‹ Monsieur Piégois; comédie en trois actesChapitre 110 sur 156 · ACTE DEUXIEME 19ri · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIEME 19ri

des raisons générales, sociales, et qiiil ne me convient pas de discuter avec vous... Vous oubliez peut-être la plus simple et la plus profonde... une raison qui n'a aucun rapport avec les vieux conflits de la bourgeoisie et de la noblesse. ..Vous m'aimez, vous, c'est possible!... Eb bien! et moi?

PIÉGOIS

Vous !

HENRIETTE

Mais oui, moi... Je compte, je suppose!

PJÉGOIS

Vous!... Tenez... Je suis sûr que si j'étais un bommc de votre monde, un monsieur quelconque rencontré dans un salon, vous, vous ne me repousseriez pas !...

HENRIETTE

Par exemple!... Et qu'en savez-vous?

PIÉGOIS

Et la première fois que nous nous sommes

J90 MONSIEUR PIEGOIS

vu?, je l'ai compris!... Oh! je n'ai pas de faluilé, allez!... C'est le hasard, c'est le mystère!... Entre im homme et une femme dont le cœur est libre, quel que soit cet homme, quelle que soit cette femme, il y a toujours à la première renconire un regard échangé, un regard qui contient, sans qu'ils s'en doutent parfois ni l'un ni l'autre, une provocation secrète et un appel!.,. Ce regard, nous l'avons échangé, oui... Nous avons communiqué brusquement ensemble!... El depuis, dans nos conversations, dans les quelques promenades que nous avons faites, oi!i vous m'avez laissé vous accompagner, je vous ai seulie de jour en jour près de moi, troublée et nerveuse, luttant contre vous-même, comprenant que je vous aimais !

HENRIETTE

C'est insensé!... ïaisez-vous !... Je ne veux plus que vous me disiez un mot! De quel droit?.,. Allez-vous-en !

PIÉGOIS, lui prenant le bras.

Mais regardez donc en vous-même, loyab^ment, franchement, et osez me dire que je

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n'ai pas été pondanl quelques instants un être que votre pensée a accueilli... ^EUe s'arrache de lui.) Je vous aime! je vous aime!... Et nous ne sommes séparés que par des préjugés sans grandeur, la peur, indigne de vous, du monde et do l'opinion.

HENRIETTE

Des préjugés, la peur de l'opinion!...

Tenez, je n'aurais pas voulu vous le dire, mais vraiment vous m'v forcez!... Ah! si j'avais été aimée sincèrement, ardemment, par un liomme pauvre et malheureux, aurait-il plus que vous quitté le droit chemin; aurait-il commis des actions plus graves?... Dieu sait que ce n'est pas sa pauvreté et sa déchéance qui auraient pu retenir mon cœur! Ses fautes, je les lui aurais pardonnées!... L'amour paye tous les sacrilices !... Mais entre vous et moi, Fabîme, c'est votre fortune, c'est l'argent que vous avez gagné ! et gagné comment?... Osez donc me le dire à votre tour... Ah! quand je songe à l'homme que vous auriez pu être, à ce que vous auriez pu faire avec votre intelligence et votre force, à ce qu'une femme aurait pu trouver

en vous!... Non, c'est douloureux... c'est trop douloureux!... Et, si vous n'avez pas de remords, c'est que décidément nous n'avons pas la même conscience. Ah! oui, certes ! il peut être beau, parfois, de se révolter contre la société, contre la règle et ce que vous appelez dédaigneusement les préjugés. Mais alors, que ce soit pour faire de grandes choses et non pas pour devenir le chef d'un mauvais lieu et d'une entreprise louche!... Eh bien, aujourd'hui, vous avez de l'argent, gardez-le ! Je n'en veux ni pour moi ni pour mon fils!... Ah! le pauvre petit !... Vous seriez vraiment pour lui un ami et un conseiller, et vous lui apprendriez à votre façon, je pense, les règles de la vie, et la noblesse des sentiments ! Non, non ! ce n'est pas moi qui, par ma lâcheté, mettrai dans ma famille la première tare !

PlÉGOIS, violemment.

Yotre famille!... Ah! ça, est-ce que vous vous imaginez que c'est quelque chose d'extraordinaire, votre famille! Mais elle sera peut-être demain plus tarée que moi! Vous ne la connaissez pas !

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