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Le lendemain, tous les visages du ciaquiëme portaient un masque de maussaderie; Berthe avait troublé le repos de Mme Geneviève et celle-ci déversait sa contrariété autour d'elle. Le remède venait trop tard. La pauvre petite, laissée trop longtemps à ses terreurs noctumes et ressentant, même au milieu de soD sommeil, je ne sais quel malaise du voisinage terrible qui lui était imposé, ne se guérit pas de ses frayeurs nerveuses.... Le jour elle paraissait calme et le &oir elle s'endormait paisiblement; mais, après ce premier sommeil, qui est de plomb chez les enfants et les geos bien portants, l'agitation nerveuse se manifestait par d'afFreux cauchemars. Alors, tout en dormant, elle gémissait, elle pleurait, elle criait, elle se levait même parfois, en proie à de véritables accès de somnambulisme.
La première nuit, Mme Geneviève lui parla de son lit pour la rassurer, puis pour la réveiller ; la seconde nuit, elle se leva dans UD accès d'irritatioD et vint la secouer rudement ; la troisième nuit, elle se dit :
« Cette enfant a les rats dans l'imagination; elle n'en a pas fini avec de pareilles scènes; il faut que je m'en débarrasse & n'importe quel prix. »
Par le fuit de ces malheureux cauchemars, le cinquième était devenu le tbé&tre de scènes désagréables et journalières. Mme Ge-
ISO MONSIEUR NOSTRADAMUS.
ncviëve, dont la surexcitation nerveuse atteignait, gr&ce à ses insomnies, sa dixième puissance, monologuait toute la journée et n'ouvrait la bouche que pour lancer des paroles aiguCs comme des flèches ; Bcrthe, triste, efTarouchée, honteuse de ses agitations nocturnes qui lui étaient racontées avec ampIiCcatiOD par son implacahle voisine, se dérobait à tous les regards ; enfin le bon Nostradamus lui-même, entre ces deux visages, l'un irrité, l'autre soum'ant, tombait dans un véritable marasme et remplaçait ses études par de longues et vagues rêveries, qui menaçaient d'afTaiblir pour jamais cette verdeur inteltecluclle, qui donne une étemelle jeunesse aux vieillards.
Le jour oti Elisabeth de Guerville se présenta pour demander le motif qui les privait de toutes visites, elle fut douloureusement surprise de trouver son vieil ami plongé dans son fauteuil, occupé & faire tourner machinalement ses pouces l'un sur l'autre, de voir Bertbe accroupie, toute tressaillante dans sa niche, et d'entrevoir Mme Geneviève voletant d'un appartement A l'autre, le bonnet de travers et la physionomie outrée.
Ce fut elle qui mit Elisabeth au courant de leurs nouveaux ennuis, et elle termina son discours par une déclaration catégorique. Bcrthe était somnambule, c'est-à-dire demandait une surveillance de nuit comme de jour; elle ne pouvait songer à garder une pareille enfant. Le jour même une pension avait été choisie, elle y entrait le lendemain ; elle y serait entrée le soir même si ce n'avait été la sortie d'Armand qui s'ennuyait sans Bcrthe.
Au seul mot de pension, Elisabeth tressaillit. Elle avait trop d'expérience pour ne pas redouter l'immixtion de Mme Geneviève dans une aussi délicate affaire. Que de fois n'avait-elle pas vu des parents traiter cette question capitale avec une légèreté eflt'ayanle ! Lorsqu'il s'agit de placer un enfant dans un établissement scolaire, tout te monde s'cnquiert si les conditions de la vie matérielle y sont bonnes ; on cherche & connaître le menu des dîners, l'étendue des cours de récréation, la somme d'air des dortoirs, et on n'a pas tort. Hais qui songe à s'enquérir du véritable esprit qui y règiic? qui pénètre Jusqu'au fond pour s'assurer qu'une intelligence élevée et une volonté inflexible président réellement & ce petit empire ? qui demande autant de morale que de latin, autant d'autorité que de grammaire, autant de Jugement que de réti ?
DigilizedbyGcXlgle
La maison palernelle a ses préservatifs, on pourrait dire ses grdccs de préservation j mais le lycée ou la pension forme ud terrain neutre oli se développe forcément la liberté naissante. Sous ce toit étranger, l'enfant fait, bon gré mal gré, ses premiers pas indépendants, engage ses premières responsabilités, noue ses premières amitiés et ses premières relations. IJ faut une énergie admirable pour se débarrasser de l'influence scolaire lorsqu'elle a été mauvaise.
a Connaissez-vous & fond la pension que vous avez choisie pour Berthe, madame ? demanda Elisabeth.
— Je ne la connais pas du tout. D'où connaltrais-je des pensions î Je prends celle qui me convient comme prix : on y est bien, pas délicatement; mais ceci tient au prix de la pension, qui est raisonnable. Je n'ai qu'une peur, c'est que les farces somnambulesques de cette malbeureuse petite ne la fassent renvoyer au plus vite. »
Elisabeth perçut un sanglot qui échappait à la malheureuse petite, que l'idée de la pension désespérait évidemment. Elle jeta un coup d'œil vers H. Haurebcl, son allié ordinaire lorsqu'il fallait combattre contre Mme Geneviève; mais elle comprit qu'il était trop affaissé pour prendre aucune part active à la lutte du moment.
1 Madame, dit-elle en rapprochant sa chaise de celle de Mme Drillon, s'il ne s'agit que de trouver une chambre à Berthe, laissez-moi vous reproposer la petite chambre dont je vous ni plusieurs fois parlé. Elle aurait la peine de descendre et de remonter matin et soir, c'est vrai; mais je m'engage à la faire conduire et chercher.
— Trop d'embarras, tropd'embarrasl
— Venez voir, je vous prie; descendez avec moi, c'est l'afTairo de cinq minutes, e
Elisabeth s'était levée, Mme Geneviève l'imita machinalement et la suivit de mauvaise gr&ce. Elles descendirent et pénétrèrent dans le corridor qui desservait tous les appartements du premier.
« Ici, dit Elisabeth en montrant une petite porte du doigt, c'est la chambre de Mëlanie qui communique avec le cabinet do toilette de maman, et voici le petit appartement dont je vous ai parlé, > ^outa-t-elle en ouvrant la porte la plus rapprocliéc d'elle.
183 MONSIEUR NOSTRADAMDS.
Elles enlrtrent dans un trèB-pelil appartement qui serrait évidemment de décharge.
» L'enfant ne serait pas mal ici ; Mélaoie est tout près en cas d'accident.
— Mais ces rideaux, ces livres, ces paquets T
~ Seront mis dans un coin de notre lingerie, qui est vaste.
— Vous avez réponse & tout, Ëlîsatwth; vous êtes trop bonne, vraiment ! »
Mme Geneviève jeta un coup d'ceil circulaire autour de l'appartement.
« Oii donne cette porte ? ■> demanda-trille.
Elisabeth sourit sons embarras.
" Dans ma chambre, répondît-elle ; mais elle est condamnée.
— Comment, condamnée I
— J'ai un meuble en travers. C'est pourquoi je ne puis vous promellre de surveiller Berlhe la nuit.
— Il ne manquerait plus que vous prissiez cette peine I Non, non, non, il n'est pas besoin de se donner tant d'embarras pour une enfant aussi insigniflante. Mon vieux Nostradamus la gé.tait, je l'ai découvert. Il allait lui murmurer des patenôtres le soir, l'endormir. C'est ce qui a tant développé son système nerveux. Mais que je ne vous retienne pas, Elisabeth: il est déjft lard ; je m'élonne qu'Armand ne soit pas venu me relancer ici.
— Il sort bien régulièrement maintenant.
— Très-r<5guUèrcmcnt Je prédisais toujours qu'il finirait par faire aussi bien que tout le monde. Ne venez pas me reconduire, ce n'est vraiment pas la peine.
— Faut^il faire ranger la chambre? demanda Elisabeth.
— Non, ma chère, non. Trop d'embarras, trop d'embarras.
— Aucun pour nous, je vous assure. Du reste, vous avez encore toute une journée pour réfléchir, puisque vous ne la conduisez & sa pension que demain. Je ne veux votre dernière réponse que ce soir. »
Sur celte aimable détermination, Elisabeth ferma la porte derrière Mme Geneviève, qui remonta son escalier d'un air tout songeur.
Armand élait arrivé, ce qui la dérida quelque peu. La présence du lycéen dans l'appartement y ramena l'animation et même la joie. Avec l'insouciance de son Age, il ne remarqua ni
MONSIEUR NOSTRADAMDS. 183
l'air absori>é de M. Nostradamus, ni Tair maladif de Berthe, ni le teint échaufTé de man Geneviève. Il savoura son chocolat avec une parfaite quiétude, joua au manchon avec Bibi, entraîna BerLhe dans une série interminable de parties de dominos, et, en somme, passa la plus agréable journée du monde. Ce ne fut qu'au dinar qu'une allusion au prochain départ de Berthe lui flt dresser l'oreille. 11 prit l'air très-vexé en apprenant qu'elle quittait Paris ; mais l'arrivée d'une grosse tarte aux cerises vint faire diversion à ses regrets.
En prenant congé de Berthe, le soir, il voulut lui laisser sa botte aux dominos.
" J'ai un autre jeu, tu sais, dit-il, et, puisque
tu t'en vas, emporte ce- >.
lui-li. »
Berthe le remercia, '
mais répondit mélancoliquement qu'elle ne >?
jouait aux dominos qu'a- ~ vec lui et qu'elle aimait mieux qu'il le gard&t, ce qu'il flt avec une certaine satisfaction. -^s-:^ Tyj
Mme Geneviève allait '=~" '
ordinairement le recon- ■ a« ""ois prociiaiD, gros ùU. •
duire jusqu'à la gare
Montparnasse; mais ce jour-l& elle l'avertit qu'elle avait les caisses de Berthe à fermer et qu'il s'en irait seul : ce qu'il accepta avec la nonchalante philosophie qui le caractérisait.
En conséquence, elle lui donna le baiser d'adieu dans le corridor, puis sur le palier; en fln de compte, elle ne put s'empêcher de descendre l'escalier avec lui et même de traverser la cour.
Elle l'embrassa une dernière fois sous la porte cocbère ci) disant :
Au mois prochain, gros fiQ.
— Han Geneviève, De comptez pas sur moi le mois prochain, répondit-ii gravement, je serai eo retenue,
— Pourquoi?
— Parce que Berthe ne sera plus là, et qu'au lycée j'aurai des camarades. »
Sur cette naïveté égoïste, il sourit aimablement et passa le seuil de la porte. Mme Drillon traversa la cour en se pinçant le nez. Il n'y a pas d'égofste qui ne soit quelque peu choqué, chez les autres de la claire manifestation de son défaut chéri. Comme elle traversait le large palier du premier étage, les tentures algériennes s^entr'ouvrirent et la gracieuse silhouette d'Elisabeth s'y encadra.
« La chambre est libre, dit-elle, la cage est prête, nous donnez-vous le petit oiseau? »
Mme Geneviève se tourna tout d'une pièce vers Elisabeth, el, d'un air important :
H Je vous remercie, dit-elle; mais j'ai réfléchi, je dois frapper un grand coup et en Qnir tout de suite avec ses simagrées. Elle partira demain pour Neuilly. »
Et elle remonta majestueusement l'escalier, sans entendre le léger soupir que semblaient exhaler les tentures algérieunes en se refermant.
OUI OIT NOir.
Berthe ne partit pas pour la pension, car une fièvre ardente la clouait dans son lit le lendemain matin. En constatant qu'elle était bel et bien incapable de se lever, Mme Geneviève comment par donner tous les signes d'une violente colère ; puis un certain fonds naturel de bonté qui se dégageait, de loin en loin, de dessous les couches épaisses de son égolsme, prit le dessus, et elle ne s'occupa plus que de soigner la petite malade.
Quand Elisabeth de Guerville monta au cinquième, dans la charitable intention de consoler le bon Nostradamus du départ de sa petite-^lle, elle le trouva occupé k placer des compresses d'eau fraîche sur le front brûlant de Berthe. Le médecin, qui était présent, écrivait son ordonnance.
En voyant entrer Mlle de Guerville, il se pencha vers Mme Geneviève debout près de lui :
« Peu de visites, n'est-ce pas? dit-il; cette enfant est agitée, je trouve en elle les symptômes d'une activité cérébrale trop grande,, je commence par exiger un repos absolu.
— Docteur, soyez tranquille, cette visite ne la fatiguera pas; au contraire, et elle n'en aura point d'autre. »
En effet, Berlhe, en apercevant Elisabeth, avait souri, et cette dernière s'étant assise à ses cAtés et lui ayant pris la main, clic ferma les yeux d'un petit air tout reposé.
H. Maurebel et Elisabeth échangèrent quelques paroles & voix basse, puis, d'un commun accord, firent silenœ pour ne pas agiter l'enrant.
« Docteur, ne la trouvez-vous pas plus paisible que lorsque vous êtes entrer demanda M. Haurebel au médecin, lorsque celui-ci vint, son chapeau & la main, jeter un dernier coup d'oeil sur la malade.
— Elle est plus calme, c'est certain ; cela prouve que le Tort mouvement de fièvre de cette nuit peut ne pas avoir de suite. Ce que je trouve chez cette enfant, c'est une tension nerveuse extraordinaire. Il faudrait la délivrer, non-seulement des peurs nocturnes dont vous m'avez parlé, mais même de leur appréhension. Cette appréhension, qu'elle ne peut vaincre, est la véritable cause du désordre actuel. Il serait bon de ta changer d'appartement.
— Si je la faisais transporter en pension aussitôt qu'elle pourra se lever? dit Mme Geneviève.
— J'ai dit de la changer d'appartement, non de milieu : il ne faut pas de secousses.
— Madame, la chambre est toujours & votre disposition, dit l^lisabeth avecempre!<âcmcnt. Mcianîe est dévouée; elle consentirait, je crois, à soigner l'enfant, ce qui vous serait un grand allégement.
— Merci, Élisabetli, l'idée n'est pas mauvaise, et vous êtes bien bonne de penser à diminuer ma fatigue, qui est excessive. Il est évident que je tomberai malade moi-même si cela continue. Ah! quelle charge qu'un enfant I
— Pourrait-elle être transportée d'un élage k l'autre, monsieur? demanda Êlisabclli au médecin.
— Oh ! certainement. Une fois l'accès de fièvre tout à fait tombé, on pourra la lever pour le temps nécessaire au transport.
— Vous le voyez, madame, tout s'accorde & rendre mon projet réalisable. La fercz-vous transporter?
— Pcul-élrc, si elle le veul. C'est une petite tète si volontaire, qu'elle est capable de ne pas vouloir quitter M. Maurebel. »
Elisabeth sentit que Berlhc lui tirait la robe.
« Elle le voudrait sans doute, dit-elle; ce qu'elle redoute, c'est d'éti'c poursuivie par ses caucliemars, et le changement d'appartement peut l'en délivrer.
— Le croyez-vous? c'est une si bizarre eufaDtl »
Sur ces paroles Mme Geneviève reconduisit le docteur, etBerlhe ouvrant les yeux dît :
« Où veutron me conduire?
— Chez moi. »
La petite fille lui jeta ud regard plein de reconnaissance.
a Ah I cela seul me guérirait, dilnelle en se voilant la figure.
— Eh bien, si vous voulez que nous essayions du remède, soyez bien sage, bien douce, bien aimable envers Mme Geneviève, à laquelle vous avez fait passer tant de mauvaises nuits. Me le promellez-vous ?
— Je vous le promets, » répondît l'enTant.
Toute cette journée elle futd'unesoumissîon absolue, se levant, se recouchant, buvant des tisanes, Termant les yeux, suivant les ordres qu'elle recevait.
Elisabeth monta la voir plusieurs fois, et & chacune de ses visites elle recevait une réponse différente de Mme Geneviève.
a C'est vrai, elle est frappée dans cet appartement ; je vous la donnerai certainement, Elisabeth, puisque Mme de Guerviiic veut bien prendre cette corvée. »
Deux heures plus tard :
« Ce n'est point une maladie, ça, ma chère Elisabeth, c'est tout simplement un frisson de fièvre sans importance. Je le disais & mon vieux Nostradamus; c'est luî qui a fait chercher le docteur, il n'a aucune expérience des malades. A quoi bon la faire découcher? elle pourra bien se rendre & la pension demain. >>
Toute la journée se passa dans ces alternatives. Mme Geneviève pressentait qu'entre Êlîsabetli et l'enfant il existait une sympathie qui se fortifierait par llntimité, et cela blessait au vif son âme jalouse. Hais son propre repos était en jeu, et, lorsqu'elle mettait dans le plateau de la balance l'agacement secret de la susceptibilité et le bouleversement de son sommeil, le côté pratique de l'amour-propre l'emportait sur l'autre.
Lorsque Elisabeth se représenta vers six heures du soir, elle n'était point sortie de ses indécisions.
« Tout est prêt, dit aimablement Mlle de Guerville ; maman a exigé que Mélanie plaç&t son lit dans la petite chambrej nous n'attendons plus que votre consentement, madame. »
A celte simple phrase, l'esprit de contradiction de Mme Gene-
viève sembla se réveiller; elle se mil à embrouiller une suite do raisons auxquelles Élisobetti répondait avec une patience admirable.
« Finissons-en, Ëlisabelb, interrompit tout à coup Mme Dril- Ion : je trouve absurde qu'on vous donne cet embarras. Je \iens de déclarer & mon vieux Nostradamus, qui est toqué de votre projet, qu'il me déplaisait de mettre votre dévouement à pareille épreuve. En voilà assez ; je vous remercie beaucoup, beaucoup, je ne.... »
Elle s'arrêta et ajouta précipitamment :
" Au surplus, si vous le vouiez absolument, je ne m'oppose pas & ce que vous preniez cette cbarge. Comment la transporterons-nous? o
En portant par hasard les yeux sur l'enfant témoin de ce dernier débat, Mme Geneviève avait cru voir passer sur son visage les signes avant-coureurs de ces crises nerveuses qui lui donnaient des nuits si pénibles. Berthe, comprenant qu'elle refusait de la laisser descendre chez Mme de Guerville, avait en effet pAli d'apprébension, ses paupières battaient, et ses petites mains amaigries se joignaient fébrilement comme pour une prière.
« A nous deux nous la porterons, n'est-ce pas, mon voisin? dit joyeusement Elisabeth à M. Nostradamus qui entrait.
— Aujourd'hui je n'ai aucun tremblement dans les mains, ditil, je la porterai seul, parfaitement.
— Si vous le laissez faire, il tombera avec elle, voilà tout, et j'aurai deux estropiés au lieu d'un, dit Mme Geneviève en levant les épaules.
— Soyez tranquille, » répondit Elisabeth.
Elle s'approcha du lit, fit lever la petite fille, l'enveloppa de la tête aux pieds dans son grand burnous, et dit & H. Haurebcl :
«Essayez. »
Il la souleva comme une plume et la plaça entre ses bras.
Et ils descendirent ainsi, Elisabeth précédant le vieillard qui descendait lentement, mais d'un pas très-ferme, et Mme Geneviève les regardant par-dessus la balustrade du palier.
Berthe fut déposée sur une jolie couchette toute blanche, et le vieillard, après l'avoir embrassée, rcmonla précipitamment. Il
lit deuendirenl a
s'agissait de calmer au plus tât le sourd mécontentement de Mme Geneviève.
Mme de Guerville se transporta près du lit de la petite fille, et, ne lui reconnaissant aucun symptôme réel de maladie, ordonna qu'on lui servit & dîner. L'enfant, tout en mangeant, compléta ses aveux. Depuis le commencement de ses frayeurs, elle ne mangeait plus, et il y avait plus de douze nuits qu'elle s'empêchait volontairement de dormir jusqu'à minuit. Elle était plutôt épuisée que malade ; mais le remède arrivait à temps. Quelques semaines de plus, et ces terreurs, ces insomnies et ce régime portaient un grave préjudice à sa santé.
Après son léger repos, on la laissa seule avec Mélanie ; et quand Mme Geneviève Ht une courte apparition le soir, entre chien et loup, elle la trouva en compagnie de la femme de chambre, ce qui paarut plutôt l'étonner que lui déplaire.
Lorsqu'elle partit, Berthe ne put retenir un tressaillement de joie ; et comme Mélanie lui disait : « Il faut que j'aille déshabiller Madame, voulez-vous que je laisse la porte du corridor ouverte? » elle répondit :
« Non, non, ici je n'ai peur de rien. «
Hélante disparut, et presque aussitôt Berthe joignit les mains en poussant une exclamation de joie. La porte condamnée qui donnait dans sa chambre s'était entr'ouverte et le regard d'Elisabeth tombait comme un rayon sur son lit.
« Berthe, vous aurez une bonne nuit? dit Mlle de Guerville par l'entre-bâiliure.
— Oui, mademoiselle, oh oui I
— Vous ne crierez pas ?
— Oh non !
— Vous ne vous lèverez pas?
— Oh non !
— A quoi pensiez-vous quand j'ai entr'ouvert la porte ? » Vous regardiez partout d'une manière étrange.
Berthe plaça son petit bras sur son visage :
B J'aurais voulu trouver quelqu'un pour lui dire merci, » répondit-elle naïvement.
Elisabeth, pour toute réponse, allongea le bras, et, levant le doigt vers une statuette blanche représentant le bon Pasteur la tête courbée sous le poids de sa brebis égarée :
u Voilà celui qu'il Taut remercier, dit-elle. Faites votre prière et endormez-vous ; bonne nuit 1 »
La porte condamnée se referma ; le chîfTonnier, qui la barrait en elTct & l'intérieur, glissa sur ses roulettes, et Berthe, ayant le ciel dans le cœur, joignit les mains poar dire sa prière et.... s'endormit profondément.
UN GBAND ÉtAnBHBNT.
« Aux petits des oiseaux Dieu donne la pAlure, » a dil ce suave génie qui s'appelle Racine. Ou peut ajouter que le plus souvent il dispense de même à chaque Ame la p&ture d'amour et de lumière, qui n'est pas moins nécessaire que l'autre. S'il est vrai de dire que le bonheur complet n'est pas de ce monde, il n'est pas moins vrai de reconnaître qu'il n'y a pas de malheur permanent, absolu. D'où qu'il vienne, un rayon se fait jour au milieu des ténèbres et vient ranimer l'existence; c'est une grlce d'en haut, une faveur terrestre, un succès, une guérison, une mélodie, une Beur, un parfum. Nous jouissons de ces menus bonheurs pendant toute la durée de la vie ou jusqu'au moment solennel où Dieu lui-même devient, pour certains êtres privilégiés, l'unique et suprême aliment. Dégagés par de providentielles amertumes de tout le créé, c'est-à-dire du faillible, de l'imparfait, de l'éphémère, ceux-là cherchent d'autres joies. Leur élan vigoureux les entraîne jusqu'au divin, leur cœur très-pur ne demande d'amour qu'à la source même de l'amour, et leur intelligence très-éclairée ne demande de lumière qu'au soleil.
Nulle étude n'est plus attachante que celle qui amène à saieir le rayonnement providentiel dans les destinées humaines, dans la plus humble comme dans la plus haute.
MOnSIlUB nOïTRlDAHIU. 13
19b MONSIEUR NOSTRADAMUS.
C'est toujours l'appui oiïert à temps, ia main tendue, les bras ouverts; c'est toujours la lumière, la force, la paix.
Dans la ré^on ordinaire, c'est du dehors que vient l'action bienfaisante, et Berthe, mise par sa famille bors de la loi commune, devait expérimenter bientôt, bélasi cette vérité. L'arbre ayant été Aie au lierre, celui-ci s'accrochait au premier appui qui se présentait, et qui était te plus solide et le plus doux des appuis. La petite étoile qui s'était pissée dans le cœur du vieux Nostradamus avait enfin trouvé son radieux coin du ciel.
Extérieurement, rien n'était changé dans la vie de Berthe. Descendre chez Mme de Guerville & l'heure du coucher et remonter aux premières heures du jour, ne constituait pas une grande modification d'existence, et cependant elle redevenait gaie, chantante, aimable, comme si tout son être se mouvait dans une autre atmosphère : il faut si peu aux cœurs véritablement aimants pour vivre, si peu aux Ames ailées pour monter! Tous les soirs, Berthe n'entrait dans l'appartement de Mme de Guerville que pour prendre son repos; mais tous les soirs, la porte condamnée s'entr'ouvrait, un regard profondément aimant s'attachait sur elle, et une voix sympathique résonnait à ses oreilles.
« Berthe, avcz-vous été sage? » demandait Elisabeth.
Et Berthe, qui était préparée à cette demande quotidienne, donnait sa réponse, très-variable dans sa sincérité, mais généralement satisfaisante.
Celle simple question, formulée sérieusement par une personne aimée, jetait dans l'&me de l'enfant une riche sentence de bons désirs, qui peu à peu devaient produire des actes, dont la fréquence amènerait les résultats désirés par Elisabeth.
Mme Geneviève, extrêmement soupçonneuse de sa nature, ne pouvait néanmoins attribuer & l'influence d'Elisabeth le changement qui commençait à s'opérer dans l'enfant.
A quelque moment qu'elle descendit pour la surprendre, elle ne rcnconlrail jamais Mlle de Guerville chez Berlhe, et quand, plaçant l'enfant en face d'elle, elle lui demandait i
" Elisabeth n'entre donc jamais dans votre chambre?
— Jamais, répondait véridiquement la petite fille.
— C'est vrai qu'elle est froide comme un marbre, » joutait Mme Geneviève.
L'hiver et le printemps se passèrent très-doucement. Les deux ménages ne se visitaient pas plus souvent, il n'y avait de part et d'autre qu'un service rendu et reçu ; mais cependant Mme Geneviève devenait, & son insu, plus condescendante pour les dames de Guervilie, et ces dames semblaient prendre plaisir & l'obliger. André, à chacune de ses sorties, ne manquait jamais d'aller demander des nouvelles du ciel k H. Noslradamus et s'amusait beaucoup de voir Berthe se glisser près du fauteuil de grand-papa pendant ces graves conférences, et prendre des notes sur un petit calepin rouge.
Les sorties d'André et celles d'Armand étaient les grandes distractions de l'enfant. Elle n'aurait pour rien au monde sacriflë la conversation astronomique pour la partie de dominos; mais, beureusement, les deux congés u'étaienl pas ordinairement & la même date, ce qui lui permettait de varier ses plaisirs. Cette année d'ailleurs devait compter dans sa petite vie, Mme Geneviève ayant consenti à lui faire suivre les exercices du catéchisme de Saint-Sulpice.
u 11 est vraiment dommage qu'on ne puisse simplifier ces chO' ses, disait doctoralement notre positiviste, que les premières séances ennuyèrent beaucoup. Savez-vous que ces dévotions prennent un temps immense? Pour moi, je ne reçois, ni ne fais une visite, mon chat ne me connaît plus. Je comprends très-bien ma couturière, qui m'a dit que le temps de ses filles était trop précieux pour qu'elle les envoyât llàner à l'église.
— J'ai, en effet, remarqué que telle est la grande raison d'indifférence des gens peu instruits, reprit doucement Mme de Guervilie; mais ce ne peut être réellement la vâtre.
— Je n'en jurerais pas.
— Alors vous n'avez pas approfondi ce genre de sujets. Que va-t-OD apprendre au catéchisme? Les devoirs envers Dieu, envers le prochain, envers soi-même, non pas ses droits, ses devoirs. Les droits ont une façon toute personnelle de s'enseigner. Ce catéchisme est bien grave de sa nature, il embrasse tout, il touche à tout, il éclaire tout. Et l'on voudrait saisir en quelques heures une science qui traite de la vie et de la mort, du temps et de l'éternité, tandis que l'on met des années à apprendre un peu de musique, un peu de peinture, la plus simple des professions manuelles, qu'une infirmité suffît pour rendre inutile. Un
jour, une ouvrière dit aussi devant moi cette parole : « Ha Oile a a suivi le catéchisme, ce qui lui a fait perdre beaucoup de « temps. > El je lui répondis que le temps pendant lequel sa fille serait mise en demeure de réfléchir sur les motifs rigoureux qui l'obligeaient d'obéir & Dieu, puis h sa mère, pouvait élre considéré comme du temps sagement employé. L'obéissance devenant souvent un sacriflce, il en faut pouvoir scruter les motifs.
— Je n'aime pas qu'on imagine de chercher des motifs k son devoir, repartit Mme Geneviève avec un sublime mouvement de léte; & quoi bon faire toujours intervenir la loi de Dieu en toutes choses? Les enfants obéissent à leurs parents; c'est si simple qu'il n'y d pas besoin d'aller chercher midi ft quatorze heures.
— Pas si simple que cela, repartit en riant Elisabeth. Est-ce que vous supprimez aussi les développements de la raison, les indépendances de la volonté, les entraînements de la passion? Je crois que jamais fllle n'a aimé sa mère avec plus de tendresse que mot, et je me rappelle fort bien que, dans la région de mes quinze ans, elle m'a demandé des actes de soumission pour lesquels j'étais obligée de me rappeler l'origine divine de l'obéissance qu'elle exigeait. Certes, je l'aurais beaucoup aimée quand même, mais je lui aurais volontiers désobéi.
— Je sais bien qu'il est agréable de n'en faire qu'à sa tête & tout âge, murmura Mme Geneviève.
— Si agréable, qu'on finit toujours par là avec le seul contrepoids humain, remarqua Mme de Guerville. Les plus sages sont encore ceux qui font entrer la loi de Dieu dans leur règle de conduite et qui laissent semer à temps, dans l'&me de leurs enfants, la foi, l'espérance et la charité. Tout élre, dans une phase quelconque de sa vie, a besoin de ces divines sauvegardes.
— Croyez-vous, madame? J'ai connu bien des honnêtes gens qui n'en usaient guère.
— Vous seriez peut-èlre fort étonnée s'il vous était donné de lire d'un bout & l'autre dans la vie de ces honnêtes gens-là, madame. Pourquoi, en effet, ceux qui ne craignent pas les jugements de Dieu et qui bornent toutes leurs espérances à cette terre, mettraient-ils un frein à leurs convoitises, et quel est l'homme qui peut se livrer au Qux tyrannique de ses passions insatiables, sans contracter une dette quelconque envers la jus-
MONSIEUR NbSTRADAMUS. 197
tîce' suprême? Je sais bien que les hommes oot fait des points d'honneur à leur usage; mais je sais aussi que l'honnête homme, selon les faciles principes du monde, est parfois un bien grand coupable, même vis-à-vis de nous. Restons dans le vrai en reconnaissant que, la nature n'étant pas plus forte que la nature, il faut un tempérament et des circonstances particulières pour qu'un homme sans Dieu ne contrevienne pas gravement à sa loi. »
Mme Geneviëve ne pouvant être convain- ■'J'
eue , la discussion en " ''^ ^" ■^"'' ■'
resta là; cependant on supposa que cette douce mais ferme contradiction qui se reproduisait fréquemment ne laissait pas de l'influencer un peu. Elle se montra étonnamment coulante les derniers jours.
Elle feignit de ne pas s'apercevoir que Berthe étudiait souvent son catéchisme, la tête appuyée sur l'épaule de son grandpëre, qui le lui faisait gravement réciter; elle laissa arranger une petite chapelle dans la niche de l'escalier et se ■> contenta de lever les épaules en voyant le vieux Nostradamus s'agenouiller sur la marche pour réciter la prière que la pelile fille disait à haute voix; enfin elle ne s'inquiéla pas des nombreuses allées et venues de Berthe chez Elisabeth de Guerville, à laquelle la petite fille confiait ses cas de conscience et ses petites réflexions intimes.
Armand affirma même que, le jour de la première communion, au moment solennel de la cérémonie, man Geneviève avait
tiré son mouchoir pour s'essuyer les yeux ; mais elle le nia forlement et affirma qu'elle o'était point de ces personnes si ridiculement sensibles à émouvoir, et que c'était Armand qui avait vu trouble.
Le soir même de ce jour mémorable, elle saisit le moment où elle se trouvait seule avec Berthe encore parée de sa toilette blancbe pour lui dire :
<< Maintenant tout cela est fini : les Qàaeries, les sorties, tes cérémonies et le reste. 11 s'agit de reprendre une vie pratique et de se remellre à l'ordre et au travail. »
Et Berthe, toute parfumée du divin, tout imprégnée des graves enseignements de la semaine, toute soulevée de terre enfin, lui répondit oui d'un accent si soumis, avec un beau regard si pur, que la figure positiviste de Mme Geneviève s'adoucit soudain et iirit en regardant l'enfant une expression qu'elle n'avait jamais eue.
ZiBB BBIiLHS P^BUTIBNUBS.
Ce sont les peuples heureux qui, dît-on, n'ont pas d'histoire. Cet on~dit n'esir-il point légèrement paradoxal et l'adjectif obscurs ne rendrait-il pas mieux cette pensée? Hais l'obscurité ellemême est-elle synonyme de bonheur? Les individus, comme les États obscurs, ne sont-ils pas atteints d'ambitions absolument incompatibles avec la paix? Le proverbe s'applique peut-être plus justement aux familles dans lesquelles règne momentanément la bonne harmonie.
Certes, c'étaient des incidents bien infimes que ceux qui s'étaient passés chez le bon vieux Nostradamus. Qu'étaiUce que cette lutte sourdement engagée entre une femme d'un caractère diHicile et une enfant intelligente mais impressionnable? Qu'était-ce qu'une frayeur enfantine? Un changement de résidence ■d'un étage è. un autre. Rien en soi; beaucoup, si l'on apprécie les êtres k leur puissance de souffrir et à leur puissance de faire souffrir. N'est-ce point un grand problème à résoudre que celui •de l'alliance de l'autorité avec la liberté; et au fond de ces petites querelles, de ces petits dissentiments, de ces petites misères, n'était-ce point ce grand problème qui s'agitait dans ce modeste cinquième entre Mme Geneviève et Berthe?
Gr&ce & Dieu, l'autorité, entraînée par la force des événements.
aoO MONSIEUR NOSTRADAMUS.
a laissé sufllsamment de liberté au petit être, qui doit vivre et se développer dans le sens de ses facultés propres. Aussi toute agitation a cessé et des jours uniformes ont succédé aux jours tumultueux. Et il n'y a plus trace d'histoire dans celte vie si heureusement réglée. Les mêmes travaux, de rares plaisirs, sont le tissu d'une petite existence trés-dbuce dans ses agissements prudents.
Ce demi-jour, cette demi-teinte sont extrêmement convenables & la fleur dont l'épanouissement se prépare. Que dire d'elle on ce moment? Comment raconter par le menu ce dépouillement des langes de l'enrance qui se fait graduellement, mais insensiblement? Comment décrire la marehe silencieuse, le développement harmonieux de ce jeune esprit; le jeu obscur, mais libre, de cette volonté naissante; les premiers élans de ce cœur qui aime pour le seul bonheur et la seule aspiration d'aimer?
Physiquement, Bcrthe se développait aussi. Certaines grdces de la première jeunesse venaient embellir le corps, c'est-à-dire l'habitation. Elle grandit tout à coup, dans l'année de sa seconde communion et de sa confirmation, et Armand, qui désirait être grand, eut le chagrin de se voir dépasser.
Il restait toujours le gros et flasque personnage que nous connaissons, mais témoignait & Berthe une amitié qui commençait à fie nuancer de déférence.
Il fit une légère maladie, précisément au moment de la seconde communion de l'enfant. Mme Geneviève alla s'installer à Versailles et s'en remit & Elisabeth du soin de conduire Berihe aux exercices religieux de la paroisse.
Celte semaine, passée dans le silence d'une retraite et employée uniquement h ces choses supérieures de la vie et de l'Ame, qui établissent un niveau entre les esprits en dépit de la différence de l'Age et des circonstances vulgaires, forma déOnitivemenl, entre l'âme de la femme et l'âme de l'adolescente, une de ces unions étroites et saintes qui sont les seules inébranlables et les seules indissolubles.
Elisabeth, sans déflorer la vie aux yeux de cette enfant qui aimait la vie de foule l'ardeur de sa jeunesse, lui dispensait néanmoins ces aperçus vrais de la foi, qui devaient plus tard l'éclairer sur la valeur de ses bonheurs éphémères et sur le prix de ses souffrances inévitables ; inconsciemment, en quelque sorte.
elle lui laissait voir le rayonnement de sa propre &me, oii Dieu s'était établi souverain, elle l'initiait aux grandeurs du sacrifice, elle semait la vérité au plus profond de cette âme, qui était faite pour en comprendre l'immortelle beauté.
Berlhe, en revanche, lui racontait naïvement sa vie pensante et intime, ses ignorances et les pensées flottantes qui commençaient & prendre corps dans son imagination. Mme de Guerville, qui était fort expérimentée, admirait avec quelle amabilité et quel sérieux sa petite voisine abordait cet ftge difficile de l'adolescence, qui est une pierre d'achoppement pour beaucoup de caractères et pendant lequel l'être, ébloui de la vitalité qui éclate en lui au moral comme au physique, essaye le plus souvent de se dérober aux influences qui lui sont familières, et s'abandonne à sa fatale propension vers l'inconnu.
Berthe, entre grand-papa, qui semblait retrouver pour elle «ne nouvelle vie de sentiment et d'intelligence, et Elisabeth de Guerville, qui lui était une direction et une afTection, se trouvait suffisamment heureuse et témoignait peu d'attrait pour le dehors. Elisabeth ne lui ménageait pas les distractions; elle commençait à la produire chez sa parenté, et le jour où André sortit de l'École polytechnique pour devenir ingénieur civil, elle demanda que Berlhe assistât au grand dtner qui eut lieu.
La tentation devait venir d'ailleurs pour Berthe, qui semblait ne pas devoir s'attarder longtemps dans cette période adolescente, qui n'a pas de durée fixe et qui n'est, à tout prendre, qu'un passage plus ou moins rapidement franchi. Cette tentation se présenta sous une forme aussi imprévue que séduisante, et Berthe, en vraie fille d'Eve, y succomba.
Un jour, lorsqu'elle entra dans la bibliothèque, quelle ne fut pas sa stupéfaction d'apercevoir deux jeunes filles d'une beauté remarquable et d'une parfaite élégance, assises de chaque côté du savant Nostradamus qui tenait leurs mains fines entre ses mains tremblantes.
Vis-i-vis d'elles, était assis un homme aux cheveux luisants et bouclés, au teint olivâtre, & la physionomie impassible.
« Au moment même où je vous parlais de ma petite-fille, elle se présente, » dit le vieillard en souriant.
Et Berthe, de plus en plus surprise, apprit que le monsieur impassible, au teint olivâtre, était M. Antonio de Santa-Lucia, sou
oncle, ministre plénipotentiaire en Amérique, et que ces deux belles jeunes Qltcs, au teint mat légèrement orangé, aux cheveux brillants, aux grands yeux, aux tailles élevées et ilcxibles comme des lianes, étaient ses cousines, Carmen et Dolorës, qui écrivaient régulièrement tous les ans à grand-papa une jolie lettre parfumée, dont l'enveloppe était couverte de timbres étrangers appelés & flgureravec honneur dansTalbum-monogramme d'Armand.
Les deux belles Péruviennes furent d'une amabilité charmante pour cette petite cousine française qui leur tombait un peu des nues, et se promirent de cultiver sa connaissance pendant leur séjour à Paris.
Aux premières visites, Berthe, qui n'avait jamais approché d'étrangères, fut légèrement embarrassée; mais bîenldt son vif esprit trouva un élément nouveau et agréable dans les contrastes et les originalités que lui ofTrit le cercle dont Carmen et Dolorès étaient l'omemen!.
Les jeunes tilles n'étaient Péruviennes que d'une génération, et elles avaient été élevées à cette école de l'ancienne noblesse espagnole qui a conservé d'aristocratiques traditions. Rien n'était plus distingué que leurs personnes et leurs habitudes; mais elles étaient entraînées dans un tourbillon d'Américaines extramondaines, et la raison de Berthe était trop chancelante encore pour ne pas subir un certain vertige. Quels grands yeux ouvrait l'adolescente dans les salons du Grand-Hdtel, où son oncle avait pris un appartement! Comme elle s'amusait de voir entrer, sortir, papillonner ces femmes de toutes nations, en toilette d'un luxe écrasant.
Elle amusait par ses récits Mme Geneviève elle-même. Quant à grand-papa, il était très-friand de détails, et les damea de Guerville ne voyaient plus Berthe sans lui dire :
» Comment se portent les charmantes Péruviennes? »
Berthe ue les trouvait que trop amusantes, et bientét elle fut la première à imaginer des prétextes pour accompagner ses cousines. Elisabeth aperçut le petit bouillonnement du cerveau qui se produisait, maie elle laissa aller.
« Elle a si peu de distractions, disait-elle à sa mère, qu'il est bon de la faire profiter du passage de ces jeunes fîlles. »
Il ne s'agissait d'ailleurs que de visites réciproques, toujours courtes, de promenades en voiture, de lunch intimes.
Elisabeth avait assez développé le goût de Berthe pour que •celle-ci pût facilement donner, sans beaucoup de frais, un certain relief à sa toilette. Elle l'aida souvent d'ailleurs de ses conseils et de ses doigts. A cette occasion unique, Berthe inaugura les robes longues et ornées, sa coiffure prit de nouvelles proportions, et il fallait reconnaître qu'elle ne faisait pas trop mauvaise ligure auprès de ses cousines. Elles se voyaient souvent, plutôt <]u'intimement. Carmen et Dolorès possédaient \
cette faculté, propre aux étrangères de distinction qui voyagent beaucoup, de voir tout le monde sans se lier avec personne, d'aller un peu partout sans que leur -élégante dignité en souffrit, leur qualité d'étrangères suffisant à tout expliquer.
Élevées dans ce mouvement, ce bruit, cette distraction perpétuelle , les belles Péruviennes ne comprenaient pas la vie cachée de l'adolescente, et c'était par une sorte de bonté qu'elles
se dérangeaient pour la . , ,
venir chercher. BerUie iuaugara Im robea toDgiwi et ornées.
Tant qu'il ne s'agit que de promenades au Bois, de musique dans les salons du Grand-Hôtel, d'échanges de visites, Elisabeth, qui suivait, par les propres confidences de Berthe, le mouvement nouveau de sa vie, s'y prêta de fort bonne grâce et se plut à parer sa petite amie, afin de la faire paraître avec avantage.
Mais l'automne et ses jours clairs finirent, et dans la société américaine on ne parla plus que thédtre, bals, dtners et concerts. Ici la sollicitude d'Elisabeth s'éveilla, et, reconnaissant qu'il
était danf,'crcux et inutile de livrer Berthc au théâtre moderne, elle lui dit catégoriquement qu'elle devait rcruser les soirées de spectacle.
Elle lui détailla même les raisons qui la faisaient refuser absolument son consentement & ce genre de distraction. Les étranpcrs, trompés par les voix intéressées de la presse, allaient de confiance entendre des pièces aussi détestables au point de vue de l'arl qu'au point de vue des idées ; ce n'était pas k elle à les imiter; il lui fallait garder la fraîcheur de ses impressions pour plus tard, si ce goût lui venait jamais. Alors on choisirait ces pièces qui sont l'honneur de la littérature, et non pas les sottes féeries, les drames ridicules et les comédies choquantes que le commerce dramatique offrait comme un appflt aux plus mauvaises passions.
Elle parla sérieusement, sévèrement, fierthe parut la comprendre et refusa héroïquement les premières soirées. Mais elle se montra ennuyée, distraite ces jours-l&; son regard limpide semblait troublé. Tout entière & ces toilettes nouvelles, pour lesquelles le grand-papa avait vidé sa bourse, elle ne descendait plus chez les dames de Guerville que pour occuper .sa petite chambre.
C'était un bonsoir contraint qui, pour la première fois depuis leur connaissance, passait & travers la porte entre-bAillée de la chambre d'Elisabeth ; et quand Mlle de Guerville se préparait à entamer, de sa chambre, la conversation ordinaire, Berthe répondait qu'elle avait fait des plissés toute la journée et qu'elle n'en pouvait plus de fatigue.
Elisabeth ne s'émut pas de cette petite froideur : elle savait par expérience que l'on s'aime avant tout soi-même, et que, quelque chère que soit la voix qui contrarie votre passion, elle est toujours trouvée importune.
Elle comptait sur la promesse que Berthe lui avut faite. Un jour cependant une certaine inquiétude lui vînt. Berthe, en passant la cour à la suite de ses cousines, ne s'était pas détournée pour lui adresser son regard et son sourire ordinaires.
Le soir même, Mme Drillon descendit faire sa petite visite et annonça que Berthe venait de partir avec les Péruviennes.
« Pour où? demanda Elisabeth.
— Pour la Gaité, je crois; mais voici un billet qui vous le dira. »
Elle tendit un papier à Elisabeth. Berthe, en des termes embarrassés, lui annonçait que ses cousines avaient fait tant d'instances, qu'elle n'avait pu refuser la soirée théâtrale, mais que, pour ne pas rentrer après minuit rue Cassette, elle coucherait ce soir-là dans leur appartement du Grand-Hdlel.
« Comment! on lui a permis le Grand-Hâtel? s'écria Elisabeth.
— Oh! certes, croyez-vous que nous eussions permis qu'elle vint vous déranger au milieu de la nuit?
— Je l'aurais préféré, madame.
— Par exemple I Pour moi, j'ai dît tout de suite : <• Si elle va « au théâtre avec ses Péruviennes, qu'elle reste h leur hAtel. »
— Et M. Maurebel a permis le théâtre?
— Certainement. Vous voit& bien sévère, Elisabeth 1 Je vous dirai ce que vous me rappelez quelquefois : Berthe n'est plus une enfant. Je suis enchantée de vous trouver encore plus sévère que moi, enchantée. •>
Et Mme Drillon, tirant de sa poche l'ouvrage qu'elle destinait à ses soirées, demanda à Mme de GuervïUe ce qu'elle pensait des réunions publiques qui venaient d'avoir lieu à propos des élections et dont on s'inquiétait fort dans le monde politique.
Elisabeth, contre son habitude, laissa sa mère en téte-à-tfile avec Mme Geneviève et s'en alla peindre solitairement à la lumière. Une sorte d'ombre émergeait de son beau front. Ce n'était pas sans douleur qu'elle voyait, exposée aux fatales séductions du monde, la Jeune Ame qui se développait si harmonieusement sous ses yeux. Que sortirait-il de ce moment de crise? Berthe était trop intelligente pour faire les choses à demi, et, une fois son cœur tourné vers les joies factices, qui pouvait assurer qu'elle ne suivrait pas la pente de son cœur?
LOUBSB OBUTB.
Berthe, qui n'avait dû passer que celte soirée au Grand-Hôtel, fut une semaine absente. Chaque jour, & une heure qui changeait, un équipage brillant s'arrêtait rue Cassette. Mme de Guerville voyait Berthe, seule ou en compagnie des belles Péruviennes, traverser la cour. Elle faisait une visite de dix minutes à son grand-père, puis elle disparaissait de nouveau. Naturellement, Mme de Guerville remarqua que sa toilette avait pris un cachet tout particulier de richesse élégante, et que sa pliysionomie s'était singulièrement modifiëe. A la dernière visite, elle en fut tellement frappée, qu'elle se donna la peine de monter jusqu'au cinquième pour en conférer avec M. Nostradamus, qui lui avait envoyé la veille une photographie de la lune.
Le vieillard ne s'émut pas de ses observations; il fallait bien, selon lui, que l'enfant commenç&t & mettre un pied dans le monde : l'occasion se présentait; elle aimait ses cousines, Mme Geneviève laissait faire, donc tout était pour le mieux. Il ajouta en souriant qu'il avait cependant de secrets motifs pour désirer que cela finit, parce que Berthe le ruinait.
Mme de Guerville, devant ce contentement absolu, n'avait plus rien à dire. Elle regagna son appartement encore plus inquiète, & cause des dépenses auxquelles se livrait l'enfant, de l'aveu même de son grand-père.
Elle avait & peine repris sa place habituelle près de sa fen£lre, i|ue le bruit d'un équipage qui s'arrêtait devant la porte cochëre lui ût lever la tête. Bertfae en descendit. Elle était seule cette fois, et elle traversa rapidement la cour, suivie respectueusement par un grand laquais qui resta y faire les cent pas.
L'enfant avait jeté un coup d'œil rapide et investigateur vers
les fenêtres du premier, mais ne s'était point arrêtée. Elle monta
' légèrement les cinq étages, donna le coup de sonnette que
Hmc Boneau connaissait bien et arriva toute sémillante dans la
bibliothèque.
Elle avait passé ses deux bras autour du cou du vieux savant avant même qu'il eût soupçonné sa présence.
« Te voiI&, petite hirondelle voyageuse, dit-il en repoussant son atlas écliptique; est-ce aujourd'hui qu'on rentre en cage?
— Ce devait être aujourd'hui, bon papa, mais nous allons demain visiter le chAteau de Saint-Cloud.
— Vraiment!
— Oui, tous les jours nous visitons quelque chose, c'est trèsinstructif. Carmen et Dolorës ont un grand calepin relié en cuir de Russie sur lequel elles écrivent leurs notes. Je m'instruis beaucoup avec elles, je vous assure.
— Je n'en doute pas; mais toute chose a une mesure, un terme, une fin.
— Bon papa, je reviendrai après Fontainebleau.
— Bien sûr?
— Bien sûr.
— Restes-tu tanldt, Berthe?
— Ahl non, la voiture m'attend.
— C'est bien commode d'avoir un équipage & sa disposition, n'est-ce pas?
— Ah! très-commode I répondit Berthe avec un léger soupir.
— Feras-tu une visite à Elisabeth aujourd'hui?
— 0ht je n'ai pas te temps, je ne puis pas faire attendre mon oncle qui déjeune à heure fixe, je venais seulement pour....
— Pour ? u
Berthe glissa sa main dans sa poche.
B Pour vous montrer mon porte-monnaie, dit-elle.
— Il est vide?
— Tout à fait vide, et je dois au cordonnier et au gantier de mes cousines.
— Hais l'argent fond entre tes doigts, petite. Tu oublies que, si tes cousines sont fort riches, tu ae l'es pas.
— Je le sais bien, et je ne vous demanderai plus rien, bon papa. Seulement il faut que je paye le cordonnier et le gantier «t que je m'achète un chapeau, celui-ci est une horreur!
— Par exemple, il te va trës-bien.
— Ahl non. Les autres me vont beaucoup mieux et me donnent dix-sept ans.
— Dix-sept ans!
— Oui, bon papa, et même saos chapeau il paraît que je n'ai plus du tout l'air d'une petite fille. Hier, milord Fultbam a dit à Dolorës qu'il me croyait dix-sept ans.
— Te voilà bien avancée quand les lords te vieilliront I Voyons 1 tu ne vas pas faire tourner en vanité les diatractions que l'on le donne. »
Berihe baissa la tète; mais, la relevant aussitôt :
« Grand-papa, dilrelle, après Fontainebleau ce sera lini.
— Allons, Je vois qu'il faut en passer par là ; dépêchons, avant que Geneviève arrive. Si elle regardait le fond de ma bourse, elle jetterait les hauts cris. Combien te faut-il? »
Berthe se mit & compter sur ses doigts en marmottant des mots décousus, puis regarda M. Nostradamus d'un air c&lin et ^-infus :
P§ — Grand-papa, cela fait bien cent francs, dit-elle. . — Berthe, refais ton compte. Cent francs, c'est impossible. ■ ' — Bon papa, vous ne savez pas comme les choses élégantes ,' coûtent cher : mon chapeau seul coûtera soixante francs. 'fj — Le chapeau d'une gamine !
— Un chapeau de seize ans ; mais il me va si bien 1 vous verrez. C'est un taquet de velours noir entouré d'une garniture de grèbe. Vous avez vu le pareil & Dolorës et A Carmen.
— Ahl s'il est garni de plume de grèbe, il n'y a rien à dire. » H. Nostradamus prit une petite clef dans la poche de son gilet et ouvrit un tiroir de son bureau.
o II ne me reste qu'un billet de mille francs, dit-il; te faut-il l'argent tout de suite?
— Oui , c'est-à-dire pour ce soir à sept heures. La modiste
UOmEUR KOSniAIIAVUS. W
ÎIO MONSIEUR NOSTRADAMDS.
vient essayer des coiffures, et je lui ai promis de la payer. Aurcz-vou8 l'argent tantôt, bon papa? .
— Je l'espère. Je vais reprendre k Geneviève un billet de cent francs que je lui ai remis & l'avance pour un achat qui ne presse pas. Si tu pouvais repasser vers cinq heures, tu le prendrais et en môme temps tu ferais une petite visite aux dames de Guerville. J'ai été bien étonné d'apprendre qu'elles ne t'ont pas vue depuis huit jours. Je croyais que tu entrais chez elles en montant ou en descendant.
« Non, bon papa, je n'ai pas osé le faire, car.,..
— Achève.
— Elisabeth est fAchée.
— Quelle plaisanterie !
— Oui, elle est f&chée; le rideau ne se lève plus quand je passe, et cependant je devine qu'elle est souvent derrière.
— Allons, allons, ce sont des enfantillages; je veux que tu ailles voir les dames de Guerville.
— J'irai, bon papa; mais pas ce soir, après Fontainebleau : je leur raconterai ma visite. A bientôt; je m'en vais bien vite, car mon oncle nous a donné rendez-vous pour onze heures auprès de la Bourse. >■
Elle se leva, embrassa tendrement son grand-père et sortit; mais, réapparaissant presque aussitôt :
<■ Bon papa , dit-elle k demi-voix , si Mme Geneviève est là quand je reviendrai, elle vous grondera de me donner un billet de cent francs.
— Et cette fois elle aurait raison ; mais enfin j'ai promis. Gomment faire? Écoute, je le placerai sous mon encrier, tu l'y prendras.
— Ahl merci, bon papa, je cours acheter mon chapeau; ce soir je vous le présente. »
Et elle disparut.
M. Nostradamus attira k lui le grand atlas pointillé en murmurant entre ses dents :
- a 11 est temps que cela finisse. ■>
Naturellement il ne parla que Irès-vaguement à Mme Geneviève de la visite de Berthe, et il parvint à lui retirer ie billet de banque qu'il avait destiné k Tachai d'un instrument astronomique.
Comme cinq heures sonnaient à la pendule de la bibliothèque, un coup de sonnette lit tressauter Mme Geneviève qui s'amusait à regarder promener Bibi sur un des rayons.
« C'est Berihe sans doute, dît le vieillard en jetant un coup d'œil vers son lourd encrier de bronze sous lequel passait le f:oin d'une petite vignette bleue.
— Ne ra'avez-vous pas dit qu'elle est venue ce matin? » Comme Mme Geneviève faisait cette réflexion, la porte s'ouvrit
vivement, et Berthe entra. Elle était tout animée, toute rieuse. L'élégance de sa toilette frappa Mme Drillon.
« Mais voyez donc! s'écria-lxlle, j'ai failli ne pas la reconnaître. D'où vous vient cette robe, petite fille?
— C'est ma robe de cachemire bleu, celle qu'Elisabeth m'a fait arranger par Mélanie.
— Je vois bien, je la reconnais ; mais ces garnitures brillantes, je ne sache pas qu'Elisabeth les ait fait mettre. On dit que rien n'est plus cher que cette plume. Et ce chapeau? Je ne l'ai jamais vu sur votre tête, et il ne s'en fait point de semblables dans le quartier.
— Ahl non, dit Berthe en souriant de voir grand-papa poser doucement le doigt sur la vignette bleue qui émergeait de dessous l'encrier.
— Est-ce un cadeau des Péruviennes? demanda Mme Geneviève en devenant toute songeuse.
— Oh I mes cousines sont bien bonnes pour moi, » répondit Berthe évasivement.
Mais elle avait légèrement rougi; Mme Geneviève s'en aperçut, un doute lui vint, et la regardant en face elle lui demanda : " Sontr<;e vos cousines qui vous ont payé ce chapeau?
— Certainement, » répondit Berthe.
Un coup sec frappé sur le bureau répondit à cette parole mensongère.
Berthe leva les yeux. M. Maurebel la regardait d'un œil si sévère et si désolé, que sa faute lui apparut dans toute sa laideur. Elle se détourna instinctivement, comme pour cacher la rougeur qui lui brûlait le visage.
Mme Geneviève, satisfaite par cette réponse, se dirigea vers la porte. Berthe demeura un instant les yeux attachés sur le visage de son grand-père, qui demeurait sombre comme la nuit, et.
quand la porte se referma derrière Mme Geneviève, elle leva les bras, et, se tordant les mains :
a Ohl j'ai mentil » sanglola-t-elle avec un accent déchirant.
Croyant entendre la porte se rouvrir, elle remonta vivement dans l'appartement, et, apercevant les tentures, elle prît le refuge qui s'offrait à elle, et alla cacher, dans l'escalier qui lui avait si souvent servi d'abri, la honte d'une première faute.
M. Maurebel ne la rappela pas, et quand Mme Geneviève se représenta en disant :
« Eh bien, où est Berthe? elle est disparue?
— Oui, » répondit-il tristement.
Elle était disparue en elTet. Une heure plus lard, elle traversa la bibliothèque sur la pointe des pieds et la figure plongée dans son mouchoir. Elle avertit à voix basse Mme Boneau de dire au laquais qui se présenterait qu'elle s'était trouvée indisposée et qu'elle ne sortirait pas ce soir-là. Puis elle se perdit de nouveau dans les profondeurs de l'escalier.
Le temps passa. Mme Geneviève dîna et fit souper le vieillard en le querellant amicalement sur son air absorbé; puis elle s'en alla, suivant son habitude, le laissant au coin de son feu.
A peine était-il seul, que Berthe glissa de dessous les tentures et s'avant^ humblement vers lui. Elle avait déposé la superbe toque, et, si l'on en jugeait par le bouleversement de sa coiffure, elle avait dû enfoncer plus d'une fois ses deux mains dans ses fms cheveux noirs.
Elle s'avança tout près du vieillard qui paraissait sommelier, s'agenouilla et lui loucha légèrement l'épaule du doigt.
11 tourna vers elle ce regard froid qui avait transpercé le cœur délicat de la pauvre enfant.
« Grand-papa, j'ai pleuré, ditrellc à voix tremblante et basse, je me repens. »
Il leva le bras, attira & lui cette jolie tête inclinée et la pressa sur sa poitrine.
« Une faute se pardonne, murmura-t-il; mais tu ne recommenceras pas?
— Jamais, bon papa : j'ai honte de moi. »
Il la regardait et jamais ses yeux n'avaient exprimé plus de tendresse.
Puis tout & coup :
• One taute w pardonoe, • murmiua-t-il
« Prends un siège, dit-il ; nous sommes seuls, tu es assez grande pour que je te dise tout. »
Berthe obéit. Elle prit une chaise basse, et, joignant les maius sur les genoux croisés de son grand-père qui avait de nouveau fermé les yeux :
« Je vous écoute, » dit-elle.
Il soupira, et, fixaut sur elle ee regard profond que Mme Geneviève qualifiait d'astronomique, il reprit :
" Tu grandis, Berthe; dans très-peu d'années tu seras une femme, et il faudra bien que tu connaisses ce que fut ta famille. Pourquoi ma pauvre enfant est-elle abandonnée aux soins d'un vieillard? pourquoi, ayant un père, est-elle orpheline? Ha fille, la destruction de cette branche de ma famille, dont tu es le seul rameau, est due au mensonge. Un jour, ma fille, ta grand'mëre vint me trouver tout en larmes : son Tils, qui avait douze ans, lui avait fait un de ces mensonges qui révèlent une nature qui . ne recule devant rien pour satisraire sa passion du moment. Je me montrai trop indulgent. Ma fille atnëe, mieux inspirée, nous disait : « Mettez cet enfant en twnnes mains, faites-lui donner «■ une éducation virile; il a bon cœur, mais il est violent; il est <i intelligent, mais menteur. Redressez-le tandis qu'il en est temps a encore, et vous, vous ne le pourrez jamais. » Nous faiblîmes, et l'enfant continua de tromper sa mère, tout en l'aimant beaucoup. Cette terrible habitude gâta son adolescence; elle occasionna des fautes irrémédiables et des révoltes qui brisent une destinée ; elle rendit nul notre dévouement. Quand un être jeune, c'est-àdire ignorant, inexpérimenté, sait ajuster toutes choses à son caprice, il va souvent plus loin qu'il ne le veut lui-même. Donc profite de cette grave leçon, que jamais le mensonge ne souille les lèvres de ma chère fille! Qu'elle se rappelle que c'est l'habitude de la révolte, et de la révolte amenée par le mensonge, qui a creusé l'abtme où s'est engloutie sa famille.
— Mais, grand-papa, le mensonge m'a toujours fait horreur, s'écria Berthe en appuyant son front sur ses deux mains; je ne sais comment j'ai pu mentir une fois, une seule foisi »
Et de grosses larmes jaillissaient de ses yeux et venaient couvrir de perles liquides les mains parcheminées de M. Maurebel, qui tes regardait couler entre ses doigts.
• Et maintenant il me semble que le souper a été oublié.
2lft MONSIEUR NOSTRADAMUS.
dit-il avec bonté. Je vais eonner Mme Booeau et te faire servir. »
Itcrthc arrêta vivement la main qui s'abaissait vers le timbre.
•■ N'en Tailcs rien, je vous prie, dit-elle en s'essuyant les yeux; mon chagrin m'a nourrie, je crois : je n'ai pas faim du tout. Ud peu de repos me fera surtout du bien. Je vais descendre dans ma chambre, si vous le permettez, bon papa. »
Pour toute réponse, M. Nostradamus toucha le timbre qui était posé sur la cheminée et dit à Mme Boneau, qui se présenta :
« Conduisez mademoiselle & sa chambre, chez Mme de Guerville. »
Puis il mit un baiser bien tendre sur le front de Bcrthe, qui, après s'être coilTée de la fameuse loque bordée de grèbe, suivit Mme Boneau, qui répétait sans cesse :
« Où donc vous éles-vous cnrbumée comme cela, mademoiselle? »
Le cœur de Bcrthe battit un peu lorsqu'elle passa le seuil de Mme de Gucrvillc; une fausse honte l'empêcha de demander ces dames. Elle marcha comme à l'ordinaire vers sa chambre qu'elle trouva dans l'ordre le plus complet, la couverture de son lit éiail môme faite, et elle en fit la remarque è Hélanie, qui était accourue.
<c Mademoiselle le veut ainsi, répondit la jeune femme de chambre : il ne s'est pas passé un soir sans que je sois venue tout préparer pour vous recevoir. »
Berlhe, trés-émue par cette simple parole, se mit à regarder autour d'elle, et pendant ce rangement elle s'aperçut qu'une photographie d'Elisabeth qui était accrochée en face de son hl avait été enlevée.
Elle se déshabilla lentement, et, s'agenouillant, pria longtemps. A mesure que son Ame échappait à cette sorte de tourbillon qui l'avait entraînée, elle se sentait comme environnée de lumière, et la conduite qu'elle avait tenue lui apparaissait soudain dans toute sa laideur. En ce moment, elle récapitulait ses mille petites vanités, ses mille ingratitudes, ses mille égoïsmes. Elle se rappelait que, dans cette chambre luxueuse du Grand-Hdtel, où pas un objet ne lui rappelait le divin, elle n'avait pas prié une fois.
Quand neuf heures sonnèrent, elle se releva et devint attentive.
Elle était pAle, fatiguée, elle tressaillail à tous les bruits, attendant que l'un d'eux lui annonçât qu'Elisabeth rentrait chez elle. Enfin elle entendit un double bruit de portes qui se fermaient et le grincement d'anneaux de cuivre sur une tringle de métal.
Elisabeth ouvrait, selon son habitude, les rideaux de son alcdve. Alors Berthe s'approcha de la port« condamnée et frappa d'abord légèrement, puis plus fort, et, comme rien ne répondait A son appel, elle appliqua ses lèvres & la serrure et dit :
« Je suis revenue, Elisabeth, bonsoir!
— Bonsoir I » répondit dans le lointain la voix de Mlle de Guerville.
Hais le chiffonnier ne glissa pas sur ses roulettes et la porte resta immobile et close.
Berthe attendit quelque temps, mais rien n'annonça que Mlle de Guerville dût quitter les profondeurs de son alcdve, pour venir, selon son habitude, adresser au moins un sourire & sa petite voisine. Cette sévérité renouvela et acheva ce que le regard de H. Maurebel et la prière avaient commencé. L'enfant comprit combien ses indépendances avaient été coupables, d'aulant plus que les aftections qui l'entouraient étaient plusdésintéressées. Ce pauvre bon papa, lui avoir tant dépensé d'argent! Elisabeth, l'avoir ainsi négligée, et surtout lui avoir aussi formellement désobéi )
Son cœur se gonfla de nouveau, et, retombant sur ses oreillers, elle éclata en sanglots. Ses larmes coulaient comme d'une source inépuisable, moitié sous la pression des remords, moitié sous le sentiment de l'abandon, qui semblait étendre de nouveau sur elle ses ailes sombres.
Tout A coup Hélanie parut sur le seuil de la chambre.
« Hademoîselle entend des plaintes, dit-elle, elle m'envoie savoir si vous êtes malade.
-~ Oui, Mélanîe, plus malade. Je vous en prie, dites A Elisabeth de venir me voir. "
Mélonie disparut, et Berihe continua de sangloter, n'espérant plus voir Mlle de Guerville. Cependant bientôt un bruit qui lui était famiher se fit entendre, le chiffonnier roulait doucement, puis la porie s'ouvrit.
« Berthe, vous ne me trompez pas, vous souffrez? « demanda Elisabeth.
BcrUie se souleva, cl, tendant les bras en avant :
« Ahl oui, je Boun're,Bangtota-t-elle, comme je D'ai pas encore soufTcrt. B
Elisabeth s'émut devant ce visage couvert de larmes : l'acceDt de Berlhe, si vrai d'ailleurs, lui alla au cœur.
Elle marcha lentement vers son lit.
« Elisabeth, dit l'enfant en joignant les moins, ne me regardez pas ainsi, cela me fait trop de mal. Je sais bien que j'ai mal fait: j'ai désobéi, j'ai été vaniteuse, j'ai dépensé l'argent de grand-papa, j'ai.... »
Elle se tut; ce qu'elle allait dire laprenaitpositivement&la gorge. Mais dominant courageusement l'impression, elle reprit tout bas:
« J'ai menti! >>
Elisabeth comprit la noblesse de cet aveu, elle passa doucement la main sur te front enflammé de l'enfant.
« Est-ce fini ? demanda-t-elle.
— Oui, oui, c'est fini; je n'irai pas & Fontainebleau, et je ne demanderai plus à coucher au Grand-Hdtel. »
Elisabeth l'embrassa.
« Cuntrilion, confession, bon propos, tout y est, dit-elle. Il s'agit maintenant de se calmer, de dormir, et d'oublier toutes SCS petites folies. »
Sa voix avait repris ses douces inflexions, son regard son rayon aimant. Berthe n'en demanda pas davantage, et, tout heureuse, elle replaça docilement sa tête sur son oreiller et ferma les yeux. Elisabeth regagna son appartement. Avant de refermer la porte condamnée, elle se retourna. Berthe la suivait des yeux, des larmes roulaient doucement sur ses joues amaigries.
a Dormir et oublier notre vie agitée et indépendante, dit Elisabeth avec son plus tendre sourire.
— Dormir sera facile, miblier aussi. Elisabeth, je voudrais comprendre ceci. Je me suis bien amusée, surtout dans le commencement, je riais foute la journée comme une petite folle, et.... je m'ennuyais. Je voudrais m'expliquer cela.
— Question profonde, répondit Elisabeth en souriant, haute et grave question. Nous l'approfondirons plus lard à tête reposée; mais la solution sera que le bonheur et la paix de la conscieDce ne font qu'un. »
Et elle ferma la porto.
VSM 00KKIB8I0N BHIGHJLTIQUB.
Celui qui n'a pas été lente, que sait-il? dit l'Ëcriture Rien do plus sage que de méditer cette profonde parole. En cfTet, de quelque pète que nous soyons pétris, de quelques préservatirs que nous soyons entourés, & quelque région que nous appartenions, nous savons que la tentation viendra tôt ou tard, sous une forme ou sous une autre. Il y a une sorte de loi générale des choses, dans l'ordre moral aussi bien que dans l'ordre physique, à laquelle on n'échappe pas.
Donc la tentation, c'est-à-dire l'entraînement vers ce qui nous est défendu, vient comme une ennemie nous présenter le combat. Il est souvent bien rude; mais, une fois l'épreuve subie, le danger évité, la victoire remportée surtout, quelle n'est pas la joie de l'âme i
Berthe, pendant ces quelques semaines, avait suivi de multiples entr^nements, sa jeune âme avait appris l'enivrement et le trouble.
A son Age, avec son genre de vie, dans l'espèce d'isolement amené par les circonstances, la fréquentation d'un monde élégant, adonné aux plaisirs les plus raffinés, lui était la plus traîtresse des séductions.
Le monde tel qu'il est, la vie telle qu'elle peut être, s'étaient soudain découverts devant elle. Avec sa pénétration naturelle,
«20 MONSIEUR NOSTRADAMCS.
aiguisée en quelque sorte par le calme ordinaire de sa vie, elle s'était expliqué & elk-m£ine bien des problèmes et bien des énif^mes. Elle fut littéralement éblouie de ses propres découvertes et fit, du coup, son entrée dans une période nouvelle.
Son cœur et aussi son intelligence, sans parler de la grftce de Dieu, la gardèrent. Une nuance d'égotsme en plus, un peu d'inlelligence en moins, et elle était jetée dans la plus mauvaise des voies. Elle livrait sa vie aux rêves décevants, son imagination aux fascinations mondaines^ elle tournait contre elle-même toutes ses forces intelligentes et les employait k regretter ce dont elle ne pouvut raisonnablement désirer de jouir.
Une fois arrêtée sur la pente, elle sonda l'abîme du regard el Elisabeth lui en fit apercevoir le fond. Carmen et Dolorës la prenaient comme un joujou, se faisaient un jeu de la pousser en avant ; mais, une fois iiors de Pans, elles n'eussent pas su compatir au chagrin qui se serait emparé de la simple enfant. Comme elle comprit qu'à son Age il faut éclairer son chemin et combien il est dangereux pour les intelligents d'agir à l'aveugle I Avec quel élan elle se remit sous le joug si doux d'Elisabeth, etcommeelle se montra pleine d'énergie pour résister & ses cousines! Elle n'accepta plus que les promenades ayant un but déterminé. Carmen et Dolorès ne s'aperçurent même pas de son chang?ment de conduite avec elles, elles acceptèrent facilement le prétexte d'études à continuer, qu'elle leur donna. Au fond, Berthe n'était placée que nominativement en quelque sorte dans leur centre d'activité, et la vie nomade donne naturellement des liaisons éphémères. On ne peut attacher son cœur dans tous les mondes, et l'on pourrait dire de beaucoup de voyageurs, qu'en secouant la poussière des villes où ils ont stationné pour des affaires ou des plaisirs, ils secouent en même temps les souvenirs qui s'y rattachent.
D'ailleurs, Carmen s'étant enfin décidée à épouser un de ses compatriotes, nommé ministre plénipotentiaire à Madrid, le séjour à Paris ne fut plus qu'une série de présentations et d'achats pour lesquels Berthe était absolument inutile.
Un peu avant Pdques, la colonie péruvienne s'envola, et ce fût alors que l'enfant put se rendre un compte exact des ennuis qu'elle se fût préparés, si elle avait continué une vie en si parfait désaccord avec celle qu'elle devait mener à Paris.
La venue de ses élégantes parentes lui laissa cependant quelques souvenirs sympathiques de plus. Carmen et Dolorès étaient trop cbannantes pour ne pas se Taire aimer, et, de plus, elles avaient produit un excellent effet sur Mme Geneviève, que la fortune et la position avaient le don d'éblouir. Berthe en récoltait le fruit. Rien que de l'avoir vue traverser la cour, un grand laquas à bas blancs sur ses talons, rien que de l'avoir rencontrée entre Carmen et Dolorès, de vraies princesses par la taille, la tournure et la toilette, avait inspiré à Mme Geneviève une sorte de considération qui se manifesta par des procédés beaucoup plus doux.
On commençait d'ailleurs & lui parler de Berthe dans son entourage, h beaucoup remarquer sa distinction, sa grAce, à lui dire qu'elle était bien heureuse d'avoir à ses côtés cette fleur charmante. A tous ces compliments Mme Drillon se rengorgeait. Elle soupçonnait bien que les dames de GuerviUe étaient pour quelque chose dans le développement moral et intellectuel de Berthe; elle avait souvent remarqué que cette dernière saluait, souriait comme Elisabeth, et avait toutes les manières d'Elisabeth ; mais, vis-&>vîs de ses connaissances à elle, qui ne connaissaient pas Hmes de Guerville, elle pouvait tout s'attribuer, et, en toute simplicité, elle n'y manquait pas. Un jour, elle arriva toute souriante chez Mme de Guerville :
« Je ne vous amène pas Berthe ce soir, dit-elle, car je voulais un peu causer d'elle. Savez-vous qu'elle grandit beaucoup et qu'on commence à la traiter comme une femme. J'en suis toute surprise.
— Ce sont ordinairement les étrangers qui nous révèlent que l'enfant que nous élevons a pris rang dans la phalange de la jeunesse, répondit en riant Mme de Guerville. Le temps s'écoule d'une manière si insensible, que nous ne le voyons pas faire son œuvre. Berthe touche à ses quinze ans, je crois.
— Elle les aura ces jours-ci, et c'était à propos de son âge qu'une dame de mes amies me parlait et m'en faisait un éloge, dame I & l'eau de rose. Seulement elle m'a montré le bout de l'oreille, en «joutant : « A notre époque on ne trouve pas tous les jours une «jeune fille jolie sans coquetterie, spirituelle sans aO'ectation, « distinguée avec simplicité, pratique sans vulgarité; voilÀ une « femme qu'on aimerait & avoir plus tard pour belle-lille, on serait
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S22 MONSIEUR NOSTRADAMCS.
« sûre de trouver chez elle, en plus de beaucoup de charmes, ud •> peu de raison. » J'ai deviné où elle voulait en venir. Elle a un fils qu'elle a élevi en dépit du bon sens, dont jamais elle ne consentira à se séparer el qui, depuis quelque temps, fait SOD paon devant Berthe. Vous comprenez que je ne me suis pas donné la peine d'élever cette enfant pour la voir épouser un nigaud pareil, dont je connais le Tond du caractère. J'ai aussi mes intentions, et vraiment elle devient si gentille, — vous savez qu'elle m'appelle man Geneviève pour imiter Armand, — que je ne vois pas pourquoi je n'arrangerais pas ce joli petit ménagc-ià, oii je vieillirais tout doucement. »
Mme de Guerville écoutait en souriant Mme Geneviève; mais Elisabeth, à ces derniers mots, ne put retenir une eiclamation.
u Armand et Berthe! dit-elle; vous n'y pensez pas, madame?
— Vous voyez bien que si, Elisabeth. Eh bien, Armand ne sera pas déj& un si mauvais parti, surtout si son oncle Harc lui laisse sa Torlune.
— La fortune n'est pas tout, madame.
— C'est t)eaucoup, c'eut ma foi beaucoup, et je le dis à Berthe tous les jours. Vous comprenez que je ne veux pas qu'elle se monte la tête. Quand elle a été un peu louangëe ou que je la vois se perdre dans les nuages, je la rabats sur terre en lui rappelant que, de notre temps, les jeunes filles elles-mêmes s'occupent d'afTaires positives et ne perdent pas leur temps à regarder la lune. Moi qui vais beaucoup au théâtre, et le théâtre reflète toujours les habitudes et les mœurs tle l'époque oii l'on vit, je vois que les jeunes filles deviennent fort avisées. Tenez, l'autre jour, j'entendais votre cousine, la petite de Bangly, supputer le contenu d'une corbeille de noces. Elle comptait avec aplomb et vous donnait sans hésiter le prix de la moindre garniture de Chantilly. Je la présente beaucoup & Berthe comme modèle, tout en lui faisant valoir la différence que la fortune met entre elles. Je tiens beaucoup à ce qu'elle soit simple en toutes choses, afin que mon petit plan marche tout seul.
— M. Manrebel l'approuve-t-il ?
— Dieu me garde de lui en adresser un mot; pauvre Nostradamusl il se trouve bien dans ses étoiles, je l'y laisse. A cette heure, c'est l'homme le plus heureux du monde : il a été prouvé que ses calculs sur la vitesse de je ne sais quel bolide sont
justes, et sa petite-fllle, mise en goût par les conversations de M. André et de son grand-père, commence à le questionner et parle avec lui des choses du firmament. Cela l'émerveille. 11 est si simple, qu'il ne s'aperçoit pas queBerthe est devenue une jeune fille, et de la voir penser le stupéQe. Je lui redis son Âge sur tous les Ions; mais elle n'en reste pas moins pour lui l'enrant que nous avons ramenée de Clisson. Ce que je vous dis ici, je vous le dis tout à fait confidentiellement. Ma confidence n'a pas l'air de vous charmer, Elisabeth?
— Franchement, madame, elle n'est pas faite pour cela.
— Gomment! Armand n'est-il pas un très-bon enfant?
— Oui, mais....
— N'a-t-il pas fait toutes ses éludes?
— Sans doute, mais....
— N'estr-il pas d'une famille qui vaut celle de Berthe?
— Je n'en disconviens pas, mais....
— Hais, mais, mais quoi?
— Mais toutes ces conditions ne réunissent pas ce qui fait un heureux mariage. La convenance des personnes doit....
— II me semble qu'elle se trouve ici.
— Elle n'y est pas, madame.
— Elle y est, Elisabeth.
— Là, 14, là, dit Mme de Guerville en riant, comme vous vous échauffez pour une chose si lointaine! Pensez-y donc, vous avez tout le temps de vous disputer là-dessus, c'est s'escrimer contre des moulins à vent. Berthe a quinze ans et Armand prépare son baccalauréat : laissez donc ces enfants à leurs études. La Providence saura bien leur ménager la destinée qui leur convient.
— Le temps passe si vite! remarqua Elisabeth : il me semble que c'est hier qu'André, dans la réunion de famille des Rois, choisit la petite Jeanne pour reine et que mon oncle lui dit en riant, et en lui tendant la main par-dessus le gâteau : " Touchez « là, mon gendre. ° Cependant voilà un projet devenu des plus réalisables.
— On dit que le dîner des fiançailles a eu lieu, dit Mme Geneviève, est-ce vrai?
— Non, non, nous n'en sommes pas là encore, répondit Mme de Guerville.
~- Dans tous les cas, il n'y aurait qu'à vous féliciter, madame,
iSt MONSIEUR NOSTRADAMUS.
ce serait un beau mariage que ferait M. André ; ces de Bangly sont d'une richesse....
— 0ht certes, Jeanne sera bien dotée.
— Et elle est fille unique. Songez donc, & part la fortune, ce qu'elle aura de valeurs mobilières : hâtel sur le pavé de Paris, villa & Versailles. On peut le dire : abondance de biens, et avec cela une très-jolie personne. Je la trouve beaucoup plus jolie que Berthe, et vous?
— Question embarrassante, répondit Mme de Guerville ; Jeanne a plus d'éclat, mais l'éclat passe si vite.
— Comme toute beauté vraiment.
— La vraie beauté ne passe pas vite, c'est une calomnie, dit Elisabeth, ni la beauté des traits, ni leur harmonie, ni surtout le reflet de l'&me, de l'intelligence et du cœur qui illumine les visages humains.
— C'est un proverbe, Elisabeth, vous n'y changerez rien : on a dit de tout temps que la beauté passe.
— Et que la laideur reste, n'ayant pas & passer.
— Yoil& qui n'est vraiment pas si sot, >> dit Mme Geneviève en se levant.
Et elle ajouta en regardant le chevalet d'Elisabeth couvert d'une toile blanche encore :
« Berthe faitr^lle des progrès en peinture?
— Étonnants, madame; un jour ou l'autre, je vous demanderai de l'emmener au Louvre avec moi. Elle peut très-bien essayer une copie, el elle a de telles dispositions, qu'il serait dommage de ne pas lui faire un peu étudier les chefs-d'œuvre.
— Faites, faites : il est bon qu'une femme ait un talent dont elle puisse tirer parti k l'occasion. Elle est tout & sa peinture depuis quelque temps, si bien qu'Armand s'est mis à peindre aussi. Berthe, pour lui, c'est un oracle, et c'est bien parce qu'elle l'en a prié qu'il travaille un peu son baccalauréat. Hfûs restons-en 1&. Je vous fais des visites interminables depuis quelque temps, vous ne voyez plus que moi.
— Nous ne nous en plaignons pas, répondirent ensemble la mère et la tille.
— C'est bien aimable à vous. Ce n'est pas que je sois causeuse, mais il faut pourtant bien trouver quelqu'un i qui parler. Mon vieux Noslradamus ne sortira jamais de son flrma-
ment. Croiriez^vous que par le temps qui court il ne lit pas un journal?
— Cela prouve en effet un grand dégagement dea choses de ce inonde, répondit Mme de Guerville. Je n'ai pas sa raison, je l'avoue, et j'en lis plutôt deux qu'un. Je sais bien que mon fils m'entraîne un peu sur cette pente. Lui s'occupe beaucoup de la politique, et, bon gré mal gré, tl nous y intéresse.
• Et c'est pourquoi j'aime & venir causer ici : au moins on sait quelque chose de ce qui se passe. Recommandez donc à H. André de nous venir voir un peu, il nous néglige beaucoup. Je sais bien que les de Bangly nous font un peu tort en ce moment. »
Mme de Guerville sourit et dit :
« Je crois en effet que c'est de ce cAlé qu'André emploie le peu de temps dont il dispose ; mais je lui transmettrai votre aimable reproche, a
Sur cette assurance, Mme Geneviève sortit du salon et remonta chez elle. Comme elle commençait l'ascension du dernier étage, elle entendit une voix rude qui disait :
« Faut-il vouB'mettre le nom de l'hdtel et l'heure sur un bout de papier?
— Voici Madame qui vous répondra mieux que moi, » répondit Mme Boneau.
Mme Geneviève, un peu stimulée par la curiosité, avait monté vivement ses vingt marches, et elle se trouva en face d'un vieux marin aux épaules trapues, au teint criblé de rides, au uez largement ouvert, qui, en l'apercevant, porta respectueusement la main à son petit chapeau.
V Madame, dîtril d'une voix qui fit trembler les vitres de la fenêtre du palier, le capitaine m'envoie prier monsieur.... »
Il déplia un papier et lut en hésitant : « Mau-re-bel, rue Coaset-te, 4, & Paris, de venir le trouver demain entre dix et onze heures, ft l'hôtel du Louvre, rue de Rivoli.
— Pourquoi? demanda inconsciemment Mme Geneviève.
— Madame, excusez. Le capitaine m'a dit seulement : « Hume- « le-Vent, c'est le nom que l'on me donne & bord, va-t'en & l'a- « dtesse que voici et demande à ce monsieur de venir me Irou- B ver demain, attendu que j'ai à lui parler pour une afTaire Im- B portante. »
« nOSTUDANCS. 1b
— Comment s'appelle votre capitaine?
— M. Ferdinand Balmicr, commandant du transatlantique le Noiweau^Monde, en reldclie au Havre, Seine-Inférieure.
— Mais, mon bon monsieur, M. Maurebel est un vieillard qui n'est pas allé depuis dix ans rue de Rivoli.
— Je le dirai au capitaine.
— Dites-lui qu'il osttrès-àgé, souvent infirme par ses rhuma-
tismes. S'il veut lui
-^ parler, qu'il vienne
'^^^ji^^^-^ lui-même un de ces
^^rr," Jours. A part le sa-
-'('', ^'.li , .-. \\ medi, M. Maurebel est
toujours chez lui.
— Je le dirai au capitaine. H viendra demain , s'il vient , car nous appareillons apros-demain.
— Voua êtes venus en baloau du Havre?
— Sur la Seine? Ahl bien non ; pour nous autres matelots, appareiller, c'est partir, madame.
— Ah ! je com prends. Dites à votre capitaine , monsieur lluine-ie-Vent, que M. Maurebel l'atten-
. Je le dirai au capiiaino. . d^a chez lui à l'heure
qu'il indique pour le rendez-vous de l'hfllcl. S'il faut absolument aller le trouver, qu'il ait l'obligeance de l'écrire.
— C'est ça : un mot de biHet ou la visite. Excusez, madame. » L'homme de mer passa devant Mme Geneviève et descendit,
suivi des yeux par Mme Geneviève, qui rentra chez elle fort intriguée. Que pouvait vouloir cecapitaine à M. Maurebel, dont la calme existence était éloignée de toute alTaire?
MONSIEUR NOSTRADAMUS. m
Quand le vieillard et Bcrthe revinrent, elle Uur annonça la nouvelle et finit par leur communiquer un peu de sa curiosité. Elle soulignait avec tant de soin te mot importante, qu'on pouvait bien se demander ce qu'il allait advenir de cette visite tout à. Tait inattendue.
L'IHFBATtr
De fait, la curiosité était déj& irés-émoussée chez H. Maurebcl et chez Berthe, quand se leva h jour Tameux du lendemain. Le vieillard et l'enfant avaient chacun à leur manière une vie pleine et occupée qui empruntait si peu du dehors, que les incidents extérieurs étaient vite oubliés.
11 n'en était pas de même de Mme Drillon, qui, se recherchant beaucoup elle-même dans ses aises et dans ses goûts, s'ennuyait parfois jusqu'au spleen. Le terrain des suppositions, qui trouvait naturellement des bornes chez H. Nostradamus et chez Berthe, lui était largement ouvert, et son imagination (elle n'ëtEÛt positiviste qu'& ses heures] se donnait librement carrière.
A neuf heures sonnant, elle vint s'installer dans la bibliothèque, et elle y voletait sans bruit, quand la porte s'ouvrit devant un homme, jeune encore, qu'introduisait Mme Boneau. Sa toilette était celle de tout le monde; mais la teinte cuivrée de son visage et de son cou, ses favoris longs et épais, je ne sais quelle raideur dans le port de tête, particulière aux gens habitués & commander, révélaient & la fois l'homme de mer et le commandant,
U salua H. Haurebel, qui écartait son fauteuil de son bureau, et dit :
« Cest bieu à monsieur Romain Maurebel que j'ai l'honneur db parler?
— Oui, moDsieur, répondit le vieillard.
— Monsieur, veuillez vous rapprocher de H. Maurebel, il est un peu sourd, dit Mme Geneviève enprofilantde l'occasion pour se rapprocher elle-même.
— Hier, j'ai envoyé mon maître de timonerie vous infonner que j'avais k vous parler d'une affaire importante, monsieur, reprit le marin en élevant la vois.
— On me l'a dit, monsieur, el je me serais certainement rendu à votre invitation, si mes jambes rhumatisées ne me clouaient chez moi depuis quelques jours. »
Pendant qu'il parlait, le capitaine prenait un portefeuille dans la poche de son paletot et dépliait un papier.
" Voici, dit-il, ce que j'ai reçu la veille de mon départ de New- York. Vous connaissez H. Joseph de Melvil; pardon, H. de Branchard-Melvil? »
Le vieillard tressaillit et répondit par un geste afQrmatif. Berthe, qui dessinait dans le corridor, avança la tête en entendant prononcer son nom.
« Eh bien, il m'a fait tenir ce papier oti je Us :
<• M. Joseph de Branchard prie le capitaine du Nouveau-Monde, •' M. Ferdinand Balmter, d'aller cherchera Paris, chez M. Romain « Maurebel, 4, rue Cassette, Berlhc de Branchard, sa fille, etdela « lui ramener à Ncw-Yorkà sa première traversée. En ceci, M. de » Branchard-Helvil use pleinement de son droit, etle capitaine est « prié d'en référer aux magistrats, si on lui fait des difficultés.
u Signé el légalisé par le principal magistrat de 'Washington. »
La voix sonore du commandant s'éteignit dans le silence.
L'oreille ne percevait que le bruit de deux respirations précipitées et haletantes.
Mme Geneviève sortit la première de sa slupeur et tendit machinalement la main vers le papier.
s C'est écrit, bien écrit, dit-elle en le passant à M. Maurebel ; en voilà une aventurel
— Invraisemblable, tout à fait invraisemblable, » murmura le vieillard.
Il parcourut le papier qui tremblait dans ses mains et reprit avec effort :
Il parcourut le papier qui Ircmblait dans ki m
« Ainsi Josepli de Brancliard n'est pas mort?
— Il dirige dans la Virginie, avec son QIs, une très-belle plantation. Je l'ai vu autrefois à diverses reprises : il sufGt d'un nom français pour rapprocher les gens en pays étranger. A notre dernière rencontre, il me questionna sur mon itinéraire, sur mes saisons de départ et de passage au Havre. Il me dit alors qu'il venait de recevoir une lettre de France, dont il ne comprenait pas parfaitement le sens et qui semblait suivre plusieurs lettres qu'il n'avait jamais reçues, et qu'il allait faire rechercher à la poste (générale. « Je vais éclairai cir cette aiTaire, me dit-il, et, è. votre prochain p&ssage, je « viendrai très-probablement en causer avec vous. » Je suis resté moins de temps que d'habitude en rade et je ne l'ai point vu. Hais il a eu l'occasion de me faire tenir cette note, qui, comme vous le voyez, m'enjoint de lui ramener sa flUe. Est-elle à Paris?
— Elle est à Paris, chez moi. Joseph de Branchard est mon petil-Gls, monsieur. »
Le commandant s'inclina '
» Mais il m'est impossible d'obtempérer à sa demande et de jeter une enfant en de pareilles aventures, reprit le vieillard avec force. Serait-il raisonnable de l'envoyer seule en Amérique, chez un père qui ne s'est jamais inquiété d'elle? Non, non, cela ne se peut. Paraissaitril bien occupé de cette alTaire, dont il vous a entretenu & demi-mot?
— Très-occupé, et le peu que je sais de son caractère me donne & penser qu'il sera difficile de le détourner de ce projet, si la loi est pour lui.
— Évidemment, il est père, tuteur, par conséquent maître absolu. Hais je protesterai, monsieur, je protesterai jusqu'au dernier moment.
— Honsieur, je désire que vous réussissiez, dit le commandant en se levant; dans tous les cas, je vous préviendrai de l'époque de mon départ. En ce moment je retourne à Hambourg, Ht je ne pense pas être au Havre avant septembre.
— Honsieur, je vous suis bien obligé. L'adresse de H. de Branchard, s'il vous plaît?
— Son adresse véritable, je l'ignore; mais je puis voua dire ob
134 MONSIEUR NOSTHADAMUS.
il descend à New-York. Cette maison lui lait parvenir ce qoi lui est adressé. »
Et, ouvrant son portefeuille qu'il avait tenu & la main, le commandant dicta :
a M. Joseph de Branchard-Helvil (c'est sous ce dernier nom qu'il est le plus connu), lidlel de l'Union, box 196, à New- York. »
Ces mots dictés, il adressa un double salut et sortit, reconduit par Mme Geneviève.
Lorsque cette dernière rentra dans la bibliothèque, Bertbe sanglotait les deux bras passés autour du cou de H. Haurebel.
" Grand-papa, vous me garderez? murmurait-elle. Grandpapa, je ne veux pas vous quitter.
— Ebl sans doute, on vous gardera, Bcrthe, dit Mme Drillon, émue presque jusqu'au); larmes. Voyons, monsieur Maurebel, vous n'allez pas laisser cet Américain en faire à sa tête. S'il voulait sa rdic, il fallait qu'il la prit & la mort de sa tante.
— Je ferai le possible et l'impossible, certainement, répondit le vieillard avec accablement.
— Vous entendez, Bcrthe? allons, n'écrasez pas votre grandpère comme cela. Nous allons, si vous voulez, aller conter chez vos bonnes amies de Guerville cette drôle d'histoire, qui les désolera bien aussi. Et Armand, que dira-t-il? »
Berlhe s'éloigna en ciisuyant ses larmes, el Mme Geneviève, ouvrant un tiroir, plaça devant le vieillard tout ce qu'il fallait pour écrire.
« Si vous m'en croyez, monsieur, vous commencerez à écrire celle lettre difQcile, dit-elle; ces émotions I& vont faire danser vos mains de telle manière que vous ne pourrez pas tenir une plume tantôt, et il ne faut pas manquer l'heure du courrier. Comme vous n'avez pas besoin de nous pour cette alTure, j'emmène Bertbe au premier. »
Le vieillard inclina la tiMe en signe d'assentiment Elles descendirent, et lui, saisissant d'une main ferme sa grande plume barbelée, se mit à. écrire lentement, laborieusement, s'arrélant de temps en temps pour essuyer la sueur qui mouillait son vaste front
FJLBTIBA.-T-BLLB7
II y a une chose dont le nom sans éclat, sans harmonie, n'a rien de séduisant pour l'oreille et qui est cependant une des choses capitales de ce inonde : la sécurité.
On cherche le plaisir, le bonheur, la distraction, l'or, les honneurs; OD oublie la sécurité, qui est tout. Que de bonheurs fragiles échafaiidés sur l'ignorance, qui crée les fausses sécurités I Et comment peindre la souffrance profonde, intense, destructive, qui atteint l'&memise tout à coup en contact avec un de ces événements majeurs qui enlèvent jusqu'à l'ombre de la sécurité?
Pourquoi cet homme cl cette femme, si paisibles naguère au milieu de leur nombreuse famille, restent-ils songeurs et hochent-ils la tête quand on les félicite sur l'avenir? C'est qu'ils ont perdu matériellement par la mort, ou moralement par l'inconduitc, un enfant, et c'en est fait de leur sécuritél
Pourquoi cette jeune fille à l'humeur aimable, joyeuse même, mais aux aspirations idéales, s'éloigne-t-elle tout à coup du monde? C'est qu'elle a surpris une trahison, une calomnie; c'en est fait de sa sécurité.
Pourquoi cet être, né pour tous les bonheurs humains, fut pour toutes les félicités terrestres, s'en détourne-t-il résolument et dédaigne-t-il de profiter de tous ses avantages? C'est qu'il a,
ï£6 MONSIEDR NOSTRADAMUS.
par la mort ou par riofldélité, touché au néant des aOeclioas; c'en est fait de sa sécurilé.
Hélas! cette Bécurité si précieuse avait fui à tirenl'aile de chez H. Nostradamus, et l'on n'y était plus heureux.
Aucun cliangemcnl apparent ne se produisit au dehors. La saison se passa dans le travail et les délassements ordinaires; mais cependant le vieillard négligeait ses études pour s'abandonner à de longues rêveries, et, & certains moments, Bertbe et Elisabeth avaient dans le regard je ne sais quoi de souffrant et d'inquiet, qui ne leur était pas habituel. La menace d'une séparation planait sur leur tête.
El cependant de quels événements agréables ou intéressants fut tramée cette longue saison d'été I Armand, refusé au baccalauréat, vint habiter chez son oncle Marc et passa naturellement toutes ses après-midi chez M. Haurebel II ne savait travailler que là, disant que Berthe était si forte en philosophie qu'elle lui en donnait le goût.
André de Guerville, touché de la bonne volonté d'Armand, ne manqua pas une occasion de venir lui expliquer quelques-uns de ses théorèmes les plus difQciles.
Grilce & eux la bibliothèque prit les allures d'une petite Sorbonne. Quand Elisabeth, André, Berthe et Armand étaient réunis, et que la conversation prenait un ton scientiQque, il n'était pas rare de voir M. Maurebel transformer son fauteuil en chaire et donner à son jeune auditoire des notions justes sur la science difficile qui avait fait l'intérêt des études de toute sa vie.
Jeanne de Bangly désira goûter A cette tartine scientifique dont on lui vanta la saveur ; mais elle ne rapporta de la séance qu'une bonne migraine et une pointe de jalousie contre Berthe, dont André lui avait fait remarquer plusieurs fois le regard lumineux. Elle se moqua même un peu de ces congrès scientifiques, dans un laid appartement, avec le vieux Nostradamus, un petit garçon, une petite flile et un affreux chat gris. Il lui parut étrange qu'André aimAt passer des après-midi entières dans celte bibliothèque poudreuse, et elle déclara d'un air mutin qu'elle l'en empêcherait, si elle en avait le droit.
Ce droit, elle devait l'avoir sans tarder. H. de Bangly connaît toutes les semaines à Mme de Guerville que sa fille était demandée en mariage tous les jours et que, si André ne se
MONSIEUR NOSTRADAMCS. 237
décidait pas & en finir, il se verrait obligé de se décider en faveur d'UD autre. La question devient brûlante. André consent volontiers & épouser sa cousine ; mais il est absolument sans empressement. Enfin, un Jour où les instances ont été réitérées, où le chiffre de la dot a été révélé, où l'on a rappelé les désirs exprimés par celui-ci et par celui-l&, Mme de GuerviUe parle trës-sérieusement & son fils et l'engage & prendre un parti. Celui-ci va dîner chez son oncle de Bangly, il y trouve un prétendant qu'on impose un peu & Jeanne qui est triste, qui pleure dans sa plus charmante toilette. André se laisse entraîner et, à peine engagé, il confie & Elisabeth qu'il est étonné de n'être pas plus heureux. Jeanne est bonne, jolie, riche, et ce qui le touche uniquement et secrètement, elle l'aime. Cependant, chose absolument absurde, si seulement on l'y engageait un peu, il renoncerait parfaitement à Jeanne. Chose encore plus étrange, Elisabeth l'invite formellement à y renoncer, Mme de GuerviUe aussi. Elles font bon marché des arrangements de famille, des désagréments qui résulteront d'une rupture; mais d'autres parents s'interposent. André lui-même recule devant une défection, les fian- ^illes ont lieu, puis le mariage, un mariage éblouissant.
Berthe, à cette occasion fait une véritable entrée dans le monde. Elisabeth la présente à quelques amies choisies, et excepté chez les de Bangly qui n'ont pour elle aucune sympathie, sans qu'on puisse deviner pourquoi, on fait partout fête à sa fraîche et pure jeunesse.
Et tandis que ce flux et reflux des incidents de la vie ordinaire opèrent leur mouvement, H. Maurebel, Berthe et Elisabeth ont au cœur une inquiétude incessante dont ils ne parlent pas, dont ils n'osent même parler entre eux, mais qui jette dans leur vie cette indicible amertume goûtée par ceux qui ont souffert de ces blessures, qui ne rendent pas de sang A l'extérieur, mais qui font, en dedans, couler le sang du cœur.
C'est que, bon gré mal gré, ils sont toujours dans la crainte, dans l'attente, et il n'est pas de jour où quelque chose ne vienne faire tressaillir chez eux cette fibre douloureuse qui confine & l'angoisse. Le facteur lui-même, cet être inolTensif et complaisant qui est presque toujours le bien accueilli, est devenu une sorte de tête de Méduse. Sitôt que son képi apparaît devant le portail, on suit des yeux tous ses mouvements. Les rares lettres
238 MONSIEUR NOSTRADAMDS.
qui se portent au cinquième sont toujours la cause d'une commotion. Ce n'est pas que la correspondance de H. Maurebel avec l'Amérique soit fréquente. Il n'a reçu qu'un mot de réponse qui était un refus; mais il continue k écrire, lui I il demande qu'on lui laisse sa petite-fille jusqu'& sa mort, qui ne peut tarder; il essaye de réveiller l'affection éteinte dans le cœur de son petit- Bis; il donne tant et de si bonnes raisons, qu'on espère, malgré tout, un dénoùment favorable. Le silence répond à ces lettres chaleureuses, et les trois intéressés se figurent que M. de Branchard, poussé par H. Marcelin de Baingal & cette démarche insolite, s'est rebuté contre les diflicultés et qu'il a abandonné son projet.
Cette idée leur était venne à Itius trois sans qu'ils osassent se la communiquer. Un jour cependant, à l'issue de la petite réunion savante, André, Armand et Mme Geneviève étant sortis, ils se confièrent mutuellement leur espoir. Naturellement il se fortifia dans l'expansion, et Bcrthe disait gaiement :
B Pour moi, c'est fini, je me délivre à jamais de ce cauclicmar, » quand Mme Boneau ouvrit la porte de la bibliothèque.
Le brave Hume-le- Vent entra, le chapeau à la main.
Sa vue produisit k peu près l'effet d'un coup de tonnerre éclatant dans une masse de nuages qui s'éclaircissent et qui ne semblent plus receler un atome d'électricité.
«Monsieur, madame, excusez, dit le matelot; mais voici ud mot de billet que le commandant m'a dit de vous remettre k vous-mêmes. »
Il déplia son mouchoir, puis un papier, et passa une lai^e enveloppe & M. Maurebel.
Élisabetb et Berthe tendirent machinalement la main ; mais le vieillard, redressant sa taille courbée, prit vivement l'enveloppe ot la déchira lestement.
Le matelot se sentit singulièrement impressionné entre ces trois visages que pâlissait une émotion visible, et, saluant gauchement, il tourna sur lui-même et prit la porte. Lui sorti, Elisabeth et Berthe se rapprochèrent instinctivement, et, pressées l'une contre l'autre, écoutèrent la lecture du billet suivant :
« Monsieur, a J'ai le déplaisir de tous apprendre que M. de Branchard-
Melvil m'écrit catégoriquement de lui emmener sa lille. En cas de rerus on d'atermoiement de votre part, il me demande d'adresser des pièces qu'il m'envoie au maire de votre arrondissement, et, si je refuse moi-même de prendre un passager dans ces conditions, il m'enjoint d'adresser les papiers au commandant du transatlantique le Zealot, qu'il C0[)n«lt particulièrement et qui saura faire agir la justice.
" S'il faut en venir & ces extrémités, et ses inlenlions sont formelles, j'ai les papiers en main, je crois que mademoiselle votre
Il prit vivamenl l'eareloppe et la dâctain lestemeuL
petite-fllle sera mieux à mon bord. Le Zealot revient de Hambourg chargé d'émigrants de tous les pays.
a Je n'ai au contraire que des passagers ordinaires, et, parmi les passagers de cette traversée, il se trouvera plusieurs religieuses, qui formeront une société fort convenable pour une jeune fille.
» Je suis tout & votre disposition, monsieur, et je vous avertis que Je quitte le Havre le 12 au soir.
» J'ai l'honneur, etc. »
M. Haurebel jeta la lettre sur le bureau, Elisabeth la prit et l'étudia mot à mot.
Quand Mme Geneviève rentra, elle trouva trois personnes lil^ téralement foudroyées, qui n'avaient pas prononcé une parole, ni fait un mouvement.
ÎM MONSIEUR NOSTRADAMUS.
Elle lut la missive du commandant du Nouveau-Monde.
« Il ne s'agit pas de s'endonnir comme cela, s'écria-t-elle. Ëtes-vous bien sûr que la loi permette d'enlever un enfant par un père qui s'est imaginé de la quitter lorsqu'elle était en nourrice?»
H. Haurebel releva la tête.
» Il y a peut-être un dernier combat & livrer en eiïet, dit-il, je le livrerai. Berthe, mets tes vêtements de sortie, ma QUe. Nous allons immédiatement chez mon avocat. »
A Ii'HOTBL rBABOATI.
Impossible de médire de la loi. Gomme toute chose humaine, elle a des imperfectionB, des lacunes, mais en somme elle fait ce qu'elle peut. Cette pauvre loi, si calomniée parrois, a du boa, il faut le reconnaître; dans son infirmité, elle garde un beau reflet de la loi divine, d'oii elle sort comme de sa source.
Mais, destinée & tous, embrassant un ensemble, elle ne peut être satisfaisante dans les cas généraux et les cas particuliers, et surtout elle ne peut se détruire elle-même par de perpétuelles variations.
Certes, Berthe de Branchant semblait appartenir davantage à M. Haurebel qu'à ce Français américanisé qui s'appelait Joseph de Braiicbard ; mille raisons de convenance, de sentiment s'opposaient à ce qu'une très-jeune fille quittât un abri sûr pour s'en aller seule, par delà les mers, rejoindre un père inconnu et indifférent; mais la loi sauvegarde les droits de la paternité en général ; elle était formelle et elle ne put être éludée.
Et c'est au nom de cette loi, et par la force de cette loi, que le vieillard avait voulu consulter pour y trouver une arme défensive quelconque, que le tl au matin Berthe quittait pour toujours, elle pouvait ie craindre, l'appartement de la rue Cassette, et partait pour la gare Saint-Lazare en compagnie de H. Maurebel et d'Elisabeth de Guerville qui allaient la conduire au Havre,
au MONSIEUR NOSTRADAMUS.
de Mme Drilloo et d'Armanil qui l'accompagnaient jusqu'à la
gare.
Il avait été impossible de détourner H. Haurebel du projet de conduire lui-même sa petite-QUe & bord du Transatlantique, et l[lledeGuervîlle,Qon moins désolée que lui da départ de Berttie, n'avait pas hésité & le suivre au Havre.
Le temps était doux, avec un soupçon d'orage, ce qui ne faisait qu'augmenter l'impressloonabilité physique et le malaise moral des partants.
Mme Geneviève, saisie tout à coup d'une grande tendresse pour Bertbe, avait toujours son mouchoir sur ses yeux, et elle l'entraîna de force dans le restaurant des Arcades, où elle fit servir trois déjeuners, le déjeuner de la rue Cassette ayant été absolument nul.
Les trois voyageurs se laissèrent persuader et burent pour lui faire plaisir quelques gorgées de chocolat.
Armand seul eut le courage de boire tout son bol, parce que, disaitr-il, s'il avait l'estomac creux , il verserait des seaux de larnies, ce qu'il ne voulait pas faire en public.
La séparation d'Armand et de Mme Geneviève renouvela le déchirement déjà profond du cœur de Berthe. Au moment de s'éloigner pour toujours d'un lieu aimé, on englobe tout, même les objets inanimés, dans ses regrets, et, de part et d'autre, il y eut des larmes de répandues, surtout par Armand, malgré l'elTet bienfaisant du chocolat.
Les voyageurs montèrent en wagon et la locomotive les entraîna vers le Havre à travers les plaines riantes, coupées de nombreux cours d'eau, de la fertile Normandie. Hais que leur importaient les dernières coquetteries de l'été? Us n'y faisaient nulle attention ; comme des soufîrants qu'ils étaient, ils se parlaient à voix basse; ils ne regardaient au dehors que lorsqu'il fallait dissimuler des larmes, lis passèrent sans les voir toutes les stations intermédiaires : Mantes, Vernon, Saint-Pierre, Louviers, Oissel, Mottenville, Yvetot, Rouen.
Et quel douloureux retentissement eut dans leur cœur ce simple mot, lorsqu'on le cria sur la voie : le Havre I Le vieillard porta la main à son front, Elisabeth à son cœur, Berthe se prit la tête à deux mains.
« Où descendons-nous, Elisabeth?» demanda M. Haurebel.
MONSIEUR NOSTRADÂM.US. S43
Elisabeth se rapprocha de lui.
« AuBBÏ près que possible de la mer, si vous le voulez bien, munnura-t-elle. Il faut la montrer à Berthe sans l'émouvoir. C'est pourquoi j'ai choisi rhdtel Prascati qui touche & la plage, mais d'où l'on n'aperçoit pas les vaisseaux. »
En conséquence, ils prirent l'omnibus qui conduisait à Prascati. Us traversèrent une partie de la ville. Elisabeth, en passant devant le musée, en fît remarquer les splendides sentinelles : Casimir Delavigne et Bernardin de Saint-Pierre, glorieux enfants du Havre, immortalisés de nouveau par le ciseau de David d'Angers.
Un peu après le musée, Berthe aurait pu apercevoir le mâle qui se dresse sur la grève, parsemée de galets, et la mer au delà du môle; mais Berthe était blottie dans un coin de la voiture, un voile épais rabattu sur le visage, et elle n'aperçut l'immense hAtel Prascati que lorsqu'il fallut mettre pied à. terre dans la cour. Elle suivit machinalement Elisabeth dans une chambre du second étage. Les deux larges fenêtres étaient ouvertes. Bertbc s'élança en avant et son visage morne et fatigué resplendit d'enthousiasme.
°La merl» dit simplement Élisabeitb, en allant s'accouder auprès d'elle.
Elles contemplèrent en silence cette surface argentée, murmurante, qui forme sous le regard le plus magique des tableaux.
« Que c'est beau ! » disait Berthe tout bas, mais d'un accent passionné.
Et Elisabeth, qui avait ses raisons pour augmenter s'il était possible l'enthousiasme de l'enfant, se plut & lui analyser les beautés ravissantes de ce paysage maritime. Elle lui fit remarquer les teintes irisées et changeantes du flot, les allures gracieuses des embarcations, l'efTet idéal de la fumée des petits bateaux à vapeur, noire ici, argentée là, la manière pittoresque dont les barques disposaient leur voilure, la disposition de l'horizon qui semblait limiter l'infini. Berthe écoutait avidement; elle était tout entière sous le charme et ne songea pas à se détourner une fois vers la ville, ni vers le port, au-dessus duquel se profilait une forêt de m&ts. Ils s'élançaient des vaisseaux de tout tonnage et de toute forme qui remplissaient les nombreux bassins.
Mi. MONSIEUR NOSTRADAMUS..
Le temps trèB-oraf^eux du matin s'était éclairci, et cependant Ift soirée fut étoufhnte. Après le dîner qu'ils Qrent dans la grande serre qui sert de salle & manger, Élieabeth demanda qu'on s'occup&t des acquisitions. Ils retournèrent à la ville à pied et firent quelques achats, au nombre desquels se rangèrent ces délicats travaux de coquillages, dont quelques-uns sont trës-artisliquement réussis. Elisabeth acheta & Berthe une jolie niche, imitant les niches rustiques qu'elles avaient vues sur les maisons du quai avec cette inscription : Notre-Dame des Flots, ou l'Étoile, non pas du matin, mais du marin. En sortant d'un de ces petits magasins, Berthe, qui marchait la première, se détourna toute p&lissante vers ses compagnons. Elle avait reconnu dans le matelot qui allait les croiser sur le trottoir le mattre de timonerie Hume-le-Vent.
Le regard loyal du brave marin s'ét^t posé sur M. Maurebel; il reconnut aussi le vieillard, car il s'arrêta, 4ta sa pipe de sa bouche, et portant la main & son béret bleu :
" C'est bien vous que le capitaine attend, monsieur, dit-U; estce qu'il sait que vous êtes au Havra?
— Non, je ne lui ai rien fait dire de mon arrivée. Il sait toutefois que nous serons demain au rendez-vous fixé.
— Et il en sera bien aise, surtout pour la jeune demoiselle. Le Zealot est un beau navire; mais tant qu'& partir, mieux vaut prendre le nôtre, & cause du capitaine et de l'état-major qui est très-chic.
— Voulez-vous avertir M. Balmierde notre arrivée, monsieur? dit Elisabeth.
— II la saura dans une heure, madame; je n'ai plue qu'une petite course à faire k l'agence de la Compagnie générale des Transatlantiques, quai d'Orléans, 35, tout près d'ici, et je retourne à bord pour n'en plus bouger.
— Et c'est bien demain que vous partez? demanda Berthe machinalement.
— Oui, mademoiselle; le fret, les marchandises, les passagers,, tout est réglé. Nous sortons demain, s'il plaît à Dieu. N'ayez pas peur, la traversée sera douce, et il n'y a pas de danger qu'avec un capitaine comme le nôtre il arrive des malheurs. Au plaisir, vous me trouverez demain sur le pont du Nouveau-Monde. Vous savez qu'après trois heures on n'embarque plus rien, ni personne. »
MONSIEUR MOSTRADAMUS. 24S
Et le brave homme, remettant sa pipe entre ses dents, fit le salut militaire et s'éloigna en humant avec bonheur l'air viviflant qui soufQait de la mer.
Cette rencontre impressionna tellement Berthe, qu'Elisabeth jugea prudent de la faire rentrer. La soirée était avancée et ils avaient tous grand besoin de repos. Pour lui obéir, M. Maurebel et Berthe se couchèrent en arrivant à l'hOtel. Elle prolongea Un peu sa veillée et termina un livret intime de tendres conseils qu'elle avait commencé à écrire pour Berthe le jour où il avait été prouvé qu'on n'échapperait pas à la douloureuse nécessité d'une séparation.
Le lendemain, H. Haurebel était à peine habillé, qu'Elisabeth arrivait lui donner ses instructions.
« Aujourd'hui, lui dit-elle, nous ne ferons aucune sortie, restons simplement & causer devant la mer. La beauté de la mer, voil& ce qui, après Dieu, soutiendra notre pauvre enfant dans cette lourde épreuve.^EUe a le sentiment du beau à un tel degré, qu'elle sera arrachée à sa douleur par les magnifiques aspects qui vont se dérouler devant ses yeux. Si l'on me disait qu'on gagne l'Amérique en wagon ou en voiture, je craindrais de la voir mourir en route. •>
En conséquence, la journée se passa à Frascati qui se dépeuplait. A^is devant une large fenêtre ouverte, tes trois désolés prirent leurs derniers arrangements et leurs suprêmes résolutions.
Il fallait obéir & l'injonction de H. de Branchant, on ne pouvait empêcher l'action d'une autorité légitime; mais on ne voulait considérer ce départ que comme un simple voyage.
C'était en qualité de messagère que Berthe se rendait en Amérique. Elle témoignait de son obéissance et tâchait de gagner la cause du retour en France. Toutes les raisons qui militaient en faveur de ce retour avaient été consignées avec soin, et les cœurs de nos amis se repaissaient de cette fragile espérance.
Dans tous les cas, et en mettant les choses au pire, Berthe atteindrait bientôt sa majorité légale. La loi qui l'obligeait en ce moment & traverser les mers, deviendrait sa force et lui donnerait le droit de revenir en Europe. C'était ainsi qu'à défaut d'espoir on conjecturait et que, pour adoucir l'amertume du pré-
aent, on regardait l'avenir, mËme aux cAtéa de ce vieillard dont l'existence n'était plus qu'une sorte d'exception.
Ces heures d'entretien intime passèrent trop rapidement. A mesure que la journée s'avançait, on parlait moins, et bienlAt les causeure ne trouvèrent plus rien & dire. L'angoisse se glissait au plus intime de leur cœur et glaçait leur langue à leur palais. Berthe, assise entre son grand-père et son amie, ne pouvait plus que prier et leur presser la main.
Enfin la voiture commandée arriva, une voix indifTérente en flt l'annonce du corridor, en avertissant que les colis désignés pour accompagner la dame qui partait poar l'Amérique étaient cbargés. Il fallut se lever, descendre et monter dans cette voiture, qui se dirigea vers le beau bassin de l'Eure où stationnait le Nomemt- Monde.
Le ciel sombre etcbar^ gé était tout & fait en harmonie avec l'état (te leur esprit et de leur coeur. Pendant ce court trajet, Berthe resta blottie entre les bras de Mlle de Guerville , dont l'énei^e faiblissait et qui laissait librement couler ses larmes.
Ils mirent pied à terre auprès de l'immense bâtiment de planches qui a reçu le nom de tente des Transatlantiques. Il y avait, non loin du poste des douaniers en jaquette bleue, de longues rangées de balles de coton & demi éventrées, sur lesquelles folâtraient des enfants demi-nus. Il fallut que H. Maurebel s'assit sur une de ces balles, ses vieilles jambes flageolaient sous lui.
Ils demeurèrent Ift ud instaDt, les mains enlacées, échangeant de muets baisers, regardant avec des yeux pleins de larmes le vaisseau géant, percé de lucarnes rondes, qui allait devenir l'habitation de Berthe. On détachait les dernières chaînes qui le reliaient au quai.
Tout & coup une voix vibrante dit près d'eux : « Il faut partir! »
Le capitaine, revétn cette fois de son uniforme, était debout A leurs cdtés.
H. Haurebel se dressa sur ses pieds, et relevant sa tète vénérable :
« Soyons forts, dit-il, et que la volonté de Dieu soit faite I »
Il se découvrit, plaça ses deux mains sur les épaules de Berthe, qui était p&Ie comme une morte, l'embrassa longuement sur le front, et, la poussant doucement dans les bras d'Elisabeth, se rassit, craignant de tomber.
Il y eut encore quelques étreintes, quelques paroles murmurées, quelques sanglots étouffés, et l'enfant, s'arrachant la première h ces déchirements, prit le bras du capitaine, et, toute chancelante, marcha vers la passerelle. Elle monta seule, lentement et le visage tourné vers ses deux aimés, l'escalier vacillant attaché aux flancs du navire. Sur la plate-forme, elle s'arrêta, son regard se croisa avec le leur dans une ineffable expression d'indestructible tendresse, elle eut le courage de sourire, puis elle disparut A leurs yeux en même temps que l'escalier mobile qu'elle avait monté la dernière.
Elisabeth demeura un instant immobile, muette, anéantie, puis elle oiTrit son bras au vieillard.
Il se leva péniblement et ils gagnèrent la voiture qui les attendait
A BOBS D0 nOUTBAV-KOHSB.
Berthe avait pu monter à bord, elle avait pu, par ud effort suprême, se détourner vers les deux êtres chéris qu'elle quittait et leur sourire & travers ses larmes ; mais elle avait épuisé, sinon dépassé ses forces morales et pliysiques, et si le capitaine ne l'avait pas immédiatement conduite à un banc placé sur le pont, elle serait tombée de défaillance à son bras. Une fois assise, elle ferma les yeux ; ud déluge de larmes vint soulager son cœur oppressé, et puis la sufTocation recommença et elle perdit à moitié connaissance. Quand elle reprit ses sens, elle apen^ut Ja figure bronzée de Hume-le-Vent qui, un genou en terre, lui tenait an Qacon le plus près possible de la Ogure. Derrière lui, le capitaine et un monsieur à cheveux gris la considéraient avec une compassion profonde.
Elle était trop sincèrement malheureuse pour se préoccuper de son isolement; en ce moment cependant, elle comprit que sa place n'était pas sur le pont et elle se leva.
« Hume-le-Vent, dit le capitaine en se rapprochant, conduis Mlle de Branchard dans sa cabine. »
Et s'adressant à Berthe :
« Notre chirurgien, dit-il en désignant du regard son compagnon qui s'éloignait, affirme que cette légère syncope n'aura pas de suite. Désirez-vous que je vous envoie une des passagères ,
Les religieuses qui devaient faire la traversée eo ont été malheureusement empêchées, ce qui me contrarie beaucoup pour vous, mademoiselle.
— Je ne désire personne en ce moment et je vous remercie beaucoup, monsieur, répondit Berthe. Un peu de repos me fera surtout du bien. »
Elle Qt quelques pas en avant et se pencha avidement sur la balustrade pour regarder sous la tente. Vain espoir I Ils étaient partis. Un sanglot souleva sa poitrine et elle suivit Hume-le-Vent qui descendait un assez large escalier, au bas duquel s'ouvraient les mes de cette cité flottante nommée le Nouveau-Monde. Le matelot souleva les portières d'un très-joli salon blanc et or.
« Est-ce dans le salon que vous voulez entrer, mademoiselle* demanda-t-il.
— J'aimerais mieux ma chiunbre, ma cabine, veux-je dire. » Hume-le-Vent se détourna, prit un nouveau corridor sombre
dont les plinthes de cuivre à jour projetaient ç& et 1& des scintillements fantastiques, puis il ouvrit une petite porte. Berthe entra dans son appartement, c'est-i-dire dans une cabine dont sa tête touchait quasi le plafond, jolie du reste, éclairée par un petit œil-de-bœuf ouvert dans le flanc du navire, garnie de rideaux de reps rouge, de meubles très-confortables; un corselet de liège était appendu aux poutrelles.
Comme elle pleura, la pauvre enfant, en a'asseyant sur son petit lit, et comme elle pria, les mains jointes et la tête penchée sur sa poitrine I
Cette libre explosion de douleur lui flt du bien, et elle se levait toute frissonnante en se disant qu'il fallait dominer à tout prix le brisement de son cœur, quand un coup léger fut frappé à sa porte. Sur la permission que Berthe donna, elle s'ouvrit, et le capitaine, respectueusement découvert, parut sur le seuil.
a Je vais mieux, merci, capitaine, murmura la pauvre enfant avec effort.
— Vous êtes bien pAle, dit-il avec bonté. Je n'ai pas osé prendre sur moi de vous envoyer une des passagères. Cependant, si vous le désirez, mademoiselle, je choisirai parmi ces dames celle qui mo paraîtra le mieux vous convenir, puisque nous ne pouvons plus compter sur les religieuses avec lesquelles j'espérais vous faire faire la traversée.
MONSIEUR NOSTRADAMUS. ïM
— Vous êtes bien bon, monsieur, répondit Berlbe avec un geste de refus; mais je préfère être seule, & moins que vous ne puissiez m'envoyer le bon matelot Hume-le-Vent. »
Le capitaine sourit.
« Très-bien ; il vous fera visiter la maison, si vous voulez, c'est la seule distraction possible en ce moment. Il est à la manœuvre^ le remorqueur nous arrive; mais, dans dix minutes, il sera à vos ordres. «
La porte se referma, et dix minutes plus tard, en effet, Humele-Vent venait se mettre aux ordres de Berthe qui était retombée dans une crise de larmes.
Le bon matelot parut trës-afTecté de sa désolation et lui demanda si de visiter le navire ne lui plairait pas. Berihe répondit aflinnativement, et Hume-!e-Vent sortit en disant:
« Dépêchons, mademoiselle, car la brise est dure, il y a un tas de nuages au sud, et je crois que nous aurons une petite sérénade au moment où nous sortirons du canal.
— L'orage empéchera-t-il de partir? demanda Berthe.
— Non, il n'y a que le vent qui nous chiffonne un peu. Tant que nous sommes dans l'avant-port, le vent peut nous empêcher de sortir, mais là, un vent de première classe. Mademoiselle, je ne vous fais pas descendre aux cuisines, ni dans la cave, ni dans la soute au charbon. Le premier étage et le pont vous intéressent surtout, n'estr^:e pas?
— Oui, » répondit Berthe indifféremment.
Dans une autre circonstance, elle aurait pris un très>vif int6~ rèt h la visite qu'elle commença sous la conduite de Hume-Ie- Vent. Ces corridors interminables, ces innombrables appartements formaient une sorte de monde souterrain des plus pittoresques. Pas un coin n'était perdu, et lorsque son regard pénétrait par hasard dans les profondeurs du transatlantique, il se perdait dans de nouveaux dédales.
Ici une trappe se levait tout à coup, une t€te crépue émergeait au-dessus du plancher, et par le trou qui se creusait en quelque sorte à ses pieds, Berthe avait comme une vision de l'abîme ; Ift, une échelle glissait le long des parois et semblait s'enfoncer dans le vide. Dans certaines parties, il régnait un silence de plomb; dans d'autres, on entendait une variété de voix humaines, les vibrations d'un piano, les sons d'une Qûte. Dans la salle & man-
SSS MONSIEUR NOSTRADAUUS.
ger, Hame-lfr-Vent se plut & faire une description déUillëe des tables diles de roulis. Jl expliqua pourquoi les lampes et les cristaux étaient suspendus & des baguettes de cuivre, et il s'embarqua dans quelques anecdotes plaisant«8 relatives aux elTets du mal de mer sur les passagers.
Hais il s'aperçut bientôt que la visiteuse l'écoutait languissamment et il se h&la de la faire monter sur le pont, oii l'air vif la ranima un peu.
En plein air Hume-Ie-Tent était tout à fait sur son terrain et ses descriptions l^hniques devinrent des plus intéressantes. Il montra & Berthe la chambre de timonerie, son domaine à lui, sur la passerelle & l'avant; puis la cbambre de veille du capitaine, au-dessus de la passerel le. Il lui fit regarder te treuil à vapeur, admirer l'élégance des canots de sauvetage suspendus sur des espèces de bandelettes.
«Voyez, luidisait-il, comme c'est adroitement arrimé. Ce canot tourne quasi tout seul et on l'envoie en dehors quand on a besoin d'amener. »
11 lui expliqua l'utilité des manches & air, sortes de capotes peintes de blanc, supportant un large et court tuyau; il lui fit toucher la drisse, épais cordage en fil de fer qui s'allongeait comme un serpent so us leurs pieds. Gomme il fmissait cette dernière explication, le capitaine passa, et, sans avoir l'air de remarquer Berthe dont la pâleur élait extrême :
" 11 me semble que nous ne sortirons pas sans orage, » dit-il.
Hume-le-Vent leva son bras gauche, dont la manche était ornée d'une ancre blanche co usue sur le drap bleu :
« L4, fini.
— Oui, 1&, reprît le capitaine, et je crains plus la tempête que l'orage.
— Nous aurons peut-être l'un et l'autre, capitaine, et j'en avertissais mademoiselle : nous ne quitterons pas les Havrais sans musique. »
Au moment même où il prononçait cette plaisanterie, un zigzag de feu raya un épais nuage noir et un violent coup de tonnerre retentit.
« Reconduis mademoiselle au salon, dit le capitaine, et veille tin peu à la manœuvre. Le remorqueur et le vent vont avoir à lutter ensemble. »
MONSIEUR NOSTRADAMUS, Ȕ
Berthe plaça ta main sur l'épaule du vieux matelot.
o Restez, dit-elle, je saurai bieo retrouver ma cabine ou te salon. »
Elle descendit et ce fut dans le salon qu'elle entra. Les coups de tonnerre se répercutaient sourdement à ce premier étage. Le lourd vaisseau commençait néanmoins & se mouvoir et beaucoup de femmes se précipitaient tout effrayées dans le salon.
«Était-ce un simple orage? Était-ce une tempête? Sortir n'était-il pas très-dangereux par ce temps ? »
Telles étaient les questions sur lesquelles se concentrait tout l'intérêt des passagers. Berttie, blottie dans un coin du canapé, se replongea simplement dans ses regrets et ne s'occupa plus de l'orage qui grandissait.
Il se passa deux tieures d'attente, deux grandes tteures, pendant lesquelles le capitaine défendit l'accès du pont aux passai gers, puis enfin la question tant agitée se résolut.
C'était une belle et bonne tempête qui se déchaînait et qui contrariait la sortie du Nouveau-Monde.
Une tempête en mer, sur cette chose toujours frêle qui s'appelle un navire, fût-ce un géant transatlantique, mettait vraiment le comble aux infortunes de la pauvre Berthe. Son corps déjà brisé par les angoisses de son cœur en ressentit une profonde secousse. Saisie d'une vague frayeur, elle erra quelque temps par ces salons et par ces corridors pleins d'étrangers, et tout à coup, trouvant un petit escalier sur son chemin, elle rassembla toutes ses forces, le gravit et arriva sur le pont, c'est-à-dire en pleine tempête.
Stupéfaite, ahurie, mais en même temps saisie d'une sorte de vertige enthousiaste, elle courut se blottir entre deux larges tuyaux qui lui formment une sorte de guérite de fer, et demeura I&, comme un atome, perdant tout sentiment, même celui du danger.
Tout était bouleversé au ciei et sur la mer. Le ciel avait des montagnes de nuages noirs violemment agitées, sillonnées de fulgurants éclairs; la mer avait des bouillonnements insensés. Le bruit des vagues frappant les flancs du vaisseau dominait le roulement du tonnerre, le vent sifflait lugubrement à. travers les cordages et les machines, le porte-voix du capitaine était le seul bruit humain qui, de loin en loin, se fit entendre.
s» MONSIEUR NOSTRADAMUS.
L'horreur, la peur, la fasciaatioo du beau dans ce magnifique nais terrible déchaînement des forces de la nature, clouèrent Berthe toute la nuit k cette place, où elle s'était abattue comme un pauvre oiseau eOhrouché. Elle ne sentait pas la pluie dont le vent l'inondait par rafTales, elle ne sentait pas le Froid qui pénétrait son corps frêle, elle ne sentait mftme plus les blessures si profondes, si saignantes de son cœurj elle était tout yeux, tout oreilles devant les éléments en révolte.
Elle ne suivait mfime pas les mouvements de la manœuvre; le ciel incandescent, la mer écumante absorbaient son attention.
L'accalmie ne se Qt guère que vers quatre heures du matin. Il y eut un semblant de calme ; puis la mer eut quelques derniers et terribles soulèvements, le vent quelques dernières fureurs. Peu à peu les grondements diminuèrent, les bruits s'éteignirent, et un ordre du capitaine rendit la liberté k la plupart des matelots qui n'avaient pas quitté le pont de la nuit. Lui-même il passa près de l'endroit oti Bertbe s'était blottie. Son burnous, dont le capuchon lui englobait la tfite, fumait sous le p&le rayon du soleil levant.
Tout à coup il tressaillit et s'arrêta. Il venait d'apercevoir entre les noirs tuyaux deux grands yeux qui le regardaient. Il s'approcha.
« Est-ce possible I dit-il rudement; vous ici, mademoiselle? »
Il tendit la main à Berthe qui se releva avec beaucoup de peine. Ses dents claquaient et son visage avait une pâleur de mort.
Tout en la conduisant lentement vers le premier banc qui s'offrit à lui, le capitaine continuait à la gronder; puis il lui demanda comment elle se trouvait là. Berthe lui dit simplement qu'effrayée par les cris des passagères, ne sachant ce qui se passait, se croyant arrivée au dernier moment, elle était montée sur le pont et qu'elle y était restée, ne pouvant détacher ses yeux du spectacle de la tempête et ne sachant pas, parmi tous ces étrangers, souffrir ce qu'elle souffrait.
« Quelle imprudence I quelle imprudence ! vous êtes pAle & faire peur, vous êtes transie, vous êtes malade.
— Je le suis, je le crains. Mon souffle me brûle, j'ai d'af^ux bourdonnements dans les oreilles. »
MONSIEUR NOSTRADAMDS. «5
Es ce moment passait Hume-le-Veat ; il avait quelque chose de vainqueur dans la physionomie et la tournure, comme tout véritable marin après une lutte triomphante avec les éléments.
« Va me chercher le docteur, » commanda le capitaine.
Hume-le-Vent disparut et hientdt le personnage que Berthe avait aperçu à son arrivée apparut k cAté du capitaine. Celui-ci lui parla tout bas; le docteur s'approcha de Berthe, lui tita le pouls, écouta sa respiration, puis s'éloigna de quelques pas.
" Elle est malade, n'est-ce pas? demanda le capitaine.
— Elle va l'être. Cet être délicat est doublement brisé. Cette nuit sur le pont, après les émotions de la veille, pouvait la tuer.
— N'estai pas imprudent de lui foire faire la traversée dans les conditions où elle se trouve?
— C'est mon avis.
— En conscience?
— En conscience, n
Le capitaine hocha la tète d'un air indomptable.
« En ce cas, je prends tout sur moi, dit-il ; vous me ferez aujourd'hui un court rapport là-dessus, établissant bien les faits et constatant l'état de cette jeune lllle. ■>
M se rapprocha de Berthe qui semblait assoupie.
« Mademoiselle, m'entendez-vous? fllr-il d'un ton de commandement. *
— Oui, monsieur.
— Vous ne pouvez tenter la traversée dans ces conditions d'isolement, de santé ; il faut rejoindre votre grand-père. Vous avez fait le possible, je prends tout sur moi vis-à-vis de M. de Branchard. Pensez-vous que H. Haurebel ait quitté le Havre ?
— Il devait partir par le train du matin, répondit Berthe, dont le visage souffrant s'était illuminé d'une joie délirante.
— Donc il serait possible de le trouver à la gare. Veuillez descendre changer de vëtonents. Dans un quart d'heure une embarcation vous attendra ici. Hume-Ie-Vent, avance à l'ordre. >>
Le matelot s'approcha.
« Reconduis à sa cabine mademoiselle qui a passé la nuit sur le pont Elle n'a pas assez l'habitude de la discipline pour que J'en garde la responsabilité. Je fais préparer une embarcation. Dans un quart d'heure qu'elle et ses colis soient ici. Tu la reconduiras à la gare ou à l'hétel, d'oti elle pourra télégraphier à son
grand-père s'il a quitté le Havre. Tu auras deux heures pour courir cette bordée, pas plus. »
Cela dit, le capitaine s'éloigna, et Berthe, plutflt portée que soutenue par le vieux matelot, descendit dans sa cabine. Une force factice lui était venue avec la bienheureuse nouvelle; elle fit rapidement son changement de toilette, et un quart d'heure plus tard elle était & l'endroit désigné, pAle, se soutenant & peine, mais résolue & trouver des forces pour rejoindre ceux qu'elle aimait.
Une légère barque dansait contre les flancs du monstre qui, bon gré mal gré, était sorti du bassin. Les colis y furent descendus, puis le capitaine éta sa casquette et serra affectueusement, sans mot dire, la petite main reconnaissante qui se tendait vers lui. Il s'agissait de descendre une étroite échelle mobile qui se balançait entre le navire et l'embarcation. Berthe pAlit et ferma les yeux; le capitaine fit un geste.
■ Excusez, » dit le vieux matelot.
Et enveloppant la jeune fille dans son burnous, il la prit entre ses bras robustes.
« Fermez les yeux pour de bon, maintenant, » ditr4l.
Berthe obéit, elle sentit un balancement régulier pendant quelques secondes et puis la voix de Hume-Ie-Vent se flt entendre.
•■ Nous voici quasi en terre ferme, > disait-il.
Berthe ouvrit les yeux, mais les referma aussitôt en frissonnant. Dans cette petite barque qui dansait sur les flots, elle se sentait comme enveloppée de la mer elle-même, de celte mer qu'elle avait tant entendue mugir et dont son regard éperdu avait pu sonder les effrayants abtmes.
La traversée ne dura que quelques minutes. Hume-le-Vent commanda à Berthe de refermer les yeux. Un autre mouvement succéda à celui du bateau.
Berihe, qui avait quasi perdu connaissance, se retrouva dans une voiture qui courait vers la gare. Quand ils y arrivèrent le matelot prit l'air perplexe.
« Si je la descends, elle me tombe en syncope, murmura-t-ii. Voyons un peu les voyageurs. »
11 marcha vers les salles d'attente. Elles paraissaient désertes encore;, mais comme il jetait un second coup d'œil autour de la
La trareraée ne dura que quelques n
MONSIEUR KOSTRADANUS.
salle des premières, il aperçut deux perBonues assises dans un angle : un vieillard dont la tète blanche retombait sur la poitrine, une femme dont le visage exprimedt une profonde tristesse.
Hume^e-Vent les considéra deux minutes, retourna vers la voiture, fit descendre Berthe et l'amena h tout petits pas vers la salle, dans laquelle il entra sans que M. Haurebel ou Elisabeth se doutassent de la présence de quelqu'un.
a Une petite place s'il vous plaît, >> dit le matelot d'une voix retentissante.
Il poussa Berthe, qui alla tomber assise sur la banquette entre H. Haurebel et Elisabeth.
Il y a dans la vie des instants où l'on croit rêver, et M. Haurebel et Elisabeth crurent être dans un de ces instants-là, quand ils aperçurent l'enfant épuisée qui s'asseyait entre eux.
Berthe sentit deux bras qui l'enserraient. Penchant la tête sur l'épaule d'Elisabeth, elle murmura :
« C'est trop, trop de bonheur.
— Voici un petit mot d'explication, » dit Hume-Ie-Vent en tendant un papier & M. Haurebel.
Les yeux du vieillard étaient obscurcis, il le passa à Elisabeth, qui le lut. En quelques mots le capitaine rendait compte de la situation et annonçait sa détermination.
En ce moment un flot de voyageurs envahit les salles d'attente. Elisabeth, malgré sa joie, s'alarma des yeux fiévreux et du souffle précipité de Berthe.
B Impossible de partir pour Paris, dit-elle à H. Haurebel, restons quelques jours au Havre pour la soigner. Un peu de repos sufflra, je l'espère. Je vais faire chercher une calèche, et nous allons retourner tout doucement & l'hâtel. Qui appelles-tu ? •>
Berthe, ne pouvant parler, agitait le bras par un geste d'appel.
a Monsieur! monsieur! u cria Elisabeth.
Hume-Ie-Tent, qui jugeait à propos de disparaître, revint sur ses pas; Berthe lui tendit la main.
' Adieu, dilrelle, et merci, et remerciez encore le capitaine, je vous en prie.
— Je D'y manquerai pas, mademoiselle, dit-il en prenant res> pectueusement cette petite main entre ses mains rousses. Excusez-moi de démarrer si vite, mais nous profitons de l'embelUe pour sortir, et le capitaine ne m'a donné que deux heures.
— Une obligeance comme la vdtre ne se récompense pas, dit m. Uaiirebel, mais prenez ceci pour me faire plaisir. »
Et il lui glissa plusieurs pièces d'or entre les doigts.
« C'est trop, vous êtes trop bon tous, bien des remerclmenfs : ceci fera plaisir & la femme, & cause des enfants. »
11 était ému, le brave homme, encore plus de la poignée de main que des pièces d'or.
« Au plaisir, monsieur, madame, mademoiselle, reprit-il ; je vous souhaite une bonne traversée aussi ; je pars, il faut absolument que nous profitions de l'embellie. >
Et il disparut de la salle d'attente, d'où nos trois voyageurs repartirent eux-mêmes bientôt dans une voiture commode, qui les ramenait & Frascati.
Z.*BMBSLLIB.
L'embellie I Elle ne se fait pas seulement sur les (lots alors que l'ouragan cesse, elle se fait aussi dans la vie, dont la mer reste la plus fidèle et la plus parfaite image. 11 n'y a pas de vaisseau qui n'ait été enveloppé par le sombre brouillard, ou assailli par la tempête, ou heurté dans l'ombre par un ennemi inconnu et peul-étre inconscient ; il n'y en a pas qui n'ait vu l'abîme s'entr'ouvrir sous sa proue. Quelle est la vie qui n'est exposée à. des péripéties analogues, et dans cette traversée du berceau h la tombe, qui oserait se flatter d'échapper au sort commun?
Hais, il est doux de le dire, il y a aussi des embellies, des saisons, des périodes, de longues phases même, où le ciel, la mer, les vents s'accordent pour liùsser passer votre esquif que pousse une brise favorable.
Cette embellie se fit pour notre héroïne à dater de son faux départ, et l'année qui s'écoula après cette émouvante période passa comme une ombre légère.
La paix se fit non-seulement en elle, mais encore autour d'elle ; toute équivoque disparut de son existence. Mme Drillon, complètement changée à son égard, accepta, les yeux fermés, sa liaison intime, ses relations quotidiennes avec les dames de Guerville. Elle avouait que le jour où, remontant tristement son escalier, elle avait entendu la voix de Rcrthe, qu'elle croyait en
ses MONSIEUR NOSTRADAMUS.
pleine mer, prononcer un certain man Geneviève, elle avait éprouvé une impression qu'elle n'oublierait pas, et qu'elle s'était promis de ne plus contrarier dans ses goûts ni dans ses afTecti6ns cette pauvre petite, dont elle s'était crue séparée à jamais.
Elle ne parla même plus de son projet de la marier & Armand qu'avec ce correctir:
« Si cela lui plaît, à elle? »
André et Jeanne, qui voyageaient en Italie, écrivaient des lettres fort intéressantes.
Il est d'usEige de trouver intéressante toute lettre qui s'écrit de l'étranger; mais les missives de Jeanne, si différebtes de celles de son mari, rendaient Elisabeth rêveuse. Elle se contraignait devant M. et Mme de Bangly, qui venaient lire avec enthousiasme ces pages incolores qui traitaient beaucoup plus des toilettes italiennes que des hggie, et qui laissaient percevoir un certain . ennui ; mais, devant Berthe, elle se laissait aller & des soupirs et à des exclamations tristement éloquentes.
Lorsque les voyageurs revinrent, l'impression s'effaça un peu. Jeanne était amusante & entendre, plus élégante et plus jolie que jamais, el André ne paraissait pas malheureux.
Un peu après cette arrivée, Berthe éprouva la plus agréable surprise du monde.
Un jour, l'escalier du cinquième se trouva envahi par cinq jeunes gens conduits par une femme blonde et gracieuse, en vêtements de deuil. Berthe sortait en ce moment et elle se rencontra sur le palier avec sa tanle de Hautefeuille, car c'était bien elle.
Naturellement, il fallut qu'elle se nommUt. A Clisson, on était resté attaché au souvenir d'une petite fille frèle et blanche, aux cheveux noirs coupés courts, et elle était singulièrement reproduite par cette jeune fille élancée, au regard intelligent, au front pur et sérieux.
Le séjour des Hautefeuille fut un moment des plus charmants pour Berthe. Sa tante, qui faisait ce voyage pour se distraire d'un deuil récent et pour montrer Paris k ses fils, désirait se promener beaucoup, et les jeunes de Hautefeuille, à commencer par Ludovic, qui faisait son droit & Rennes, trouvaient un certain plaisir A retrouver leur petite compagne d'enfance.
MONSIEUR MOSTRADAMUS. SS3
Hais les Hautefeuïlle partirent, non sans avoir réclamé de Ber- Ihe une visite à Bellevallée, ob son souvenir vivait toujours, et Berlbe s'adonna & ses études qu'elle continuait sous la direction d'Elisabeth. Elle commençait è. peindre de façon à laisser croire qu'elle dépasserait la moyenne du talent qu'atteignent les amateurs ordinaires, et elle travaillait beaucoup le chant avec Mlle de Guerville, qui était une des meilleures élèves de Hme Damoreau-Cinti. II lui venait, & cette petite Berthe, une voix incomparable qui commençait A la faire beaucoup rechercher dans le cercle de la famille de Guerville.
Cooime contre-poids à ces succès, Hme Geneviève tomba ms-
Berthe M trouva à I& fais garde-mstade et iDBtlresu de la maison.
lade à la suite d'une affection du foie, qui lui fit garder la chambre et même le lit pendant plusieurs mois. Berthe se trouva à la rois garde-malade et maîtresse de la maison, et se tira k son honneur de cette double et difflcile mission.
<• Cette enfant estvraimcntétonnaate! dit unjour Mme de Guerville à Elisabeth : on ne peut allier des qualités plus charmantes et plus contraires, »
Elisabeth soupira.
" Je ne comprends pas, ma fille, insista Mme de Guerville, ce soupir....
— Est ii l'adresse de ceux qui, ayant une perle fine à portée de leur main, en ont pris une fausse, » répondit Elisabeth.
Un nuage passa Bur le Tront de Urne de Guerville. <c Je suis désolée de le constater, dît-elle, mais tu aimes de moins en moins celte pauvre Jeanne.
— Mère, croyez-le, je n'ai pas de parti pris, mais la comparaî- £0n que je puis établir me donne des regrets.
— Allons donci toi seule as pu former de tels projets- L'an dernier, Berthe était une enfant, et si Jeanne est un peu frivole, un peu enfant g&té, elle a mille bonnes qualités et mille avantages. En somme, André est fort occupé de sa femme et parait trèsheureux. »
Mme de Guerville ne put juger de l'effet de ces dernières paroles sur Elisabeth, car celle-ci se détournant sans affectation, -avait pris un journal, et déchirant la bande, le remit à sa mère.
« On prétend que tout est noir & l'horizon politique, maman, -dit-elle; faisons de la politique extérieure, nous serons sûres de nous entendre. »
Mais quand deux personnes vivent cœur & cœur, pour ainsi dire, elles ne se donnent pas facilement le change sur leurs sentiments, et Mme de Guerville reprit doucement, en plaint le Journal sur un guéridon :
R Nous parlerons politique quand tu voudras, Elisabeth; mais auparavant je désire savoir si, d'une façon ou d'une autre, André t'a insinué qu'il n'était pas heureux.
— Mère, vous connaissez votre fils aussi bien que je connais mon frère, repartit évasivement Elisabeth ; il est trop délicat pour se plaindre et je ne sais rien de positif. Je crois seulement qu'il s'étonne de voir Jeanne demeurer aussi enfant. Le caractère léger, capricieux, indépendant qu'ont les jeunes Olles de nos jours, usurpe ce nom d'enfant, je ne sais pourquoi. Enfin, évidemment, elle est nulle, frivole, légèrement égoïste; à quarante ans, elle sera extrêmement ennuyeuse.
— André aura ses enfants.
— Et si ses enfants ressemblent k leur mère et sont élevés comme l'a été leur mère?
— Ici, il mettra le holà. 11 laisse un peu divaguer Jeanne ; mais dans les choses sérieuses de la vie, il reprendra son action.
— Si on le lui permet-
— Elisabeth, tu empires la situation.
— Ma mère, je la vois telle qu'elle est. On épouse une sollc. la
croyaDt de directioD facile. Ah bien ouil elle n'en fait qu'A sa tête.
— Cela est un peu vrai. ËnOn, je veux espérer que Jeanne va changer. Tu ne sais pas ce que c'est qu'un enfant dans un ménage, cela remet tout à sa place.
— Elle se montre si parfaitement déraisonnable, même dans l'attente de ce grave événement et de ce grand bonheur, que l'espoir, auquel je me raccrochais de ce cdté, commence & s'évanouir. »
Mme de Guerville soupira, et prenant le journal posé près d'elle :
« Elisabeth, ton pessimisme me peine.beaucoup, dit-elle; mais puisque nous gardons chacune notre opinion, faisons de la politique. »
Elles ne tirent point de politique. Au moment où Mmede Guerville ouvrait son journal, Mélanie entra toute haletante. Un expris venwt d'arriver : ces dames étaient mandées au plus vite rue du Faubourg-Saint-Honoré. Mme de Guerville lut avec émotion un billet dont l'adresse était informe, et un sourire trèsdoux glissa sur ses lèvres.
Elle était grand'mère, une petite-fille lui était n6c.
A PBOF08 sa LA TOII.BTTB BBONZB.
Mlle Béatrice de Guerville a neuf semaines bien comptées et elle sait déjà sourire sous le bonnet de dentelles d'Angleterre qui a eu l'honneur de couvrir sa petite tfite blonde le jour solennel de son baptême. Elle a été vraiment gracieuse, Mlle Béatrice, pendant cette cérémonie auguste qui l'a faite chrétienne, et, dans la maison de la rue Cassette, on ne s'est entretenu que des faits et gestes du ravissant poupon.
L'acte religieux avait été accompli le matin; puis un dîner de quarante couverts, présidé par la jeune mère, réunit tous ceux que des liens étroits de sang et d'amitié intéressaient à ce grave
A l'issue de ce grand dîner, Elisabeth et Berthe s'esquivèrent et vinrent contempler Mlle Béatrice dans son berceau. Elle dormait ses petits poings fermés, et la nourrice, profitant de la visite qui lui était faite, alla traiter à l'ofTice une affaire de la dernière importance.
" Nous viendrons quelquefois le soir, dit Elisabeth & voix basse. Lorsque je saurai que Jeanne ira dans le monde, je viendrai m'installer ici un couple d'heures avec vous. Nous pouponnerons un peu et nous commencerons l'éducation de ce cher petit ange.
— Mme André ira donc autant dans le monde?
ses MONSIEUR NOSTRADAMUS.
— Plus que jamais, son repos iorcé des trois derniers mois lui a donné le spleen. D'ailleurs, ajouta vivement Mlle de Guerville, elle y est véritablement entraînée : ses parents ont ces goùts4A, et de fort nombreuses et fort brillantes relations.
— En fait de relations, dit Berthe en souriant, voici le haut personnage avec lequel j'aimerais & en lier. »
Et elle baisa la petite main de Béatrice.
« Et moi aussi; mais nous, nous aimons les enfants. Jeanne aimera les siens, je n'en doute pas; mais non pas comme Dieu veut qu'on l'aime, plus que soi-même. »
Comme elle prononçait ces paroles, une porte s'ouvrit Irésbrusquement et André entra dans la chambre. Sa figure exprimait une sombre contrariété. Berthe et Elisabeth échangèrent un regard.
« Il est dans la salle à manger, dit Elisabeth, accroché à une patère. »
Et se tournant vers son frère, qui s'étut arrêté soudain en apercevant Berthe, elle ajouta :
« J'envoie Berthe chercher mon lorgnon que j'ai oublié, » ditelle.
Berthe disparut, André s'approcha ù. pas lents du berceau.
II contempla quelque temps le visage rose de la petite Béatrice; puis son regard se détourna vers sa sœur.
" Est-il possible, dit-il amèrement, de quitter ce berceau aujourd'hui, pour aller s'enfermer dans une salle de spectacle ?
— Vous allez au théâtre?
— Jeanne veut y aller. Voilà deux mois qu'elle en est forcément privée, et aujourd'hui elle veut assister à une première, et aux Bouffes encore 1 C'est absurde & tous les points de vue, même à celui de sa sanlé ; mais il faut en passer par là. »
Elisabeth soupira, mais ne prononça pas une parole.
« Je commence & croire que tu étais dans le vrai, en combattant mon mariage, reprit André d'une voix basse et profonde. Je pensais, dans ma présomption, que certaines vertus éclosaicnt, naturellement en quelque sorte, dans le cœur des femmes, l'intelligence de leurs devoirs maternels par exemple. Ah bien oui! Elle a déjà refusé de nourrir sa TiIle, uniquement à cause de la sujétion que ce devoir entraîne, elle le dit crûment, et elle a failli la faire mourir deux fois par des soins ridicules, qui 16-
Elle dormait ici petits poing! fenoé*.
MONSIEUK NOSTRADAMUfi. S71
moignent non-seulement d'une parfaite i^orance, mais encore d'une grande inintelligence.
— Toutes les jeunes fenunes ea sont I&, André.
— Allons donc! Crois-tu que notre mère nous faisait manger 00 boire des choses insensées par caprice, et nous asphyxiait à moitié par entêtement? Non, non, elle porte partout ses dérèglements de volonté, n'étant pas intelligente. »
Un sourire amer souligna ces derniers mots et il reprit : « Je me disais, cela se dit, qu'une femme est toujours assez intelligente : je suis dupe de ce paradoxe. Ah 1 je pardonnerais à Jeanne d'être ennuyeuse, si je la voyais capable de ses obscurs mais importants devoirs.
— Attends, c'est l'expérience qui lui manque, elle viendra.
— Non, rien ne viendra. Déjà mon voyage d'Italie m'avait très-fort déçu, je l'avoue ; mais aujourd'hui je suis complètement édifié sur la valeur morale et intellectuelle de ma femme. Le jour du baptême de son premier enfant, avoir la pensée tenace de courir au thé&tre pour entendre une série d'inepties qui l'amusent, sacrifier ce jour saint & ces plaisirs fatigants qu'on prend comme distraction, mais qui, surtout dans le théûtre moderne, choquent à la fois le bon sens et le bon goût, c'est de la sottise toute pure. »
Comme il prononçait ces paroles, une porte placée en face d'eux s'ouvrit, et Mme Bangly, encore couronnée de roses thé, parut sur le seuil.
« Je disais bien è. Jeanne que vous étiez en contemplation, ditelle avec son éternel sourire ; mais voyons, André, il ne faut pas déjà abandonner la maman pour l'enfant. Venez voir votre femme, je vous prie. Sa toilette bronze lui va à ravir, à ravir.
— J'y vais, ma tante, » répondit André.
Et voyant la porte se refermer, il ajouta en s'adressant & Elisabeth :
« Les voilà bien. Notre discussion de tout à l'heure à propos de cette représentation s'est terminée par l'essayage de la toilette bronze. Et c'est parce que cette malheureuse toilette est arrivée ce soir, qu'on court au théâtre malgré les prescriptions du médecin et quoique ce soit le jour du baptême de notre fille. Je vais rentrer. Jeanne paradera devant une armoire à glace, son père dans un fauteuil se fera les ongles en l'admirant, sa mère
lui euseignera t mieux porter sa queue. Elle accourra au-devant de moi et me dira gentiment :
« Cher André, que dites-vous de ma toilette bronze? -
« Je ne dis pas que cela oe soit pas charmant la première année de mariage, je ne dis pas que Jeanne ne sache bipler sa beauté par le goût de ses toilettes, mais je n'ai pas prétendu épouser un mannequin dont le principal attrait fût de changer de costume tous les jours. Et quand je vois ma Femme préférer une première â une soirée passée ici, près du berceau de notre premier enfant, je me souviens aussi qu'elle b&illait à la Sixtine etqu'elle s'extasie devant les gravures de modes, et je me demande où sont son intelligence et son cœur. Et alors cette chose amëre qui s'appelle une déception, et quelle déception! m'envahit, et je me trouve le plus sot et le plus malheureux des hommes. »
Elisabeth, lui montra du doigt Béatrice qui, éveillée par les éclats de cette voix vibrante, soulevait ses blanches petites paupières.
« Voici la compensation, •> dit>«lle.
Il sourit et se pencha 'pour baiser légèrement, mais avec une grande tendresse, la joue satinée de l'enfant.
Puis, saluant Berthe; qui entrait sur la pointe des pieds, il quitta l'appai'temenL
LBB POIIfTI NOIBB.
La oaisBance de Béatrice, qui jetait de nouveaux ferments de discorde entre son père et sa mère, ne fut pour la rue Cassette qu'un sujet de joies intimes. Elisabeth, fidèle au programme d'amour qu'elle s'était tracé, ne manquait jamais d'aller avec Berthe assister au coucher et au premier sommeil de l'enfant, chaque fois que sa mère allait dans le monde ou au thé&tre en toilette parée, ce qui arrivait très-souvent,
Toute souffreteuse qu'elle fût, Mme André de Guerville trou- TEÙt des forces pour sa vie mondaine; mais elle ne pouvait s'occuper de sa ÛUe, qui, ne la connaissant guère, criait volontiers entre ses bras.
En revanche, rue Cassette, Béatrice était toujours gracieuse et ses visites y étaient Irès-désirées. Il n'était pas jusqu'au vieux Nostradamus qui se la faisait porter jusqu'à son cinquième étage et qui ahandonnaît son atlas écliptique pour la laisser jouer avec ses grands doigts parcheminés.
Il y avait d^& longtemps que, dans les salons, dans les journaux, dans la rue même, on prenait un intérêt fiévreux aux incidents politiques et diplomatiques, et aucun écho n'en arri' vait rue Cassette, oti l'on menait la vie la plus calme du monde. Elisabeth dëcbifn-ait patiemment du Beethoven et du Mozart; Berthe, avec son aide, assouplissait une voix remarquable aux
KOBEim HOBTUUKI». 18
874 MONStEUB NOSTRADAMDS.
beautés les plus ditaciles; on dessinait et on peignait Béatrice, on mesurait la taille de Béatrice, on apprenait & Béatrice à placer son petit doigt sur son cœur et sur son front, on s'inquiétait pendant des jours d'un bobo de Béatrice; et le jour où Mme Genevifeve et André annoncèrent que la France déclarait la guerre i l'Allemagne, comme le dit Berthe en riant, M. Nostradamus, Elisabeth et elle-même tombèrent littéralement des nues.
Celte guerre s'annonçait brillamment, on jouait l'enthousiasme en de hautes régions et nulle inquiétude ne se faisait jour. Cependant pour des esprits sérieux un fléau est un fléau et les études astronomiques et musicales furent momentanément enrayées. On vit des journaux quotidiens se mêler aux bouquins vénérables sur le bureau de M. Maurebel, on en vit sur le guéridon de Mme de Guerville, sur le chevalet d'Elisabeth et même entre les mains efGlées de Berthe.
Quant & Mme Geneviève, qui se laissait lieaucoup impressionner par ce qui s'i^pelle, souvent bien à tort, l'opinion publique, elle vivait de journaux , de nouvelles à sensation ; et quand un premier échec vint jeter l'alarme dans les esprits , elle embrassa un pessimisme absolu qu'elle essaya d'imposer à son entourage. >
Les événements d'ailleurs ne se chargeaient que trop de l'inspirer, et d'une sécurité pleine de présomption on tomba bientôt dans une désespérance complète.
Avec quelle rapidité passèrent les jours cruels de l'indécision 1 Cette guerre, si foudroyante dans ses commencements, restera un des étonnements de l'histoire !
Les armées allemandes avançaient comme poussées par une force invisible et invincible, et les plus sages, les plus clairvoyants, les plus résolus jetèrent un cri de stupeur le jour où l'on s'écria :
<• Ils arrivent, ils viennent assiéger Paris. »
Nous ne nous étendrons pas sur ces jours de profonde détresse et de cruelle panique, nous laisserons dans l'ombre les scènes tumultueuses de la politique et de la rue, les drames non moins poignants de la vie privée, nous ne suivrons pas, jour par jour, les phases de cette longue agonie qui commença pour la Franco et pour Paris.
Ces choses sont encore écrites en lettres de feu un peu par-
MONSIEUR NOSTRADAMUS. Ï7i
tout, et ceux qui ont pu les oublier l'ont bien voulu. Redire cette pa^e d'histoire, serait retourner inutilement le poignard dans une blessure toujours saignante.
Contentons-nous de suivre les personnages de cette simple histoire, dont quelques-uns vont traverser volontairement cette époque fiévreuse et sanglante.
Chez eux comme partout, nous rencontrerons l'angoisse, la douleur, l'hésitation et bienUt la séparation.
Dans toute famille indépendante par sa position , sa fortune, une lutte sourde est engagée ; tout à coup elle éclate au grand jour. On n'a plus le temps ni le loisir de feindre, les caractères
[Is sont loujouni sur le qui- vive,
se dessinent nettement partout , ou du côté de l'abnéf^ation , ou du côté de l'égoïsmc; ils si; dévoilent, ou dans la pusillanimité ou dans le courage. Le tiraillement est partout, il atteint toutes les fibres.
Rue Cassette, Mme Geneviève et Armand font tous les jours leurs bagages, ils se cachent sans vergogne à la moindre détonation insolite, ils sont toujours sur le qui-vive.
Mme de Gucrville, qui ne peut marcher, M. Noslradamus, auquel les défaites successives de l'armée française ont rendu toutes ses douleurs rhumatismales, sont avant tout occupés des douleurs de la patrie et veulent attendre jusqu'au dernier moment.
S76 MONSIEUR NOSTRADÀMUS.
Buedu Faubourg^aint-Honoré, la lutte preDd d'autres proportioDB. André veut sacrifier son indépendance , sa vie s'il le faut. Il a des conoalssBaces spéciales qui peuvent servir, et d'ailleurs, en semblable moment, tout Français devient soldat. Son beau-père, sa belle-mère, sa femme ne veulent rien sacrifier du tout, ils sont prêts à partir, ils seraient déjà partis s'ils n'espéraient entraîner André dans leur fuite.
Le combat est rude pour le jeune ingénieur. A ce moment sa femme, son enfant lui deviennent doublement chers, comment ne prèteraiWl pas l'oreille aux supplications et aux paradoxes ? On lui affirme qu'il exagère ses devoirs patriotiques : il se battra en province s'il le veut, mais pas & Paris. C'est Paris qu'on veut quitter, c'est & Paris qu'on ne veut point rester enfermé. On se farcit la mémoire des rigueurs de tous les sièges connus, on lui en expose crûment, avec un luxe barbare de détails, les résultats. Jeanne mourra de peur, Béatrice de privations. Un homme marié n'a jamais eu le droit de disposer de la vie des siens, ni même de sa propre vie.
Les farouches sacrifices ne sont point dans l'esprit moderne, on ne se fait point d'excessifs points d'honneur comme autrefois. Armand part, c'est une lâcheté cela, une grande lâcheté, et Mme Geneviève a bien tort d'invoquer de faux fuyants pour l'arracher au sort commun ; mais pour André, c'est tout diflérent. Il a donné sa démission, il n'est plus rien au gouvernement, il a des charges de famille, rester serait insensé.
Quelle énergie il faut pour résister à ce torrent I La fièvre est partout et revêt toutes les formes. A la fièvre politique a succédé la fièvre guerrière. On ne sait à qui entendre, ni que décider.
Mme de Guerville a le courage de conseiller autrement son fils, mais elle tombe malade.
Elle reçoit dans son alcâve, oii elle dit avec sérénité, en montrant le chapelet enroulé i son bras : « Je défendrai Paris à la Moïse, en priant. Dieu et la maladie en ont décidé ainsi . »
Naturellement Elisabeth déclare qu'elle ne quittera pas sa mère.
Chez les de Bangly on approuve parfaitement ce dévouement, il est tout simple ; mais on se refuse absolument & ce qu'André le partage. Pour lui, ce n'est jamais la même chose. Ce sont tous les jours des scènes de larmes énervantes. On dirait que Jeanne
ft le sentiment qn' André restant, elle doit rester, et que c'est sa propre vie qu'elle défend.
Chez M. Nostradamus se livrent aussi les derniers combats. Le vieillard est à demi perclus, voyager lui devient tout k fait impossible; Berthe domine vaillamment son impression et dît qu'elle est liée & son grand-père comme Elisabeth l'est à Mme de Guerville. Man Geneviève, voyant cela, se décide & partir. Un beau matin, elle détale avec Armand, qui a coupé, pour rajeunir sa bonne grosse figure, les épais favoris dont il était si Ger.
Il n'a pas osé prendre congé de Berthe et il a fui on ne sait comment.
Les événements marchent. On calcule mathématiquement te moment de l'arrivée de l'armée prussienne.
André vient un matin l'annoncer & sa mère. Il est sombre, flé- ' vreux, la lutte touche & son terme, et, par conséquent, est à son paroxysme.
Que fera-t-il ?
Ici on lui répond avec larmes : son devoir ; maïs là on l'enlace dans les bras de Béatrice.
En apprenant le départ de Mme Geneviève et d'Armand il sourit amèrement. Il apprend aussi que le vieux Nostradamus n'a pu, malgré ses prières et ses supplications, décider Berthe é. le quitter. Elisabeth lui rapporte avec une légitime fierté les paroles énergiques et aimantes de la jeune Glle et il baisse la tête avec douleur.
Enfin il les quitte en disant :
« Heureusement, c'est demain le dernier jour. Vivre ainsi n'est pas possible. »
Sa mère et sa sœur se rapprochent de la fenêtre pour le regarder s'éloigner.
u II partira, dit Elisabeth. Entre Mme de Bangly et Jeanne, il n'y a pas de place pour un sacrifice comme celui-là. »
Mme de Guerville se rassied paisiblement et dit :
« II ne partira pas. »
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■MooBB DB ii'iurvit-rv.
Le leodemoin, Elisabeth était sur des épines, et elle connaît les cruelles angoisses de son cœur à Berthe, qui était descendue lui tenir compagnie. Elle pensait avec efRroî aux dangers que . courrait son frère s'il restait; mus elle frémissait à la pensée de le voir déserter la phalange héroïque des défenseurs de Paris. La discussion de la veille recommençait entre la mère et la fiUe, qui gardaient chacune leur sentiment Mme de Guerville, qui avait eu une nuit douloureuse, Qnit par s'endormir; Elisabeth regardait sans cesse dons la cour tout en lisant les journaux. Aucun message n'arrivait de la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Se décidaient-ils tous & rester?
Tout & coup la porte s'ouvrit devant André. Elisabeth s'élança vers lui, et mettant son doigt sur ses lèvres :
« Chut ! dit-elle, maman a eu une nuit afflvuse et elle vient de s'endormir.
— Elle dort, tant mieux. »
Elisabeth regarda attentivement son frère.
« Tu pars? » dit-elle tout bas.
André porta la main à son front.
« l'ai cette l&cheté, répondit-il d'une voix sourde ; il m'a fallu céder. Jeanne est folle de peur , son père et sa mère aussi. J'ai résisté jusqu'à ce matin. Ce matin encore Je leur disais : Je
reste. Leurs lannes, la vue de notre enfant surtout m'ont vaincu, et me voici engagé d'tionneur à me trouver à onze heures à la gare HontpamoBse, d'où part le dernier train qui sortira de Paris très-probablement, b
Et comme Elisabeth se taisait, il reprit :
« Je comprends ton silence. 11 n'y a rien à me dire, n'est-ce pas? Un homme est toujours libre de déserter....
— Déserter I ohr murmura Elisabeth avec effort.
— Oui, oui, je déserte, je fuis le combat, je tourne le dos au péril, et cela est si vrai que voilà une courageuse enfant qui ne peut s'empêcher, en ce moment, de me regarder avec mépris. »
Et il tendit le doigt vers Bertbe, qui, en elTet, sans le savoir, attachait sur lui un regard étonné et douloureux.
Comme il prononçait ces mots, la pendule se mit à vibrer
« Dix heures et demie, >> fit Elisabeth d'un air morne.
André s'approcha du lit de sa mère, baisa & plusieurs reprises et avec une religieuse tendresse la main diaphane qui pendait sur la couverture, puis revenant vers sa sœur :
et Vous êtes coupables aussi, dît-il, vous n'avez pas eu le courage de me défendre de partir, vous m'avez abandonné & Jeanne. Oh I ces pleurs de femme 1
— Quelle sera ton adresse ? demanda Elisabeth, que le trouble de son frère émouvait profondément.
— Au château de Boismartin jusqu'à nouvel ordre. J'ai consenti à quitter Paris ; mais si cette guerre maudite prend de l'extension, ils ne me garderont pas à leur château. Ceci dépasserait absolument mes forces de défaillance. En partant, je suis bien résolu à m'engagcr dans les rangs des défenseurs de l'intérieur. Tu comprends que Jeanne ne m'a pas encore arraché du cœur toute Oamme de patriotisme. Ha pauvre Elisabeth, tu me l'as dit un jour : « Ce n'est pas là la compagne qu'il te faut. » Tu avais raison. Adieu. >
Le frère et la sœur tombèrent dans les bras l'un de l'autre, un sanglot souleva leur poitrine et André sortit. Le chapeau sur les yeux, pour cacher à tous la pâleur de son front et les larmes qui mouillaient ses paupières, il se dirigea lentement vers la gare de rOuesl, où se passait une de ces indescriptibles scènes de désordre dont l'invasion peut seule donner le spectacle.
Il traversa pèle, et le front courbé comme sous un poids invi-
Bible, une foule ahurie, affolée, mais qui, par son agitation même, se laissait facilement percer. La question des colis était un des grands sujets du mouvement. Chacun tirait sa caisse à soi et essayait de la faire introduire dans la salle. Hais nombre de colis étaient repoussés par les hommes d'équipe, et au moment où André parvenait dans la salle, un employé annonçait d'une voix retentissante qu'on n'acceptait plus que des personnes saps colis.
Et la frayeur était telle, que cette annonce suggéra d'inutiles réclamations, de furieux j^missements, mais n'opéra pas une désertion.
Tout & coup, au milieu d'un véritable mouvement de houle, André se sentît saisir le bras par deux petits crampons de fer. C'étaient les mains de Jeanne. Elle le cherchait.
« Enfin te voilà, ditr^lle; oh! que tu nous as fait souflVir. Par ici, par ici, père et maman sont ici. »
Et avec une force qu'on n'aurait jamais attendue de cette femme fréle, elle écarta la foule et traîna André jusqu'à un banc placé contre la porte des salles d'attente.
M. et Mme de Bangly y étaient assis tout exténués.
a André, que vous faites bien d'arriver, soupira H. de Bangly, la (lèvre de Jeanne devenait du délire.
— Mon pauvre ami , une grande partie de nos bagages a été remise sur le camion, gémit Mme de Bangly, c'est horrible, c'est horrible! "
André, icattentif, regardait autour de lui.
« Eh bien, oii donc est Béatrice ? » demanda-t-il.
M. de Bangly leva les bras en l'air par un geste désespéré, Mme de Bangly hocha douloureusement la tête, et Jeanne, s'accrochant au bras de son mari, s'écria :
« André, nous l'attendons aussi. Aujourd'hui nous jouons de malheur. Voilà une heure que nous vous attendons et que nous attendons la nourrice de Béatrice.
— Mais pourquoi n'est-elle pas partie avec vous î Quoi I vous auriez abandonné votre enfant à l'aventure?...
— André, calmez-vous, il n'a pas été abandonné du tout. Mon ami, si vous saviez quelle misère nous avons eue après votre départ.
— Pas de voiture I s'exclama M. de Bangly.
aSS MONSIEUR NOSTRADAMUS.
— Pas (le camion, pas de porlefaixl ^outa Mme de Bangly.
— Celait à désespérer de partir, continua Jeanne; j'ai cru que, tous, nous manquerions le train.
— Enfin vous êtes partis. Comment?
— Après deux heures de recherches, Joseph nous a amené un flacrc & deux personnes. II était impossible d'y loger nourrice qui est si lourde, elle nous aurait fait verser.
— Et vous n'avez pas pris Béatrice sur vos genoux?
— Vous savez comme elle est volontaire, elle n'a pas voulu quitter nourrice, elle criait comme une petite folle. Alors nourrice a dit : « Je connais très-bien le chemin de la gare, je vais «aller tout doucement à pied. nEtelleest partie bien avant nous à cause des colis ; elle aurait dû se trouver ici & nous attendre; il n'y a pas de notre faute, je vous assure qu'il n'y a pas de notre faute, a
André Gxait un œil sombre sur sa femme, pendant qu'elle lui débitait Bévreusement ces phrases embrouillées.
« Vous êtes inexcusable, dit-il amèrement; quand une mère fuit, elle trouve la force d'emporter son enfant, tùtrce dans ses bras.
— Hais je vous dis qu'elle pleurait, qu'elle faisait des scènes. » Il leva les épaules et sortit du cerde, évidemment pour essayer de découvrir la nourrice et l'enfant.
Tout à coup il reparut aux cOtés de sa femme, a Eh bien? cria-t-clle.
— Bien. Maïs dites-moi.... >
Il s'approcha tout près d'elle, et la regardant dans les yeux :
« Vos diamants 1 » murmura-t-il d'une voix sourde.
Elle grimaça un sourire, leva le bras gauche, lui montra d'un air triomphant une aumônière de cuir de Russie très^nflée, et rapprochant ses lèvres de son oreille :
m Je les ai tous, » répondit-elle.
Une lueur étrange passa dans les yeux d'André; il pâlit, et, reculant comme pour éviter le contact de la jeune femme :
» C'est l'histoire de la Romaine retournée, dit-il d'une voix sifflante; Jeanne, vous n'avez jamûs été mère. »
11 s'éloigna, alla s'appuyer contre une balustrade, et demeura sombre, muet, mais se dressant de temps en temps sur un banc voisin pour inspecter la foule.
Jeanne et ses parents continuaient de s'agiter et de gémir sur l'étrange retard de la nourrice. Ils témoignèrent d'une véritable consternation quand l'employé, ouvrant la porte à deux battants, cria:
« Les voyageurs pour la ligne de l'Ouest. »
La foule se rua immédiatement dans les salles d'attente, puis sur le quai où stationnait un train immense traîné par deux machines.
« Cette femme s'est égarée, s'écriaH. de Bangly, elle n'arrivera jamais & temps.
— Où sera-t-elle allée? gémissait Mme de Bangly; chez Mme de Guerville sans doute.
— Comment faire, comment faire? s'écriait Jeanne dans un véritable désespoir.
— L'attendre, et puis partir sans elle, répondit froidement André.
— Oh ! jamais I s'écria Jeanne; partir sans ma fille, jamais I Oh ! si j'avais le temps de courir jusque chez Mme de Guerville? Elle y est, je suis sAre qu'elle y est
— Le temps ? répéta M. de Bangly, voil& l'employé qui nous fait signe. Soyez-en sûre, l'enfant est chez Mme de Guerville, où cette nourrice allait si souvent. Elisabeth va nous les conduire ; si seulement on nous donnait encorecinq minutes? »
Mais la voix de l'employé s'éleva :
« On attache un deraier wagon, disait-il, les portes se ferment, ,en voiture. »
Les dernières personnes qui se trouvaient disséminées dans les salles d'attente se précipitèrent vers le quai.
M. et Mme de Bangly saisirent chacun une des mains de Jeanne qui s'élançait en avant et s'écrièrent tout éplorés :
" André, emmenez votre femme; faites-la monter en wagon.
— Emmenez-la, répondit André, je reste.
— Et moi aussi alors, sanglota la jeune femme.
— On ferme les portières, cria l'employé.
— Une minute.... de gr&ce ! s'écria Jeanne, que H. et Mme de Bangly entraînaient ; j'attends ma Bile, elle va venir.
— La vapeur chauffe, dit rudement l'employé, dans deux minutes le train marchera.
— Deux minutes! s'écrièrent M. et Mme de Bangly. André, je
vous en supplie, conduisez Jeanne ; elle est morte si elle reste 4
Paris. Vous aurez sa mort à vous reprocher. »
André prit le bras de sa femme et l'entraîna vers le demiei wagon où M. et Mme de Bangly s'empressèrent de monter.
Ils l'y attirèrent quasi de foree. On senUit que la peur perdait
un peu de son empire sur la jeune femme.
. André, suis-moi, lui dit-elle en serrant sa main comme dans
un étau. Elisabeth garde
notre fille, elle nous la
gardera.
— Monsieur, décidezvous, » cria l'employé,
André sauta sur la voie.
A ce moment une Femme et un enfant apparurent à la porte des salles d'attente.
« Trop tard ! o dit l'employé avec un geste de refus.
£n elTet, le train marchait.
André, en se détournant, avait reconnu sa soeur et sa fille.
Il s'élança vers Elisabeth, prit l'enfant et accourut. Le train s'éloignait à toute vitesse. II put cependant voir Jeanne se pencher à la portière et agiter son mouchoir.
« Elle l'a vue, c'est tout ce que je voulais, » murmura-t-il. Et il revint lentement vers la sille d'attente, sa joue pâle appuyée sur la joue rose de l'enfant.
Elisabeth, assise sur un canapé, essayait de reprendre haleine. La course qu'elle venait de faire l'avait absolument épuisée. Bientét remise, elle raconta & André comment la nourrice ayant changé d'itinéraire, par la rencontre de plusieurs régiments, s'était égarée, avait été, sur une fausse indication, dirigée vers
Il revenait peniir, mais réulu et calme.
la gare Saint-Lazare, et comment elle venait de leur arriver me Cassette, exténuée de fatigue et absolumeot désespérée.
Mme de Guerville, oe pensant qu'aux angoisses de son fils, l'avait immédiatement envoyée à la gare sous la conduite d'Ëlieabetb ; mois celle-ci, voyant que les jambes enflées de la pauvre femme lui refusuent le service, et sachant qu'il n'y avait pas une minute & perdre, avait pris Béatrice ; peu s'en était fallu qu'elle n'arrivât à temps.
« Dieu ne l'a pas voulu, dit André gravement, et me voici rendu à mon devoir. Tu garderas ce petit ange, Elisabeth, il sera notre sauvegarde à tous. »
Elisabeth sourit doucement et se leva. Ils quittèrent ta gare déserte, elle appuyée sur le bras de son frère et lui portant son enfant avec amour. Toute tristesse, toute incertitude, toute lièvre avuent disparu de ses traits. 11 revenait pensif, mais résolu et calme, vers ce Paris qu'il quittait le front p&li par une invisible honte.
Avec quelle tendre fierté il mit sa main dans la main que Mme de Guerville lui tendit en le voyant entrer l
« Hère, nous venons habiter chez vous, dit-il en déposant Béatrice, qui riait, sur le pied du lit.
— Soyez les bienvenus et que Dieu vous protège.
— André, il faudrait peut-être aller ce matin chez tes beauxparents, dit Elisabeth.
— Pourquoi ?
— Ils étaient si éperdus, qu'ils ont pu lusser des valeurs, des bijoux.... s
André hocha ironiquement la tête,
a Sois parfaitement tranquille, ditril, pas un bijou, pas un centimètre de dentelle n'a été oublié ; ils ont les clefs de tout. Jeanne, qui s'était séparée de sa fille, n'avait pas une papillote de moins et portait tous ses diamants à son bras. On a beaucoup d'ordre chez ma belle-mère, ohl un ordre admirable I »
PBNDA.HT La BIBaB.
Les jours momes du siège s'écoulent lentement. Tout ce qui possède un cœur français a encore présents à la mémoire les alternatives d'espoir et de crainte, les nombreux héroïsmes et les misérables lâchetés, les injustices, les violences, les trahisons, les glorieux faits d'armes, les sublimes dévouements.
Révolutions, calomnies, fausses nouvelles, espoirs menteurs, privations cruelles, tout ce qu'on peut souffrir, les généreux le souffrirent.
Dans cette immense ville, il y en a qui pleurent et il y en a qui rient, il y en a qui jeûnent et il y en a qui font de secrets festins. Des pages superbes et honteuses s'écrivent tour à tour.
Mais, il faut oser le dire, malbeur k celui qui, dans cette longue période de jours, n'a pas vu l'austère privation s'asseoir à son foyer ; celui-là n'a pas d'entrailles, et, fût-il le plus éloquent des rhéteurs, il se range du côté de l'ennemi, tout comme l'épicier qui b&tit froidement sa fortune dans ses caves souterraines.
Rue Cassette, on suivait courageusement, mais chrétiennement, le cours des événements. André exposait tous les jours sa vie dans les missions qui lui incombaient. Elisabeth et Berthe s'occupaient activement des blessés et des pauvres qui se trouvaient face 4 face avec le froid, la faim, l'horreur d'un isolement
absolu et la destruction par les obus. Mme de Guerville et M. Haurebel avaient les bras levés, les yeux et le cœur tournés vers les bauts lieux d'où seul pouvait venir le secours. Les deux ménages s'étaient bien vite fondus. Il n'était guère possible d'habiter un cinquième étage sous la grêle de projectiles vomis par les canons prussiens I On avait donc délogé le bon vieillard. Ses livres étaient devenus d'excellents paravents destinés à préserver les fenêtres des appartements du rez-dechaussée, où les deux familles s'étaient prudemment installées, et formaient un premier rempart à l'angle où l'on avait placé le berceau de Béatrice. En démolissant la vieille bibliothèque, André avait fait une double découverte des plus précieuses. Il avait déniché, dans un in-folio rongé par les rats, un manuscrit du douzième siècle, dont H. Maurebel avait longtemps regretté la perte, et il avait retiré d'un vieux télescope hors d'usage une liasse de papiers qui n'élaient autres que les Utres d'obligations du chemin de fer d'Orléans, soustraites il y avait vingtdeux ans au vieillard par une servante infidèle.
Les deux trouvailles ravirent Nostradamus; il étudia le manuscrit avec amour et il donna à Bertbe, comme un à-comple sur sa dot, les obligations retrouvées.
Les malheurs de la France, la vie commune avec la famille de Guerville, avaient d'ailleurs singulièrement modifié les habitudes du vieux savant. Il ne se laissait plus absorber par ses études favorites et sa pensée montait plus haut que les recherches purement intellectuelles. Sur le bureau improvisé placé à portée de sa main, il avait fait placer l'Ancien et le Nouveau Testament, certains ouvrages de Bossuet, les Pensées de Pascal, les livres philosophiques de Balmès, et il recourait plus souvent & ce genre d'ouvrages qu'à ceux qui ne faisaient qu'aviver ses curiosités scientifiques. Les deux familles, en ce moment, formaient un tout, i la fois homogène et varié. La paix, la grande et profonde paix y régnait. Le cœur et l'intelligence, ces deux grands balanciers de l'existence, y trouvaient leur niveau, même avec les différences superficielles. Il n'était pas rare de voir Berthe, une petite fille, assurait M. Nostradamus, chargée de distribuer la nourriture substantielle et savoureuse que recèlent les livres inspirés. Elle s'était improvisée la lectrice du petit groupe. M. Nostradamus et Mme de Guerville avaient de
mauveûs yeux, Elisabeth était lasse de ses courses, André brisé par ses travaux, c'était à Berthe que revenait de droit la lecture du soir. Elle commençait lorsque Béatrice était endormie et les nouvelles du jour épuisées. La jeune flUe se plaçait entre son grand-père et Mme de Guerville, et, le front grave, le regard recueilli, elle lisait d'une voix pénétrante, harmonieuse, claire, pleine de charme. Il n'était pas rare que cette lecture ne fût, sinon troublée, du moins accompagnée par le sifflement qui annonçait le passage d'un obus meurtrier ; les femmes se signaient, mais la lecture continuait. Du reste aucun accident n'était encore venu contrister les deux familles. Béatrice se portait & merveille et devenait d'une gaieté folle; M. Mau^bel et Mme de Guerville supportaient extraordinairement bien les privations nécessaires; André passait au milieu des balles sans être atteint; Elisabeth et Berthe accomplissaient, sans dangers, leurs visites de charité.
Dn jour, dans une des courses rapides qu'elles faisaient ensemble, elles se rencontrèrent avec un bataillon de mobiles qui manœuvraient sur le boulevard. ËUsabeth, & sa grande surprise, vit Berthe sourire à un jeune mobile, qui, ne pouvant la saluer, témoignait par sa' physionomie éclairée et joyeuse qu'il était enchanté de la voir.
« C'est mon cousin Ludovic de Hautefeuille, Elisabeth, dit Berthe; le jeune homme blond derrière lui, c'est son frère Charles, et.... est-ce possible? ce gros mobile qui est chauve et très-rouge de teint, c'est.... mon oncle Marcellin de Baingal.
— Marchons très-doucement, dit Elisabeth, la manœuvre est avEUicée, il me semble, et tu pourras saluer ta vaillante parenté. »
En conséquence, elles s'éloignèrent à pas comptés et s'arrêtèrent plusieurs fois en se retournant vers le peloton. En ces jours néfastes les usages ordinaires recevaient une certaine modiûcation des événements eux-mêmes, et la halte que faisaient les deux femmes était toute naturelle.
Tout & coup la crosse des fusils résonna sur le sol durci ; puis les soldais les placèrent en faisceau et les deux jeunes gens accoururent vers Berthe. Le vieux mobile les suivit machinalement. On échangea quelques poignées de main, quelques bonnes et patriotiques paroles. Berthe, touchée jusqu'au fond de l'&ma ■ONSiEUB nostii* Dînes. 19
d'apercevoir son oncle sous cet uniforme de volontaire, courut & lui et lui présenta son front & iHàser, conune elle faisait lorsqu'elle était enfant.
Une certaine émotion se peignit sur le visage épais de M. de Baingal, et, attirant la jeune Qlle un peu & l'écart :
» Tu n'as pas de rancune, petite, dit-il ; si quelqu'un m'avait
Elle lui présenta son front b baiser.
tourmenté comme je t'ai tourmentée pour ce voyage d'Amérique, je lui en aurais voulu à mort.
— Mon oncle, ne parlons plus de cela, je vous prie.
— Parlons-en au contraire. J'avais bien eflvie d'avoir un mol d'explication avec M. Maurebel; mais notre métier est durci c'est la première fois qu'on nous dirige de ce côté. Ton père l'at-il écrit?
— Jamais.
— Oh! c'est un ours aussi celui-là. Alors vous ne savez pas le malheur qui l'a frappé?
— Nous De savons rien.
~- Au fait, c'est tout simple. Eh bien I son Gis est mort précisément dans le temps où il faisait ses préparatifs pour te recevoir. Il paraît que cet événement l'avait tout à fait abattu.
— Pauvre père !
— Tu peux bien le plaindre, c'était un excellent garçon, mais une Ute.... La mienne ne vaut pas mieux, et moi aussi j'ai fait sottise sur sottise.
— Danstous les cas, voue les réparez noblement, il me semble.
— Moi je ne fais rien, et sans ces jeunes gens-14 je serais peut-être resté lâchement dans mon coin. Tu sais comme j'en voulais i leur père. On m'avait raconté, au diable les mauvaises langues! certains propos qu'il avait tenus sur moQ compte, lors de la vente de Bellevallée, que je voulais à tout prix. Puis arriva ton affaire. On me dit encore qu'Ambroise de Hautefeuille s'opposerait à ce que tu vinsses chez moi. Mille noms de noms I il avait bien raison, et je le pris tellement en grippe, que je fis la malice de faire écrire à ton père par son homme d'affaires du Havre. Un tas, un immense tas de bêtises enfin. La guerre est venue. Un jour, j'ai vu ces enfants-là sous l'uniforme, j'ai vu leur père pleurer en les quittant et je me suis dit que l'occasion s'offrait pour moi d'expier mes péchés et d'en finir avec une vie abrutissante. Je tire comme pas un, et, ma foi, ce n'est pas ma faute ai les Prussiens remplacent les perdrix. Une fois engagé dans la mobile, j'ai souvent rencontré tes cousins et leur père. Nous nous sommes expliqués : il a été reconnu qu'il n'y avait pas dans nos querelles de quoi fouetter un chat, et en partant j'ai donné & Hautefeuille ma plus cordiale poignée de main.
— Mon lieutenant, l'exercice recommence, dit en ce moment Ludovic qui causait avec Elisabeth.
— Eh bien, caporal, allons-y.
— Ne viendrez-vous pas nous voir, mon oncle ? demanda Berthe.
— Si c'est possible j'irai; mais il est question de nous verser dans la presqu'île de Gennevilliers. Dans tous les cas, raconte & M. Maurebel ce que je t'ai dit, et si tu apprends ma mort, dis un bout de prière pour le repos de mon Ame.
— Je n'y manquerai pas, dit Berthe en lui serrant les mains, comptez sur mon souvenir. »
i«S MONSIEUR NOSTRADAMCS.
11b se séparèrent, les soldats se remirent sous les armes et les femmes reprirent leur chemin.
Trois jours plus lard, un billet de Ludovic de Hautefeuille apprenait & Berthe que M. de Baingal avait été lue par une sentinelle allemande, et que le matin même il rappelait la promesse qu'elle lui avait faite de prier pour lui.
Plus tes jours s'écoulaient d'ailleurs, plus il fallait se familiariser avec la mort. Les femmes elles-mêmes n'étaient pas hors de son atteinte, et le dévouement d'Elisabeth et de Berthe les exposa plus d'une fois & de réels dangers. André avait été consigné pendant plusieurs semaines aux avant-postes et on avait conçu le courageux projet de le ravitailler. Elles partaient tous les deux jours avec une permission du général, Eranchisliaicnt la ligne de défense et avaient le droit de s'avancer dans le bois de Boulogne qu'on saccageait. Elles déposaient au poste leurs provisions, du vin, quelques conserves, un pain blanc, et elles revenaient é. pied, joyeuses de lui avoir procuré de quoi retremper ses forces.
Les visites aux pauvres étaient moins dangereuses, mais beaucoup plus navrantes. Il fallait chaufTer, nourrir et surtout consoler. On profitait du silence de l'artillerie prussienne pour porter des secours à ces souffrants. Les rues de Paris, le soir, étaient aussi désertes, aussi tranquilles et aussi obscures que les rues des petites villes. Plus de gaz, de passants, de magasins éclairés. Elisabeth et Berthe allumaient une petite lanterne, chaussaient des sabots et s'en allaient dans leur voisinage, chargées de provisions de toutes sortes.
Dans ces travaux, ces luttes, ces souffrances vaillamment supportées, s'écoulèrent les longs mois du siège. Le 28 janvier, l'armistice leur apporta la triste joie d'une paix chèrement achetée. Le jour de l'entrée des Prussiens, ils se claquemurèrent dans l'appartement fermé pour cause de deuil.
, Ce jour-là d'ailleurs, Mme de Guerville, qui était & bout de forces, tomba sérieusement malade. André, que sa femme rappelait & grands cris depuis que l'administration des postes avait repris son fonctionnement, fut obligé de remettre son déparL 11 ne voulait ni ne pouvait quitter sa mère en danger. Pendant ces tristes jours, il avait repris son ancienne vie si douce entre sa mère et sa sœur, et elles lui étaient devenues de plus en plus chères.
Il répondît en rappelant Jeanne; mais Jeanne refusa énergïquement de remettre le pied sur le pavé de Paris. Un mieux étant survenu dans l'état de Mme de Guerville, il ne put faire autrement que de se rendre aux instances de sa femme et de ses beaux-parents. 11 partit avec la nourrice et la petite Béatrice.
" Nous te rejoindrons dans une huitaine de jours, lui dit Mme de Guerville en l'embrassant. Quitter un peu Paris nous fera du bien & tous, et nous emmènerons Berthe et M. Maurebel. »
André partit sur cette espérance.
Huit jours plus tard, Paris refermait de nouveau ses portes et plus inexorablement encore.
L'insurrection du 18 mars éclatait
VX BBVHANT.
Date néfaste I Sombres joursl
Qui ne voudrait les- effacer, fût-ce au prix de son sang, des pages de notre histoire? Après le Si janvier et le 16 octobre, voici le 18 mars qui vient nous replonger dans le deuil, les larmes, l'irréconciliable.
Janmis événement ne terrifia davantage les citoyens paisibles. Le premier siège avait tant fait souffrir 1 on avait un si légitime besoin de repos I Rue Cassette on s'isolait avec bonheur de la politique, des journaux : aussi cette nouvelle crise trouva-t-cUe nos amis au dépourvu.
Le 18 mars au matin, Elisabeth remontant la rue Bonaparte prolongée, la trouva remplie de gardes nationaux, dont les allures étaient étranges. Leurs officiers brisaient avec des marteaux les portes de jardin. On en faisait sortir les bataillons de marche, qui y bivouaquaient depuis l'armistice, et là, en pleine rue, on leur prêchait la révolte.
Mlle de Guerville comprit qu'une nouvelle épreuve allait commencer; devant ses yeux apparut le spectre hideux de la guerre civile ; elle retourna précipitamment rue Cassette et raconta co qu'elle avait vu. On fit chercher des journaux, des nouvelles ; on forma un conseil : il fallait essayer de sortir immédiatement de Paris. On s'y prenait trop tard ; ce jour-là, il fut impossible
m MONSIEUR NOSTRADAMUS.
de se procurer une voiture pour Mme de Guerville et H. Maarebcl qui ne pouvaient se tenir debout.
Le lendemain le Comité central était maître absolu de Paris; le dernier régiment fidèle, le courageux 43' de ligne, se retirait à Versailles avec ses canons, et les portes de Paris devenaient infranchissables. Le second siège allait commencer.
Devant l'impossibilité de partir, nos amis décidèrent qu'ils se claquemureraient chez eux et qu'ils s'occuperaient le moins possible du dehors. Ainsi fait-on quand gronde un terrible orage qu'on ne veut pas affronter; on cherche un abri et l'on s'y réfugie, sans avoir la pensée de se mettre à la fenêtre pour regarder quelle forme prendront les nuages. Tous les journaux furent exclus du petit cercle ; et si Elisabeth et Berthe n'avfûent visité quelques misérables familles qu'elles ne voulaient pas abandonner, elles n'auraient eu aucun motif de sortir, puisque les oflices publics du culte étaient suspendus. Ce fut par les clameurs des voisines efTrayées qu'on apprit, chez Mme de Guerville, la fusillade de la rue de la Paix, le ss mars. De loin en loin, il leur arrivait d'entendre parler des actes du gouvernement insurrectionnel, des arrestations faites dans le clergé, la magistrature. Plus d'une fois leur paisible rue fut le théâtre de scènes tumultueuses.
La loi des suspects commençait & s'exercer partout. On multipliait les visites domiciliaires, on arrêtait l'homme qui lacérait une alïichc, celui dont la démarche ne convenait pas. Le drapeau rouge flottait librement, même sur les églises et sur les établissements religieux, transformés en casernes.
Un soir, Elisabeth manquant un peu & ses propres résolutions, proflta d'une visite qu'elle faisait à une pauvre famille et se rendit & l'église de Saint-Sulpice où les fidèles continuaient de se réunir le soir. Agenouillée dans la grande nef sombre elle priait ardemment pour la cessation de la guerre homicide qui lui était devenue doublement insupportable depuis les crimes de la Roquette.
Tout à coup un bruit trop connu se fait entendre. Deux cents hommes armés envahissent le temple et veulent en chasser ceux qui prient. Ceux-ci résistent et entonnent le Porce, Domine.
Cette protestation sublime faite, ce pardon demandé publiquement au Dieu vivant, les fidèles se retirèrent devant la force et
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durent céder l'église, au club de l'Ëcole-de-MédeciDe qui venait s'y installer. Elisabeth retourna chez elle le cœur brisé, et, de ce jour, elle ne put prendre sur elle de sortir, même pour aller voir ses pauvres, tant elle avait cette scène dans la mémoire, cette profanation sur le cœur.
Mais quelque douloureuse, quelque acharnée que fût la lutte^ elle ne pouvait se prolonger indénniment. Chacun appelait la délivrance & grands cris, et bientôt des arrestations nouvelles, des mouvements militaires plus nombreux, des visites domiciliaires répétées, annoncèrent qu'une crise finale était proche.
Nos amis eux-mêmes commençaient & être inquiétés. On Ût rouvrir d'autorité les salons qui avaient été transformés en ambulance pendant le premier siège, et bien souvent des gardes nationaux, légèrement avinés, faisaient irruption dans l'appartement, en criant A lue-tête : « Il y a un liomme ici, qu'il se montre.»
M. Maurebel se montrait, il montrait sa tête qui devenait chauve, ses mains agitées par un tremblement convulsif, et ils s'en allaient satisfaits de l'effet qu'ils croyaient avoir produit et maugréant contre les vieilles bouches inutiles.
Ces tracasseries cessèrent, grâce à une intervention des plus Imprévues. Un matin, au milieu du peloton des gardes nationaux qui traversait la cour, Berthe aperçut un homme aux cheveux gris, aux longs bras, au visage décharné, aux yeux ardents, qui marchait majestueusement sous un uniforme bizarrement chamarré. Elle crut reconnaître AgénorFrisard, le coifTeur de la rue du Four, et quand il passa devant la fenêtre du salon, elle l'ouvrit, alin d'attirer son attention. En effet, il leva les yeux, la reconnut, lui fit le salut militaire, et, voyant que Berthe l'appelait, il entra dans le vestibule. Berthe l'y trouva radieux, se promenant de long en large en agitant son épée dans le fourreau, a Mon bon monsieur Frisard, c'est bien vous? dit-elle.
— Gomme vous voyez, mademoiselle. »
Et, roulant des yeux terribles dans ses orbites caves : «Je le prédisais & monsieur..., non, au citoyen Maurebel, l'idée l'emportera, et nous deviendrons les maîtres.
— £h bien, si vous êtes maître de quelque chose....
— Mademoiselle, voyez mes galons, je suis officier supérieur.
— J'en suis enchantée, car vous pourrez peut-être empêcher
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qu'on ne vienne, plusieurs fois par jour, visiter notre appartement, ce qui agite beaucoup Mme de GuerviUe, et offrir un fu^ & bon papa, qui est vif, et qui pourrait s'attirer des brutalités par la manifere dont il répond aux gardes nationaux.
— Comment donc! mais je vais mettre ordre à ça, je parlerai au chef de «ection. Si le citoyen Mauret>el était comme moi apte au service militaire, je serais le premier i l'enrôler parmi nos troupes; maïs pour lui, c'est fini. Je veillerai & ce qu'on vous laisse tranquille, mademoiselle. Offrez, de ma part, de la part du commandant Agénor, un salut Tratemel à monsieur..., au savant citoyen Maurebel.»
II décrivit un grand salut, mais se rapprochant soudain de Bcrthe :
« Je ne me servirai plus de la savonnette, comme bien vous le pensez, dit-il & voix basse, je n'étais pas né pour cela. J'ai cependant une bonne paire de rasoirs au service de H. Maurebel; si sa barbe le gène, faites-moi un signe mystérieux et j'irai le.... »
Un geste élégant de ses doigts contre sa joue creuse Hnit sa phrase; il partit en faisant résonner ses éperons, — il avait des éperons, — et Berthe s'empressa d'aller raconter cette petite scène comique à son grand-père.
L'intervention d'Agénor Frisard, qui s'était nommé commandant de par son bon plaisir, ne fut pas inutile. Les gens installés dans la loge des concierges ne laissèrent plus pénétrer les patrouilles qui recherchaient les hommes valides, et une tranquillité relative succéda au\ visites domiciliaires.
On atteignit ainsi le 22 mai. Le matin de ce jour, le bruit se répandit que l'assaut allait être donné par l'armée française, et les citoyens paisibles ne pensèrent plus qu'à mettre les verrous et à laisser passer l'orage destructeur.
Préoccupées de tous ces bruils, avant-coureurs de l'événement suprême, Elisabeth et Berthe redoublaient de précautions. Ne pouvait-on s'attendre & tout de la part d'une populace exaltée jusqu'au délire?
Les deux femmes sont devenues des sentinelles vigilantes, et tandis que l'une dort, l'autre veille.
Aujourd'hui Elisabeth a veillé et Berthe l'engage à se jeter un instant sur un lit de repos.
R A une condition, répond Elisabeth, c'est que tu me réveilleras au premier danger et que tu me promettras de ne plus sortir. «
Berthc rougit et avoue qu'il lui reste une sortie & faire; elle attendait qu'Elisabeth fût assoupie pour s'esquiver. Il s'agit d'une pauvre femme infirme et seule, qu'elles ont nourrie pendant les deux sièges et qui doit se trouver sans vivres. Berthe plaide sa cause avec chaleur. Cette dernière crise peut durer plusieurs jours. Que deviendra la misérable infirme? Depuis la veille déjà elle doit souflHr de la faim. Quactaux domestiques, il est inutile de leur demander de sortir : elles ont carrément refusé de mettre le pied dans la cour.
Tout est calme en ce moment, la rue est déserte, la course ne doit durer que dix minutes. Elisabeth se laisse fléchir. La courageuse enfant se revêt de son manteau le plus sombre et met dans une aumôniëre du vin, du chocolat, du coke, du riz ; puis elle place un petit fagot sous son bras gauche et, après avoir juré à Elisabeth de courir rue Vavin et de revenir aussitôt, elle sort.
Elle est & peine arrivée rue Notre-Dame-des-Champs, qu'elle s'arrête toute frémissante, ne sachant trop si elle doit avancer. Des hommes barbus, à l'air farouche, apparaissent en groupes compactes. NoD-seulement ils sont armés jusqu'aux dents, mais ils portent des pinces, des pelles et des pioches et ils semblent se concerter pour une entreprise commune.
Que va-t-il se passer? Est-il prudent de faire un pas de plus? Ne peut-on lui couper la retraite? Berthe s'adresse toutes ces questions; mais elle songe tout à coup & la malheureuse invalide qui souffre de la faim et du froid. Qui sait quand elle pourra retourner la voir? Est-ce son bon cœur, son énergie morale qui la poussent? Elle ne sait, mais elle continue comme malgré elle son chemin. Elle court plus qu'elle ne marche, rasant les maisons minutieusement closes. Elle arrive rue Vavin et monte au cinquième de la seconde maison. La porte d'une mansarde s'ouvre sous sa main; elle apparaît haletante, mais radieuse, aux regards de la pauvre vieille femme, qui joint les mains avec ferveur en la regardant.
La misérable n'a vu personne depuis huit jours, ses provisions sont épuisées, elle boit de l'eau pour se soutenir et se prépare
à mourir de faim et de froid. Il lui reste du bois, mais le bois n'entre pas dans son petit fourneau de fonte. Berthe s'est rapidement dépouillée de son manteau. Elle allume du feu et prépare, on peut dire i la vapeur, une tasse de chocolat & l'eau. Pendant que l'eau bout, elle range Jes provisions. Il y en a bien pour buit jours et, dans huit jours, ou Paris sera détruit, ou Paris sera délivré.
Cette pauvre vieille femme et cet enfant échangent des paroles sublimes.
L'une et l'autre prient pour la France, l'une et l'autre sont unies dans une foi profonde et un ardent patriotisme. Berthe, que le souvenir du bataillon qui s'est concentré au bas de la rue poursuit, se hflte beaucoup. Elle ne reste pas jouir des résultats de sa charitable cuisine. Le chocolat servi, elle adresse quelques paroles fortifiantes & la pauvre malade et descend plus rapidement qu'elle n'est montée.
Sur le seuil de la porte elle se drape dans son manteau et calcule que, rien n'alourdissant sa marche, elle sera dans trois minutes rue Cassette. Tout & coup une détonation la fait tressaillir jusqu'au cœur. Elle avance la tète au dehors. Une barricade se creuse au carrefour, des nuées d'hommes farouches y travaillent et il s'en détache un groupe qui semble poursuivre quelqu'un.
A ce spectacle, Berihe sent qu'elle n'a pas un instant à perdre. Elle se glisse en courant le long des maisons, tourne le carrefour sans être aperçue et se précipite sur les traces des hommes, lancés évidemment k la poursuite d'un fugitif.
Elle ne s'arrêta que lorsque l'un d'eux s'arrêta.
Craignant de s'engager avec ces forcenés dans l'étroite rue Cassette, elle se blottit, toute haletante, & l'angle de la rue Madame.
Des gardes nationaux, qui courent rapidement en tous sens, échangent quelques paroles avec l'oflicier qui s'est arrêté à. quelques pas d'elle.
Il élève son épée, et d'une voix formidable :
B Arrëtezl cria-t-il; les Versaillais attaquent, laissez cet espion. Tout le monde à la barricade! »
L'ordre est entendu ; ils reviennent tous en vociférant, et Berihe entend l'un d'eux qui dit, d'une voix enrouée :
' e 11 a son compte, le bourgeois! mais j'aurais voulu lui vider les poches. »
Elle n'en entend pas davantage, elle s'élance dans la rue Cassette et arrive éperdue devant sa maison.
- Contre le large enfoncement du portail elle aperçoit un homme ,^ distingué dans son extérieur, sans doute celui que les insurgés poursuivaient. Un cercle sanglant entourait sa tête nue, il tenait ses deux mains appuyées sur sa poitrine et il avait les yeux fermés. Il les ouvrit en entendant la respiration haletante de la jeune fille, et lui jetant un regard suppliant :
a Un peu d'eau I » murmura-tr-il.
Berihe courut & la petite pompe qui jaillissait en face, emplit ses deux mains et vint les approcher des lèvres du blessé.
Il but avidement. Trois fois elle recommença, voyant que cette eau le ranimait; mais elle se trouvait fori en peine devant ce malheureux dont les spasmes de l'agonie contractaient la face livide. Chaque fois qu'elle se détournait pour franchir le seuil du portail, elle trouvait son regard attaché sur elle et, machinalement, elle revenait vers lui.
Gomment laisser sans secours un homme blessé & mort peutêtre? mais comment rester plus longtemps absente, et dans cette rue, d'oti l'on entendait les crépitements lointains d'une fusillade terrible?
Tout & coup la lourde porte tourna sur ses gonds.
Elisabeth, visiblement inquiète, parut sur le seuil.
En apercevant Berthe, sa figure se rasséréna.
« Tu nous as fait mourir d'inquiétude, dilr^lle, rentre bien vite; évidemment l'armée arrive, et on se battra partout, même ici peulnfitre. De l'observatoire, on aperçoit les mouvements dos troupes; 11 n'y a plus qu'à s'enfermer et à prier. »
Berthe lui montra du geste le blessé et lui raconta tout bas l'incident.
« Ces gens-l& qualifient tout le monde d'espion, dit Elisabeth ; il est blessé, cela suffit d'ailleurs à notre compassion. Je vais lui faire préparer un lit; mais pourra-t-il marcher?»
Elle s'approcha de l'inconnu, qui semblait s'affaisser de plus en plus sur lui-même.
« Pourrez-vous faire une vingtaine de pas pour traverser la cour, monsieur? demanda-t-elle avec bonté.
— Je l'espère, répoodit-il k voix basse mus distïDcte, avec un soutien. "
Berthe s'approcha de lui, il posa la main sur son épaule.
Elisabeth lui prit l'autre bras, et & elles deux elles le firent franchir le seuil de la porte, qui se referma aussitôt derrière eux.
X Je cours faire préparer un lit, dit Elisabeth; il pourra marcher, je crois; mais il est fort mal. En ce moment nous vivons vraiment dans l'horreur. Puis-je te laisser seule avec lui?
— Gert^nement, je vais lui faire traverser la cour. » Elisabeth rentra, et elle vit avec un étonnement profond ses
deux malades habillés et detwut. Elle donna rapidement ses ordres A Hélonie pour le blessé et demanda A sa mère pourquoi elle s'était levée malgré son extrême faiblesse.
v Ha Qlle, aujourd'hui une sorte 'de fièvre étrange me soutient, répondit Mme de Guerville, les détonations épouvantables qui commencent me font croire & un assaut. Je veux être debout pour saluer nos vainqueurs, et je veux l'être également si Paris nous ensevelit sous ses ruines. Un jour comme celui-ci je ne resterai pas couchée.
— Tels sont aussi mes sentiments, répondit H. Maurebel; mais vous ne nous dites pas si Berthe est rentrée.
— Berthe revient; mais en ce moment elle continue son rdie de sœur de charité. Des faiseurs de barricades ont blessé grièvement un malheureux pour lequel nous rouvrons notre ambulance. Je ne sais ce qu'il a pu leur faire. Ce n'est pas le premier venu, il a même l'air fort distingué. Peut-être a-t^il refusé de les aider dans leur hideux travail de barricade. Mère, h quoi pensezvous de ne pas mettre votre pèlerine fourrée, et vous, monsieur Maurebel, pourquoi vous installer près de cette fenêtre dont nous allons être obligées de fermer les persiennes? Ah t mon Dieu, qu'arrive-t-il? »
M. Maurebel, cramponné des deux mains & l'appui de la fenêtre, regardait dans la cour avec une telle expression d'épouvante, qu'Elisabeth accourut près de lui.
Elle ne vit rien d'extraordinaire.
Berthe arrivait, marchant é. tout petits pas, le visage tourné vers le malheureux blessé qui laissait une trace de sang sur les pavés qu'il foulait.
Il but avidement.
( Elisabeth, dit le vieillard d'une voix basse et étrangement altérée, savez-vous le nom de cet homme?
— Comment le saurais-je, monsieur? Est-ce par un temps semblable qu'on a le loisir de s'occuper du nom des gens? C'est un blessé que nous ramassons dans la rue au lieu de le ramasser sur le champ de bataille comme naguère, voilà tout.
— Mes yeux me trompent, murmura le vieillard, ma tète s'affaiblit peut-être. Elisabeth, Berthe vous appelle. »
Et il se jeta tout épuisé sur un fauteuil.
Elisabeth courut rejoindre Berthe qui pliait un peu sous le fardeau. Elle ouvrit la porte, et à elles deux elles conduisirent le blessé dans un grand salon qui avait été transformé en ambulance pendant la guerre, Cn fauteuil se trouvait auprès du lit que Mme Boneau parachevait, le blessé s'y laissa tomber. Sa respiration devenait entrecoupée et du sang rougissait ses lèvres pflles. Elisabeth se mit à aider Mme fioneau.
Berthe, un verre d'eau fraîche à la main, y plongeait un mouchoir qu'elle appuyait ensuite légèrement sur les tempes livides de l'inconnu. Tout h coup la porte s'ouvrit et M. Maurebel entra. A la grande surprise d'Elisabeth et de Berthe, il traversa le vaste appartement la tête haute et d'un pas régulier et ferme. Il vint se placer en face du blessé qu'il contempla avidement.
Tout & coup, saisissant la main qui pendait inerte sur le bras du fauteuil :
o Joseph ! » dit^il d'une voix forte.
Le blessé ouvrit des yeux égarés.
« Qui m'appelle? o bégaya-t-il.
Le vieillard se pencha vers lui, et collant ses lèvi-es a son oreille :
« Moi, dit-il, si vous êtes Joseph de Bran;hard. «
Le blessé tressaillit de la tète aux pieds ; il fit un effort suprême pour se redresser, et regardant H. Maurebel en face :
« Vousl vous, mon père! » gémit-il.
Et il s'évanouît.
Elisabeth et Berthe avaient été les témoins muets, mais palpitants, de cette scène étrange. Berthe, en voyant la lête du blessé osciller sur le faufeuil, alla l'entourer de son bras, et regardant fiévreusement M. Maurebel, dont les yeux ternis étaient soudain devenus deux sources de larmes :
HONSIF.UR NOSTRADAHl'S. 30
300 MONSIEUR N0STRADAMU3.
a Grand-papa, la vériU, je vous en priet ditr«lle.
— Honeorant, la vérité.... eh bienl c'est lui ...c'est ton père. >
Ed ce moment, entra Mme de Guerville qui s'inquiétait de leur longue absence.
A sa stupéfaction profonde, elle aperçut Berlhe appuyant ses lèvres sur le tront livide du blessé, qui semblait sans vio.
UK TÉIiiaBAHHB.
Il avait été convenu que le lendemain do ce jour émouvant serait consacré aux révélations. Le repos, les soins avaient rendu quelques forces à M. de Branchard affaibli par une excessive perte de sang. On devait s'installer & son chevet, envoyer à la recherche d'un médecin quelconque, et l'arracher & la mort qui le menaçait. Vains projets! Le lendemain, Paris tout entier était enserré dans un de ces cercles infernaux que Dante décrit si magnifiquement.
La guerre fratricide qui se poursuivait depuis près de deux mois touchait & son dramatique dénoûment. Les médecins appartenaient aux ambulances, qui regorgèrent de nouveaux blessés; pendant deux jours et deux nuits les détonations de l'artillerie et de la mousqueterie ne permirent pas un instant de sonmieil.
BientAt s'allumèrent les sinistres incendies. Ce fut au milieu d'un amas de maisons en flammes que les troupes libératrices débouchèrent, le matin du S5 mai, dans lejardin du Luxembourg. L'explosion de la poudrière eut un effroyable retentissement rue Cassette. Après cette explosion, les soldats s'emparèrent de la formidable position du Panthéon, et l'insurrection se trouva vaincue sur ce point important.
Après cette victoire, dièrement achetée, il fallut redoubler de
précautions. Des hommes, des femmes et même des enfants, essayaient de lancer du pétrole dans les habitations. Il s'agissait de défendre sa vie pied & pied, contre de multiples dangers. Chez nos amis, la grande salle, redevenue ambulance, regorgeait de mourants et de blessés. Mme de Guerville, Elisabeth et Berthe, électrisées par le danger même, se multipliaient et affrontaient sans p&lir les plus effroyables blessures et les plus terrifiantes agonies.
Deux hommes du monde, qui n'étaient autres que des praires échappés des prisons de la Commune, servaient d'infirmiers, soulageaient les souffrances du corps et enlevaient, par l'absolution, les souillures de l'àme.
Berthe, semblable & l'ange de la Compassion, circulait entre les rangées de lits, portant un plateau où étaient rangés les verres d'eau fraîche que réclamaient surtout les malheureux agonisants. Attentive pour tous, on la voyait cependant se rapprocher très-souvent du premier lit, sur lequel était couché un homme i. cheveux gris, dont le regard éteint la suivait de loin avec amour.
Aucun mieux ne s'était manifesté chez H. de Branchard, et son état tenait quelque peu de l'agonie. Il avait de longues défaillances après lesquelles il reprenait toute son intelligence et toute sa mémoire. D'explication, point 1 Parmi ces scènes qui enlevaient puissamment l'&me & elle-même, comment s'inquiéter des événements privés des plus intéressants? Si H. Maurebel n'avait été, par le fait même de son impuissance è. secourir les blessés, cloué à ce chevet, le passé fût demeuré une indéchiffrable énigme. Mais au milieu même de ceLte agitation, de ces transes, de ces ouragans de fer et de feu, le vieillard se penchait attentif sur la couche du moribond et il apprenait peu à peu l'historique des événements passés. Il les notait au fur et à mesure et la vérité lui apparut tout entière.
L'intervention de Marcellin de Baingal était venue ranimer dans le cœur de l'expatrié ses rancunes contre la famille de Hautefeuille et son affection naturelle pour l'enfant qu'il avait abandonnée. De là ses ordres absolus au capitaine Balmier, ordres qu'il s'apprêtait à renouveler, lorsqu'un malheur suprême était venu fondre tout àconp sur lui.
Son fils lui avait été enlevé par une fièvre maligne. Quelques
jours après sa mort, il reçut la visite du capitaine du Nouveau^ Monde. Celui-ci venait, en personne, lui expliquer l'incident de la tempèle el les motifs qui l'avaient fait reconduire Berthe & terre. Sa manière sympathique de parler du vieillard et de la jeune fille avait impressionné M. de Branchard, qui, changeant tout & coup ses projets et ne voulant plus vivre dans ce domaine plein du souvenir de celui qui n'était plus, résolut de quitter l'Amérique.
Il avait sur-le-H;hamp mis ordre à ses affaires, s'était embarqué
[1 les nat&it au fur et à meiure.
«t était arrivé au Havre le jour même de l'investissement de Paris par les Prussiens.
Le siège fini, il s'était empressé d'y entrer. Il y était revenu le 17 mars et avait envoyé un exprès rue Cassette. On lui avait répondu que la maison n'était plus habitée que par deux ■dames malades.
Les concierges, qui étaient nouveaux, avaient vu partir Mme Geneviève et Armand qui n'avaient point laissé d'adresse, «t ils avaient pensé que le vieillard les avait précédés ou suivis. . D'ailleurs la plupart des femmes avaient la mémoire paralysée par les terrifiants événements dont elles étaient quotidiennement les témoins. La concierge avait son propre fils caché chez elle «t tout renseignement, toute visite lui étaient tellement sus-
pects, qu'elle répondait sans se donner la peine d'aller aux ren- ■eignemenls.
H. de Braochard était tombé malade et n'avait pu se rendre lui-même rue CasBette, pour essayer d'avoir l'adresse de sa fille. C'était dans cette intention qu'il était sorti le matin du 33. Insulté par plusieurs insurgés, poursuivi par d'autres qui voulaient l'obliger k prendre les armes, il était enfin tombé dans un groupe de furieux qui l'avaient entraîné jusqu'à la barricade du carrefour Vavin. En s'enlendant traiter d'espion, il avait laissé échapper des paroles violentes auxquelles un insurgé avait riposté par une balle.
Il s'était enfui, craignant surtout d'être dépouillé des valeurs qu'il portait toujours sur lui, et il était venu tomber providentiellement au seuil même de la maison qu'il cherchait.
M. Haurebel consigna d'une main tremblante sur son portefeuille les points saillants de ce récit entrecoupé. Les dernières paroles du malheureux enfant prodigue lui révélèrent un chiflï% trës-élevé d'une fortune, qui revenait tout entière h Berthe.
Il était temps que cette confidence se fit, le blessé s'afi'aiblissait visiblement. Mais son intelligence demeurait entière, et, devinant que la vie s'évanouissait pour lui, il se prépara chrétiennement & la mort.
Il suffit de quelques paroles de Mme de Guerville pour ranimer en lui la foi de son enfance.
Les circonstances extérieures n'étaient-elles pas un enseignement suprême? Devant cet écroulement universel, comment ne pas lever les yeux en haut et ne pas chercher des yeux de l'esprit et des aspirations du cœur le Médiateur, le Rédempteur de ce monde, si souvent livré aux fureurs des hommes?
Le soir même du jour de l'entrée des troupes h'ançaises & Paris, M. de Branchard, réconcilié avec Dieu, lui rendit son âme tourmentée, et la paix suprême de la mort vint s'appliquer sur son visage.
ËlisEd)etfa et Mme de tiuerville avaient entraîné hors de l'ambulance Berthe, que cette mort avait profondément impressionnée.
« C'est assez, disait Elisabeth ; je te commande deux heures de repos, deux heures au moins d'absolu repoa, la maison d'en face se mit-elle à flamber. >
Elle l'obligea à Be coucher sur uo divan, elle obligea sa mère à s'asseoir auprès d'elle et elle alla donner des ordres pour qu'on ne tes dérangeât pas.
Bertbe avait & peine fermé tes yeux que de grands coups furent frappés à la porte même du salon oli elle se trouvait.
« C'est trop fort! s'écria Elisabeth; nous savons très-bien que Paris croule et que Paris brûle; mais qu'on nous laisse agoniser en paix. Hère, je vous en supplie, n'ouvrez pas mfime les yeux.»
Hais une voix vibrante s'éleva du dehors et cria :
« Elisabeth t »
Elisabeth se précipita vers la porte qu'elle refusiùt d'ouvrir, et André, la figure noire de poudre, l'épée & la main, entra dans l'appartement suivi d'un gros jeune homme en uniforme de mobile.
« Vous voil&, quel bonheur I s'écria André en se jetant sur un fauteuil. Ai-je eu peur, mon Dieu! J'entre avec l'armée de l'autre câté de Paris, nous sommes vainqueurs sur toute la ligne; maïs tout flambe autour de nous, une scène infernale. Tout à coup on dit auprès de moi : Le quartier Saint^ulpice brâle aussi. Jugez de mon effroi! Je m'informe. On afOrme que le carrefour de la Croix-Rouge, la rue Yavin et les rues avoisinantes sont en flammes. Je fais dételer un cheval d'une prolonge d'artillerie, j'accours et me voici.
— Et me voici aussi! répéta le jeune mobile qui était présent.
— Armand ! dit Berihe, qui, soulevée sur son coude, avait écouté ce rapide récit.
— Moi-même, Berthe. Voyons, il ne faut plus m'en vouloir. J'ai fui avec man Geneviève; j'étais un Iflche, un poltron; mais, ma foi ! quand j'ai vu les autres partir pour assiéger Paris, je me suis dit : Tu n'as pas eu le courage de te battre contre les Prussiens, eh bien! maintenant marche contre les Communeux, et j'ai marché.
— Hais enfin, mon fils, est-ce Uni? s'écria Mme de Guervillc en joignant les mains.
— C'est Qni, ma mère.
— Tu en es sûr?
— J'en suis sûr : l'insurrection est vaincue sur tous les points. Hélas! il faut bien faire la part du feu. Ce ne sont encore que meurtres et que ruines. Vous sentirez encore longtemps l'odeur
de la poudre, du pétrole, voua verrez encore des cadavres dans les rues ; mais nous sommes les maîtres. Triste victoire !
— Maintenant, parle-nous de Jeanne, de l'enfant, de.... »
Elisabeth s'arrêta; la figure animée d'André s'était couverte de pAleur, et il s'était précipitamment levé.
a J'espère retrouver Jeanne vivante I » ditril.
Une double exclamation lui répondit.
e Lorsque je suis arrivé àBoismartin, elle était attaquée d'une phthisie galopante, reprit-il. Hélas I elle a quitté Paris et ses dangers pour échapper à la mort dont elle a une peur horrible. Puisse-t-elle ue pas l'avoir rencontrée au milieu du calme de la campagne 1 Quant è. Béatrice, elle se porte i merveille. Adieu. On rétablit en ce moment toutes les lignes coupées ; demain, je retourne auprès de Jeanne avec Armand qui rejoint Mme Drillon. Je vous ai vues, cela me suffit. »
11 embrassa tendrement sa mère et Elisabeth, salua Berthe et sortit suivi d'Armand.
Le reste de la journée fut employé & faire écouler les blessés de l'ambulance vers l'hôpital Necker dont les services se rétablissaient. Le soir, la dépouille de M. de Branchard fut transportée au cimetière Montparnasse en compagnie de celle de deux malheureux soldats, brûlés vifs en quelque sorte par deux misérables pétroleuses.
Elisabeth et Berthe suivirent à pied le convoi.
Lorsqu'elles rentrèrent épuisées, elles trouvèrent Armand dans le salon de Mme de Guerville.
Elisabeth p&lit en l'apercevant.
a Votre retour annonce-t-il de nouvelles; catastrophes? » demanda-t-elle fiévreusement.
Mme de Guerville, qui semblait prier les yeux fermés et les mains jointes, lui fit un signe d'appel et lui remit un papier sur lequel était tracées ces quelques lignes :
« Je reçois un télégramme de Boismartin. Je vous y attends. Jeanne n'est plus.
•c André. »
Ob TOITT Z.V HORDB BBPABAÎT.
Il n'est peut>^tre pas de sensation plus étrange et plus douce que celle qui succède à une période de grands ébranlements. Les événements douloureux dont on n'assume pas la respensabilîté laissent après eux le sentiment forti&ant de l'épreuve subie avec courage, avec foi, avec constance.
Cet allégement, ce bien-être eût été ressenti pleinement par nos amis de ta rue Cassette, si en plus de l'humiliation de la France et de la douleur de tant de Rachels inconsolables, parce que leurs fils n'étaient plus, Us n'avaient pas eu sur le cœur cette cession forcée de l'Alsace et de la Lorraine, dont il est impossible de prendre son parti. Ce n'est pas sans regret qu'on livre sa bourse au voleur; mais comment lui pardonner l'enlèvement d'un enfant?
A part ce regret vivace et cuisant, chacun renaissait à la vie et è. l'espérance. L4 oii il y a de la jeunesse et de la vigueur d'&me ou de corps, l'espérance renaît toujours.
La vie ordinaire reprenait son cours, le cadre des habitudes se refaisait. On déménageait, on emménageait, les habitants reparaissaient, c'était un immense mouvement de résurrection.
Mmes de Guerville ont réoccupé le premier étage, Berthe et M. Nostradamus ont suivi les bouquins qui sont peu & peu remontés à leur cinquième. Il y a eu quelque hésitation lorsqu'il
s'est agi de ce délogement. Du jour au lendemain, la fortune de Berthe a aubi de grandes modifications; mais elle a cédé aux désirs de son grand-père qui aime son ancien appartement, et la question du changement de domicile est remise & plus tard. Il faut de la prudence, H. Haurebel a perdu beaucoup de forces pendant cette double épreuve. Son intelligence demeure entière; mais son corps se courbe et il sourit quand on lui parle de l'avenir.
Symptôme grave, il n'a pas voulu qu'on refit son observatoire.
n A quoi bon? a-t-il dit, mes yeux s'en vont et dans peu de temps la nature n'aura plus de secrets pour moi. »
Ce ne sont plus des livres d'astronomie qui traînent sur son large bureau, ce sont les livres qui enseignent une science plus élevée encore, science qui, traitant de la mort aussi bien que de la vie, n'a pas de limites et conserve toujours, en tout temps, en tout lieu, en toute circonstance, son puissant intérêt. L'Ame calme du vieux savant est en0n arrivée sur les sommets, et elle y demeure.
André est à la villa des Saules avec ses beaux-parents inconsolables & leur manière. Deux fois par semaine il vient présenter Béatrice à sa grand-mère et à sa tante.
Béatrice ne s'étant pas occupée de politique, n'ayant pas songé i pleurer sa mère, ayant toujours mangé sa bouillie avec appétit et dormi comme un petit loir, a grandi, s'est développée et témoigne d'une intelligence très-précoce.
Sa présence fait l'effet d'un rayon de soleil dans la maison de la rue Cassette. Elle aime d'ailleurs & y venir, elle aime sa grandmère, Elisabeth, papa Damus et surtout Berthe. Berthe est sa passion, et depuis qu'elle est retournée au cinquième, il faut veiller à bien fermer les portes quand Béatrice est chez Mme de Guerville, autrement on la trouverait grimpant à quatre pattes l'escalier qui mène chez Berthe.
En ce moment, une question importante s'agite chez les de Bangly -. ils veulent quitter Paris, vendre leur villa et aller se fixer dans l'Eure à leur chdteau de Boismartin. André, au contraire, veut se rejeter dans la vie active; il a compris que la France a besoin d'hommes capables, spéciaux, et le repos lui semble une indignité.
Provisoirement, cependant, il accepte d'aller à Boismartin avec sa fille; ils Bont venus passer leur dernier jour rue Cassette, et en leur honneur le cinquième est descendu au premier.
Tous ces personnages ayant souffert et lutté ensemble se sont étroitement liés, et quand des Ames généreuses et hautes se lient en de semblables circonstances, c'est pour la vie.
Donc M. Nostradamus et Berthe sont installés dans la chambre de Mme de Guerville, avec la pensée d'y passer toute la journée; mais voici qu'on carillonne à la porte d'entrée, que la porte de la chambre s'ouvre et que Mme Geneviève entre comme un toui^ billon, suivie du gros Armand. Elle embrasse tout io monde, elle est dans un état d'indescriptible émotion. Elle a vu les ruines de l'.Hdtel de Ville, des Tuileries ; Paris est un repaire de monstres, & commencer par ceux qui ont préparé ces choses infernales. Pour elle, elle est bien convertie, elle découvre oii mènent toutes les belles théories dramatiques et autres, et elle no veut plus voir Paris, même en peinture.
En conséquence, elle vient chercher M. Nostradamus et Bertlie, afin de les emmener dans la tranquille petite ville où elle a passé le temps du siège, un bijou de petite ville oii l'on est bien un peu dévot; mais les faits et gestes des indévots ont beaucoup modifié les idées de Mme Geneviève sur la dévotion. Le théAtre lui manquera aussi; mais elle volt bien maintenant où mènent tous ces spectacles, où l'on se joue des choses respectables. Armand, qui s'est bravement conduit, a cependant compris les avantages de la paix et s'est enRn découveri une vocation. Il deviendra clerc chez un notaire.
Avec un joli chifTre de capitaux, on se donne des gens capables dans son étude et on s'arrange une vie très-lucrative et cependant très-douce. Dans quelques années, on achètera l'élude pour Armand; le voil& bien casé, et comme dans les contes de fées, tout finit bien et tout le monde est heureux.
Ce beau plan reçut un premier choc de la déclaration catégorique que fît H. Nostradamus de ne pas quitter Paris, et que corrobora Beribe en disant qu'elle ne s'éloignerait jamais volontuirement des dames de Guerville.
« Bon! je croyais que vous alliez être ravis de vous en aller de cette poudrière, répondit Mme Geneviève au comble de l'élonnement. Commentl vous n'en avez pas assez?
316 MONaiEUR NOSTRADAMUS.
— Tout parti de cette împortaDce demande mûre réflexion d'ailleurs, dit H. Haurebel, et eu ce moment, Dieu merci, il nous est loisible de réfléchir.
— Alors nous nous communiquerons nos réflexions par lettres, mon cher ami, car je ne reste point ici, je vous en avertis. Le pavé me brûle la plante des pieds, je sens partout, est-ce une idée? une alTreuse odeur de pétrole. Armand, va donc demander A Mme Boneau d'aller quérir mon tapissier de la rue Dauphine. Allons, dépéche-toi, tu sais que nous repartons demain et qu'il nous reste beaucoup & faire. »
A l'air dont Mme Geneviève suivit Armand des yeux, on devinait que la commission au tapissier n'était qu'un prétexte de le renvoyer.
En effet, à peine eut-il disparu, qu'elle prit un air très-grave, et faisant de la main un geste qui commandait l'attention, elle dit:
« Nous sommes ici quasi en famille et je ne veux pas tarder à débarrasser mon esprit de son plus grand souci. Écoutez bien ce que je vais dire, M." Maurebel et toi aussi, Berthe, Berthe a dix-sept ans et il n'y a pas trop à s'étonner qu'on songe à la demander en mariage, ce que je viens faire. »
M. Nostradamus leva doucement les épaules en regardant Beribe. Mme de Guerville et Elisabeth, devant cette confldence imprévue, reculèrent discrètement leur fauteuil, et, chose assez bizarre, par un mouvement contraire, André, qui avait sa fille entre ses bras, se rapprocha vivement.
" Madame et vous, Elisabeth, ne vous éloignez pas, de grdce, ceci est simple comme bonjour et vous devinez à l'avance qu'il s'agit d'Armand, qui ne veut écouter aucune autre proposition avant d'avoir eu son paquet. »
Tous les regards s'étaient tournés vers Berthe qui rougissait.
« Allons, ma fllle, répondit doucement le vieillard, as-tu une opinion lû-dessus?
— J'aime beaucoup Armand, répondit Berthe avec sa gracieuse simplicité ; mais je ne l'épouserai pas. 11 serait inutile de me reparler de cela.
— Eh bien I voilà une réponse carrée, dit Mme Geneviève en faisant une assez laide grimace de désappointement; au fait, j'aime mieux savoir h quoi m'en tenir. Seulement, pas un mot
Siir les marches ilc l'églisa
DigilizedbyGcXlgle
de ma tentative, je vous prie. Je tiens à le ramener & son étude de notaire. Une fois là, je lui donnerai la réponse, et si son désespoir est trop grand, je le laisserai aller pécher pendant une huitaine de jours. Il adore la pèche & là ligne et j'en suis bien aise, cela occupe et cela procure d'excellentes fritures. »
L'incident était clos et il ne parut pas avoir de suites. Le lendemain, Mme Geneviève et Armand quittèrent Paris pour un laps de temps indéterminé.
Ainsi que le disait Mme Drîllon, pour atténuer à ses propres yeux sa défection, H. Haurebei n'avait plus besoin d'elle, Berthe étant fort capable de tenir le ménage, surtout avec la fortune qui venait de lui échoir.
a D'ailleurs, dit^elle confidentiellement aux dames de Guerville, le pauvre Nostradamus n'en a plus pour longtemps, je le trouve horriblement décrépit, il est usé jusqu'à la corde et au premier jour il s'éteindra. Alors vous prendrez Bertbe çu vous la marierez, et, permettez^moî de le dire (je ne suis pas aveugle], le jour ob H. de Guerville la demandera, elle fera une autre réponse que celle d'aujourd'hui. De toutes les façons nous ne sommes pas destinées à vivre ensemble, autant vaut nous séparer, puisque rien au monde ne me ferait maintenant habiter Paris. »
Le soir même du départ de Mme Drillon, Mme de Guerville eut un entretien fort mystérieux avec Bertbe, ce qui n'empêcha pas André de repartir avec Béatrice et la famille de Bangly qui avait vendu la villa des Saules. Ils allaient passer un an ensemble à Boismartin. André avait accordé une année de trêve, après laquelle il prendrait sa décision irrévocable.
Naturellement, Béatrice emportait les plus vifs regrets de sa tant£ et de Berthe, et il fut convenu qu'on les conduirait jusqu'à la gare Saintr-Lazare, d'où l'on partait pour Boismartin.
En conséquence, ils partirent après le dtner et Mme de Guerville demeura seule.
Elle resta quelques minutes livrée à une rêverie sérieuse, mais évidemment très-douce; puis, prenant le bras de Mélanîe, elle monta péniblement jusqu'au cinquième étage. Dans la cuisine régnait définitivement Mme Boneau, qui avait témoigné pendant le siège de tels sentiments et d'une telle Qdélité, qu'elle avait été engagée pour un temps inimité.
820 MONSIEUR NOSTRADAMDU.
« Monsieur me demandut sa bougie, dît ta cuisinière, il est encore bien fatigué; mais il vous recevra certainement, madame.
— Je n'ai qu'un mot à lui dire, un seul, madame Boneau; je vous laisse, Mélanie. »
Elle traversa le corridor, frappa, et sans attendre la réponse, entra.
M. Maurebel lisait dans un immense in-folio placé tout contre la fenêtre. Mme de Guervilie s'avança près de lui, et le regardant avec une expression de joie contenue, mais profonde :
« Sommes-nous heureux ! » dît-elle.
[1 ferma son livre.
<t Oh! bien heureux! » répëta-t-il.
Et levant vers le ciel son regard terni dans lequel brilla un éclair, il ajouta :
u Que n'ai-je encore un an de viel
— Vous allez être si bien soigné, mon vieil ami, si tendrement choyé ! >■
Le vieillard, qui continuait de regarder le ciel, joignit les mains.
a Je le sais, dit-il, et je bénis Dieu de tout mon cœur des grAces signalées qu'il m'a faites. Mais la machine est usée, et pendant nos désastres mon coeur a trop saigné pour un cœur de quatrevingt-deux ans. Je vous le confie & vous, l'huile va manquer & la lampe mortelle et la lampe s'éteindra. Qu'importe? bienheureux ceux qui meurent dans le Seigneur I J'irai boire & la source même de la science; je mourrais demain, ce soir, à l'instant même avec joie. Cependant je demande encore un an de répit. Mais le jour où je verrai ma petite-fiHe quitter l'autel de Saint- Sulpice au bras d'André de Guervilie, ce jour-là je prononcerai mon : Nunc dimittis.
— Restons-en au bonheur de nos enfants, si vous voulez bleu, répondit Mme de Guervilie; je vous souhaite une bonne nuit et vous donne rendez-vous à un an, s'il plaît à Dieu. »