu'il me venait une visite, elle récitait deux fables, le Petit Oreiller, l'Ècolier, et elle chantait U Petit Chaperon rouge. Elle n'était pas toujours bien disposée; mais, qu'elle rtt ou qu'elle pleurflt, il fallait qu'elle les dit.
— Ce devait être fort récréatif pour vos visiteurs, remarqua Elisabeth.
— Il y en avait que cela agaçait. « Laissez-Ia, madame, » suppliaient^ils ; mais je ne lui cédais point. i>
Elisabeth laissa tomber son lorgnon et dit :
« Je trouve charmant d'entendre les petits enfants réciter de bonne grAce quelque joli récit bien court, et je ne suis pas tom-
bée dans le travers commun en raillant la fable traditionnelle ; mais Berllie me parait un peu grande pour ce genre d'exhibition.
— Elle est surtout fort ignorante, je la crois très-inculte. Berthe, allez regarder là-bas, dans le fond du salon, ce beau tableau représentant des pêcheurs qui tirent leurs filets. »
Berthe obéit, et Mme Geneviève, baissant la voix : B Eh bien, dit-elle, comment la trouvez-vous ?
— Attachante, dirent en même temps la mère et la Qlle.
— Hais peu spirituelle, n'est-ce pas?
— Elle paraît si timide l
— Ne vous y trompez pas, elle n'est pas timide; pai^ois elle me regarde d'un bien drâle d'air, d'un air très-hardi. Je sais qu'elle est peu développée. C'est charmant, Clisson, et on m'y a fait un accueil des plus aimables ; mais les enfants s'y élèvent comme de vrais champignons, je crois. Ils ont du vif-argent dans les veines. Enlin, j'espère que cette petite ne se montrera pas trop difficile ; mais tout est & refaire dans son éducation
— Dans un mois, vous serez ravie de votre petite compagne, Geneviève. »
Mme Geneviève leva les yeux au plafond en se pinçant nerveuscmenl le nez.
« Oh ! mesdames, vous ne mesurez pas la vraie grandeur de mon sacriTice, dit-elle ; cette petite me sera toujours gênante, très-gênante. ■>
Elle soupira et reprit :
« Elisabeth, voici des vues de Clisson que M. Maurebel vous rapporte.
— Qu'il a été bon de penser à moi 1 J'irai demain le remercier.
— Je vous engage à attendre qu'il soit sorti de son état actuel de marmotte. Il le nie, mais il est toujours assoupi depuis notre retour. 11 ne parle qu'à cette petite, et encore. Berthe, venez prendre congé de ces dames. »
Berthe s'approcha et mît sa petite main brune dans la msin blanche que lui tendait Mme de Guerville, puis se détourna vers Elisabeth.
« Je vais vous reconduire, dit Mlle de Guerville ; vous me direz adieu à la porte. »
EJle les reconduisit en effet jusqu'à la porte extérieure, et.
MONSIEUB NOSTRADAMUS. lU
voyant Berthe lever vers elle son beau front de nacre, elle y déposa un rapide baiser el salua en souriant Mme Geneviève, qui avait la bouche trfeB-pincée.
Berthe, qui avait suivi sa conductrice pour la descente, s'élança en avant dans l'escalier et la précéda pour l'ascension. Pourquoi ses petits pieds avaient-ils repris leur élasticité et sa physionomie sa vivacité Joyeuse, c'est ce qu'elle n'aurait pu expliquer.
Elles trouvèrent H. Maurebel lisant au coin de son feu.
o II est bien tard, dit Mme Geneviève en s'approchant de la cheminée et en s'emporanl d'une boite d'allumettes; fermez votre livre, monsieur. Berthe, dites bonsoir à votre grand-père étaliez vous coucher. >>
Berthe noua ses deux mains autour du cou du vieillard, et, faisant aller gaiement sa petite tète d'une de ses épaules & l'autre, elle chantonna doucement :
« Bonne nuit, grand-papa, bonne nuit. »
Cela fait, elle prit le bougeoir que lui tendait Mme Geneviève, dit : « Bonsoir, madame, » et s'en alla sous ses télescopes.
« Eh bien, qu'ont dit ces dames de l'enfant, Geneviève? demanda M. Maurebel.
— Que voulez-vous que l'on dise d'une enfant que l'on voit pour la première fois? Elle a été assez sotte du reste, je n'ai pas entendu sa voix.
— Elle est pourtant bien jolie, sa petite voix! Son bonsoir de tout à l'heure entrait comme un chant dans mes vieilles oreilles- Pensez-vous qu 'Elisabeth s'y intéressera?
— Et pourquoi s'y ïntércsserait-clle? Je ne compte pas du tout faire de cette petite le joujou des dames de Guerville. Les vieilles Qlles, on le sait, g&tent volontiers les enfants; mais ce n'est pas Elisabeth qui a la charge et l'ennui de celui-ci, c'est moi. ■>
M. Maurebel répondît par un léger sourire. Quand Mme Geneviève appelait d'une voix sèche k charmante Elisabeth une vieille fille, c'est qu'elle avait quelque motif rancunier qu'il était inutile d'aviver par une contradiction, quelque juste qu'elle fût.
Qu'est la justice, hélas! et qu'est la vérité, en face de cette passion, fléau du cœur féminin, que rien ne calme, que rien n'enraye, que rien n'assoupit, que rien n'explique, que rien ne tue :
lis MONSIEUR NOSTRADAMUS.
la jalousie, celte nile atnée de l'égolsme? Douloureux mystère I Beaucoup de femmes naissent jalouses. La passion se glisse, comme un venin subtil, jusque dans leurs veines, corrompt leur propre cœur, ravage leur propre vie, et ce n'est pas seulement de l'alTection qu'elles sont jalouses, il leur faut l'influence, la domination, l'omnipotence, tout. Il y a en certaines femmes une sorte d'activité maladive de tout s'approprier autour d'elles, qui, lorsqu'elle n'est pas combattue par une foi éclairée, va jusqu'à compromettre l'avenir de leur famille. Ce qui n'aboutit pas directement au point dont elles se sont faites le centre est aveuglément sacrifié; elles dépensent toute leur énergie & se nuire à elles-mêmes, en nuisant & ceux dont elles ont la charge; elles luttent jusqu'à la dernière heure et avec d'autant plus d'acharnement que leur nature est plus basse, et leur dénûmeat, en fait de dons et d'avantages, plus grand.
Plus on descend l'échelle sociale, plus ce vice devient redoutable. Les hommes ont des appétits sauvages, violents ; mais c'est la femme qui les entretient par le souffle ardent de l'envie. Même lorsque aucune barricade ne s'élève, lorsque aucun rappel ne bat, qu'y a-lr-il au fond du regard des femmes du peuple de Paris qui n'ont plus la foi? L'envie, l'insatiable envie.
Heureuses les familles que ne mine aucune influence jalouse; heureuses celles où chaque intelligence reste dans sa sphère d'action etoii l'amour qui se sacrifie ne dégénère pas en amourpropre, qui ne sait jamais se sacrificrl
AHBBA MT ÉLIBJLBBTH a la BaOHBBOHB SB BBBTHB.
11 est UD mot qui vibre à l'oreille des familles comme le nom d'un ami, un mot qui fait tressaillir d'aise toute personne qui. par devoir, uécessité ou dévouement, s'est enchaînée à une occupation régulière, un mot qui déborde de l'empire scolaire jusqu'aux plus hautes régions sociales, le mot vacances, synonymt, de liberté.
Quel est l'homme, qu'il soit employé, professeur, magistrat, député, qui ne ressente comme un vague sentiment de ses joies d'écolier, lorsque la roue de ses occupations quotidiennes s'arrête soudain et qu'il se trouve en congé ?
Paris, tout immense qu'il est, laisse apercevoir, aux phases classiques des vacances, un courant nouveau qui se fait jour dans ses rues et sur ses boulevards. La génération nouvelle, celle qui sera demain le présent, fait irruption parmi les foules affairées. Lorsqu'on rencontre des jeunes gens au képi bleu, à l'épautette rouge, on pense: SaintH^yr est en vacances; lorsque ç& et là se voit cette chrysalide en tunique & boutons dorés qui s'appelle un lycéen, on dit : Les lycées sont en vacances. A plus forte raison remarque-t-on ces jeunes hommes sérieux, que leurs nobles fatigues intellectuelles condamnent au lorgnon de
boone heure, et qui font apparaître dans nos rues l'babiL à Is française, le claque élégant et le manteau espagnol.
Or donc, l'Ecole polytechnique a ouvert ses portes & ses futurs grands 1 ommes, et si leur précoce gravité ne leur permet pas de laisser li joie intime s'épancher & l'extérieur, il en est tout autrement une fois qu'ils sont rentrés sous le toit béni de la famille.
Certes, nul ne se drapait avec plus d'élégance austère qu'André de G lerville dans le souple manteau de drap fin, nul ne traversait les rues d'un pas plus ferme et dans une altitude plus froidement distinguée, et cependant, quand il Gt son entrée, le matin du dimanche de Pftques, dans la chambre de sa mère, nul ne dépouilla plus rapidement ce sérieux obligatoire et cette froideur d'emprunt. Ce fut avec de véritables transports de joie qu'il embrassa sa mère et sa sœur.
u Ma chambre, s'écria-l^il; Elisabeth, as-tu préparé ma chambre? Je loge ici deux jours, voua savez, et par l'ordre du médecin encore. Nous causerons ce soir jusqu'i minuit. Hère, je t'en prie, fais-moi cadeau d'une robe de chambre à la propriëtairCr longue, écossaise, avec un grand cordon rouge à la taille ; je serais si bien dedans, j'aurais l'air chez moi tout à fait. »
Et il jetait sur un canapé son claque, son manteau, son épée, et il revenait embrasser sa mère, et il finit par s'asseoir & ses côtés, sur un pouf si bas, qu'il était obligé d'allonger très-loin ses longues jambes fuselées.
« J'espère, maman, que tu es décidée à te bien porter pendant mon congé? reprit-il en drapant autour de ses puissantes épaules un pan du long cb&le algérien qui enveloppait Mme de Guerville.
— André, je ferai de mon mieux pour te contenter. Le bonheur de t'avoir peut ranimer quelque peu les forces de ma pauvre machine. N'es-tu pas assis bien incommodément, mon ûls?
— Si, mais cela me rappelle ma chère petite enfance.
— Ahl oui, quand nous revenions le soir du Luxembourg et que lu te glissais comme un petit chat frileux sous mon manteau doublé de fourrure, en disant : « Petit coin, petit coin, « petit coin. »
— Oh! grand poupon! " cria Elisabeth qui accrochait à une patèrc le claque et l'épée de son frère.
André se mit à rire en regardant sa mère et reprit :
« N'avez-vous aucunes nouvelles à m'annoncert La future
Mme André de Guerville, ma cousine Jeanne, est-elle encore à
Paris?
— Oui, je crois qu'on y est resté un peu pour ne pas perdre tes visites de vacances.
— C'est bien aimable. Elisabeth, avances-tu dans ta conversion de Jeanne?
— Guère. A seize ans, on taxe volontiers de sévérité les cor.-
U était obligé d'allonger 3«s longues junbei.
seils d'une femme de trente ans. Quelquefois je te mets en avant, alors elle écoute mieux.
— Tu peux toujours me mettre en avant, ma sœur. J'ai en horreur les toilettes tapageuses, les poudres, le rouge et le reste. Si jamais le voeu de nos deux familles s'accomplit et que Jeanne devienne ma femme, je lui ordonnerai tout d'abord de préférer dans sa toilette la distinction & l'effet. »
Elisabeth hocha la tête en souriant; mois André ne vit pas ce mouvement et continua :
« Et le voisin Nostradamus ? Vit-il en paix entre ses deux compagnes?
— Le voisin Nostradamus, retombé dans ses abstractions scientifiques, ne sait plus, au juste, je crois, avec qui il vit, ré-
pondit Elisabeth ea reprenant sa place A l'angle droit de la cheminée.
— Vos craintes ne se sont donc pas réalisées A propos du bonheur que devait goûter l'enrant sous l'aimable patronage de Mme Geneviève?
— Nous l'ignorons, dit Mme de Guerville.
— 0ht mais vous devenez tout k fait ënigmatiques. Vos relations continuent avec le cinquième, je suppose?
— Oui, répondit Elisabeth. Mme Geneviève nous fait ses visites ordinaires, plus rares cependant; mais elle aJTecte de ne jamais prononcer le nom de la petite QUe, et laisse immédiatement tomber toute phrase se rapportant A elle.
— Tu m'effrayes, Elisabeth. L'aurait-elle mangée & cette sauce Robert qu'aimait l'Ogresse de la Belle au box» dormant ?
— Je ne sais si elle l'a mangée, mais elle la cache, c'est certain.
— Et tu n'es pas allée à la découverte, ma sœur?
— Pas précisément; j'ai cependant fait ce que j'ai pu. J'ai multiplié mes visites. Je n'ai jamais rencontré que Mme Geneviève, qui m'introduisait cérémonieusement dans son salon. Une fois cependant j'ai été introduite dans la bibliothèque. J'ai trouvé Nostradamus tout occupé de Sirius et pas du tout de sa petitefille. Je ne sais quel nouveau phénomène céleste absorbe en ce moment toute son attention, mois il est curieux de voir A quel point il est absorbé.
— Est-elle gentille, celte enfant? Vous l'avez vue, n'est-ce pas?
— Mme Geneviève nous l'a présentée le soir même de son arrivée. Elle est très-sympathique dans sa toilette enfantine, avec son attitude pleine de grAce sauvage et son grand œil très-lumineux. Elle parait très-intelligente et très-bonne; n'est-ce pas, mère? De plus, elle sera très-jolie.
— Hais enQn dans quel but Mme Geneviève la séquestre* t-«llc? »
Les deux femmes se regardèrent en souriant.
« Elle veut s'en faire particulièrement aimer, sans doute, dirent-elles.
— Très-joli moyen I fit André.
— Ne m'as-lu pas dit que tu mènerais ton frère aujourd'hui chez notre vieil ami, Elisabeth? demanda Mme de Guerville.
— Telle e$t mon intcation, maman.
— Haroan, s'écria André, qui avait dressé l'oreille au seul mot de visite, je vous avertis que je ne ferai qu'une visite aujourd'hui, une seule, pas deux, une. Que dira ma tante de Bangly, si elle n'a pas la première?
— Jeanne te bouderait tout le congé, dit Elisabeth en regardant malicieusemenl son frère.
— Ceci m'annonce que ma cousine n'a pas rompu avec ses moues boudeuses; mais j'espère que cette disposition suivra le goût du rouge et de la poudre. Et puis, vraiment, elle est si jolie, que tout lui va, même la boaderie, qui enlaidit tout le inonde.
— C'est vrai, appuya Mme de Guerville; & seize ans d'ailleurs on n'est pas toujours un prodige de raison.
— Non, il faut être Elisabeth pour cela. »
Elisabeth ne répondit pas au comphment; elle prélait l'oreille.
" Te voilà dispensé de ta visita & ma tante de Bangly, dit-elle; sûrement c'est sa voix que j'entends. »
André se dégagea précipitamment du chllle algérien, et lorsque la porte de l'appartement s'ouvrit sous la main de Mêlante, les personnes qui entrèrent furent accueillies par un Jeune homme aussi grave qu'aimable. Ces personnes étaient au nombre de trois : le monsieur aux cheveux gris avec lequel nous avons vuËlisabethjouer aux échecs, une femme plus jeune, également distinguée, et une jeune fille extrêmement jolie, extrêmement élégante, qui avait aux oreilles et au cou une parure de marguerites d'ai^nt au cœur de topaze. M. et Mme de Bangly entourèrent Mme de Guerville; Elisabeth se joignit bientôt JLeux. Quant à André et à Jeanne, ils entamèrent un de ces colloques éternellement jeunes, qu'autorisaient leur parenté et les projets d'avenir formés entre leurs familles. Elle te taquina sur son goût bien connu pour les congés; il critiqua, avec beaucoup d'esprit et force compliments délicats, sa toilette, où se disputaient le bon goût et le mauvais goût. Du reste, Jeanne, que celte toilette vieillissait un peu, joignait & la grâce an peu hardie d'une Parisienne l'aplomb particulier aux enfants très-heureux et trèsgfllés. On n'était pas longtemps sans le reconnaître : H. et Mme de Bangly ne sortaient pas, vis-à-vis de leur Qlle, d'une admiration quasi naïve. Ils la consultaient gravement à propos de tout,
écoutaient ses réponses arec attention, et, lorsqu'elle avait donné son opinion, la cause semblait jugée par cette enfant rieuse et irréfléchie.
Sans le savoir, la pauvre Jeanne était passée k l'état d'idole et respirait l'encens à pleins poumons. Elle ne reprochait qu'une chose & André, c'était d'en être avare. El c'était peuirètre parce que son cousin André ne se prosternait pas perpétuellement devant elle, qu'elle l'avait toujours préféré & ses autres parents et qu'elle se laissait dire, non sans minauder un peu, qu'il ne s'en tiendrait pas A la qualité de cousin. Elle témoignait aussi une vive amitié & Elisabeth, et ce jour-là elle se montra prodigue envers elle de ces càlineries dont les Parisiennes ont le goût cl la science. Elisabeth se laissait philosophiquement appeler ma chérie, ma chère belle; elle souriait à Jeanne absolument comme on sourit à l'écureuil qui se livre devant vous & sa gracieuse gymnastique, ou à l'enfant qui répète quelque pantomime familière et qui lient A être applaudi.
Comme l'heure du déjeuner de midi approchait, HmedeGuerville demanda A ses parents de rester & partager son déjeuner. D'abord ils résistèrent. Jeanne, qui avait toussé tout l'hiver, était au régime. Elle devait prendre des boulettes de viande crue et son petit verre de Saint-Raphaèl au repas du milieu du jour. Elisabeth s'empressa de dire qu'elle se chargeait de fournir les fortifiants, et Jeanne, excitée par quelques plaisanteries d'André sur ces délicafesscs, déclara qu'elle se passerait ce jour-l& de viande crue et de vin de quinquina naturel.
La petite guerre de mots Qnitpar une acceptation et l'on passa dans la salle A manger. Pendant le dîner, la question de la santé demeura sur le tapia. M. de Bangly, qui paraissait d'une santé délicate, et Mme de Guerville, qui ne vivait que de régime, s'entendaient à merveille sur ce chapitre, et le sujet était supcrlativement intéressant pour ceux qui les aimaient. Elisabeth, en sa qualité de garde-malade, était forte en hygiène, et André avait un de ces esprits pénétrants qui s'assimilent vite tous les sujets. Il flt frémir H. de Bangly par la description de sa vie k l'école. La pensée du dîner de deux heures surtout faisait frissonner l'excellent homme, affligé d'une gastralgie gourmande, qu'il devait peut-être, si l'on en croyait les malicieuses plaisan- (cries de sa femme, à un goût prononcé pour la bonne chère.
Le repas tout intime, avec ses accessoires, se prolongea jus- <iu'à deux heures; maïs les invités, qui ne perdaient pas de vue les alTaires que cet impromptu avait quelque peu dérangées, parlèrent de sortir & l'issue du dîner. André et Elisabeth les reconduisirent jusqu'à la porte d'entrée, puis revinrent trouver Mme de Guerville, qui paraissait avoir un peu sommeil.
G Qu'allcz-vous faire de votre après-midi, mes enfonts? demanda-t-elle en souriant.
— Ma mère, laissez-moi respirer, repartit vivement André. Je n'aurais pu m'empécher de sortir si les de Bangly n'étaient pas -venus. Je les ai vus, je puis ne pas vous quitter. J'ai d'ailleurs beaucoup de rangements à faire; n'est-ce pas, Elisabeth? Je veux placer mon saint Augustin de Schefler dans un meilleur Jour; smnte Monique est mal éclairée, et tu sais qu'elle te ressemble. Il est détestable de voir de belles choses sottement placées. J'ai aussi à raboter un tiroir de mon bureau. Il boude, et Je n'aime pas cela. Elisabeth, m'as-tu complété ma botte do menuiserie?
— Oui, mais je ne te la donnerai qu'après notre expédition .au cinquième.
— Tu y tiens donc beaucoup?
— Absolument, et je te prie d'occuper Mme Geneviève , afin ■que je puisse voir un peu où peut bien se tenir la petite Bcrtlie.
— Que veux-tu que je lui dise à ta Mme Geneviève? Elle ne m'inspire que le silence.
— Tu as l'esprit inventif.
— Faudra-t-il lui parler carrément de l'enfant?
— Non, oh non! s'écria Mme de Guerville; on ne se sert pas ■de cet adverbe-là avec certaines personnes. Une fois son amourpropre touché, elle ne nous laisserait plus aucune liberté. Elle «st d'autant plus jalouse de ses droits, qu'ils sont imaginaires. Le mieux serait que j'allasse moi-même jusqu'à notre bon voisin. Je suis vraiment bien aujourd'hui, sauf une petite lour- ■deur de tête, et j'ai ton bras, André.
— Bravo ! maman recommence ses visites, s'écria André. Elisabeth, tu entends, maman déserte sa chaise longue. »
Mme de Guerville s'était levée.
« Puis-je monter ainsi vêtue, Ëhsabetb? demanda-t-elle,
— Oh non ! mère, vous auriez froid. André, vieng m'aider. <=
DMz.dDïGoogIc
On procéda & la toilette de Mme de Guenille, qui, ne quittant presque jamais soo appartement, était obligée de prendre dee précautions infinies lorsqu'elle sortait. Ses enfants l'emmitouflèrent à l'envi, et elle sortit appuyée sur le bras de son fils. Ils montèrent très-lentement, et en faisant des baltes à chaque étage, jusqu'à l'appartement de M. Nostradamus.
o Je tremble qu'on ne nous reçoive pas, dit Elisabeth en tirant le boulon du timbre.
— Sois tranquille; en ce cas, je me cbargerais d'enlever la redoute, n répondit André.
Comme il prononçait ces paroles, Mme Boneau se présenta, et il lui dit, en laissant sa voix vibrante se déployer dans toute son étendue :
B Mme Urillon et H. Haurebel, s'il vous plaît. »
Au premier mot qu'il avait prononcé, la porte du fond s'était entr'ouverte, et ce fut la voi\ de Mme Geneviève elle-même qui répondit :
« J'y suis, j'y suis; veuillez entrer, monsieur. »
Elle s'avança avec beaucoup d'empressement, montrant du geste la porte ouverte du salon; mais Mme de Guerville lui posa amicalement la main sur le bras et dît:
« De grâce, recevez-nous sans façon dons la bibliothèque, nous serions désolés de déranger M. Haurebel. »
André, devinant l'hésitation de Mme Geneviève, fit une audacieuse glissade qui le conduisit tout près de la porte de la bibliothèque.
« Vous permettez? » dit-il avec le plus traître des sourires.
Et, ouvrant la porte, il s'écria :
a Monsieur Haurebel, j'ai le plaisir de vous annoncer Mme de Guerville. »
Cette dernière, s'entendant annoncer aussi bruyamment, regarda Mme Geneviève, qui ne put faire autrement que de s'effacer pour laisser ses visiteuses pénétrer chez H. Nostradamus.
Le vieux savant s'étirait dans son grand fauteuil, la voix d'André l'avait évidemment arraché a la tension d'esprit; mais il n'élait pas encore tout à fait à terre.
La vue de Hme de Guerville le remit tout & fait.
« Vous, madame, et dans mon nid à rats! s'écria-t-il en se levant et en découvrant ses cheveux blancs, c'esl trop d'amabilité.
MONSIEUR NOSTRADAMUS. ISl
Ceci m'annoQce que votre santé est meilleure. Geneviève, tAchez donc de nous trouver des fauteuils. Elisabeth, je compte sur vous pour dénicher un siège commode pour votre mère. Eh bien, André, nous voici en vacancesî
— J'ai ce bonheur, monsieur, v
Et il ajouta gracieusement en s'adressant à Mme Geneviève :
« Votre lycéen vous est-il revenu, madame?
— Hélas! il est toujours en retenue. Ce matin même, une lettre du proviseur me signifie qu'il est privé du congé de Pflques. Je commence à croire que tous ces gens de l'Université sont trop sévères, et j'irai un de ces jours tirer au clair cette nouvelle retenue.
— Vous ferez bien, madame, car être privé de vacances est extrêmement dur.
— Oui, oui, à tout Age, » dit H. Maurebel.
Et il ajouta:
« Comment va la science à l'école, André?
— Mais on la cultive avec acharnement, monsieur. Je vous dirai que nous avons recommencé, la semaine dernière , celle que vous approfondissez, l'astronomie sidérale. C'est vraiment intéressant, s
Le vieillard frappa ses mains sèches l'une contre l'autre par un geste de triomphe.
■ N'est-ce pas? dit-il; plus vous avancerez, plus vous vous passionnerez. Pour moi, voilà un mois que je vis dans mon atlas écliptique. C'est un immense travail que j'entreprends, je n'en suis encore qu'aux étoiles de moyenne grandeur, j'en ai pour deux ans. Que dis-je? pour dix ans, si je veux le compléter. Voyez, mesdames, quel travail I »
Il prit un large carton, l'ouvrit et passa à Mme de Guerville des pages couvertes de carrés égaux et pointillés d'innombrables marques, dont la plus large était grosse comme une tète d'épingle. Celle-là portait un numéro.
>< Ceci vous représente la voûte étoilée telle qne nous la voyons à travers nos télescopes, dit-il.
— Mais nous la voyons ainsi à travers nos simples lorgnons, il me semble, remarqua Elisabeth en riant; le ciel par une belle nuit de printemps, c'est bien ce fourmillement d'étoiles.
IS3 MONSIEUR MOSTRADAMUS.
— Quelle erreur I répondit M. Nostradamus. Quel numéro portent les plus grosses de ces taches?
— Cinq, six, sept, répondit André.
— Jamais, dans ce cas, aucune de ces étoiles ne vous est apparue. Quand j'en serai arrivé à celles que vous apercevez, je vous les montrerai.
— Et quand vous aurez ajouté & toutes les étoiles visibles & l'œil nu celles que vous font voir vo^ lunettes, vous serez donc bien avancé, mon pauvre ami?» dit Mme Geneviève, qui le regardait lui et son atlas avec une compassion bien sentie.
M. Haurebc) leva doucement les épaules.
« Demandez k ce jeune homme s'il n'y a pas un bonheur réel, profond à découvrir les secrets et les innombrables merveilles de la création, « dit^il.
Elisabeth n'entendit pas la réponse de son frère. En tournant machinalement les yeux vers les bautcs portières de tapisserie, elle avait cru voir les arbres s'agiter. Ce mouvement attira d'autant plus son atleation, que Bibi, qu'elle avait vu parfois sortir en cabriolant de dessous les tentures, venait de s'installer sur les genoux de sa maltresse.
Elle recula doucement sa chaise, de façon à sortir quelque peu du cercle qui s'était resserré autour de l'atlas écliptiquc, et adressa un signe d'intelligence à son frère. Celui-ci comprit ce qu'elle voulait dire, car, faisant opérer une rapide évolution h son fauteuil, il se trouva face à face avec Mme Geneviève, h laquelle il continua d'expliquer le plus aimablement du monde les délices qu'il ressentait à cultiver la science.
Elisabeth avait mis son lorgnon, et, par une évolution contraire, elle feignait d'examiner les tentures. Bientôt elle aperçut un petit doigt blanc qui se glissait entre deux superbes troues fendillés; puis un large interstice se fit, le délicat visage de Bcrthe lui apparut de trois quarts ; elle rencontra son regard singulièrement profond.
Elisabeth sourit. Elle connaissait l'escalier, elle comprit le parti que la pauvre petite en avait tiré.
Elle fit à Bcrthe un signe imperceptible ; les tentures se rejoignirent, et Elisabeth, se retournant vers sa voisine :
" Et votre petite Berthe, qu'en faites-vous, madame 7» demanda-t-elle négligemment.
Mme Geneviève, Irès-flattée de l'altention dont l'honorait le jeune homme, qui s'informait en ce moment si l'un de ses collègues, nommé comme elle DriUoD, était de sa parenté, répondit avec une amabilité relative :
R Elle va bien, je vous remercie.
— L'envoyez-vous dans quelque pension? Suit-elle quelques coursT
— Non, non; c'est une enfant très-bizarre et assez méchante, qu'il faut d'abord morigéner un peu.
— Méchante!
— Très-mécbanle et horriblement paresseuse.
— Paresseuse aussi? *
— Je vous en réponds, elle ne fait Jamais le quart de ses devoirs.
— Qui lui en donne ? »
Mme Geneviève appuya les deux mains sur sa poitrine creuse et répondit :
« Moi. "
Elisabeth ne put réprimer un tressaillement.
« Hais vous ne la faites pas travailler toute la journée sans changer de place, je suppose? dit-elle. Elle quittait la campagne, et la campagne, c'est le paradis des enfants.
— Elle travaille tout le matin. Voulez-v.ous voir la salle d'étude? »
Mlle Geneviève se leva. Elisabeth et même André la suivirent dans le corridor qui avait élé transformé en chambre pour Berthe. Sous la fenêtre & petits carreaux était placée une table noire, encore couverte de livres et de cahiers.
R Vous voyez quelle difQculté nous avons à la loger, dit Mme Geneviève. Mon vieil ami, qui jette les hauts cris quand je parle de faire porter au grenier quelques-uns de ses bouquins et quelques-unes de ses machines astronomiques, n'aurait jamais su caser l'enfant. J'y suis arrivée non sans peine. Elle est drôle, très-drôle, celte petite. Depuis qu'elle a vu une souris trotter sur les télescopes , elle pleurniche tous les soirs pour se coucher. Elle en verra bien d'autres & l'automne. Quand l'humidité se fera sentir, les nichées de l'année se montreront, et ce ne seront pas seulement des souris qui gambaderont par ici. Ces vieilles bibliothèques de sapin sont des nids à rats, pas autre
chose. Si Bibi Bavait parler, il en dirai! de belles. II y a des monients oit je ne le laisse pas venir ici, afin que le goût de sa race ne le reprenne pas.
— Elle n'écrit pas mal, il me semble, dit Elisabeth en se penchant pour regarder un cahier. J'aperçois mfime des dessins trèsbien faits. Regarde, André, cette maison, ce chien, ce clocher.
— Elle grifTonnerait de ces bâtises toute la journée. Vous De trouvez pas cela mal fait, vraiment?
— A-t-elle appris le dessin ♦
— Jamais; elle est ignare, vous dis-je.
— Eh bien, ceci annonce des dispositions.
— De Irës-grandes dispositions, ajouta André. Dessinez-vous, madame î
— J'ai dessiné dans le temps, mais je ne saurais plus tirer une ligne droite.
— Eh bien, madame, si jamais vous avez le désir que Berthe apprenne gratuitement & dessiner, envoyez-la-moi, dit Elisabeth négligemment.
— Vous vous ennuieriez & lui donner des leçons?
— Si elle avait des dispositions, oui, volontiers, et si je voyais que la peinture pût lui devenir utile. La peinture de genre est mieux qu'un talent d'agrément, elle peut devenir une ressource.
— Je le sais, et, eu dërinitive, cette enfaat-l& n'aura guère de fortune, pour ne pas dire point du tout. Mais vous l'envoyer tous les jours!
— Tous les jours, Dieu m'en garde, s'écria Elisabeth ; tous les jours, y pensez-vous, madame?
— C'est vrai que c'est assommant les enfants I
— Je la recevrais volontiers une fois par semaine, deux fois au plus.
— Eh bien, nous verrons cela. Il faut d'abord qu'elle apprenne les choses indispensables. Elle ne sait rien et elle est d'un entêtement! Je la crois peu intelligente, car enfin elle aurait déjà dû faire des progrès. A huit heures, elle s'assied à ce bureau et n'en bouge jusqu'à midi. A une heure, Mme Boneau la conduit à la mansarde que j'ai fait arranger pour elle; elle joue une demiheure; puis je lui porte un ouvrage de couture. Celui-là n'est pas trop mal fait, elle en a pour toute l'après-midi.
— Et quand sort-elle? »
MONSIEUR NOSTRADAMOS. 125
Mme Geneviève prit ud air doctoral.
« Elle n'a pas encore été assez sage une fois pour mériter de sortir, dit-elle.
— Son grand-père n'en parait plus occupé du tout, il n'a pas même prononcé son nom.
— Lui 1 Depuis qu'il est allé voir je ne sais pas quoi dans le firmament par ce qu'il appelle un équatorial, il vous dira quand se lève et quand se couche une étoile dont il est fort occupé ; mais il sait & peine qu'il a sa petite-fille chez lui. Je vous l'avais dit, Elisabeth, il n'y aura qu'une personne & avoir la charge de cetfe enfant :moiI »
Elisabeth sourit vaguement et retourna dans la bibliothèque. Mme de Guerville se leva en la voyant entrer. On prit congé, et le premier étage redescendit en silence.
« Eh bien, nous revenons bredouille de la chasse à l'enfant, dit André, quand la porte de la chambre de sa mère se referma derrière lui.
— Je n'ai rien vu, dit Mme de Guerville.
— Ni moi non plus.
— J'ai eu plus de succès que vous, dit Elisabeth pensivement. La pauvre petite était derrière les vieilles tentures. Je pariei'ais qu'elle a élu domicile dans le pittoresque escalier de la terrasse.
— Tu l'os vue, vraiment, Elisabeth? dirent ensemble la mère et le fils.
— Je l'ai vue; elle est pâle et changée 4 faire pitié. «
En prononçant ces paroles, Elisabeth avait roulé la chaise longue de sa mèrejusqu'A la fenêtre.
a Hère, dit-elle, il fait très-doux, comme vous voyez. Vous quitterez le coin du feu, n'est-ce pas?
— Certainement, ma Olle. A dater d'aujourd'hui, je reprends ma place près de la fenêtre.
— Doublement tant mieux 1 reprit Elisabeth avec joie. Je vous nomme inspectrice de la cour. Le jour oii vous verrez passer Mme Geneviève pour une course que vous devinerez longue, avertissez-moi, je vous en prie.
— Pourquoi?
— Parce que Je monte immédiatement chez notre bon Noslradomus et je l'oblige à descendre des étoiles et à s'occuper un pnu
de sa petite-fille, qu'il lusse absolonteot & la merci d'une femnic sans tact.
— Elisabeth a toujours haï tes tyrans où qu'ils soient, dit André en conduisant sa mère à sa chaise longue.
— Oui, répondit Elisabeth avec élan, autant j'aime l'autorité qui préserve et qui garde les êtres de leurs propres erreurs, autant je déteste la tyrannie qui les élouffe, parce qu'il est dans le propre de l'égolsmc humain d'étouffer.
— Alors le voilà en guerre sourde contre l'aimableMmeDrillon.
— Je l'aimerais mieux déclarée ; mais, avec ce genre d'ennemis, il faut temporiser.
— Ce sera ialércssant, tu me tiendras au courant.
— D'autant plus volontiers que tu me seras un auxiliaire, t l'occasion.
— Je ne sais trop comment; mais ceci est le secret de ta tactique. Va, comme toi, j'aime passionnément la justice, et quand je me trouve face à face avec le contraire, il m'arrive de me dire à moi-même, en guise de consolation, ces beaux vers qui ferment si majestueusement Alhalie :
Les méchaoU dans le ciel ont un juge sévËre, L'innoccDCO un ren^ur cl l'orphelin un père.
BaBTEB OOHQVIIBT SA NIOHB.
Fidèle à son rôle de sentinelle, Mme de GuerviUe tenait Elisabeth au courant des sorties de Mme Geneviève; mais il se passa un certain temps avant que l'occasion attendue se présent&t. Ou Mme Geneviève passait d'un air alTairé en toilette négligée, ce qui donnait à supposer qu'elle ne faisait que quelques courses rapides dans les environs; ou lorsqu'elle paraissait préparer une grande sortie, Elisabeth était absente.
EnGn, une après-midi, Mme de GuerviUe appela sa fille qui peignait, et lui montra en souriant Mme Geneviève arrêtée dans la cour. Elle était en grande toilette et prenait des mains de Mme fioneau cette feuille volante que les cochers de fiacre distribuent à leurs voyageurs de passage.
u Elle prend une voiture, dît Elisabeth avec joie, c'est mon affaire. »
Elle Qt ses préparatifs, et, lorsqu'elle eut vu par la porte cochère la portière d'un Gacre se refermer sur Mme Geneviève et qu'elle supposa que Mme Boneau était retournée & son poste, elle monta au cinquième.
Sur le palier, elle trouva Mme Boneau appuyée sur la rampe de l'escalier et t>abillant avec la bonne du quatrième.
« Mademoiselle, vous arrivez juste au moment où Madame vient de sortir, lui dit-elle.
— Trouverai-je au moins M. Maurebel? répondit Elisabeth évasivement.
— Oui; mais je ne sais trop si vous pourrez en rien tirer, il devient plus Nostradamus que jamais et ne nous parle plus que de la lune, a
Tout en parlant elle avait ouvert la porte & Elisabeth, qui en- Tila très- vite le corridor à sa suite, et entra dans la bibliothèque au moment même oti Mme Boncau demandait :
V Voulez-vous recevoir Mlle de Guerville, monsieur* >>
Le vieillard, qui semblait très-absorbé, Qt un geste très-machinal de refus ; mais Elisabeth marcha vers lui en souriant et dit :
« Je suis trop avancée pour reculer.
— Ahl c'est vous, Elisabeth, dit le vieillard pesamment. Je l'avoue, je n'ai entendu que le mot : voulez-vous recevoir? Vous ne me gênez jamais. Asseyez-vous. Avez-vous entendu parler de la grande nouvelle?
— Il y a toujours quelque grande nouvelle en circulation, mon respectable ami : politique, littéraire, Ihë&trale, scientifique. Dites-moi de quelle nature est la vôtre?
— Superlativement intéressante. Enfin, enfin..., j'ai échangé sur ce sujet une très-volumineuse correspondance avec tous les observatoires européens ; enfin.... on a photographié la lune.
— Ah! est-ce possible?
— Cela est. Malheureusement l'honneur n'en revient pas A la France; c'est de New-York que me vient l'épreuve, une épreuve microscopique, mais qu'il sera facile d'agrandir. £t alors nous le verrons, le bel astre refroidi, avec ses aspérités , ses abîmes. Où donc ai-je mis cette épreuve? Je l'avais 1& tout & l'heure devant moi. Laissez-moi le temps de la chercher, Elisabeth.
— Cherchez, » dit Mlle de Guerville qui se leva, et, marchant droit aux tentures, les écarta.
Berthe, assise, les jambes pendantes, dans la niche de gauche, coupait une à une les boucles courtes du poupard blond, et sur les degrés inférieurs de l'escalier voltigeait la légère frisure.
« Bonjour, petite Berthe, » dit Elisabeth en mettant le pied sur la dernière marche.
L'enfant tressaillit de tout son corps et la regarda, mais ne sourit ni ne bougea.
MONSIEUR NOSTHADAMDS, li9
« He reconnaissez-vous? cootinua Elisabeth, surprise de la froideur de cet accueil.
— Oui, « répondit laconiquement la petite fille.
Elisabeth monta trois marches et s'assit dans la niche de droite. L'enfant et elle se regardèrent une seconde en silence. Le soleil tombait d'aplomb sur le chtesis vitré, et Mlle de Guerville fut effrayée du changement physique de la petite fille. Son visage, Bi gracieusement arrondi , si délicatement coloré naguère, était devenu anguleux et paie ; ses grands yeux limpides avaient le regard éteint et vague ; sa petite bouche rose semblait scellée, et il y avait une ride, une ride très-creuse entre ses fins sourcils noirs.
« Comment, Berlhe, vous coupez les cheveux de votre poupard? demanda Elisabeth qui se garda de manifester l'étonncment qu'elle éprouvait.
— Je ne l'aime pas, répondit l'enfant d'une voix sourde.
— Comment 1 une poupée sans laquelle on n'a pas pu voyager, qui....
— J'aime celle-là, celle de Clieson.
— Oh estr^lle?
— Elle me l'a prise.
— Mme Drillon? »
Berthe inclina la tête en signe d'assentiment. « Pourquoi?
— Parce que je lui parlais.
— A qui?
— A ma poupée de Clisson.
— Et vous DO dites rien à celle-ci?
— Est-ce qu'elle connaît Clisson , celle-ci? est-ce qu'elle a vu Bellevallée, matante Henriette, Ludovic, le vieux château? »
De quelle voix profonde elle prononça ces mois, en foudroyant le poupard d'un sombre regard de mépris I
« Oh t je comprends bien que vous aimiez l'autre, Berthe, et j'espère que Mme Geneviève vous la rendra.
— Jamais. Elle l'a donnée & Mme Boneau pour sa petite filleule.
— Estrce possible?
— Oui; mais elle ne l'a pas tout entière, je lui ai cassé un pied que j'ai gardé. »
HOIUIKDB noSTUSiltUS.
130 MONSIEUR NOSTRADAMOS.
Berthe pril une botte dans le fond de la niche, l'ouvrit cl montra ft Elisabeth un petit pied chauggé d'une botUne blanche à glands bleus. Elisabeth le prit, le regarda attentivement, en dissimulant de son mieux l'impression que lui causaient les paroles brèves de l'enfant; puis clic le lui rendit en disant :
« Est-ce ici que vous passez vos journées, Berthe?
— Sitdt qu'elle est sortie, je mo sauve de la mansarde et jo viens faire ma lâche de couture dans mon escalier.
— Est-ce qu'elle vous défendrait d'y venir? Pourquoi ne lui demandez-vous pas la permission? »
Berthe hocha la tête, mais resta muello.
« Et votre grand-père? Ne vous occupez-vous pas de lui?
— Il n'entend plus ce que je lui dis. »
En ce moment, la voix de M. de Maurebel retentit. «Elisabeth, qu'êtes-vous devenue?» criait-il. Elisabeth se leva.
« Allez-vous quelquefois sur la terrasse ? dit-elle.
— J'irais si je pouvais ouvrir le châssis. Il est trop lourd, il retombe toujours.
— Voyons si je serai plus forte, » dit Mlle de Guerville en plaçant sa main délicate sur la poignée de fer.
Ce que la pauvre Berthe avait si souvent tenté en vain se fit sans effort, et le châssis se souleva.
Berthe laissa échapper un mouvement de joie.
« Allez vite prendre l'air, petit oiseau, dit Elisabeth, je viendrai bientôt vous rouvrir la porte de la cage. »
Berthe escalada vivement les degrés, le châssis retomba, et Elisabeth retourna près de M. Maurebel qui s'était levé pour la chercher des yeux dans tous les coins de l'appartement.
<■ Eh! vous voilà, dit-il; venez donc, voici l'épreuve. ■
Et il mit sous les yeux de Mlle de Guerville un mince papier sur lequel se voyait une grande tache.
« Cela, dit-il, sera agrandi, et, dans quelques mois, l'Observatoire de Paris possédera des épreuves de soixante centimètres. Alors se dessineront três-neltcment les échancrures, les creux, les reliefs. Je suis sûr que tout Paris, si indifférent d'habiWde pour tout ce qui louche la science astronomique, voudra voir la lune photographiée. J'esptre que vous-même, Elisabeth, aurez cette curiosité-lâ.
— Je l'aurai certainement, monsieur. Maintenant sortons de la lune, s'il vous plalt, ramassez ce précieux atome et parlez-moi de votre petite4îlle, que je n'ai pas aperçue depuis un mois.
— Ha petite-fille? répéta le viellard, qui donnait & travers sa loupe un dernier coup d'œil & la lune ; ah I oui, Berthe. Geneviève s'en occupe.
— Hais vous ne vous en occupez plus? >
M. de Maurebel plaça l'épreuve dans un petit écrîn, et, passant la main sur son front comme pour en chasser les abstractions scientîQques, il se tourna vers Elisabeth.
« Elles se sont tant querellées, dit-il, qu'il m'a fallu laisser «lier.
— Avez-vous remarqué combien elle est changée?
— Non.... Vous la trouvez changée?
— Horriblement. Elle est pftle, maigre, éteinte à alarmer.
— Que me dites-vous là, Elisabeth? s'écria le vieillard avec vivacité. Appelez Geneviève, je vous prie.
— Elle est sortie.
— Avec l'enfanl?
— Jamais elle ne l'emmène. Berthe n'a paa quitté l'appartement une fois depuis son -arrivée.
— Vous me confondez : je croyais qu'elle sortait avec Geneviève.
— Jamais, vous dis-je.
— Pauvre cnfanll c'est bon pour un vieux parchemin de mon espèce de rester confiné entre quatre murs; mais elle! Je vous dirai que, les premiers jours, j'ai pris le parti de l'enfant contre Geneviève qui la chamaillait toujours, même quand elle était bien tranquille. J'ai vu que cela ne réussissait pas et que mon intervention empirait les choses. Avec des personnes comme Geneviève, il n'y a ni vérité ni justice, ni pour ni contre : il y a leur propre opinion qui est infaillible. Il m'a semblé que l'orage sa calmait, Berthe devenait très-sage pendant les repas, j'ai pensé que tout allait pour le mieux, et....
— Et la lune a conGsqué votre attention.
— Hélas, oui! mais si l'enfant souffre, je recommencerai à vivre sur notre planète, croyez-le bien. Qu'y a-t-il à faire, Elisabeth?
— Très-peu de chose j d'abord, imaginer uo prétexte pour que
Berthe élise domicile l'après-midi dans l'escalier de la terrasse. Elle y passe son temps, vous savez?
— Je n'en savais rien du tout.
— Eh bien, cela est; elle trouve l'escalier plus gai que la mansarde; elle y a de la lumière et votre voisinage. Loger seule, dans une mansarde inhabitée, une enfant qu'on prend dans une famille nombreuse et qui a vécu en pleine nature, est une idée au moins singulière.
— Une idée à la Geneviève, et dire que je n'y ai pas pensé < Après, Elisabeth?
— C'est tout pour le moment. Nous n'ajoutons rien au bienêtre de l'enfant, mais nous la remettons dans l'ordre. En définitive, pour jouir de cet escalier, elle vit dans la ruse et la désobéissance, ce qui est Ir&s-regrettable ; il y a de quoi gdter à jamais la droiture de son caraclëre. Cela obtenu, nous passerons à autre chose. Voulez-vous lavoir?
— Certainement. ■>
Elisabeth retourna dans l'escalier, et, ayant relevé le châssis, appela Berthe qui accourut aussitôt. Elle la conduisit jusqu'à M. Haurebel, qui lui prit les deux matns et l'examina affectueusement.
<' L'enfant et le grand-papa se sont mutuellement abandonnés, dit-il ; mais cela ne doit pas être. Pourquoi ma petite-fiIle oe vientelle pas me conter ses petits chagrins?
— Vous ne les entendez pas, grand-papa, murmura Berthe.
— Que dit-elle? demanda le vieillard.
— Elle dit que vous n'entendez pas quand elle vous parle.
— Peut-être bien. Cette toute petite voix-14 n'arrive à mes oreilles que lorsqu'elle est montée à son plus haut diapason ; mais j'ai mon cornet acoustique, pourquoi -Berthe a-t-elle toujours refusé de s'en servir?
— Pourquoi ? demanda Elisabeth en se tournant vers Berthe.
— Cela me fait peur.,., et me fait rire. »
Mlle de Guerville se leva, décrocha un tube vert et le présenta & M. Nostradamus qui plaça le tuyau dans son oreille.
Berthe, sur un signe d'Elisabeth, prit l'autre extrémité et la porta & sa petite bouche; mais elle ne put formuler aucun son, et un éclat de rire argentin parvint seul aux oreilles du vieillard.
MONSIEUR NOSTRADAMDS. 133
Elisabeth sourit en voyant s'épanouir cette p&Ie ligure. « Allons, Berthe, un second efTort, dit-elle ; dites ft votre grandpapa, tout bas, sans hausser la voix, ce qui vous déplaît ici. » Berthe replaça to petit entonnoir devant ses lèvres. « Bon papa, ditr-elle, je n'aime pas la mansarde.
— Après? dit H. Nostradamus.
— Vous avez entendu?
— Très-bien.
— Obi que c'est commode, bon papal Je n'osais pas vous crier fort, parce que Mme Boneau entend de la cuisine et répète ce qui se dit & Mme Drillon.
— Voyez donc! De quoi se plaint encore ma petite-fille?
— Bon papa, j'ai vu une souris dans le télescope et j'ai peur tous les soirs en me couchant.
— Ce n'est pas courageux, remarqua Elisabeth; et pourquoi regarder du c61é des télescopes ? On Tait sa prière et on s'endort.
— Ici on ne fait pas de prière, mademoiselle.
— Hais vous faites la vôtre? « Berthe rougit.
« Non, dit-elle ; A Bellevallée j'avais un bénitier, une branche de buis bénit, un bon Jésus dans ma chambre ; ici il n'y a que des télescopes et des souris.
— Redites ceci à votre grand-père, Berthe. »
L'enfant obéit.
« Elisabeth, vous achèterez un bénitier, dit le vieillard, et je me charge de la prière. Je suis seul ordinairement toute la soirée. Rien ne m'empêcherait d'aller quelques minutes auprès du Ht de l'enfant. Tu aurais dû m'appeler, Berthe.
— Elle me l'avait défendu.
— C'est bien, j'irai sans appel, voilà tout. Et il est bien entendu qil'on mangera bien, qu'on dormira bien.
— Et qu'on sera plus aimable pour Mme Drillon, » ajouta Ëli- Babeth.
Berthe soupira, mais flt un signe de tête aRlrmatif.
Mlle de Guerville se leva.
« Je vois que tout va bien marcher, dît-elle, il ne me reste plus qu'à vous soumettre un petit projet. J'ai promis d'aller dîner un de ces jours à la villa de mon oncle de Bangly, à Versailles; je vous invite à m'accompagner, ainsi que Mme Drillon, qui sai-
13fc MONSIEUR NOSTRADAMUS.
sîra cette occasion de voir Armand, ficrthe pourrait ëtrcdu voyage.
— VoilA un charmant projet qui ne manquera pas de ravii Geneviève. Moi, je vous serais un embarras; mais je lui donnerai Berthe d'autorité. >
Elisabeth sourit, serra la main parcheminée du vieillard et embrassa Berthe, dont les yeux s'obscurcirent lorsqu'elle la vit se diriger vers la porte.
Mme Boneau, debout sur le seuil de la cuisine, guettait son
« Madame Boneau , pensez-vous que votre fllleule ait encore en sa possession la poupée que vous a donnée Mme Drillont demanda Mlle Guerville.
— La poupée I elle ne l'a jamais vue, mademoiselle. Ha filleule, dont le père est cocher chez M. le marquis de CastoUe, n'accepterait pas de joujoux cassés. Quand je me suis aperçue que cette poupée n'était qu'un vieux jouet, je n'ai eu garde de la lui oITrir. Elle est chez moi dans quelque coin.
— Eh bien ! voici cinq francs, veuillez me l'apporter demain.
— Tantôt, mademoiselle, vous l'aurez tantôt ; j'ai affaire chez moi, et vous savez que je demeure à deux pas. »
Mlle de Guerville sortit sur celle promesse et descendit lentement l'escalier. Gomme elle arrivait à son premier, elle entendit la voix glapissante de Mme Drillon dans la cour, et elle s'empressa de disparaître derrière les portières.
Mme Geneviève revenait en effet, elle remonta l'escalier en s'arrétant à chaque palier pour reprendre haleine. Gomme ello avait une clef de l'appartement, elle pénétra d'un trait jusqu'à la bibliothèque et trouva Berthe luUnant son grand-père avec lo cornet acoustique.
« Eh bien, ditr^lle d'un ton sec, & quoi s'amusent les enfants ici?
~- J'ai voulu familiariser Berthe 'avec mon cornet, répondit le vieillard, en rattrapant son bonnet qui avait glissé sur ses épaules ; elle ne s'en tire pas mal, je vous assure.
— C'est par votre permission qu'elle a quitté la mansarde î
— Par mon ordre. Devinez de qui j'ai eu la visite, Geneviève?
— Dites bien vile, je n'aime pas les énigmes.
— Elisabeth de Guerville. Elle venait vous proposer devinez quoi?
Aprèi? dit U. Noïtrndamus.
MONSTEUB NOSTRADAMUS. 137
— Encore?
— Allons, allons, vous êtes terriblement concise ce soir. Elle vous propose de l'accompagner & Versailles un de ces jours et de dîner avec elle chez H. de Bangly. Une vraie partie fine. »
{.e visage de Mme Geneviève se dérida.
« L'idée est en elTet heureuse, dit-elle; a-t-elle fixé le jour?
— Non, elle le laisse à votre disposition.
— Dans ce cas, j'attendrai la première sortie d'Armand ; je commence à être fort agacée de ces retenues perpétuelles. 11 y a de l'arbitraire partout, et la paresse, après tout, est le plus excusable des défauts. Eh bien, Berthe, où allez-vous ? Vous vous trompez de chemin. »
Berthe, qui tenait une des tentures soulevées, regarda son grand-père.
<• Je lui ai demandé de rester A jouer dans l'escalier de la terrasse, dit le vieillard.
— Allons donc, quelle fantaisie I
— Passez-la-moi, Geneviève. Mme Boneau a des oreilles qui ne valent guère mieux que les miennes, et j'ai pensé qu'il me serait très-commode d'avoir Berthe sous ma main en votre absence.
— Elle vous ennuiera et prendra l'habitude de rester dans la bibliothèque, ce qui nous générait tous les deux.
— Je n'ai pas dit la bibliothèque, Geneviève, mais l'escalier de la terrasse, où il y a de si belles niches et oii elle ne nous généra aucunement. Allons, Berthe, vas-y, mon enfant.
— N'entendez-vous pas votre grand-père ? » cria Mme Geneviève à Berthe qui s'éloignait machinalement vers sa chambre & coucher.
Et, se précipitant vers les tentures, elle les écarta et appela l'enfant d'un geste impérieux. Berthe ne se le fit pas dire deux fois : elle grimpa dans son escalier, et les tentures retomb&rent.
« Drôle d'idée I drdle d'idée 1 grommela Mme Geneviève en levant les épaules ; mais il faut bien lui passer de temps en temps une fantaisie, à ce pauvre Nostradamus. »
Sur ces paroles, elle regagna son appartement pour échanger sa flamboyante toilette contre sa toilette ordinaire. A peine eutelle quitté l'appaitement, que Berthe, apparaissant entre les ten-*
138 MONSIEUR NOSTRADAMOS.
tares, Gt un grand huml qui fit lever les yeux & U. MaurA. bel.
L'enfant et le vieillard échangèrent un sourire; ils se comprenaient : la conquête de l'escalier était Taitc.
Berlhc, que tous les incidents heureux de l'apr^s-midi avaient un peu ranimée, soupa avec beaucoup plus d'appélil que de coutume et répondit avec une politesse inusitée aux petites tracasseries de Unie Drillon. Au moment de s'aJIer coucher, elle porta plusieurs fois sa main au cornet acoustique; mais la présence de Ume Geneviève paralysa ses bonnes intentions. Le soir, tout se passa donc comme à l'ordinaire. M. Nostradamus soupa, lit un léger somme dans son fauteuil, puis se mit i lire le Journal iles savanta. Mme Drillon fit son Inspection, hdta le coucher de Bcrihe, qu'elle ne voulait laisser jamais causer le soir avec son grand-père, et partit pour le théâtre. Mme Boncau acheva ses travaux préparatoires pour le lendemain et ne (arda pas & suivre sa maîtresse. Au bruit de la porte qui se fermait derrière elle, M. Nostradamus ouvrit machinalement les yeux. Il aperçut au fond de l'appartement, se détachant en blanc sur les tentures sombres, Bcrthe, nu-pieds, en bonnet de nuit, en court jupon, qui lui faisait un signe d'appel.
•< Eh bicnl quoi, petite? dcmanda-l^il en se redressant, pour secouer son assoupissement.
— La prière! ditl'enfant ; apportez la lampe, bon papa. »
Il sourit, se leva et s'en alla auprès du ht de Berthe, qui s'y était reblottic.
Il plaça la lampe sur la petite table et prit au hasard un vieux livre placé sur un rayon, à la portée de sa main.
" Je tombe bien, dit-il, voici justement le Pater. »
Et jetant son bonnet au pied du lit, il se signa, voyant Berthe se signer, et commença & voix haute la prière incomparable, qui est comme un abrégé de tout ce que la créature peut solliciter de son créateur.
Le Pater était suivi de la très-belle paraphrase écrite parsainte Thérèse. Le vieillard se laissa aller à sa distraction habituelle, et, emporté par le charme du style et la beauté des pensées, il la lut tout entière.
Arrivé à la dernière ligne, il baissa les yeux sur le Ht de Berthe : elle dormait profondément, les mains encore <oiates. Ib
BOurit, remit le bouquin à sa place, leva la main au-dessus du charmant petit visaj^e, par un geste qui était i la fois une bénédiction et un signe de protection, se recoilTa de son bonnet et retourna dans la bibliothèque, où il attendit, en lisant, l'heure de son propre repos.
NOUTBLLB TIOTOIBB.
Mme Geneviève Drillon, aveuglée par un de ces amours-propres épais qui ne laissent pas filtrer la plus légère lueur de raison ni de vérité, s'était bien gardée de soupçonner que Bertlie fût pour quelque chose dans l'aimable invitation d'Elisabeth. Cependant il ne fallut pas moins de trois semaines de lutte pour l'amener à envisager la possibilité d'emmener l'enfant à Versailles.
Sitôt que la question du départ lî'agitait, elle mettait en avant quelque nouveau prétexte de laisser Berlhe à la maison ; mais Elisabeth, non mcJns ingénieuse, en imaginait sur-le-champ un autre afin de remettre le voyage. Un jour, on convint du jeudi suivant ; mais Mme de GuerviUe ayant dit : « Voilà une nouvelle qui va ravir Berthe.
— Oh ! Berthe ne sera pas libre jeudi, c'est le jour de sa leçon d'écriture, avait déclaré Mme Geneviève en se pinçant le nez. Je paye cette dame trop cher pour la faire venir inutilement.
— Jeudi, c'est aussi mon jour du Louvre, maman, avait riposté Elisabeth ; donc jeudi est, de toutes les façons, impossible. »
La semaine suivante, la même scène recommença. « Je veux bien que ce soit pour demain, accorda Mme Geneviève ; mais Berthe ne sera pas de la partie ; elle a des points
142 MONSIEUR NOSTRADAMOS.
blancs dans la gorgt, il vaut mieux qu'elle garde la m^son quelques jours.
— Mats j'ai aussi un peu de névralgie, dit négligemment Elisabeth, attendons la semaine prochaine. •>
Et la semaine suivante :
<■ Voyons, Élisal>eth, sera-ce bien décidément pour demain? demanda Mme Geneviève, & l'issue de sa visite du soir.
— Si vous voulez, madame, répondit tranquillement Elisabeth.
— Eh bien I va pour demain, mais sans rémission, cette fois-ci.
— A moins que H. Haurebel ou Berthe ne....
— Berthe ! elle a été horriblement méchante ces jours-ci, et certes je ne lui payerai pas un voyage à Versailles le leudemain du jour oti elle jette, de colère, son poupard à la tête de Bibi.
— Évidemment non ; il faut môme lui présenter ce voy^e comme une récompense de sa sagesse.
— Alors, c'est entendu, nous partons demain.
— Demain,... oui.... cependant je réfléchis que si nous attendions la semaine prochaine, André pourrait nous accompagner, ce qui serait agréable.
— 11 me semble qu'il t'a déjà priée de choisir un mercredi, dit Mme de Guerville, venant en aide à sa fille.
— Positivement ; eh bien ! madame, ce sera pour mercredi en huit.
— Ou pour la semaine des quatre jeudis. Tenez, Elisabeth, votre partie de Versailles devient une vraie farce. Si cela continue, je me déciderai & partir seule. Il faut cependant que j'aille voir ce pauvre Armand, qui m'écrit qu'il dépérit de ne pas sortir.
— Et moi, il faut aussi que je prévienne ma tante de Bangly, si nous allons, oui ou non, manger le dîner qu'elle nous prépare depuis plus d'un mois.
— Une vraie comédie, Elisabeth.
— Eh bien! finissons-en, je ne demande pas mieux. J'écris que mercredi nous irons cinq personnes lui demander à déjeuner & la villa des Saules.
— Cinq.... vous savez que le pauvre Nostradamus n'est pas toujours disposé à quitter ses atlas.
— André montera le chercher. A neuf heures nous serons chez
vous, et & dix heures, au complet ou non, nous prendrons le train de Versailles. Cela vous convient-il ? »
Mme Geneviève fit un signe équivoque d'assentiment, et loiite escarmouche cessa jusqu'au mercredi suivant, jour de la sortie d'André.
Lorsque le jeune homme arriva rue Cassette, Elisabeth te mit immédiatement au courant des projets de la journée et l'avertit qu'elle comptait sur lui pour entraîner le vieillard et rcnfant. Son toD chaleureux fit sourire André.
« Je ne t'ai jamais vue aussi passionnée, dit-il en riant. C'est donc un bijou d'enfant que cette petite?
— C'est une enfant qui souffre, répondit Elisabeth, et, je tê l'avoue, je n'avais jamais approché d'aussi près cette misère qui s'appelle être orpheline. Je vois chez mes pauvres des enfants bien délaissés, bien dépouillés ; mais presque tous ont une mère. Leur misère même les met en contact avec d'autres créatures, les fait sortir de leur mansarde et ils n'ont pas connu d'autre ciiistcnce. Bcrthe ne manque de rien matériellement; mais quelle vie est la sienne ! Au sortir de sa fraîche campagne elle est confmée dans un appartement entre un vieillard sourd et une femme sans justice. Elle se trouve è. la fois prisonnière et exilée. Sa petite physionomie seule révèle l'intensité de sa souffrance et de son ennui. Elle a quelque chose de sombre, d'entêté, de fatigué qui fait mal.
— Mais c'est donc une Barbe-Bleue que cette Mme Drillon? s'écria André. Comment comprendre son prétendu dévouement pour Nostradamus ?
— Geneviève n'a jamais aimé qu'elle-même, dît Mme de Guerville, et vous ne vaincrez pas son égolsme. Cette enfant lui a été imposée et la gêne. Elle l'assujettit violemment & ses propres habitudes et trouve cela tout simple. Il y a U une grande diniculte à tourner. Prendre le parti de l'enfant contre elle, serait la froisser inutilement et la pousser à faire montre d'une autorité plus capricieuse et plus tracassiëre encore. En cette occasion, c'est une twnne œuvre d'améliorer le sort de cette enfant; mais, comme pour toutes les œuvres impersonnelles, il faut agir sans passion, sans impatience. Elisabeth, tu me comprends? Aujourd'hui tu l'emmèneras à Versailles, je l'espère. Étudie-la, questionne-la, et vois de quelle manière nous pouvons jeter un peu
lU MONSIEDH NOSTRADAMUS.
d'agrément dans sa vîo, sans éveiller les susceptibilités jalouses de Geneviève. Par un miracle de la bonté de Dieu, les enfants soutirent inconsciemment, et il suflit d'un rien pour les rendre heureux. Chez les Bangly on ne manquera pas d'être trèsaimable pour Geneviève dont on aimait beaucoup la famille ; elle sera bien disposée, tu saisiras l'occasion, et si tu obtiens une promenade, un exercice quelconque pour ta protégée, ce sera beaucoup. Tu vois qu'elle a accordé l'escalier, le reste viendra peu à peu et nous rendrons le joug supportable.
— Il est temps, dit Elisabeth ; rirrîtation corrode ce petit cœur, et la désobéissance voulue, habituelle, lui enlèvera celte Qeurde délicatesse qui a un si grand charme chez les enfants élevés dans l'ordre et dans la paix.
— L'ordre ! la paix ! répéta André, deux perles rares en ce monde ; et si nous les avons trouvées dans notre berceau, nous en devons rendre gréces. En somme, je prends partàlacroisade contre Mme Geneviève, et je commence par enlever l'enfant de vive force, s'il le faut, pour Versailles. A quelle heure partonsnous?
— Dans dix minutes nous montons chez H. Nostradamus, répondit Elisabeth, et nous gagnerons la gare à pied.
— André, pendant que la sœur revêt ses vêtements de sortie, préparc mon installation auprès de la fenêtre, dit Mme de Guerville, jeveux vous voir passer, et d'ailleurs le temps me permet bien d'abandonner le coin de mon feu. »
André obéit et attendit Elisabeth en causant avec sa mère de SCS derniers travaux et de ses futures espérances.
« Bon succès, mes enfants, dit Mme de Guerville quand Eli* sabcth apparut. Vous direz aux de Bangly qu'un des jours de cet été je ne désespère pas d'aller les voir à. Versailles, o
Sur cette aimable promesse, le frère et la sœur montèrent au cinquième. Mme Boncau les introduisit immédiatement dans la bibliothèque, où ils trouvèrent Nostradamus en habit de ville et Mme Geneviève occupée à placer dans un petit carton vert un flamboyant bonnet garni de rubans roses.
u Enfin ! s'écria-t-elle gaiement, aujourd'hui la partie ne manquera pas. Veuillez vous asseoir un instant, je suis à vous.
— Berlhe est-elle avcrlieî » demanda Elisabeth.
Mme Geneviève mit un doigt sur ses lèvres en regardant M. Maurebel, et, s'approchant de Mlle de Guerville :
«Impossible dcl'emmener, fit-elle avec une feinte compassion; elle devient absolument insupportable, et vous savez que dans cette famille on est !rès-porté à la violence. Elle a lait une telle scène ce matin , que je l'ai condamnée à garder son bonnet de nuit à l'envers toute la journée.
— Qu'elle doit être drô- ,^C
le dosi t dit André qui --*—
avait écouté et avait entendu. Où est-elle que jo la voie 7 »
Et sans tenir compte des signes d'impatience qui échappaient & Mme Geneviève, il s'en alla, le lorgnon sur le nez, fureter par la bibliothèque.
Tout à coup il s'arrêta.
Il venait d'apercevoir l'enfant dans l'embrasure de la fenêtre du couloir.
Collée contre la muraille, elle se cachait la tête sous ses bras croisés.
« Berthe! cria Mme Geneviève, venez ici. »
On n'entendit pas un mouvement. --■.i-r- t,."^-
« Berthel » répéta Mme Elleapparut pouMul devant elle l'enranl.
Geneviève.
Et ce nouvel appel étant demeuré sans réponse, Mme Geneviève, prise d'impatience, s'élança vers le couloir et apparut poussant devant elle l'enfant et aplatissant sur ses cheveux bouclés un bonnet à large coulisse, orné d'une boucle de lacets dont les bouts lui tombaient sur tes yeux.
u Mais ce petit bonnet retourné devient une coiffe normande qui n'est pas laide du touti » s'écria gaiement André.
U. Maurebel se pencha vers Elisabeth.
148 MONSIEUR HOSTRABAMUS.
« Que parie-t-il de bonnet retourner dit-il; je croyais h une indisposition, et non à une punition.
— C'est une punition, répondit Élisd3eth rapidement; éclair^ cissez vite la question et enunenons-la, elle élouiïe faute d'air.
— Qu'a faitBerthe, Geneviève? demanda le vieillard à Mme Geneviève, qui passait brusquement sa grosse main sous les cheveux de l'enfant pour les retrousser.
— J'ai voulu dire ma prière, répondit l'enfant.
— Et laisser mon chat laper votre chocolat pendant ce temps, ajouta Mme Drillon. Qu'est-ce que cette idée de se mettre & genoux au moment même où je commande qu'on déjeune? Je suppose, Elisabeth, que jamais Mme de Guerville ne vous a laissée désobéir?
— Ah ! jamais, répondît Elisabeth ; et voici ce que vous devriez faire, petite Berthe : obéir à votre tante, et ne jamais manquer votre prière. Obéirez-vous?
— Oui, répondit Berthe.
— La question est vidée, il me semble, s'écria gaiement André; emmenons-nous le petit bonnet normand à Versailles?
— Impossible! nous manquerions le train de dix heures cinq.
— Elisabeth, ne peux-tu venir en aide à Mme Drillon? reprit André.
— Je ne demande pas mieux. Permettez que j'habille Berthe pendant que vous achevez vos petits préparatifs, madame.
— Eh I oui, oui, faites vite, » dit M. Maurebel en frappant plusieurs coups retentissants sur le parquet avec la canne qui avait été mise & sa portée.
Elisabeth, comprenant que Mme Geneviève était mise dans l'impossibilité de résister, n'en demanda pas davantage. Elle entraîna Berthe dans le couloir, la déshabilla en un tour de main el la rhabilla de même. L'enfant, confuse, étonnée, se laissait faire. Quand elle reparut, André la complimenta sur l'efTet de son petit chapeau, affirmant qu'il lui faisait oublier la pittoresque coiffure normande. Toutes ces plaisanteries déridèrent quelque peu Mme Geneviève, et elle avait pris son parti de l'opposition qui lui avait été faite, lorsqu'ils arrivèrent à la gare de l'Ouest d'où les habitants de la rive gauche partent pour Versailles.
LA FABTIB BS TBBBAILZ.ZB.
Pendant le court trajet, Berthe a'osa pas remuer : elle avait présente à la pensée sa petite humiliation du bonnet retourné, et André et son uniforme l'éblouissaient.
Elisabeth, en descendant du wagon, lui prit la main : « Pourquoi cette tristesse, Berthe? demanda-t-elle.
— Je pense au bonnet, mademoiselle.
— C'est très-mal. s
Et comme l'enfant l'interrogeait du regard, elle ajouta :
«Oui, c'est très-mal; cela vient de l'égolsme, du penchant qui porte i toujours penser & soi, à s'occuper toujours de soi. »
Berthe comprit, ciu* elle porta en souriant la main à sod front et dit :
« Je veux être gaie et très-contente de n'avoir pas mal à la tèle et d'élre avec vous. »
Au sortir de la gare, il fallut se séparer, momentanément du moins. Elisabeth et son frère se rendaient immédiatement chez leurs parents , M. Haurebel accompagnait Mme Geneviève au lycée.
« T&chez d'obtenir du proviseur qu'Armand vienne dîner avec nous, » dit aimablement Ëlisabetli.
Et elle s'éloigna avec son frère par une de ces belles rues qui
\kS MONSIEUR NOSTRADAMUS.
semblent aboutir & une forêt dont les arbres, l'été, sont bleus de brume.
M. NostredamuB , Mme Oeneviève et BerUie se dirigèrent vers la belle avenue de Saint-Cloud, oti se trouve le lycée. Bertbe, qui s'était llgurée qu'un collège devait toujours représenter une prison, fut agréablement surprise de se trouver au milieu d'un vaste parterre ceint d'alléea plantées, et de ne voir devant elle qu'un petit temple orné de colonnes d'ordre corinthien. Elle fit tout bas ses remarques & M. Nostradamus. Hme Geneviève, saisie tout à coup par je oe sais quelle précipitation nerveuse, ne s'occupait plus d'eux et marchait àgraods pas vers le parloir. En y arrivaat, son agitation prit une intensité qui témoignait d'un certain sentiment d'affection pour celui qu'elle allait voir.
H. Maurebel s'assit paisiblement; Bertbe, perchée sur un barreau de chaise, essaya de lire les noms inscrits sur les tableaux qui ornent tout naturellement les murs des établissements scolaires Quant & Hme Geneviève, elle trottinait de la porte à la fenêtre et de la fenêtre à la porta. Cette dernière s'ouvrit enGn devant un collégien blond, & la figure imberbe et grasse, & la démarche nonchalante.
II sourit en apercevant Mme Geneviève, et, tout en fourrant dans sa poche sa ceinture dont le bout pendait sur sa tunique, il prononça un :
» Bonjour, man Geneviève, » raccourcissant sans doute par une paresse de sa petite enfance la douce appellation de maman qu'il donnait à Hme Drillon.
Hme Geneviève avait couru vers lui. Elle l'embrassa, le secoua, tira sur les lacets qui pendaient ç& et 1&, rabattit ses cheveux indisciplinés tout en lui prodiguant des tendresses de sa façon.
« Gros paresseux l lourdaud chéri I petit bambin I «
A ces exclamations succédèrent les questions :
a Pourquoi ne sors-tu jamais? Pourquoi n'écris-tu jamais? Pourquoi n'as-tu jamais d'exemptions?
— Ma» Geneviève, répondit-il paisiblement, je ne sors jamais parce que je suis toujours en retenue ; je n'écris jamais parce que j'ai toujours des pensums qui dévorent mon temps; je n'ai jamais d'exemptions parce que j'ai toujours de mauvaises notes sur le travail.
— Mon enfant, il est temps de secouer votre apathie, remarqua M. Haurebel ; plus tard, cela pourrait bien être trop tard.
— PapaNostradamus, j'entends cela tous les jours; mais les versions et les thèmes sont mes bétes noires. J'aimerais joliment mieux être comme vous à voir filer les étoiles au bout d'un équatorial et ft mesurer la queue des comètes.
— Avant de s'occuper des comètes, on fait des études préalables bien sérieuses, mon ami.
— Et ce n'est pas une carrière que de chercher toujours de§ étoiles en plein midi, remarqua Mme Geneviève.
— Une carrière, man Geneviève; allez donc voir si H. Le Verrier n'a pas une belle place & l'Observatoire I
— Je ne dis pas ; mais ce ne sera pas toi qui le remplaceras, certainement. Veux-tu toujours entrer dans les chemins de fer?
— Non; il parait qu'on travaille beaucoup là dedans. Savezvous ce que je voudrais être î
— Voyons?
— Propriétaire.
— Mauvais plaisant I on ne devient pas propriétaire au concours.
— On peut le devenir par son travail , remarqua M. Maurebel.
— Toujours le travail 1 » répéta Armand en faisant le gros dos. En ce moment la porte s'ouvrit devant la personne qui avait
été chargée d'aller demander un exeat pour Armand. Le pi'ovi&eur accordait la sortie. Aussitât Armand disparut afin de refaire un peu sa toilette; les autres regagnèrent le jardin; M. Maurebel et Bcrthe entrèrent dans le temple orné d'un portique d'ordre corinthien , pendant que Mme Geneviève gagnait le petit bâtiment de droite qui portait écrit sur le fronton le mot : Économat.
Il était tout près de midi quand ils quittèrent le lycée, et Mme Geneviève leur déclara qu'il fallait prendre leurs jambes & leur cou. Afin d'entratner son vieil ami , qui avait l'habitude de marcher très-lentement, elle lui fit prendre le bras d'Armand et marcha seule & l'avant-garde, agitant son parasol d'un air menaçant lorsque quelqu'un faisait mine d'entraver sa marche.
Un soleil de feu faisait étinceler les pavés de la belle rue qu'ils descendaient.
« Il y a comme trois rues ici, remarqua Berthe qui trotUnail entre l'avant et rarrièr&-garde.
— C'est vrai qu'& Versailles les trottoirs sont larges comme des rues, ajouta Armand.
— Grande ville I grand siècle [ grand roi I murmura le vieillard en s'arr^tant pour jeter un coup d'œil sur le cb&teau dont on apercevait les grilles et ud peu du majestueux proRl.
— Pas de tialte, pas de halte I s'écria Mme Geneviève en revenant vers eux ; vous oubliez qu'il faut que nous soyons & midi sonnant chez Mme de Bangly. Il est très-iaconvenant de faire attendre ses hdtes, surtout quand ils ont un bon chef qui sait tout cuire à point.
— En avoDs-oous pour longtemps encore? demanda Armand, qui était rouge comme un homard cuit.
— C'est à deux pas ; vois-tu cette tourelle et ces minces cheminées blanches? c'est la villa des Saules. J'ai passé bien des aprèsmidi d'été & cette villa avec mon père qui était l'ami intime du vieux Bangly, et nous les recevions tous à notre tour& notre chalet de Sèvres. Papa allait les chercher dans sa voiture. Qui lui eût dit que, vingt ans plus tard, sa fltle se serait grillé les pieds sur ce pavé T Ah 1 !es circonstances nous en font voir de belles ! »
Et elle reprit sa marche en faisant virer le manche de son ombrelle entre ses mains agitées.
Pauvres circonstances !
Nul mot n'est & la fois plus élastique et plus vague.
Que ce soit l'amour-propre, la sensualité, la paresse, l'incapacité d'esprit ou de corps qui vous ait fait descendre d'un ou de plusieurs degrés l'échelle sociale, vous n'avez qu'un mot à la bouche ; les circonstances.
Ce ne sont pas votre caractère, vos incapacités, vos entêtements, vos ambitions, qui ont entraîné votre chute; ce sont les circonstances. Il faut le dire, ce mot fameux n'est pas toujours un vain mot; la circonstance existe, puisque nous ne vivons jamais isolés d'un milieu quelconque, et qu'il n'est pas un nid, si haut ni si bas placé qu'il soit, qui ne se ressente des secousses de la tempête.
Uais cela se voit, se sent, se prouve. Ce sont des circonstances se rattachant au revirement social ou politique, à un événement
privé clairement connu ; ce ne sont pas seulement, — les circonstances.
Le mouvement de rotation de la grande ombrelle jaune doublée de bleu de Mme Geneviève ne s'était pas arrêté, quand elle arriva devant une riante habitation , séparée du chemin par une grille aux fers de lance dorés et précédée d'un jardin anglais entretenu avec soin. Berthe ne put réprimer un mouvement de joie en apercevant de grands saules pleureurs qui formaient une oasis d'ombre au milieu du principal gazon.
Une sorte d'ivresse la saisit; elle demeura volontairement en arrière, uniquement pour pouvoir caresser les buissons, enfoncer ses petits pieds dans l'herbe épaisse des gazons, aspirer le parfum de toutes les fleurs entr'ouvertes.
Elle arriva juste à temps pour assister & ta bienvenue. M. et Sme de Bangly s'étaient avancés sur le perron de pierres blanclies et introduisirent leurs hâtes, avec force amabilités, dans une pièce exquise qui tenait de la serre et du salon. Jeanne de Bangly, eu toilette rose, frisée, poudrée, parfumée, causait et riait avec Elisabeth et André, du fond du fauteuil gris-perle, ob elle avait plongé sa frêle personne.
Les saluts d'arrivée terminés, ÉlisaJbeth lui conduisit Berthe, A laquelle elle Qt l'aumône du sourire assez banal qui relevait ordinairement le coin de ses lèvres roses.
« Quel Age avez-vous, chère petite? demanda-t-elle en jouant avec son éventail.
— Onze ans, mademoiselle, <> répondît Berthe.
Jeanne n'entendit pas sa réponse. Elle s'était levée, et, les yeux fixés sur la grande glace qui lui renvoyait son visage, elle pla^çait k gauche, sur son chignon frisé, la fleur de grenadier qui était A droite. Puis elle expliqua A Elisabeth que, le matin même, il y avait eu une très-longue discussion entre elle et ses parents au sujet de cette fleur ; c'étaient eux qui avaient décidé qu'elle serait placée A droite. Elle soutenait qu'elle faisait mieux A gauche, et André venait de lui donner raison. Elle racontait cela avec une verve et une gentillesse des plus charmantes. Berili3 l'écoutait de toutes ses oreilles et ne comprenait rien A l'air trèsindifférent d'Elisabeth.
Le déjeuner fut des plus gais. M. de Bangly et M. Maurebel parlèrent astronomie; Mme de Bangly et Mme Geneviève exhu-
152 MONSIEUR N0STRADÀMU3.
mirent mille souvenirs de leur jeunesse ; André, Jeailne et Ë;isabetli se lancèrent dans une de ces conversations pétillantes, qu'il Taut 6lre Parisien d'esprit et d'habitudes pour soutenir longtemps ; Armand raconta h Bertbe, qui était sa voisine, ses meilleurs tours d'écolier, ce qui amusa beaucoup la petite fille, qui était peu causeuse et qui avait l'habitude fort distingués de ne jamais parler d'elle.
A l'issue du déjeuner, on alla prendre le café et les liqueurs dans un kiosque perdu dans un bouquet d'arbres; puis on revint dans le salon-serre, et l'on fit de la musique, ce qui ennuya beaucoup Armand et ce qui acheva d'enivrer Bertbe. Cependant, pour plaire à son jeune compagnon, elle consentait volontiers &
Armand racuDia à Uerlhe lea meilleur! U>un d'Acolier.
aller écouter dans un coin ces interminables farces, lorsque Jeanne était au piano. Au premier morceau elle s'était amusée i. regarder voltiger sur les touches d'ivoire ces doigts si légers, d'ivoire aussi. Ccpendont cette musique variée, étourdissante, n'excitait en elle qu'une vague curiosité; mais, sitôt qu'elle entendait sortir du salon des sons mesurés, expressifs, pénétrants, qui semblaient un langage parlé par des anges, toute l'éloquence d'Armand ne pouvait la retenir. Elle accourait, sûre de trouver Elisabeth assise à la place de Jeanne; elle se glissait dans l'étroit espace laissé libre entre le mur et l'instrumcnl, et elle demeurait blottie dans ce coin, émue, attentive, ne regardant plus seulement le mouvement des belles mains de Mlle de Guervillc,
m^a attachant ses yeux sur son visage recueilli. Ëlisabelh ne jouait que de la grande musique, et elle la jouait comme tous les grands artistes, religieusement en quelque sorte. Celait la première fois que l'enfant se trouvait & pareille Tfite : toute k musique qu'elle avait entendue en province ne lui avait jamais donné une idée de celle-là.
Cette magnifique après-midi passa vite, et Berttie emporta de la villa des Saules un souvenir très-pénétrant. Personne n'avait guère fait attention à elle; mais elle avait fait attention à tout le monde, et une flbre de sa jeune &me avait été touchée par je ne sais quelle révélation du beau.
Armand, que rieo n'avait touché du tout, la trouva moins amusante au retour qu'à l'aller, el, la laissant marcher d'un air pensif dans l'ombre d'Elisabeth, il alla s'accrocher au bras de man Geneviève avec la peu idéale intention de lui extorquer le plus d'argent possible. Cependant, au moment de se séparer dr Berthe pour regagner le lycée au bras de Mme Drillon, il eut l'amabilité d'ôter deux fois son képi & son intention, et, aprt^^ s'être éloigné, il revint tout à coup vers elle, et, se penchant & son oreille :
« Savez-vous jouer aux dominos? demanda-t-il.
— Oui, » répondit Berthe.
Il Qt un certain petit clignement d'yeux de satisfaction, qui remplaçait très-souvent le sourire dans sa grasse figure, et rejoignit Mme Geneviève.
Berthe suivit Elisabeth et poussa la familiarité jusqu'à lui prendre le bras, son grand-père étant conduit par André.
Ils arrivèrent ainsi & la gare, et un quart d'heure plus tard ils repartaient pour Paris au complet. De la gare, ils regagnèrent k pied la rue Cassette. André, arrêté par un ami, avait remis &sa sœur le soin de conduire H. Maurebel, qui commençait à donner des signes de fatigue. Berthe marchait lentement devant eux.
« Remarquez-vous sa bonne mine, sa gaieté? dit Elisabeth ait vieillard, lorsqu'ils traversèrent leur cour.
— Oui, répocdit-il; elle s'étiolait, c'est certain.
— Cherchez donc un moyen de la faire quelquefois sortir avec vous, monsieur : ce sera le meilleur des passe-temps pçur son esprit et pour son corps.
lik MONSIEUR NOSTHADAMUS.
— ËliBabelh, Je sors si peu ; cependant je chercherai : la promenade d'aujourd'hui aura peut-ilre adouci Geneviève. Elle est sans cesse dehors, et ce devrait être un plaisir pour elle de promener l'enfant.
— L'enfant ne s'en trouverait peut-être pas mieux. Trouvez le moyen de la faire sortir avec vous. »
Le vieillard lit un signe d'assentiment, et Elisabeth rejoignit Mme Geneviève, qui les attendait sous le vestibule.
« Vraiment, dit cette dernière, voil& une ravissante partie : temps superbe, réception charmante, pas d'anicroche.
— Eh bien, nous pourrons recommencer, n dit Elisabeth aimablement.
Elle Tit un petit signe d'adieu & Berthe, salua M. Maurebel, et, se rapprochant de Mme Geneviève :
« Aujourd'hui j'ai trouvé que la petite Berthe ne manquait vraiment pas de goût pour le dessin, murmura*t-elle, je pour* rais à la rigueur la commencer. Une demi-heure tous les samedis suflirait. Qu'en pensez-vous?
— J'y penserai, répondit évasivement Mme Geneviève; mais ne dites pas un mot de cela k mon vieux Nostradamus, je vous prie. »
Elisabeth répondit par un sourire d'intelligence et disparut sous les portières algériennes. I,es habitants du cinquième Hrent inégalement leur ascension. Berthe, dont les petits pieds avaient repris toute leur élasticité, arriva la première. Elle avait déjà ûté ses gants, son chapeau et son manteau quand H. Maurebel apparut sur le seuil de la bibliothèque.
La petite (ille courut i lui et le regarda avec des yeux singuliers.
« Et maintenant, bon papa, dit-elle, vous allez me dire pourquoi on vous appelle Nostradamus. »
Le vieillard marcha vers son bureau, se laissa tomber dans son grand fauteuil, et, fermant les yeux :
« Tu vois que je n'en puis plus de fatigue, répondit-il en souriant : je te conterai cela demain. »
HOHSIBUB NOBTBA.DA.MU8 B'BXÉOUTB.
Mme Geneviève Drillon posait pour le bon sens pratique ; c'était, & sa manière, une positiviste. Elle avait dédaigné de loger tlaRB sa forte tête ces dogmes mystiques, ces idées surnaturelles qui peuplent l'intelligence des femmes dévotes, et leur donne, avec des désirs chimériques de perfection, des élans de zèle et des efïluves de charité, o Je suis une femme terre à terre, disaitelle avec aiTectatioD, et le menu de mon dîner m'occupe bien plus que la question de l'Église et du Pape. »
Malheureusement elle oubliait absolument de faire participer les autres aux bénéfices de ses doctrines positivistes, et il aurait fallu une dose des plus hautes vertus chrétiennes pour vivre avec elle, sans jamais troubler sou égoïste paix et sans alarmer ses susceptibilités jalouses.
Elisabeth avait beaucoup espéré de ce voyage de Versailles; mais Elisabeth mesurait sa voisine à sou aune et n'était jamais entrée dans les profondeurs d'une semblable personnalité. Mme Geneviève se remémorait ainsi la journée de Versailles i V Temps agréable, excellent déjeuner, Armand bon enfant, les de Bangly très-aimables pour moi ; je recommencerai. »
Elle n'avait pas vu s'épanouir des roses sur les joues p&les do Berthe, elle n'avait pas remarqué la physionomie éclairée de H. Maurcbel, elle ne songeait même pas à l'influence légère,
maU enfin 6 la bonne induence, que cette visite avait pu produire sur l'éLre pour lequel elle se croyait une grande afTeclioo, sur son fils adopUf.
Elle I rien qu'elle, toujours elle, positivement elle!
Donc elle soumit Bertbe au même régime, & la mCme solitude, au même ennui, et toute la diplomatie de Mlle de Guerville au> rait été de nul efTet, si ses révélations n'avaient pas atteint la flbre tendre du cœur du ^and-père.
Après la partie de Versailles, le bon Nostradamus s'était en apparence replongé & corps perdu dans les planètes; mais il demeurait évidemment attentif & ce qui se passait autour de lui. Plusieurs fois, voyant sa commensale paraître en toilette de ville dans la bibliothèque, il lui avait dit sans quasi lever les yeux, de dessus son gros livre :
a 11 fait beau, Geneviève : si vous emmeniez Bertbe?
— Bertbe! que voulez-vous que je fasse de Bertbe? » lui répondait-elle aigrement.
Huit jours passèrent. La petite fille retombait dans son atonie, et le grand-papa s'aperçut un soir que, quelque longue qu'il fit la prière, les yeux légèrement enfiévrés de Bertbe ne se fermaient pas.
11 la regarda attentivement et dit :
n Est-ce que tu n'as pas sommeilî
— Non, i> répondit l'enfant.
Et, après uomomentde silence, elle ajouta en baissant la voix i « Bon papa, avez-vous quelquefois mal à l'estomac? a Il ne put s'empêcher de sourire.
a Rarement, dit-il; la machine s'use, mais tout doucement et sans me faire souffrir.
— Eb bien, moi, répondit l'enfant en plaçant sa main sur sa poitrine, il y a là comme une petite béte qui me pince. »
11 n'en fallait pas davantage pour éveiller la sollicitude du vieillard encore préoccupé des observations d'Ëlisal}eth. H exigea que Bertbe précis&t le point douloureux et il plaça son long doigt glacé sur l'endroit oii pinçait la petite bête invisible. Ce 8oir-l& il quitta l'enfant très-tard et en murmurant entre ses dents, ce qui annonçait une grande préoccupation d'esprit.
Le lendemain, il se leva un peu plus tôt que d'habitude et revêtit ses vêtements de sortie.
» Tiens, liens I dit Mme Geneviève en l'apercevant en paletot, voici du nouveau, il me semble. »
Et elle ajouta :
R Vous n'avez pas employé votre eau chaude : c'est jour de barbe aujourd'hui cependant, s
Le vieillard tendit les deux mains en avant :
« Voyez, dil-il, comme mes mains tremblent; je me blesserais si je me rasais moi-même : je préfère aller trouver le barbier.
— Permettez, ce n'est pas aujourd'hui samedi et je ne compte pas du tout sortir ce malin.
— J'emmènerai Berthe. Il est temps qu'elle me serve & quelque chose. J'ai bon pied, bon œil, il ne me faut que des oreilles supplémentaires. Elle a l'ouïe trës-fîne, et je la dresserai à m'avertir quand j'aurai une voiture sur mes lalons.
— Et ses devoirs, quand les fera-t-elle?
— Tantât. Il n'est pas de vied'enrantoù neseglisseune récréation quelconque. Cette petite promenade en sera une pour elle.
— En effet, aller chez votre barbier sera bien récréatif! ricana Mme Geneviève : c'est une si jolie corvée pour moi tous les samedis, que j'en puis parler mieux que par ouî-dirc.
— Eh bien, comme il vous faudrait la prendre deux fois par semaine, si le tremblement de mes mains augmente, ma bonne amie, il vaut mieux me laisser me façonner un guide.
— Faites à votre tête, comme vous en avez d'ailleurs l'habitude, répondit Mme Geneviève; je vous déclare seulement que, si vous rendez à Berthe ses allures <le vagabondage, le grabuge recommencera entre nous.
— Dieu m'en garde I je vous promets d'y veiller et de ne dépasser aucune mesure. »
Sur celte promesse, Mme Geneviève, qui tenait beaucoup k pénétrer l'enfant de l'idée de sa souveraineté absolue, alla vers le corridor et dit majestueusement :
« Berthe, mettez votre chapeau et vos gants de filoselle : vous allez conduire votre grand-père chez son barbier. »
Berthe, qui, un livre à la main, bAillait en regardant fixement Bibi accroupi devant elle, ne put retenir un tressaillement de joie et s'empressa d'obéir.
Et ils partirent, réprimant un peu leur satisfaction que Mme Geneviève aurait incriminée. En traversant la cour, Berlfae
se délouroa et sourit à une ombre élégante qui se dessinait derrière les épais rideaux du premier étage. Dans la rue, ne se sentant pas d'aise, elle se mit à cabrioler conuDe un jeune faon ; mais, M. Haurebel lui ayant dit sérieusement : ■ Les mes de Paris ne sont pas les chemins de Clisson, et si ma petîte-^e ne garde pas une attitude et une tournure convenables, je ne pourrai plus l'emmener, » elle se rangea docilement & ses cdtés et y mardia paisiblement, les yeux baissés tant qu'il n'y avait pas de rue à traverser en se garant des voitures. En ces moments dlFficiles, Berthe devenait tout attentive et semblait chargée de sauver la vie & son grand-père. Elle marchait l'œil et l'oreille au guet, l'arrêtant, le pressant, se plaçant devant lui comme pour lui faire un rempart de sa frfile personne.
Ils traversèrent le carrefour de la Groix-Rouge et prirent la rue du Four, laide, sombre et tortueuse comme toutes les rues du vieux Paris. A l'encoignure de la rue des Ciseaux se voyait un étroit perron appliqué contre trois arcades de bois peint en vert, surmontées d'une haute enseigne qui portait en lettres rouges le nom d'Agénor Frisard. Ce nom se répétait sur le store de l'arcade du milieu suivi des mois : Professeur d'hygiène capillaire. Autour de la devanture s'enguirlandait une sorte de ruban jaune portant une kyrielle de mots bizarres qui faisaient sourire les passants. Sur le dernier degré, qui formait une sorte de plate-forme, était nonchalamment appuyé un homme à la taille efflanquée, k la ligure amaigrie, aux yeux enfoncés et fiévreux. En cpcrcevant M. Maurebel, il poussa l'arcade du milieu qui formait la porte d'entrée :
>< Eh! bonjour, monsieur, dit-il en décrivant un salut plein de prétention ; vous modiliez vos habitudes, il me semble.
— Un peu, mon bon Frisard. C'est que j'ai changé de guide, comme vous voyez. Avez-vous des pratiques en ce momentî
— Personne.
— Tant mieux. »
Le vieillard, en disant ces paroles, avait franchi le seuil de la boutique.
o Reste ici, dit-ii à Berthe, puisqu'il n'y a personne. «
Et il passa dans un petit appartement à cdté.
Berthe s'approcha de la vitrine et s'amusa quelque temps & lire les éllqucttcs iuscrilcs sur les savons, sur les boites et sur
MONSIEUR NÛSTRABAMUS. 15d
les petits flacons; puEs elle regarda la vieille maison qui lui Taisait face et s'amusaàdevîner le facilerébus qui formait l'easeigne.
« Tout en est bon, disait-elle, depuis.... »
Quatre petites pattes dorées continuaient le rébus.
• Jusqu'à.... »
(Jne superbe hure, également dorée, le tenninait.
Tout en s'amusant ainsi, Bertlie entendait la voix stridente d'Agénor, mais ne comprenait pas trop ce qu'il disait. Tout & coup il s'écria :
« L'idée, monsieur, l'idée I Vous aurez beau dire, rien ne pourra étouffer l'idée I »
Effrayée de son accent formidable, elle entr'ouvrit doucement la porte et demeura toute saisie sur le seuil.
îi. Maurebel, la t6te renversée en arrière, présentait au vieil Agénor un visage et un cou couverts de neige, et celui-ci faisait le geste d'en approcher une lame brillante qu'il tenait & la main.
« Ahl grand-papa, prenez garde I » s'écria l'enfant.
H. Haurebel sourit dans sa mousse.
« Sois tranquille, dit-il, Agénor parie fori, mais rase trës-doucement.
— Mademoiselle, dit le perruquier, ne craignez rien ; ici jamais une goutte de sang n'a coulé que sous la main d'apprentis ignares; sous la mienne, jamais! Voyez plutdt. »
La jeune fille, toute frissonnante, le regarda promener son rasoir sur la vénérable figure de son grand-père. Ce qu'elle éprouvait d'horreur pour cette opération ne peut se dire. Cette lame qui voltigeait, puis cet Agénor qui retroussait le nez de grand-papa, qui lui grattait la gorge, formaient un tableau qui lui paraissait terrible.
A chaque évolution du rasoir, elle levait la main par un petit geste nerveux, comme pour arrêter le bras de l'opérateur.
« Là, tu vois, dit M. Haurebel en se redressant et en s'aspergeunt la figure d'eau fraîche, je n'ai pas l'ombre d'une écorcbure. Ëh bien! tu as l'air tout effrayée? 11 ne faut pas trembler comme cela, autrement je ne pourrai pas t'emmener une autre fois. »
Pour l'arracber à son impression, M. Haurebel lui demanda ce qu'elle voulait acheter.
Agénor Fiisard lui Ot passer avec un grand respect une foule de sacheU bous le nez et choisit de sa main un superbe savon qu'il déclara être le nec ultra de la parfumerie.
En sortant de chez le coiiïeur, M. Maurebel dit & Berthe :
" Si nous allions faire le tour des quais, cela te plairait-tl t
— Tout me platt avec vous, bon papa. >
Surcctle réponse ils gagnèrent la rue Dauphine et s'en allèrent flâner sur les quais. La vue de la Seine ravît Berthe. Quand M. Maurebel, en savant incorrigible, s'immobilisait devant un élalage de bouquiniste, mettait sa canne sous son bras et se
• Mademoiselle, ne creigoei rien. •
livrait & la chasse passionnante du livre rare, Berthe, dressée sur la pointe des pieds, s'amusait extraordinairemcnt à voir l'eau couler.
Il fallut cependant que l'agréable H&nerie prit fin; le vieillard et l'enfant retournèrent rue Cassette, oit une autre surprise attendait Berihe.
" Quand nous rentrerons comme cela tous les deux, lui dit M. Maurebel en s'arrélant sur le perron, nous irons souhaiter le bonjour à Mme de Guerville et lui conter nos aventures.
— Quel bonheur I quel bonheur I » s'écria l'enfant qui, précédant son grand-père, s'en alla tirer la sonnette de l'appartement.
Od était toujours assuré de rencontrer Mme de Guervïlle qui ne sortait jamais ; mais ce jour-l& on eut de plus le bontieur de rencontrer Elisabeth, qui, comme toutes les femmes qui ont mis un apostolat actif et sérieux dans leur vie, s'absentait régulièrement et fréquemment. Ces dames s'amusèrent des frayeurs de Berthe devant le rasoir d'Agénor Frisard qu'elles connaissaient. La petite QUe, encouragée, osa parler et rendit fort plaisamment la scène du savon nec ultra.
« Eh! eht je crois que nous avons bien employé notre mutinée, dit le vieillard en remontant à son cinquième; maintenant il s'agit de garder nos impressions pour nous, afin de pouvoir recommencer en toute liberté.
— Nous recommencerons, grand-papa ?
— Tous les mercredis, si tu es sage.
— Je le serai, car toute la semaine je penserai à ce jour-là. » Ne faut-il pas & l'enfant, et même à l'homme, un désir, un but,
une espérance, pour qu'il se maintienne dans l'effort et dans lo travail?
■DMIIVDH ROSTUDUnS.
L'AMATXUB sa DOKINOl.
Quel ne fut pas l'étODoement de Mme Boneau, quand, ua matÎD, elle enteodit tambouriner à la porte de son silencieux cinquième 1 Elle se-munit d'un tisonnier et entrouvrit prudemment la porte. Hais elle fut aussitôt repoussée par la porte même , et un gros collégien s'élança dans le corridor en criant :
a Han Geneviève, monsieur Nostradamus, me voici. > Au son de cette voix grasseyante, Mme Geneviève se précipita hors de sa chambre, et Armand, car c'était lui, la salua jusqu'& terre.
" C'est bien moi, dit-il, j'ai eoQn gagné ma sortie. » Mme Geneviève t'embrassa bien Tort, et dans son contentement l'appela de plus belle gros poupon, gros paresseux, gros Hfi, et Qnalement l'amena devant M. Haurebel, qui n'en pouvait croire ses yeux.
<• C'est bien toi, grand QaneurT dit-il.
— Oui ; est-ce drôle que je ne sois -pas en retenue? J'ai bien manqué d'y être par habitude. Hais je me suis dit qu'il était temps de changer d'air, et me voici. Où est la petite? >>
H. Nostradamus tendit, en souriant, le doigt vers les ten^ tures de tapisserie, qui s'entr'ouvraient sous les mains de Bertbe.
161 MONSIEUR NOSTRADAMDS.
« Bonjour, mademoiselie, dit le gros Armand. Tous m'avez dit l'autre jour de venir vous voir; houpi m'y voilà. »
Et il lit une gambade qui témoignait d'une grande souplesse de muscles et d'un immense contentement d'esprit.
« Veux-tu déjeuner, gros paresseuxT demanda Mme Drillon.
— Je veux bien, man Geneviève; du chocolat s'il vous plaît. »
Ce désir exprimé, il alla se jeter sur un fauteuil et ne s'occupa plus qu'à caresser Bibi, puis à le rouler en manchon, en cravate, et cela jusqu'au déjeuner qu'il alla savourer dans la salle à manger en téte-à-tâte avec Mme Geneviève.
Cette première réfection prise, Armand revint dans la bibliothèque. Il s'amusa quelque temps A faire tourner les sphères et à comparer les baromètres aux thermomètres.
Tout à coup, dans ses pérégrinations nonchalantes, il arriva devant le corridor et aperçut Berthe. Elle écrivait à son bureau improvisé, surveillée par Bibi qui s'était assis sur l'appui de la fenêtre.
<• Vous travaillez aujourd'hui jeudi! s'écria-t-il. C'est fort! »
Et s'avançant tout près d'elle, il ajouta :
« Qu'est-ce que vous faites làT »
— Une copie.
— De combien de pages?
— De dix pages.
— Dix pages! répéta Armand en faisant une horrible grimace. Est-ce un pensum?
— Non, c'est un devoir.
— Eh bien, c'est pis qu'au lycée. »
11 baissa la voix et continua :
«Et moi, qui croyais que vous joueriez avec moi toute la journée! C'est pour ça que je suis sorti. Je m'ennuie rudement les jours de sortie chez papa Nostradamus, et, ma foi, j'aimais autant rester au lycée, où il y a toujours quelque camarade de disponible. Savez-vous jouer aux dominos?
— Un peu.
— Là, c'est mon jeu favori à moi, et au lycée on n'y joue que les jours de grande pluie. Tenez, j'ai ma boite dans ma poche. Faisons une petite pariie.
— El ma copie? >
11 fit une gambade.
Armand fit rapidement glisser son doigt sur ses lèvres par un geste de collé^en pur sang.
<■ Psstt pour la copie ! dit-il ; j'ai au lycée un tiroir appelé tes oubliettes : j'y jette tous les devoirs que je ne veux pas faire. ■>
Berthe Qt un petit mouvement de tète désapprobateur.
a Vous voulez donc être ignorant? dit-elle.
— Je veux.... je veux m'amuser. Aujourd'hui, puisque je sors, vous devez avoir congé. Attendez, je vais jouer un tour de ma façon & man Geneviève. »
Il prit une ficelle dans cette poche gonflée qui recelait mille choses précieuses, et, avant que Berthe pût s'opposer k son projet, il avait roulé la page de copie et l'avait attachée sur le dos de Bibi, qui, sous ce manteau d'un nouveau genre, se mit à marcher, puis & courir, puis & bondir avec fureur.
Mme' Geneviève, attirée parles éclats de rire d'Armand et les miaulements du chat, accourut.
En apercevant Bibi se frottant le dos avec rage contre les ivres de la bibliothèque pour se délivrer de sa housse, elle leva le doigt par un geste de menace.
« Ahl petit drâle, dit-elle, c'est toi qui as imaginé cette diablerie.
— Oui, man Geneviève. Bibi flnît la copie à sa [manière. C'est très-drdle, n'est-ce pas?
— Attrape-le, commanda Mme Geneviève, et ne recommence plus de pareils tours, ou je te fais reconduire sur-le-champ au lycée. »
Armand se précipita & quatre pattes et rampa vers le chat; mais celui-ci lui échappa et continua à le fuir. Sa prunelle verte lançait, en le regardant, de véritables éclairs. Par un singulier caprice, l'animal ne se laissa pas approcher davantage par sa maîtresse. Il fallut que Berthe se mél&t de la chasse qui amusait extraordinairement Armand et H. Maurebel. Elle parvint à rejoindre Bibi et & le dépouiller de sa selle de papier, qui, grAce & ses bonds désordonnés, commençait & tomber en lambeaux.
" Allez & vos devoirs, Berthe I » commanda Mme Geneviève.
Et comme elle avait besoin de jeter sur quelqu'un son secret agacement, elle ajouta :
•c Sans vous, tout ceci ne serait pas arrivé.
— Elle n'a donc pas de jeudi ni dejourde sortie?» dit Armand avec son imperturbable aplomb.
Mme Geneviève, pour toute réponse, montra le couloir dn doigt et Berthe s'y enfonça docilement. Elle était à peine installée è. son bureau qu'elle entendit la voix trônante d'Armand.
" La belle avancel dit-il : je voulais vous débarrasser de votre devoir et voilà que vous êtes obligée de le recommencer. Han Geneviève est bien grinçante aujourd'hui! s
Il se pencha sur la page et ajouta :
a EslM;e que ça n'irait pas plus vite si je dictaisT
— Oh! beaucoup, » répondit Berthe.
Armand dissimula derrière son képi un efTroyable bâillement, et, se mettant à cheval sur une chaise :
«Donnez, diUil d'un air soporifique, je vais dicter; mais faites marcher votre plume A la vapeur, s'il vous plalt, afin que nous ayons le temps de faire une partie avant dîner. »
Celte condition posée, il prit le livre, se fit indiquer l'endroit et commença de dicter.
(irice à re secours, le devoir fut fini très-vite, et Armand, fermant bruyamment le livre, le jeta en l'air, puis sur la table, et, prenant sa bolle, fit glisser le couvercle avec son plus fort clignement d'oeil de satisfaclion.
Le second déjeuner vint interrompre la partie des deux enfants qui arrivèrent ensemble et le plus gaiement du monde dans la salie à manger. Berthe comparait, non sans désavantage, Armand à Ludovic de Hautefeuille ; mais, pendant ce dîner, il baissa légèrement dans son esprit. II montra que la paresse et la gourmandise vont souvent de compagnie, et d'ailleurs Mme Geneviève semblait s'attacher & développer ce dernier défaut. Elle ne songeait pas A regarder si Bertlie mangeait ou non ; mais elle céda à tous les caprices d'Armand : ils ne parlèrent que des mets qui paraissaient devant eux et auxquels ils faisaient subir un examen vraiment comique.
Je ne veux pas de cela, disait Armand, étalant sans vergogne sa gourmandise; mais je mangerai trois fois de ceci. »
Et Mme Geneviève riatt et lui tapait sur l'épaule en disant :
« Tu es bien le lîls de ton père I »
Le déjeuner fini, Mme Geneviève proposa une promenade A
Armand; mais celui-ci, plongé dans un vieux fauteuil, ne semblait écouter que-d'une oreille.
« Veux-tu venir aux Tuileries, Armand?
— C'est trop loin.
— Au Musée d'artillerie?
— Je D'aime pas les armures, ni les canons.
— H faudra bien que tu fasses une visite i^ ton oncle Marc.
— Mon oncle Marc me croit en retenue.
— Et moi, je tiens à lui dire qu'il se trompe.
— Allez le lui dire, man Geneviève.
— Comment! tu ne bougeras pas de ce fauteuil?
— J'y suis trÈs-bien.
— Tu ne sortiras pas de l'après-midi?
— J'irai sur la terrasse.
— Gros paresseux, gros paresseux I
— Maman, voulez-vous faire une partie de dominos?
— Tu es assommant avec tes dominos. J'ai pour habitude de sortir toutes les après-midi ou h peu près, et je ne changerai pas mes habitudes en ton honneur. Viens pIutAt avec moi faire quelques visites. »
Armand, pour se dispenser de répondre, ferma les yeux.
« Monsieur Maurebel, voyez, reprit Mme Geneviève en riant, Armand fait sa sieste après dîner, absolument comme un homme de cinquante ans ; c'est vraiment drâle. »
Sur cette réflexion elle s'en alla, laissant à Armand toute liberté d'employer son temps comme bon lui semblerait. Du moment que son gros paresseux n'avait pas ses goûts, il devait renoncer à sa présence, faire ce qui plaisait aux autres n'étant jamais entré dans son positivisme.
La sieste d'Annand ne fut pas longue. A peine la porte du corridor se fut-elle refermée derrière Mme Geneviève, qu'il se réveilla subitement.
« Berthel où est Bertheî» dit-il en frappant un grand coup sur la poche recelant la boite de dominos qui s'entre-choquèrent joyeusement.
Berthe l'entendît et entr'ouvrit les tentures.
«Tiens, tiens I s'écria-t-il, d'où sors-tu comme cela? >•
Il s'élança vers l'escalier, et, voyant les niches remplies d'objets & l'usage de la petite fille, il trouva son idée très-ingénieuse
et proposa sur-le-cbamp une partie qui fut acceptée. Berlhe s'assit dans sa niche, lui sur le degré correspondant, un atlas forma entre eux une table à peu près solide, et H. Haurebel n'entendit plus que les appellations du jeu : trois-cinq, double blaoc, six-un.
Dans le courant de l'après^nidi ils varièrent leurs plaisirs, en allant jouer sur la terrasse. Elle était occupée par des ouvriers mandés par M. Haurebel pour installer son télescope. Le vieux savant se passionnait en ce moment pour une étoile de première grandeur et il désirait ne pas attendre ses séances & l'Observatoire pour l'entrevoir.
L'idée de venir, le soir, examiner le firmament quand il se constellerait d'étoiles plut beaucoup & Berthe. Malheureusement, elle reconnut qu'elle ne pouvait atteindre é l'ouverture du télescope. Elle demanda tout bas à son grand-përe s'il n'en aurait pas un petit & son usage. Cette demande amusa le vieillard; et comme elle entrait dans son ordre habitue] d'idées, il essaya de satisfaire le caprice de l'enfant. Auprès du majestueux télescope, il fit installer une lunette dont le support fut ajusté à la taille de Berthe. Armand, qui riait aux éclats de l'air grave de la petite fille, déclara que rien n'était plus comique que de voir les deux astronomes l'œil collé sur ces instruments braqués contre le ciel. Il fallut que Berthe se coiOït d'un bonnet pointu en papier qu'il fabriqua sur-le-champ et sous lequel il déclara qu'elle avait la figure la plus astronoinique qu'on pût imaginer.
Quand Mme Geneviève rentra, elle trouva tout le monde de la plus riante humeur. Armand tutoyait Berthe, qui se contentait encore de l'appeler par son nom.
Le dincr fut des plus gais. Au moment de repartir pour la gare Montparnasse, sous la conduite de Mme Geneviève, Armand s'approcha de Berthe et lui dit ;
« Tiens, voilà mes dominos, j'ai une autre boite au lycée, et c'est celle-ci qui me fait mériter des pensums, parce que je joue aux heures défendues. Donc, j'aime mieux te la donner : je la retrouverai à la première sortie, sije la gagne.
— Vous la gagnerez, Armand, car vous travaillerez, n'est-ce pas?
— Un peu, juste ce qu'il faudra, je te le promets. »
II partit là-dessus, et Berthe s'en alla causer avec son grandpère.
Elle avait un air content qui ne lui était pas habituel. Certes, Armand laissait beaucoup à désirer; mais il possédait encore un charme à part qu'elle sentait sans le définir : il avait de la franchise, de la gaieté, de h lyonté; en un mot, c'était encore □□ enfant.
où LB8 MTSTdBianX HABITANTS OU OIMOTTIBUn PONT LBUR APPABITIOM.
Ainsi que l'avait dit Mme de Guerville à Elisabeth, Berllic prenait tout doucement sa place dans l'intérieur de H. Noslradamus,et ces dames se flattaient d'entrevoir le moment où, supportée par Mme Geneviève, lui devenant même agréable par l'habitude, elle sortirait tout à fait de celte vie oppressée qui l'étiolait d'autant plus que sa nature était plus délicate et plus aimante. H. Maurebel et les dames de Guerville entretenaient de tout leur pouvoir la bonne harmonie, et tâchaient de concilier les exigences de Mme Drillon avec cette pauvre petite existence d'enfant qui avait aussi les siennes et d'une tout autre nature.
Mais c'était une œuvre de haute patience et qui ne reposait encore sur aucune base solide. Il fallait avancer avec précaution, atout petits pas; la plus légère imprudence faisait perdre le terrain gagné. Au premier soupçon de la protection accordée à Berthe, Mme Geneviève, retombant dans une pleine crise d'é~ goisme, prenait tout & coup l'offensive, imaginait les mesures les plus arbitraires, faisait litière de toutes les petites concessions accordées, retirait les permissions et diminuait la dose d'air respirable.
Trois choses avaient été réellement conquises cependant : la liberté de travailler et de jouer dans l'escalier ; le droit de jouir
d'une journée entière de congé à chacune des sorlies d'Armand qui sortait régulièrement; le suprême bonheur de voir Mme de Guerville et Elisabeth le jour où l'on Tisitait le pittoresque Agénor. Ce jour-là on prenait des nouvelles de Mme de Goerville, et cette petite visite, demeurée un secret pour Mme Geneviève, était pour Bertbe la plus intime de ses joies.
Hais, au fond, l'hostilité n'était pas vaincue et Berthe devenait résistante. Le jour où Elisabeth lui avait donné quelques conseils d'abnégation, elle se montrait aimable, docile, sincère; mais, au contact des rudesses et des injustices de Mme Geneviève, ces semences de vertu se déracinaient d'elles-mêmes, et, insoumise et révoltée, elle retournait h la lutte.
Il ne fallut qu'une circonstance des plus vulgaires pour briser la concorde apparente et replacer les adversaires sur le champ de bataille.
L'été s'était prolongé celte annëe-l& beaucoup plus que d'habitude; mais quand l'automne apparut, il s'annonça excessivement pluvieux. Une humidité désagréable précéda le déluge. Chez M. Nostradamus, les plafonds suintaient, les vieux meubles, les vieux livres et les vieilles murailles sentaient le moisi, et, dans le corridor de la pauvre Berthe, une multitude d'êtres, & la fois bruyants et invisibles, semblèrent faire invasion. Le soir même où l'humidité s'infiltrait jusque dans les pierres, la petite Qlle fut effrayée par les bruits les plus étranges. Ordinairement, aussitôt la prière faite, grand-papa soufflait la bougie et Berthe s'endormait; mais comment s'endormir désormais? A peine toute lumière étailr«lle éteinte, qu'une sorte de petit galop, se répercutant & l'infini, se faisait entendre derrière les boiseries, où toutes les souris et tous les rats de la maison semblaient s'être donné rendez-vous. C'étaient les ébats les plus foUtres : courses précipitées, dégringolades sans fin, cris perçants, rongements sinistres.
Berthe, la tête cachée sous ses couvertures, tremblait de tous ses membres et appelait en gémissant grand-papa, qui ne l'entendait pas. Ce fut en vain qu'elle essaya de se familiariser avec ces bruits nocturnes, le sommeil la fuyait une partie de la nuit, elle ne dormait plus que d'un sommeil fiévreux et se réveillait en sursaut, au moindre bruit de la dent des rongeurs sur le bois.
Elle souffrait trop pour ne pas confier ses terreurs à grandpapa, qui en parla immédiatement à Mme Geneviève. Celle-ci ne fit qu'en rire et déclara qu'elle ne s'occuperait jamais de semblables niaiseries. Ce fut en vain que l'enrant la conjura de \ enîr écouter elle-même le tapage effrayant des rats : elle lui ordonna de ne plus l'ennuyer de ses poltronneries.
Le jour de sa sortie ordinaire avec son grand-père, Berlhe pleura tant chez Agénor Frisard, que le vieillard rentra tout perplexe chez les dames de Guerville.
Elisabeth hit frappée du changement de la petite fille, et, avant même qu'on eût ouvert la bouche sur ses nouvelles tribulations, elle avait dit :
«Bertbe a donc été malade? »
Ces dames ne rirent point de la confidence de l'enfànt. Elles comprenaient ce que devait souffrir son organisation nerveuse. Évidemment le corridor n'était plus habitable; mais on ne pouvait espérer la faire changer d'appartement, étant données les idées de Mme Geneviève. Cependant il fut convenu que M. Haurebel essayerait d'obtenir que la couchette de l'enfant serait placée, au moins pendant la saison humide, dans le grand cabinet de toilette contigu à la chambre de Mme Drillon. La compassion qu'on lui témoigna releva un peu le moral de Berihc , et, dans l'espérance de quitter son terrible corridor, elle remonta au cinquième et attendit patiemment le résultat de la proposition que M. Maurebel s'était engagé à faire le jour même.
Aux premiers mois qu'il prononça, Mme Geneviève jeta les hauts cris. Elle aurait en vain cherché & deviner ce qu'il lui demandait I&, elle n'aurait jamais supposé pareille aberration. Elle était déjà bien assez fatiguée de cette enfant. Allait-on la lui imposer jusque dans sa chambre & coucher, et cela pour quelques malheureux rats et quelques pauvres souris que la vue seule de Bibi mettrait en fuite7
H. Maurebel ne put revenir sur ce sujet, il était catégoriquement mis h l'écart.
Plusieurs jours passèrent, et le martyre de Berihe continuait. Cependant elle avait, malgré la défense formelle de Mme Geneviève, conduit Bibi dans son corridor, elle l'avait même couché au pied de son lit ; elle avait obtenu que grand-papa ne la quitterait que lorsqu'elle serait endormie; elle avait poussé l'au-
dacc, toujours malgré la défense de Mme Geneviève, jusqu'à dérober une botte d'allumettea chimiques arm de pouvoir allumer sa bougie, dont la lueur mettait momentanément les rongeurs en fuite et les réduisait au silence.
Tout cela n'empêchait ni les angoisses, ni les palpitations, ni les cauchemars.
Une nuit, la pauvre petite fut éveillée par une de ces dégringolades qui l'elTrayaicnt plus que tout le reste. Elle se souleva, saisit une allumette, la fit ëtinceler et regarda avec effroi autour d'elle. A la lueur phosphorescente, qu'aperçut-elle? Un superbe rat noir, qui lui parut gigantesque, faisait de la gymnastique sur
Elle le vil bondir sui
son rideau. L'épouvante glaça d'abord le sang de la pauvre enfant dans ses veines. Elle suivit les mouvements de l'animal d'un regard dilaté par Tliorreur, et, quand elle le vit bondir sur ses couvertures, saisie d'une peur irraisonnée, elle se précipita hors de son petit lit, prit ses vêtements 4 brassée et courut se réfugier dans l'alcôve de M. Maurebel.
Il dormait très-paisiblement. L'enfant, bien résolue & no plus retourner dans le corridor, alluma sa bougie, et, s'enveloppant tant bien que mal de tous ses vêlements, s'assit, grelottante, dans un fauteuil triis-bas, placé au pied du lit.
Le lendemain, quand le vieillard ouvrit les yeux, il aperçut la
pauvre petite, toute p&le, toute frissonnante, mais profondément «Qdormie. IL sonna, Mme Bo&eau accourut, et, au cri qu'elle poussa, Mme Geneviève se présenta en coiffe de nuit et en peignoir de flanelle.
s Elle a l'air d'une morte! s'écria Mme Boneau, émue de compassion ; que lui eat^il arrivé?
— Berthe! >> cria Mme Geneviève.
Un tremblement convulsif saisit la petite QUe, elle agita ses deux petits pieds dus.
« Le rat, le rati bégaya-t-elle, il mange.... mes pieds.... mon <cil.... grand-papa.... le rat.... le rat.... »
Elle n'en dit pas davantage. Mme Geneviève l'avait assez brusquement secouée et elle avait ouvert les yeux.
<t Que t'estril donc arrivé, ma petite fille? » demanda tendrement H. Maurebel.
L'enfant regarda avec un certain égarement autour d'elle, puis, se souvenant tout à. coup, se mit & pleurer convulsivement, en racontant les épisodes de la nuit.
> Madame Boneau, faites un grand feu dans la bibliothèque et allez l'habiller, » commanda M. Maurebel.
Et arrêtant sur Mme Geneviève ce regard ferme, profond, qu'elle qualifiait d'astronomique, il ajouta :
« Ces émotions répétées tuent cette enfant, le corridor devient impossible. Faites-lui un coin quelque pari, Geneviève. Il ne sera pas dit que j'aurai deux grands salons inutiles et que ma petitefille restera livrée i de semblables souffrances. »
Mme Geneviève ne répondit rien; elle était prise à l'imprévu et deviniùt que la situation se tendait. La journée se passa en projets. Au fond, elle avait la secrète intention de calmer Beribc et de l'amener & retourner A son corridor; mais cette fois tous ses efforis échouèrent.
a Madame, je n'irai plus là, dit l'enfant résolument, j'aime mieux coucher dans l'escalier.
— Geneviève, vous étes-vous arrêtée à quelque chose? » demandât sans cesse M. Maurebel.
Et sitôt qu'elle ouvrait la bouche pour essayer de prouver que l'incident de la nuit ne se renouvellerait pas, il lui imposait silence d'un geste plein d'autorité et la foudroyait de son regard astronomique.
MOnanoR DMTRiDAiics. 13
178 MONSIEUR M08TRADA.MUS.
A l'heure da souper, rieo o'était fait encore, et, comme dernière tentative, Mme Geneviève émit la sublime idée d'aller surveiller elle-même le coucher de renfont. Hais M. Maurebel déclara nettement que ce palliatifn'enétaitpas un, que sa présence n'effaroucherait pas les rongeurs, qu'il fallait sur-Ifr-champ songer k autre chose, ou qu'il ferait lui-même transporter la couchette de Bertbe dans le salon.
Enfin, & neuf heures sonnant, elle se décida à donner ses ordres A Mme Boneau et elle conduisit Berthe dans le vaste cabinet de toilette contigu & sa chambre et dont il n'était séparé que par une portière. Là, dans une sorte de fond obscur, était placée ta couchette, et le visage crispé de l'enfant se détendît, quand sa petite main toucha le papier satiné bien collé sur le mur, qui remplaçait la boiserie vermoulue derrière laquelle les rongeurs avaient établi leur gymnase.
Naturellement Mme Geneviève multiplia les recommandations.
Il N'allez pas vous amuser & ronfler, oe touchez pas au papier, ne piétinez pas sur la descente de lit, ne vous avisez pas de m'appeler pendant la nuit. >
Berlhe répondit & chaque injoaction par une inclination de télé bien soumise, et sa voisine regagna sa chambre h coucher en murmurant :
B C'est gênant, humblement gênant; mais, comme je l'ai dit taotdt & Elisabeth, je m'y ferai peut-itre, et plus tard elle me sera utile & son tour. «