LIBERTE, ORDRE PUBLIC
Quand le tailleur eut mangé son morceau de pain sec, il dit d'un ton fort imposant à sa fflle:
— Une autre fois, tu me consulteras, ayant de faire des dépenses.
— Papa, je te consulte, répondit Marcienne à demi-voix ; que faudra-t-il faire pour le dîner ?
Le tailleur fut stupéfait de la demande.
— Fais comme à l'ordinaire, répondit-il.
— Ces enfants-là, reprit Marcienne, n'ont jamais mangé ni lard, ni choux.
— Ils s'y habitueront.
— La petite est bien délicate.
— Alors, laisse-moi tranquille! pourquoi m'interroges-tu ?
Maroienne sourit et continua à tout ranger. Léo et Diane avaient ôté leur serviette et se promenaient curieusement dans la pièce, regardant ce qu'ils avaient mal vu le soir, essayant d'installer leur pensée, d'acclimater leurs instincts dans ce milieu étrange et si nouveau pour eux. Léo avait une moue de prince prisonnier. Diane ouvrait démesurément les yeux, en contemplant les grands ciseaux, les fers à repasser monstrueux, et les autres ustensiles du tailleur. Elle faillit pousser une exclamation que la crainte retint à propos, quand elle vit Paupe retirer ses gros souliers, prendre des chaussons de lisière, monter sur son établi, s'y installer, en croisant ses jambes, et commencer à coudre.
Elle n'avait jamais rien vu de pareil : un homme qui cousait comme une femme de chambre et qui s'établissait sur une table comme un bonhomme chinois. Elle eût ri aux éclats si elle eût osé rire. Mais ce Chinois avait une façon terrible de tirer son aiguille par des mouvements saccadés qui faisaient du bruit. Il avait à côté de lui, comme le spectre d'un sceptre, ses ciseaux tout prêts à couper les cheveux blonds, les oreilles roses, le cou mignon de l'impertinente qui eût paru se moquer de lui.
Quand elle eut fini ses rangements, Marcienne emmena les enfants dans l'autre chambre, et, de là, dans le petit jardin.
Au bout de deux minutes, elle s'aperçut que Léo, indifférent aux splendeurs du carré de choux, et aux émanations du thym qui bordait le potager, restait immobile, regardant du côté de la maison.
— Vous trouvez notre jardin laid? lui demanda-t-elle.
— Non, répondit le petit garçon ; ce n'est pas cela.
— Ah! oui, je comprends, reprit Marcienne avec compassion ; vous pensez aux belles fleurs et aux belles allées de là-bas?
— Non, répliqua Léo avec le même entêtement laconique.
~ Aimez-vous mieux rentrer? continua la jeune fitle.
Léo sembla lutter contre un aveu qui lui coûtait ; puis, prenant son parti :
— Pourquoi votre frère n'est-il pas avec aous?
Marcienne eut, subitement, comme un épanchement de lumière dans tout le visage. Un éclair mouillé brilla dans ses yeux :
. — C'est à lui que vous pensiez ? dit-elle d'une ▼Dix tremblaiite en joignant les mains.
no MONSIEUR PACPE
— Il serait mieux ici, dit Léo, en s'enhardissant.
— Je n'osais pas l'amener, balbutia Marcienne confus j et heureuse. J'avais peur de vous gêner. Il aime bien à rester avec papa.
— Je vais lo chercher.
Léo avait une voix douce, caressante, il paraissait remercier la jeune fille de ce qu'elle lui permettait cette action hardie.
Marcienne fit un mouvement pour aller avec lui ; mais Diane, qui ne voulait pas rentrer, lui avait pris la main.
Elle resta dans le jardin, tremblante, ravie de ce bon sentiment qui lui semblait un grand honneur pour elle, un peu alarmée de ce qui allait se passer, si Maximilien résistait.
Maximilien passait des journées entières dans un petit fauteuil bas, à roulettes, soit au coin de la cheminée, soit devant la porte de la maison, soit dans le petit jardin, indifférent à la rue, à l'obscurité de la chambre, au soleil. Le peu d'intelligence qui se manifestait par de rares paroles n'allait jamais jusqu'au désir formulé d'unejoiequinefût pas la satisfaction d'un appétit. Il pleurait quand il avait faim, pleurait quand il avait soif, geignait à propos de quelque autre contrariété ; mais, tout en comprenant ce qu'on lui disait, n'avait jamais l'initiative d'une idée.
Marcienne lui enseignait à lire pourtant.
Il répétait les lettres apprises ; il obéissait à l'exemple, à la leçon ; il entrevoyait l'échange des sentiments; mais il semblait condamné à demeurer toujours, dans cette pâle et froide aurore de la vie, comme il était condamné à rester toujours dans son petit fauteuil.
Léo entra doucement dans la première pièce.
Paupe l'entendit entrer, le vit, et feignit de ne pas le voir, pour ne pas lui parler.
Léo s'approcha de Maximilien, le regarda pendant quelques secondes d'un regard étonné, curieux, profond. Il s'émerveillait de cette mine chétive, et, pour la première fois, il s'initiait à ce grand mystère de la douleur des autres et de l'infirmité humaine.
Il avait vu souvent des infirmes passer ou mendier devant la grille du château. On leur donnait une aumône, on les congédiait quand ils étaient importuns ; mais on ne laissait pas les enfants s'en approcher ; en tous cas, jamais on n'avait enseigné aux enfants à les considérer autrement que comme des êtres désagréables à voir.
Léo avait un peu peur de Maximilien.
Si les enfants étaient consultés pour l'harmonie de la nature, il n'y aurait jamais de monstres. Ils ont l'instinct de la beauté qu'ils confondent
avec la bonté. La laideur les épouvante. On dirait qu'ils ont un idéal dans l'âme.
Léo fit un effort de volonté pour surmonter sa répugnance, et toucher la main du petit malade.
Celui-ci, qui regardait les cendres, regarda l'enfant, sans paraître attacher plus d'importance à une vision qu'à l'autre.
— Viens ! lui dit Léo.
Maximilien comprit le mot et sourit.
Il remua la tête et essaya de se soulever.
A la rigueur, en boitant affreusement, en se courbant de côté à chaque pas, en se tenant aux meubles, il pouvait se déplacer. Mais Léo ne venait pas le chercher pour le faire souffrir ; il le raffermit dans son petit fauteuil à roulettes et, poussant par le dossier le fauteuil devant lui, comme une voiture, il le fit sortir de la chambre.
Paupe, qui n'avait rien perdu de cette scène, tout en tirant l'aiguille, se redressa avec orgueil, quand les enfants furent sortis ; et piquant son aiguille dans l'ouvrage étalé sur ses genoux, croisant ses bras, il murmura :
— Voilà qui est bien ! c'est Marcienne qui profite de mes conseils et qui l'oblige à pratiquer l'égalité et la fraternité !
Il ne vint pas un instant à l'esprit de Paupe d'admirer Léo . Il aimait trop à admirer sa fille ;
et lors même qu'il eût été contredit par Marcienne sur ce point, il se fût obstiné à reconnaître son intervention et n'eût jamais voulu accorder son compliment à l'enfant.
Marcienne accueillit Léo d'une façon bien différente.
Au dîner, Marcienne, comme pour le déjeuner du matin, n'avait placé que trois assiettes et trois couverts sur la table.
Elle prétendait servir encore Léo, Diane et son père.
Mais avant que Paupe, qui faisait la moue, eût exprimé son mécontentement, Léo, revenu du jardin, et un peu plus familier, quoique toujours silencieux, s'était approché du buffet, et avait pris deux assiettes qu'il plaça sur la table.
— Que faites-vous? lui demanda Marcienne.
— Vous avez oublié votre couvert et celui de votre frère, répondit nettement le petit garçon .
— Non, répliqua la jeune fille, — en enlevant les deux assiettes ; — c'est bien ainsi.
— Alors, je ne mange pas à table, répartit Léo d'un air mutin .
— Vous êtes une mauvaise tète, monsieur Léo !
— Et vous, un mauvais cœur.
Ils se regardèrent après cet échange d'injures ;
mais ils souriaient l'un et l'autre, comme à un échange de compliments ; et le sourire de Léo était si extraordinaire, que Marcienne en fut troublée et qu'elle céda.
Paupe fut enchanté de la défaite de sa fille, sans accorder un avantage à Léo .
C'était toujours, selon lui, la logique de la situation et la justice, répandue dans l'air, depuis la Révolution de Juillet, qui s'affirmait. On venait de badigeonner sur les contrevents de l'ancien cabaret, qui servait de mairie, ces mots : Liberté, ordre public. Paupe les voj'ait rayonner sur les murs enfumés de sa boutique, et répandre de grandes lueurs sur les couverts d'étain et sur les assiettes .
On dîna donc à la même table, et cette grave question fut tranchée pour l'avenir.
Le bruit s'était répandu dans le village que le comte d'Arsonval était parti, et que ses enfants étaient confiés à Paupe, le tailleur.
Les vieilles gens qui se souvenaient du père Paupe trouvaient la chose toute naturelle.
Ceux qui n'avaient pas vu la grande Révolution, s'étonnaient, et quelques-uns se scandalisaient.
Tous étaient curieux de savoir comment le tailleur, dont on connaissait les opinions exaltées, s'accommoderait de cette flatteuse con-
fiance ; et comment, avec son travail, il suffirait à nourrir deux enfants de plus .
On avait aussi le désir méchant de voir les deux petits dans leur humiliation.
Le premier mouvement au village n'est pas toujours bon ; aussi ne s'en défie-t-on pas.
Une mésaventure est un spectacle, avant d'être une occasion de pitié. On venait regarder, avant de savoir si l'on serait ému ; et comme il faut craindre de calomnier l'humanité, on avait peut-être l'instinctive et inconsciente volonté d'être ému.
Paupe, qui, le dîner terminé, s'était remis à son travail, supporta vaillamment cette curiosité pubUque. Son cœur se gonflait ; il tenait la tête baissée sur son ouvrage, pour ne pas laisser voir la rougeur de son front.
A chaque secousse qu'il donnait à son aiguille il semblait dire :
— Ce n'est pas plus difQcile que cela ! Quand, par hasard, son fil se cassait, il le
fortifiait en le cirant, avec un hochement de tête qui ajoutait à sa première vanterie ce complément :
— Je n'ai peur d'aucun obstacle !
Cette première journée d'une hospitalité étrange s'acheva dans cette parade silencieuse et immobile de Paupe.
Décidément il y avait du plaisir à obliger un ennemi. C'était une façon ingénieuse de le haïr, en ajoutant aux griefs anciens celui du service rendu et de l'ingratitude probable.
Paupe ne se disait pas cela précisément.
Il avait la vanité moins subtile ; mais il pen^sait que, dans un cas analogue, ses enfants eussent été accueillis au château comme des mendiants ordinaires; qu'ils n'eussent pas dépassé l'office dans leur installation, ni la pitié banale du comte, dans les mouvements de charité et de reconnaissance qu'ils auraient sollicités ; tandis que lui faisait de ces petits aristocrates les égaux de ses enfants. Quelle supériorité !
Sans compter que dès le premier j our l'influence salutaire de sa maisonnette se faisait sentir. Il lui avait suffi d'un regard, et Léo, ce terrible Léo, ce louveteau, capable de mettre le feu, s'était soumis comme un agneau.
Marcienne, sans demander aucun secours aux voisines, se trouvant plus habile, depuis qu'elle avait plus de besogne, avait travaillé toute la journée pour que Léo et Diane eussent chacun leur lit, et tous deux une chambre pour eux seuls.
Quand vint le soir, elle s'était fait sur l'établi paternel, pour Maximilien et pour elle,
un lit bien supérieur au lit de camp de la veille.
Paupe ne souleva aucune objection.
Cet arrangement lui plaisait. Son établi était une sorte d'autel, et Marcienne y montait comme une sainte qui va trôner. D'ailleurs, sa fille était assez grande pour ne pas vouloir se déshabiller, ni dormir, dans la même chambre que ce petit garçon aux yeux si singulièrement ouverts dans la nuit.
Était-ce Marcienne qui avait suggéré cette réflexion à son père ? Celui-ci, dans sa pudeur paternelle, l'avait-il faite de lui-même ? C'est ce que je ne saurais dire.
Marcienne, toutefois, s'arrangea pour ne rien perdre de sa surveillance ; et si elle coucha dans la boutique, elle tint avec soin enire-bâillée la porte qui faisait communiquer la boutique avec la chambre du fond, où couchaient Diane et Léo.
LES EXTASES D ; MARCIENNE
Deux jours après la visite du comte d'Arsonva au tailleur Paupe, il semblait que les enfants du château fussent installés depuis plusieurs mois cîiez quelque père nourricier.
Léo, gardant sa fierté têtue, n'obéissant qu'à Marcienne, et ne faisant rien pour contredire Paupe, uniquement de peur de mécontenter Marcienne, se tenait dans le petit jardin ou dans la chambre du fond, selon la température ; iljouait gravement avec sa sœur, quand sa sœur voulait jouer/ restait immobile quand il ne jouait pas et, le regard errant, il attendcTit.
Marcienne ne pouvait obtenir de lui qu'il sor^ tît dans la rue.
Il ne voulait pas qu'on le vît sur le seuil de cette maison qui ressemblait si peu à un château, et, comme il avait le plus grand désir de ne pas blesser Marcienne, il affectait de se plaire dans ce petit jardin devant les choux et la bordure de thym.
Il savait lire très-couramment, un peu mieux que Marcienne.
Elle fut heureuse de cette supériorité de Léo, à laquelle elle se soumit de bonne grâce. Le second jour, s'échappant pour une demi-heure de la maison paternelle, elle courut chez le curé du village qui avait une bibliothèque. Quand elle revint, elle portait précieusement dans son tablier un Télémaque.
C'était, en 1830, le bréviaire des écoliers : le curé le savait, et avait recommandé le livre comme un livre de piété, puisqu'il était l'œuvre d'un archevêque.
Aujourd'hui, les curés de village ne s'y trompent plus, et Télémaque est proscrit comme révolutionnaire, même quand la nymphe Eucharis est supprimée.
Calvpso introduisit le printemps éternel de son île dans l'obscure maison du tailleur, pendant quelques jours d'automne. Léo et Marcienne, lisant ensemble ou séparément, s'émerveillaient de ces déesses, de ces nymphes, de ce
beau prince conduit par la Sagesse qui, pour mieux lui plaire, s'était affublée d'une barbe blanche.
— Vous êtes Minerve sans barbe, dit un jour brusquement Léo à la fille du tailleur.
Marcienne fut surprise de la réflexion ; car elle-même, depuis qu'elle lisait dans ce livre, se disait tout bas qu'elle voudrait être Mentor.
Elle ne sut que répondre ; mais elle aima davantage Télémaque, dont le père était^ absent, bien loin.
Diane avait aussi de belles choses à voir dans ce volume orné d'images en tête de chaque chapitre : et quand les enfants laissaient le livre, ou quand tout le monde dormait, Paupe, qui ne voulait pas rester en arrière de ces petits écoliers, lisait à son tour l'œuvre universelle.
Il s'intéressait aux métamorphoses, qu'il critiquait comme étant des miracles, et quand il fut arrivé, dans sa lecture, sans avoir absolument lu tout ce qui se trouvait sur sa route, à la constitution de Salente, il s'en donna à cœur joie de comparer ce gouvernement à celui de la République, du Consulat, de l'Empire, de la Restauration et de Louis-Philippe.
Ce fut un grand travail.
Huit jours s'écoulèrent ainsi. Le village était
rassasié du tableau, et ne venait plus regarder h la vitre du tailleur.
Marcienne avait établi une sorte de règlement et divisait la journée en cuisine, en lecture, en autorité maternelle et en camaraderie enfantine.
Quand elle montait le soir, sur l'établi de soc père, pour s'y étendre, à côté de Maximilien, elle se sentait bien lasse ; et quelquefois, elle restait des heures entières brisée, anéantie, dans un écrasement complet, mais délicieux, qui l'empêchait de s'endormir.
Elle faisait alors, tout éveillée, un rêve bizarre. Sa poitrine s'ouvrait, son cœur s*en échappait; et de son cœur répandu s'éleyait, comme sur le vitrail de la chapelle de la Vierge à l'église, un arbrisseau qui grandissait vile, qui montait au ciel, et qui portait dans ses branches, son père, son petit frère, Léo et Diane, tous chantant un hymne, les yeux levés vers le sommet de l'arbre, où rayonnait dans une gkirc u: e forme pâle, une figure souriante, celle de sa mère!
Un matin, Marcienne prit son père par la main, l'attira dehors, le fit s'asseoir sur le banc, s'assit à côté de lui, et de son petit ton de commandement :
— Tu vas partir pour Troyes, lui dit-eu©.
— Moi?
\îl MONSIEUR PAUPE
— N'as-tu pas promis au comte d'aller savoir comment sg porte la pauvre comtesse, et de lui envoyer des nouvelles ?
— Est-ce que je sais où il est? est-ce qu'il m'a écrit ? Depuis huit jours qu'il est parti, a-til trouvé une minute, une seconde, pour me jeter un mot à la poste ? Il n'est même pas inquiet de ses enfants, que je pouvais maltraiter.
— Il sait bien que c'est impossible !
— Impossible ? Non, mais se serait inutile. Je ne leur en veux pas à ces enfants ; ce n'est pas eur faute si leur père est un égoïste, et s'ils sont fiers,
Marcienne sourit.
-- J'aime qu'un garçon soit fier ! murmura~telle.
— Pourquoi veux-tu que j'aille à Troyes, aujourd'hui plutôt que demain ? reprit M. Paupe qui se sentait près de céder.
— Parce qu'hier au soir M. Léo m'a demandé si je connaissais sa mère, et parce que Diane s'est mise alors à pleurer, en disant qu'elle voulait la voir. J'ai compris qu'ils s'étonnaient de n'en point entendre parler.
— Tu peux leur en parler.
— Je ne puis pas leur dire qu'elle va venir les chercher, si elle est très-malade.
— Dis-le toujours !
MONSIEUR PAUPB 123
— Ce serait mentir.
— Au fait, tu as raison ; se tirer d'affaire par un mensonge, ce n'est pas d'un homme libre, ni de la fille de cet homme-là. Si la comtesse était guérie, elle pourrait sortir de ce couvent, aller dans sa famille à elle, et nous débarrasser de ses deux enfants, si le père tarde à revenir. Tu as là une excellente idée.
— Je n'avais pas cette idée-là, papa, répondit Marcienne, attristée de l'interprétation donnée par son père.
— Eh bien ! je l'ai, moi; c'est une idée fameuse ; je vais à Troyes. Peut-être en rapporterai-je de bonnes nouvelles?
Paupe se leva et rentra pour se préparer au départ.
Marcienne le suivit d'un regard reconnaissant et malicieux. Elle était obéie ; après tout, elle saurait bien trouver un moyen de garder les enfants, si son père revenait avec l'assurance que % comtesse était guérie.
Marcienne en était arrivée, au bout de huit jours, à entrevoir une déception, à redouter comme un chagrin, comme un petit déchirement, le départ des deux enfants qui causaient une si grande gêne dans le pauvre ménage paternel, et qui lui causaient à elle une si grande fatigue.
Léo, en apprenant que M. Paupe allait chercher des nouvelles de sa mère, eut de grosses larmes dans les yeux, qu'il laissa voir à Marcienne, mais qu'il renfonça devant le tailleur ; et quand celui-ci fut parti, il courut à Marcienne, lui serra les mains à les égratigner, et lui dit d'une voix étouffée :
— Ah! si maman était guérie, je lui raconterais que vous avez prié pour elle. Elle vous aimerait bien !
Marcienne fut un peu étourdie de ce remerciement délicat, offert avec violence.
— Elle guérira ! répondit-elle avec un éclair ingénu dans les yeux.
Paupe se procura une voiture pour la journée. Il n'avait pas une minute à perdre, s'il voulait revenir avant le milieu de la nuit.
Comme il se mettait en route, il rencontra M' Kerluison .
— J'allais chez vous, monsieur Paupe.
Le tailleur toisa l'huissier d'un regard défiant:
— Qu'avez-vous à me dire ?
— J'apportais des nouvelles. . .
— De bonnes nouvelles ?
— Des bonnes et des mauvaises .
— Je n'en attends ni de bonnes, ni de mauvaises.
— Alors, vous ne voulez rien savoir ?
— Dites toujours.
— On ne trouve pas d'acquéreur pour le cliâteau, ni pour les bois.
— Qu'est-ce que cela me fait ?
— Cola vous laisse le champ libre.
— Vendra-t-on le château six francs, et les bois six blancs ? — repondit Paupe ; — c'est tout ce que j'ai à mettre. Est-ce là votre bonne nouvelle ?
— C'était la mauvaise, — reprit l'huissier avec son sourire équivoque.— La bonne, c'est que décidément quand vous voudrez rendre au comte une grosse part de ce qu'il a perdu, vous n'aurez qu'à lui conseiller d'attaque:^ certaines créances suspectes dont je connais la moralité. Le comte est un enfant qui s'est ruiné à plaisir avec des usuriers ; ceux-ci le trouvaient si facile qu'ils n'ont pris aucune précaution. Le premier tribunal venu y verra clair.
— Je vous ai dit que cela ne me regarde pas. Vous qui avez déjà conseillé le comte, faites-lui cette confidence.
— Il ne m'écoutera pas. Il se méfiera Et
puis, si l'affaire échouait, il me ferait perdre mes clients. Je ne veux pas me compromettre avec un homme si léger !
— Pourquoi donc, quand il y a une action louche à commettre, me la proposez-vous ?
Paupe no voulut pas en entendre davantage; il fouetta son cheval et la carriole partit.
Herluison, resté seul dans la rue du village, se demanda :
— Est-ce un niais ? est-ce un rusé ? Je m'y perds. On dirait un homme qui voit de loin et qui flaire une aubaine; mais il parle comme une dupe. S'il le voulait, il y aurait une belle affaire. Bah ! il le voudra. Je saurai bien entrer dans son jeu ou le mettre dans le mien.
Après cette conclusion consolante, M^ Herluison alla, tout en sifflotant, distribuer les menaces de saisie qu'il apportait dans sa poche.
Pendant l'absence de Paupe, les enfants passèrent une j ournée heureuse .
Léo se montra plus expansif que d'habitude. On joua beaucoup, on lut un peu dans le beau livre . Léo aimait à entendre lire Marcienne ; il lui trouvait la voix douce, et Marcienne, enchantée de s'exercer, lisait de son mieux. Les deux enfants du comte, ainsi que Maximilien, installés devant elle, l'écoutaient avidement, les yeux levés, la bouche béante, l'oreille ravie par la musique des mots, quand ils ne comprenaient plus le sens des paroles .
Paupe revint très-tard. Marcienne l'attendait; Léo avait refusé de se coucher.
Le tailleur paraissait fatigué. Il avait eu froid
sans doute; les premiers brouillards de l'automne l'avaient pénétré, car il grelottait tout en parlant.
— Votre maman ne va pas plus mal? dit-il à Léo.
— Quand viendra-t-elle ? demanda l'enfant. Paupe liocha la tête .
— Ce sera long ?
~ Oui, répondit le tailleur.
Léo ne répliqua pas. Il pensa tout bas que l'absence de son père était longue aussi; qu'il lui faudrait beaucoup de temps à lui pour grandir, pour agir ; que tout était bien long en ce monde .
Il alla se coucher sans se plaindre et sans questionner davantage .
Quand il eut rejoint Diane dans sa cliambi'e, Marcienne demanda tout bas à son père :
— Est-ce qu'elle restera toujours folle ?
— J'en ai peur.
— Pauvres enfants !
Paupe ne contredit pas sa fille.
— Tu l'as vue ? reprit Marcienne .
— Oui, et je regrette de l'avoir vue ; c'est pitié de regarder une créature qui était si belle, qui eût été la femme heureuse d'un bon bourgeois, et que l'orgueil a perdue.
— L'orgyiein
— Certainement ; elle s'est mariée, malgré sa famille, avec un homme qui était noble. Son père l'a maudite et reniée. Son mari l'a négligée.
— Mais il l'aimait ? Il paraît l'aimer encore.
— Oui, comme on aime dans ce monde-là. Est-ce que l'on perd la tête, quand on a un mari de sa condition qui travaille pour vous, qui vous rend fière du ménage, de sa conduite?... Elle a eu des remords, et un beau jour quand elle a découvert que M . le comte n'était bon à rien, elle est devenue folle !
— Elle est bien changée ?
— C'est une figure de cire. . . Et puis, quelle idée de l'enfermer dans un couvent ? On ne la promène jamais ; elle ne sait plus ce que c'est que le soleil, que les fleurs ? J'ai pensé à mon pauvre Maximilien. Tu sais ? On m'avait conseillé de le mettre dans une maison avec des petits estropiés comme lui I C'est bon pour les nobles d'abandonner leur famille ... Ah ! si j'étais riche !
— Que ferais-tu, papa ?
— Ce que je ferais ? je voudrais donner une leçon au comte d'Arsonval, aux religieuses, aux médecins. . . mais fort heureusement, je ne suis pas riche, et je n'ai pas à m'embarrasser davantage
MONSIEUR PAUPB 129
— Tu es bon!
— Je suis juste. Il ne risque rien, ca misérable, qui laisse ses enfants au premier venu, et qui enferme sa femme entre quatre murs ; je lui écrirai ce que je pense.
-- C'est bien vrai, papa, que son père l'a maudite ?
— Comment ! si c'est vrai ? Tout le monde le sait. Il n'y avait personne de sa famille à la noce; et elle a pleuré, ce jour-là, de bien grosses larmes à l'église !
Paupe avait été vivement impressionné par cette visite à la comtesse.
Il s'assura que Maximilien était bien couché ; il le trouva plus pâle que les autres soirs ; il se souvenait, avec une colère chagrine, qu'on lui avait dit que son garçon pourrait devenir fou, idiot.
Il le regarda longtemps, pour s'assurer que la pâleur du pauvre petit n'avait rien du masque livide de la comtesse ; et avant de se retirer, il dit à Marcienne d'une voix sourde :
— Dans un hôpital, il serait mort ! Nous le soignons si bien, que nous finirons par le guérir !
Marcienne dit oui; mais son père lui avait communiqué une tristesse nouvelle, une mélancolie qui la tint longtemps éveillée. En deux
mots, il avait évoqué un fantôme qu'elle voj'ait planer dans la boutique, quand la lampe fut éteinte.
C'était une ombre blanche, diaphane, qui allait de la chambre où dormaient les enfants du château à rétabli où reposait Maximilien près de sa sœur. Chaque fois qu'elle s'approchait de la fille du tailleur, cette forme aérienne qui ressemblait à Léo, à Diane, comme une mère malade et toujours près de mourir, ressemble à deux enfants pleins de santé, mettait un doigt sur sa bouche par un geste d'avertissement, de menace tendre, de supplication .
Pourquoi Marcienne avait-elle peur de cette menace, elle qui n'avait rien à se reprocher ?
Elle n'avait pas bien compris ce que lui avait dit son père. Mais elle avait retenu ceci : que c'était une chosp. terrible de s'attacher à un être d'une condition supérieure, puisqu'on était maudit pour cela par son père. Pauvre comtesse !
Marcienne se jurait bien d'aller la voir, quand M. Paupe retournerait à Troyes. Il lui semblait qu'en la connaissant, elle en recevrait un secret, une confidence, et qu'elle en apprendrait, 'malgré sa folie, le moyen d'être utile à Diane, à Léo, sans trop s'attacher à eux, puisque cela porte malheur I
Elle finit par s'endormir très-tard, heureuse d'une tristesse qui l'exhortait, sans qu'elle sût pourquoi, à avoir beaucoup de courage et beaucoup de bonté e