LA CHANSON RECOMMENCE
Un bon sommeil eut raison de la fatlgui) ce Diane, qui se réveilla avec un formidable appùtit.
Léo ne dormit guère, refusa de manger, et, en dépit de sa soumission, s'agita beaucoup.
Le soir, Marcienne lui trouva la tête si clii de qu'elle envoya bien vite cherctier le médecin.
Le docteur dit au tailleur :
— Je crains une fièvre cérébrale.
Paupe fut atterré.
— Comme l'autre, n'est-ce pas? dit-il avec découragement.
— Nous avons affaire cette fois à une, consti^
iution plus vigoureuse. La crise sera plus terrible, mais elle laisse plus d'espoir !
— Ali ! il souffrira davantage, et pourtant il court moins de danger? murmura le tailleur en soupirant.
Il paraissait trouver injuste et cruelle cette différence entre Maximilien et Léo.
Marcienne avait entendu la réponse du médecin.
— Vous n'êtes pas sûr, monsieur le docteur, que ce soit une maladie qui commence? demanda-t-elle, sans montrer d'effroi.
— Non, je ne pourrai me prononcer que demain.
— D'ici demain il peut être guéri ?
— Sans doute.
— Est-ce que la fatigue, le chagrin et le froid suffisent à donner cette maladie-là ?
— Oui, mon enfant.
— Mais s'il se repose bien cette nuit, s'il est consolé, s'il a bien chaud, il pourra l'éviter ?
— Peut-être !
— Vous n'êtes pas sûr de cela non plus ?
— Je ne suis sûr que de deux choses, — dit le médecin en s'asseyant pour formuler une ordonnance,— c'est que vous en aurez bien soin; que vous ferez bien exactement ce que je vais prescrire, et c'est qu'il y a des ressources
naturelles qui aident et dépassent la médecine. Quand le médecin se fut retiré, Marcieune dit à son père redevenu farouche :
— Ne crains rien, papa.
— Je ne crains que de te voir tomber, toi aussi, —reprit le tailleur. —C'est une fatalité qui s'acharne sur nous !
— Moi, je n'ai pas la fièvre, répliqua Marcienne. Je ne l'aurai pas. Cela ne me fatiguera pas beaucoup de le veiller.
— Ce serait la troisième nuit que tu passerais sans dormir ; je ne le veux pas.
— Je serai là, à côté de lui, sur une chaise ; je dormirai, s'il dort, repartit Marcienne.
— Est-ce que je ne peux pas le veiller à ta place ?
— Tu ne saurais pas le soigner.
— Je vais aller chercher madame Gautier.
— Oh! non! — s'écria vivement Marcienne; — il ne faut personne avec nous cette nuit. On saurait ce qui s'est passé ! Nous ne l'avons pas dit au médecin, qui nous aurait cependant rassurés tout à fait, s'il avait su la vérité. Les gens du pays nous feraient des reproches. Je ne m'étais pas trompée ce matin ; je ne me trompe pas ce soir. Je me sens si peu inquiète, papa, que ce ne doit pas être inquiétant.
— Est-ce que tu te connais en médecine ?
— Je me connais en autre chose.
Elle prenait un air mystérieux pour dire cek ; et le faible sourire qui passait sur sa bouche, ses deux mains pressées sur son cœur, révélaient le fond de sa science. Elle croyait, sans savoir appeler les choses par leurs noms à des affinités infaillibles qui lui avaient suggéré le pressentiment de la véritable route prise par les fugitifs, qui les lui avaient montrés dans la hutte du cantonnier, et qui indiqueraient à temps si Léo était dangereusement malade.
Toute la soirée et toute la nuit, Léo eut le délire.
Il parlait de Maximilien et semblait se débattre pour ne pas lui céder son lit, en prenant sa place dans le cercueil.
— Non, non, — disait-il à un personnage effrayant qui, dans son imagination, ne pouvait être que le malheureux tailleur, — ce n'est pas moi qui suis mort !
Cette idée de mort tenait à la vision de Maximilien dans son lit funéraire.
Marcienne se repentait bien maintenant d'avoir autorisé cette curiosité.
Par instants, Léo appelait sa mère, et Marcienne palpitait alors, sans jalousie, avec une efifusion touchante, au contraire, comme s'il l'eût appelée elle-même.
Vers le matin, ce délire cessa. Léo tomba dans un sommeil profond.
Bien qu'elle eût promis de dormir aussi, Marcienne qui lui tenait la main prenait trop de sa fièvre pour lui prendre de son sommeil.
Elle veilla.
Pâupe n'avait pas voulu se coucher ; mais sans alfecter de n'avoir d'inquiétude que pour Marcienne, il allait et venait, s'assoupissait par moments sur une chaise, puis se relevait en sursaut, venait regarder Léo, comparait ce joli visage empourpré au visage de cire de Maximilien, ne savait que conclure de cette comparaison, et osait à peine être jaloux de ce délire, en se rappelant la silencieuse agonie de son flls, ce glissement facile dans la mort.
Le médecin ne se fit pas attendre.
Il vint dès l'aube, tâta le pouls, la tête ; interrogea le petit malade, car Léo avait rouvert les yeux ; et, son examen terminé, dit au tailleur :
— C'est fini !
Il se retourna vers Marcienne :
— Vous pouvez aller vous reposer, mon enfant.
Marcienne enveloppa d'un regard caressant le front du docteur, sourit, voulut se lever; mais soudain ses forces l'abandonnèrent.
Elle avait bien le droit d'être lasse.
— Ce ne sera rien ! balbutia-t-elle.
Et elle s'évanouit.
Paupe la porta dans sa chambre, après que le médecin l'eut rassuré sur cette faiblesse si facile à expliquer, et la déposa sur son lit.
Mais, au bout de cinq minutes, elle était complètement remise.
— Je te défends de te lever, lui dit son père. Marcienne ne résista pas à la langueur qui
l'accablait. Le ménage était à peu près en ordre ; Léo était sauvé, Diane remise, son père maîtrisé. Elle pouvait se reposer de sa fatigue dans sa fatigue même ; se reposer bien et vite, car sa raison, qui grandissait plus qu'elle, lui faisait entrevoir un redoublement de soin, de prudence et d'autorité, pour prévenir un retour de son père à ses sentiments haineux, une rechute de Léo dans son désespo r.
D'ailleurs, Marcienne était ambitieuse. Le tailleur eût frémi des rêves de dévouement à venir qu'elle faisait, en se guérissant des meurtrissures de son dévouement passé.
Au bout d'une semaine, la maison du tailleur avait repris toutes ses habitudes. Rien ne paraissait changé. L'absence de Maximilien ne laissait pas de vide ; seulement tout le monde était en deuil, et Marcienne semblait avoir
adopté le noir, pour s'unir davantage aux enfants du comte d'Arsonval.
Paupe n'osait plus s'interroger.
Ses principes le gênaient cruellement. Il n'en démordait pas, mais ne pouvait plus mordre ailleurs. Il vivait dans une appréhension superstitieuse, convaincu que toute tentative pour se débarrasser de sa tâche la lui rendrait plus lourde.
Quand il se rappelait la soirée où le comte d'Arsonval était venu frapper à sa porte, en lui amenant Léo et Diane, les imprécations dont il avait accompagné le départ de son ennemi, sur cette route même, où, plus tard, lui et Marcienne avaient couru après les fugitifs, comme après un bonheur perdu, il se demandait, sans trop insister, s'il était le même homme. Il croyait l'être; mais les circonstances avaient une fatalité qu'il rendait responsable et qu'i pouvait du moins maudire.
Pourvu qu'il eût quelque chose ou quelqu'un à maudire, Paupe ne perdait pas tous ses avantages.
Il en voulait au hasard ; il en voulait à M. de Meurville qui se faisait attendre.
Quant aux enfants, il était obligé de convenir qu'ils n'étaient ni haïssables, ni aussi gênants qu'ils auraient pu l'être.
La présence de Rose, les chansons qui recommencèrent, d'abord avec une sourdine, et qui reprirent bientôt sur un mode aigu, l'allégement que Marcienne paraissait recevoir de cette gaieté, qui amusait les enfants, aidaient beaucoup la patience du tailleur.
Sa fille faisait plus d'efforts.
Ce secours, que lui donnait la belle humeur de Rose, était payé par des confusions secrètes, par des immolations renaissantes. Elle trouvait Diane en adoration perpétuelle devant la rieuse jeune fille qui, seule de toute la maison, n'avait pas de noir dans son costume.
Marcienne voyait Léo prendre à son tour toutes sortes d'habitudes familières avec cette camarade qui n'avait rien d'imposant. Ils auraient déjà chanté à l'unisson, si Rose n'avait pas eu la mauvaise habitude de varier tous les jours les airs de ses chansons, ce qui excluait toute idée de méthode et toute efficacité d'enseignement. Mais Léo commençait à retenir les airs primitifs, à les rappeler, quand Rose les oubliait.
Il arriva plusieurs fois que Marcienne, en intervenant, dérangeait un prélude de duo.
San? compter que mademoiselle Gautier était très-coquette ; qu'elle paraissait profiter du deuil de la famille Paupe, pour mettre des robes voyantes, pour se coifi"er de bonnets brodés à
rubans de ioutes couleurs, qui semblaient voltiger comme des ritournelles, autour de lajolie chanson de son minois.
Non seulement Rose et Léo jouaient, et, ce qui était plus grave, se disputaient, se battaient ensemble ; mais ils se réconciliaient souvent, et trois ou quatre fois par jour. Après des querelles qui eussent compromis la dignité de toute autre, Rose disait à Léo :
— Allons, embrassez-moi !
Marcienne crut même entendre que Rose disait:
— Embrasse-moi î
Et Léo l'embrassait de bon cœur, comme il l'eût mordue, sur les pommes de ses joues.
Il ne fallait pas songer à éloigner Rose ; c'eût été déplaire à M. Paupe, assombrir la maison, dépiter Léo, lui faire sentir combien la petite Gautier lui était nécessaire ; il fallait encore moins penser à une rivalité, à une concurrence impossible.
Marcienne s'alarma, se garda bien de faire aucun reproche à Rose qui se fût moquée d'elle, ni aucune observation à Léo, qui se fût étonné, et qui eût peut-être attaché, dès lors, plus d'importanc^à l'amitié de Rose. Mais elle chercha un moyen de soustraire celui qui lui échappait à l'influence de cette Rose effrontée, sans que sa conscience pudique eut rien à lui roprQcher.
On verra que le génie maternel ne fait pas tort, dans le développement des facultés aimantes, au génie essentiellement féminin.
Un jour, vers la fin de janvier, comme le temps s'était mis au beau, Marcienne s'approcha de son père, qui cousait sur son établi, et lui dit à demi-voix :
— Voilà le moment de tenir ta promesse.
— Quelle promesse ?
—- Celle que tu as faite à M. Léo, le jour de Noël.
— Ah ! ne parle pas de ce jour-là l
— Pourquoi donc ?
— Ce fut un jour de malheur !
— Nous en avons eu d'autres, papa, et nous avons failli en avoir encore un bien terrible quand ils sont partis.
Paupe se recueillit une seconde et reprit :
— Qu'est-ce que j'ai promis?
— Que tu les conduirais àTroyes, voir leur mère.
— Quoi ! la petite aussi ?
— N'aie pas peur d'être embarrassé, papa, je serai là !
— Tu veux être du voyage ?
— Oui ; il y a longtemps que je désire voir la comtesse.
— Tu l'as vue assez souvent, quand elle était au château.
— L'ai-je vue ? je n'en sais rien, j'étais si
petite.
— Il n'y a pas deux ans.
— Etpuis, jel'aurai mal regardée alors, c'était une dame du château ; tandis que maintenant...
— Bah ! elle n'est pas tant ruinée ! son père, dit-on, est si riche.
— Ce n'est pas cela, papa ; maintenant elle souffre... nous sommes rapprochés... elle me comprendra...
— Mais puisqu'elle est folle !
— Tu crois que les mères restent folles, quand leurs enfants pleurent devant elles, et leur tendent les bras ?
— Oui, je le crois.
— Eh bien ! moi, je ne le crois pas ; et, pour le croire, je veux le voir.
Paupe n'avait plus de raisons à donner.
— Ce sera un voyage coûteux !
— Pour cette dépense-là tu pourrais toucher à l'argent...
— C'est toi qui me conseilles cela ?
— Puisque c'est pour eux !
— Oui, mais c'est aussi pour toi... Je m'arrangerai... j'emprunterai ou je louerai une voi" ture. Quand je dépenserais un écu ! Tu feras des provisions, nous mangerons en route... et tout sera dit.
Marcienne satisfaite, voyant que son père continuait à tirer l'aiguille, reprit :
— Tu n'as pas de temps à perdre, papa, si tu veux t'assurer une voiture pour demain matin.
Paupe enfonça son aiguille dans la couture commencée, retira son dé, décroisa ses jambes, avec un petit gémissement, et descendit de rétabli.
Marcienne l'accompagna de son sourire muet, jusqu'à la porte ; dès qu'il fut sorti, elle se retourna vers Léo qui, précisément causait et riait avec Rose et Diane, dans un coin de la boutique, et lui annonça la nouvelle.
Léo devint subitement grave. Il éteignit le rire qu'il rendait à la petite Gautier ; puis, sur cette gravité passagère, un nouveau souiùre, différent, plus doux, moins enfantin, pointa, s'élargit comme le rayon de soleil qui se répandait à la porte et qui mettait une gaieté solennelle sur la façade de la maison en deuil.
Le lendemain, dans la matinée, une grande carriole fermée emportait le tailleur, sa fille, Léo et Diane.
C'était probablement la voiture qui avait servi, quelques mois auparavant, au comte d'Arsonval.
Paupe en y montant se souvint de l'adieu qu'il avait lancé à travers l'orage, dans une nuit
d'automne. Il avait maudit le comte et sa race ! Sa malédiction avait atteint son ennemi ; mais ne semblait-elle pas l'avoir atteint lui-même, par un ricochet fatal ?
Cette fois, c'était Rose Gautier qui regardait partir la carriole, en l'accompagnant de son rire chantant. Il ne pouvait y avoir un pronostic fâcheux, pour le tailleur et sa fille, dans cet adieu jeté par une bouche épanouie, à travers le clair matin d'une belle journée d'hiver.
Le voyage se fit rapidement, sans autre épisode que le claquement de fouet énergique de M. Paupe, quand on passa devant la hutte du cantonnier.
Marcienne regarda Léo ; Léo rougit en souriant.
Vers midi, on arrivait à Troyes ; et la voiture s'arrêtait entre l'extrémité du faubourg Sainte- Savine et la côte de Montgueux, devant la porte du couvent où madame d'Arsonval était pensionnaire 1... *