‹ Monsieur PaupeChapitre 14 sur 15 · LA VEILLEE DES LARMES · texte numérisé non relu

LA VEILLEE DES LARMES

Depuis cinq minutes, Paupe s'abandonnait à cette rage de douleur, quand il fut interrompu par le bruit sec du loquet de la porte extérieure qu'on levait vivement.

Marcienne se précipita vers l'entrée de la maison.

-- Où vas-tu ? lui demanda son père.

— Les enfants ! répondit-elle.

— Pourquoi les ramène-t-on ?

— Ils ne pouvaient pas demeurer toute la nuit chez madame Gautier.

— Je ne veux pas qu'ils rentrent ici.

— Je ne le veux pas non plus ! dit Marcieuns doucement, mais fermement.

272 AIONSIEUR PAUPE

Paupe fut mécontent de cet acquiescement de sa fille, qui avait un autre motif que sa colère, à lui.

Il la devança, ouvrit la porte de la chambre d'un coup de poing, et, la lampe à la main, s'avança dans la boutique.

Madame Gautier portait Diane à demi endormie. Rose tenait Léo par la main. En se trouvant dans l'obscurité, les arrivants étaient restés au bas des marches de l'entrée, attendant qu'on vînt les éclairer.

Le visage du tailleur bouleversé, creusé, tiraillé, ses cheveux hérissés, sa barbe tordue, ses 3'eux hagards, apprirent à madame Gautier la nouvelle.

— C'est fini? demanda-t-elle en posant à terre Diane qui s'éveillait.

— C'est fini ! repartit le tailleur avec un grelottement de la bouche qui ressemblait à un grincement de dents.

— Le pauvre innocent! dit la couturière. C'est toujours un malheur de perdre un enfant, même quand il ne fait pas faute pour l'esprit.

— Je l'aimais tout aulant que si j'en avais été fier ! répliqua le tailleur offensé.

— Il était doux, le pauvre petit. Mais que voulez-vous, monsieur Paupe? il faut bien se soumettre J

— A quoi ?

Le tailleur tendit la tête avec un hérissement farouche et un flamboiement du regard qui firent peur à madame Gautier. Elle craignit qu'il ne devînt fou.

Elle s'arrêta, se recula, et ne trouva pas un mot à répliquer.

— Non, je ne veux pas me soumettre , je me révolte, au contraire ! — reprit Paupe, qui fit jaillir une goutte d'huile, avec une étincelle, tant il plaça la lampe avec force sur la table. — Oui, ce n'était qu'un innocent, celui-là, un estropié, un idiot, si vous voulez ; mais j'espérais toujours ! Marcienne était arrivée à lui apprendre à lire. Si vous saviez comme il est devenu beau!... Enfin! c'était mon enfant... Mais, si vous croyez que c'est tout ! Le docteur me Fa dit : la mort est dans la maison !

Il secoua la tête comme un homme que le désespoir va griser.

— Oh! monsieur Paupe! dit madame Gautier, d'autant plus scandalisée du propos du tailleur que Marcienne, qui avait suivi son père, venait de le rejoindre.

— Allez! répliqua-t-il, — saisissant le reproche et montrant sa fille, — je puis bien parler de cela devant elle. Est-ce qu'elle est peureuse comme les autres ?

— Non, — dit Marcienne, —je n'ai pas peur! Mais je n'^ai pas non plus envie de mourir.

Paupe se détourna, et s'adressant à Diane qui se frottait les yeux pleins de sommeil :

— Si vous venez chercher votre lit, ma petite demoiselle, vous le trouverez occupé; la place est prise, et on ne le découche pas, celui-là !

Diane se réveilla tout à fait à cette interpellation brutale. Elle ne comprenait pourtant pas bien.

Léo se plaça devant elle, et, prenant la main de Rose qu'il venait de quitter :

— Retournons chez vous !

Marcienne ne put tenir à cette prélerence offerte à la petite Gautier :

— Non, non, — s'écria-t-elle d'une voix touchante en passant devant son père et en attirant les deux enfants, qu'elle serra contre elle d'une façon convulsive ; — non, ils resteront ici !

— Où les mettras-tu ? demanda Paupe.

— Cela me regarde, reprit-elle en caressant les cheveux blonds de Diane.

— Pourquoi t'ai-je écoutée ! grommela lô tailleur.

— Prends garde, papa ! dit Marcienne, qui lança derrière elle un regard d'effroi, comme si les mots de colère, échappés à la douleui' pa-

ternelle, eussent pu porter malheur au petit innocent endormi dans le lit de Diane.

Mais Paupe continua :

— Oui, je n'avais pas besoin du malheur des autres. Ma part me suffisait ; mais cela va finh% je le jure bien !

Léo fit un mouvement pour se dégager de l'étreinte de Marcienne, et pour fuir. Chaque parole du tailleur lui cinglait le visage.

Marcienne, palpitante, le retint, l'enveloppa de ses bras.

— Pardonnez-lui, monsieur Léo! il souûre tant ! dit-elle à voix basse.

Sa bouche, dans l'ardeur jalouse d'une tendresse maternelle qui se trouvait ofl'ensée, s'approchait si près des joues et de l'oreille de Léo, que le jeune garçon sentit la chaleur d'un baiser.

Puis, relevant la tête, et s'adressant à son père, Marcienne formula tristement ce que son regard inobéi avait voulu faire comprendre :

— Peux-tu, papa, parler ainsi à des orphelins, le jour où toi-même...

Son geste montra la porte ouverte ; on apercevait un peu du lit où reposait Maximilien.

Paupe était incapable de se maîtriser. Le reproche de sa fille l'atteignit pourtant. Mais, plutôt que de céder ou de fléchir, il courba la tête, croisa les bras, se retourna, traversa la

chambre des enfants en bousculant les chaises, en heurtant le lit du mort, sans s'y arrêter, et alla dans sa chambre, dont il ferma la porte sur lui avec violence.

On entendit alors comme un bruit d'orage, un fracas sourd de digue rompue, d'écluse ouverte.

C'était le tailleur qui pleurait, en frappant les meubles, en se désespérant tout à son aise.

La couturière offrit encore à Marcienne de garder, pour un jour ou deux, Léo et Diane.

Marcienne refusa.

— Eh bien ! je vais reconduire Rose, pour fermer chez moi, et je viendrai passer la nuit auprès du petit. Vous ne me refuserez pas cela ?

Il était impossible, en effet, sans blesser nonseulement l'amitié de madame Gautier, mais les usages du pays, que Marcienne se refusât à partager la veillée du mort.

Elle ne posa qu'une condition, c'est que la couturière lui garderait le secret jusqu'au lendemain. Elle ne voulait pas que, selon la coutume, les voisines, surtout les plus vieilles, vinssent lui disputer le devoir de garder son petit frère et lui voler la douleur de l'ensevelir, en emplissant de leur bruit, de leurs grosses prières, retentissantes comme des commérages, cette maison, cette chambre devenue pour elle un lieu saint.

Elle se souvenait avec terreur de l'invasion, dont la mort de sa mère avait été suivie.

Elle était si petite alors qu'on ne lui avait rien laissé à faire, qu'on ne s'occupait pas d'elle; et, en l'absence de son père accablé, elle avait vu fouiller les armoires, prendre des draps, mettre à nu le pauvre corps de madame Paupe.

Elle croyait entendre encore un horrible craquement des os, pour obliger la morte à mettre les mains sur sa poitrine. Il lui était resté uno affreuse vision, un cauchemar de cette première nuit de deuil ; depuis ce temps-là , elle n'osait regarder dans le village certaines vieilles qui hochaient la tête en lui souriant, quand elle passait, semblant lui dire :

— Sera-ce bientôt votre tour? Nous sommes à votre service ! Prévenez-nous, quand il y aura chez vo^is quelqu'un à mettre nu, à coudre dans un drap I

Rose ne demanda pas à rester. Cette veillée eût été une mue trop radicale pour sa gaîté. D'ailleurs, dans sa conscience ironique, elle s'étonnait qu'on veillât un petit mort qui avait si peu vécu ! Mais elle n'osait pas dire cela, ni disputer à Marcienne la satisfaction amère qui était, pour ainsi dire, sa vocation.

Pendant l'absence de madame Gautier, Mario

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ciennefit dans la boutique, sur l'établi, les préparatifs de coucher pour les entants.

— 11 ne taut pas m'en vouloir, — dit-elle humblement à Léo ; — ce sera plus dur que l'autre lit; mais pour une nuit ou deux...

— Vous avouez maintenant que c'est dur,— répliqua Léo. — Quand c'était pour vous, vous disiez que c'était doux.

— Moi, j'étais habituée.

Léo ne parut pas convaincu.

Diane tombait de lassitude et de sommeil. En un clin d'œil elle fut déshabillée, et étendue, sa poupée dans ses bras, sur le lit de Maximilien renouvelé.

Quant au lit de Léo, l'arrangement fut pluj long, et parut plus embarrassant ; Marcienne avait besoin d*inventer.

Un instinct pudique, qui la guidait sans la troubler, lui défendait de faire servir tout simplement son oreiller et son traversin ; comme si les indiscrets eussent pu révéler à l'oreille du petit comte toutes les confidences qu'ils avaient reçues, avec des larmes, de la bouche et des yeux de la fille du tailleur.

Quand tout tut prêt, Léo, que Marcienne allait laisser seul, lui dit tout bas en montrant par un signe de tête la porte du tond restée entr'ouverte :

MONSIEUR PAUI'E 27?

— Je voudrais le voir !

~ OtL ! non.

— Je vous en prie !

— Ce n'est pas bie;i d'avoir cette curiositélà.

— Ah ! -- reprit-ilal^êô.uaê expression singulière, — si j'avais vu mourir papa, je vous aurais permis, à vous, de le voir mort !

— Eli bien, vejaez ! mais ne faites pas de bruit.

Elle prit la lampe d'une main, et de l'autre la main de Léo, qu'elle serra un peu fort, autant pour l'avertir de prendre garde et de ne pas se faire entendre de M. Paupe, que pour le remercier de cette bonne volonté de sympathie.

Ils entrèrent ainsi dans la chambre.

Marcienne éleva la lampe au-dessus du lit, et la lueur rouge, faiblement remuée, promena sur le visage livide une couleur rose, qui parut, pendant deux secondes, comme la rougeur et la coloration de la vie.

Léo palpita bruyamment.

Il allait dire : « Il n'est pas mort ! » Mais Marcienne mit un doigt sur sa bouche, et abaissant la lumière, rendit le mystère plus visible et plus certain.

Léo, grave et solennel, s'approcha, et regarda avidement.

La bouche de Maximilien était entr'ouverte, gardant le sourire ébahi, provoqué par l'apparition du pantin. De ses narines gonflées, sortait un petit flocon albumineux, à peine visible, mais suffisant pour cacher le pincement du nez. L'albâtre du front avait aux tempes une infiltration violette. La figure était transformée, sans cesser d'être la même, et déformée sans laideur.

Léo contempla avec une attention profonde^ recueillie, ce petit camarade qui n'avait jamais répondu à ses avances, et qui, muet dans la vie, défiait qu'on l'interrogeât dans la mort.

Léo le questionnait cependant de ses yeux noirs. Lui demandait-il s'il était vrai que la joie du matin avait été meurtrière ? si lui, Léo, était coupable d'un complot dont il avait été si fier ? Le prenait-il à témoin contre la dureté de M. Paupe ? Ou bien, cherchait-il, dans ce masque livide, la vision inconnue de son père mort ?

Marcienne le contemplait dans sa contemplation, et se défendait, comme d'une joie, de la reconnaissance qu'elle sentait en elle.

Leurs yeux finirent par se rencontrer. Ils étaient au même point remplis de larmes,

— Merci ! dit Léo en secouant la tête, et en regagnant la boutique.

— Merci, dit Marcienne en le reconduisant.

Sur le seuil de la chambre, Léo eut une tentation très-grande de sauter au cou de la jeune fille ; quant à Marcienne, elle l'accompagna jusqu'à rétabli, pour donner un baiser à Diane, au risque de la réveiller.

Quand madame Gautier revînt pour la veillée, Léo, resté dans l'obscurité, était couché, près de sa sœur. Il ne faisait aucun mouvement. On put croire qu'il était endormi. Mais il s'était promis de ne pas dormir, non qu'il eût peur de voir, en rêve, les morts lui apparaître, mais uniquement parce qu'il voulait faire également sa veillée ; parce qu'il trouvait bien de s'associer de loin, à travers la porte, à cette garde du petit Maximilien, malgré Marcienne, et surtout malgré M. Paupe.

La porte de la chambre funéraire était restée entre-bâillée.

Madame Gautier, qui avait apporté des flambeaux en cuivre, et des bougies, pour installer un luminaire, un petit pot d'eau bénite puisée à l'église, et un crucifix en plomb colorié, arrangea une petite chapelle sur la commode, à côté du lit, et procéda ensuite rapidement à la toilette dernière du petit mort.

Léo ne perdit rien de ces préparatifs. Il entendit aussi le tailleur sortir à diverses reprises de sa chambre pour y rentrer, après quelques

pas dexant cette cliapelle qui l'offusquait. Il eût mieux aimé certes la nuit noire autour du lit ; il voyait trop maintenant l'enfant glacé, dans une attitude de poupée, de momie blafarde. Puis sa douleur sincère se refusait à la dévotion banale de la couturière.

— Toutes vos prières, — s'écria-t-il une fois, — c'est de la pluie après la gelée ! Est-ce que vous espérez un miracle ?... Va, Marcienne, il n'a pas besoin qu'on demande pardon pour lui ! Qu'est-ce qu'il a jamais fait de mal, ce pauvre petit ? Était-ce sa faute s'il était infirme de corps et d'esprit ?

La voix de Paupe se mouillait. Il alla essuyer ses yeux dans sa chambre, y reprendre de l'énergie et de la colère.

Paupe revint avec un grondement de dogue^ et, criant pour être plus sûr de parler :

— Moi, dit-il, qui ne voulais pas l'envoyer dans une maison de santé, cet innocent, afin de le mieux soigner ici ! j'ai été bien avisé ! Il y a pourtant des maisons pour les enfants, pour les orphelins comme pour les malades. Il fallait y mettre mon fils, ou bien y envoyer les enfants des autres ! J'ai été bien sot; je l'ai tué, et pour qui ? Marcienne fit un geste timide de protestation^ Paupe reprit en s'avançant vers elle :

— Oui, tu ne diras pas le contraire ! ils lui ont pris sa part d'air, de lumière, comme ils lui ont pris son lit. Et toi, tu le soignais moins ; tu faisais moins attention à lui ; tu t'occupais plus des autres !

Marcienne, sous la dureté de ce reproche, joignit les mains, et regarda son père avec un tel air de pitié qu'il eut honte de son injustice, et que, d'une langue épaissie par l'ivresse des larmes filtrant à l'intérieur, il dit :

— Je ne t'accuse pas. Tu es trop bonne ! tu crois que tu peux suffire à tout ! Tu vois le contraire aujourd'hui. Mais je ne veux plus de cela. Tu vivras désormais pour toi, pour toi seule ; et moi, je te regarderai vivre; je m'assurerai que tu fais tout ce qu'il faut faire pour vivre ; cela vaudra mieux pour moi que de regarder mourir... Ta mère ! ton frère ! Ah ! je voudrais que ce fût maintenant mon tour !

Madame Gautier voulut intervenir :

— Vous avez tort, monsieur Paupe, vous affligez votre fille, et cela ne répare rien !

Paupe regarda la couturière avec étonnement, puis avec soumission. Il reprit d'une voix plus douce :

— Vous êtes heureuse, vous, madame Gautier !

— Oh ! j'ai eu mes deuils, comme une autre; je suis veuve J

— Oui, mais votre fille vous donne de la joie. Elle rit, elle chante ; elle ne vous entretient pas dans des idées tristes ; elle prend de la santé avec de la gaieté. Elle ne fait pas de votre maison un hospice d'enfants trouvés !

— Papa ! s'écria vivement Marcienne, en regardant du côté de la boutique.

— Est-ce que je mens ?

— Ne comparez pas ma fille à la vôtre, monsieur Paupe, — répliqua madame Gautier, sans se douter des sentiments douloureux qu'une pareille comparaison suscitait dans le cœur de Marcienne, — Rose est gentille, mais ce sera toujours une étourdie ; tandis que Marcienne est déjà une femme, et une femme de grand courage ! Il y a bien des riches qui en souhaiteraient une pareille pour leur fils ! Vous verrez que vous en serez fier un jour ! Moi, je vous dis qu'il est impossible qu'elle ne vous porte pas bonheur, plus tard !... Tandis que moi, j'aurai peut-être besoin de bien surveiller ma fille !

La couturière n'acheva pas ; Marcienne redoutait maintenant des éloges.

— Papa a raison, dit-elle, je ne sais pas l'égayer; mais ce n'est pas ma faute... Je ne peux pas !

Elle suff'oquait ; malgré sa volonté de ne pas pleurer, elle put dire encore :

— C'est pour cela que j'ai demandé à Rose de venir amuser les enfants.

— Il n'y a plus d'enfants à amuser ici, répondit Paupe en étendant la main vers le lit de Maximilien ; il n'y en aura plus demain !

— Chut! papa...

Marcienne épouvantée, se leva, et se mit entre son père et la porte, pour intercepter les menaces :

— S'il entendait ! dit-elle.

Elle ne songeait qu'à Léo ; et Léo n'avait rien perdu de cette scène. La tête tendue, les yeux ardents, il écoutait, avec une moue menaçante, quand c'était la voix grondeuse de Paupe qui se faisait entendre, avec un sourire, quand c'était la voix de Marcienne.

La couturière pendant une absence du tailleur, dit à demi-voix à la jeune fille :

— Il y a, malgré tout, du vrai dans ce que dit votre père. C'est une grosse charge que ces deux enfants !

Marcienne ne répliqua pas.

— Est-ce que les parents n'offrent pas de payer pour eux ?

— Si ; mais papa ne veut rien recevoir.

— Les garderez-vous longtemps encore?

— On attend leur grand-père, répondit Marcienne en soupirant.

Î8G MONSIEUR PAUPE

— Ce ne sera pas malheureux !

Marcienne baissa la tête.

Léo crispait ses poings, à ce souhait charitable ; il se cramponna à l'établi, en se penchant tout à fait au risque de tomber, avec un battement de cœur terrible, pour entendre la réplique de Marcienne.

Mais Marcienne ne répliqua pas.

Et Léo, qui ne pouvait voir le regard de son amie, Je douloureux sourire qu'elle opposa à cette compassion injurieuse, put croire qu'elle Tatiflait les paroles de madame Gautier.

Vers le matin, Léo entendit que Marcienne allait venir dans la boutique pour allumer le poêle. Il ferma les yeux, et feignit de dormir.

La jeune fille prépara doucement le feu, et, le feu allumé, s'avança jusqu'à l'établi; là, elle se pencha pour écouter si elle n'avait pas interrompu le sommeil des enfants et si leur petit ronflement accompagnait celui du poêle.

La tentation fut trop forte pour Léo ; il jeta ses bras autour du cou de Marcienne, l'attira à lui, l'embrassa bien fort, enfonçant sa bouche dans ses joues et lui dit tout bas -avec une effusion naïve :

— Je vous aime bien, vous, je voudrais être votre frère pour remplacer l'autre...

Marcienne, confuse, enivrée, eut la force de

MONSIEUR PAUPH 287

ne pas pousser un cri : mais elle se dégagea, et mit la main sur la bouche de Léo.

Cet embrassement la terrifiait, en lui révélant que Léo n'avait sans doute pas dormi, qu'il avait entendu son père, et en lui rappelant qu'elle aussi, le premier soir de l'entrée dans la maison, elle avait fait un rêve de fraternité pareil à celui de Léo.

Hélas ! le ciel l'avait-il punie de ce rêve-là, en frappant son petit frère ? En tout cas, elle sentait un remords de ce baiser qui pouvait lui ^lettre un peu de douceur dans l'âme, quand «ile voulait si sincèrement être tout entière à son deuil !

Elle retourna bien vite à la chambre mortuaire ; et, comme cette fois elle avait laissé une lumière dans la boutique, elle ferma la porte sur elle, puisque Léo ne courait plus le risque d'être réveillé 1

lA CAGE VIDE

La douleur est an spectacle, et celui qui le donne n'est pas toujours dépourvu d'un secret sentiment de vanité d'artiste.

11 était impossible d'être plus sincère que M. Paupe dans son chagrin ; mais la colère qui se mêlait à son désespoir et le faisait fermenter, aidait aussi à le corrompre ; après l'explosion du soir, l'agitation de la nuit, le tailleur attendit, vers le matin, les condoléances des voisins, avec une certaine impatience, aiguisant au dedans de lui, malgré lui, les réponses hargneuses par lesquelles il les repousserait.

L'orgueil de son chagrin subit un échec con-

sidérable. Les gens du village, surtout les voisins qui connaissaient l'état d'infirmité et presque d'imbécillité de Maximilien, ne s'associèrent que très-légèrement à la douleur du père.

Le pauvre petit ne manquerait à aucune nomenclature essentielle ; il ne comptait ni parmi les beaux enfants, ni parmi les écoliers. Il n'était l'ami, rémule, l'objet de jalousie ou d'espérance de personne.

Les commères qui portaient intérêt à Marcienne, étaient tentées de la féliciter de ce qu'elle n'allait plus avoir le souci perpétuel de cet enfant pâle, qui pouvait doublement porter préjudice à sa sœur, soit par une contagion réelle, soit par l'influence d'une comparaison qui eût fait calomnier la pâleur de Marcienne.

Parmi les hommes, quelques-uns, sous prétexte de virilité, ne cachaient pas leur indifférence ; d'autres, par bonté, rabrouaient le tailleur.

— Qu'est-ce que vous diriez donc, voisin, si vous perdiez votre fille ?

— Ce serait un plus grand malheur encore ; mais celui-ci est bien rude !

On haussait les épaules, par pitié pour l'erreur, et non pour les larmes de ce père aveuglé. Il ne se trouva pas, dans tout le village, une

âme naïve pour s'associer complètement à son deuil ; et si, dans la première partie de la journée , la surprise donna une contenance embarrassée, incertaine, à ceux qui apprenaient brusquement la nouvelle, ce semblant d'émotion se dissipa bien vite. Dans la seconde partie du jour, il arriva que des voisins vinrent,, comme d'h.abitude, voisiner, sans plus s'occuper de ce petit mort, au chevet duquel on faisait la dépense de deux bougies, que s'il n'eût jamais vécu.

Paupe eut grand'peine à dissimuler son désappointement.

Il prit un peu plus en haine le genre humain. Il regardait, avec des yeux féroces, les pères ^ui lui parlaient, le sourire aux lèvres, de cette prétendue libération; il rongeait ses poings pour n'en pas frapper les commères qui dissertaient sur la couleur du petit garçon, qui se demandaient s'il était changé, en portant elles-mêmes dans leurs bras, ou en conduisant par la main, un enfant du même âge.

Il songea d'abord à s'enfermer dans sa chambre, mais le bruit des caquets l'y poursuivait ; on demandait à le voir ; on avait une sollicitude avide de faire preuve d'indifférence. On se refusait à croire qu'un homme de sa trempe s'absorbait dans une désolation si féminine ; et lu S

MONSIEUR PAUPE 29î

pour confirmer que la trempe était solide, finissait par se montrer.

Il aima mieux sortir de chez lui, errer dans le village, affronter l'insensibilité brutale de la nature.

D'ailleurs, Diane et Léo, par une magie atroce de l'hiver qui, filtrant à travers la porte incessamment ouverte, leur colorait vivement les joues, lui paraissaient particulièrement beaux, vivants, intelligents, ce jour-là.

Il ne pouvait pas s'approcher de Marcienne, sans les heurter, sans voir leur compassion ingénue le provoquer.

Sa fille, le seul être qui le comprît, et qui eût pu le venger, s'associait à la fatalité, en protégeant ces deux enfants. Il ne songeait pas à maudire Marcienne, ni à l'attrister davantage ; alors, il se chassa lui-même, et lui seul, de chez lui ; et jusqu'au soir, il rôda dans le pays.

Il fit une longue station au cimetière, avec le sacristain ; il choisit une place, tout près du tertre gercé où madame Paupe attendait ses enfants; il voulut voir bêcher la terre; il s'assura que c'était une partie neuve du cimetière ; que Maximilien serait seul ; et quand il n'eut plus de prétexte pour rester là, il monta dans U forêt, en passant devant le château vide et mort contre lequel il frotta son deuil irrité, comme

pour faire se lamenter, dans l'âpre vent qui soufflait, le deuil des d'Arsonval qui eût vengé le sien.

Quand il fut dans les bois, il se roula dans les feuilles séchées et se satisfit de pleurer, avec des imprécations contre ceux qui ne pleuraient pas.

Il rentra tard chez lui, fit le tour du jardin et s'enferma dans sa chambre. Il n'en sortit que le matin, quand il entendit que le menuisier du pays était là.

II renvoya Marcienne, presque brutalement, hors de la chambre mortuaire.

— Tu l'as assez vu, dit-il d'un air de reproche et de menace ; c'est à mon tour maintenant.

Marcienne se soumit sans protester.

Resté seul avec le menuisier, Paupe prit son enfant, et le coucha doucement dans son dernier lit ; il voulut ensuite enfoncer lui-même les premiers clous, sans frapper trop fort, sans secousses qui eussent fait tressauter le petit corps. L'exemple donné, il surveilla le menuisier , et lorsque celui-ci eut frappé son dernier coup de marteau, Paupe le remercia avec efi"usion, s'assit à terre, à côté du cercueil, et ne pouvant plus embrasser que les planches, y colla ses lèvres.

Le curé avait Ubéraleiaeût préparé des funé-

railles qui excédaient la demande du tailleur. Mais Paupe ne se fâcha pas de ce luxe ; il acceptait cette soumission de l'Église à sa douleur ; il recevait comme un hommage ce surcroît de cérémonial qui n'était peut-être pas pour lui, qui s'adressait peut-être au petit comte d'Arsonval, obligé de suivre l'-anterrement d'un petit paysan.

Paupe eut le soupçon de son erreur (et le soupçon, chez lui, allait vite à la certitude) quand, au moment de la levée du corps, de la mise en rang du cortège, le curé indiqua d'un geste que la première place en tête devait être réservée à Léo et à sa sœur.

Le tailleur eut un mouvement d'impatience :

— Leur place n'est pas là ! dit-il, les dents serrées.

Marcienneles prit chacun par une main.

Paupe regarda sa fille :

— Je te défends de les emmener !

Marcienne, que les deux nuits de veille et

deux jours d'angoisse rendaient bien pâle et presque chancelante, essaya de parler.

Paupe la prévint :

— Ils resteront ici ; je le veux !

— Seuls ? demanda doucement Marcienne.

— Oui, seuls ! — répliqua le tailleur avec férocité. — Ce ne sara pas long.

59i MONSIEDR PAUPE

Marcienne avait peur du scandale. Les gens du village, entrés dans la boutique et dans la chambre, assistaient avec un commencement de curiosité maligne à ce débat.

La jeune fille céda.

— ■ C'est vrai ! -- dit-elle, — ils sont en trop grand deuil potir venir.

Elle abandonna la main de Diane ; mais elle eut de la peine à quitter celle de Léo qui restait soudée à la sienne.

— • Au revoir ! murmura-t-elle avec une supplication tendre.

Léo répondit faiblement :

— Adieu !

Et il se recula, en entraînant sa sœur à l'écart.

Marcienne ne vit que le mouvement d'obéissance de Léo ; elle n'entendit pas ses paroles.

Le convoi se mit en marche pour l'église et le cimetière.

Le curé, que la raison invoquée par Marcienne embarrassait, ne protesta pas contre l'exclusion du jeune comte d'Arsonval.

Paupe marchait à côté de Marcienne, tête basse, les sourcils froncés, les yeux presque fermés, rabattant ses paupières comme un couvercle de tombe sur son deuil concentré, n'empruntant, ni ne prêtant rien à cette pompe

extérieure qu'il subissait comme Uile tyrannie sociale de plus.

Il ne regarda devant lui, et au-dessus de lui, que lorsque la dernière pelletée de terre gelée eut été jetée sur le petit cercueil qu'il avait entendu grelotter pendant quelques minutes, et à l'avertissement de Marcienne, qui lui dit :

— Papa, il faut rentrer !

— Rien ne presse.

La jeune fllle l'attira doucement par le bras :

— Viens, papa !

— Personne ne nous attend !

'— Tu te trompes.

Le tailleur voulut sa dégager; mais Marcienne le tenait bien

— C'est vrai ! — murmura-t-il ; -^ les enfants étrangers ne peuvent pâ3 attendre, quand je pleure mon enfant !

— C'est la première fois que je les laisse seuls, — dit Marcienne ; — et puis je suis bien lasse !

— Est-ce une raison pour être impatiente de te fatiguer encore ?

— Ce n'est pas de la fatigue cela !

Elle eut un éclair qui, dans d'autres temps, eût ressemblé à un sourire.

— Eb bien, rentrons ! -— dit brusquement le tailleur,— aussi bien...

Marcienne s'inquiéta de cette brusquerie et

de la menace contenue dans ces paroles inachevées :

— Si c'est pour leur faire peur que tu rentres, laisse-moi revenir seule.

Elle quitta le bras de son père. Il la reprit :

— Peur? Je ne peux donc pas m'empêcher de faire peur ?

— Si, en ne t'empêchant plus d'être bon ! Paupe marcha pendant deux minutes, en

silence ; puis, ralentissant son pas, et d'une voix contenue ;

— Écoute, fillette, tu n'es pas raisonnable ! Tu ne changeras jamais rien à des idées qui sont dans mon sang, et ne mourront que quand tu m'auras conduit là, entre ta mère et ton frère : et cependant tu me fais toujours agir contre mes idées... J'en souffre ! C'est de là que vient ma colère. Mettons-nous d'accord ; veux-tu ?

— Oui, papa.

Marcienne donna un regard tendre à son père, autant pour le rassurer, que pour obtenir de lui qu'il se remît en route ; car il venait de s'arrêter, pour mieux ponctuer son interrogatoire :

— Ainsi, c'est convenu, tu ne me contrarieras plus ?

— Non, non, répéta Marcienne, moins alar-

mée des paroles de son père, que du retard qu'elles causaient.

— Vois-tu, ma fille, c'est un rude avertissement que nous venons de recevoir ; je veux que ce soit le dernier,

Marcienne ne comprenait pas, ou ne voulait pas comprendre ; elle regarda le tailleur avec ses grands yeux battus, dont les paupières étaient rougies, et, d'une voix singulièrement grave :

— Qui donc nous avertit, papa?

Le tailleur ne répondit pas à la question, au moins directement ; il continua :

— Nous nous sacrifions à des égoïstes. C'est dans la destinée des Paupe. Mais il y a une limite. Je ne te fais pas de reproches. Je t'ai dit, l'autre nuit, des choses dures ; je ne t'en dirai plus. Tu as cru bien faire ; et moi, pour ne pas te contrarier, j'ai mal fait ?

— Toi ? quand donc ?

Paupe doubla le pas, en frappant du pied, comme s'il eût franchi et piétiné un argument :

— Oui, —reprit-il avec un peu plus de véhémence,— il y a des égoïstes dans lemonde ; il n'y a que cela. Je veux que nous devenions égoïstes aussi, entends-tu? Je veux l'être pour toi ; je veux que tu le sois pour moi. Je manquerais à la mémoire de ta mère si je te laissais te consu-

mer pour les autres ; je sais bien ce que le médecin m'a dit !.., Nous ne sommes plus que deux de la famille. Restons nous deux, seuls !

— Tout seuls, papa ? dit Marcienne avec inquiétude, en regardant au loin ;la maison que l'on apercevait, au bas de la rue.

— Sais-tu ce que l'on dirait? — continua Paupe en se laissant un peu entraîner, — que je suis un mauvais père.

—• Oh ! non ; on ne dira jamais cela.

— Les vrais pères, ce sont ceux qui ne songent qu'à leurs enfants, qui ne voient que leurs enfants, et qui leur sacrifient tout. Comme le comte d'Arsonval ! Avant de partir, il a cherché dans le pays un niais pour consentir à héberger, à nourrir, à soigner ses enfants; et il l'a trouvé !

— Le pauvre homme! Il est mort sans les embrasser ! soupira Marcienne.

— L'autre soir, j'ai embrassé Maximilien, — repartit Paupe d'un ton farouche ; — et cela n'a pas attendri la mort.

— Le comte a bien fait d'avoir confiance en nous !

— Oui, mais j'aurais dû refuser.

— Que seraient-ils devenus ?

— Ce qu'ils vont devenir. Ils iront coucher ce soir chez madame Gautier; je lui donnerai tout

MONSÏËCK PAUPE 29j

l'argent de ce M. Sainton. Encore un égoïste, celui-là, qui a craint d'ajouter à sa besogne une tutelle qui lui revenait de droit ! madame Gautieî" leur fera payer pension... Elle est mieux logée que nous. Rose les amusera... Et nous, dans notre yieille maison, nous pourrons du moins avoir du chagrin, à nous deux, tout seuls, tout à notre aise, sans être obligés, moi de faire peur, et toi de faire semblant de sourire !

Marcienne laissait passer ce flot longtemps retenu. Elle ne répliquait pas ; à quoi bon ? Elle avait trop de choses à dire.

Elle était pénétrée de la tristesse vraie qu'elle sentait dans les paroles de son père. Elle craignait de l'irriter. On n'était plus qu'à cinquante pas de la maison ; elle aurait bien le temps de le forcer à se contredire, quand ils seraient rentrés, quand elle aurait revu Léo et Diane qui étaient seuls, depuis près de deux heures. Elle avait hâte de les retrouver ; il lui rendraient la force ; ils lui suggéreraient de bonnes raison?, meilleures que toutes celles qu'elle avait dans le cœur.

Rose l'avait peut-être devancée auprès des en* fants, et les amusait peut-être !

Elle se mit à marcher très-vite, tirant le tailleur par le bras.

— Est-ce que cela ne te semble pas juste ? dit

M. Paupe en se cambrant un peu pour résister.

— Si nous allions trouver une lettre annonçant le retour de leur grand-père? répondit Marcienne.

— Tu oublies que M. Sainton nous a parlé d'un nouveau retard.

— Il le suppose, papa. Mais quand il s'agit de venir au secours de deux pauvres petits enfants, on va bien plus vite qu'on ne l'avait dit ; on se hâte de toutes ses forces !

Marcienne, tout en parlant, se hâtait aussi, déracinant à chaque pas le tailleur, qui paraissait tenir à convaincre sa fille avant de rentrer.

Ils étaient arrivés à dix pas de la maison.

Marcienne quitta le bras de son père, oublia sa lassitude, et courut. Elle poussa la porte, et disparut dans l'ombre de la boutique, tandis que Paupe s'arrêtait une dernière fois, pour s'armer tout à fait, pour prendre l'air inflexible qu'il s'était juré d'avoir.

Au lieu de reparaître, en tenant Léo et Diane par la main, comme le prévoyait le tailleur, Marcienne revint toute seule, pâle comme l'enfant qu'on avait laissé au cimetière.

Elle essaya d'appeler, de crier ; elle n'en eut pas la force. Elle s'appuya lourdement, comme

un corps q^^i tombe, au chambranle de la porte, les bras réunis par les mains croisées et tendues en avant. Ses yeux avaient une épouvante si visible que Paupe l'eut rejointe en trois enjambées.

Il la soutint, la souleva, la porta à l'intérieur vers une chaise, tout en regardant autour de lui, menaçant et terrifié, pour voir l'ennemi ou le monstre qui épouvantait ainsi sa fille.

Marcienne pouvait mourir, mais non s'évanouir, d'un coup porté au cœur.

Elle montra la porte de la chambre du fond lestée ouverte, et, d'une voix étranglée :

— Partis ! ils sont partis !

Paupe eut un sursaut d'incrédulité.

Comme Marcienne se levait pour recommencer la recherche qu'elle avait faite dans un éclair, il lui prit la main, et s'avança avec elle.

La chambre du fond était déserte.

Paupe et Marcienne passèrent dans la chambre du tailleur, qu'ils trouvèrent également vide. Ils ouvrirent une sorte de cabinet bas et noir, qui servait de grenier, de- débarras, et le fouillèrent.

Paupe alla dans le jardin, appela à plusieurs reprises Léo et Diane, pendant que Marcienne rentrait dans la boutique qui n'avait pas de cachette.

302 MONSIEUR PAUFE

Là, le courage lui manqua. Elle tomba sur une chaise, écrasée, étourdie, ne soupçonnant rien, ne supposant rien ; voyant seulement poindre, grandir, s'étaler devant elle et emplir la cliambre, une tache noire, immense, un deuil, béant comme un gouffre, prêt à la saisir.

— Partis ! partis ! répétait-elle.

Paupe revenait du jardin :

— Ils me payeront cela ! dit-il, en agitant le poing. Puis, son regard furieux, qui errait autour de la pièce, s'arrêta tout à coup surrétabli, où une feuille de papier blanc semblait mise en évidence.

— Qu'est-ce que cela? dit le tailleur.

Marcienne entendit, se redressa, et, devançant

son père, se jeta sur cette feuille.

C'était une page déchirée du cahier dans lequel Léo faisait ses devoirs. Elle était mise là, légèrement soulevée par un livre, pour être aperçue tout de suite, quand on entrerait.

Marcienne s'y prit à deux fois, pour lire les trois lignes d'une écriture d'écolier, qui y étaient écrites. Elle avait un voile devant les yeux. L'écriture était pourtant bien grosse, mais chaque lettre, moulée à part, semblait un hiéroglyphe spécial. Il fallait un peu de ré/texion pour lier ensemble ces lettres isolées, et en composer des mots.

Marciôiine devina, plutôt qu'elle ne déchiffra récriture.

Voici les lignes dont son cœur eut la révélation :

« Adieu, mademoiselle Marcienne ! Je vous » aime bien, vous; Diane aussi. Nous ne pleu- » rons pas. Ne pleurez pas ! »

Et plus bas, en post-scriptum :

« Ceci est pour vous. »

Marcienne, après avoir épelé ce billet, le relut à haute voix.

Elle porta, par un geste fiévreux, le papier à sa bouche, pour y prendre le baiser qu'elle y voyait déposé pour elle. Mais ce n'était pas seulement un baiser que Léo lui léguait.

Une bague, un gros diamant, qu'elle n'avait pas vu, était posée sur le coin de la lettre, et roula sur l'établi.

Paupe poussa un cri formidable et se précipita sur le bijou:

— Volé ! ils m'ont volé !

Il courut à sa chambre, et s'aperçut alors que son armoire à laquelle il laissait la clef d'ordinaire^ était ouverte. Le dépôt du comte d'Arsonval et l'argent de M. Siiinton, mis en réserve, avaient disparu.

Tremblant de fureur, il revint dans la boutique. Déjà Marcienne, qui avait plié le papier, et l'avait posé dans sa poitrine, était sur la marche de la porte.

— Où vas-tu ? vociféra M. Paupe.

Elle n'avait pas la force déparier.

Elle ouvrit la bouche, fit un geste, en montrant la rue.

— Reste I — lui dit son père. — J'y vais, moi ! Marcienne secoua la tête, et le regarda affolée, pour lui demander, à son tour, où il irait.

— On a dû les voir sortir, passer ; j'interrogerai, — reprit le tailleur; — je ferai courir dans tous les sens.

Marcienne posa ses deux mains sur sa poitrine pour y étouffer sa douleur, le spasme qui l'empêchait de parler ; et, faisant un effort prodigieux :

— Non, dit-elle, ne demande rien ! Il ne faut pas que l'on sache cela !

— Pourquoi ?

— Oh ! si on le savait, que dirait-on de nous?

— J'entends qu'on sache, au contraire, que ce sont des ingrats ; qu'ils m'ont volé ; on les rattrapera.

— Où sont-ils? où sont-ils? Marcienne se tordait les bras.

— Ils ne sont pas loin, ssois-en sûre,— répliqua

MONSJEUn PAUPE 305

M. Paupe, effrayé de l'état de sa fille. — S'ils ne sont pas cachés ici, ou chez les voisins...

Marcienne renouvelait par un mouvement de tête son doute, sa dénégation.

~ Je parierais, — reprit tout à coup le tailleur, qu'ils sont chez madame Gautier. — Rose sera venue les chercher.

Marcienne poussa un faible gémissement dans lequel se mêlaient une espérance et une douleur. Elle s'appuya au mur et se souleva le corps, de l'élan de son âme, pour sortir.

— J'y vais, dit résolument Paupe, qui eut dans les yeux le rayonnement d'une conviction absolue, par laquelle il rachetait des torts possibles.

— J'y vais aussi ! balbutia Marcienne.

— J'aurai plus tôt fait d'y courir seul, reprit le tailleur redevenant tout à fait paternel.

Il l'enveloppa de ses bras et la reconduisit à sa chaise.

La pauvre enfant n'avait plus la force de lutter. D'ailleurs, elle ne voulait pas retenir son père.

— Va ? murmura-t-elle.

Paupe, qui avait boîte en revenant du cimetière, ne boîta plus en prenant sa course. Il s'élança dehors, en tirant violemment la porte ; s'il eût osé, il eût enfermé Marcienne à double

"tour ; sa maison gardait si mal les enfant? ! et le vent de la mort ou de l'hiver, ouvrait si facilement cette porte mal close !

Marcienne restée seule se souleva, et se traîna jusqu'à la chambre du fond. L'espèce de petit autel qu'on avait dressé sur la commode près du lit funéraire était encore en place. Le crucifix de plomb n'avait pas été rendu. Le lit d'où le petit mort avait été retiré pour être couché ailleurs était dans le même état que le matin. Marcienne s'abattit sur ses deux genoux, et à demi couchée sur le petit lit, les inains jointes, les yeux suppliants levés vers le simulacre colorié que sa foi transfigurait :

— Rendez-les moi, mon Dieu, — dit-elle, — vous qui m'avez pris mon petit frère, ou faitesmoi la grâce de mourir tout de suite, si je ne dois plus les revoir.

AU -VOLEUR î

Dans la rue, tout en marchant très-rite, Paupe réfléchissait,

Marcienne avait raison ; il ne fallait pas annoncer tout haut, ni tout de suite, la fuite des enfants.

On ne manquerait pas d'accuser la dureté du tailleur, et de se demander ce que devenait la vieille loyauté des Paupe, puisque celui-ci n'avait pas su veiller sur le double dépôt qu'il avait si fièrement accepté.

Le tailleur était aussi furieux du départ de l'argent et des bijoux, que de celui des enfants. Sa probilié étroite était aussi compromise que

sa dignité. Il avait souhaité d'être débarrassé de Léo et de Diane, mais par un libre accord. Quant à l'argent et aux bijoux, il se fût volontiers, Shylock de lui-même, enlevé de la chair sur la poitrine, pour en rendre le poids, au défaut de la valeur.

A mesure qu'il marchait, il se fortifiait dans l'idée que les enfants étaient réfugiés chez madame Gautier.

Rose les avait attirés sans doute, et la couturière, qui était une femme obligeante, en même temps qu'une femme habile, avait compris l'avantage qu'elle pouvait tirer de ces enfants dont le tailleur se souciait peu. Elle n'était pas liée par un point d'honneur particulier, par la fierté d'une haine spéciale comme lui, elle pouvait tirer un bon bénéfice de cette hospitalité.

Elle avait, à cet égard, adressé des questions subtiles à Marcienne.

Eh bien , puisqu'ils étaient chez madame Gautier, pourquoi n'y resteraient-ils pas ? Marcienne se résignerait à les avoir moins près d'elle, les sachant dans le même village ; on comprendrait dans le pays qu'après son nouveau deuil, et avec la mauvaise santé de Marcienne, il se fût débarrassé d'une tâche si lourde.

Tout serait bien ainsi.

Pourtant l'émotion extraordinaire de sa fille,

l'obstination qu'elle montrait en toute circonstance à persévérer dans sa maternité, la peur que cette translation de tutelle ne portât à Marcienne un coup funeste, les influences de cette journée de deuil, des deux journées lugubres qui l'avaient précédée, son dépit d'être défié, joué par des enfants, sa lassitude de toute chose, et un peu de remords, rallumaient bien vite en lui une inquiétude qu'il avait cru calmer, une colère qu'il jurait de satisfaire, une haine qu'il avait tenté secrètement d'abjurer, et qui lui paraissait légitime ou fatale, puisque c'étaient toujours ces orphelins qui dérangeaint et qui empoisonnaient sa vie.

A la porte de madame Gautier, Paupe essaya de se composer une physionomie. Il respira bruyamment, passa sa main rude sur sa barbe hérissée, secoua ses habits de deuil qui étaient aussi ses habits de fête, les remit dans leurs plis, et, croyant avoir fait suffisamment la toilette de sa sauvagerie, entra avec calme.

La couturière dînait avec sa fille et deux ouvrières. L'enterrement l'avait mise en appétit, et Rose riait très-fort, quand le tailleur ouvrit la porte.

Les enfants n'étaient pas là. Paupe les réclama cependant, comme s'ils avaient pu se trouver dans une autre chambre.

310 MONSIELR PAUPE

Madame Gautier ne les avait pas vus, et Rose devait précisément aller jouer avec eux, dans l'après-dîner, car on pensait bien que Marcienne et son père avaient besoin de repos.

— C'est vrai, dit le tailleur qui eut de la peine à dissimuler son désappointement derrière sa lassitude et son chagrin.

— Voulez-vous que Rose aille les chercher dans le pays, et vous les ramène ? demanda madame Gautier obligeamment, la bouche pleine et le cœur ouvert.

— Non, merci ! — répondit précipitamment le tailleur. — Ils sont probablement déjà de retour. En passant, j'avais cru, de loin, les voir entrer ici. Marcienne m'attend.... Adieu ! c'est inutile d'envoyer Rose aujourd'hui.

Paupe fit bonne contenance; mais, dans la rue, il se sentit frappé par un afflux rapide du sang au cerveau.

L'air froid lui donna le vertige, et la terreur qui glaça ses veines ajouta à la congestion.

Il s'appuya au mur comme un homme ivre.

— Où sont-ils ? se demanda-t-il quand il put formuler une pensée.

Le soupçon d'une sorte de spéculation, de piège de la part de l'huissier Herluison, lui traversa l'esprit ; mais ce fut un éclair. Les enfants ne connaissaient pas l'huissier. L'huissier

MONSIEUR l'AUPE ûlt

ne se serait pas permis de fouiller dans son armoire, d'emporter l'argent et les bijoux. D'ailleurs, le mot d'adieu de Léo était un acte spontané qui devenait clair ; ils étaient en fuite! "ils avaient horreur de sa maison, de lui ! Ils avaient été effrayés de ses menaces. Ils avaient dit adieu à Marcienne ; mais à lui, qui les avait reçus, malgré sa haiiie, qui les avait gardés, ils n'avaient rien laissé ; ils l'avaient dédaigné, méprisé, volé, et maudit !

Cela lui était bien égal, après tout, d'être haï de ces enfants ! Mais Marcienne mourrait de leur départ, comme le petit Maximilien était mort, selon Paupe, des soins qu'on leur donnait et dont on lui faisait tort.

Où étaient-ils ? Où les chercher, ces voleurs qui lui emportaient la vie de sa fille, son honneur ?

Ah! s'il les retrouvait bien vite, quels reproches il leur adresserait ! C'était une leçon formidable à donner à ce futur comte, à ce petit fils d'aristocrate. Oui, mais s'il ne les retrouvait pas?

A cette pensée, Paupe serrait les dents, crispait les poings, et regardait avec rage le ciel gris, le village, où toutes les maisons avec leurs fumées montant dans le ciel, semblaieJit se réjouir et continuer la fête de Noël.

312 MONSIEUR PADPE

On pouvait croire que devant chaque foyicr dont on voyait la lueur sur les vitres, une famille heureuse, des enfants en gaieté achevaient les reste du festin de la veille ; et lui, le père sans enfants, le tuteur sans pupilles, il passait en courbant le front dans la rue déserte, se hâtant de regagner sa maison froide et vide, où Marcienne l'attendait, dans le délire d'un désespoir qu'il ne pourrait calmer.

Il marchait, par grandes enjambées, soufflant comme un soufflet de forge, dévorant des yeux les seuils des maisons, les coins faits par des amas d'arbres, devant les habitations de sabotiers. Quand il suffoquait trop, il s'arrêtait et contemplait alors, au-dessus du village, dans les premières pentes de la montagne, le château d'Arsonval, lugubre, fermé, mais démasqué de toutes parts, et qui lui demandait avec un air de froideur insolente, ce qu'il avait fait du petit comte et de la petite comtesse, dont lui, manant, il avait si témérairement accepté la garde : tandis que la forêt, enveloppant l'horizon, se détachant violette sur un ciel de marbre, le menaçait avec ses rameaux desséchés, lui demandant compte du nom de Paupe qu'il voulait porter si fièrement, et qu'il avait si sottement compromis.

Dans quel état Paupe allait-il retrouver Marcienne î Que lui dirait-il ? Devant sa porte, il

MONSIEUR PAUPS 313

s'arrêta pour délibérer, et fut surpris de sentir que la sueur lui coulait du front, bien qu'il grelottât.

A quoi bon chercher un mensonge ? Marcienne ne pouvait pas être trompée.

Il ouvrit la porte lentement, mais, sur la première marche du seuil, il se tint tout à coup immobile, stupéfait.

Marcienne était transfigurée. Débarrassée des habits de deuil qu'elle avait pris le matin, ne gardant qu'une jupe noire, elle était enveloppée d'une espèce de limousine, dont le capuchon, rabattu sur sa tête, mettait une ombre sur sa pâleur, et, la coupant par le milieu, la rendait plus énergique.

Ses yeux brillaient extraordinairement. Elle avait échangé ses souliers de cérémonie contre des sabots pour pouvoir mieux marcher : droite, légèrement adossée au poêle, les mains croisées sur sa poitrine, et ne paraissant garder aucune trace de son accablement, le regard fixe, les lèvres serrées sur les dents, elle attendait son père.

Paupe ne trouva plus les mots du préambule qu'il venait d'improviser; et, après une hésitation d'une seconde :

— Ils ne sont pas chez madame Gautier.

— Je le pensais^ bienl

— Ah !

— Partons!

Marcienne dit cela de la voix qu'elle prenait quand elle voulait être obéie, sans r4piiqiie. Cependant Paupe lui demanda :

— Tu as appris quel(^iie chose ?

— Oui.

— il est venu quelqu'un 1

— Mon.

— Alors tu supposes ?

Tout en se hasardant à faire ces questions, le tailleur reculait devant sa fille ; il fut bientôt dans la rue.

Marcienne, qui sortait la dernière de la maison, s'apprêtait à donner un tour declef au volet supérieur de la porte pendant son absence ; puis, une réflexion, une précaution maternelle la fit changer d'idée.

— Ils n'auraient qu'à revenir avant moi murmura-t-elle.

— 11 n'y a plus rien à voler ! ajouta Paupe, pour se venger du secret que lui gardait sa fille.

Dans le milieu de la chaussée, quand Marcienne, qui ne voulait pas faire une bravade de son énergie, eut saisi le bras de son père pour s'y appuyer, et pour mieux régler sans doute leur marche, Paupe reprit un peu d'audace.

— OÙ allons-nous ? demanda-t-il.

— Sur la route de Troyes.

— Qui te fait croire?...

— Ils n'ont voulu me quitter que pour aller rejoindre leur mère.

Marcienne dit cela avec un air de conviction , à la fois tendre et douloureuse.

— Leur mère ? mais c'est de la folie 1

— Oui, — reprit la jeune fille ; — mais c'est une folie que je comprends. Je leur parlais tant de leur mère !

— Et tu crois qu'ils ont songé à faire ce voyage à pied ?

— Je crois qu'ils sont partis ; que Léo, qui a mangé son morceau de pain et fait manger sa sœur, a emporté de quoi payer leurs places dans une voiture ; que si nous ne nous hâtons pas, nous ne les retrouverons plus.

Elle serra un peu plus fort le bras de son père et marcha plus vite.

Paupe, frappé de l'idée de sa fille, qu'il adopta, et rassuré en n^ème temps, ne put s'empêcher de dire :

— Eh bien , bon voyage !

Marcienne crispa ses doigts sur le poignet de son père.

— Tais-toi ! papa, lui dit-elle ; nous sommes déjà assez punis I

— Punis !

— J'irai jusqu'à Troyes, s'il le faut, — contïnua-t-elle ; — je les rejoindrai, et je les ramènerai !

— Pourquoi ne supposes-'tu pas qu'ils ont été au cMteau? c'est plus près, et ils connaissent mieux ce chemin-là.

— Pourquoi auraient-ils pris de l'argent? L'homme qui garde le château les eût accueillis sans cela. Le château était trop près de nous. Je te dis que c'est vers leur mère qu'ils sont allés... Depuis quelque temps elle les attire, j'en suis sûre !

Elle frappait sur sa poitrine pour attester son cœur.

Paupe ne répliqua pas.

Cette conviction l'intimidait, lui imposait du respect, comme il lui en venait souvent, par bouffées, toutes les fois que Marcienne montrait son âme.

Il se permit de caresser timidement la main de sa fille.

— Tu as froid ? lui dit-il.

— Oui, il fait bien froid, — répondit-elle ; — les pauvres petits ! s'ils sont sur la route !

Elle doubla le pas, en frissonnant de terreur.

— Tu te rendras malade ! dit Paupe.

-— Il n'y a pas de danger !

— Tu étais déjà si fatiguée ce matin 1

— Je me reposerai ce soir si je les retrouve. Sinon...

Elle baissa la tête, avec l'abandon d'une morte.

— Je ne veux pas que tu te fasses tant de mal pour eux ! dit le tailleur.

— Ce n'est pas ma faute, papa ! Regarde ce qui nous reste à aimer, si je les perds?

Sa voix trembla, et s'éteignit dans sa gorge.

Paupe ne savait plus que dire. Il marchait en marquant le pas, pour obliger sa jambe à ne pas boiter.

Ils furent bientôt sortis du village.

La route s'étendait devant eux, blanche, et couverte, par instants, d'un tourbillon de poussière, sifdante et coupante, que la rafale soulevait. Le vent, contenu par les maisons, les granges, les enclos du village, débordait, et se dilatait à l'aise, en semblant s'aiguiser sur les tas de pierres couverts de givre.

Paupe, les yeux gonflés, se sentait des remords.

Marcienne ne tremblait plus, n'hésitait plus.

C'était elle le soldat; elle avait dépassé la mesure de son courage de tous les jours. Elle était dans cette phase cataleptique de l'héroïsme où tout s'émousse contre l'extase.

Le capucîion de la limousine était retombé sur ses épaules ; elle n'y prenait pas garde. Bien mieux, tout en marchant, elle portait la main au ruban qui nouait la pelisse sous le menton, comme si elle avait eu Mte de la repousser de ses épaules, pour la jeter sur les petits êtres glacés, endoloris, qu'elle allait retrouver.

Après une première côte montée, à quelques mètres du village, Paupe mit sa main sur ses yeux et regarda dans le vallonnement de la route.

— • Tu t'es trompée, Marcienne.

— Non, papa.

~ Nous les verrions, s'ils étaient dans le chemin. On voit d'ici jusqu'à la Belle-Épine.

— Ils se sont peut-être arrêtés à la Belle- Épine.

C'était une auberge située à quatre kilomètres environ du village ; on l'apercevait distinctement, avec ses grands toits de chaume descendant jusqu'à terre, et la fumée bleue de la cheminée qui se détachait sur le ciel gris, en s'efFarant à chaque instant, comme un panache qui ondule.

Marcienne voulait espérer quand même.

EUe s'imagina que cette fumée montait de l'âtre où les deux fugitifs étaient assis devant un bon feu.

— S'ils ne sont pas à la Belle-Épine, il est inutile d'aller plus loin, dit Paupe.

Marcienne secoua la tête. La Belle-Épine n'était qu'une halte.

— Comment veux-tu qu'ils aient pu faire un pareil chemin ? reprit le tailleur en répondant au mouvement de tête de sa fille.

— Ils ont deux heures d'avance sur nous, papa.

— Oui, mais ils ne sont pas habitués à marcher, la petite surtout; c'est si délicat, si douillet !

Paupe adoucissait sa voix sans s'en apercevoir. La vision des deux petits fugitifs se tordant les pieds sur les cailloux de la route, et vacillant sous les poussées du vent d'hiver, lui faisait palpiter le cœur et les yeux.

Marcienne jeta décote à son père un regard qui était une promesse de pardon ; mais elle ne fit aucune objection.

Elle marchait toujours, en accélérant le pas, en frappant plus fort de ses sabots, pour appeler, pour avertir qu'elle arrivait, pour prouver aussi qu'elle était invincible à la fatigue, et pour gagner au plus tôt la Belle-Épine, qui était maintenant un but, une étape.

Sans quitter le milieu de la route, Marcienne inspectait en passant, d'un coup d'œil rapide,

les fossés, les buissons, les tas de pierres, les moindres creux ou les moindres saillies qui pouvaient se trouver de chaque côté de la chaussée.

Elle avait si bien dans la pensée et dans les yeux l'aspect, la mesure d'un groupe de deux petits corps étendus l'un contre l'auti'e, sur la terre gelée, qu'elle n'avait pas peur, aux flaques dans les ornières, qui paraissaient noires de loin, aux débris de bois que les voitures de sabotiers ou de charbonniers avaient laissé tomber en route, et qui faisaient tressaillir M. Paupe.

Rien ne troublait l'impassibilité de son visage, rien ne ralentissait sa marche. Elle allait toujours, sauf à tomber à la Belle-Épine, si Léo et Diane ne s'y trouvaient pas.

Tout à coup, elle aperçut à une coupure de la route, entre deux montées, une hutte de cantonnier qu'elle connaissait pourtant bien, mais à laquelle elle ne songeait pas. C'était un trou dans la terre d'un champ qui dominait 'e chemin.

Marcienne poussa un cri, et sans rien voir, sans hésiter, elle entraîna son père de ce côté ; puis, finit par s'élancer toute seule.

— Ils sont là ! dit-elle.

Ils y étaient en effet.

X'ÔNSIEUR PAUPE 32t

La hutte n'avait point de porte ; un banc taillé dans la terre servait au cantonnier pour ses repos et ses repas. C'était là que les fugitifs, à bout de forces, s'étaient réfugiés.

Diane était dans l'angle le moins exposé au vent. Elle était toute blanche de froid, de fatigue ; elle reposait, la tête sur l'épaule de son frère, dans cette torpeur qui ressemble au sommeil et à la mort.

Léo, la figure violette, les joues semblant déjà tuméfiées, avait ôté son manteau pour en envelopper sa sœur. Il grelottait, avec des yeux ardents.

Marcienne tomba à genoux devant eux, sans leur rien dire, leur parlant de son souffle, les encourageant de ses soupirs, les couvrant de son corps, les attirant dans ses bras, les réchauffant de ses baisers, sans savoir si elle en donnait plus à Léo qu'à Diane.

Léo la regardait et la laissait faire ; Diane se ranima. Alors Marcienne put murmurer, en leur souriant pour les rassurer :

— Oh ! les méchants qui n'ont pas craint de me faire mourir !

Diane se mit à pleurer.

Léo fit un effort pour déraidir ses paupières et en voiler ses yeux.

Paupe était resté sur le bord de la route, ne

voulant pas se mêler à cette scène, mais s'absorbant dans l'admiration de sa fille, pour autoriser ainsi l'émotion qui donnait à ses yeux la brûlure des larmes.

Marcienne n'avait plus de fatigue, et l'admirable martyre n'avait plus de chagrin. Je ne crois pas faire tort à son bon cœur, en disant que Maximilien, le frère parti sans retour, cédait cette fois toute la place à cette petite sœur, à ce frère reconquis. Si j'étais sûr que ma comparaison n'enlevât aucun charme virginal et candide à cette figure extatique, je dirais que Marcienne devenait tout à fait mère à ce moment-là, et que ces deux enfants étaient pour elle une double nativité.

— Moi qui n'avais pas eu de cadeau de Noël, j'ai ma part, dit-elle en s'afiaissant sur ses talons, sous le fardeau de Léo et de Diane, pressés contre sa poitrine.

Léo se laissa envelopper de son manteau, et sortit le premier de la butte.

M. Paupe, qui affectait de se connaître en orgueil et en courage, avait besoin de se rendre ce témoignage de compétence au moment précis de sa défaite. Il fut frappé de l'attitude simplement fière de ce jeune garçon, qui n'avait pas honte de sa fuite, et qui n'était vaincu que par le froid :

— Donnez-moi la main, monsieur Léo, — lui drt-il sans rudesse ; — pouyez-vous marcher ?

— Je crois que oui, répondit l'enfant, qui piétina pour se dégourdir.

Marcienne sortait à son tour de la hutte, avec Diane couchée dans ses bras, sous sa limousine.

— Si tu me la donnais à porter ? demanda le tailleur.

— ■ Non, non.

— Tu n'en peux plus, ma pauvre fille.

— Moi ! tu vas voir !

-- Tu donneras la main à M. Léo.

— Oh ! lui, je ne pourrais pas le porter, et il faudra pourtant bien que quelqu'un le porte !

Paupe accepta cette réponse comme un ordre; il se baissa, souleva Léo, malgré une faible tentative de résistance, et l'assujettit dans ses bras.

Puis, le père et la fille ainsi chargés, se remirent en route pour le village.

Pas un mot ne fut dit pendant le trajet. C'était assez pour Marcienne de son fardeau.

Quelquefois elle s'arrêtait, cherchait vaguement autour d'elle quelque chose pour se reposer ; puis baissait la tête, entr'ouvrait la limousine, donnait un baiser à Diane et repartait ranimée.

Paupe ne s'arrêtait que pour attendre sa fille, quand elle faisait halte. Il boitait assez fort. Le biscaïen d'Iéna se faisait sentir, mais pour le stimuler ; et, tenant Léo contre lui, la barbe 'en avant, respirant de haut, pour ne pas laisser tomber son souffle sur l'enfant, il allait, ne se plaignant que de la route, plus longue au retour qu'au départ.

En arrivant au village, le tailleur dit à sa fille, en lui montrant une ruelle qui passait derrière les maisons :

— Si nous prenions par là? c'est plus court.

Marcienne entra dans la ruelle, bien que ce fût le chemin le plus long; mais puisque son père ne voulait pas être vu, elle devait cette concession à l'amour-propre paternel ; elle n'en était plus à mesurer l'épreuve.

Ils rentrèrent dans la maison par le jardin, et traversèrent la chambre du fond.

Léo grelottait. M. Paupe, s'arrêtant, voulut le déposer sur son lit habituel.

— Non, non, dit Marcienne ; pas ici.

Elle franchit rapidement la chambre. Elle avait peur d'y laisser leur fardeau. Le lit du mort était resté béant : la petite chapelle n'avait pas été dérangée. Il ne fallait pas tenter le malheur.

Les deux enfants, tout enveloppés, furent couchés sur l'établi.

Le tailleur mit sous eux et sur eux tout ce qu'il trouva d'ouvrage commencé, tandis que Marcienne jetait à la hâte des sarments dans l'âtre, pour une flambée qui rallumât la vie dans ce foyer lugubre, en attendant que le poêle eût repris sa chanson quotidienne, interrompue, et qu'elle eût préparé des boissons chaudes pour réconforter les fugitifs.

Diane fut bien vite endormie.

Léo ne semblait pas disposé à dormir. Mais Marcienne le regarda si doucement, lui demanda si naïvement de n'être point malade, elle avait tant besoin elle-même de se reposer, c'est à-dire de ranger la maison, que Léo fit de son mieux pour s'assoupir.

Auparavant, il tira de sa poche un gros paquet qui le gênait, et que Paupe avait senti le long du chemin, mais n'avait pas osé reprendre.

— • Rien ne manque , — dit Léo , — excepté la bague.

Paupe avait déjà la bague ; il la remit avec les autres bijoux et perdit l'occasion des paroles qu'il avait méditées sur le vol et les voleurs ; il tourna et retourna le paquet, qu'il ne vérifia que dans sa chambre ; et avant de le reporter dans l'armoire, il se contenta de dire :

— Vous m'avez fait bien peur, monsieur Léo, et vous avez fait bien du chagrin à Marcienne !

Léo regarda la jeune fille ; puis, fermant les yeux:

— Je ne le ferai plus ! dit-il d*une vo ix caressante.

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