‹ Monsieur PaupeChapitre 6 sur 15 · CONSEILS POUR BIEN DORMIR · texte numérisé non relu

CONSEILS POUR BIEN DORMIR

Quand on n'entendit plus que faiblement la voiture ; quand le silence et la nuit eurent absorbé le dernier écho de ce roulis de la charrette, ballottée sur l'essieu, Paupe eut un soupir de satisfaction, comme s'il eût été lui-même l'auteur de ce silence et de cette nuit, qui absorbaient ensemble le comte d'Arsonval et la charrette.

Il reprit lentement le chemin de la maison. Le ciel était noir. Les promesses da coucher de soleil n'avaient pas été tenues ; ou plutôt la chaleur de cette journée allait se résoudre en orage. De grands souffles brûlants passaient sur le village, descendant de la forêt.

Paupe fut aise de cet ouragan. C'était une complicité, ou au moins une complaisance de la natui/^ pour lui. Sa fatuité n'allait pas jusqu'à croire que sa colère seule eût amené cet orage ; mais s'il eût eu besoin dé s'excuser de son impitoyable méchanceté, il l'eût expliquée par celle du temps.

— Le comte sera mouillé ! — se disait-il avec un rire barbare ; — mauvaise nuit pour voyager! — et il ajouta en regardant du côté de sa maison : ^ Mauvaise nuit pour essayer d'un nouveau Ut!

Au lieu de rentrer quand il fut devant sa porte, Paupe s'assit sur son banc. 11 écoutait, comme s'il se fût attendu à surprendre dans le lointain un cri de détresse ou le gémissement aigu de la charrette emportant le comte d'Arsonval à travers les éclairs et les bourrasques.

— Si la foudre l'écrasait, qu'arriverait-il ensuite ? se demandait tout bas le tailleur.

A cette idée, le sang lui affluait au cœur avec violence. Il aurait évidemment l'embarras des deux enfants, pour quelques jours au moins ; car il faudrait bien qu'un membre de la famille du comte ou de celle de la comtesse s'en chargeât et l'en déchargeât.

La crainte de cet ennui l'empêcha seule de souhaiter cet éclat de foudre. Ces deux enfants,

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il ne leur voulait certes pas de mal, parce qu'il est dangereux pour un père de maudire les enfants des autres, mais, de ce qu'ils étaient de cette race des d'Arsonval, il ne pouyait se dispenser de prévoir pour eux des périls de mort, de misère, d'abandon.

N'eût-il pas mieux valu pour tout le monde qu'ils fussent avec leur père, dans la charrette ? Ils partageraient son sort, ce qui était logique, naturel, providentiel.

Le comte avait eu le courage, c'est-à-dire la lâcheté de confler ses enfants à quelqu'un de plus menaçant que le premier venu, à un ennemi ! Ce n'est pas lui, Paupe, qui commettrait jan.ais une imprudence, un acte de folie semblable ; ce n'est pas lui qui se méprendrait si grossièrement sur les intentions. S'il était obligé de quitter le pays, il ne voudrait pas que personne s'acquît des droits à la reconnaissance de Marcienne. Il était trop jaloux de ses enfants, comme on doit l'être, même du pauvre petit estropié.

Ali ! les nobles ! Napoléon avait eu bien raison de dire : « La démocratie a des entrailles ; l'aristocratie n'en a pas. »

Est-ce qu'un père, véritablement père, selon les lois de la nature, eût abandonné ce joli petit garçon et cette jolie petite fille ?

Dans son indignation, Paupe reconnaissait de

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bonne foi que ce petit Léo était charmant, et que cette petite Diane était adorable.

Ces êtres fragiles, habitués à être dorlotés, leur père avait la sottise de les amener dans cette maison mal close et mal meublée, à la discrétion d'un bomme violent qui, d'un geste, d'un élan de mépris, pouvait les trjser !

Un éclair lui passa devant les yeux ; de grosses gouttes de pluie tombèrent sur ses poings qu'il avait tendus ; il se leva.

Oui, s'il le voulait, il briserait ces enfants d'une chiquenaude. Quel prétexte la pitié prendraitelle pour le désarmer? Il braverait leur innocence, leur grâce, leur faiblesse. S'émeut-on des charmes félins des lionceaux, quand on veut tuer le lion, en l'attirant par le meurtre de ses petits ?

La tempête du ciel mettait le feu aux poudres dans la conscience de Paupe. Ne se dégageant pas facilement des sentiments contradictoires par lesquels il avait passé depuis quatre ou cinq heures, il cherchait à les rompre. Comme un sanglier qui traverse des broussailles, il voulait sortir des vains scrupules dont son boutoir s'embarrassait, et n'avait plus qu'un objectif, sa haine à satisfaire. Tant pis pour les enfants puisqu'ils restaient seuls à sa merci !

Paupe rentra dans sa maison, la tète ten-

due en avant, les dents aux lèvres, flairant, comme l'ogre des contes, l'odeur de la chair fraîche.

Paupe n'était pas un monstre ; il n'eût pourtant pas été fâché de l'être dans certains paroxysmes de sa colère.

Il avait, à ces moments-là, la secrète tentation d'être entraîné par une fatalité vers un acte violent dont sa haine eût pu jouir, tout en s'en excusant de bonne foi devant Marcienne.

Le tailleur couchait dans la seconde pièce du fond. Pour entrer dans sa chambre, il lui fallait traverser celle des enfants. Quand il eut bien clos la porte de la rue, il prit la lampe que sa fille avait laissée sur la table et se dirigea vers le petit dortoir.

Il écouta d'abord derrière la porte, comme il avait l'habitude de le faire tous les soirs, pour s'assurer que Marcienne et Maximilien dormaient bien.

Il entendit deux souffles sonores qui le rassurèrent.

C'était son compte. Il ne s'imagina pas que les enfants du château pussent respirer et dormir comme ses propres enfants. Il ouvrit la porte, avec une précaution infinie, tenant la lampe levée au-dessus de sa tête. Voici ce qu'il vit :

Maximilien dormait, Diane aussi; c'était le

duo de la petite comtesse en bouton et du pauvre petit estropié, qu'il avait entendu.

Marcienne et Léo ne dormaient pas.

Était-ce la tempête? était-ce le chagrin persistant qui donnait à Léo le regard inquiet, «veillé, que Marcienne ne voyait plus depuis qu'elle avait éteint la chandelle, mais qu'elle devinait?

Elle était assise, tout habillée, les mains jointes sur son genou, au bord du petit lit de camp improvisé par son père. Tournée du côté de Léo, elle attendait qu'il dormît.

Léo, immobile, les yeux brillants, les deux mains crispées sur le drap, comme pour le tenir à distance de son souffle, semblait décidé, lui, à repousser le sommeil.

Comme le lit était grand, T'^e avait été doucement couchée aux pieds do son frère, et rose, ses petits bras potelés hors de la couverture, la tête posée dans ses cheveux qui ajoutaient une taie soyeuse au linge un peu rude de l'oreiller, elle paraissait, non pas un petit corps endormi, mais un mélange, sans forme précise, de couleurs délicates épandues, de la candeur extravasée.

Le tailleur n'eut pas le temps de formuler une question. Marcienne, par un doigt sur sa bouche, l'avertit de faire silence, m mêm^ temps que

d'un clignement d'yeux elle intercédait pour la rébellion de Léo.

Paupe voulut lutter contre cette prière de sa fille :

— Pourquoi ne dort-il pas ? — demanda-t-il à demi-voix. — Est-ce qu'il a peur du tonnerre?

Sans s'en douter, Paupe mit une vibration sur le mot tonnerre.

Léo ne bougea pas, mais eut un sourire ; il protestait contre la supposition de la peur.

— Je le comprends, dit Marcieune avec un mouvement de la tête indulgent. Ce n'est pas son lit, sa chambre, sa maison ; et ce n'est pas son papa qui vient lui dire bonsoir.

Léo resta toujours fixe, mais une double larme parut dans ses yeux.

Paupe reprit :

— - Qu'il ne dorme pas, soit! mais toi, fillette ?

— Oh ! moi, je m'endors toujours la dernière, tu le sais bien.

— Je veux que tu dormes, insista Paupe d'un ton grondeur.

Marcienne leva le doigt de nouveau pour avertir son père de modérer sa voix, de peur d'éveiller ceux qui dormaient.

— Est-ce que tu ne dormiras pas, s'il ne s'endort pas ? chuchota le tailleur.

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Marcienne fit signe que non.

Paiipe regarda Léo, mais l'enfant avait subitement abaissé ses paupières, et semblait maintenant endormi.

— A la bonne heure ! grogna Paupe.

Marcienne parut contente. Elle s'étendit doucement sur son lit, posa sa tête sur le maigre traversin que lui avait fabriqué son père, et dit avec un soupir caressant :

— Bonsoir!

— Bonsoir î répondit Paupe.

Et marchant avec précaution, il sortit de la chambre.

Mais au bout d'une minute, Marcienne, qui n'était pas endormie, entendit la porte de la chambre de son père se rouvrir doucement.

Ce fut tout ce qu'elle entendit d'abord, car Paupe, pour faire moins de bruit, marchait sans chaussures. Il s'avança jusqu'au lit de sa fille, se baissa, et, comme il cherchait à tâtons, il rencontra la main de Marcienne.

— Tiens, — lui dit-il avec un essoufflement, — j'avais oublié de te donner cela.

— Qu'est-ce donc ? demanda la jeune fille.

— Une petite bouteille de bonbons que j'ai achetée tantôt.

— C'est pour eux?

— Non, certes ! c'est pour ton frère.

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-- C'est que j'ai un second frère et une sœur, maintenant !

— Tais-toi ! c'est pour Maximilien !

— Oh ! il en aura !

Paupe ne prolongea pas le dialogue, de peur sans doute de réveiller son fils ; mais se reculant, soulevant ses pieds, comme un ours qui a peur d'écraser quelque chose, il regagna sa chambre.

La tempête avait presque cessé, au dehors.

Le silence se rétablit dans la chambre des enfants. Marcienne, pourtant, se souleva, et, appuyée sur son coude, se tourna vers le lit où reposaient les enfants du comte :

— Vous avez entendu, monsieur Léo ? — ditelle tout bas—; je vous donnerai du bonbon, demain, si vous m'obéissez ce soir et si vous dormez tout de suite.

— Comment savez-vous que je ne dors pas? demanda l'enfant.

— Je ne vous ai pas entendu dormir,

— Ce n'est pas de ma faute, mademoiselle

— Je le sais ; vous pensez à votre papa.

— Oui.

— Nous allons y penser ensemble. Voulezvous?

— Je le veux bien.

Cinq minutes après ce pacte naïf, Léo était

endormi, im peu soulagé de son chagrin par la part qu'y avait prise Marcienne.

— Il dort ! — se dit celle-ci avec un ravissement maternel, — • il est bien gentil.

Puis se retournant sur son oreiller, du côté de Maximilien :

— Ah ! — soupira-t-elle;— si mon petit frère lui ressemblait I

VTf

LES REVES DE l'aurore

Paupe ne dormit guère ; mais, par un phénomène singulier, quand il sortit au point du jour, de cette veillée intermittente, il était dispos comme un homme qui a bien dormi, avide de grand air, en appétit d'aurore.

Cependant, il s'était réveillé en colère, et sa première grimace, dans le petit miroir où il se mirait, les jours de barbe, avait été pour lui-même. Il était furieux, mais d'une fureur plus allègre.

Il traversa, sans fairo de bruit, la chambre oii les quatre enfants dormaient, se défendit d'en regarder un seul, se glissa doucement dans la boutique et de là dans la rue.

L'orage de la nuit avait laissé aux toits des maisons, aux voitures dételées, aux arbres coupés et entassés devant les maisons de sabotiers, une humidité qui achevait de s'égoutter.

Le village prenait de l'éclat, à ce vernis donné par l'eau .Les tuiles des toitures étaient d'un rouge plus vif, les chaumes d'une nuance plus veloutée ; les verdures étaient lavées, et les feuilles jaunies palpitaient aux peupliers comme des feuilles d'or.

Paupe huma l'odeur du village qui sentait bon.

Sa haine avait une dévotion matinale à satisfaire : il se dirigea vers le château.

Tout y dormait, non plus de ce sommeil complaisant et paresseux du luxe oisif qui prolonge ses rêves ; mais de cet engourdissement de la solitude, de la ruine. Tous les volets étaient clos, même ceux qui de temps immémorial restaient ouverts en toute saison. Un doigt crochu avait touché la demeure seigneuriale ; et la demeure était morte. La négligence des derniers temps semblait tout à coup transformée en abandon séculaire. On eût dit que des herbes parasites avaient poussé dans les allées, pendant une seule Buit.

Une sorte de scellé gigantesque était posé sur le tombeau vide.

La pluie qui donnait des diamants aux toits

des chaumières avait marqué de grands sillons de larmes sur la façade principale. La tempête, en détachant des feuilles et des petites branches, les avait poussées et entassées devant le perron; elles y restaient, comme un premier stigmate, comme un rameau lustral, pour asperger cet immense catalfaque.

Paupe reprit, devant la grille, la place et la position de la veille. Il chercha du regard la trace des enfants dans la pelouse piétinée par Léo et par Diane, mais foulée ensuite et rasée par l'orage de la nuit.

— Ils n'y viendront plus ! — se dit le tailleur sans trop comprendre s'il se disait cela avec un regret ou avec une joie ; — c'est fini, bien fini !

Une affiche annonçant la vente avait été collée la veille au soir même, par l'huissier, ménager de son temps.

Ce placard jaune intéressa Paupe qui lut l'énumération des richesses perdues. Il s'interrogea devant cette sentence. Quel sentiment éprouverait-il à la vue d'un propriétaire étranger prenant possession de ce domaine que la famille d'Arsonval avait volé à la famille Paupe 1 En voudrait-if autant au nouveau et légitime possesseur qu'à l'ancien ? Si le comte revenait d'Allemagne avec un subside, s'il payait ses créanciers, s'il rentrait triomphalement dans son château et

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dans son parc, quelle figure ferait-il, lui Paupe, tout à la fois la Yictime, le bienfaiteur et la dupe de cet homme?

— On ne peut jamais être tranquille ! se dit le tailleur en sentant qu'il n'était pas satisfait par cette ruine, qu'elle n'était pas un dénouement ; qu'elle lui laissait d'autres choses encore à désirer, pour rassasier sa haine.

Paupe fit le long des murs le tour du parc, lentement, tâtant des yeux ces murs ébréchés qu'il eût voulu démolir, envoyant des brandons à ces toits d'ardoises qu'il eût voulu incendier et qui, humiliés maintenant, reprendraient peutêtre dans quelque temps leur prétention et leur morgue.

Devant la porte des communs, par laquelle M* Herluison était entré la veille, Paupe fit une autre station ; si un domestique sortait, il serait là pour en recevoir un renseignement, ou plutôt pour lui dire, dans un aboiement moqueur :

— Eh bien ! gens de la livrée, vos petits maîtres que vous m'empêchiez de regarder de trop près, ils sont chez moi; ils dorment dans mes draps, et je vais les nourrir de mon pain !

Le soleil s'était levé. La forêt, dont les premiers taillis commençaient, à partir de cette porte, indifférente au changement de maître, et maîtresse d'elle-même s'éveillait au caquetage des

oiseaux qui ont toujours, comme les petits enfants, une infinité de choses à se raconter et à gazouiller le matin.

Paupe, ai-je besoin de le dire? n'était pas poëte. Il se laissa aller pourtant au charme de ces gamineries bruyantes; la forêt lui parut avoir des rires de famille, et il pensa qu'il était père avec une recrudescence de tendresse paternelle.

— On démolira peut-être le château quelque jour, se dit-il tout bas; — mais on sera bien forcé de respecter la forêt. Qui sait ? plus tard, je pourrai sans doute acheter un lopin, et faire bâtir là une maisonnette, sur la terre qui aurait dû être à moi, et en face de ce château que j'aurais dû habiter.

A la fin de ce petit monologue intérieur, Paupe entendit un sifflement à quelques pas de lui.

Il tressaillit, comme si une vipère eût écouté sa pensée. Il se tourna du côté du bruit, et vit dans le chemin qui descendait, M* Herluison, tout enveloppé des rayons du soleil levant, et qui sifflait pour aider à la vitesse de sa marche.

Paupe fut contrarié de la rencontre. M* Herlaison en parut ravi.

En trois enjambées, l'huissier eut rejoint le tailleur :

— Ah ! ça, monsieur Paupe, lui demanda-i-il en lui frappant sur l'épaule, est-ce que vous auriez passé la nuit là?

— Vous êtes aussi matinal que moi, maître Herluison.

— Moi, c'est mon état ; je suis le clerc du soleil; c'est lui qui me met en courses.

— Moi, c'est par goût que je me promène. L'huissier riait ; le tailleur commençait à sourire par habileté.

— Le comte est parti ; dit Paupe.

— Je le sais, et je sais aussi que vous avez pris les enfants en sevrage; répliqua l'huissier.

Paupe tressaillit, son front se plissa :

— Le comte ne sera que six jours absent, grommela-t-il.

— Le voyage peut être plus long.

— Quand je serai las de la corvée, je conduirai les enfants à la maison commune. On sera bien forcé de me les reprendre.

— Bah ! puisque vous avez commencé, dit Herluison, il sera plus habile de continuer.

— Habile ! qu'entendez-vous par là ?

Paupe s'était redressé. L'huissier eût voulu

s'arrondir dans un dandinement de bonhomie ; mais il restait long et pointu dans ses familiarités :

— Allons donc! — dit-il, — ce n'est pas à moi

qu'il faut faire accroire que vous n'étiez pas convenu de tout, depuis longtemps, avec le comte...

— Moi !...

Paupe prit un air de menace.

— Voyons, ne nous fâchons pas ; mais avouez qu'il est fort étonnant que dans l'humeur qui semblait vous tenir hier, vous ne soyez rentré chez vous que pour ouvrir votre porte au comte et à ses enfants.

— Si cela vous étonne, cela m'étonne bien autrement. Mais comment savez-vous déjà ce qui s'est passé 1

-— Le comte m'avait parlé de cette démarche, avant de la tenter.

— A vous?

— Oui, à moi, qui suis un homme de bon conseil. Vous me l'avez dit hier ; je vous le rappelle aujourd'hui.

— Merci du conseil, si je lui dois cet embarras.

— Vous me remercierez plus tard.

— Oh .'jamais !

— Nous réglerons cela quelque jour, — dit l'huissier avec un sourire, — car j'ai confiance dans votre parole, monsieur Paupe. Oui, je n'ai pas été fâché de faire jaser le comte sur l'histoire que vous m'aviez racontée. Il n'y a rien à faille, quant à la vente ; mais on peut s'y prendre

autrement, et j'ai cru vous servir, en encourageant M. d'Arsonval à vous donner des otages.

— Des otages ?

— Dame! si le comte réussit dans son voyage.

— Il ne réussira pas ; quand bien même il réussirait !

— Oli ! alors, la rente de trois cents francs pourrait s'augmenter.

Paupe suffoquait; ses yeux s'enflammèrent.

— Vous me croyez capable d'une pareille spéculation ? demanda-t-il d'une voix étranglée.

— En quoi serait-elle blâmable ?

— Moi, accepter du comte un salaire ! Suis-je son domestique ? Non ; s'il ne peut me rendre tout, il ne me donnera rien.

— Alors, c'est par pure cliarité que vous avez gardé les enfants ?

Paupe se gratta l'oreille.

— Marcienne l'a voulu ! Marcienne a fait cela ! On ne peut pas dire que j'aie prononcé un mot...

— Mademoiselle Marcienne, en ce cas, est une fille avisée.

— Herluison, n'insultez pas ma fille !

— Je l'honore infiniment, au contraire. Elle est plus raisonnable que vous; elle voit plus loin que vous, et soigne vos intérêts.

— Monsieur, encore une fois, il n'y a pas

d'intérêt là-dedans. J'y gagnerai tiuit jours de gêne plus grande, de misère, voilà tout ; ils y gagneront eux d'être plus exécrés.

— Si c'est ainsi, les enfants ne sont pas en sûreté.

— Pas en sûreté ? s'écria Paupe, blême de fureur.

— Quand on a tant de haine contre le père...

— Oui, je le hais !

— On doit détester les enfants.

— Je les déteste. Après ?

■— Il n'y a pas de milieu, monsieur Paupe. Ou vous sacrifiez vos rancunes, ou vous rêvez de les satisfaire ! Prenez garde à la soupe que mangeront ces petits enfants-là! s'il leur survenait une colique...

— Taisez-vous, — s'écria Paupe, bondissant sur place, et saisissant un bras de Thuissiei qu'il serra dans sa main, comme dans un étau,— taisez-vous, car je vous étranglerais!

— Singulière façon de prouver que vous êtes incapable de tuer les gens !

— Vous êtes un misérable, maître Herluison.

— Non, monsieur Paupe, je suis un homme d'affaires.

— Toujours, toujours ce mot! dit le tailleur dont la colère se voila d'un peu de mélancolie.

Un homme d'affaires ! Alors vous ne croyez pas au désintéressement ?

— J'y crois plus aisément que vous, puisque je crois à celui de votre père.

Paupe lâcha le bras de l'huissier, porta ses deux mains à son front, et après un court silence :

— Mon père ! c'est à lui que je dois la haine des nobles. Mais il ne m'a jamais enseigné aies voler, pas plus qu'il ne m'a conseillé jamais de me sacrifier à eux. Je vous le jure, aussi vrai que voilà le soleil, je ne sais pas comment cela s'est fait hier. J'ai été surpris: Marcienne s'en est mêlée, et j'ai tant besoin de faire plaisir à Marcienne! Mais je garde pour le comte d'Arsonval les sentiments que j'ai toujours eus. Je le hais. Si je pouvais lui arracher le cœur, je le ferais. J'étais jaloux de ses enfants, quand je les comparais aux miens. Je me réjouis de son malheur ; et, cependant, c'est vrai, ma fille a couché sur la terre pour laisser son lit à ces deux petits aristocrates. Qu'est-ce que cela prouve? que je suis fier de ma fille, et que le fils d'un vieux républicain de l'ancienne roche ne méconnaît pas l'humanité.

— Il est certain, — continua imperturbablement M* Herluison en se campant au milieu du chemin,—il est certain que la ruine des gens comme le comte d'Arsonval ne ressemble pas tout à fait

à la ruine des gens comme nous. Il est dépouillé ; j'ai fait coller de grandes affiches qui annoncent la vente du mobilier, des chevaux, des voitures, des prés, des bois ; mais c'est un abatis de haute futaie et non un déboisement. Il lui restera des dettes quand il aura tout vendu ; j e prévois même une détresse si grande, que vous serez obligé de garder ses enfants plus longtemps que vous ne le croyez. Mais les d'Arsonval, après tout, sont bien apparentés. Celui-ci s'est mésallié sous Charles X ; mai« la famille bourgeoise de la femme peut devenir quelque chose sous Louis-Philippe. Le secours qu'on ne lui a pas donné au premier symptôme de désastre, par égoïsme, par incrédulité, ou pour laisser mieux s'enfoncer dans l'abîme un homme qu'on aura ensuite plus de mérite à sauver, on le donnera plus tard. On ne voudra pas, entre autres choses, qu'il soit dit trop haut que les enfants du comte d'Arsonval n'ont eu, dans leur détresse, d'autre abri que la maison d'un tailleur de village. On ne voudra pas subir l'affront des bienfaits dePaupe II, quand on a eu de la peine à se débarrasser du fardeau de la reconnaissance, imposé par Paupe premier.

— Je n'accepterai rien ! combien de fois fautil vous le dire ?

— Pour vous ? non. Mais pour vos enfants I

— Mes enfants ?

— AveE-vous le droit de priver mademoiselle Marcienne d'un avantage, d'une dot, dont elle vous serait reconnaissante 1

— Marcienne ?... une dot !...

— Vous n'avez jamais songé que cette petite fille va devenir une femme ! continua l'huissier.

— Oh si, bien souvent avec bonheur... et avec douleur.

— Votre père, monsieur Paupe, eut probablement autant d'orgueil que vous en avez vousmême?

— Certes!

— S'il a accepté une pension de trois cents francs, c'était pour vous.

— Pourquoi me parlez- vous de tout cela ? ■— dit le tailleur d'un ton bourru, mais d'une voix qui tremblait.— Le comte, vous le savez aussi bien que moi, est ruiné à plates coutures. S'il retrouve de l'argent, il retrouvera sa morgue, son êgoïsme. Mais il ne trouvera rien. Il reprendra ses enfants pour aller mendier ailleurs, chez d'autres parents, ou chez des minières, le morceau de pain que le pauvre tailleur ne pourra plus leur donner. Il s'acquittera envers moi, avec un coup de chapeau, et tout sera dni, bien fini... Je serais bien sot de me mettre une idée d'argent en tête. Non, non, je piquerai des coutures jusqu'à la fin de mes jours. Marcienne

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n'aura pas de dot. Si elle se marie, la pauvre fille, elle se niariera avec son bon cœur, et son acharnement au travail, pour s'user à la peine. Moi, je mourrai quelque jour, en face de Maximiîien infirme et idiot, qui me restera à charge. Voilà la vérité. Mais je pourrai tout à mon aise maudire le sort. J'aurai été dupe, niais ; je n'aurai rien cédé de ma colère !

Herluison pointait son regard sur celui du tailleur.

Un huissier, sans être un aigle, se connaît en mauvaises raisons ; ses débiteurs l'ont initié. Paupe, selon lui, se défendait trop.

— Qui vivra verra ! — dit-il avec un soupir discret ; — je persiste à croire que votre imprudence est une bonne affaire.

— Pourquoi ne l'avez-vous pas faite vousmême? Puisque vou§ saisissez tout, il fallait aussi saisir les enfants.

— Je n'ai pas tout saisi, monsieur Paupe, reprit l'huissier d'un ton doucereux. Je sais que le comte vous a porté des bijoux de famille.

Paupe dédaigna de répondre.

— Peut-être même y a-t-il ajouté quelque argent !

Le tailleur, cette fois, fit un geste brutal.

— Assez de malices, maître Herluison ! — répliqua-t-il,— je ne sais ce que le comte a laissé sur

ma table; je l'ai mis dans mon armoire, sans le regarder. Si vous avez le droit de le prendre, prenez-le ; et si vous croyez qu'il y a chez moi autre chose en dépôt, faites venir le juge de paix, les gendarmes, qui vous voudrez, fouillez partout ; mais ne me parlez pas de partage, de bénéfice, d'intérêt... Ainsi, on va tout vendre?

— Oui, tout. Ah ! il y aurait un beau coup à faire pour celui qui aurait de l'argent !

^ Est-ce que vos clients n'en ont pas ?

— Ils en ont ; mais on pourrait, même sans argent !

— Sans argent ? dites donc, maître Herluison, cela s'appelle voler !

— Eh ! continua l'huissier impassible, si le comte, vous et moi, nous étions d'accord...

— D'accord ! nous trois ! c'est impossible, répliqua fièrement le tailleur,

— Cependant, vous m'offriez hier une association ?

— Tenez, vous voulez me gâter ma haine,— dit Paupe en se reculant de deux pas.— Hier je vous ai montré le fond de mon cœur, j'ai eu tort. Je gardais ce secret-là depuis longtemps. J'aurais dû le garder toujours. Vous n'entendez rien à ces grandes colères-là ; vous ne servez que des rancunes mesquines... Je serais capable d'un crime, pour me venger. Je serais incapable

d'une vilenie. Bonsoir, monsieur Herluison. Vendez ce château, ces bois, au profit des coquins qui ont trompé ce benêt de gentilhomme. Cela m'est bien égal pour mes espérances perdues : cela me venge ; mais cela ne m'enrichira pas. Je voulais mon bien ; je ne veux pas celui des autres; et puisque c'est à vous que je dois cette corvée des deux enfants, vous verrez si je ne m'en tire pas à mon honneur, sans qu'on se moque de Paupe, sans qu'on le méprise... et sans qu'il cesse de haïr cette lignée maudite. Voilà les domestiques qui s'éveillent ; ils ont fait la grasse matinée aujourd'hui Jl n'y a plus de maître au château !

On entendait, en effet, une rumeur dans les communs ; des pas lourds, chaussés de sabots, traînaient sur le pavé d'une cour intérieure. Un garçon d'écurie chantait en ouvrant des remises ; la porte devant laquelle causaient le tailleur et l'huissier s'ouvrit pour laisser passer une servante endimanchée. Elle sortait de bonne heure, en tenue, pour aller chercher une place.

Elle connaissait M. Paupe ; elle l'aborda :

— C'est-il vrai que les enfants sont chez VQUs, monsieur Paupe ?

— C'est vrai.

— Je vous souhaite bien de l'agrément, alors. Passe encore pour la petite ; mais le garçon est

insupportable, gâté, fier comme un paon et sournois ! Il battait les domestiques, tourmentait les animaux ; il est capable de donner nn mauvais coup à Yos enfants ; et vous trouveriez en rentrant le feu à vos chiffons, que je ne serais pas étonnée.

— Vous dites cela pour m'efîray^r i répliqua Paupe.

La servante fit un mouvement vers la porte à demi fermée ; elle allait invoquer le témoignage des domestiques occupés dans la cour.

Paupe l'arrêta d'un geste :

— C'est inutile ! — Je vous crois, dit-il en serrant les dents, — mais je n'ai pas peur. Je n'ai pas chez moi d'animaux à tourmenter, ni de domestiques lâches pour se laisser battre. S'il osait lever la main sur mes enfants!... Ah! je n'ai pas peur pour eux ! je n'ai pas peur !

Il avait peur, au contraire. Tournant le dos à M* Herluison dont il sentait le sourire le piquer ; et devançant la servante qui suivait le même chemin que lui, il redescendit rapidement au village.

— Cette fille a raison ! se disait-il tout bas, en marchant par grandes enjambées, comme s'il eût couru au feu.

Dans tonte autre circonstance, il n'eût pris à la lettre aucun des propos d'une servante in-

grate, bête ou méchante. Mais, depuis la veille, Paupe avait la tête ouverte à toutes sortes de bourrasques qui faisaient vaciller sa logique. Il avait beaucoup de peine à se cramponner à cette seule idée fixe qui restait un phare dans cette brume.

— Je hais, je dois haïr les d'Arsonval.

Cette haine constitutionnelle était un principe révéré depuis quinze ans ; et par ce qu'il était mis inopinément à même de la satisfaire, il éprouvait un ébranlement, une sorte d'embarras d'artiste, ne sachant comment s'y prendre pour accomplir son œuvre le mieux possible et faire de cette haine un chef-d'œuvre. Les moindres difficultés lui semblaient des montagnes. La tauije de maître Herluison avait peur des taupinières.

Par une inextricable confusion, Paupe était tout prêt à faire un crime aux d'Arsonval de la dure nécessité qu'il subissait, de les haïr, de leur vouloir du mal.

— Jusqu'à cet enfant ! — se disait-il en fourrant ses grosses mains dans ses poches, comme pour y chercher des projectiles qu'il semblait ensuite lancer dans le vide, quand il ouvrait ses poings devant lui. — Jusqu'à ce petit garçon qui serait joli, s'il n'était pas un monstre de méchanceté, et qui me force à le traiter comme un gueux.

comme un coquin!... Il mettra le feu à mes chiffons ! Ah ! il voudra faire souffrir Marcienne et Maximilien ! c'est ce que nous allons voir !... Les propos de l'huissier, en traversant les propos de la servante, prenaient une acuité nouvelle et persuasive dans l'esprit de Paupe.

— Il est évident, — ajouta-t-il, — que je ne dois pas être dupe et que je le serais si je ne cherchais pas à tirer parti, pour mes enfants, du service que je rends aux enfants d'un autre. Ce n'est pas moi qui suis allé le chercher, ce comte d'Arsonval. Il a été le premier à comprendre qu'il est très - juste que je n'augmente pas ma misère pour soigner ses enfants. Il m'a offert de l'argent ; il m'a laissé des bijoux. J'ai eu raison de refuser l'argent ; je ne toucherai pas aux bijoux. Mais, après tout, où serait le mal si je faisais de ce service un billet à la loterie ?

Quand Paupe avait une difficulté secrète avec sa conscience, il traduisait celle-ci à la barre du tribunal révolutionnaire, et la sentence lui semblait toujours rendue avec une parfaite équité.

— Le peuple est trop bête de se laisser toujours exploiter par les nobles. Je ne suis pas le serf, l'esclave du comte d'Arsonval. Il m'a donné des otages; il en paiera la rançon. Où serait le

mal si, au bout de tout cela, il y avait une dot pour Marcienne ? Oui, mais que pensera Marcienne ?

La conscience de sa fille était, à la fin de tous les sophismes de sa propre conscience, le miroir vrai où sa raison était obligée de se mirer. C'était comme un de ces petits lacs que l'on aperçoit dans les montagnes d'Auvergne, et qui ménagent la surprise d'un coin d'azur, réfléchissant le ciel, dans un cratère de volcan.

Ajoutons, pour compléter sur ce point l'analyse sommaire du caractère de Paupe que cette vision de l'âme de sa fille était à la fois un des aiguillons et une des jouissances de sa colère. De même qu'il en voulait au comte d'Arsonval d'être obligé de le haïr, il adorait un peu plus Marcienne de ce qu'il lui devait le chatouillement d'un remords, la volupté de lutter secrètement contre elle" pour se maintenir méchant ; il prévoyait des combats qui mettraient en lumière des vertus nouvelles de sa fille ; et sans les prévoir, dans le tourbillon de ses rêves, il comptait que ses défaites seraient encore de» jouissances.

Paupe était sorti de chez lui, pour ainsi dire, avec un air de fifre martial à la bouche; il revenait avec un tambour battant dans sa cervelle.

De loin, il vit que le ménage était commencé chez lui.

Marcienne avait ouvert les volets; la porte n'était plus fermée que par le vantail inférieur ; celui du haut laissait pénétrer l'air frais du matin.

Quand il fut à deux pas, le tailleur sentit une odeur inusitée qui s'exhalait de la maison, avec un nuage assez épais de fumée bleue.

Ce n'était pas un symptôme d'incendie pourtant; et ce n'était pas l'odeur des chiffons.

Paupe poussa la porte avec un geste menaçant :

— Qu'es '-ce que c'est que cela? demandait-il les narines ouvertes par la curiosité et par l'indignation.

— Ce n'est rien, — dit Marcienne debout, aumilieu de la chambre; —c'est le lait qui s'est répandu dans le feu.

— Le lait?

Paupe s'arrêta stupéfait ; ce lait lui fit l'effet d'un jet d'acide au visage.

On ne mangeait guère que de la soupe chez lui, le matin, quand on ne se contentait pas d'un morceau de pain. Il avait fallu la présence de ces petits aristocrates pour qu'on introduisît du lait dans le ménage. Marcienne, au surplus, payait son inexpérience; elle ne savait pas faire bouillir le lait ; il s'était répandu.

MONSIEUR PÂUPR ICS

Mais l'odeur du lait brûlé n'absorbait pas entièrement un autre arôme subtil, absolument inconnu dans la maison du tailleur, l'arôme du café. Si l'hospitalité forcée débutait par ces prodigalités et ces sensualités, le pauvre ménage n'avait qu'à se résigner promptement à la misère. Du café au lait chez lui ! Paupe ne pouvait en croire son odorat.

Sa vue lui révéla un bien autre scandale. Devant la table, posée au milieu de la chambre, Léo debout, et Diane, assise dans un fauteuil élevé, tous les deux avec de belles serviettes blanches attachées au cou, trempaient des morceaux de pain blanc dans deux tasses de faïence emplies de café au lait; tandis que, près de Tâtre, le petit Maximilien mordait dans un morceau de pain bis, et que Marcienne, attentive à servir les enfants, les regardait avec respect, n'osant prendre son déjeuner en même temps qu'eux, ni à la même table qu'eux.

Paupe s'arrêta au bas de la marche de la porte, sufîoqué, muet.

Léo lui jeta un regard de côté, sans s'interrompre. Il avala même une bouchée plus grosse pour le défier.

Diane tournait son pain dans sa tasse, pour faire un rond en entonnoir, et ne se dérangea pas.

Marcienne sourit à son père, en lui disant bonjour de la tête.

-- Pourquoi Maximilien n'est-il pas à table 1 demanda le tailleur.

— Parce que j'avais besoin de son fauteuil, répondit simplement Marcienne.

— Mais toi, pourquoi es-tu debout ?

— Cela m'est plus commode pour les servir.

— Servir !

Paupe essaya d'être formidable, en relevant ce mot ; mais Marcienne ne parut pas intimidée ; elle reprit d'un ton plus bas :

— Est-ce qu'ils sauraient se servir euxmêmes, surtout le premier jour ? Ils n'en ont pas l'habitude.

Paupe n'avait rien à répliquer. Il s'approcha de la table, se mit devant le petit garçon qu'il regarda d'un air pénétrant, comme pour lui demander s'il était capable de meurtre ou d'incendie.

Léo supporta fièrement cette interrogation silencieuse. Il vit Paupe qui fronçait les sourcils, avec ses sourcils relevés et ses yeux bien ouverts. Sa petite bouche hautaine fit un mouvement pour dire bonjour ; mais le mot ne sortit pas de sa bouche.

Diane, plus hardie ou plus timide, leva ses jolis yeux vers Paupe, et lui dit avec un rire dans la voix :

MONSIEUR PAUPE i05

— Bonjour, monsieur.

Une tasse plus grande que les autres, une sorte de petite soupière avait été préparée sur la table pour le tailleur.

Marcienne alla à la cheminée, cherclier le lait et le café ; mais comme elle se baissait pour prendre les deux petits cruchons de faïence posés dans les cendres chaudes, son père qui avait terminé son tour d'inspection, lui dit :

— C'est inutile ! tu sais bien que je ne prends de café que le dimanche. Donne-moi du pain,

Marcienne retira du foyer le lait et le café qui pouvaient être utilisés, et séduire plus tard le tailleur. Puis, elle prit sur le bord d'un bufTet la miche de pain bis entamée de la veille, et la posa sur la table, avec un couteau, et une assiette, contenant un reste de fromage d'Ervy.

Paupe s'était approché de Maximilien.

— Coupe-moi un morceau de pain, dit-il à sa fille.

Marcienne obéit ; mais, le morceau coupé, elle resta près de la table, attendant que son père vînt s'y installer.

— Donne 1 continua le tailleur en tendant la main et sans bouger.

Marcienne hésita, montrant le fromage.

— Non, le pain me suffit, —reprit Paupe, — et je n'ai pas l'habitude de m'asseoir à table pour

înanger. Voilà la tabla qui m'attend, ajouta- t-il en montrant son établi.

Léo, impassible, portait la tasse à sa bouche et s'en faisait un masque.

Diane regardait le fromage avec convoitise. Elle était très-étonnée de la feuille de vigne jaunie qui l'enveloppait ; mais elle n'osait pas en demander.

Marcienne, inutile aux enfants, s'était rapprochée de son père et de son frère, avec un morceau de pain bis ; et la famille du tailleur formait ainsi un groupe à part, à distance respectueuse de Léo et de sa sœur.

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