PARIS
LIBBAIRIS PL.ON
PLON-NOUBRIT BT C", IMPRIMEURS-ÉDITEUltS
8, RUX OABANCIÉHE — 6* Tout droilt ri$irvit
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
MONSIEURUPIERRE
PIERRE A PERSANGES
Mme Briinot de Persanges poussa les volets entr'ouverts auxquels résistèrent les branches de la bignone, se pencha à la fenêtre et prêta Foreille. A ses pieds, des hauteurs étalées, déclinantes, marquaient vers la plaine Teffacement du Jura ; Fair transparent du soir rapprochait les bornes lointaines du paysage ; une seule teinte bleue sur toute cette étendue noyait les couleurs, nivelait les reliefs, confondait les plans. La rumeur des champs, confuse d'abord, se résolut peu à peu pour elle en sensations distinctes : une pie caquetait dans un arbre du partene; routil d'un vigneron frappait le sol par coups réguliers, des enfants s'appelaient entre eux, plus, loin, dans les prés.
Elle épiait toujours. Lasse à la fin de ne pas entendre le bruit qu'elle esp.érait, celui d'une voiture en marche vers le château, elle revint avec un soupir vers sa table à ouvrage ; reprit là, sous les pelotes de laine, la lettre que le Père
Jésuite ^ûi avait "%'^tf let qui causait son impatience et scm ^ouoi. Ses J jeux wtraits tombèrent sur là date : lô&vM iS0.'B^koirm ïapage et lut au verso :
« Votre fils devient un adversaire redoutable que son intelligence rend dangereux. Il dit qu'il veut se consacrer à la science pure, A dix-neuf ans, il croit avoir un système philosophique au nom duquel il raille la doctrine et la discipline de nos maisons.
ce Quel mécompte il nous cause par là, lui, notre élève favori, après ses succès antérieurs et toutes les complaisances que nous mettions en lui, quel regret nous éprouvons à l'idée que cet esprit si brillant nous échappe, que ce cœur excellent se refroidit pour nous, c'est ce que je ne saurais déplorer en termes assez amers. Que faire cependant d'un jeune fanatique, uniquement occupé à propager chez nous la Kévolution?
« De jour en jour, la nécessité de nous séparer de lui apparaissait plus impérieuse; et pourtant nous hésitions encore, nous voulions croire qu'il retrouverait de luimême le droit chemin, quand sont survenues ces crises de larmes, ces pertes de sommeil et d'appétit, dont j'ai déjà dû vous rendre compte sur l'avis pressant du docteur,. Cet état qui se prolonge, l'intérêt d'une santé décidément troublée nous forcent aujourd'hui de renvoyer M. Pierre à Persanges, pour un laps de temps indéterminé... »
— Les Pères l'étouffaient, voilà la vérité, dit-elle en froissant nerveusement cette lettre.
Elle prit son tricot, et, tandis que le brin de laine filait dans ses doigts, se remit à craindre et à songer. Pierre, malade, aigri, sorti du collège pour toujours, sans doute? Seul à Persanges, presque seul Devant lui, deui femmes ignorantes, sa mère et sa sœur... Que pourraient-elles lui dire, qui satisfît son goût de philosophie? Allaient-elles le laisser « échapper », elles aussi?
Au dehors la trompe d'un berger répétait sa note mono«
tone ; on troupeau mugissait en passant le long du parc. La doche du dîner sonna sous le campanile. Sa volée sonore emplit la maison d'une rumeur d'alarme et scanda aux oreilles dé la mère le vague danger domestique dont elle se sentait menacée.
« Comme Fernande s'attarde! » soi^ea-t-dle.
Ses doigts venaient de manquer la maille ; elle la défit, puis, en sursautant davantage, la manqua de nouveau.
Cette fois, plus de doute : au dernier tintement de la doche, le roulement du phaéton succédait. Elle entendit grandir le trot rythmé des chevaux ; puis ils tournèrent à droite, le bruit de leurs battues décrut et s'arrêta : ils avaient gagné la cour intérieure.
Elle ferma si brusquement sa table à ouvrage que les cordes s'émurent dans la caisse du piano à queue; une rose fanée, s'effeuillant au bord d'une potiche, répandit ses pétales sur le guéridon empire. Quelqu'un parlait au rez-de-chaussée, un pas rapide approchait. C'était Fernande, essoufflée d'avoir devancé Pierre, impatiente de parler de lui
— Muet comme la tombe, maman 1 dit-elle d'un air soudeux en entrant II a un secret, c'est sûr...
Pierre approchant à son tour, elle changea de ton :
— Allons, malade imaginaire, entrez, qu'on vous examine.
EUe poussa les volets pour faire la pleine lumière et sourit de la grâce avec laquelle il s'avançait, saluait, baisait la main. Mais déjà leur mère l'avait saisi et, d'un mouve» ment passionné, l'entraînait vers la fenêtre, le contemplait avidement.
— Que disent-ils donc? Que tu pleures comme une femme? Que tu n'es plus un homme, un soldat?
La vue seule de Pierre la rassurait : un peu pâli, peut-être ; son visage n'était pas altéré ; ou, si ses yeux s'enfonçaient davantage dans l'orbite, cette profondeur plus grande bis-
trait ses paupières, ombrageait ses dis, aiguisait ses prunelles, avivait d'un éclat plus mâle son regard bleu. Le nez droit, la peau délicate, la lèvre courte et qui découvrait les dents, le menton, qu'un port volontaire de la tête dégageait des pointes du col, tout en lui respirait la race, la jeunesse et la santé.
— Tu as grandi, voUà ce qu'ils auraient dû me dire, reprit-elle calmée.
Et elle sourit à l'idée que cette mystérieuse crise morale pourrait n'être qu'une crise de croissance.
— Ne le lui dites pas, maman, reprit Fernande qui défaisait sa voilette devant la glace. H veut avoir toute sa taille.
Pierre se retourna vers elle comme s'il préférait au regard pénétrant de sa mère la manière enjouée de sa sœur. Il se plaignit des histoires et des manigances du Père Préfet. Malade imaginaire? Oui ; justement : et l'imagination de cette maladie appartenait au Préfet. Car de quoi s'agissait-il? De quelques insomnies, rien de plus, causéea par des lectures préoiccupantes. Il avait continué à lire, il 7 avait employé ses nuits mêmes, pensant qu'à la fin la fatigue ramènerait le sommeil ; mais, au contraire, les nerfs avaient pris le dessus. De là un peu d'atonie, d'anémie, et d'autres choses en te...
n riait, en se balançant sur une jambe et jouant avec ses gants de fiL Mais sa voix baissa tout à coup. Fernande venait de sortir. H regarda la porte qui se refermait sur elle ; le bouton de la serrure, fatigué, hésitait à retomber dans le pêne ; à la fin, il tourna sur lui-même. Pierre et sa mère étaient bien seuls.
— Maintenant, dit gravement Mme de Persanges, dismoi la vérité.
— La vérité? répéta-t-il, troublé, surpris par ce mot qui le frappait en plein cœur.
— Oui, la vérité ! dit-elle encore.
PIERRE A PERSANGE8 6
E1^ comme il se taisait toujours, elle l'attira plus près d'elle, lui redressa la têt& à deux mains et Timposa au front d'un impérieux baiser.
L'effet de ee baiser fut extraordinaire. Les lèvres de Pierre blêmirent, se serrèrent ; il trembla de tout le corps ; un rictus douloureux décomposa ses traits; ses yeux hagards cherchèrent une issue, roulèrent autour de lui, chavirèrent sous ses paupières d'où jaillissaient des larmes ; et vaincu tout à fait, succombant sous la caresse accablante, il la rendit à sa mère, jeta les bras autour d'elle et i'étreignit éperdument.
— Maman 1 maman! s'écriart-il, j'ai du chagrin.
— Quoi? Quel chagrin? demanda-t-elle vaguement, mais s^ms désirer savoir, en craignant d'apprendre, au contraire.
n lui suffisait de bercer sur ses genoux, de presser sur son cœur l'enfant que les sanglots étouffaient.
— Un chagrin d'amour! murmuraM;-il avec un gémissement confus, presque un vagissement.
Mais, brusquement, il se raidit et, cessant sa lamentation puérile, cria l'aveu à pleine bouche :
— Jeanne s'est mariée ! Elle m'a menti, elle m'a trahi. Je meurs de son mensonge, j'en meurs I
— Jeanne? répéta-t-elle surprise, Jeanne Guyennot? Ce que ce nom évoquait en elle n'avait rien de commun
avec le désespoir de Pierre. C'était au fond de la perspective du passé, sur une pelouse, au soleil, deux enfants si pareils d'âge et de taille qu'on les eût dits jumeaux. Pierre et Jeanne... Leurs mères les admiraient, leurs nourrices les aidaient à marcher ; ils s'avançaient en tendant l'un vers Vautre leurs petits bras. Comment, de leur grâce innocente, cette douleur aiguë avait-elle pu sortir?
— Je l'aimais... Je la voulais... Elle le savait.
— Oui, tu l'aimais, tu la voulais, dit Mme de Persanges à l'unisson.
Et, se souvenant tout à coup des poèmes à l'adresse
de Jeanne qu'on avait trouvés dans le pupitre de Pierre et que le Père Préfet avait envoyés à Persanges :
— Ton rêve de collégien était de l'avoir pour fémme^
— Ma volonté d'homme ! reprit-il avec un sursaut qui rompit leur étreinte.
Us restèrent en face l'un de l'autre, les mains dans les mains.
— C'est vrai I Tu es un homme à présent ! dit-elle avec tristesse. Tu l'es devenu par la douleur et non par l'amour. La douleur nous attend à nos premiers pas dans la vie. Elle W là pour faire aimer Celui dont l'amour ne meurt pas.
— Oui, je sais, interrompit-il, les consolations chrétiennes...
D'un pas en arrière, il vint s'adosser au piano, dans une attitude réservée et presque hostile. Le cœur de îa mère se serra. Il lui semblait que Pierre venait de s'éloigner à des milliers de lieues et que cette distance infinie, jamais il ne la franchirait plus. ;
La cloche du dîner sonna de nouveau dans ce silence que ni M ni elle ne pouvaient plus rompre et qui s'aggravait davantage entre eux d'instant en instant.
Fernande, qui rentrait à ce moment, ayant achevé sa toilette du soir, rompit leur tête-à-tête. Mme de Persanges se redressa dans sa haute taille, et, d'un ton qui faisait cette fois sentir, non plus sa tendresse, mais son autorité :
— Va t'habiller, dit-elle à Pierre. Tu sais la règle de la maisoiL
— Venez voir votre chambre, ajouta Fernande en montant l'escalier avec lui. Vous (firez si on l'a bien arrangée. On vous a mis des sonnettes, vous voyez? Ici, vous sonnez à l'office, et là chez les domestiques. Ici, on vous mettra un tableau noir pour vos chiffres... Voici le bureau de papa, les médaillons des grands-pères... Et voici une eau-forte dont je vous fais cadeau. Elle représente
PIËRRË^À PBRSANGES 7
M. de Lariboisière, un grand ami de Fonde André.
Pierre n'avait que faire d'une gravure en ce moment, mais l'ignorance même de sa sœur lui rendait plus cher le -secret qu'il voulait garder. H se pencha vers le cadre comme s^îl admirait En regardant de biais, pour éviter le miroitement du verre, il vit un général, à cheveux blancs, assis sur un canon, parmi des attributs d'artillerie, qui pressait à deux mains la main d'un tout jeune officier^ Au fond du tableau,. un trompette sonnait; on lisait dans la marge : « Le comte de Lariboisière se sépare de son fils Ferdinand, tué une heure après dans une charge de cuirassiers, à la bataille de la Moskowa. »
— Très touchant, très touchant, dit-U avec indifférence.
Et comme, enfin, elle le laissait libre de s'habiller, il ôta son col qu'il jeta sur le lit, et, d'un seul mouvement brusque, arracha hors des boutoimières tous les boutons de son gUet.
a Elle ne désire rien tant que de me voir tué dans une charge de cavalerie, » songeait-il en chaussant ses escarpms.
Elle l'agaçait depuis longtemps avec sa manie de l'influença*, de le moraliser ; avec squ petit décolleté pudique et la broche ancienne qui fermait son corsage.
Et le lustre du salon allumé et la fleur de géranium que Mme de Persanges venait d'ajouter à sa ceinture, sa coiffure qu'elle avait refaite, tandis que lui-même s'habillait, ces conventions, ces airs de ne pas savoir sa peine cuisante, tous ces mensonges mondains, à quoi bon? Et, dans la salle à manger, l'immuabilité, l'impassibilité d'Alcide, son frac, ses gants blancs, ses cheveux pommadés... Toujours le même, depuis quinze ans qu'il servait à table, toujours sans âge, avec son visage rustique et maigre que la chère du jehâteau n'avait pas engraissé. D'un geste lent, il recouvrait la soupière d'argent. Il apportait le chauffe-plats, il débouchait les carafes, il remplissait les verres de cristal taillé. Tous ces objets déplaisaient à Pierre comme trop
familiers, comme touchant de trop près son cœur endolori, n détourna la tête : les meubles étaient, à leurs places dans les panneaux des murs, les toiles anciennes peintes de scènes de bataille chatoyaient sombrement ^am les trumeaux ; une grande courbe de lumière traçait d'une porte à l'autre la limite de l'ombre portée par l'abat-jour.
« Hyperbole ou parabole? » songea-t-iL
Et il réfléchit aussitôt que la section conique étant faite ici parallèlement à l'axe du cône, la courbe ne pouvait être qu'une hyperbole.
— Vous ne mangez pas, dit Fernande d'un ton de reproche, en le voyant écarter du geste le plat d'argent plein de gâteaux.
Mme de Persanges, sans insister, posa sa serviette sur la table.
Alcide — c'était fatal — alla ouvrir les deux battants de la porte, puis revint derrière elle, et comme elle se levait, tira la chaise jusqu'au mur.
Les lampes attendaient à leurs places connues, dans le salon empire. Une sur la table ronde, une autre sur la console, la troisième sur la queue du piano, et Fernande continuait à parler du curé dont les yeux se brouillaient, dont les facultés baissaient. Les rats allaient faire leurs petits dans le tiroir de ses chasubles, et lui, disait qu'il ne fallait pas les déranger, que c'étaient de» pauvres bêtes du bon Dieu. Une mésange avait son nid dans la boîte aux lettres, à la porte de l'église ; il croyait que cette mésange lui était envoyée par la Sainte Vierge ; il avait mis un double fond à la boîte, pour empêcher les lettres de tomber sur les œufs...
Elle l'agaçait avec ses histoires.
— Un nouveau saint François d'Assise, alors I dit Pierre, de cette voix moqueuse et libertine qu'elles n'aimaient pas.
Il prit sa lampe et passa dans la bibliothèque. Elles l'entendirent qui ouvrait une vitrine, la refermait, remuait des volumes, lés replaçait. H ne lisait pas, cependant. Son
cœnr las, en cette fin de jour, ne se satisfaisait d'aucune lecture. Il tourna le dos du fauteuil à la lumière, et, s'asseyant là les yeux fermés, écouta le vent mugir dans les arbres du parterre. Sur le fond de cette lumière nocturne, les bruits du château se desanaient un à un : le grincement d'une girouette, au grenier, le craquement d'un pressoir, à la cuverie, les verrous poussés, au rez-de-chaussée, quelqu'un qui revenait de la porte d'entrée vers la cuisine ; et non pas une personne quelconque, mais sûrement la femme de charge, Mélanie Virot. Et peu à peu, le silence s'établissait, fatal, prévu comme les bruits, ce silence' de Persanges auquel aucun autre silence n'était pareil Pierre écoutait cette paix, il respirait cette quiétude. Perdu dans des impressions si vagues qu'elles n'avaient ' plus de forme et plus de nom, qu'elles n'étaient qu'insouciance et qu'accoutumance, il s'abandonnait à la persuasion de vivre, partout éparse dans la vieille maison.
a Dort-il? » se demandèrent-elles à voix basse.
n sortit à ce moment. L'oreille aux aguets, elles rapprochèrent leurs chaises, et, quand il fut rentré dans sa chambre, commencèrent & parler de lui Chacune avait son système et son opinion. Selon Fernande, l'amourette pour Jeanne n'aurait pas de suites et s'effacerait bientôt; la tause du mal de Pierre n'était pas là, mais bien dans ses idées libertines, sa passion de mathématiques et son engouement de philosophie. Déjà autrefois, vers sa douzième année, il avait traversé une crise pareille. Il lisait en cachette des livres d'anatomie et, la nuit, voyait danser dans sa chambre des squelettes et des écorchés. On avait mis les livres sous clef et le sommeil lui était revenu. De même maintenant, il fallait le délivrer du songe creux des livres, l'obliger au mouvement, à l'effort, lui faire honte de son peu de earactère et de ses défaillances de volonté.
— Non, laisse-le, disait Mme de Persanges. Ne joue plus à la sœur aînée.
Fernande en était restée au temps où elle lui montrait à tenir sa fourchette, à déployer sa serviette sur ses genoux ; et la preuve, c'est qu'elle avait gardé Thabitude de lui dire : wuSy comme elle faisait alors pour lui apprendre à ne paa tutoyer les gens. Pierre souffrait maintenant et par une autre femme : l'affection fraternelle devait se faire discrète, silencieuse, insensible presque à ce cœur ombrageux.
Elles raisonnèrent longuement sur le cas de Pierre ; plus elles argumentaient) plus elles avaient de peine à se mettre d'accord. Fernande se déclarait blessée dans son amourspropre par l'initiative que les Pères avaient prise de le renvoyer à la maison.
— Disons le mot, insista-t-elle. Pierre est chassé du collège.
Mme de Persanges opinait que tout chagrin doit être plaint et toute douleur consolée. Sans donc s'arrêter à ce qu'il y avait de puéril dans les larmes de Pierre, elle s'applaudissait de l'ardeur intellectuelle dont il faisait preuve et qui pouvait être pour lui un réconfort. Il était intelligent et probe, et puisqu'il cherchait la vérité, elles devaient croire qu'il la trouverait. Ainsi, ce n'était pas le jugement des Pères qu'elles prendraient en considération, mais seulement l'avis des médecins.
Lafises de disputer entre elles, elles passèrent aux moyens de consoler Pierre et de le divertir. Fernande proposa d'exploiter contre lui la campagne, grâce à l'aptitude qu'il avait de s'éprendre et de s'attacher. Il était toqué de mathématiques; mais, demain, il pouvait changer de manie, s'adonner à quelque travail des mains, à quelque exercice du corps, comme il l'avait fait l'hiver dernier pour le patinage.
— C'est qu'il patinait avec Jeanne, interrompit Mme de Persanges.
Elle n'espérait pas que Pierre pût de sitôt reprendre goût à la vie, à l'effort matériel. Il fallait le laisser quelque
PIERRE A PERSANGES il
temps dans son rêve de science, affecter de s^y complaire avec lui ; ou plutôt, comme elle» étaient toutes deux incapables de le suivre, elles devaient attirer à Persanges les lionmies du voisinage qui avaient de la culture et avec qui Pierre pouvait être en communion d'idées; mais aucun de ceux qu'elle nomma ne plaisait à Fernande. Le juriscon^ suite? n était pédant, ridicule, ennuyeux. Le professeur Joubin? Un athée, un sans-culotte. L'abbé Thomen? Un fantaisiste, un exalté, tout prêt d'être interdit par l'évêque, et si peu sûr qu'aucune fenmie ne voulait plus se confesser à lui Mais pourquoi ne pas faire voyager Pierre, l'envoyer hmt jours chez un cousin, huit jours chez une tante, à Frangy, par exemple, à Sermu?...
— Et pourquoi pas chez l'oncle André? ajouta-t-elle.
Cette fois, Mme de Persanges ne répondît pas. Fernande avait prévu ce silence, qui mettait fin à la conversation. D fallait toute l'affection qu'elle portait & Pierre et l'espèee de droit d'aînesse qu'elle s'arrogeait dans la maison pour qu'elle eût osé prononcer à Persanges le nom de ronde André.
Depuis trente ans il avait quitté le pays; il évitait d'y rentrer. Son éloignement datait du rapprochement survenu entre les Persanges et les Brunot et il avait pour cause le mariage même dont Pierre et Fernande étaient issus.
Pierre, quand il raisonnait sm: cette alliance, affectait de n'y voir qu'un échange et qu'un troc : les Brunot apportant leur fortune, les Persanges avaient apporté leurs relations de mondé et de parenté ; il s'agissait pour eux de recouvrer la terre de leur nom, vendue sous la Révolution eomme bien national, passée à la fin dans les mains des Brunot ; et leur calcid était si positif, leur contrat était m marchand qu'il ne pouvait se conclure qu'au mépris des sentiments éprouvés par leur mère à l'égard d'André Bmnot.
Jiisque-là, la version de Pierre était exacte. L'onde André était celui des trois Brunot que Gîlberte de Persanges aurait préféré ; mais, issu d'un^premier lit, il n'avait aucun droit sur Persanges, ei^tré dans sa famille par un second mariage et destiné à l'un de ses cMets : ce que Pierre omettait de dire, ce dont il ne paraissait pas se rendre compte, dans son outrance doctrinaire et son scepticisme affecté, c'était l'esprit de dévouement dont leur mère avait fait preuve alors et la beauté du sacrifice qu'elle avait consenti aux désirs passionnés de sa famille à l'égard de la terre tant aimée.
Fernande, au contraire, avait de bonne heure admiré cela. Toute petite, elle s'efforçait de comprendre pourquoi Persanges n'était pas pour sa mère le même lieu de délices que pour elle ; et son père était mort et elle avait compris. L'oncle André avait paru ce jour-là, dans sa tenue de cuirassier ; elle se souvenait qu'il l'avait prise sur ses genoux, qu'elle l'avait remercié pour les belles poupées, cadeaux de lui à chaque nouvel an ; puis, elle s'était enhardie à lui demander ce qui manquait à Persanges et pourquoi maman ne souriait jamais? L'oncle n'avait fait d'autre réponse que de Beixer Fernande sur son cœur, et, avec J grandes moustaches douces, il l'avait embrassée longtemps, longtemps, en pleurant : ces larmes avaient suffi pour expUquer l'autre chagrin ; et ce qui manquait à Persanges, décidément, c'était l'oncle André.
Depuis, la tristesse maternelle n'avait fait que croître. Prise par l'asthme, condamnée à une vie sédentaire, absorbée de plus en plus par une piété ardente et mystique, Mme de Persanges s'était détachée chaque jour davantage d'une maison qu'elle n'avait jamais pu aimer. Fernande réglait les affaires domestiques, dressait les comptes, recevait l'argent des fermages, distribuait mensuellement à l'oncle Aldonce la somme qui représentait la part proportionnelle de ses droits sur la propriété. L'exercice de
ses pleins pouvoirs lui avait donné de bonne heure une assurance altière; son autorité sans conteste ne s'inclinait devant personne, sauf que, dans les circonstances graves, elle écrivait à l'oncle André.
Elle l'avait consulté, lorsque, à seize ans, Pierre hésitait sur la voie à suivre, s'ignorait lui-même, changeait d'avis du matin au soir et se sentait tenté à la fois par toutes les carrières, la prêtrise et la vie militaire exceptées. L'oncle avait indiqué alors l'École polytechnique, comme le chemin détourné par où Pierre viendrait à l'armée tout doucement, sans y songer. « Les officiers des armes spéciales, écrivait-il, se recrutent ainsi : ils n'ont pas de vocation précise au début ; mais, peu à peu, s'attachent au métier et servent à la fin avec distinction. »
Depuis que son conseil avait été suivi, que Pierre travaillait en vue des examens pour l'École polytechnique, l'oncle paraissait s'intéresser davantage à ses études. Il l'appelait dans ses lettres « votre mathématicien », votre « Kc de La Mirandole ». Fernande lui répondait avec détail ; elle escomptait en lui la considération dont il jouissait dans l'armée, la protection des généraux dont il avait été l'officier d'ordonnance ; et, quand même ses relations n'auraient pas été très utiles, Pierre, après tout, était son unique héritier.
Pour toutes ces raisons, le retour de Pierre à Persanges ne devait pas être ignoré de l'oncle ; mais l'aveu de ce retour humiliait Fernande. Plutôt que de le faire, elle écrivit au docteur de la famille, en lui représentant les raisons qu'elle avait de ne pas prendre au sérieux l'indisposition de Pierre et de le voir retourner au collée dans le plus bref délai
n était neuf heures du matin. Alcide venait de l'avertir que le docteur attendait Monsieur dans le salon bleu. Pierre, d'un pas maussade, descendait Tescalier.
(( Je vais être assassiné de soins, » songeait-il. En effet, entre sa mère accoudée et le docteur attentif assis devant die sur une chaise basse, une conversation confidentielle s'était nouée, un complot de sympathie se tramait,
— Voilà donc ce personnage, dit le médecin.
Et, sans se lever, familièrement, il étendit le bras pour saisir Pierre au passage et pour l'attirer vers luL
Petit, maigre, le visage rose, ses cheveux blonds bouclant jusque sur ses favoris rares, il auscultait, palpait, et, par politesse, entrecoupait son silence de petits mots rassurants :
— Eien, rien... Je ne trouve rien... Le cœur agité... il fallait s'y attendre... La langue est bonne... Les dents sont saines.
Il se renversa dans sa chaise et, pour mieux voir le visage de Pierre, le prit à deux mams et le plaça en plein jour. Deux reflets pareils, sur les verres de son lorgnon, changèrent ses orbites en deux trous de lumière; Pierre, se sentant observé, supporta ce miroitement sans un clignement d'yeux. Le docteur détourna la tête, sachant maintenant ce qu'il désirait savoir : l'enfant était chaste, évidemment.
— Si je suis d'avis d'interromj^re la préparation à l'École polytechnique? reprit-iL
Et il ajouta aussitôt :
-— A-t-il des facilités pour les sciences?
PIERRE A PERSANGES 15
— Oui, docteur, répondit Mme de Persanges ; on peut dire qu'il réussit dans toutes les études.
— Ce sont de ces natures particulières, poursuivit le docteur, de cette voix qui rêvait toujours.
Et ses deux mains, d'un geste symétrique, se mirent à remonter vers les tempes de Pierre et à palper le modelé du front.
— tFaurais voulu le voir entrer dans l'artillerie, dit Mme de Persanges. C'est l'arme où tous les hommes de ma famille ont servi.
— Je sais, je sais, dit le docteur, se souvenant de la lettre de Fernande.
Leurs raisons de femmes le décidaient; mais dans un autre sens que celui qu'elles auraient désiré.
Oui, positivement, il conseillait d'interrompre cette préparation. Une détente était nécessaire ; on l'obtiendrait en exerçant l'organisme par des marches au grand air, en le soutenant par une. nourriture substantielle, en le fatiguant par des bains prolongés. D'ailleurs, Pierre pourrait s*occuper de mathématiques, à ses heures, selon ses goûts.
— Â moins que je ne m'en aille à Paris comme étudiant libre, opposa-t-il.
— Oui, mon ami, à moins que vous n'y alliez.
D'un regard adressé à Mme de Persanges, le docteur recommandait : « Surtout, ne le contrariez pas ! » H reprit son chapeau sur la table, puis, comme s'il hésitait à partir, le posa sur ses genoux, saisit encore une fois la main de Pierre, la caressa dans ses mains et la laissa retomber.
Cet adieu était si discret qu'en sortant Pierre crut qu'il se retirait de son plein gré. Il traversa le château sans daigner rien voir des détails de la vie domestique, et, par les cours intérieures, s'éloigna vers la campagne et vers la liberté. Il avait longé la cuverie, le chenil, la glacière ; il allait dépasser de même une construction circulaire, autrefois man%e, aujourd'hui remise ou grenier ; mais il s'étonna
de voir Fœil-de-bœuf ouvert et d'entendre au dedans comme le bruit d'un rabot. Il poussa la porte. Un grand corps penché se dressa derrière un établi, une voix caverneuse s'éleva :
— Bien honoré de voir monsieur Pierre dans mon atelier. Justement, je travaille pour monsieur Pierre. L'ouvrage avance, monsieur Pierre. Je m'y sus mis i cinq heures du matin.
D'un large geste, l'ouvrier montra la planche serrée par les mâchoires de Tétau, et le tas de <)opeaux dans lequel il enfonçait jusqu'au genou. Un nez énorme et rouge, bourgeonnant entre des joues creuses, dominait sa figure ; des salissures de tabac traînaient sur sa barbe mal faite, tandis que de grosses lunettes, encerclant ses yeux pleurards, ajoutaient à sa physionomie quelque chose de rogue et de prétentieux.
— Vous habitez donc Persanges, Brocard?
— Cîomme monsieur Pierre le voit... Quand Mme de Persanges a su que mon gendre me refusait la nourriture et la boisson, elle m'a demandé si j'étais consentant de venir au château. Les désirs de Mme de Persanges sont des ordres pour moL J'aime la £a,inille, j'aime la maison. Soit dans la menuiserie, soit dans la charpente, c'est moi qui fais tout l'ouvrage de Persanges. Monsieur Pierre pourra voir la vis que j'ai remise au grand pressoir ; et hier, quand Mlle Fernande m'a commandé de fairç ce tableau, j'ai dit : « N'ayez crainte, mademoiselle. J'assemblerai les planches h queue d'aronde. Les joints ne se verront pas. »
Brocard s'interrompit, attendant un encouragement qui ne vint pas ; puis il reprit :
— Soyons justes, monsieur Pierre : le repos après le» peines. Le bon Dieu n'a-t-il pas commandé de se reposer le septième jour? *
Son ton faux, son regard, devenu tout à coup plus louche, rien de cette hypocrisie religieuse n'échappait & Pierre;
PIERRE A PERSAI^GES 17
mais il n'en rendait pas responsable Brocard lui-même ; il la reprochait à sa mère et à sa sœur. « Toujours leur pro* silytisme, leur moralisation..., » songeart-iL Brocard n'était pas le seul : le dimanche, la table de la cuisine s'encombrait de ces vieux mendiants que Fernande invitait après la messe, et qui, pour se faire bien venir d'elle, simulaient des sentiments pieux. Us lui extorquaient des friandises, de l'aident. « Absolument comme chez les Jésuites, songea-t-il encore. Ceux qui voulaient sortir le dimanche communiaient le jeudi, »
Brocard poursuivait : « Lui, quand il était fatigué, rien ne le reposait comme de boire un bon coup. Ah ! ce n'était pas d'hier qu'il travaillait pour monsieur Kerre : voilà quinze ans passés, — mais il s'en souvenait comme d'hier. » M. Pierre était venu lui dire : « Brocard, fais-moi une voiture pour atteler mon mouton. » Et M. Brunot le père, qui était si bon, qui avait toujours la clef de la cave dans sa poche, avait dit : « Fais-lui sa voiture. Brocard, et je te donnerai du vin de la Vigne Blanche. »
— On vous en donnera encore, quand mon tableau sera terminé, dit Pierre.
n regagna l'allée montante, à travers les sapins ; et, plus loin des honmies, l'air pur, saturé de résine lui parut meilleur; plus radieux le soleil sous les branches; plus molle et plus veloutée l'herbe rase de la clairière, au sommet du bois. Là c'était la brise montagnarde, l'haleine inquiète soufiSée de cime en cime; sa caresse fraîche mêlait aux senteurs proches de la menthe le parfum lointain des haies en fleurs. Pierre voyait à ses pieds la ceinture des vallons et des bois avoisinant Persanges ; une blancheur dans les arbres, — la maison du jurisconsulte Bouvigner, un voisin tout proche, puis, au delà de ces lieux fandliers, un paysage vaste, que son œil parcourait au hasard, sur lequel il ne se fixait pas ; grandes vallées paresseuses, sans direction, sans profondeur, grandes croupes inégales, les unes effi-
lées, tranchantes, les autres tubulaires, arrondies. Au pied du Montciel, trapu comme un billot, Lons -le -Saunier s'éparpillait, haché menu. Le Montarbey, le Pymont.: noms de lieux et nom de famille, Tun, en dos de poisson, émergeait des prairies comme d'une mer de limon ; l'autre, tronconique, aux sentiers parallèles brodés d'ajoncs, semblait une robe raidie par la crinoline et gonflée par les volants. Puis d'autres encore, aux formes bizarres, aiœ noms inconnus, prolongeaient jusqu'à l'horizon ce chaos balourd, s'enchaînaient etr se recouvraient davantage à mesure qu'ils s'éloignaient vers le fond du tableau. Fondus au loin dans la même teinte neutre, devenus des vagues dentelées et pareilles, ils versaient le Jura dans la plaine et le noyaient dans le brouillard.
« Jeanne..., » songeait Pierre.
n n'avait pu demeurer un instant en face de lui-même, sans voir se dresser cette image devant lui Elle reparaissait, jeune fille, telle qu'elle était l'autre automne, à la fête donnée pour ses dix-huit ans, si captivante alors, dans sa toilette rose, si décevante aussi, si sûre de son pouvoir de plaire, qui n'était qu'un pouvoir de torturer. On se pressait autour de sa chaise ; on s'inscrivait à l'envi Isur son carnet de bal ; tous rivaux, tous ennemis, mais, dans ce nombre, une seule figure vraiment dangereuse pour Pierre, ce Jessen inconnu venu de Fribourg tout exprès pour enlever Jeanne. Rien encore, si ce n'est ses manières compassées et l'air assuré que lui donnait sa fortune, ne le distinguait dans la foule des invités; et c'était lui, Pierre, non pas Jessen, que Jeanne regardait par intervalles ; en dansant, c'était à lai qu'elle souriait, par-dessus les épaulettes d'un souslieutenant; et ce qui entrait dans l'âme avec ce sourire, ce qui passait au vent de cette jupe rose, c'était toute la vie, toute la joie, tout le désir, tout le plaisir. Oui, tout elle-même : la Jeanne d'autrefois, la Jeanne enfant... Son rire éclatant, sa voix hardie et garçonnière, son caprice.
PIERRE A PERSÀNGES 49
sa liberté... Ici même, sur cette pente, dans leurs libres jeux, elle avait couru, son chapeau perdu, ses cheveux au vent, sa robe envolée laissant voir au genou le feston blanc du pantalon. Quelle force en elle, que la grâ43e seule contenait I Quelle intelligence aussi pour deviner Pierre sur un geste, sur un regard, et pour le rejoindre dans leurs cachettes, sans que personne eût pu les voir I « Pierre I appelait-elle en tâtonnant, es-tu là? » — « Oui 1 oui ! Viens I Je t'attends I » n baisait ce front h&lé, ces joues fatiguées par les branches ; blottie à côté de lui, elle reprenait peu à peu son souffle et commençait à rêver tout haut : « Persanges sera à moi seule... Fernande se fera nonne... J'aurai des chevaux, des dentelles, des bijoux I »
« Sans doute c'était absurde I » interrompit-iL Et, d'un geste de tête révolté, rejetant ces souvenirs puérils, il se remit en marche à grands pas et redescendit l'autre pente de la montagne à travers les ronces et les genévriers.
Toute la plaine de Bresse s'ouvrait devant lui Elle s'en alMt au loin confiner avec le ciel et se perdre dans la brume du matin. Çà et là, à des distances inconnues, des bois oblongs, peints de couleurs violettes, des prés inondés, qui miroitaient au soleil, des clochers à peine distincts de villages à toits de chaume, ajoutaient les uns au-dessus des autres leurs taches horizontales ; et, plus près, des contours précis — une ferme debout sur un tertre, des vignes découpées au milieu des prés, une ligne de saules, le long d'un ruisseau — traçaient nettement le paysage, le conduisaient jusqu'au pied de Persanges et l'étalaient là pour le plaisir des yeux. Mais déjà les arbres du parc dérobaient ce tableau aux regards de Pierre. Quelques pas encore le long de la pente, et tout disparut derrière leur écran ; c'étaient de nouveau autour de Pierre les murs du parterre, les issues fermées par des grilles, le cercle étroit de la vie quotidienne, des contraintes sans raison, des contacts obligés, des affections obsédantes qui nous rendent les êtres
d'autant plus odieux, bien souvent, qu'ils nous sont plus chers.
Justement Fernande, dans la cour du f enil, comptait des bottes de paille qu'un paysan rangeait devant elle; un enfant, debout sur un chariot, maniait une fourche trop grande pour sa taille et jetait ces bottes à terre avec effort. Le chariot était crotté jusqu'aux essieux ; les bœufs, fatigués, ruminaient arc-boutés sur le joug. L'homme se découvrit devant Pierre et se mit à vanter la qualité de sa paille. Sans le malheur de la gelée, jamais il ne se serait défait d'une aussi bonne denrée ; il Savait coupée par un beau soleil, bien soigneusement, à la faucille, et non pas, *comme font d'autres, à la faux.
— N'est-ce pas, Pierre? interrompit Fernande, quarante bottes de vingt-cinq livres font bien un demi-mille?
Elle paya, sur l'assurance donnée par Pierre, et redescendit avec lui. En tirant les cordons de sa bourse de cuir^ en les nouant, en les serrant l'un sur l'autre, elle parla de tout l'argent qu'il fallait à Persanges, des douze personnes qui mangeaient chaque soir à la cuisine, de la gêne qu'elle éprouvait à payer aujourd'hui même, premier jeudi du mois, l'arrérage de mille francs dû à l'oncle Aldonce Brunot. Cette somme était hors de proportion avec les droits de l'oncle, avec la dernière récolte...
Mais Pierre l'interrompit :
— Les droits de l'oncle Aldonce sont égaux aux nôtres» D'ailleurs, tu sais mon opinion : la propriété c'est le voL
» — Le vol ! protesta-t-elle.
Mais elle s'arrêta court dans ce qu'elle s'apprêtait à dire. Elle voulait lui demander de porter lui-même les mille francs du mois chez l'oncle Brunot. Crête conmie il l'était, il ne s'y déciderait pas maintenant, si ce n'est par indépendance d'humeur ou par esprit de contradiction. C'est pourquoi, vers la fin du déjeuner, elle lança à son adresse une phrase sur l'avarice de l'oncle, ses manières communes, son
PIERRE A PERSANGES 21
caractère jaloux et défiant. Pierre déclara aussitôt que Tonde était un homme de sens, un sage antique, un stoïcien.
— Allez lui porter son argent, si vous l'aimez tant, répliqua-t-elle.
— Oui, je l'aime, oui, j'irai, mademoiselle Brunot.
Son ton âpre et son regard colère le montraient prêt à recommencer cette vieille dispute au sujet de leurs droits au nom de « Persanges ». Mais Fernande lui sourit d'un fiouiire vague, impersonnel, mondain ; elle lui apporta la bourse de cuir, et, quand la voiture fut avancée, le reconduisit amicalement jusqu'au perron :
— L'oncle s'intéresse à vous. Parlez-lui de votre avenir, <lisait-elle.
Peut-être ces mille francs que Pierre emportait lui reviendraient-ils un jour? H était Tunique héritier de l'onde Aldonce, en somme, ainsi que de l'oncle André.
Elle le suivait des yeux, elle l'écoutait encore, longtempsaprès qu'il avait disparu. Puis elle rentra dans la bibliothèque pour reprendre le travail dont elle s'occupait depuis quelques jours : le classement des manuscrits laissés par les ■ grands-pères, de leurs lettres de service et de leurs brevets.
Cependant, au trot des chevaux de la Victoria, le clocher de Montmorot se levait aux yeux de Pierre. Sur le paysage, les cheminées des Salines grandissaient, dominaient de toute leur hauteur. Pierre découvrait le toit de la maison de l'oncle Aldonce, basse et grise, tout enveloppée dans ses massifs de lilas. L'oncle Aldonce ne pouvait habiter que là, sous les escarbilles, à l'odeur du sel, l'orgueil des Brunot étant d'être les plus vieux sauniers du pays.
n vint lui-même ouvrir sa porte, un sécateur à la main. Une larme coula de son œil droit, s'étala parmi ses rides et s'évapora.
— Comment va la maman? demanda-t-il.
Pierre allait répondre. que sa mère souffrait de l'asthme «t qu'elle passait de mauvaises nuits ; mais l'oncle reprit
sans attendre : « Tant mieux, tant mieux... » et parla de s& toiture à recouvrir, de ses étangs, dont les digues étaient àr refaire, de ses vignes deux fois gelées, gelées d'hiver et gelées de printemps. Bientôt, dans ce pays, on ne récolterait plus de quoi s'abreuver; on* boirait du cidre, on boirait de la bière, on boirait de Feau.
Tout en parlant, machinalement, il avait pris dans l'ar* moire une bouteille poudreuse et deux vieux verres de cristal taillé. Le vin doré qu'il versait dans ces verres^ l'argent que Pierre étalait sur la table, la vue de Pierre luimême, avec sa voix d'homme et ses yeux d'enfant, tout évoquait Persanges dans l'esprit de l'oncle. H se plaignait du tort qui lui avait été fait dans les partages de 1843. Persanges aurait dû lui revenir comme à l'aîné. Mais non^ on le donna à Henri pour qu'il épousât Gilberte de Persanges.
— Mais toi, mon petit, ta sœur aura beau faire, Brunot tu es né, Brunot tu mourras.
— Je le sais, mon oncle, répondit Pierre. Je ne signe jamais que Pierre Brunot.
La même larme que l'oncle avait versée au début de l'entretien reparut dans son œil, coula sur sa joue.
— Sais-tu bien que c'est la question de Persanges qui a tout brouillé? dit-il... Sans la question de Persanges, tu ne serais pas le fils de mon frère Henri, tu serais le fils de mon frère André.
— Du colonel?
L'oncle Aldonce hocha simplement la tête comme s'il ne pouvait en dire davantage. Mais Pierre voulut insister»
— Mon oncle André n'avait aucun droit sur Persanges? demanda-t-iL
— Aucun I n n'était pas du même lit. La torre noua venait de ma mère.
L'oncle hésitait toujours. H vida silencieusement son verre ; puis, comme si la chaleur du vin avait recarû en lui
ses ressentiments, il trouva le courage de parler davantage :
— André portait un bel uniforme, André montait bien à cheval. Veux-tu faire plaisir à ta mère? Engage-toi dans le régiment d'André.
— M'engager? dit Pierre en haussant les épaules. Tramer un sabre?
n s'expliqua : s'il entrait un jour dans l'armée, ce ne serait pas pour la vie militaire elle-même, mais pour les loisirs qu'elle procure ; officier, il s'occuperait de sciences, comme le général Morin, qui a étudié la chute des corps, comme le général Poncelet, qui a écrit sur les propriétés projectives des figures...
— Va plutôt dans les Ponts et Chaussées, dit l'onde, qui n'écoutait pas. C'est bien plus distingué.
Pierre sourit ; construire des ponts en pierre, des chaussées en béton ne lui paraissait intéressant qu'à un seul point de vue : celui de la statique graphique et de la résistance des matériaux. Mais l'accord intellectuel n'existant pas entre l'oncle et lui, mieux valait couper court à l'entretien et prendre coi^é.
— Bonjour à la maman, dit l'oncle.
Avec un geste de main sans grâce, il fit sentir davantage au cœur de Pierre toute la différence du sang paternel au saag maternel
« Si maman aimait l'autre, elle aurait bien pu se révolter, songeait-iL.. Et ni Fernande ni moi n'aurions existé I »
n essaya de sourire à l'idée de son propre néant ; mais, pris malgré lui de vertige, comme au bord d'un gouffre, il revint à l'enjeu de cette obéissance maternelle. Elle avait déterminé sa naissance, elle pesait sur toute sa vie. Oui, le devoir fiUal, le respect du passé, la fidélité à la demeure, la religiosité dans laquelle on l'avait élevé, le nom qu'il portait malgré lui, tout prolongeait et répercutait sur sa propre vie la nécessité morale à laquelle sa mère avait obéi
mI^
(( OÙ est ma liberté, à moi, dans tout cela? » songeait-il, ramené à son grand sujet de querelle avec les Jésuites : le débat sur le libre arbitre.
Les chevaux, de leur allure calme, régulière — traditionnel aussi, le trot des chevaux ! — venaient de l'arrêter au perron de Persanges. H sentit qu'il détestait plus que jamais les castes, les hiérarchies, les vertus, les l^endes, tout ce qu'on respectait dans cette maison. Mais, pour cette fois, l'ordre y était troublé. Deux voix montées disputaient entre elles dans la cuisine, s'interrompaient, se recouvraient, l'une, rapide, insistante, nasillarde, celle de Mélanie Virot ; l'autre, pleine, éclatante, cuivrée, celle de Brocard.
— Fi ! Pierre ! Quel scandale vous causez ! dit Fernande, debout sur la porte du salon. Brocard s'est prévalu d'un mot de vous pour se faire donner du vin de la Vigne Blanche...
— Pourquoi pas? dit Pierre, en haussant les épaules. J'en ai bien bu, moi, chez l'oncle Aldonce.
— H est ivre à tomber par terre ! poursuivit Fernande sans entendre. Moi qui travaille depuis deux mois à le guérir de son vice 1 Et vous qui vous amusez h l'y faire retomber !
— J'aime mieux Brocard ivrogne que Brocard hypocrite... D'ailleurs, s'il boit, c'est ta faute : né t'en prends qu'à toL
— Ma faute?
— Oui, tant que tu l'obligeras à se confesser, à pratiquer, tant que tu le traiteras en esclave, en ilote, U ne pourra avoir qu'un idéal : le vin.
— Ahl ahl ah! Cet idéal I... Et vous, parpaillot, en avez-vous un, d'idéal?
— Oui, mademoiselle Brunot, j'en ai un : l'humanité.
— Ah I ah I ah ! Cette découverte I L'humanité I
Elle étouffait de colère; elle était à court de souffle, à bout d'arguments. Pierre reprit froidement :
PIERRE A PERSANGES 25
— Tu aimes les hommes tels qu'ils devraient être et moi je les aime tels qu'ils sont.
— Et la lutte contre l'imperfection originelle, et l'effort vers le progrès, la ci-vi-li-sartion — que faites-vous de tout cela — et...
Elle allait continuer, mais des vociférations nouvelles, le bruit d'un corps à corps dans l'escalier, le claquement furieux de la porte de la 'cuisine les interrompirent. Un pas grandit de marche en marche, hésita sur le palier; une main força le bouton de la serrure. Brocard parut, vermillonné, enluminé, le visage rehaussé de tant de couleurs que Fernande et Pierre partirent ensemble d'un éclat de rire, qui les réconciliait.
— Mademoiselle Fernande et vous, pareillement, monsieur Pierre, commença-t-il avec emphase, vous ignorez le maltraitement que Mme Virot me fait subir...
— Fi 1 Brocard ! interrompit Fernande. Vous devriez demander pardon I
— Je gagne le pain que je mange, répliqua l'ouvrier. Un éclair de colère passa dans ses yeux troubles. H
releva la tête, se raidit tout entier dans une attitude de défi et parut un instant libre, conscient et fort.
-- Maintenant, il est lui-même, dit Pierre satisfait.
Brocard, sans le comprendre au juste, sentit en lui un appuL n ouvrit la bouche pour lui répondre, ne trouva pas de mots, bava sur sa barbe et prit le coin de son tablier pour s'essuyer.
— Je suis calomnié par la médisance, monsieur Pierre, dit-il à la fin.
n fondit en larmes, et, titubant plus fort à mesure qu'il s'attendrissait davantage, gagna la porte avec un gestç de désespoir.
' Pour mettre un peu de mouvement dans Persanges et pour distraire Pierre, elles attirèrent autant que possible leurs amis. Il vint le jurisconsulte Bouvigner, important et solennel comme s'il présidait encore une section du Con-^ seil d'État *; il leur paraissait ennuyeux, à elles, d'autant plus qu'il avait l'indiscrétion de citer sans cesse du latin ; son caniche noir, qui ne le quittait pas, était très mal élevé ; mais, eniBn, pour Pierre, la société de ce vieillard devait être instructive : il s'intéressait .profondément aux études et à l'avenir des jeunes gens et s'employait sans selasser à leur faciliter l'accès aux grandes écoles.
n vint le colonel Durdant, un peu culotte de peau, mais dont elles appréciaient la politesse. Enfin, il arriva le président Guyejmot lui-même, avec sa familiarité de vieil ami, avec son onction judiciaire et sa sérénité d'honmie de^ bien.
— Bonne Gilberte... Ma chère Fernande... Mon ami. Pierre, dit-il en baisant les mains des dames, en les serrant. Permettez-moi de vous faire part de notre joie à. tous. Mon fils Kobert est classé dans l'escadron de Saint- Cyr. C'était son plus vif désir.
On le félicita. Et il fit part aussitôt de son idée, de celle de sa fille Germaine, qui était, pour fêter un peu ces éperons de Robert, d'inviter leurs amis à un pique-nique ; la jour choisi était le lundi de Quasimodo, . et l'endroit les ruines d'Arlay.
— ... A cause de ma belle-mère, ajoutart-il, avec ua port de tête apitoyé. Vous savez conmie elle est impotente,, elle ne peut plus guère quitter sa maison du bourg d'Ârlay. n faudra la transporter aux ruines dans sa chaise à por-
teuTB. Mais elle tient absolument à être de la partie.
Fernande sourit^ songeant au rôle de mentor que Mme de Valempoulières — a bonne-maman », ainsi qu'elle aimait à être nommée — tenait toujours à exercer sur ses petits-enfants Guyennot depuis la mort de leur mère. Le président continuait :
— On descendra ensuite à la maison pour danser ; lé seir, Bobert tirera un feu d'artifice. Tous ses camarades de collège ont accepté Tinvitation. Timothée d'Orcières viendra exprès de Besançon.
L-adhésion des gens dé Persanges à Tidée de cette fête était tellement évidente qu'il n'ajouta plus qu'un mot. pour prévenir qu'il apporterait au pique-nique un pâté de bécasses, et on parla d'autre chose.
Assis dans le fauteuil empire, les jambes croisées, la tête renversée, il jouait avec son parapluie que protégeait un fourreau de cuir. Doué d'une grande fadlité de parole, il s'étendait sur tout sujet ; ne doutant pas qu'on l'écoutât, il développait, dévdoppait : sur la culture intensive, sur les attributions du Conseil général, sur les rapports de l'Église et de l'Ëtat, sur la moraUsation des campagnes et sur les progrès de l'idée d'anarchie.
Mme de Persanges, lasse et pâle de ses mauvaises nuits, sommeillait sur son ouvrage; Fernande avait l'esprit ailleurs; pour Pierre attentif, le président était toujours le pire de Jeanne; les parties de son discours, prises isolément, lui paraissaient intéressantes, mais elles formaient mi tout incolore, insipide, déplaisant.
Ses longs favoris blancs flottaient au gré du vent,' Gâchaient par moment sa cravate, et c'était un autre problème que, depuis dix ans, le nœud de cette cravate fût toujours aussi lâche et qu'il ne se défit jamais.
« Est-il, oui ou non, un homme distingué? » songeait Pierre, tandis que M. Guyennot se levait pour prendre congé.
Pierre se désintéressant de cette affaire, f'emande veilla seule aux préparatifs pour la partie d'Arlay. Elle fit mettre la flèche au phaéton, vérifia la toilette des deux juments et commanda qu'on leur mît les harnais neufs.
— Pourquoi les œillères portent-elles des couronnes? demanda Pierre avant de monter en voiture. Des chiffres étaient bien sufibants...
— Allons, meniez. Ne faites pas le jacobin I répondit-elle. Persanges est baronnie, vous le savez. Votre femme pourra en prendre le titre si elle veut.
Et, se mordant les lèvres, car cette question du mariage de Pierre était en ce moment brûlante, eue s'assit sur le coussin de guides, son frère à côté d'elle, car il refusa de conduire ; puis elle s'absorba dans le soin de mener ses chevaux. Le torse droit,les rênes tendues, elle vibrait toute au rythme de leur allure. Un chien berger vint aboyer autour d'eux et leur fit dresser les oreilles ; elle l'écarta de son fouet, maintint le trot régulier, prévoyant les tournants et avertissant ses chevaux de la voix avant de les mettre au pas.
Pierre se taisant, le souci de ce qu'il pouvait penser lui devint intolérable ; elle regarda vers lui à la dérobée, espérant qu'il romprait à la fin ce tête-àrtête hostile ; puis, du silence qu'il gardait, passant droit à la cause qui le faisait se taire :
— Mon Dieu, Pierre, dit-elle, que vous êtes sot avec vos chagrins I Si vous aviez des principes, vous seriez plus fort. Mais non, vous vous abandonnez. Croyez-vous donc être seul à devoir oublier... une illusion?... Moi aussi, j'en ai eu : si j'avais pu, j'aurais épousé un honmie bien né. Mais, puisque je n'ai pas assez d'argent pour le mariage que je voudrais faire, j'y renonce, et voilà tout. Je me ferai sœur hospitalière, j'irai soigner les pauvres gens...
— On te coupera les cheveux, Fernande, dit-il en regardant sous la toque l'épaisse masse de cheveux blonds dont il savait qu'elle était fière.
— Je donnerai mes cheveux à Nôtre-Seigneur, réponditelle, et je ne serai pas la seule qui les lui aura donnés...
— Et tu ne mèneras plus ta paire de chevaux.
— Je mènerai l'âne de l'hospice, dit-elle avec un soupir. Ses lèvres mobiles se fixèrent un moment, tombèrent
d'un pli soucieux ; elle regarda au loin, vers le mont dressé devant eux, puis plus haut encore, jusqu'aux nuages et jusqu'au ciel, et, baissant vers la terre ses yeux bleus pareils à ceux de Pierre, souriant à nouveau dans la bonne grâce et la bonté :
— Et puis, vous savez, Pierre... je prierai pour vous.
— Merci, répondit-iL De la sorte, nous aurons fait chacun notre sacrifice, toi à la religion et moi à la science.
— L'un n'empêche pas l'autre, protesta-t-elle. Voyez saint Thomas, Pascal, le père Lacordaire, tous les grands hommes, enfin.
n ajouta en lui-même : « Elle a la paix de Tâme, ne la trouble pas » et se mit à regarder au loin les chevrons blancs de la route, jetés çà et là sur les côtes et dans les vallons. Des villages s'attachaient aux pentes, se perchaient aux cols ; d'autres s'éparpillaient dans les vallées, comme s'ils avaient glissé, par leur poids seul, jusqu'au fond du terrain ; d'autres encore garnissaient la courtine montagneuse tendue à droite sur le bleu du ciel ; ils s'arrêtaient au bord, hésitants, prêts à tomber. Puis, tout à coup, le tableau se rétrécissait, c'était un ravin clos où l'on n'apercevait plus que des choses prochaines : des aillons exhalant une odeur de germes, un buisson d'églantines d'où fuyait un oiseau eSarouché, un pré inondé d'eaux vives qui jasaient dans la fraîcheur et dans la clarté. EUes débordaient du fossé et formaient sur la route un ruisseau torrentiel. Les chevaux le franchirent au trot et s'engagèrent sur la montée. Une rotation rapide emporta les premiers plans vers l'arrière. Les lointains se découvrirent * la toUe du paysage se déroula, peinte de prairies et de bois, empiécée par endroits
de labours. Et, de nouveau, ce fut l'espace, les champs ensoleillés, les vignes violettes à peine feuillées, la course ailée des nuages jetant leur ombre à la plaine et à la montagne, un caprice universel, fait de l'inégalité du terrain, de la variété des cultures, de l'errance du vent et de l'éclat changeant du soleil
Les ruines d'Arlay, à demi noyées dans la verdure, couroniiaient la côte ; elles s'enlevaient davantage sur le ciel à mesure qu'on en approchait. Dans une brèche, des toilettes claires, des ombrelles ouvertes, faisaient des taches mondaines qui allaient et venaient. Fernande, impatiente, monta la première à travers le bois, tandis que Pierre conduisait les chevaux à l'écurie et revenait à l'entrée du sentier, n se chargea avec humeur de la bourriche aux provisions, non que le fardeau lui parût lourd — il aimait au contraire ce poids sur l'épaule, cet effort dans les muscles du bras — mais U pensait à ceux qui mangeraient ces victuailles et s'indignait de les servir.
«. Henriette Malfroy, la mère Vuillafans, la mère Foncine, » songeait-il, mécontent d'abord de la laideur des femmes, a Et Foncine, donc I » ajouta-t-îl en passant à son second grief : l'ignorance des hommes, leur oisiveté, leur inutilité. « Et l'avocat Malfroy, ce pédant de l'histoire locale, l'abbé des Essarts, auteur d'un Ohires militaires de la Franehe-Comté, le président lui-même... »
« Ceux-là, on les retrouve toujours, » songea-t-il, se souvenant de l'être cher qu'iî ne rencontrerait plus.
Mais tout à coup, une voix connue, que cependant il ne pouvait nommer, l'appela à travers le bois.
— Pi-i-i-è-ère ! répéta-t-elle.
Cette fois, ce n'était plus une voix de femme, mais une voix d'enfant, lancée à tue-tête et qui faiblissait ensuite brusquement. Elle avait changé de place en changeant de diapason ; elle courait comme un follet à travers le taillis.
— Qui m'appelle? demanda-t-iL
PIERRE A PERSANGES 31
— Devinez !
« Gennaine ! » voulut-il dire.
Mais, comme il ouvrait la bouche, elle apparut tout à coup au bout du zigzag de l'allée, à deuiK pas de lui Elle courait à toutes jambes, sans prendre garde, en tenant d'une main le bord de son chapeau et, de l'autre, le pli de sa robe. Il n'eut que le temps de poser son panier à terre et d'ouvrir les bras pour la recevoir. Un choc moelleux mit leurs corps en contact. H sentit sur son cœur la poitrine palpitante, sous ses doigts la taille souple, sur sa joue la caresse odorante des cheveux de la jeune fille. Elle n'avait pas rougi, tant cette étreinte fortuite était innocente. Elle nt, et il sourit ; ils restèrent un instant bouche à bouche ; puis, comme à un signal donné, ils se séparèrent simultanément l'un de l'autre, elle prenant appui des deux mains sur les épaules de Pierre, et lui se reculant lentement à mesure qu'elle se détachait de lui
Germaine ne ressemblait à Jeanne que par les manières, point du tout par les trîdts ; c'est pourquoi Pierre l'observait avec plaisir, tout en marchant à côté d'elle. Son sourire, plus discret qu'autrefois et plus subtil, avait un air d'intelligence et de mélancolie ; sa taille allongée, arrondie, était devenue d'une fenune; ses yeux surtout, ses yeux approfondis, agrandis, lançaient de nouveaux et fixes r^ards sous le bord onduleux de son chapeau.
— Est-ce vrai, Pierre, que vous êtes fatigué à force de travail? demandait-elle. /
— tPai été fatigué, c'est vrai..
— C'est comme moi au Sacré-Cœur... Pas d'avoir trop travaillé, par exemple, mais d'être en prison et de mourir d'ennui.. Pour vous, c'est bien pis, c'est sans fin ; car vous n'en voyez jamais le ^out, n'est-ce pas? de vos mathématiques...
— Jamais! C'est l'infini..
— L'mfini I répéta-t-elle.
Ce mot l'ayant frappée, elle songea jusqu'au sommet de l'aUée.
— Ouf ! nous arrivons, dit-elle haletante. Je suis f orte^ mais pas pour monter.
Ils débouchèrent sur l'esplanade ; et, d'abord, le nombredes invités, le brouhaha de la conversation, le cliquetis des verres et de l'argenterie surprirent Pierre, habitué aux impressions de solitude. Il vit des visages qui lui souriaient, des bras qui s'élevaient vers lui ; mais, reprenant toute son assurai^ce à l'idée qu'il méprisait le monde et le domiiiait du haut de la pensée, il ne répondit que par un salut col* lectif et, d'un pas tranquille, il se mit à la recherche de la « maîtresse de maison ». Mme de Valempoulières était assise dans le fauteuU pliant qu'on transportait partout avec elle. Pierre se souvenait de l'avoir vue une fois installée de la sorte au milieu de sa basse-cour, donnant à manger à ses petits poulets.
— Qui est-il? demanda-t-elle.
Et le hochement de sa tête branlante fit osciller le -tirebouchon de ses anglaises entre les ruches de dentelle et les nœuds de ruban mauve de son bonnet.
— Bonne-maman, c'est Pierre de Persanges, répondit
— Le fils de Gilberte, fit-elle... Ahl comme ils grandissent tous. C'eist vrai, il lui ressemble. Il a sa bouche, il a ses dents.
Ceci' était un lieu commun dont Pierre avait les oreilles rebattues.
« Et elle, à qui ressemble-t-elle? » pensait-il en la considérant.
Ses doigts chargés de bagues ancienùes sortaient fluets de la mitaine de soie. Ils pressaient la main de Pierre et le retenaient penché vers elle dans une attitude de salut. EUe parlait de Gilberte comme d'une femme d'autrefois, d'une sainte. Ses traits s'animaient, ses rides s'effaçaient.
« Elle ressemble à Bob^, ou plutôt à Jeanne et h Germame aussi, par moments... enfin à tous ses petits-enfants, » dit-il à part luL
Et il se souvenait d'une comédie qu'on avait jouée aux vacances passées. Jeanne s'était grimée en vieille ; sa ressemblance avec bonne-maman de Valempoulières avait étonné.
De même qu'il n'écoutait qu'à peine ce qu'elle pouvait dire, de même il embrassait d'un œil distrait toutes les figures mondaines qui vaguaient derrière elle sur la scène de verdure et s'abordaient lefi unes les autres avec des compliments et des poignées de main. Un premier groupe réunissait le jurisconsulte, le président, M. d'Amperive, avec son air mauvais sujet, M. de Lamaud, avec sa gravité de maire et son oi^eil administratif : tout le monde savidt dans le pays qu'il avait fait rectifier le tracé de la route départementale n^ 63 et que, grâce à lui, elle desservait l'Étoile et Plainoiseau. Un autre groupe neutre, comprenant des gens mariés, un abbé, deux vieilles filles, formait le centre. On saluait avec empressement les Bonlieu, qui n'appartenaient pas au cercle des relations habituelles des Persanges bien qu'ils fussent leurs cousins assez proches. Os menaient un train plus brillant que les autres, attelaient à quatre et rayonnaient à grande distance avec leurs chevaux maigres et bien entraînés. Le vieux des Ârtures, venu dan^ son grand break où il transportait une marmaille de petits enfants, causait avec la grosse mère Vuillafans et, par moments, passait les doi^s dans sa barbe de patriarche. Mme de Maufans, très serrée dans son corset, grima^it devant l'avocat Malfroy et surveillait sa fille Paule du coin de l'oeiL Le colonel Durdant, les mains dans les entournures du gilet, fumait son cigare et regardait devant lui d'un air indéterminé.
— A table 1 A table ! dit le président Guyennot en passant devant les groupes, après avoir conféré avec son cocher
Jérôme qui allait jouer le rôle de maître d'hôtel et auquel les autres domestiques seraient subordomiés.
— Pas de vin mousseux avant le rôti, lui disait-il : les jeunes gens en boivent toujours trop.
Le cercle s'était formé : les victuailles ainonoelées en encombraient le centre. Tout le monde avait trouvé moyen de s'installer, faisant usage de toutes espèces d'objets en guise de siège. Pierre cherchait une place ; quelque chose l'attirait près de Germaine, mais il y résista et vint s'asseoir entre un prêtre qu'il ne connaissait pas et Robert Guyennot. Celui-ci dérangea pour lui faire place son sabre qu'il avait planté en terre, coiffé de son képL II prit Pierre à bras-lecorps en le nommant le plus grand géomètre des temps modernes. Bs étaient camarades d'enfance, bien que d'intellir gences inégales et bien qu'éloignés l'un de l'autre par la nature de leurs études. Pour Pierre, Robert ne serait jamais qu'un aimable compagnon, sans consistance, amusant, frivole et libertin. Pour Robert, Pierre offrait l'étoffe d'un ingénieur ou d'un savant, mais d'un militaire, jamais.
Le saint-cyrien paraissait tou^ gonflé de l'idée q<a'il était classé dans Vescadron; plein d'importance cavalière, il demandait à son ami en essayant d'ajuster son monode à son œil :
— Et toi, mon vieux, montes-tu à cheval?
— Je n'ai pas de cheval de selle, répondait Pierre, n'admettant pas qu'on eût des chevaux à deux fins.
Mais, selon l'avis de Robert, tout cheval pouvait servir à qui voulait apprendre l'équitation. Même sur des ani* maux communs on pouvait s'assouplir les membres et s'exercer à ta voltige.
En face et autour d'eux, les jeunes gens de leur âge, visages de connaissance, mangeaient, riaient et s'animaient ; cependant la présence des jeunes filles les faisait se raidir ; ils s'observaient entre eux et notaient les changements survenus depuis l'an passé dans les tailles et dans les mons*
taches. Plus loin, les petits enfants étaient assis sur une poutre. On leur avait mis des serviettes et ils attendaient sagement que leur gouvernante les fît manger.
Un chien noir, profitant de Tindulgence générale, posant avec précaution ses pattes entre les verres et les assiettes, vint tendre son museau jusqu'à Tintérieur du cercle en interrogeant les dîneurs des yeux.
Robert réclama du vin de la Vigne Blanche et Pierre fit circuler les bouteilles dont les étiquettes portaient les trois besants de Persanges.
— Surtout, ne vous grisez pas, Robert ! conseilla Paule de Maufans.
Elle sourit à Robert, puis à Pierre. Ce sourire vague et constant semblait & Pierre exprimer particulièrement la gûeté, la jeunesse qui flottaient autour de lui II regarda les autres jeunes filles. Blanche, avec ses yeux vifs et ses bandeaux plats. Renée, minaudière sans franchise, Germaine, qui allait et venait, tout occupée à ses honneurs ; et il sentit que Paule Tattirait irr&istiblement, qu'elle ie charmait avec ses dix-huit ans, sa figure poupine et ses cheveux ébouriffés. Sa jupe courte découvrait sa cheville et son bas blanc; d'un regard sensuel, Pierre suivit la ligne de la jambe et caressa le contour du corps. Paule lui sourisdt cette fois comme si elle devinait ce qui se passait en lui ; mais elle porta sa fourchette à sa bouche en se retournant vers son voisin de gauche. Elle regarda Sixte, eSe regarda Robert, indifférente décidément aux désirs qu'elle éveillait Elle cessa tout à coup d'être plaisante, die était irritante au contraire avec ce sourire qui appartenait à la terre entière et non pas à Pierre tout seul.
Qudques dîneurs s'étaient levés pour se déraidir les jambes ; mais la plupart restaient assis ; le repas traînait en longueur et ne pouvait pas s'achever. On raisonnait sur les vins, produits des domaines et souvent nommés des noms de ceux qui les offraient, sur les entremets, que les
jeunes filles avaient préparés elles-mêmes et dont elles faisaient les honneurs.
— Vraiment, Fernande, vous n'y mettez pas d'œufs? demandait Germaine, étonnée.
— Eien que de la farine et de la crème, vous dis-je ; lés amandes pilées très fin et mélangées ensuite avec du beurre frais.
Bien que ]a recette fût une spécialité de Persanges, Fernande n'en faisait pas mystère; elle se préoccupait seulement du plat d'argent sur lequel son gâteau avait circulé. ,Elle le retrouva à la fin sur les genoux du colonel Durdant, qui s'en était fait une assiette. Elle ramassa de même les couverts et, tout étant rangé, s'en alla au bout de la pelouse, au milieu des petits enfants.
— Savez-vous jouer au chat perché? leur demandât-elle.
Et elle y joua avec eux pour mettre leur partie en train.
— A vous, Henri 1 criait-elle. Vite ! Vite 1 Hélène ! Ah ! tant pis ! Vous êtes prise... Si, si, vous l'êtes 1
Elle était heureuse de les voir nombreux, joyeux : rien ne se perdait, des noms qu'ils portaient, ni des traditions de leur famille, ni de l'intimité ancienne qui régnait dans la société du pays. Les tout petits, encore gauches et lourds dans leurs mouvements, éouraient à l'envi au milieu des grands. Un d'eux, bousculé dans une poursuite, vint tomber à côté d'elle ; il se releva tout dolent, et, consolé par elle, regarda son genou écorché en dévorant ses larmes.
— Maman m'a dit que je ne devais pas pleurer, à moins qu'on ne me coupe en quatre, dit-il.
Comme elle lui demandait son nom, il répondit : « Loulou y^ à plusieurs reprises ; puis, ^ la fin : « Louis- Anne. »
(( Le marquis..., » songea-t-elle, sachant bien que les aînés des Artures sont Louis-Anne, de père en fils. Justement, Suzanne des Artures s'approchait et caressait à son tour son petit garçon.
— Comme tu les élèves bien, Suzaime 1 dit Fernande. Us tombent et ils ne pleurent pas.
— C'est que je n'ai plus rien à faire qu'à les élever, voi&-tu..., répondit la jeune femme en montrant sa robe de deuil
Elle parla de la tristesse de sa vie depuis son veuvage, de sa belle-sœur qui ne trouvait pas de partis et se mourait d'ennuL
— Marie-la, condut-elle, ce sera un acte de charité.
— Une Artures 1 dit Fernande. Combien de quartiers faudrart-U?
— Rien qu'un nom honorable, pas même de particule. On en a bien rabattu, va, des prétentions d'autrefois.
~ Le mariage est diffidle pour tout le monde, dit Fernande, en changeant de ton.
— A qui le dis-tu?...
Elle prit son amie par la taille ; elle s'accusait de l'avoir traitée tout d'abord en vieille fille, en marieuse.
— Ce n'est pas à moi que je pense, répondit Fernande. C'est à mon frère. Vois-le, dans son coin, qui fait le chevalier de la Triste Figure. Ce gamin-là aussi est à marier...
Pierre se tenait à l'écart des groupes de jeunes filles, par crainte d'y rencontrer Germaine ou peut-être parce qu'en secret U désirait la voir. Sentant l'œil de sa sœur fixé sur lui, il s'éloigna d'elle et se dissimula parmi les fumeurs. La voix de Hobert Guyennot dominait le brouhaha des conversations ; haute déjà par habitude, à cause de la surdité de la grand'mère, elle s'enfla davantage et devint tonitruante à l'approche de Pierre.
— Si Archimède n'avait pas inventé le carré de l'hypoténuse, notre ami Pierre l'aurait sûrement démontré.
— Vous êtes gris, Robert, disait Paule.
Timothée d'Orcières rit d'une manière désobligeante, irritante. Robert, avec une grimace, mit son monocle devant son œil ; il fumait un gros cigare et se tenait debout, comme
s'il avait été en selle, les genoux fermés et la pointe de» pieds en dedans.
— Je ne suis pas géomètre, répondit Pierre, et si je^ m'adonne un jour à la science, c'est de mécanique que je m'occuperai
H les dévisagea sans crainte, eux tous qui ne seraient jamais des mécaniciens : le colonel Durdant, figurant ordinaire de toute réunion où la chère était bonne et les vins anciens ; Timothée, un fruit sec ; Robert, devenu bravache et rodomont. Et trouvant enfin le courage de prononcer le nom qu'il avait sur les lèvres depuis le matin :
— Quelles nouvelles de ta sœur Jeanne ? demandart-il avee désinvolture. Elle aimait tant les réunions comme celle-ci.
— Ta bien-aimée Jeanne est horrible à voir. Grosse h pleine ceinture... Comme ça, mon cher, dit-il en portant ses mains écarquillées devant la boucle de son ceinturon ; et il ajouta en baissant letton :
— Elle me fera deux neveux d'un coup, pour le moins... Timothée rit de nouveau. Il importait à l'attitude de
Pierre qu'il rît aussi ; mais ce rire faux, grossier, lui serra le cœur et le fit pâlir. H nÉurcha quelques pas, en jouant la nonchalance et l'indécision et s'ajouta, comme par hasard, au cercle que les personnes d'âge formaient autour de l'avocat Malfroy. Sa réput9.tion d'érudit et d'écrivain déplaisait à Pierre, car ce que les jeunes gens détestent d'ordinaire chez les hommes mûrs est ce qu'il leur manque le plus à eux-mêmes : le caractère et la personnalité. De plus, il était odieux pour un homme libre et sans préjugé, tel que Pierre, d'entendre qualifier ici de « roi » le comte de Chambord et de « gouvernement légitime » la monarchie. Prêt à toutes les audaces, depuis qu'il avait osé prononcer le nom de Jeanne devant Robart, â se plaça face à l'avocat et dit à l'improviste :
— n n'y a en France qu'un seul gouvernement légitime, c'est la République.
PIERRE ▲ PERSANGËS 39
— Oh ! Oh I firent des voix scandalisées.
L'avocat haussa les épaules et tourna le dos ; ses audi' teurs firent le même demi-tour et vinrent se reformer autour de lui Seul, M. des Ârtures restait avec Pierre m dehors du cercle.
— La Bépublique n'a pas encore réussi en France, mon ami Pierre, dit-il en lui pinçant la joue.
En causant, en déambulant, en s'arrêtant par moments pour ponctuer un argument et r^arder Pierre dans le blanc des yeux, il le ramena près de la table pliante où le whist de Mme de Valempoulières était installé.
— Vos trèfles sont de toute beauté, Marie, dit-il en jetant les yeux sur le mort.
Et il attendit, avec son bon sourire, ce qu'il allait advenir de ce jeu.
Mme de Valempoulières r^arda les cartes étalées sur la taUe, puis celles qu'eUe tenait en main, hocha la tête, soupira et dit en jetant le valet de cœur :
— Vous m'avez porté malheur, Louis.
Ses adversaires enlevaient le dernier pli quand des cris p^çants s'élevèrent, mêlés à un brouhaha d'inquiétude, à des gestes d'effroi.
Les têtes levées^ les ombrelles renversées, les jeunes filles regardaient Bobert debout, les bras étendus au sommet d'un mur ruiné. Un moellon roulait justement sous ses pieds et, rebondissant dans un buisson, descendait en cascade jusqu'au bord de l'éboulis.
— Non ! non ! Eobert 1 Ne sautez pas !
Les cris redoublè(^t, plus aigus, quand on le vit prendre son élan. Il se jeta dans le vide, s'accrocha des deux mains à une branche de chêne, gagna le tronc de l'arbre, glissa et fit la roue en touchant le sol. On entendit des : a Âh !» de satisfaction, puis un long battement de mains : c'était l'abbé qui applaudissait.
— Qu'y a-t-il? demanda Mme de Valempoulières.
Elle n'avait rien vu, rien entendu et elle ajouta, sans attendre : >
— Marquonè-nous le trick ou deux points?
' — Le trick seulement, répondit M. de Maufans en jetant sur sa femme un regard soupçonneux.
n s'inquiétait de la voir en tête à tête avec l'avocat Malfroy. Bien qu'à distance on ne pût tnesurer le diapason de leurs voix, on devinait à leur attitude qu'ils parlaient tout bas.
— Le jeu se traîne, ajouta-t-il, mécontent d'être attaché à sa chaise pour jusqu'à la fin du rob.
Mais déjà Mme de Maufans revenait en riant, en jouant avec son éventail. L'avocçit, à côté d'elle, parlait à haute voix, pour bien marquer que leur entretien n'était pas confidentiel. Le thème en était les souvenirs liés au château d'Arlay, le hameau à la Trianon, le petit théâtre que Mme de Lauraguais avait fait construire avant la Révolution et le télégraphe aérien avec lequel elle correspondait avec l'abbesse de Château-Châlon.
— Vous voyez qu'en effet on découvre parfaitement Château-Châlon, dit-il en montrant du doigt à M. de Maufans, sur le fond bleu du paysage, la tache grise de Château- Châlon.
— Je vois..., dit M. de Maufans, rasséréné.
Et il ajouta, inquiet cette fois non de sa femme, mais de sa fille :
— Que font donc les enfants?
Des appels joyeux couraient par le bois ; on reconnaissait la voix de l'abbé : « Etienne ! Robert 1 Mademoiselle Paule ! »
— Us sont plus bêtes que leur âge, répondit K Guyennot. Us jouent à cache-cache.
Bien que ce divertissement déplût aux mères, le seul parti possible était de les laisser courir et de les attendre en regardant passer les cartes du whist. Pierre se tenait
aussi là, à Tabri de la tour, et prêtait Toreille à ce qai pouvait se dire ; des bouts de conversation lui arrivaient, avec les aQées et venues des promeneurs :
— En définitive, que demandons-nous à la régie?... disait M. des Ârtures, disputant avec Tavocat sur le vin, les vi^es, Teau-de-vie de marc et les alambics.
n s'éloigna avec son interlocuteur et, parvenu à distance, tira sa pipe et Talluma à la dérobée.
— Les enfants reviennent, dit Mme de Mauf ans, prêtant Toreille aux voix qui se rapprochaient.
Elle s'était mise depuis un instant à un travail de guipure et poussait son aiguille sans relâche. Le port altier de sa tête, le sourire de ses lèvres fines, tout en elle respirait Torgueil et, jusque dans sa manière d'accrocher son fil, on reconnaissait qu'elle était née Vandeuil.
On criait et on disputait de l'autre côté du mur ; c'étaient des accents de colère et de passion, un timbre aigu auquel répondait la basse de Bobert Guyennot ; dans une rumeur mouvante, un groupe de jeunes gens débouchaient tout à coup sur la terrasse.
— Qu*y a-t-il encore? Un accident? demanda M. de Uaufans.
— Non, répondit le président qui revenait. Un incident seulement, rien de grave.
n n'avait pu faire que les joueurs ne laissassent là les cartes et n'allassent grossir le rassemblement.
— Kobert est blessé 1 dit l'avocat.
— Oui, par sa faute, répliqua vivement Fernande.
Elle raconta ce qu'elle venait de voir. Robert taquinait Paule depuis une demi-heure ; à l'instant même, il la poursuivait au milieu de la vaisselle et de l'argçnterie. Alors, Paale, perdant patience et s'armant du premier objet tombé sous sa main, lui avait jeté à la tête une des branches d'aubépine détachées de la ruine.
Robert, appliquant sur son front son mouchoir ensan-
glanté, s'enfermait dans un sombre silence. Paule, moins maîtresse d'elle-même, les larmes aux yeux, se disculpait à haute voix. Elle accusait Robe;:t de l'avoir attirée à lui par les deux maina^plus qu'il n'était nécessaire pour l'aider à gravir un mur écroulé.
— Oh 1 Robert 1 quelles manières violentes et déplacées, fit M. Guyennot sévèrement.
Mais M. de Maufans, mécontent, faisait mine de briser là et de prendre congé. Le bon président s'appliqua à arranger les choses :
— Surtout, pas de départ.
H n'en admettait paô. Il en faisait une affaire personnelle, étant seul responsable de l'aventure, comme ayant élevé ce polisson. De son côté, l'abbé invitait les jeunes gens à la réconciliaidon ; il allait de l'un à Tautre avec une mine préoccupée qui rendait comique sa figure joviale.
— AUons, mademoiselle Paule, soyez bonne chrétienne, pardonnez, oubliez... AUons, Robert, tu en verras bien d'autres à la guerre 1
Il arrangeait son rabat sorti de son col; il épluchât sa soutane couverte d'épines et de bourre de chardon. M. des Artures souriait paternellement et, comme le prêtre, donnait l'absolution. Le colonel Durdant désirait des détails, poussant Robert du coude. M. de Maufans, fléchissant presque, se raidissait dans son attitude austère ; mais ses yeux tombèrent sur Robert, campé dans une pose stoïque de guerrier blessé. H éclata de rire et, haussant les épaulés, retourna à grands pas vers la table de whist.
— La cause est entendue, dit M. Guyennot. Et, maintenant, la main aux dames! Nous descendons à la maison.
La maison des Guyennot était une des plus vieilles de la contrée. Bien qu'elle ne leur appartînt que depuis trois générations, ils laissaient volontiers croire qu'elle avait été le berceau de leur famille et que ses mousses, ses lézardes, les lacis de lierre attachés à ses murs massifs mesuraient au joste Tancienneté de leur nom dans le pajrs.
L'avocat flattait d'ordinaire cette vanité chez le prési* dent. Arrivé au milieu de la cour, il s'arrêta, les bras étendus et ne souffrit plus que personne fît un pas en avant D'un grand geste carré, il traçait dans l'air le contour de la façade, il vantait l'excdlence du plan intérieur et la majesté des salles du rez-de-chaussée. Toutes s'ouvraient m une galerie qui courait autour de la cour et qu'il appelait : « Un cloître mondain. »
La maison avait toujours son air du moyen âge et tenait sur la défensive ses quatre tours massives au sommet de son plan carré, le mur de sa chapelle serti dans sa façade, les créneaux, les mâchicoulis et Téchauguette qui gardent Ventrée du portail espagnol
Le président aurait volontiers 'donné la réplique à l'avocat et parlé de l'histoire de ses ancêtres ; mais il dit simplemfâit en riant :
— On y a beaucoup reçu... au seizième siècle.
Et, conmie si cette tradition d'hospitalité lui dictait en ce moment son devoir même d'hospitalité, il parla de ces dames qui attendaient, qui n'avaient pas de cavaliers ; et, les bras étendus, comme pour pousser ses invités en avant, les entraîna doucement vers la porte massive dont les panneaux cloutés ouvraient tout grands leurs deux battants sur le vestibule intérieur.
Bien que le crépuscule commençât à peine, les domestiques achevaient d'allumer les bougies ; l'animation allait croissant à mesure que le salon s'illuminait. Fernande, assise au piano, et Germaine debout derrière elle, se consultaient en se montrant du doigt l'une à l'autre une partition ouverte sur un pupitre.
— Chut ! Germaine va chanter 1 essaya de dire le colonel Durdant.
Mais l'afflux des arrivants, amenés par le président, grossissait justement la rumeur et personne ne l'entendit D revint vers les jeunes filles avcic la galanterie libre qui lui était propre et qui déplaisait aux mères. Il se pencha sur l'épaule de Fernande pour lire le titre de la romance ; il prit familièrement Germaine par la taille. Elle rougit jusqu'à la racine des cheveux et regarda l'auditoire d'un air craintif. La longue attente l'avait rendue i;ierveuse; Fernande aussi s'impatientait : elle posa les mains sur le clavier, comme pour commencer, puis les laissa tomber avec découragement.
— Les Deux Pigeons/ reprit le colonel, d'un ton plus haut. Les Deux Pigeons^ messieurs.
n battit des mains pour donner le dernier signal; il fronça le sourcil, comme s'il allait mettre tous ces indisciplinés à la salle de police ; et, changeant de figure pour s'adresser à l'autre partie de l'assistance :
— Les Deux Pigeons^ mesdemoiselles ! C'est charmant !
— Allons, dit Fernande, saisissant au vol l'instaiit de silence. Et Germaine commença :
Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre :
L'un d'eux partît I ' L'autre avait juré de l'attendre,
n l'attendit.
Des « bravos » en sourdine, un murmure étonné, flatteur, s'élevèrent autour d'elle. Sa voix, Adïermie, monta plus
PIERRE A PERSÂN6ES , 45
droite dans la salle attentive et la remplit toute, comme d'un encens, conoime d'un parfiim. Ses yeux, détachés de la partition, couraient librement -sur l'auditoire. Us rencontrèrent tîeux de Pierre et elle rougit de nouveau, légèrement, confidentiellement, puis elle sourit d'un air qui voulait dire:
a C'est pour vous que je chante, pour vous seuL.. »
n feignit de ne pas comprendre et détourna la tête. Au dehors, une branche agitée par le vent, s'écartant de la fenêtre, revenait frapper la vitre avec un petit bruit. D aSecta de fixer son attention sur cette branche, considéra longuement le blason de la cheminée, les chenets en fleurs de lis, les portraits familiers, souriant dans leurs cadres. Mais en vain tentait-il de se dérober à l'idée douce qui le hantait. La vue de la bei^ère Louis XVI la lui remettait en tête. Il y avait là, sur la tapisserie aux tons passés, dans une guirlande de rubans vieux rose, un panier de fleurs, une musette, une flûte de Pan et, comme dans cette romance enjôleuse, obsédante, deux pigeons amoureux s'y becquetîdent.
« Aimer, aimer de nouveau..., » disait dans son cœur une voix secrète qui chantait à l'unisson de celle de Germaine.
Et fl jetait sur la jeune fille un r^ard scrutateur.
£31e avait dix-sept ans, mais elle en paraissait davantage, malgré cette robe courte qui découvrait les tiges de ses bottines. Ses gestes apprentis manquaient encore d'habitude dans leur grâce et leur aisance. Sa voix même, elle n'en était pas maîtresse ; tantôt elle la retenait outre mesure, par crainte de la poser à faux sur la note ; puis, tout à coup, elle la lançait à pleine gorge, avec un accent de fenmie, cette fois, elle en déployait l'ampleur, elle en prolongeait le timbre, bien apréte que Fernande eût achevé la finale et cessé de tenir en point d'orgue le dernier accord.
On l'entourait, on la félicitait. EUe bondissait sur place, à pieds joints, comme si elle sautait à la corde dans la cour
du couvent, f ennait brusquement le cahier do musique et se vengeait par un éclat de rire de la peur qu'elle avait eue.1 Pierre la dévisageait toujours avec une expression sombre, propre à faire sentir cette impossibilité où il était de Taimer» Mais un domestique, qui présentait des verres de vin de Champagne sur un plateau, passait justement entre eux à ce moment. Suggestion ni regard, elle ne perçut rien. Etienne vint l'inviter et elle s'éloigna, appuyée d'une main au bras de son danseur, s'éventant de l'autre avee son petit éventail
Timothée, au piano, jouait une mazurka dont il marquait! chaque mesure par un mouvement du haut du corps ; on voyait alors sa tête, qu'une calvitie précoce avait dénudée, plonger et disparaître derrière la partition.
— La Mazurka maarchée^ dit Mme de Vuillaf ans. C'est une nouveauté...
Mme de Maufans répondit que cette danse était très jolie, très décente et qu'elle la ferait danser chez elle; mais le colonel Durdant, en observant les couples avec son face à main, fit la moue et dit que la mazurka russe était plus gracieuse et plus animée.
— La marzuka russe exige plus de place que nous n'en avons dans nos salons français, reprit Mme de Maufans.
La tête renversée, en jouant du doigt avec les breloques de sa montre, elle promenait autour d'elle un regard actif et, du coin de l'œil, surveillait tous les jeunes gens. Elle jugea que Germaine, en dansant avec Etienne, avait un air virginal, naïf, tout h fait charmant, et qu'Etienne, raide, saccadé, avec sa petite bouche pincée, ses lèvres imberbes et son long menton, n'était rien qu'un dadais et qu'un bêta.
— Germaine est tout à fait formée, dit le colonel Durdant, en repliant son face à main. C'est étrange... on les quitte enfants et, tout à coup, elles s'épanouissent, elles deviennent jeunes filles.
PIERRE A PERSANGES 47
Mme de Maufans sourit brièyement, toujours occupée à surveiller la jeunesse. L^aspirant de marine dansait piqué — avait-on un mauvais maître de danse au Borda? — tandis que les saint-cyriens dansaient eouUmJt. Madeleine s'appuyait trop sur son cavalier, ce qui était de mauvais ton. L'avocat invitait Fernande qui refusait et qui s'ap- {pochait du piano pour y remplacer Timothée. Mme de Maufans avait vu tout cela d'un r^ard ; et elle vit encore que Pierre, debout près de la porte, croisait les bras et fixait les yeux au plafond.
— Dansez, Pierre I dit-elle impérativement. Ne faites pas le beau ténébreux.
H s'avança vers la porte de la terrasse où plusieurs jeunes Mes, debout, riaient entre elles ; mais, se sentant perdu de vue et redevenu maître de ses mouvements, il s^arrêta hésitant, à mi-chemin, gagné malgré lui à l'excitation de la musique, des rires, des contacts, des mouvements.
Paule, debout, s'adossait à une embrasure; les oiains derrière le dos, elle regardait Pierre d'un air provocant; elle était seule, le groupe qui l'entourait tout à l'heure s'étaut défait ; et puis, elle n'était plus seule ; l'aspirant venait la chercha. Bien que Pierre n'eût pas l'intention d'inviter Paule, il se sentit comme lésé par la liberté que l'autre avait prise ; puis il songea que ces va-et-vient, ces groupements, ces propos, cette fuite perpétuelle et inonde, cela était frivole, puéril et vain. Tous les couples ^oi se formaient dans la salle affectaient à son égard la m^e indifférence. Avec un « pardon » laconique ils le délogeaient de sa place, ils le refoulaient de proche en proche jusqu'auprès de Fernande, toujours assise au piano.
— Je suis fatigué, je veux partir, lui dit-il sèchement.
— Déjà 1 Mais vous voyez bien que je fais danser 1
— Alors, je pars seul
— A votre aise, répondit-elîe en pivotant sur son tabouret.
Elle s'était remise face au clavier. Souriant à cette joie des autres que Pierre prétendait troubler, elle attaqua les premières mesures du quadrille des Lanciers.
Tous les couples s'ébranlèrent. La salle s'emplit d'un seul mouvement, si concerté, si captivant, que Pierre avait regret d'en fuir l'enchantement II cherclûi, à passer inaperçu devant ,Mmé de VaJempoulières ; mais, à travers son lorgnon d'écaillé, la vieille dame le vit. D'un geste familier, léger, qui plus il était fugitif et plus il pesait sur le cœur, plus il valait par la douceur et par l'intimité, elle étendait la main vers lui en disant :
— Aimez bien votre mère, Pierre. En grandissant, vous apprendrez à l'admirer.
n arrivait à la galerie. Là les auditeurs de l'avocat, formés en cercle, l'écoutaient décrire la maison du président : un château fort de l'époque bourguignonne, défendu d'un côté par la rivière et de l'autre par les moyens du temps, créneaux, balcons et mâchicoulis. La chapelle était d'un gothique flamboyant, très orné, très élégant et il y avait, au premier étage, une chambre historique où Charles le Téméraire avait couché.
— Exactement le 15 juin 1276, ajouta l'avocat, huit jours juste avant la bataille de Morat.
Ceux-là aussi, dont l'esprit pouvait se satisfaire d'une date, Pierre les enviait. Mais lui, qui méprisait l'archéologie en général, et, plus qu'une autre, l'archéologie de l'avocat, il les regarda stationner à l'entrée de la tour et s'émerveiller d'une meurtrière dont on voyait les traces. Il entendit le bruit de leurs pas se perdre dans les échos de l'escalier.
Au vain commentaire qu'ils avaient fait des choses, le silence des choses succédait ou plutôt leur rumeur confuse, mêlée sou<s la voûte sonore en une sorte de gémissement. Elles nommaient le même être cher, ces voix plaintives ; elles évoquaient autour du nom de Jeanne un essaim
d'images anciennes, confuses et superposées dans le souvenir, si continues, si répéta, que Pierre ne les discernait pas entre elles, si proches et si familières qu'elles s'emparaient de lui tout entier. L'envie le prit de monter à l'étage, comme les autres, d'entrer non pas dans la chambre de Charles le Téméraire, mais dans la petite chambre virginale où Jeanne avait vécu, dormi. Et là, à genoux, devant le lit laqué, la tête sur l'oreiller, de respirer ce qu'il restait d'elle, odeur de femme ou parfum de fleur. Oui, par les nannes et par les lèvres, par tous les sens et par tous les pores, la sentir, la humer, l'absorber, s'en enivrer, s'en impr^er, boire comme un poison son charme et son souvenir! Mais quoi? Que relrouverait-il d'elle dans cette chambre désaffectée? Pas un ruban, pas un cheveu, pas une épingle ; le même vide et la même absence que si elle était morte et couchée dans le cercueil.
Morte en effet, morte pour le cœur ! Ou plutôt — réalité pire 1 — vivante, et la femme d'un autre. Un « ah 1 » de rage lui vint aux lèvres. Aiguillonné par la douleur, il s'enfuit droit devant lui, n'importe où, loin de ces ritour* nelles, de ces danses et de ces rires étouffés ; il traversa la salle à manger, la terrasse, descendit dans le jardin, longea le verger...
De l'autre côté de la haie, parmi les arbres en fleurs, la tête encore bandée, Robert gesticulait en s'adressant h quelqu'un d'invisible et commandait de monter sur des poteaux les pièces de son feu d'artifice ; il parlait très haut, en soudard, du ton même dont il avait dit tantôt : « Grosse à pleine ceinture, mon cher... y> Pierre, détournant la tête et doublant le pas, s'engagea sous l'allée de charmille taillée. Il sentait une fraîcheur plus grande à mesure qu'il approchait de la rivière ; plus de lumière aussi, la voûte de verdure s'élargissant bientôt en bosquet et s'ouvrant tout* grande sur la campagne et sur le ciel. Cette fois, Tendroit était fait à souhait pour son désir de mélancolie ;
50 PaRMlÈRE PAitTIE
mais queiqoVm Vj avait dewasOfL Uiate femme, a^pnyée «a mur lias, rêvait, imanobile, la tête dans sgs maàts, le regaid àriuxnzoo.
— Germaiiie 1 dit-il surplis.
£31e demeura dans sa pose accoudée, coimne si die a^ait prévu cette approche de Pierre, comme ri eUe Favaît désirée. Et, iMHitinuaiït tout luut œ qn^c^ avait commenoé toatbas:
— Voyei comme les oouleurs changeât, dit-«Ile. Cette grande frange dorée, le Itmç des saidfis, on ne Taperoevait pas encore quand vous êtes entié dans Tallée. Et, maintenant, TOUS voyez comme die bdlle 1 C'est éblouissant 1
— Ce n'est qu'un reflet, Oermaine. S. décroît déjà. Il se cuivre, il se plombe, il s'évanouit.
Le naage d'or qui s'étendait tantôt au-dessus des saules venait d'être caché par un autre, massif et sombre, sorte d'écran porté mir les dernières lueurs du soleil disparu. Le vent bnrïssait dans les feuilbges, au-dessus de leurs têtes, et fouettait autour du front de iSermaine ses cheveux légers ; le chant des pies-grièches annon^t Torasga Tout était instable autour d'eux, l'image des objets, l'écho des hriiita, le battement fiévreux de leurs cœurs; et ce ciel même, ils n'en pouvaient voir l'apparence inquiète saïc^ prouver au fond d'eux-mêmes une autre inquiétude, trop vague ou trop secrèle pour être ex^mée.
— Sait-cn le pourquoi des choses? dit-îl enfin, haussant les épaules. Pourquoi suis-je ici et pourqui» y êtes-vous?
— J'avais envie de me cacher, reprit-elle. On m'invitait tellement et j'étais si fatiguée que j'en aurais pleuré 1 Alors, tant pis I J'ai Mt un mensonge ; j'ai dit qu'on avait besoin de moi à l'office et je suis venue icL Ce qui amiœe attriste aussi, ne trouvex-vous pas? Parce qu'on pense à tout le reste, i tout ce qui manque.
— A ce qui manque, G^imaine? répéta-t-il doucement. Et, d'un geste spontané, inFolontaire, il l'âolaça du bras ;
PISfiRB X PS118ÀIIG£S 81
il sentit Boos sa mûn. la soaplesse de la taille et la r^ddeur du corset.
— A ce qui rend la vie i^us grande et plus belle, poursuivit-elle eu s'animant Tout à rheure, je jetais des petits cailloux dans la rividre ; les ronds que je iaisaiB sur Teau fi'^i allaient jusqu^à cette barque, de Tautre côté, et je songeais : « Mon horizon n'est pas beaucoup plus lai^ que oes eoides-là I » La leçon de chant, la leçon de litt^ture, la couture et les réunions comme celle-d, que c'est petit 1 <^ ! comme j'enyie Timpératrice 1 Elle est libre, elle commande, elle a tout {
Bsountetdit:
•— Elle a trop I Commander, c'est attentes: à la liberté des autres.
H hésita s'il parlerait davantage. Les droits de l'homme, le problème de l'autoiité, les principes républicains qu'il développait dans ses dissertatiojos, au collège, et par lesqaek il scandalisait les Pères Jésuites, €iermatne était<-dle mûre pour ces idées4à? Mais, d'un mouvement soumis, comme si elle cédait à la pression du bras qu'il avait jeté autour d'dle, die s'approcha davantage de lui De ses yeux fixes et purs, de sa bouche Mitr'ouverte, elle l'interrogeait.
— H n'y a qu'un idéal d^e de ûxec l'effort de la ooQsde&ce, repdt-il^ c'est la liberté...
— Oui, Pierre, c'est le plus beau, se hita-t-elle de dire, sans attendre qu'il eût achevé.
— Je dis la liberté... €dle de l'esprit a&anchi de tout préjugé et rejetant tout autre pouvoir que^celui de la raison.
— Oui, Pierre, c'est celle-là.,. Elle est infinie, aussi, demandait-elle, encore hantée par ce mot qu'il avait dit le matin.
— Oui, répondit-il. Elle n'a d'autres limites que celle de la pensée. £31e est donc infime.
— Là liberté des femmes n'est pas grande, reprit-elle. Quel rôle ont-elles ici-bas? Aimer, servir...
Elle s'arrêta, prête à ajouter quelque chose qu'elle ne devait pas dire mais qui, subitement, lui chargeait l'âme» L'amour, l'obéissance, oui, c'était bien là son ambition unique ; et elle ne pouvait plus peser dans son cœur son vœu fragile d'indépendance sans le sentir s'achever en désir de fidélité et de dévouement. La douceur même de ce sentiment rendait insoutenable son tête-àrtête avec Pierre. Le bras, plié autour de sa ceinture, était tout k coup devenu trop lourd. Elle se dégagea de cette étreinte et ne retint de lui que le bout des doigts qu'elle pressa entre ses deux mains.
— Venez, dit-elle, en l'entraînant. Peut-être nous cherchet-on.
Son pas se- ralentissait malgré elle et c'était charmant, après ce caprice de vouloir se rapprocher des autres, cette faiblesse de ne pouvoir se séparer de lui. Ils arrivaient à l'extrémité de la charmille. La première fusée allumée par Robert partit à ce moment, bruit, lumineuse, au-dessus de leurs têtes, et s'en alla tomber en pluie d'or derrière les peupliers ; des voix, qui s'élevèrent, les avertirent que lea spectateurs du feu d'artifice s'étaient groupés sur la terrasse et sur les marches de l'escalier.
— C'est la fin, on va partir^ dit-elle attristée. Rentrez dans l'allée, Pierre ; il ne faut pas qu'on nous voie ensemble.
Un massif de lilas, tout ébouriffé de grappes blanches, les cachait encore ; chacune de ses branches était un bouquet. Pierre en prit une au hasard et, l'abaissant jusqu'au visage de Germaine, la lui fit respirer.
— C'est enivrant ! dit-elle.
Et, sans forces, elle renversa sa tête sur l'épaule de Pierre ; comme la goutte d'eau fait déborder le vase, cette sensation l'accabla, la désarma; ses traits alanguis laissèrent voir le mal dont elle souffrait tout à l'heure, quand
PIERRE A PËRSANGËS 53
elle parlait de sa vie trop étroite et de ce qui lui manquait. D'un mouvement charmé, qui n'avait pas de cause, mais qui était nécessaire en soi, qu'il ne pouvait modérer, qu'elle ne pouvait fuir, il s'inclina davantage, posa les lèvres sur la joue de la jeune fille. Elle ferma les yeux, comme si ne pas voir ce baiser c^était ne pas le recevoir, et, ne sachant qu'en faire après l'avoir reçu, le lui rendit instantanément. Cette fois, la sensation trop douce avait dépassé le désir de Pierre ; le charme était rompu, le rêve achevé ; le contact, cessant d'être un accord, n'était plus que méprise et que malentendu.
— Vous ressemblez à quelqu'un que j'ai beaucoup aimé, dit-il durement.
— A Jeanne? demanda-t-dle d'une voix mourante. Une autre fusée traça dans l'air sa traînée lumineuse.
Cet éclair la lui fit voir rouge en'^ore de pudeur et pâle pourtant de crainte, tremblante et aible, à sa merci ; et, se complaisant dans le pouvoir cruel qu'il exerçait sur elle :
— Jeanne est la seule fenmoie au monde que je puisse aimer, répondit-il.
Elle frissonna comme dans un accès de fièvre, mit les mains sur sa poitrine pour se défendre de ces paroles mauvaises, entrées dans son cœur comme un poignard et bondit éperdue du côté de la maison.
— Vous ne deviez pas le dire, Pierre 1 Vous ne le deviez pas!
EUe pleurait ; son sanglot étouffé s'éloignait, se perdait dans le fracas du feu d'artifice. Pierre, interdit, revint vers la rivière. Sa méchanceté lui faisait mal. Il aurait voulu courir vers Germaine, lui demander pardon à genoux, et cependant, au lieu de se dhiger yers la maison, il entrait dans le verger désert où brûlait encore la carcasse du dernier soleil. Pourquoi?
N'avait-il pas été injuste et brutal? N'était-elle pas touchante, elle? Son abandon même, chaste et virginal?
CS&t amour SL TiâUe, oSeart à Pkrre bi fiobange de edui que Jeanne ne lui aTaît pas donné, n'étaît-il pas sans prix?
— Ma destmée est de sonfirir et de faire souSrîr, eonclnt-il désespéacémeot.
Et^ qoittaat la maisosi à la dérobée, songeant qu'il avait dit à Fernande : a Je pars », il prit le raceouroi qui mène à PerssAges pat Proby et le Champ du Féu.
Fernande se hâtait, pensant rattraper Tavanee que Herre avait pnse, faire sa paix avec lui sur la route et rentrer ensemble à Persanges. Mais le vent cessa tout h coup et la pluie eommençà^ à s^étaler par larges gouttes chaudes, qui se résolvaient de suite en Tsqpenr et mêlaient à Tair éleetrisé Fodeur des fanllages et la senteur du terrain. L'averse, hésitante un moment, et comme suspendue dans le eiel^ éclata druc^ verticale, mouiQant ses gants, 8(m voile, la coiSe de sa toque «t — domonage {dus grare à ses yeux, — ses rênes de cuir donble et ses hamaîs neufs, c Ah l petit masque l Vous me le paierei i % songea-t-eile» Sans le départ précipité de Pierre, elle aurait cédé aux instances du Présidait, ofiErant des lits pour la nuit Elle ne s'en irait pas sous eette {dtuie battante, seule avec son domestique, poussant i un trot fou ses pauvres chevaux. Même dans Fétroit chemin vicinal, dont de hantes haies cachaient les détours, où Ton courait risque à chaque pas de se casser le cou, elle ne les ralentit pas. Bs arrivaient à la dernière montée. Alors, seulement, elle les mit au pas, leur rendit la main et les laissa détenAre jusqu^à terre leur encohire, haleter, s'ébroiicr dans un nuage de vapeur. Puis,
PIERRE A PBR8Â1I6ES 65
nyssembfaort de horyo»! ks rêiKfis molles ^ Im eoUaittàt «ir doi^ elle tourna dans Tavisuie^ juste en:bre les deux piliers.
— Tu ne vois pas M. Pkare? dcmaDda-trelle au domestique, en scrutant de droite et de gauche Tombre {Arb (dbêjeure sous le feuillage ^lais des inarr(mm«cs.
-^ Je ne Toisi que Madame, répondit Alcide.
Mme de Peirsanges, debout sur le seuil^ âerait une petite lampe à bauteur de son ^anle et les regardait voûr. Ses traitB exprimaîcsat une inquiétiide k Tobjet de laquelle Fernande ne pouvait se méprendre : Picôrre n'était pas rentré ; Piore mettait^ pao: ce retard, le coniUe à ses autres torts. Elle dit tous ses griefs contre lui II avait fait le fantasque et le ténébreux, scandalisé Tavoeat par une i^N))ogie de la Bévobitkm et s'étah esquivé à la fin avant personne, safl3 même faire danser la fille de la makon.
— Où est-il enfisi? Où Fas-tu laissé? intenompît Mme de Fenanges.
La longue atteote^ Fheure tardive, la Ruit dose^ et eette iocoofieienee même de Fernande qui ne se sentait pas respensable de son frire, tout ajoutait à Tcfiroi maternel Que signifiait cette fuite, cette abseckee de Pierre? Et qudle antre issue dans cette détresse que de se jeter ddkors auderant de hd?
— Non I Laisse t Rentre dans ta diamfare 1 Gouehe-toi! hle veux l dit-eUe. à Eemande qui voulait lui barrer le
— Ma foi, maman^ je vous obéis, répondit-dle dépitée.
Sa mère dépassait la mesure de k. vraie tendresse ; par use indulgence aveugle pour les ehagrins de Pierre^ elle les encourageait et les aggravait. Il y avait trop de diSérmce aiissi, au gré de Fernande, entre la ^lUcitude pas- Mmée dont il était Pobjet et le ton péremptoire avec leqad on la renvoyait. Peurtanl^ elle aurait e«& quelque chose à dire. EQe aurait conté volonticss r^i^essemeat
avee lequel son voisin de table Payait recherchée tout le jour. Et quand il lui aurait plu? ITavait-elle pas un cœur, elle aussi?.
— Voyez le temps qu'il fait, maman, reprit-eUe cependant.
Et elle montra la flaque d'eau que son manteau avait formée sur les dalles, en dégouttant tout autour d'elle.
— Pierre a été plus prudent que moi : il a eu soin de se mettre à l'abri Mais si vous voulez absolument aller à sa rencontre, passez au moins par le chemin du bois.
— Par le bois?
— Et surtout emmenez sa chienne ; elle vous le trouvera.
— Sa chienne?
Il suffisait de ces mots pour su^érer à la mère toute une scène d'épouvante et, avec la soudaineté de vision qu'on a dans l'hypnose où dans le rêve, elle voyait ceci : Gavotte chassait autour d'eUe dans la futaie de sapins ; elle galopsût à grande distance, à sa manière ordinaire, et, tout à coup, eUe aboyait lugubrement ; elle venait de découvrir non pas Pierre, mais le cadavre de Pierre. L'enfant cruel s'était tué d'un coup de pistolet.
L'horreur même qui la serrait à la gorge la chassait droit devant ^e. Elle avait chaussé des sabots, jeté une cape sur ses épaules et fuyait à travers l'office et la salle à manger. Hallucinée, elle ne pouvait entendre ni le bonsoir de Fernande, ni le grincement des verrous, ni le gémissement de la porte tournait lourdement sur ses gonds ; mais brusquement, elle perçut le claquement sonore de ses sabots sur les dalles et, réveillée, s'arrêta surprise par la grandeur de l'écho qu'éveillait autour d'elle le bruit de ses pas. Elle était dans la cuverie. Les pressoirs trapus s'appuyaient sur leurs ais comme sur des jambes. Les formes ventrues des cuves dansaient à la lueur de sa. lanterne, alignées le long du mur. Mais déjà la rumeur nombreuse, grandie dans
PIERRE A PERSANGËS 57
leur profondeur, décroissait, faisait silence ; et seules, à Tautre bout de la voûte, les ténèbres impénétrables du fond de la salle résonnaient encore d'un murmure plaintif.
Dehors, c'était la fraîcheur, Fespace, le silence nocturne que coupait seulement le bruit ténu de la pluie. Elle éleva sa lanterne ; des feuillages, illuminés par dessous, s'étagèrent au-dessus de sa tête, et montrèrent, avec un détail étrange, leurs nervures, leurs découpures, tout leur tissu craquelé et vermiculé. Mais, devant die, le cercle de lumière s'agrandit à peine sur le gazon et ne fit que circonscrire l'anxieux mystère dont elle se sentait environnée.
Un grand vent soufSa en rafale, déchaînant sur les arbres des bruissements de branches et des ruissellements de feuilles ; Id flamme se coucha sur la mèche de la lampe et s'éteignit.
« N'importe ! yi songea-t-elle.
Ces sensations contraires l'avaient rendue plus forte, prête à affronter face à face les fantômes de la nuit et de la peur.
Elle gagna le chenil d'un pas ferme et poussa la porte à daire-voie. Gavotte bondit sur l'herbe, s'étira, bâilla, puis, avec un vague battement de queue, demeura arrêtée devant elle et l'interrogea des yeux.
— Va 1 cherche Pierre 1 lui dit-elle.
La masse épaisse du bois versait à gauche du côté des prés; vers cette grande tache noire, une tache blanche, mouvante, qui était Gavotte en quête, courait le long du ehemin.
Elle galopait droit devant elle, sûre de la ligne qu'il fallait tenir ; et cependant, au carrefour des Trois-Cèdres, l'allée se partageait en deux autres, . qui menaient toutes deux à l'extrémité du bois. Mme de Pei-sanges s'arrêta, hésitante. Aucun indice, aucun bruit ; autour d'elle, rien que ces larmes de la pluie, toujours pleurées sur la terre sileadeuse ; au loin, dans la plaine, une seule lumière, un
1^8 PRBMIËRE PARTIE
poxDt d'or posé an fond de la nmt comme pour en marquer la profondeur et Ilsmieiisité. Quel senti-er suhre? OAui que Gavotte avait {râ était le Ixm ; mais ^e avait disparu plus avant, perdue eomme tout le reaie dans les ténèbres uQÎverselles. Tout à coup, die abo ja avee foreur, puis se tut, puis reprit de aouveau joyensemeut.. Oui, jojeueement et on eût dit qu^une voix lui parlait et la modérait
En effet, précédée par ses bonds et par ses gambades, une silhouette minée appamt bientôt : e'était lui
— Ali (niisselantltinûisî) glacé Is^écria la mère éperdue.
— Marnait t dit-il avee une caresse.
Et il rit de ce joli rire frissonnant, coaitemi, dont elle annait la grâce triste et le duurme dflicat ; mais ce court accès de tendresse^ réponse involontaire au transport maternel, ne traduisait pas au juste son état d'esprit
n avait réfléchi, le long du ekemin de retour ; de son dépit consolé, il ne ho restait rien qu'une mélancolie orgueiileuse dn haut de laqneUe il déda^ait sa mère, Fmiande^ toutes les affections. « Je travaillerai..., » s'était-îl dit ; et, bercé par la cadence de la marche, calmé par la longueur de la route, il avait composé son progranmae, il se Tétait cornphusamment récité, il pouvait le relire en hûnnême, écrit en style de dissertation. S'enf enner entre quatre murs avec des livres : une table de bois blanc, des bongies, une écritoire, c'était tout ce dont il avait besoin. Ne ph» aimer les êtres ; n'aimer que les nombres ; n'avoir de vie et d'ame que pour cette beauté inahérabte, étemelle, que la raisen perçoit en découvrant la vérité et qui, sans vêtenijent de matière, sans substance tangible, est eq>endant dans l'homme Témanation de la substance immanente et le reflet de la divinité. Le culte qu'il allait vouer à ce DÈen de la Science serait sa seule région. Sa mère et sa sœur, adonnées à l'anthropomorphisme et à la superstitien, s'^oreeraient en vain de le retenir dans leurs cro7anee9 ; fl était décidé à s'aSranelnr des entraves que la tenâresse
PIERftE A PER8AN6ES Sd
de ces deus femmes mettait i sa liberté dépenser. Et^ pour s^gouatraiie dés ce seiar, il araît à dessein nJœti sa mardie, prolongé ses haltes, de manière à n^arriver à Persanges qu'après Fextinetîoii des hmàêres et le sîknce fût dans tous les iq[^)artements.
C'était doD& pour lui ime surprise désagréaUe que de se voir hai^é à pldns hras par sa mère, emmené comme une proie, ^nporté comme un objet. Cette étrdnte étouffante le faisait souvenir de tàk de tout à Theure, si libre et si souple, quand il enlaçait Germaine à la taille et sentait sons les doigts le ecmtaot petueheux de la ceinture de velouis Mm ajustée à la mousseline du corsage. Tout «nbaumé enomre du dtanne de la jeune filk^ il sentait un goût de baiser h» rev^iir à la bouche; cette joie seeiète s'insinuait en lui, prenait tout à coup un prix et faisait de ce qm paraissait les rapprodier, douleur illusoire et sympathie inutile, des mensonges et des malentendus.
— Laissez, maman ; nous mardi^rons nneux à côté Vm de Tautre^ dit-lL
£t 3 se dégagea avec effort des deux mains passionnées qui lui comprimaient la poitrine et loi disaient rentier dans le corps les boutons de son gilet.
— On t^a tr^é malgré moi à cette partie, fit-dle. Cette maison, tes souvenirs, le bonheur des autres^ c'étadt plus qoe tu n^en pouTais supporter.
-- Persanges est plus insupportable oicore.^ reprit-iL n hérâta un instant : ce qu'il pourrait dire s^ait douloureux au eœur de sa mère et cependant il ne pouvait pas ne pas le dire ; il obéissait i cette méchanceté particuHàre qui nous arme parfois contre ceux que nous aimons et nous les rend d^autant plus odieux qu'ils nous sont plus chers. Oui, tout lui d^Iaisait dans la vie de famille t L'arg^terie, il aurait pr^^é la vtôdre et distribuer Targent aux pauvres! Les armoiries, les livrées, hochets ridicules que tout cela I Et les portraits d'ancêtres, à quoi bon?
Les paysans n'ont pas de portraits d'ancêtres ; ils vivent cependant comme nous, mieux que nous plutôt, dans moins de mensonges et de préjugés, plus près de la nature et de la vérité. Il fallait simplifier la vie, et quant à lui, Pierre, son parti était pris : il ne mangerait plus à la salle à manger, mais dans sa chambre, sur sa table de travail, ou encore à la cuisine, à côté de Brocard. H parlait à mots entrecoupés, comme dans la fièvre, et tantôt s'arrêtait avec de grands gestes, tantôt repartait en. précipitant son pas. Sa mère l'accompagnait silencieusement, et, mains jointes, priait pom* lui. Ds marchaient ainsi côte à côte, quand il heurta du pied une piciTe. €e choc, trop faible pour troubler son équilibre, avait suffi pour ruiner sa volonté. Ses jambes fléchirent ; il se laissa tomber sur les genoux.
— Ah 1 pourquoi m'avez-vous mis au monde? s'écriat-il avec un sanglot.
n la vit, d'un geste épouvanté, étendre la main vers lui pour lui fermer la bouche ; et, sans pitié pour eUe, s'affaissa davantage,* comme pour tomber plus bas encore, dans un abîme ou dans un tombeau.
— Pour t'aimer I Pour t'aimer ! répondit-elle.
Et, penché sur lui, elle l'arracha violemment de terre et le remit debout.
— n me fallait bien un amour pour vivre. Sans amour, est-ce que j'aurais pu? Mais je t'avais, j'ai vécu pour toi 1
EUe s'exaltait à son tour; par une subite interversion des rôles, le désespoir de Pierre avait passé en elle, et elle se substituait à lui dans la douleur.
— Je ne te comprends que trop ! poursuivit-elle. Que la vie d'ici te pèse, qu'il te faille quelque chose de plus, je le comprends I Mais, si tu veux quitter Persanges, alors, il y a un parti qui s'offre naturellement à toi. Entre dans la carrière militaire. Engage-toi dans le régiment de ton oncle André...
PIERRE A PERSANGES 64
— Le régiment?... Comme simple soldat? répéta-t-il, stupéfait.
Et il ajouta à part lui :
— Vous appelez cela me comprendre I
— Tu parlais d'égalité tout à l'heure... Tu la trouverais dans le rang.
Q avait songé à se faire inscrire à la Faculté des sciences, ou encore à la Faculté de médecine, ou même à ces deux Facultés ensemble. Ces goûts étaient connus de sa mère ; et si elle les oubliait dans l'instant, ce ne pouvait être que par l'effet du mystérieux prestige attaché au nom de l'oncle André. Elle reprit :
— Ofl&cier ou soldat, qu'importe?... Tu serais près de cet homme ! Laisse-moi lui écrire ! Crois-moi, le salut est làl
« J'en doute..., » songea-t-il encore, mais elle paraissait si heureuse en ce moment, son ton et son attitude traduisaient une excitation si tendre et si romanesque, qu'il eut la galanterie de ne pas la contredire. Il ouvrit les portes devant elle, la dé&t de son manteau, la conduisit jusqu'à sa chambre. Assise à son secrétaire, elle se mit à écrire sans hésitation, sans arrêt, comme elle faisait d'ordinaire : elle prenait la plume et, d'une grande écriture gauche, ajoutait les lignes aux lignes, les pages aux ptees. Son orthographe était archaïque et sa ponctuation incorrecte ; elle n'avait cure ni de l'une ni de l'autre, dans l'abondante facilité de style avec laquelle elle déversait sur le papier le trop-plein de son cœur.
Pierre s'était retiré à l'autre bout de la chambre. Tout en essuyant à la dérobée les genoux boueux de son pantalon, il la regardait : derrière elle, la fenêtre grande ouverte montrait un ciel moins épais que tout à l'heure et vaguement imprégné de lumière de lune. Elle se penchait vers la table ; les bougies des candélabres l'enveloppaient d'une atmosphère rose, tremblaient et bordaient d'un trait de
62 PREMIËRfi PARTIE
lumière son front droit et tout s(m profil Seule avec dlemême, elle souriait à son passé ; ses gestes aisés et jeunes laissaient reparaître la grâce naturelle, que faussait et que raidissait habituellement en elle le souci d'ascétisme chrétien.
— Tu jetteras toi-même cette lettre à la boîte, dit-dle, en retirant de son doigt sa bague armoriée.
— Tout de suite? A minuit?
^— Oui, tout de suite 1... Je le désire ainsi 1
Elle rit à pleine bouche, comme elle ne riait jamais, et prit sur l'écritoire le bâton de cire, qu'elle éleva vers une des boxées. Sa main transparente et rose cacha la flamme un instant. Avec le chaton de la bague, elle apposa le cachet et, se levant de sa chaise, se vit en face de Pierre, dans Fembrasure de la f^être.
La pluie avait tout à fait cessé. Les nuages déchirés, effilochés, s'en allaient au vent et découvraient des fourmillements d'étoiles dans un oidi profond. On entendait au loin le bruit d'un ruisseau, grossi par l'orage ; dans les massifs du parterre, un rossignol vocalisait.
La mère et l'^ant se souriaient ; ri^ autour d'eux que de paisible et que de<pur, et dans leurs cœurs réconciliés rien qu'une extase commune.
« Qu'il est beau 1 » songeait-^e, admirant en lui le rayonniHnent de l'intelligence.
— Que vous êtes i>elle, maman I dit-il en même temps. Mais, en padant, il avait rompu le charme ; elle retira
sa main de lui, qui ne pouvait sans blasphème lui dire qu'elle était belle. Toute joie avait disparu sur son visage. Une tristesse incurable, une langueur douloureuse y remplaçait sa jeunesse d'un instant
Elle l'écouta qui desœndait l'escalier, elle le vit qui suivait l'allée du parterre et qui disparaissait au tournant du triacantbos. Alors seulement, maint^iant qu'il était loin et perdu dans la nuit, elle lui envoya un baiser du bout des doigts.
PIERRB À P£BSllfaES M
n gi&vissait k eôte^ entre les deux liaies qui font wol village ûomme une «venue. La maÎBoa du ehanoine, l'aiih«g6, h jeu de boutea, la fnmu^eiie... H s'exhalait I&, dtt litres ouYeites, un relent de lait aigri et de eoie kusiide, une odeur de trayail et de pauvieté. Les tombes, à préfl^t : Pierre les apercevait par-dessus le mur bas du eiâetière.et nommait leurs morts. Le Petit Louis, un pauvre vannier, si vieux qu'il ne savait plus son âge ; la Saboulotte, une ivrognesse ; Irénée Vaudon, qui faisait de rusure ; Simon la Guerre, qui chantait au lutrin ; Coucou Giraud, un tendeur de collets ; il imitait si parfaitement le diaat du coucou que le coucou lui répondait du fond des bois. Tous, plies sous leur fardeau, penchés sur leurs outils, que de IgJs les avait-il rencontrés au bord des champs ou k long des chemins I « Bonjour, monsieur Pierre.., » disaientils; et à lui, enfant^ ils tiraient leurs bonnets. Et m^teaaat, il les saluait à son tour.
« Mon pare..., i> songea-t-il, en découvrant la tombe masâve et blanche qui marquait, parmi ses serfs, la place du seigneur.
Il ne connaissait son para que par le portrait du salon : un homme souriant et doux, aux traits délicats. Comment Texpression de ce visage s^accordait avec ce qu'on racontait du Persaoges d^autrefois, une maison de chasse, de boBne chère et de plaisir, c'est œ qu'il n'avait jamais pu eosp^eiklre. H était av&ré toutefois que lui, Pierre, ressemUait davantage i sa mère ; et que Fen^iande, au eontraire, tenait de leur pèie son caractère enjoué^ son amour da monde et son goût pour la vie de relations.
« Que serait-il arrivé, pourti^t, si maman avait ^usé reaole André? i>
S regarda de nouveau cette tombe, sous laquelle les causes de sa vie étaient scellées, puis Tenveloppe qu'il portait à la mam, et hit ou devina l'adresse, au douteux clair de lune : f Coanmandaiit le 6^ régiment de cnirasâos i Vendôme. »
La boîte aux lettres était logée dans le mur même de l'église ; il en chercha la fente du doigt, et se souvint de l'histoire que Fernande avait contée l'autre soir. Vraiment, il était merveUleux qu'une mésange eût pu se glisser par ce petit orifice. La lettre tomba ; l'oiseau, s' ébrouant sur son nid, froissa ses plumes aux parois de sa cachette comme accablé de tout l'amour qui venait à peser sur ses petites ailes.
Brocard creusa dans le mur de profondes mortaises, y logea des tasseaux gros conune des bûches, puis, avec son crayon, avec sa règle, avec son niveau, lentement, pédantesquement, il traça d'un tasseau à l'autre des verticale» et des horizontales. Il planta à la fin les crampons de fer et les enfonça à tour de bras, tandis que Pierre, à deux mains, maintenait le tableau noir appuyé contre le mur.
— En voilà pour votre vie durant, monsieur Pierre, dit-il en emportant ses outils.
. « Par quoi commencer?... », songeait Pierre, encore assourdi par le bruit des coups de marteau. Analyse? Géométrie? Mécanique? De quelque sujet qu'il fît choix d'abord, il savait qu'il passerait aux autres, naturellement ; car tout se tient dans la science, tout s'enchaîne ; les théorèmes, les lemmes, les corollaires, tous les éléments de la connaissance, toutes les parties de la Somme immense viendraient l'une après l'autre ressortir en blanc sur ce fond noir. Cela s'inscrirait avec la craie, s'effacerait avec l'éponge. Et le tableau de Brocard demeurerait là, massif, muet, inépuisable, la vie durarU.
n attirait et il épouvantait tout ensemble, ce grand panneau de bois noirci Ciomme une porte ouverte sur la
nuit de l'esprit, comme une trappe béante au-dessus du goufire de l'inconnu, il donnait le vertige et le frisson.
a Par quoi commencer? » reprit Pierre découragé ; et il suffit de cette question posée pour qu'il perdît l'équilibre et qu'il tombât au fond d'un abîme de doute. Faible, isolé, sentant autour de lui le vide moral, ne sachant à quoi se reprendre, il restait suspendu sans soutien entre le peu qu'il pouvait savoir et l'immensité de ce qu'il ignorait Cette inquiétude était pareQle à celle de Germaine, quand efle l'interrogeait sur la science, dans le bois d'Arlay, et qu'elle cherchait à comprendre de lui le mot : infini. U entendit dans son cœur l'accent mélancolique de la jeune fille, revit le regard profond qu'elle jetait sur la campagne à travers l'échappée du bois.
Pour chasser ces impressions vaines et se guérir de cette faiblesse de femme, il essaya de relire les cahiers rapportés du collège ; mais, dans l'air libre de Persanges, ce rudiment ne pesait plus le même poids que dans l'atmosphère confinée du collée. Les doigts indifférents feuilletaient : les yeux distraits ne se fixaient pas ; l'esprit même ne croyait plus. Et tout à coup, les signes algébriques cessèrent d'être abstraits pour devenir cuisants et blessants : c'était la fin du cahier, l'écriture diluée s'étalait en de larges taches comme d'avoir été longtemps exposée à la pluie et montrait la trace des larmes que Pierre avait pleurées sur cette page, il savait quand, il savait pourquoi
La douleur ancienne surgissait parmi ces x et ces y, si vivace encore qu'elle évoquait avec elle les gestes, les formes, les couleurs ; tout redevenait actuel et vivant : un matin, au collège, entre onze heures et midi C'est l'étude la plus longue de la journée, la meilleure pour le travail, Viaigcé les tiraillements de f ahn qu'on éprouve par instants. Le poêle ronfle, un soleil cru illumine la neige de la cour et répand dans la salle comme une langueur, comme une toipeur. L'abbé, dans sa chaire, sommeille sur un livre
relié en veau. On voit des bras accoudés, des dos arrondis, des têtes qui penchent, des yeux perdus qui rêvent, des doigts écarquillés noyés sous des touffes de cheveux, et derrière ces corps affalés, des statures sont debout devant les tableaux noirs qui garnissent les quatre murs. La craie court dans le silence et tantôt s'arrête hésitante, tantôt repart, trotte menu sur la planche sonore, glisse en grinçant sur un nœud du bois ou se casse avec un bruit sec.
Juste derrière le poêle, un travailleur solitaire, posé sur une seule jambe, les mains croisées derrière le dos, médite devant une figure. D'autres, groupés deux par deux, selon les voisinages ou les afiSnit^, raisonnent sur quelques problèmes, déduisent quelque calcul, s'animent pour un résultat, s'irritent pour une erreur. On les voit, pris de doutes, qui effacent à tour de bras ; ils recommencent le calcul ; celui-ci surveille, avec des hochements de tête, celui-là écrit lentement, attentivement ; l'un tient la craie ; l'autre le torchon.
Et chacun a sa manière, sa valeur, sa spécialité : prompts géomètres, qui voient dans l'espace, algébristes qui jouent avec les équations, physiciens précis, chimistes prolixes, dessinateurs jaloux qui ne prêtent pas leurs boîtes de compas. Les uns qui comprennent instantanément et se perdent tout aussitôt : ils s'élancent et divaguent, comme par coups d'aile; les autres, régtdiers et droits comme des bœufs au labour, leur allure lente ne bronche ni. né s'interrompt ; les bivards, qui gâtent par des sottises les bonnes choses qu'ils disent ; les taciturnes, qui surprennent par une saillie longtemps méditée ; les joyeux, les timides, les paresseux, les sournois, les libertins, les dévots, les vicieux ; et, par-dessus tous, deux catégories seulement, selon la classification reçue, deux espèces d'hommes, étrangères l'une à l'autre, ennemies eîitre elles : les forts, dont on prise l'amitié, dont on cherche le secours, les faibles, objet d'indifférence et de mépris.
Hene, dans cette compagnie, jouit de la faveur générale. On Taime d'abord pour sa figure, pour ses manières, pour la façon dont il brille les mercredis, en montant les chevaux les plus ,dif ficiles du man^e Honoré. Les bottes vernies qu'il chausse font de lui le dandy que ses camarades admirent, le cavalier préféré auquel Honoré réserve ses meilleurs chevaux. Enfant gâté par tous, ses fantaisies trouvent grâce aux yeux des Pères ; il reçoit la visite des <iouairières de la r^on, chargées des friandises prises chez le pâtissier renommé. Son impiété scandalise ; mais on est persuadé que de sa part ce n'est qu'une attitude, que rien de ce qu'il dit n'est vraiment pensé.
On sait que son travail est fougueux, personnel, et porte, comme lui-même, un cachet d'él^ance. La veille, par exemple, il a construit sur le grand tableau une courbe remarquable qui demeurera là jusqu'au soir, avec défense ieffacer. On venait la voir du fond de l'étude ; l'abbé luimême, quoique ignare en sciences, y prit intérêt. C'était une grande courbe du 8® degré, avec des pétales comme une fleur et des ailes comme un papillon. Mais, à cette étude, du matin, Pierre se recueille. H cligne des yeux sans lire, devant son cahier ouvert ; son corps est là, son âme est aflleurs. Il songe, il aime... noh seulement celle qui sera lia fernjne un jour, mais toutes les choses autour de lui, ce beau soleil, la terre vaste et les hommes qui sont dessus... les hommes qui sont ses frères et qu'il veut servir.
n lui semble avoir changé. de poids spécifique; plus 1^ que tout, il monte dans un paradis, dans un printemps, dans une clarté, il n'a plus de poids et^plus de corps, il plane dans l'extase et se fond dans l'amour. La porte s'ouvre ; ce bruit détourne les têtes et fixe les yeux. Le garçon Joseph entre, fait le salut militaire, tire un paquet de lettres de la poche de son tablier et le remet à l'abbé ; puis, avant de sortir, il prend la pique de fer dans la caisse à charbon, il attise le feu.
L'abbé descend de sa chaire et distribue les lettres.
<c Monsieur de Persanges, » dit-il, en s'approchant de Pierre.
C'est Fernande qui écrit ce matin-là. Bien ne fait soupçonner le poison et la mort cachés dans cette enveloppe ; rien n'avertit la main qui décachette, les yeux qui lisent : « Une grande nouvelle, mon ami Pierre. Votre adorée Jeanne épouse un Suisse très riche nonmié M. Jessen... » n faut avoir lu cela, n'en pas mourir, sortir simplement de l'étude, tituber dans le corridor où tout tourne, où l'air manque, où le sol s'effondre, sentir davantage à obaque pas l'effet de ce coup qui s'aggrave et s'approfondit, comprendre enfin que la chose est inéluctable, sans secours^ sans remède, ne rien pouvoir, rien que fuir en emportant ce poignard planté dans le cœur, courir droit devant soi,, v monter à l'étage, tomber sur le petit lit du dortoir et là^ longtemps, longtemps, tout seul, seul pour toujours, sangloter, se tordre les mains.
« Certes, j'ai souffert I » se dit-il.
Et, tourmenté par l'aiguillon de cette vieille douleur, it revint d'un bond à son tableau noir, y traça une ellipse d'un rond de bras colère et jeta autour les côtés de l'hexagone de Brianchon. La figure était mal faite et les troia diagonales ne concouraient pas entre elles. Pour les forcer à converger quand même, conune elles le devaient, il fallut couvrir d'un plâtras de craie leur croisée irrégulière ; et, sans doute, c'était absurde de faire d'un point géométrique une tache grosse comme un écu de cinq francs ; mais^ de la sorte, au moins, le tableau était exorcisé.
Pierre y pouvait effacer cela, écrire autre chose, le couvrir de formules, le blanchir jusque dans les coins. B se réconfortait à mesure, il n'était plus seul ; il avait maintenant pour compagnie le peuple idéal des êtres géométriques^ venant à son secours ; un à un, au gré de sa pensée libre, ils fleurissaient gû blanc sur cette surface puis disparais-
fiaient sous l'éponge, sans. laisser de traces, s'abîmaient dans le noir et retournaient au néant. Fantômes deux fois chers, ils étaient exacts et ils n'étaient pas réels. Et comme fidèlement ils se pliaient aux lois qui relent les propriétés des figures ; et toujours, l'ellipse avait ses rayons vecteurs paiement inclinés sur la tangente; dans toutes les ''paraboles, la projection du foyer sur la tangente était un point de la directrice. Et chaque courbe avait sa grâce ; d'une équation quelconque en a; et j^ on la faisait sortir comme une soie hors d'un cocon ; il était amusant de la dévider toute, d'arrondir ses boucles, de conduire ses branches vers cet infini dont rêvait Germaine ; et si loin, si loin qu'on les prolongeât, de se dire que jamais, jamais elles n'atteindraient leurs asymptotes.
C'est ainsi dans la vie : on aune, on aime et l'on meurt avant d'avoir possédé ce qu'on aimait.
Deux fois déjà, on était venu l'avertir pour le dîner ; il acheva sans hâte l'épure qu'il avait conmiencée, celle du solide conmoLun à un cône et à un cylindre, et descendit, la cravate défaite, sans s'être coiffé, sans s'être brossé. Alcîde, en le voyant, lui jeta un regard de blâme. H apportait justement l'entremets et donnait les assiettes à fleurs.
On en était aux pêches à la Condé... tous les plats des- «ervis, rangés sur la console, attendaient Pierre et mijotaient sur la flamme du chauffe-plats.
— Vous travaillez trop, dit Fernande, quahd il entra. Vous vous fatiguerez...
Comme il ne répondait pas, elles se donnèrent la réplique Tune l'autre, espérant l'entraîner à la fin dans leur conversation. Mais, toujours hostile, muet, il se sépara d'elles, passant au saloH et s'en alla somnoler dans le grand fauteuil
— Hein? Que dis-tu? répondit-il en sursaut à Fernande. Elle l'avait pris par le bras pour le tirer de là, le conduire
au piano et jouer avec lui quelque chose à quatre mains.
étrangère à la vie! L'objet unique du savant, dans ses recherches, est d'améliorer la condition humaine. Et que d'inventions scientifiques utiles, capitales, vitales, n'avait pas vues le dix-neuvième siècle !...
Elle niait toujours avec le même geste attristé; elle essaya de dire :
— n n'y a qu'une chose ici-bas qui soit bonne, c'est la lonne volonté. De la bonne volonté générale peut seule
. naître la Vie juste.
Mais Pierre, emporté par l'enthousiasme, poursuivit, sans entendre, l'énumération de tous les progrès réalisés grâce à la science. Et que la science fût impuissante à améliorer les rapports d'homme à homme, incapable de réaliser la justice sociale, c'est ce qu'il ne pouvait non plus admettre. La société était mal faite, soit ; la fortune mal distribuée ; toute une classe de citoyens était exploitée, opprimée par d'autres citoyens. Eh bien, changeons toutes ces choses, reconstituons l'Ëtat selon la raison, donnons à chacun selon ses mérites, nivelons, égalisons.
— n faudrait supprimer la guerre, dit-elle. /
— La guerre? répéta-t-U, surpris qu'on pût faire entrer - la guerre dans un système philosophique.
— La guerre est la grande ennemie de ton système, reprit-elle. Les hommes de 1789 avaient voulu faire l'État dont tu parles, mais ils avaient compté sans la guerre. L'armée permanente, qu'ils croyaient supprimer, a reparu
.tout aussitôt, et avec elle cette immobilité des choses, cette impossibilité de rien changer au train du monde contre lesquelles tu t'indignes en vain.
— Défendez- vous la guerre? demanda-t-il d'une voix hésitante, car il savait bien qu'elle ne la défendait pas, que le même idéal les hantait tous deux et qu'au fond ils étaient d'accotd. ^
n s'approcha d'elle, il se réfugia en elle et, dans ce mouvement même, tout ce qui flottait d'amer et de grand au-
dessus de son ccpur pur lui vint à la bouche et déborda malgré lui ,
— Dites, maman, pourquoi la misère? Pourquoi la souffrance? Pourquoi le mal?
Elle haussa les épaides, leva les yeux au ciel, et, pour toute réponse, étendit la main vers lui, heureuse de le voir ému à tel point qu'il avait des larmes dans les yeux.
— Si la guerre est mère d'in^alité, si elle est vraiment la cause qui entrave tout progrès, dites, maman, pourquoi la guerre?
— Elle n'entrave pas le progrès, elle le fait plus lent que Thomme ne le désire. Elle le met au service de la Nation, telle que Dieu Ta faite, et telle qu'il faut la lui garder, car elle a coûté bien des lannes et bien du sang. La garder telle qu'elle est, c'est le plus grand des devoirs, c'est celui pour lequel nous t'avons élevé. C'est celui que tu rempliras quand tu seras officier. Alors, tes soldats t'appartiendront, mais toi, tu appartiendras à Dieu.
Le débat revenait à un sujet sur lequel Pierre avait disserté souvent, où il pensait n'être pas novice : la conception de la Divinité.
— JEntendons-nous sur les attributs de Dieu ! reprit-il avec vivacité. Si c'est le Dieu pensée du monde...
Cette fois, il s'arrêta de lui-même. Mme de Persanges avait refermé les yeux ; retombée dans son demi-sommeil, die approuvait, elle souriait, comme si les paroles de Pierre n'avaient pas besoin d'être écoutées pour être comprises et si elles prenaient pour elle un autre sens, plus lointain, plus secret, que Pierre lui-même n'apercevait pas.
— Conmient veux-tu qu'il y ait une différence entre ton Dieu et le mien? dit-elle en se levant.
Ses lèvres, retombant sur le front de Pierre, y restèrent attachées ; elle le tint un instant embrassé, comme pour le sentir vivre et penser en elle et pour prolonger sur lui, maintenant qu'il était liomme, cette gestation idéale dont elle
rayait entouré enfant et adolescent. Dans son souci de sourire à Pierre jusqu'à ce que la porte les eût séparés, elle oubliait son livre ouvert sur la table. Aussi bien, elle n'y lisait que pour lui seul et non pour elle : c'était, au deuxième volume des œuvres de Pascal, le Diseours sur les passions de Vamour.
La vie juste? avait-elle dit. Mais l'ambition scientifique n'était en Pierre qu'un moyen de parvenir à la grandeur morale ; mère et fils, leur idéal était pareil Non, pas de différence entre eux 1 Et c'est pourquoi, ayant souffert, il pardonnerait I Sa vengeance serait de s'illustrer dans la science et d'ajouter un éclat personnel à son nom roturier de Brunot. Par le renoncement aux biens matériels, par l'effort pur et désintéressé, il s'élèverait jusqu'à la découverte, jusqu'à la création. Et dans quelques années, étant connu déjà pour ses travaux scientifiques, il ferait le voyage de Suisse exprès pour porter à Jeanne sa réconciliation et son pardon. H imaginait le lieu de leur rencontre, un chalet pareil à ceux qu'il avait vus l'année où on l'avait conduit aux eaux de Saxon : un balcon tout autour, des fenêtres étroites, un escalier de bois ouvragé.
Des montagnes bleues s'apercevaient au loin; et Jeanne, assise devant lui sur un siège bas, était toujours la même, avec son front droit, ses cheveux ondes, sa grâce rieuse et son air moqueur. Mais lui, devenu fort contre elle, la dominait du haut du savoir. « TravaiQezvous à une œuvre nouvelle? » demandait-elle ; et U répondait : « Oui, madame, je travaille sans cesse ; je me suis voué à la science. »
« Je me suis voué à la science, » répéta-t-iL . Et, s'éveOlant de son rêve, il revit sur le tableau inamovible la figure inachevée. Omme la fiamme sur les lampes à bout d'hmk, son courage baissait tout à coup ; il sentait à nouveau sa faiblesse, sa solitude, son néant.
ff La force? songeait-il e^ se déshabillaiit^ où trouver la force de vivre? »
Deux heures sonnèrent à Thorloge du vestibule, puis^ successivement, aux pendules de toute la maison.
Celle que Pierre préférait fit tinter après les autres son timbre tendre et mystérieux et prolongea dans le silence la vibration de ses deux coups égaux.
Fernande racontait sur celle-là toute une histoire et la. disait venue par héritage d'une chanoinesse de Vaudreuil^ à qui la reine Marie Leezinska Tavait donnée.
« La pendule de maman, » songea-t-iL
Et, tout à coup, les larmes lui vinrent, non de chagrin^ mais de tendresse, des larmes résignées et douces, des: larmes de bonne volonté.
a Et VOUS, Germaine, pardonnez-moi, » dit-il, détestant derechef le mal et ne pouvant l'extirper du monde et voulant du moins Tarracher de son cœur. Il s'endormit dans ces dispositions pénitentes, tout en aimant et tout en pleuraat.
Un matin que Pierre travaillait dans la bibliothèque, un bruit de marteau se mit à retentir dans la salle à manger^ les roulettes d'une échelle grincèrent sur le parquet. Il ouvrit la porte et vit M. Villot, en manches de chemise, occupé à desceller le grand panneau, entre les deux fenêtres» au-dessus du dressoir.
Présidât à vie du Club artistique de la ville de Lons-le- Saunier, ancien professeiv de Fernande et de Pierre, M. Villot comptait parmi les amis de la maison ; on l'avait invité à venir passer l'inspection des tableaux existant à
Persanges : un prétexte pour ravoir à table matin et soir et pour distraire Pierre dans la journée.
— C'est jnoi, mon petit Pierrotin, dit l'artiste, moi qui arrange tes beaux tableaux.
n descendit de l'échelle et vint embrasser Pierre, ayant gardé ces manières câlines et ce tutoiement du temps où il lui montrait le lavis en teintes plates et l'initiait aux premiers principes de l'aquarelle.
— Hein! Quelle composition! poursuivait-il. Begardemoi cette nature morte : ces Uèvres, ces raisins, ces flacons... Et, là, le blason de tes aïeux ! Il est un peu passé, mais nous allons bien le faire revenir !
n se mit à mouiller la toile avec une éponge. La croix de Saint-Louis reparut d'abord; puis l'écusson, aux trois besants symboliques, la couronne comtale, d'où sortait im panache énorme, comme un bouquet sort d'un vase. Plus haut encore, dans les nuages, la devise se développait fiur une banderole. Un trophée complexe de canons, de mortiers, de barils, de boulets, de gabions, de drapeaux, de piques, d'espontons entourait les armoiries. A droite et à gauche, deux cantons s'ouvraient, remplis par des paysages ; l'un montrait la défense de Mont-Royat, l'autre le siège de Rheinfelden. D'un côté, on voyait le grand-père Michel, en armure et en perruque, présider aux travaux; de l'autre, l'oncle Sosthène, en coquet costume Louis XV, passait, la canne à la main, regardait les choses avec un sourire, commandait élégamment. Tous deux se promenaient là, parmi des batteries fumantes, le long des tranchées, sous le vol des bombes enflammées ; et, dans le fond des perspectives, d'autres villes, d'autres batailles, des régiments couchés à terre, des escadrons dispersés complétaient leurs occasions de guerre et leurs vivants états de service.
— Quelles croûtes,! disait Pierre en haussant les épaules.
PIERRE A PERSANGES 77
— Mais non, mon petit Pierrichon, opposait M. Villot, C'est bien beau, au contraire, c'est magnifique...
Et, content au fond que Pierre ne se trompât pas sur la valeur artistique de cette machine, il prit la joue du jeune homme entre deux doigts et la frôla encore de sa barbe piquante qui sentait le rogomme.
— Tu es connaisseur, Pierrotet, dit-ïL On ne t'en conte pas.
-- C'est ma sœur qui veut qu'on restaure cette horreurlà? demanda Pierre.
— Elle veut que je la copie pour la faire graver... C'est une chose à conserver, tu comprends?
Fernande s'était mis en tête de classer les archives de- Persanges et de ranger les objets qui présentaient un intérêt historique ; elle plaçait dans des tiroirs les manus* crits, les carnets de campagne, les brevets, les correspondances; dans des vitrines, les miniatures, les bijoux, les> médailles; elle nettoyait, rafistolait, cataloguait, Pierre, en traversant un après-midi la salle de billard, l'avait surprise installée à la fenêtre, entourée de livres, posés tout autour d'elle, sur des chaises, sur la cheminée, sur les bandes du billard. Elle rougit jusqu'aux oreilles; son premier mouvement fut de cacher le papier sur lequel elle écrivait ; puis, elle se reprit :
— Après tout, pourquoi ne le verriez-vous pas? C'est la biographie de l'oncle Sosthène.
Kerre lut sur la page commencée :
« A peine entré à l'école de Mézières, Sosthène de Persanges se fait remarquer par son zèle et sa bonne conduite» Non content de s'adonner au dessin, aux mathématiques et à l'étude des règlements militaires, il consacre ses loisir» à Thippiatrique et prend des leçons auprès d'un artiste vétérinaire qui lui démontre l'anatomie du cheval... »
— C!orrigez mon style, s'il est mauvais, disait-elle en le^ voyant qui faisait la grimace.
.Tji
— Merci, je m'intéresse à autre chose.
— A quoi?
— A la vérité scientifique. /
— Et voilà ce qui cause de la peine à maman, votre vérité... Fi ! c'est vilain à vous. Vous devriez être honteux, poursuivait-elle sans transition, de ne pas vouloir fahre votre service militaire, sous prétexté que la loi vous en dispense. Vous êtes fils aîné de veuve, c'est vrai, mais ce n'est pas bien à vous de profiter d'une loi qui est faite pour les pauvres et pour les ouvriers ! Vous devez l'exemple aux gens du pays.
Son parti était pris de ne pas répondre, son opinion formée sur la morale que Fernande défendait toute' d'obligation, de contrainte, de devoirs irrationnels, de mérites maigres et rétrécis. La sienne était d'efforts, de travail, de bien-être ; elle exerçait tout l'homme dans l'homme et lui donnait pour règle de s'accroître, de .tendre sans cesse vers plus de force, de vie, de beauté, de perfection, de liberté.
Ces pensées lui revenaient, s'imprégnaient en lui avec plus de force, tandis qu'il considérait ces toiles conservées comme des choses précieuses et prisées haut par sa mk^ et sa sœur, ainsi que l'histoire de l'oncle Sosthène.
Tenant à affirmer de toutes manières son libéralisme, il dit en s'adressant à l'artiste absorbé dans son travail :
— Et puis, vous savez, monsieur Villot, ne vous gênez pas pour fumer votre pipe. Ici, c'est le règne de la liberté.
Au nom de cette même liberté, M. Villot s'en alla daDS l'après-midi pêcher à la ligne. Le lendemain, il fit quelques retouches à la toile ; mais, la lumière étant favorable après ime averse, il préféra cnimener Pierre dans les prés du bas pour faire ensemble une petite aquarelle.
— Tu sais, Pierrillot, disait-il en descendant le sentier roide, si les papiers de tes ancêtres ne t'intéressent pas, tu peux les prêter à Duvemet...
PIERRE A PERSANGES 79
— Dttvemet, le bibliothécaire? demanda Pierre.
— Oui, nous mangeons ensemble, tu sais bien, chez Camille, en face du théâtre? H fait des livres sur le pays ; tes papiers Taideraient bien.
•— Je les lui prêterai, répondit Pierre après réflexion ; seulement, ne le dites pas & ma sœur.
M. Duvemet avait une réputation d'athée, d'homme mal pensant, et certainement Fernande eût été mécontente que les choses de la famille passassent dans les livres de ce parpaillot. Mais Pierre était un homme libéral : ^on seulement il prêterait ses documents, mais il les offrirait, il les porterait lui-même. Gomment cependant pouvait-il arriver que M. Duvemet, honmie d'esprit, s'intéressât au fatras laissé par les oncles et les grands-pères?
Néanmoins, il attendit que sa sœur eût remis dans les vitrines les papiers qu'elle avait compulsés et classés ; il les prit, les cacha sous les coussins de la voiture et, le lendemain, sous préte:$i;e de reconduire M. Villot, il partit pour la ville en emportant secrètement le tout. Le porche de Thôtel de ville franchi, un escalier gravi, plein de poussière et d'odeurs ammoniacales, le mirent sur le palier de la bibliothèque. La porte pouàsée, il éprouva ce respectueux bien-être que lui causait d'habitude la vue des livres : les reliures et les donàres allaient par rangées parallèles
du plancher jusqu'aux corniches; le grand jour bleu,
entrant par les quatre fenêtres, se reflétait sur les tables de bois ciré.
— Qui est là? cria du haut du plafond une voix bourrue.
— Pierre Bnmot.
— Connais pas...
M. Duvemet boita quelques pas le long du balcon, gagna Tescalier tournant, mais s'arrêta là, le pied sur la première marche. Comme un escargot montre sa tête hors de la coquille, il se penchait à la balustrade hors de la spire de reâcalier :
— Ici, on ne prête pas de romans, cria-t-il. Si vous voulez des romans, allez chez Marmorat...
— Je ne désire pas de romans, monsieur... Je m'appelle Brunot de Persanges et je viens pour une autre affaire.
— Serviteur, monsieur de Persanges, serviteur... reprit le bibliothécaire en débouchant devant le visiteur.
Il toucha du doigt le bord de son chapeau de feutre ; un pas qu'il fit en avant sur sa jambe cagneuse eut l'air d'une révérence.
Ils s'assirent près de la fenêtre, dans des fauteuils de ' paille ; on voyait de là le toit rond de la haUe aux grains, puis la grille ouvragée de l'hôpital, la cour, le buste de Bichat sous l'horloge, dans l'encadrement de deux sapins. La conversation s'était nouée de suite sur le sujet de l'arlière-grand-père Louis ; M. Duvemet l'avait cojmu pour un fin lettré, plutôt écrivain que militaire, et il voulait lui consacrer un chapitre de son prochain volume : les Originaux de mon pays. Tous les documents que Pierre pourrait lui confier seraient donc les bienvenus.
— J'ai lu vos Aventures de Pancrace^ dit Pierre; c'est si romanesque, si dramatique...
Les études de M. Duvemet étaient toujours locales, soit qu'il s'occupât de l'histoire locale, des mœurs locales, de la nature locale ; mais le particulier de sa manière était que, sur tous ces sujets, purement jurassiens, il étendait un style étrange, composite et familier, trivial et prétentieux. C'était un style à la mode dans quelques journaux de Paris, à l'époque où M. Duvemet se mêlait à la bohème romantique et se ruinait dans le compagnie des demoiselles. Buiné, il avait rapporté dans sa province ce style de saison et l'avait conservé dans sa bibliothèque avec d'autres vestiges du passé.
— Je crains que mon prochain Kvre ne soit pas de votre goût, dit-il. C'est sur l'époque du 18 Brumaire, vous savez ; et, moi, je suis une vieiQe barbe de 1830 et de 1848. Tous
deux, le numéro un et le numéro deux, l'oncle et le neveu, je les mets dans le même sac, avec Louis-Philippe pardessus.
— Je pense comme vous, répondit Pierre.
Mais un bonhomme, qui entra à ce moment avec une mine gênée, Finterrompit. Il ôta sa casquette, posa & terre on bidon de fer-blanc qu'il portait en main et demanda la Beoue des Deux Mondes.
— Tenez, la voilà, mon vieux troubadour, répondit Duvemet. Dites à votre patron qu'il me renvoie la dernière, le percepteur la réclame...
L'homme rétablit sa casquette sur sa tête, reprit son ustensile et se remit en chemin avec la double lenteur de son âge caduc let de son caractère franc-comtois.
— Je disais que je partage vos idées sur le 18 Brumake, reprit Pierre, et que je suis républicain.
— Oh ! oh ! répondit M. Duvemet, en relevant du doigt ses lunettes et les braquant sur Pierre. Je sais bien qu'on n'aime pas beaucoup le Corse dans votre famille, mais pour ce qui est d'être du bâtiment républicain...
n hocha la tête et sourit avec incrédulité ; Pierre reprit chaleureusement :
— Je suis dégagé de tout préjugé ! Je suis un homme libre et je cherche la vérité !
— C'est bien, c'est très bien... fit M. Duvemet sur un ton d'encouragement.
Et Pierre vit s'effacer sur la face camuse du vieux liseur de livres son sourire moqueur et libertin.
n avait plu, il avait touché ; sentant cet avantage, il développa le programme élargi de son travail Sa résolution nouvelle était de s'adonner non seulement aux mathématiques, mais à la philosophie, à la pensée sous toutes ses formes. Eien de ce qui est humain ne lui serait étranger ,
— C'est de votre âge, reprit M. Duvemet. A vingt ans, on veut tout manger ; on hennit à la vie, on avalerait le
tonnerre de Dieu ; on ne voit pas l'horizon. Trente ans : on se recueille, c'est la plénitude de la force, la maîtrise. Quarante ans : la seconde jeunesse; elle ne vaut pas la première, on la fait traîner jusqu'à cinquante, cinquantecinq... Soixante ans : c'est foutu.
La vieillesse, selon lui, ne méritait aucun égard ; c'était mi âge ignoble, digne à peine de faire pitié et dont il ne se consolait lui-même qu'en fumant sa pipe et buvant force petits verres. Mais, puisque Pierre aimait les livres, il lui offrait les siens, il le recevrait en secret les jours où il fermait la boutique pour les troubadours et les philistins.
La lueur du soleil couchant rougeoyait dans la haute salle; Pierre prit congé en remerciant pour ces bonnes choses offertes, le silence, la solitude et la compagnie des grands écrivains.
— H est bien tard, monsieur Pierre, dit Aldde ea remontant sur le siège. Mademoiselle sera mécontente.
H pressa le cheval, en criant par moment pour faire gàjrer les gens. Pierre, bercé par la voiture, songeait à ce partage de temps qu'il voulait faire entre les sciences exactes et la littérature. Cîomme il arrivait au parc du jurisconsulte, la cloche de Persanges sonna à toute volée; Au sommet de la montée, Fernande parut ; toute rouge, sans ombrelle, sans gants, elle cria :
— Vite, vite ! Pierre. On vous cherche !
Elle sauta sur le marchepied et dit, hors d'haleine :
— Figurez-vous ce qui vous arrive !... Un cheval ravissant !... Un amour de cheval que votre oncle André vous envoie ! x
Et, comme Pierre répétait : « Un cheval?... » sans comprendre, elle l'embrassa et répliqua : '
— Oui, un cheval... ou plutôt une petite jument, toute noire, jolie à croquer. Elle est pur sang ; vous verrez ses papiers.
Leur surprise, à elles, avait été bien grande, quand elles
PIERRE Â PERSANGES SE
avaient vu tantôt déboucher le soldat qui menait cette jum^t en main. D'abord, elles pensaient qu'il venait coueher à Persatiges avec un billet de logement ; mais non, il était du régiment de l'oncle, il arrivait de Vendôme, par le chemin de fer, ce qui expliquait le retard de l'oncle à répondre à la lettre de Mme de Persanges ; ou plutôt l'oncle n'avait voulu répondre que par exprès.
— Maman est ravie ! conclut-elle. Jamais je ne l'ai vue «i contente !
La mère, pour dérober cet excès de joie, s'était retirée dans sa chambre ; elle entendit rouler la voiture dans l'avenae et ne se leva pa6 et ne détacha pas les yeux de la lettre qu'elle lisait pour la troisième fois :
a Chère GiLBERTE,
« Vous m'avez donc rappelé à vous 1 Vous êtes donc revenue à moi! Et nous voilà donc à causer tous deux comme autrefois ! Que c'est bon, Gilberte, de vous parler encore après tant de silence, et puis, que c'est triste quand toute la vie^ s'est écoulée et quand il n'est plus question de vous, mais de votre enfant I...
« Merci pour ce que vous me dites de lui, la lettre du Père, l'avis du médecin, et tout le reste. Je le vois bien, ce petit, je l'aime bien ; il a votre âme, c'est de quoi il souffre et 4e quoi je le plains ; il a vos dons, et c'est pourquoi il plaît, est plein de charmes, de promesses, de succès.
« Vous dites vrai ; il faut se garder de contrarier son goût pour les choses de l'esprit, sous peine de risquer qu'en se cherchant, il ne se trouve plus, et sous peine d'affaiblir -cette foi en soi-même sans laquelle il ne serait rien. Les germes qui sont en lui sont sacrés ; respectons-les.
« Et, cependant, cette fièvre de travail dont il témoigne m'èSraie ; elle n'est, selon moi, que la forme même de son chagrin, bien loin d'en être la consolation, car elle l'écarté
de la vie et lui rend odieuse toute réalité. C'est à quoi je voudrais pouvoir remédier. Je voudrais le rendre à l'élan^ à l'insoueianee, & la folie de son âge. Plus tard, il reviendra, assez aux choses de la pensée, si telle est sa pente et sa voie ; mais qu'il vive d'abord, et s'efforce, et se lasse et se risque aussi. En un mot, c'est à la vie physique que je voudrais: le ramener et, pour cet essai-là; je lui envoie une petite jument que j'ai toute dressée, prête à devenir sa chose^ qui le portera à la promenade, à la chasse, à la guerre^ n'importe où, mais qui le mènera enfin, et sans qu'il s'en doute, là où nous voulons qu'il aille.
« Mon conseil, vous le voyez, est bien naïf et bien simple ; l'essai est simple aussi, puisqu'il ne faut que mettre ensemble l'enfant et le cheval. Si pourtant vous voulez en essayer, cherchez, je vous prie, dans vos alentours, une personne au fait des chevaux ; un mentor est indispensable, au moins dans les débuts, car la petite bête est chaude et demande à être montée avec un peu d'art. Je l'appelle Cornette; je l'avais achetée pour moi, mais je désespérais, ma foi, de me servir d'elle ; elle n'est pas faite pour ma taille ; avec la cuirasse, je l'accable et je l'écrase. Enfin, je suis bien aise de l'envoyer à Persanges et je suis votre obligé. Berte, Berte, je baise vos miains I Vous aimiez les chevaux, autrefois... Et, maintenant, vous avez renoncé à tout, je le sais, vous ne vivez que pour le bien. Quant à moi, je me consolerai de n'être ni époux, ni père en aimant bien fort votre enfant, je le suivrai, je l'aiderai
« Brunot. »
Le soldat avait installé la jument dans la stalle du fond,. juste sous la lucarne. Pierre s'approcha d'elle; elle se grandit, dressa les oreilles et le regarda avec des. yeux inquiets. Un beau reflet lustrait son épaule ; son poil tentait
PIERRE A PERSÂNGES 85
la main; elle était bien droite sur ses beaux aplombs et ses trois balzanes, pareilles à de fines guêtres blanches.
« Tu es à moi... » songeait-il en la caressant.
Et aussi il était à elle, car il voulait lui-même la nourrir, Pabreuver et la panser. Mais, avant toute chose, il avait un secret à lui dire, et, d'un mouvement subit, si tendre et si virginal qu'aucune fenune en le voyant n'eût pu s'abstenir de lui sourire et de le baiser au front, il noua ses bras au col de la bête, appuya ses lèvres & sa peau soyeuse et lui dit tout bas :
— M'aimeras-tu? Moi, je t'aimerai 1
Au manège tenu par Honoré, à Dole, Pierre était donné pour modèle aux autres ; il menait les reprises. Quand on sortait le long du canal, il marchait au premier rang. H montait tous les chçvaux d'Honoré, indistinctement : Cornette donc ne lui faisait pas peur. Tout ce qu'il accordait à sa mère et à sa sœur, c'est qu'un écuyer pouvait lui être utile pour la mise au point de sa position, la finesse de sa main et les détails de l'entretien de la jument dont il ne voulait laisser le soin à personne.
On télégraphia donc à Honoré, qui arriva le lendemain même, ravi de passer à Persanges sa morte-saison. Coiiïé d'un chapeau haut de forme, et vêtu d'une redingote, ainsi qu'il sied aux personnes invitées dans les châteaux, il portait d'une main sa valise, de l'autre des fleurets et des sabrea de bois, pour le cas où M. Pierre voudrait se divertir par un peu de pointe ou de contre-pointe entre deux reprises d'équitation. Il les déposa sur une des banquettes du ves* tibide, puis û ressortit dans la cour, pour voir cette jument qu'Âldde, se souvenant de son service dans la cavalerie.
tenait plaeée devant lui II tourna autour d'elle, la tâta aux boulets, à la ganache, lui écarta les paupières, lui ouvrit la bouche, y regarda longuement — comme s'il était dentiste et si eue avait mal aux dents — puis demanda qu'on la fît trotter.
— Son derrière n'est pas en retard, monsieur Pierre, disait-il, toujours songeant.
Au trot léger de Cornette, il regarda se chasser l'un l'autre ses pieds bien faits, chaussés de blanc ; s'animant, et grandissant d'allure, ejle emporta Âlcide accroché aux rênes du bridon, elle le traîna sur le gravier. Honoré vint la flatter au col, la palper aux reins ; puis il se mit à croupetons pour la r^arder par-dessous.
— Enfin, votre opinion, Honoré? demanda Pierre, impatient. ♦
— Soit dit sans vous offenser, monsieur Pierre, fit Honoré en se relevant, en le toisant conune il avait toisé la jument, vous n'êtes pas dans le cas de monter un cheval comme ça. .
— Pourtant, chez vous, Honoré, je montais tous les chevaux.
— Chez moi, c'est différent, monsieur Pierre, répondit l'éeuyer en souriant.
Il n'avait jamais payé im cheval plus de deux cents francs et recrutait ses montures parmi les « réformés » du régiment de Dole.
— C'est différent... Mes chevaux ont de l'âge, ils sont de confiance. Avec eux, pas de malheur à craindre.
H ajouta que ces pur sang bien mis — et telle était Cornette — demandaient à être montés savamment.
« Us sentent les fautes, ils ne les pardonnenf pas. Les fautes qu'on fait proviennent du manque d'assiette et de position, car comment appliquer à l'instant précis, mesurer en l'appliquant, la pression des jambes, si les jambes n'eneadrent pas d'une manière invariable le ventre du cheval ;
comment employer les rênes avec fustice si les bras s'en ' vont de tous les côtés? Ainsi la première chose pour monsieur Pierre serait de se bien placer... »
Pierre n'aurait pas cru que Téquitation demandât tant d'analyse ; il ne se jugeait pas non plus au degré d'incapacité que disait Honoré; mais, lui pardonnant tout, et même de dire justice pour justesse, il se remit avec obéissance entre ses mains. En somme, il s'agissait pour lui, comme l'avait dit Fernande, de réussir, d'établir dans le pays qu'il excellait comme un autre, mieux qu'un autre» aux exercices du corps, mais que, par une préférence raisonnée, il avait jusqu'ici choisi les exercices de l'esprit. Us tracèrent sur la pelouse une piste que Brocard nivela et sabla, aux sommets de laquelle il planta des poteaux, et, sur QyeréUe, choisie comme la méins grosse des deux juments, Pierre, conscrit, commença l'école du cavalier.
Tandis que Fernande, de la fenêtre du salon, et Alcide, du coin de l'allée de la basse-cour, suivaient des yeux les leçons. Cornette hbre, et au pré, détendait et reposait ses membres souples.
— Serrez du genou, monsieur Pierre, disait Honoré. La jambe n'est pas moyen de tenue, tête droite, monsieur Pierre. Regardez les cheminées du château. Et la pointe du pied que vous oubliez, monsieur Pierre. Allons, monsieur Pierre, rassemblez vos rênes. Partez au trot. Sauf le respect que je vous dois, monsieur Pierre, chassez les fesses en avant.
Pendant des heures, pendant des jours, il fallut entendre cette litanie, subir ces critiques d'Honoré, obéir surtout. L'écuyer accompagnait ses commandements de grands claquements de chambrière, auxquels l'écho répondait. Une répétition sans fin, une monotonie assommante, d'assouplissements qui désarticulaient Pierre, qui le faisaient s^agiter sur sa selle comme un pantin, des voltes perpé» tudles sur lesquelles Honoré pérorait, raisonnait, répri-
n DEUXIÈME PARTIE
mandait. Jamais le cercle n'était assez parfait — comme si l'on pouvait, avec les pieds d'un cheval, tracer sur le sol un cercle parfait ! — il fallait que QueréUe r^ardât vers le dedans, qu'elle mâchât son mors, qu'elle diligentât l'allure et qu'encore elle marchât des épaules sur une piste intérieure à celle que décrivait l'arrière-main.
— Vous me donnez le tournis, à la fin, dit Pierre.
Et il s'arrêta sans permission, abandonna les rênes et s'essuya le front.
— Si monsieur Pierre était soldat, je le mettrais à la salle de police, dit Honoré. Mais ce sera comme monsieur Pierre voudra. Monsieur Pierre est libre de ne pas vouloir apprendre à monter à cheval, nous renverrons la petite jument au colonel
— Vous exagérez toujours. Honoré. Je ne vous refuse pas l'obéissance ; je me repose un peu, voilà tout.
Honoré n'avouait qu'à Mlle Fernande les progrès faits par son élève. H était avec elle en rapports de grande considération ; dès le premier jour, Fernande avait déclaré à Pierre qu'Honoré, vieux serviteur de Crimée, d'Italie et du Mexique, méritait tous les égards ; elle avait voulu qu'il dînât à table et fût placé à droite, comme un général Elle entreprit même de faire au pastel le portrait de l'écuyer et s'installa devant lui en tête à tête tous les après-midi Honoré ponmiadait et ramenait ses cheveux, cirait ses moustaches avant de se placer devant le chevalet; sa tête haute, ses sourcils froncés prenaient un air de majesté ; ses lèvres esquissaient un noble et bienveiQant sourire qu'il s'efforçait de rendre pareil au sourire de Napoléon III. . — Comme vous ressemblez à l'empereur, monsieur Honoré ! lui dit-elle une fois. C'est frappant 1
— JMademoiselle Fernande veut rire, répondit Honoré.
Et son sourire impérial s'épanouit dans un vulgaire contentement; deux rides concentrique qui creusaient ses' joues se dilatèrent jusque vers ses pommettes, jusque
vers ses oreilles, dansèrent en rond autour de son nez. H raconta Tessal que Pierre avait fait le matin même en montant sa petite jument. Ciomette était venue de Técurie, les crins au vent, le pas relevé. Pierre sautant en selle à la force des poignets, sans le secours des étriers, avait malheu-r reusement voulu la mettre en avant en se servant des talons, mais, partie en lançade, elle avait rencontré le mors, s'était butée, arrêtée, et, d'une seule ruade, comme en se jouant, elle avait jeté son cavalier à terre.
— Sattrapez-la, Honoré, je vais remonter, avait dit Korre en se relevant.
Et sans retard, il le f aisait^ ajustait ses rênes, repartait^ Ce trait lui avait valu l'estime d'Honoré.
— Monsieur Pierre deviendra cavalier, disait-iL
Une fois Pierre remonté en selle. Cornette, avec ses sauts de côté et ses ruades, ne le désarçoima plus ; il la tenait entre ses deux genoux, souple de tout le corps, prêt ^ toutes les secousses, manquant encore d'adresse dans le maniement des rênes, mais non d'endurance aux réactions du cheval. II était à mi-chemin dans la série des épreuves an bout desquelles on est cavalier et se jurait d'aller jus*^ qu'au terme, de devenir un écuyer irréprochable et de faire sentir à Bobert Guyennot lui-même qu'il pouvait y arriver vite et bien. Le libre passage des exercices de l'esprit à Teffort des muscles lui semblait une perfection enviable, l'un des attributs de cet homme complet qu'il voulait être : il avait, en effet, l'impression de croître en valeur et de se compléter. Le mouvement qu'Honoré l'avait forcé de prendre, la hardiesse qu'il acquérait chaque jour dans la lutte contre son cheval donnaient des ailes à son imagina*: tion, de l'essor à son esprit ; il lisait plus curieusement que jamais des livres plus divers, toute la bibliothèque. Ouvrant un soir l'armoire des in-octavo, il y découvrit. le traité d'équitation de La 6uérinià:e sur ce point que la lonté de h main doit remporter sur céUe de la iride, et il vanta k
table ce traité comme plein de saines observations et de véritable esprit scientifique. H développa cette opinion, que réquitation était un art, pareil, non pas inférieur, à ceux dont il est parlé dans TËncydopédie ; ses recettes, comme celle des autres arts, manquaient de grandeur idéale et de valeur abstraite, mais servaient à Taction et à la vie ; et, pour faire comprendre & Fernande toute l'utilité de ces recettes, il Tinvitait à mesurer la distance qui séparait Honoré, le cavalier empirique, de lui, Pierre, le cavalier éclairé. Honoré, bien qu'il ne fût pas ignare, ne comprenait lien à La Guérinière ; il en tournait simplement les pages, sans oser y lire, et tordait sa barbiche en disant :
— C'est antique, monsieur Pierre, c'est très antique... Non seulement l'équitation datait parmi les hommes de
plus loin qu'Honoré n'eût pu le croire, mais il semblait qu'elle eût contenu jadis plus de choses qu'aujourd'hui; il n'était plus question dans l'enseignement d'Honoré du piaffer^ de la haUottade^ de la croupade et de tous les airs de manège que La Guérinière décrit. Peut-être étaient-ils tombés en désuétude ; mais peut-être aussi qu'Honoré les ignorait, chaque maître de manège ayant sa forme de science, sa limite dans l'art, les différences entre les cavaliers étant plus grandes encore qu'entre les chevaux et véritablement infinies. Tout l'art équestre tenait pour Honoré dans le cercle de la volte ; il est vrai que, là-dessus, il était exigeant, commandant sans fin : « Préparez^ vous pour la volte. Et pour la volte... volte 1... »
Et Pierre ayant lu simplement que la volte à droite est utile en guerre, comme permettant d'entourer diligemment la croupe de l'adversaire et de se servir du sabre avec avantage, le reste n'étant que subtilité et puérilité :
— Faisons donc de l'équitation de guerre, dit-il, prononçant définitivement son choix entre les quatre hypothèses, (( le dressage du cheval pour le manège, pour le carrosse, pour la chasse ou pour la guerre ».
— Comme monsieur Pierre voudra, répondit Honoré. Le lendemain, ils descendirent pour galoper, dans les
prés du bas ; Fernande, du balcon du salon, les suivait des yeux avec une longue-vue.
— L'épaule libre ! La main basse ! monsieur Pierre, criait Honoré, d'une voix telle qu'on devait l'entendre du bois de Saint-Geoi^es et du bois de Bey. De la souplesse, du liant I Surtout ne tirez pas sur la bouche, ou la jument TOUS emmènera.
Ds partirent botte à botte, par grandes foulées joyeuses ; les chevaux baissaient l'encolure, pour s'allonger davan* tage encore et voir le terrain. A gauche, les saules de la rivière ; à droite, les feuillages du bois fuyaient vers l'arrière vertigineusement.
— Monsieur Pierre n'a pas peur de la vitesse? demanda Honoré.
— Non, non, répondit Kerre, je n'ai pas peur... Honoré dit encore qu'il fallait laisser courir les mains
basses, pour assouvir la petite jument, et que tout à l'heure on la reprendrait :
— Lentement... monsieur Pierre, progressivement- Pierre élevait un peu les poignets, et, effet merveiUeux !
Comette galopait plus haut, moins vite, elle lui cédait un peu de ce mouvement, mais s'appuyant au mors elle demandait plus d'espace, plus de liberté. H baissa de nouveau la fflain, elle repartit, légère, charmante, appuyée et maîtrisée ; et c'en était fait pour la première fois, le Uen classique et délicat, le lien de vie qui devait réunir la bête et lécavalier existait entre eux définitivement. Eien n'avait révélé aux yeux ce subit et secret accord : Honoré ne Tapercevait pas ; il commençait à parler de ses souvenirs de Crimée et de la charge d'Inkermann.
— C'est alors que mon pauyre cheval a crevé, poursuivit-il, quand ils eurent guéé le ruisseau et pris pour revenir le chemin de la Madelame. J'aurais voulu le rame-
n DEUXIEME PARTIE
ner au camp ; mais il a crevé sur la place en un instant. , — C'est bien triste, dit Pierre en caressant Cornette, Inais parlons d'autre chose. Je ne désire pas du tout avoir mon cheval tué sous mol
— On ne sait pas ce qui peut arriver, monsieur Pierre, dit Honoré, mécontent qu'on fît si bon marché d'une action de guerre pour laquelle il avait été cité.
A cette période de vacances, son manège fermé, ses chevaux loués. Honoré préférait demeurer à Persanges où il appréciait la bonne nourriture, la vie animée et polie, la compagnie de Pierre et la vieille eau-de-vie de marc. Enfin l'instruction à cheval était pour l'écuyer un passetemps et un plaisir : maintenant que M. Pierre connaissait bien la main de la bride et qu'il pouvait monter tout seul. Honoré s'alignait contre lui pour des parties de sabre ou de fleuret. Infatigablement, passionnément, jusqu'à ruisseler de sueur, ils se taillèrent au flanc, au va, à la banderole, commencèrent enfin l'escrime à cheval. Pierre, plein d'ardeur, parlait d'apprendre le maniement de là lance ; il voulait être agile, intrépide, infatigable, parfait dans l'emploi de son corps comme dans le gouvernement de son esprit; son attitude avait changé; on observait en lui un port de tête plus fier, des manières plus dégagées, enfin l'orgueil du piéton devenu cavalier.
Le jurisconsulte Bouvigner, mécontent de tous ces signes, «'en allait avec son caniche et déplorait que ce garçon bien doué perdît son temps en exercices de baladin et de jockey. L'oncle Aldonce Brunot vint exprès, un jour qui n'était pas celui de la foire, pour observer qu'on touchait au milieu de septembre et qu'il importait que Pierre rentrât au collège, sous peine d'abandonner tout espoir d'arriver jamais à figurer au corps des Ponts et Chaussées. Mais Fernande, heureuse, répandait partout les louanges de Cornette ; elle ne doutait pas que Pierre, devenu cavalier, ne se réconciliât avec les principes d'obéissance, de dis-
qdjne, et qu'O n'entrât dans Tarmée, ainsi qu'il convenait.
— Bacontez-loi vos campagnes, monsieur Honoré, disaitelle ; donnez-lui le goût du service militaire.
Mais Honoré, hochant la tête :
— H. Pierre ne sera jamais soldat. H raisonne trop... Fernande présidait aux réunions d'amis qui affluaient
chaque jour à Persanges, d'eux-mêmes, par curiosité, pour voir les exercices de Pierre. C'était maintenant par la force des choses un peu de cette animation ancienne, caknée depuis plusieurs générations, depuis que la fortune était devenue moindre, les charges demeurant les mêmes, mais qui avait rendu Persanges célèbre autrefois et qui reportait Timagination jusqu'au temps fastueux des grands-pères.
Le président Guyennot abondait en discours ; Robert Gnyennot, avec quelque chose des manières de son père, les mêmes ports de voix, les mêmes intonations, dissertait sur le dressage, sur le saut d'obstacles, sur le harnachement; et c'était amusant, cette amplification de formes oratoires sur des sujets strictement ndlitaires.
— Et Germaine? leur demandait Fernande. Nous ne la voyons plus !
Germaine gardait bonne-maman : mais Fernande ne s'arrangeait pas du prétexte.
— (îermaine a quelque chose, dit-elle un jour à Pierre. Allez donc voir ce qu'elle a.
Pierre se reprochait justement ce quelque chose; il décida d'aller au-devant de celle qu'U avait offensée et de la ramener.
Les étrivières ajustées, son pied posé exactement sur la planche del'étrier, sa botte vernie cachant la sangle blanche, il trotta avec Honoré le long de la route aimée, ému de voir apparaître les ruines, puis le village, et la maison ancienne à laquelle son cœur restait attaché. Honoré ayant la complaisance de promener les deux chevaux au pas, le long du canal, Pierre entra sans sonner et traversa la cour.
Germaine était assise tlevant le piano/ dans le salon, mais elle ne jouait pas ; Pierre, en ouvrant la porte, la fit se lever précipitamment,
— Ah ! Vous m'ayez fait peur, dit-elle en rougissant. Elle ferma le livre posé sur le pupitre et Pierre en lut de
loin le titre : la Dame de Monsoreau.
— Un roman, Germaine, c'est défendu 1
— C!hut 1 reprit-elle, ne le dites pas à bonne-maman. H pensait, en entrant, la trouver toute triste, accablée
de ce chagrin qu'il avait causé, mais la vie et la joie jouaient dans tous ses gestes, éclataient dans ses yeux, brillaient sur sa bouche.
Il se sentait devant elle comme recréé, comme exalté. Cette lecture l'avait émue, sans doute, ou bien c'était la brusque apparition de Pierre, botté, éperonné, avec cet élégant costume de cheval?
— Êtes-vous venu sur votre jolie jument?' demandât-elle.
— Oui, Germaine ; elle m'attend là, dans le chemin. Us r^ardèrent par la fenêtre et virent, au delà du mur
et du canal. Honoré qui faisait les cent pas en menant les chevaux en main.
— Je suis venu en ambassade, reprit-il, pour savoir quelles occupations vous retiennent si longtemps loin de
. Persanges. Jp pourrai dire maintenant que c'est la lecture des amours de Bussy avec la dame de Monsoreau.
Elle ouvrit la bouche pour dire : « Non, ne le dites pas ! » mais elle comprit, aux yeux de Pierre, qu'ils étaient complices et qu'il ne parlerait pas.
— Comme ils ont aimé ! dit-elle en extase.
Et elle rougit en jetant vers la fenêtre un regard inquiet.
— Si bonne-maman m'entendait !
Elle s'assit au piano, jeta des accords, monta des ganmies.
— Non, Pierre, disait-elle tout en jouant, ne croyez pas
que je sois romanesque... je lis par ennui, mais, si j'avais de bons livres, je travaillerais, au contraire.
Ses yeux scrutaient ceux de Pjierre et cherchaient à pénétrer au delà des yeux, dans les arcanes de Tâme, dans cette science et cette philosophie de Pierre, dans tout ce monde de pensées qui le séparait d'elle et la faisait vivre étrangère à lui.
— Et moi, Germaine, je ne travaille plus. D'abord cette jument m'occupe ; puis, bientôt les vendanges. A propos, nous aurons notre déjeuner habituel le lundi de la Saint- Corneille. Vous viendrez, n'est-ce pas?
Saint Corneille étant patron du village de l'Étoile, l'usage s'était établi depuis longtemps à Persanges de fixer au jour de sa fête la réunion de tous les amis. Fernande lançait justement ses invitations; elle conviait toute la parenté, jusqu'aux cousins de Besançon, tous les amis, jusqu'aux tièdes et aux ennuyeux; jusqu'au vieux marquis de Bonlieu, qui habitait dans la montagne la vieille gentilhommière du nom, à côté du lac du nom.
— La Saint-C!omeille? reprit-elle. Ce sera juste avant notre départ pour Besançon... Ahl vite, Pierre, allezvous-en, dit-elle en changeant tout à coup de ton ; voici bonne-maman I
— Eh bien, répondit-il, je puis l'attendre.
— Non, non... Je préfère 1
Elle voulait rester la complice de Pierre et que cette visite fût leur secret.
— Si je vais à Persanges, acheva-t-elle sur le pas de la porte, me direz-vous encore des méchancetés?
Pierre, en rejoignant Honoré, avait des gestes vainqueurs et fauchait les branches du buisson avec sa cravache.
— Allons donc galoper dans les prés de Bard... dit-il. Les mouches du soir agaçant les chevaux, ils eurent
bientôt gagné la route et dépassé le bois de la Madelaine : là, entre deux croupes de terrain mollement allongées vers
la plaine, s'ouvrent et se succèdent, verdoient dans la fraîcheur au bord du ruisseau, des prés secrets que des haies séparent. .
— Au cas que la jument vous emmènerait, monsieur Pierre, mettez-la en cercle bien doucement...
— Elle ne m'emmènera pas, Honoré, répondit Pierre avec assurance.
Elle l'avait emballé plus d'une fois, mais maintenant il était bien maître d'elle, bien maître de lui, ayant tour à tour acquis la ftdté dans la position du corps, le tact dans le maniement des rênes et la présence d'esprit que ne déconcerte plus le vertige de la vitesse.
— Bien, monsieur Pierre, très bien, disait Honoré, qui le voyait lutter contre elle et la contenir.
Elle nageait au galop, jetait ses jambes nerveuses, changeait de pied, se traversait de la droite à la gauche, de la gauche à la droite ; Pierre, les poignets fixes, oscillait souplement au gré de la haute et violente allure.
— Allez, monsieur Pierre, rendez-lui tout, dit Honoré. Et Pierre lâchant un peu les rênes. Cornette se développa
à toute allure, couvrit de ses grandes foulées le sol rebondissant.
— C'est une petite bête bien vivante, monsieur Pierre, reprit-il quand ils se furent rejoints au bout du pré. H ne faut pas vouloir l'empêcher de vivre...
— L'empêcher de vivre 1 répéta Pierre.
Honoré nommait justem^t la chose dont il était le plus éloigné au monde : il jouissait de la sentir vivre, de sentir l'action certaine, précise, mesurée de la volonté de l'homme sur l'énergie du cheval.
« Posséder les êtres, songea-t-il, quel délice ! » Et de ce délice ressenti, passant à d'autres, mille fois plus hautes, souvent rêvées, il vit deux visages de femmes qui lui souriaient ensemble, Germaine avec ses yeux chercheurs qui regardaient vers l'avenir, Jeanne dont le rire
et le sourire s'éteignaient déjà dans le passé et qui n'était plus qu'une ombre, et qui n'avait plus rien du charme de la vie.
ce Oh I comme je t'aurais aimée, Jeanne, songea-t-il, si tu avais voulu 1 »
Des pluies qui s'établirent vers la fin de septembre furent les bienvenues, car elles venaient à point pour gonfler les grappes déjà mûres ; mais elles inquiétèrent en se prolongeant et menaçant le raisin de pourriture. Les cuves, les seaux, les baquets, exposés au dehors, s'humectèrent et gonflèrent leurs bois ; Brocard passa la revue des pressoirs ; Gaillard, le caviste, nettoya ses hectolitres, mit au jour tous ses instruments. On entendait dans la cuverie un bruit de brosse qu'amplifiait la résonance des foudres ; c'était Benaud, une bougie à la main, qui grattait, nettoyait et par moments, étouffé par les poussières, montrait sa tête frisée au guichet et restait un moment à reprendre haleine.
— Qu'attendez-vous, monsieur Pierre? disait-il. Voulezvous laisser les grives manger vos raisins?
Depuis longtemps les grives chantaient : « yendanges ! vendanges ! » Elles volaient, selon les heures du jour, des vignes aux bois, des bois aux vignes, et regagnant pour la nuit les abris du parterre, passaient en taches noires sur le soleil couchant. Grouin vint confirmer le dire de Renaud en annonçant que les grappes de Savagnin s'égrenaient, que monsieur Pierre aurait de la perte ; le Dragon pensait de même ; de même Bati-Bonnot, et François Balai, dit Fusil Pierre décida l'ouverture des opérations après en avoir longuement conféré avec Fernande : on conunence-
rait par le « Rouge », puis on irait aux vignes Blanche les plus mûres, pour contenter les gens de l'Étoile.
Lui-même, ce matin-là, monta à cheval pour parcourir le domaine ; il prit par le chemin du bois, et, parvenu au sommet de la coupe, s'arrêta pour regarder le paysage et choisir son itinéraire.
La vallée close de l'Étoile était à ses pieds ; les quatre monts qui la bornent semblent soulever le sol, comme un drap, et le laisser pendre et flotter capricieusement. Dans ces replis fantasques, se cachent les hameaux du village, s'arrêtent les maisons des hommes, comme si, dans ce pêle-mêle naturel, plus lourdes que les bois, les feuillages, les cultures, que tout ce qui monte, foisonne, fleurit, elles étaient tombées par leur poids même au fond du terrain.
Partout, les sarraux des vendangeurs faisaient des taches bleues dans les ^vignes d'or ; de lents chars à bœufs gravitaient sur la route, stationnaient dans les chemins de terre, montaient la pente verte des prés. Pierre rassembla ses rênes et repartit; la descente était raide, mais Cornette était adroite ; elle choisissait le terrain où poser ses petits X pieds, les posait prudemment et quand le sol croulait sous elle, s'arc^boutait sur l'arrière-train, s'asseyait presque, jusqu'à ce que la glissade fût achevée et qu'elle eût retrouvé un point d'appui. H gagna Remontaillis qu'on voit s'étaler circulairement, comme une taupinière, au pied du Mont Morin, et donna les rênes à l'enfant qui veillait sur le char au bas du sentier. H se joignit à l'équipe des ouvriers, ouvrit son couteau à lame de serpe et vendangea avec eux. Ses bottes s'engravaient dans la terre grasse, les feuilles humides dégouttaient sur ses doigts, mais c'était bon, cette attitude penchée, ce geste de couper la grappe au ras du sol, cet effort d'élever lé^seau terreux et de le verser dans la hotte. Les gens, marchant pas à pas, atteignirent ensemble la lisière et prirent pied sur le chemin ; seul Bâti- Bonnot restait en arrière.
LA J.UMENt iOi
— Bâti ne laisse rien perdre,'- dit kpielqù-mi: ^ ' .'•'
— Eh ! monsieur Pierre, dit l'homme, c'est le grain du raisin qui fait la goutte de vin.
Leurs propos, leurs rires, leur souplesse, leur pauvreté, oui, tout cela, et jusqu'à l'odeur du brûle-gueule de Fusil- Mai, c'était bon.
Bs défilèrent un par un en portant leurs ustensiles, pour aller reprendre le travail à la lisière du bas; et ce fut, dans le sentier pierreux, un grand bruit de sabots.
— En vous remerciant, monsieur Pi^re, dirent-ils comme il chaussait l'étrier.
Ds le r^ardèrent s'éloigner, et, parlant patois cette fois, louèrent son élégance à cheval.
Un chariot le précédait dans le chemin creux ; le conducteur, à demi tourné vers l'attelage, agitait d'un geste machinal l'aiguillon posé sur le joug et conversait au passée avec un vendangeur :
— En as-tu beaucoup, François?
— Moitié de moins que l'année dernière.
— C'est conune moi : je n'en ai pas mon soûl.
La lente allure des bœufs les séparait peu à peu ; ils reprirent encore en forçant la voix :
— On n'en boira pas plus qu'il y en aura.
— On fera de la piquette avec le marc.
Pierre, sortant du chemin, traversa le pré du Savoyard, déboucha dans la cour, dépassa la maison. Le Savoyard n'était pas là ; Fernande l'accusait de faire des charrois à prix d'argent avec deux bœufs qu'elle lui Jkvait prêtés pour labourer et qu'encore il ne nourrissait pas. Un peu plus loin, habitait le « Dragon », de fidélité non moins douteuse : sa femme, une malheureuse, dit à Pierre qu'il était allé vendre des poules au marché de Bletterans. Le Dragon la battait et, de plus, tous ses enfants mouraient en bas âge, à cause d'une maladie du sang que le Dragon avait eue au régiment ; elle venait souvent pleurer à Per-
SB
402 DEUXfÈMK PARTIE
sangèô," sé (fisàit* ihatidïtt^ et "reniée du bon Dieu, mais en ce moment, le pied sur le berceau, elle montrait sur ses traits la joie confuse de balancer son dernier né.
Cîomme Pierre passait devant la Combe, une grande stature vêtue d'une tunique de soldat, une tête coiffée d'un képi, se redressa le long d'une haie : c'était Amable Barbier, le doyen des vignerons de Persanges. Il curait un fossé, pour préserver son pré de l'inondation; quant aux vendanges, il n'était pas tant pressé ; le mauvais temps l'avait empêché de récolter ses pommes de terré et cependant il était dans les usages de les vendre à la ville pour la foire d'octobre.., A Saint-Didier, Pierre trouva les gens occupés à la même besogne ; mais ils étaient prêts à vendanger^ ayant pris jour entre eux pour s'aider les uns les autres et attendant le signal que M. Pierre leur donnerait.
— Et Gouin? leur demanda Pierre.
Comme ils étaient sans nouvelles de Gouin, il songea que c'était à lui de gagner les Baraques et de s'informer si Gouin n'avait pas besoin de secours.
La rivière, grossie par les pluies, n'était pas guéable; il vint la passer au Pont du Moulin. Devant lui, le bois communal s'élevait au flanc de la côte et la tapissait de feuillages jaunis, rougis, cuivrés, rowllés ; il ressemblait par les couleurs à une tapisserie de haute lice qui était à Persanges, dont les teintes passées mêlaient ensemble objets^ animaux, personnages, les cornes du cerf avec les créneaux des tours, les faîtes des arbres avec les panaches des chaperons ; et, comme cette tapisserie exhalait une odeur ancienne et faisait souvenir du temps des grands-pères, une odeur d'automne, de froidure et de mort s'élevait aussi du fond de ce bois.
La maison de Grouin, toute seule sur le plateau, regardait vers Persanges, vers la ville, vers la courtine des monts bleuâtres; de là Gouin rayonnait vers une région plus "^^ignée encore, jusqu'aux dernières vignes qui dépendaient
de Persanges, sur les territoires de Montmorot et de Savagna.
Pierre gravit Pescalier au-dessus duquel était Feutrée de la grange, et frappa à la porte, bénie par une image de saint Grégoire. H attendit ; un chat souple et furtif chassait à travers le carré de choux ; une poule picorait dans la cour ; des grappes d'oignons séchaient sous Payancée du toit. H écoutait toute cette pauvreté, la même ici qu'ailleurs, mais plus grave dans ce silence qui accusait le maître de n'être ici qu'un étranger, et peut-être un ennemi
Tout d'un coup, quelqu'un pleura dans la grange. C'était un petit garçon, accoutré comme un homme, qui se désespérait d'être tout seul : « Levant... Levant..., » disait-il, en montrant de sa petite main rouge la direction de la rivière.
Gouin travaillait dans cette direction, à Pendroit où le chemin bifurque entre la Côte-à-Gay et la Côte-à-Brisard ; il rangeait sur une charrette sa récolte de maïs, et les cannes sèches se froissaient avec bruit dans l'absolu silence des champs. H dit que son beau-frère et sa belle-sœur viendraient Paider pour les vendanges, ce qui ferait assez de monde pour le peu de raisins qu'il avait : •
— Si seulement je récoltais de quoi payer ce que je dois i monsieur Pierre, dit-U avec un soupir.
— Me devez-vous beaucoup, Gouin? demanda-t-iL Gouin hocha la tête, hésitant d'abord à avouer la grandeur de cette dette, et relevant à la fin vers Pierre sa figure velue et triste, obstinée et résignée :
— Cela va dans les cent trente francs, dit-il. Pierre le réconforta :
— Les vins seront chers cette année, et, d'ailleurs, nous ruerons cela à la Saint-Martin.
Le soir tombait; le crépuscule oblique inondait de lumière mourante toute cette solitude, la petite maison, là charrette, le champ où Gouin cheminait, ourdissait les
entrailles de la terre et tramait le boulet de ses cent trente francs.
« D'ailleurs, me les doit-il vraiment? songeait Pierre... Moi, je lui dois son blé... »
n avait essayé une fois de tenir le manche de la charrue et savait par expérience que rien n'est plus délicat que de maintenir le soc à la bonne profondeur, tandis que les boeufs avancent et par leur mouvement multiplieht l'erreur du laboureur novice; Gouin ici, semant le blé, lui travaillant au progrès des sciences, quand seulement il aurait repris le cours de ses recherches, et jetant au vent la graine des idées, n'étaient-ils pas deux ouvriers, et se devaient-ils autre chose que leur travail? H regagna Persanges, en rêvant d'une société meilleure, où l'amour réglerait les rapports des hommes et non pas l'argent. Les violoneux et les, commissaires de la fête s'en retournaient, ayant donné l'aubade ; tout le château était en rumeur. Fernande, affairée, tirait des armoires la grosse argenterie.
— L'oncle de Bonlieu viendra, dit-elle, c'est-à-dire le grand-onde... — Tous les cousins voyagent en Suisse et en Italie. — Soyez très poli avec lui, Pierre ; il a beau être vieux et décati, il n'en est pas moins grand seigneur, et marquis, et votre parrain, par-dessus le marché.
EUe avait tiré de la garde-robe de vieilles livrées pour Eenaud et Bâti, et donné un frac à Brocard, pour qu'il eût l'air d'un majordome.
Mélanie Virot surveillant la cuisine, Fernande restait chargée de tout ce qui était couvert, surtouts, corbeilles de fleurs, tâche si lourde que, le lendemain, elle réclama pour elle un droit dont Pierre usait souvent, celui de manquer à la grand'messe et d'être celle qui gardait la maison.
Brocard avait réparé la statue de saint Corneille, qu'on voit dans une niche au-dessus de la porte de l'église, et
remis au bras yermoulu la main fatidique qui conjure la grêle. Des raisins de Persanges ornaient la châsse du saint Les enfants de chœur la prirent sur leurs épaules ; la procession solennelle gagna l'entrée du village, s'arrêta là pour une bénédiction, puis revint avec des chants.
Tous ces rites semblaient à Pierre puérils, idolâtriques ; il avait lu, dans le fonds Brunot, un livre sur Torigine des cultes; pour lui, penseur, cette dévotion à saint Corneille devait être quelque survivance du paganisme : les vendanges étaient la cause et saint Corneille Taccident.
Les enfants de Técole chantèrent faux; Tinstituteur nasilla le plain-chant en s'accompagnant à peu près sur Pharmonium ; le curé monta en chaire pour recommander à ses ouailles des plaisirs décents et pour s'élever contre la licence à laquelle les danses donnaient trop souvent lieu. Les mères chrétiennes devaient accompagner leurs filles au bal et les en ramener ; le tenancier du bal était sonmié de ne pas déposer de bancs autour de la salle, car ils prêtaient à des contacts impudiques ; les garçons en tiraient prétexte pour asseoir leurs danseuses sur leurs genoux. « Et vous, mes sœurs, sur quels bancs vous asseyez- vous?... sur des bancs de chair humaine ! »
Malgré ses imprécations, il y eut des planches sous l'auvent du bal en plein air, tout le long de la barrière peinte, et, pour donner raison à Pierre, plus de curieux s'assemblèrent autour, que de fidèles à la messe solennelle du matin. Des images du saint étaient clouées aux traverses ; mi rideau de branches cachaient l'orchestre, se fanaient au soleil et mêlaient leur parfum sylvestre à l'odeur des pommades, de la sueur et du tabac.
Le Dragon, avec ses mauvais yeux, rêvait là, ivre à moitié, et le Savoyard, qui portait un grand chapeau à la mode de son pays, et des gens des villages voisins, des gendarmes et des soldats. Amable Barbier, vêtu d'une blouse neuve, bouffante, sous laquelle son corps maigre semblait
asuB
un battant de clpche, regardait les choses avec une mine heureuse. H avait été violoneux dans son temps ; son fils Symphorien siégeait sur l'estrade, un cornet à pistons dans les mains.
— Aujourd'hui, monsieur Pierre, c'est le cuivre qui l'emporte. Le cuivre marque mieux la mesure.
Les couples, déjà formés, allaient et venaient en attendant la fin des vêpres. La cloche sonnant la bénédiction, les violons s'accordèrent. Symphorien porta l'embouchure à ses lèvres, et gonfla ses joues ; les commissaires, un nœud de rubans sur l'épaule, battirent des mains pour donner le signai. Alors les garçons aux gilets ouverts, aux cravates éclatantes, leurs chapeaux en arrière, une cigarette au coin de la bouche, les fifles aux jupes rouges, vertes ou bleues, leurs bandeaux lisses sur leurs fronts hâlés, un mouchoir à la taille pour protéger leurs ceintures, se firent face ; les mains des hommes s'appliquèrent aux corsages ; les mains des femmes s'accrochèrent aux épaules et tous, enlevés par le pistoli de Symphorien, remuant leurs pieds comme pour fouler de la vendange, commencèrent la trépignée. Les cavaliers seuls faisaient des grâces. Pierre reconnut plusieurs de ses camarades d'enfance, petits ber« gers, petits maraudeurs, qui venaient autrefois courir et batailler avec lui : ils jouaient des coudes, battaient leurs entrechats et le cuivre effronté, soulignant leurs gestes hardis, haussait sa fanfare par-dessus le flonflon modeste des violons d'autrefois. L'orchestre, en faisant silence, provoquait des protestations ; un va-et-vient recommençait, et ,tout cela, le rythme, la marche, la musique, les vociférations galantes, oui, c'était bien la grâce du soleil, le bienfait de la terre, le don de la nature et l'épanchement de la force universelle ; c'était la joie humaine, sœur de la vie, fille du travaQ, vieille comme le deuil et fatale comme luL
On dansa toute la nuit et même le curé eut le scandale d'entendre les dernières ritournelles en allant célébrer sa
messe annuelle pour les défunts de sa paroisse. Une voiture vint le prendre à onze heures pour Tamener au déjeuner de Persanges, prévenance que Fernande n'omettait jamais. Déjà, l'oncle Brunot était là, les Guyennot, les Brirey, les Villeneuve ; manquait seul Fonde de Bonlieu, dont quelqu'un avait rencontré dans la ville l'équipage singulier. Pierre, posté dans l'avenue, vit apparaître le pesant char smsse que traînaient deux chevaux massifs, inégaux de taifle et de robe; l'onde menait lui-même, vêtu d'un. énorme carrick tout crotté :
— Charmant I vue délicieuse I dit-il en descendant. - Son intonation était d'un homme du monde ; son costume était d'un roulier. Mais il rejeta son manteau, ôta sa casquette, changea de gants, peigna ses favoris et, le chapeau sur l'oreille, serré dans sa redingote râpée, parut en vieux beau devant Pierre intimidé.
— Des chevaux de montagne... disait-il d'un air mépri* sant, en laissant là son attelage et se dirigeant vers les cuisines.
— Voyous que je me retrouve... Est-ce bien ici? Mais il ajouta, confidentiellement :
— J'ai affaire à votre maître d'hôtel.
— C'est que... nous n'avons pas de maître d'hôtel, avoua Pierre. Nous vivons sans aucun train.
— A la femme de charge, alors... Enfin, à la personne qui donne à manger.
Mélanie Virot reçut la confidence de l'oncle et Brocard s'en alla sonner la cloche.
« Le marquis de Bonlieu, » se dit-on à mi-voix dans le salon, comme l'oncle entrait, et l'annonce de ce vieux nom fit se redresser toutes ces petites noblesses. La plupart des familles réunies dans le salon de Persanges avaient pour auteur quelque greflBer du Parlement de Besançon, quelque officier de fortune, pensionné comme capitaine et décoré de Saint-Louis ; mais les Bonlieu étaient apps^
rentes aux Rohan, aux Duras et à tout ce que rarmorial de France nommait de plus ancien.
On s'assit à table et les domestiques commencèrent leurs évolutions. « Rotalier 1826, » dit l'un d'eux en versant dans le verre de l'oncle un vin décoloré qui ressemblait à du brou de noix.
— Mes compliments !... dit l'oncle en considérant avec une mine aimable, en regardant à travers son verre, le propriétaire du cru.
Mais, comme on approchait de lui une autre bouteille, il se défendit du doigt :
— Doucement... doucement... reprit-il en regardant Pierre. Voulez-vous me griser dès le matin?
A ce moment, un immense plat à poisson qu'on posa sur la table fixa l'attention :
— Ce sont des brochets de mon lac, dit l'oncle avec orgueiL
— Des brochets de Bonlieu, répéta le colonel Durdant à Mme de Valempoulières, qui n'avait pas entendu.
— J'ai conspiré avec votre femme de charge, ajouta l'oncle. Voyons si elle les aura bien fait revenir.
H s'excusa de l'indiscrétion qu'il avait eue de modifier le menu.
Le colonel mit son lorgnon sur son nez, découpa la chair blanche du brochet, goûta, loua, puis porta la main à son verre et dit, sur un ton de madrigal, que rien n'était plus apprécié chez les gourmets et classé parmi les plus rares produits de la Franche-Comté que les brochets du lac de Bonlieu ; mais une sorte de grognement s'entendit de l'autre côté de la table : c'était l'oncle Aldonce Brunot qui faisait de l'opposition.
L'oncle Brunot parlait trop haut, en homme mal élevé ; Pierre sentait dans son ton acerbe la vieille rancune de sa race contre la parenté des Persanges, — et la jalousie pour toutes les prévenances dont l'oncle de Bonlieu était l'objet
Par bonheur, le « top » des bouteilles de vin mousseux se mêlant aux conversations en haussa le ton, couvrit la voix grognonne de l'oncle et coupa court aux hostilités.
— Pourvu que les oncles ne se querellent pas au moment du toast, dit Pierre tout bas à Germaine.
Mais ce fut le colonel Durdant qui se leva pour parler. Les toasts du colonel étaient légendaires. H les compliquait d'ordinaire de réminiscences de l'histoire et de la mythologie, et si, par exemple, il portait la santé de deux jeunes mariés, il rappelait l'enlèvement d'Europe par Jupiter, décrivait une toile qu'il avait vue au palais Farnèse à Borne, et souhaitait métaphoriquement au jeune couple « une heureuse traversée sur la mer du monde ». Mais aujourd'hui, U remercia simplement la maîtresse de maison en rappelant à tous la fête traditionnelle des vendanges à Persanges. Pierre voyait à contre-jour, à hauteur de la cravate et de la rosette de la Légion d'honneur, le vin pétiller dans le verre du colonel, et tout d'im coup, il songeait aux avires^ à ceux qui récoltaient le vin tandis qu'on le buvait, à Kenaùd attelé au cabestan dans la cuverie, à Bati-Bonnot, qui ramassait un à un les grains par terre, à Gouin qui comptait les grappes et songeait à sa dette de cent trente francs. Tout ce bien-être, toute la sécurité de ces gens repus autour de cette table, c'était irritant, et les mines de la mère Valempoulières, et les belles manières de l'oncle, oui, leurs mensonges à tous ; et jusqu'à cette complaisance avec laquelle Mme de Persanges souriait. Elle avait retrouvé sa grâce entière, sans rien de la tristesse chrétienne qui pesait d'ordinaire sur tous ses gestes ; elle faisait ses honneurs, conversait avec l'oncle, s'appuyait même à son bras, tandis que les invités, devant eUe, passaient au salon. Et comme le curé restait derrière les couples à côté d'elle :
— Monsieur le curé m'a fait des vers charmants pour le jour de ma fête, mon cousin 1 dit-elle au marquis de
Bonlieu. Quel dommage que j'aie si peu de mémoire... Je suis sûre que cette pièce vous plairait, mon cousin... La fin surtout... Comment donc? Ah oui, j'y suis :
C'est assez pour ton cœur trop prompt à s'alarmer, D'un Dieu qui t'aime et que tu peuz aimer.
Je ne me souviens que de ces deux vers, mais tout le reste est aussi bien.
— Charmant, charmant, disait Fonde de sa voix neutre d'homme du monde.
Et le curé confus :
— Monsieur le marquis est trop bon...
Quittant le bras de l'oncle, elle appela Pierre, et d'un geste qui lui était familier autrefois, qu'elle retrouvait tout à coup, le caressa sur la tête et lui imposa les mains.
— J'espère toujours qu'il servira sous les ordres d'André, disait-elle.
— H y serait à sa place, répondit l'oncle.
Pierre n'aimait pas ce mot servir^- qui impliquait une idée de servitude, mais il se déclara très obligé, très attaché au colonel, et désireux de le connaître.
— Oui, répondit l'oncle, c'est un brave garçon.
Et U continua à bâtons rompus, en lorgnant du côté des femmes :
— On m'a dit qu'il engraissait.. Quelle est donc cette jolie personne? Elle marche bien, elle est très bien...
Germaine avait passé dans l'autre salon ; l'oncle regardait maintenant par la fenêtre :
— C'est ici que vous vous exercez? reprit-H en voyant la'cour creusée de fossés, traversée d'obstacles.
Et, sans attendre la réponse :
— Présentez-moi ce petit cheval, je vous prie.
Cette idée de l'oncle fit rapidement le tour du salon et coupa court à des romances qu'on se disposait à entendre.
Une des petites Brirey chanta l'air : « Pauvre Jacques, quand je suis près de toL »
— L'air de la reine, dit avec attendrissement Mme de Valempoulières. Cette malheureuse princesse!...
On se levait; les domestiques rangeaient les chaises devant les balcons des fenêtres :
— Hein? quoi? demandait le colonel, qui d'ordinaire était lent à comprendre. Va-t-on nous donner la comédie?
L'oncle Brunot lui répondit d'un grognement et s'en alla fumer son cigare dans la cuverie.
Fernande, inquiète de la manière dont Pierre allait paraître, s'esquivait, faisait dans la cour de l'écurie une toilette à la jument ; elle mit des rosettes au' frontal de la bride, tressa la crinière, attacha à la queue un nœud de Tuban, qu'elle réunit ensuite aux étrivières par deux cordelettes de même nuance.
— Que comptez-vous faire? demandait-elle.
Mais Pierre se souvenait du tracé que La Guérinière conseille pour les courses de têtes ou de bagues. Il déboucha de l'avenue au petit galop, gagna la piste à gauche, franchit la barrière, décrivit une demi-volte en arrivant à l'angle, puis revint sur l'obstacle, et, l'ayant sauté, fournit la même course pour la banquette, sur l'autre côté. H doubla enfin dans la laideur du man^e, et lançant cette fois Comette à toute allure, il s'enleva avec elle par-dessus la douve d'un bond tel qu'un « ah ! » d'admiration et d'effroi sortit de toutes les bouches féminines. On le vit enfin, d'un galop diminué, revenir face aux honneurs, s'arrêter là, et, d'un geste noble, qui abaissait le chapeau à hauteur de la hanche et déployait le bras ensuite, saluer dans le style ancien.
— Bravo! Bravo 1 H est charmant! disait-on aux fenêtres.
On lui jeta des fleurs. On descendit dans la cour pour le complimenter.
— Vous tournez toutes les têtes, dit avec ses mines Mme de Valempoulières.
Et Toncle de Bonlieu satisfait, une larme dans ses yeux troubles, le prit à bras-le-corps :
— Allez-vous-en dans l'armée, mon petit, c'est votre place!
Germaine portait son manteau, sa toque, prête à partir. Des voitures s'éloignaient dans l'avenue, croisant au passage les lourds chars de vendange qu'amenaient les bœufs arc-boutés au joug ; ils traversaient la grande cour, montaient l'allée de la glacière, se déchargeaient devant la cuverie, puis, l'espace étant trop petit, faisaient demi-tour en reculant et s'en allaient par où ils étaient venus.
L'oncle Brunot se tenait là, une main dans l'entournure du gUet, regardait la vendange tomber dans les cuveaux avec un bruit de cascade, les hommes charger les pressoirs, manœuvrer les bœufs, et souriait à ce Persanges pareil à celui qu'il avait connu autrefois, avant les partages de 1853.
— Et s'il venait à pleuvoir? demanda-t-il à Pierre en lui montrant les cuveaux tout autour de lui. Ne sais-tu pas que nous sommes au quatrième jour de la lune? Tu n'as pas seulement de thermomètre... Tu ne connais pas les températures.
L'oncle, toujours parlant pour lui-même et souriant à son passé, entra dans la cuverie et goûta les vins. Partout gémissaient les ais des pressoirs, les clés de métal carillonnaient en courant sur les plateaux. La pressée finie, le marc apparaissait comme un bloc compact qu'il fallait attaquer à la pioche. On se hâtait de recharger, les derniers venus réclamaient leur tour, et, de nouveau, le bois grinçant, le fer sonnant accompagnaient la chanson du joli vin couleur de soleil.
La nuit tombait. Renaud dressa des bougies sur deux planches croisées qu'un cercle de tonnpau soutenait juste au-dessous du plafond. Des noms, des dates, des dessins
informes, invisibles le reste de Tannée dans la cuverie obscure, reparurent à cette lumière sur les plâtres et sur le bois. Âmable Barbier chantait en virant son cabestan; on enfant du Dragon, que sa mère avait trempé tout nu dans le vin nouveau pour le fortifier, se débattait dans un drap. Brocard tenait tête à l'oncle Brunot. Tout à coup, la cloche de Sahit-Didier sonna Pangélus ; cette voix de Téglise et du cimetière mêla le regret des morts à la joie dfe vivants.
— À la soupe, Âmable, à la soupe I cria Renaud.
La cloche de Persanges appelait à son tour ; ce fut un défilé de sabots sur les dalles, les tables massives de la cuisine se garnirent de dîneurs ; seul Âmable continuait de travailler. Gouin s'en plaignit à Pierre, ajoutant qu'il attendait depuis midi son tour à se servir du pressoir, et Pierre revint à la cuverie pour rappeler Âmable à l'ordre ; mais il s'arrêta saisi, dans l'ombre de la porte, tant la figure d'Amable était belle en ce moment. Le vieux avait rempli son verre et le regardsdt à la lumière ; puis il goûta son vin, en gonfla ses joues, s'en gargarisa, et s'approcha à la fin de l'établi en essuyant ses moustaches du revers de la main. Ses gestes étaient lents, ses pas étaient sonores ; l'air de la nuit entrait par les ouvertures, inclinait la flamme des bougies et mêlait à l'odeur capiteuse du vin les senteurs fraîches du feuillage et du terreau. Âmable chercha parmi les bondes, les bouchons, les mèches soufrées, les tampons de terre glaise, un étui de fer-blanc qui contenait un pèsevin, n mit l'instrument dans la cuve et Pierre l'y vit flotter, selon ce qui est représenté dans les traités de physique au chapitre des densités spécifiques ; puis Âmable le ressaisit avec précaution, monta sur un escabeau pour être plus près des lumières, et renversant la tête, clignant ses yeux presbytes, lut le degré sur la graduation.
« Eh I Eh I Eh I » fit-il du fond de la gorge.
Et comme si les choses ambiantes approuvaient cette
gaieté de rhomme, les foudres centenaires s'émurent» rêsonnà'^t, et, d'un écho prolongé, répétèrent et multipMèreot le rire du vieux vigneron.
Des brouillards passaient sur Persanges ; tantôt ils couvraient la plaine au matin, s'élevaient avec le jour et devenaient les nuages de l'après-midi; tantôt, chassés par le vent du sud, ils erraient de goi^e en gorge, cheminûent par les défilés, demeuraient suspendus aux cols, comme hésitant i choisir leur chemin et à s'en aller vers d'autres côtes qui devenaient des îles dans leur mouvante mer de vapeur. De grands couchaiits rouges sur des ciels étranges montr&'ent la perspective profonde des blancs villages, des prés verts, des bois rouilles, la plaine inondée et miroitante des peupliers jaunis, panachés d'or qui flambaient çà et là; la fumée hivernale des feux de sarment montait lentement des maisons coites ; toute la terre était neutre et sombre sous l'horizon seul lumineux. Puis des gelées blanches, en habillant les arbres et tapissant les pelouses, jBrent craindre les premières neiges. L'onde de Bonlieu, traîné par ses chevaux de montagne, dans son char suisse étrange, retourna à son manoir. Tout le voisinage s'étant dispersé au loin, ou installé dans les villes pour l'hivernage, les Guyennot partis pour Besançon, le colonel Durdant lui-même qui, tout l'été, déjeunait une fois la semaine, ne paraissant pas, rien ne troubla la paix de Persanges endormi dans le silence et le demi-jour.
Un Persanges singulier que Pierre, depuis ses années de collège, avait oublié et désappris, le Persanges d'hiver, austère mais digne, claustral et froid. Les giboulées bat-
taient les vitres, les houhous de la bise accompagnaient les flambées ronflantes et les feux crépitants de sapin; une odeur d'empyreume, répandue par toute la maison, exhalait des résidus du raisin les derniers aromates, tandis que le marc, cuit au feu de sarment, se quintessenciait dans les alambics. A neuf heures, le facteur apportait les lettres, puis, plus aucune nouvelle du monde; rien que les oiseaux des bois, merles, rouges-gorges et bouvreuils, assemblés autour de Pierre, tandis qu'il exerçait sa jument sur le pistes; de leurs cris faméliques, de leurs ^dles sauvages, ils chantaient et caressaient Fersauges, la maison du bon Dieu. Sur la neige où leurs pas étoiles se suivaient, de rares traces humaines inscrivaient les démarches des gens : Brocard, parti de bonne heure, à la dérobée, pour visiter ses connaissances et goûter Feaude-vie encore tiède, à demi séparée de la blanquette ; le jurisconsulte Bouvigner, épiloguant sur les choses du jour, commentant les opinions du Journal des Débats; son caniche, dont la tramée continue semblait celle d'un ver énorme et velu; puis, les pieds des ecclésiastiques, le curé de rÊtoUe, le vicaire de Saint -Didier, la sœur Marie- Adelphe... tout cela, connu, prévu; la vie prise dans un rythme fatal ; le thé, servi à quatre heures ; la doche du dîner, qui fait aboyer les chiens dans la cour de récurie ; le premier coup à six heures et denûe, le second coup à six heures trois quarts ; l'obligation de s'habiller alors et de trouver au pied du lit, sur le dos du fauteuil, la jaquette noire et la cravate blanche que le domestique a préparées. Dans le salon, les lampes toujours aux mêmes places, leur lueur qui baisse au milieu de la veillée, la veillée qui se prolonge sans but et sans fin, une paix* telle dans le château qu'on entend d'un étage à l'autre l'horloge de la cuisine battre les secondes. Peu à peu, Tâme se replie et se résorbe, n'occupe plus qu'un seul point de l'espace et, pour un rien, s'en irait d'ici-bas. Le
uXM
il6 DEUXIÈME PARTIE
monde est si loin qu'on s'étonne d'avoir encore des devoirs envers le monde, les moindres besognes deviennent des efforts.
Non seulement les gens du voisinage, mais ceux du dehors aussi empiétaient sur la liberté de Pierre, encombraient sa vie de détails vulgaires et sans beauté. Il fallut choisir des étrennes pour Honoré, remercier l'oncle de Bonlieu, qui envoyait par un conducteur des messageries Bouvet une paire de vieux pistolets, répondre aux ancien» domestiques, aux filleuls, au frère de lait, renseigner le colonel sur Cornette, faire des vœux pour lui et pour son régiment; le 1®' janvier venu, il fallut faire les visites annuelles à Lons-le-Saunier.
D'abord, une bourrasque de neige obligea Pierre à se réfugier sous les Arcades et à faire les cent pas de la Tour du Pont de l'Horloge jusqu'à la boutique du pâtissier Mouret. Des employés de commerce, des surnuméraires, des collégiens, des soldats, allaient, venaient, regardaient en passant les demoiselles de magasin qui les regardaient passer. Heureusement, l'oncle Brunot ge trouvait là, ce qui dispensa de l'aller voir ; le colonel Durdant déboucha de la rue Traversière : le chapeau sur l'oreille, une épingle passée dans le nœud de sa cravate blanche, il marchait les pieds en dehors et souriait volontiers, d'un sourire qui montrait qu'il avait conservé toutes ses dents. Il faisait ses visites, chargeant Pierre de ses hommages pour ces dames et l'invitait à venir prendre un verre de vin de Madère, vers cinq heures, au Cercle militaire. M. Villot parut ensuite, son chapeau mou posé de travers sur ses cheveux d'artiste, le tuyau de sa pipe sortant de sa poche r puis Duvemet, boitant bas sur sa jambe contrefaite, regardant à travers ses lunettes tous ces types du lieu qu'il mettait en scène dans ses romans locaux. Il remercia Pierre d'une dame- Jeanne de vieux vin, reçue la veille, qu'il disait
mdique, chevrormée, amèm, méritoire, sur laquelle il épuisait les ressources de son vocabulaire plaisant.
— Si vous manquez de livres, notre ami, venez me voir... âjouta-t-fl.
Mais Pierre avait changé de manière de lire, depuis qu'il avait lu avec application, entre les lignes pour ainsi dire, le traité de La Guérinière, et il lui sembLait maintenant qu'il y avait assez d'ouvrages à Persanges pour les études qu'il voulait faire. Il se rendit chez Mmes de Salançon, fille et veuve d'un oflScier supérieur tué à Solférino ; puis chez Ibne Sobolevska, une Polonaise de bonne famille qui gagnait sa vie en donnant des leçons de chant. La bonne à tout faire, ayant relevé le coin de son tablier de cuisine, le précéda dans l'escalier glacial, puis dans le corridor obscur. Mme Sobolesvka, assise devant le feu, une pèlerine sur les épaules, songeait toute seule dans son petit salon : son chien, couché en rond sur un coussin, tantôt la regardait et tantôt regardait le foyer en fermant à demi les yeux.
— Je vous souhaite d'entrer à l'Institut militaire, ditelle.
Ëtant étrangère, elle ignorait le nom exact des écoles françaises.
— Que pourrais-je vous souhaiter de plus? Vous êtes dans votre pays, vous êtes indépendant...
Elle parlait d'une voix neutre, comme démarquée et désaffectée et soufSait par moments pour dégager son nez enchifrené. Un carillon sonnait, de l'autre côté de la rue, dans le clocher des Cordeliers ; la conversation tomba sur les Guyeimot, sur Germaine qui venait de faire ses débuts dans le monde à Besançon.
— Elle plaît beaucoup, dit Mme Sobolevska, avec un sourire qu'on remarquait en elle, qui montrait qu'elle n'était pas Française. Timothée d'Oreières se montre très épris d'elle.
Timothée d'Oreières était un officier d'infanterie peu
zélé pour le service, qui passait tous les étés en congé de semestre. Pierre ne l'avait rencontré qu'une lois à Arlay et n'avait aucune raison pour en penser ni bien ni mal; mais le nom de Timothée lui déplaisant décidément il se leva pour prendre congé ; le chien se leva aussi, puis s'étendit de nouveau et remit son museau sur ses pattes allongées. Mme Sobolevska était debout, on voyait derrière elle, sur le mur, un schapska, des épaulettes, deux sabres, une aigrette de plumes de héron : des souvenirs de son père, autrefois colonel à la Grande Armée.
« C'est beau, tout de même, songeait Pierre, cette fidélité... »
Le traîneau l'attendait devant la porte ; mais, au moment où il y montait, Mathilde Ponsot, une vieille fille sans feu ni lieu, lui tendit le bout de ses gants troués, l'arrêta pour demander des nouvelles de ces dames et pour recommander le vicaire de Saint-Didier, un jeune homme si méritant.
• — Ouf I dit Pierre, en rendant la mam à Querelle, qui fila, légère, en sonnant ses grelots.
La campagne valait mieux que toutes ces laideurs de la vie, ces pauvretés, ces veuvages, ces célibats. Justement le ciel se dégageait un peu vers le couchant et mêlait au soir bleu quelques rayons d'or. Des nuages lents et lourds, non pas volatils comme les nuages d'été, parurent céder à la poussée de la lumière, se séparèrent les uns des autres et démasquèrent de lointaines vapeurs roses qui fuyaient rapidement devant le globe ardent du soleil.
— Ehl appela une voix au passage, allez-vous vers Ruffey?
— Oui, oui, répondit Pierre. Montez!
Cet homme s'assit en face de lui, les mains cachées sous
sa blouse : un pauvre vendeur de cresson. Il souriait de ses
lèvres blêmes et remerciait de la couverture qu'on étendait
ur ses genoux. H se recommandait comme ancien soldat
— En Crimée, à Sébastopol, c'est là que naïui ayons eu froid, monsieur de Persanges...
L'oi^eil de ce malheureux était d'avoir beaucoup souffert devant SébastopoL
« Lui aussi ! » songea Pierre.
Là aussi, sur la route, se dressait le fantôme militaire, cette servitude nécessaire, pour laquelle son âme n'était pas encore éclairée. Comme elle était plus belle, la vie dont il rêvait, une humanité sans entraves, des hommes libres, heureux, joyeux... Pourquoi l'image de Germaine passa-t-elle à ce moment dans son esprit, comme si elle incarnait à elle seule tout ce rêve de Pierre et fixait dans un seul désir ses aspirations de justice et de liberté?
« C'est sans doute parce que Mme Sobolevska m'a parlé d'elle, » se dit-iL
Oui, pourquoi tous les êtres ne seraient-ils pas heureux, chamiants, sincères et bons conmie l'était G^maine?
La trouée lumineuse du ciel s'était agrandie, façonnée ; on contour oblique et barbelé la fermait, conmie une grande aQe d'or pénétrée de soleil, l'aile d'un ange qui remontait à Dieu et rapportait une moisson d'âmes, toutes pardlles, toutes égales, lavées de toutes taches, absoutes de tout mal.. Mais le vieux soldat, assis devant Pierre, r^ardait fixement le bout de ses souliers racornis. Il ne l'avait pas vue, l'aile de l'ange, et ne songeait qu'au froid, à la nuit, à la faim. Pierre comprit alors que ce ciel contrasté, ténèbres et lumières, c'était la vie même et qu'à jamais, quoi qu'on pût faire pour corriger cette vie injuste, la lumière serait pour lui, le gentilhomme affiné, instruit, vibrant, et l'ombre pour ce pauvre vendeur de cresson.
' Il songea les jours suivants qu'une intrigue avec Germaine le vengerait à merveille de l'ennui chrétien dans lequel on le faisait vivre, et, revenant à ce songe, laissa l'image de la jeune fille s'installer peu à peu dans son cœur.
n aima, non pas précisément elle-même, mais le principe de joie, de vie, de beauté qu'elle incarnait ; il évoqua son sourire, ses gestes, sa marche aisée, un petit mouvement de tête, Qomme un frisson, qu'elle avait en riant ; il la revit partout, son plaisir vivant, son bonheur réalisé et la fit poser à ses yeux en attitudes libres, élégantes, sensuelles quelquefois. Il se fit un jeu de songer à tout ce qu'U désirait, à la vie qu'il rêvait : le luxe? Persanges mieux administré le lui fournirait. Le plaisir? Des rêves lascifs lui en donnaient l'idée ; des livres, trouvés au fond de la bibliothèque, dans une vitrine interdite, le hantaient d'autres visions, le passionnaient pour des femmes imaginaires, fouettaient d'un violent piment l'éveil ardent de sa puberté. H ne pouvait plus rencontrer la fille de cuisine, ni voir son sourire servile, sa gorge grasse, ses seins pointus gonflant l'étoffe du corsage, sans lui sourire lui-même, sans éprouver vers elle un attarait frais et cru, un désir simple, non coupable, auquel il ne résistait pas dans l'instant. Mais bientôt le souvenir de Germaine et l'espoir de délices plus grandes le dégoûtèrent de cette goton : il revint à ses rêves. Cette débauche idéale, chaque jour plus imaginaire et plus passionnée, lui rendait insupportables les vertus de sa mère et de sa sœur ; cette vie côte à côte lui semblait hypocrisie, puisqu'il était seul à aimer la vie, à s'abandonner au cours de la vie, tandis qu'elles allaient à rencontre et la combattaient ; les aimant toujours, ne les comprenant pas, il les sentait devenues d'autant plus odieuses à son cœur qu'elles étaient meilleures et qu'U les chérissait plus. Surtout, ce qu'il ne pouvait souftir, c'était leur entourage actuel de prêtres et toutes les soutanes dont Persanges était rempli H escarmouchait à table contre le vicaire qui tombait vaincu, le nez dans son assiette. Un silence suivait ; mais elles en raisonnaient ensuite. Mme de Persanges comparait Pierre à saint Augustin et disait que ce sont des âmes qu'il faut attendre, subir, qu'on révolte en leur résistant
Uonde de BonUeu fit diversion en apparaissant vers la fin de janvier ; il descendait en traîneau, pour une semaine' seulement, mais un dégel survint, le forçant d'attendre la neige suivante ; il ne remonta qu'au début de mars. Il racontait son émigration de 1830, ses voyages en Europe, ses souvenirs sur les jolies femmes de Vienne, son séjour à Turin, comme sous-lieutehant au service du Piémont, ses campagnes en Espagne pour la cause de don Carlos, toutes histoires qui n'intéressaient pas Pierre ; mais, du moins, l'oncle était aimable, il faisait la lecture à haute voix, jouait au trictrac avec Fernande, tournait les pages au piano. Par malheur, sa présence, si elle rendait Persanges plus mondain et plus agréable, ravivait aussi les prétentions nobiliaires de Fernande ; de nouveaux démêlés naquirent de là : elle ne pouvait s'empêcher de harceler son frère, en essayant, par toutes les manières, de le pousser vers la seule carrière qui, selon elle, était digne de lui et du nom qu'il portait. Pierre pouvait beaucoup, il avait reçu de grands dons de Dieu ; ce serait trop dommage qu'il ne servît pas son pays et qu'U s'enfermât dans un cabinet avec des livres, comme un vieillard, comme un impotent.
— Oui, c'est bien, dit-elle, une fois qu'avec Cornette il avait franchi une barrière haute d'un mètre ; mais si vous portiez un dolman de hussards, comme ce serait mieux I
n essaya de démontrer que d'autres professions, celles d'ingénieur, de constructeur, d'explorateur, exigeaient plus de connaissances, présentaient plus d'utilité ; pour prendre un exemple, il déclara son projet d'élever jusqu'à Persanges, au moyen d'un bélier hydraulique, l'eau de la source du bas et de la distribuer dans les appartements. Fernande craignait que Persanges, avec des robinets d'eau dans toutes les chambres, ne ressemblât à un hôtel suisse : les merveilles de l'industrie la laissaient indifférente ; elle ne comprenait pas même que l'ouverture du canal de Suez marquait une ère nouvelle dang l'histoire du monde, qu'elle
développait les relations avec les peuples et qu'elle garantissait la paix universelle. Pierre insista ; et, moins Fernande entrait dans ses idées, plus il les exprima avec outrance. H célébra le libre-échange, le commerce, Tutilisation industrielle des forces de la nature. Il discuta avec M. Bouvigner sur le sujet de l'empire libéral, défendît Jules Favre, Kochefort, Gambetta et, le dimanche d'après, à dîner, entra dans une controverse si vive avec le vicaire de Saint- Didier, railla si librement les délibérations du concile œcuménique, à Rome, que Fernande fondit en larmes, l'accusa de manquer de cœur et déclara qu'elle quitterait Persanges plutôt que d'entendre plus longtemps les choses qu'il disait sur la religion.
Mme de Persanges se taisait. Son silence, plus grave que les reproches de Fernande, démontrait que le désaccord entre Pierre et elles n'était pas seulement dans les inots, mais qu'il était dans les choses. Un fossé les séparait^ chaque jour plus profond, presque un abîme; c'était la pensée de Pierre qui le creusait à mesure qu'U reconnaissait dans ce conflit une opposition de principes et l'antinomie de deux dogmes moraux. Cette vertu contrainte de sa mère, son humilité, sa résignation, sa tristesse, cet honunage perpétuel rendu à la souffrance, la beauté mystique qu'elle lui attribuait, non, tout cela n'était pas la morale du siècle, mais quelque dogme ascétique du moyen âge. Quelle formule plus belle, au lieu d'adorer la souffrance, de la haïr, au contraire, de la poursuivre, de la détruire! Oui, lui donner la science pour ennemie et, par l'industrie quant à la vie de l'homme isolé, par les lois quant à la société» traquer sans cesse, chasser de partout cette souffrance de l'individu, agrandir la condition de l'homme, le faire plus beau, plus libre, meilleur, plus heureux. Quoi ! est-ce que cet idéal n'était pas préférable à ce rationnement chrétien, à ce rétrécissement de la personne, à cette contention de
tre humain contre la nature et contre la raison?
n monta à cheval aux premiers beaux jours pour re* toumer voir la maison d'Arlay. Toutes les entrées étaient fermées ; mais, en faisant le tour du verger, il vit le jardinier qui ébranchait des saules au bord du canal et Tinterrogea. Mme de Valempoulières avait été malade, ces dames ne reviendraient qu'au mois de juin.
Deux mois d'attente et de vie indécise ; alors, tout s'éclaircirait, et ses propres sentiments, latents encore, mais gros d'une passion, et ceux de Germaine qui, peut-être, si elle était restée la même, ou plutôt si, d'enfant, elle était devenue femme, éclateraient aussi. Ces choses-là, si vagues encore que le cœur ne se les nommait pas à lui-même, existaient cependant dans un devenir intime et secret ; elles appartenaient à elle et à lui ; eux seuls en décideraient, sans vils calculs d'intérêt, sans timidité puérile, surtout sans préjugés religieux, oui, comme deux êtres libres cherchant leur bonheur et mettant leur amour au-dessus de toutl
n franchit la rivière qui bruissait en cascades sous le pont et trotta plus avant vers les bois. Le paysage nu, empiécé de vignes^ de champs et de prés, montrait la lourdeur et la compacité de la terre ; les boui^eons, en gouttes légères au bout des branches, jetaient comme un voile rose .sur les taillis.
« Vous êtes mon^printemps, Germaine, » songeait-il.
Et, ne sachant comment dire au juste ce qu'il éprouvait, il sentit cependant que les douces influences au milieu desquelles il marchait, enchanté de cette fête des couleurs, des bruits, des odeurs, n'étaient que le mystère même qui planait maintenant sur son avenir et l'attente féconde oii le germe de son bonheur était contenu.
Cornette l'emportait, bercé dans cette quiétude heureuse et dans ce charme ravissant. Elle hennissait à la profondeur du bois, fixait là l'attention de Pierre ; le fond lumineux du couchant apparaissait derrière le lacis violâtre du taillis.
Bien délivrée de ces entraves que lui mettaient aux jambes le mauvais terrain et là. mauvaise saison, elle allait de sa grande allure infatigable vers plus d'espace, plus d'horizon et badinait encore de la tête au retour, mêlant son pas d'un trottinement de gaieté.
H la montait matin et soir, passionnément. Que de bien elle lui avait fait déjà, rien que par le mouvement et par l'effort ; et maintenant voilà qu'elle rendait charmantes et fécondes ces sorties auxquelles l'avait contraint son désaccord avec sa mère et avec sa sœur. Partout où il voulait aller, elle le portait ; aux étangs de la plaine, aux bois de la montagne, à travers les prés en fleurs, aux marchés, aux cabarets, aux fermes écartées, vers la bonne vie des hommes et les beaux tableaux de la nature ; grâce à elle, il était bien sûr, pour n'y avoir réfléchi qu'en plein air, que sa règle morale était bonne et qu'il avait raison de vouloir être libre, fort et joyeux. Bien plus, elle l'aidait à vivre selon sa manière et le faisait plus hardi, plus endurant, plus agile, plus gracieux, plus léger, à mesure qu'il bravait avec elle plus d'obstacles et plus d'intempéries et s'imposait, pour le seul plaisir de s'obéir, des fatigues plus longues et des exercices plus dangereux.
Ces pensées, en se précisant dans le cœur de Pierre, le justifiaient à ses propres yeux ; elles le poussaient à aflSrmer qu'il était son maître, que sur le choix de sa carrière il se moquait dçs conciliabules tenus entre sa mère et sa sœur et que sur ce sujet brûlant de l'état militaire, il n'acceptait pas de conseil. D'ailleurs, pour qu'il ne fût pas dit dans le pays qu'il agissait à la légère, il s'expliqua devant les personnes compétentes, notamment devant le jurisconsulte Bouvigner, donnaiit pour raison principale qu'en <;ette année 1870, à la fin d'un siècle de lumière et de progrès, la guerre n'était plus qu'une barbarie et une abomination.
— Bella matrilms detestaia, dit M. Bouvigner en broyant Vr de matrilms avec le mouvement de mâchoires qui lui
était particulier. Sans doute, la guerre est le plus grand fléau de Thumanité. H n'en est pas moins vrai qu'une armée forte nous est nécessaire en ce moment. Certes, j'admire plus que personne la politique de l'empereur, cependant cette politique serait bien imprudente si l'empereur ne pouvait pas compter absolument sur son armée.
Le jurisconsulte était sous une sorte de berceau formé de feuilles d'aristoloche, mais il parlait comme s'il eût encore siégé dans son fauteuil présidentiel, au C!onseil d'Ëtat ; il rentrait en même temps sa tête dans ses épaules et la rassemblait comme pour donner un coup de boutoir à chaque fois que Pierre risquait une observation. « Vous n'avez pas la parole, » disait-il, en l'arrêtant du geste et en frappant du manche de sa loupe le titre du Journal des Débats; ses yeux lançaient des éclairs, ses mèches blanches tombaient en crinière jusque sur son col trapu d'homme du peuple et d'ouvrier : elles se mêlaient à sa barbe ; il les en détachait du bout de ses doigts souples, aux ongles trop longs, et les rejetait en arrière.
n s'étendit sur « les armements ambitieux de la Prusse », sur « les prétentions téméraires de M. de Bismarck », affirma de nouveau sa confiance dans les lumières de l'empereur ; l'empereur était dans la juste mesure, l'empereur faisait aux militaires la part convenable. Pour mieux faire apprécier le tact de l'empereur, il cita un souvenir personnel : son frère, le capitaine Bouvigner, avait été tué à la bataille d'Inkermann ; un an plus tard, après la bataille de Sébastopol, étant lui-même aux Tuileries et présentant à l'empereur ses respectueuses félicitations, il avait reçu cette réponse flatteuse : « Vous savez bien, monsieur Bouvigner, qu'il me manquait quelqu'un devant Sébastopoll... » M, Bouvigner, en penchant la tête, faisait le gros dos jetait les coudes jen arrière comme s'il s'inclinait profondé, ment devant l'empereur :
« Sire ! », disait-il d'un ton pénétré.
Mais Pierre n'était pas convaincu. Ces politesses du souverain ne rachetaient pas l'injustice et l'absurdité d'un métier ; d'ailleurs elles étaient de tous les temps ; l'oncle Sosthène aussi rapportait les phrases que le roi avait daigné lui adresser : « Le roi me dit qu'il avait fait une perte au feu : mon frère le chevalier... », écrivait-il quelque part dans ses cahiers mis maintenant aux mains de M. Duvemet.
Pierre espéra trouver chez le bibliothécaire plus d'indignation, moins de complaisance, enfin cette assurance philosophique contre la guerre dont il désirait étayer son goût de progrès et sa foi dans l'humanité. Il vint à Lons-le- Saunier, traversa la cour de l'hôtel de ville, gravit l'escalier qui conduit au tribunarde commerce et à la bibliothèque. Des objets qui n'avaient pu trouver place dans le musée municipal encombraient les marches : des pierres tombales, un chapiteau corinthien, un pilotis de bois provenant du lac de Bonlieu. C'était cette heure d'après les affaires où M. Duvemet travaillait pour lui-même, chassait de son refuge avec des sarcasmes les gêneurs qu'il appelait les philistins.
— Qui est là? cria-t-il en maugréant, tandis qiie Piene poussait la porte.
— Moi, Pierre de Persanges.
— Ah ! c'est vous, notre ami, dit-il, changeant de ton. Bonjour, bonjour !
Sa main gauche était prise à demi dans un livre entr'ouvert, il toucha de la main droite l'aile de son chapeau et la tendit ensuite à Pierre.
Assis comme d'habitude dans les fauteuils de paille, ils purent voir la cour de l'hôpital et des convalescents y errer sous les arcades ; d'autres songeaient, accoudés au balcon; ce tableau même, conforme aux préoccupations philanthropiques de Pierre, pouvait fournir un premier thème à la conversation ; de là, on eût facilement passé aux maux de la -guerre, mais M. Duvemet remerciait
abondamment sur les documents venus de Persanges ; il y avait puisé les données d'un roman historique qu'il comptait écrire, avec Tagrément des personnes de la f aniille, et qui, sous des noms d'emprunt, r^umerait les aventures du grand-père Louis. Le grand-père, proscrit en 1793, rentré en France après le 9 Thermidor, n'avait pas encore réussi à se faire rendre Persanges, que le coup d'Ëtat du 18 Fructidor l'obligeait à s'exiler une deuxième fois, lui et ses amis de l'ancien parti constitutionnel, La Fayette, les Lameth, Mathieu Dumas. Cette émigration devait fournir à Davemet des pages pathétiques : fuites du grand-père déguisé, reconnu & la frontière, caché par la fille d'un douanier ; ici, avec la permission de la famille, un épisode sentimental ; puis poursuite, embuscade, périlleux passage de nuit sur des crêt^ couvertes de neige. De la Suisse, où il assistait à l'invasion française de 1798 et aux massacres des Petits-Cantons, le grand-père passait en Souabe où il rencontrait des officiers de sa famille servant dans l'armée de Condé. Il parvenait enfin & Hambourg et là, d'accord avec les Lameth, fondait pour vivre un petit commerce d'épicerie...
— L'ouvrage sera curieux, dit Pierre, songeant à part lui à la colère de Fernande, quand elle apprendrait les libertés prises par Duvemet à l'égard du grand-père. Ayez carte blanche, monsieur, je vous en prie, conclut-il.
M. Duvemet s'étendait sur le Directoire, Bonaparte, le 18 Brumaire : aujourd'hui, ces événements lui paraissaient farce; sa figure camuse riait sous son chapeau, tandis qu'il dépeignait les grenadiers entrant dans la salle du Conseil à Saint-Qoud et faisant passer sans façon les Anciens par les fenêtres. « Des gaillards qui avaient chapardé par toute l'Europe... Ils ne s'embarrassaient pas pour si peu. »
— Bs étaient démoralisés par la guerre, observa Pierre. La guerre, qui est elle-même le plus grand des crimes, rend les hommes capables de tout.
— Le plus grand des crimes? répéta M. Duvemet.
Et, soulevant du doigt la branche de ses lunettes, il considéra Pierre avec étonnement.
— ... Alors, vous n'avez pas la vocation militaire, notre ami? dit-il, quand Pierre eut déclaré ses principes et protesté contre la guerre.
Six heures qui sonnaient avertirent M. Duvemet de fermer sa bibliothèque ; il boucha son encrier, boutonna sa redingote, prit son bâton dans l'angle d'une fenêtre.
— Alors, vous êtes contre la guerre, notre ami? répétat-il, en lui mettant sympathiquement la main sur l'épaule. C'est bien, c'est très bien, — seulement, ce n'est pas à moi qu'il faut dire cela. C'est à Badinguet.
Ils descendirent ensemble, et Pierre, s'étant assis dans la voiture, s'aperçut qu'il s'en allait sans cette garantie philosophique, sans ce réconfort qu'il avait espérés.
Amable travaillait au bord du talus, dans le chemin qui descend vers Pise, et l'usage voulait qu'on ne passât jamais devant Amable sans lui dire un bonjour.
— Voilà l'eau dans ma vigne, monsieur Rerre, dit-il, en redressant sa haute taille et s'interrompant. C'est la source de Coindre qui ressort là.
H raconta l'histoire de cette source : Coindre avait voulu la perdre et lui avait creusé un grand trou ; mais l'année d'après, la source s'était montrée de nouveau, un peu plus bas, sur la vigne de Gilles, par deux filets distincts ; Gilles l'avait détournée à son tour, par un canal en forme de V dont les deux branches réunissaient ensemble ces deux filets, et voici qu'aujourd'hui, on retrouvait la source dans la vigne d' Amable 1
— Quand on pense que le pays manque d'eau, monsieur Pierre, et qu'un village comme l'Étoile ne possède que deux fontaines, poursuivit-il.
Et, se retournant vers relise et la maiBon commune, 3 étendit d'un geste comminatoire son bras velu, sa main terreuse, qui cachèrent aux yeux de Pierre une partie du paysage.
— Je ne sais pas ce qu'ils font là dedans, je n'en sais rien, dit-il, mais depuis que la politique s'est mise dans le conseil municipal, il n'en sort rien de bon. Comme je leur dis toujours : « Pourquoi voulez-vous, pauvres paysans que vous êtes, vous battre contre le gouvernement? C'est comme si une bande de fourmis se battait contre un troupeau de eheoah. Je vous dis que la meilleure politique, c'est de travailler vos vignes, et celui qui a des maîtres, c'est de tenir pour ses maîtres. »
Amable chercha dans les yeux de Pierre l'effet de cette déclaration, et, comme Pierre ne laissait rien voir de son impression, il passa à répéter les bruits qui couraient dans la campagne et qui partageaient l'opinion ; des gens affir« niaient que l'Empire ne mulaU pas durer, et qu'avant la fin de l'année, on referait une République, comme en 1848.
— Et puis, ne dit-on pas qu'on va avoir la guerre avec la Prasse? demandart-U d'une voix plus inquiète, appuyé des deux mains au manche de sa pioche.
— La guerre 1 répéta Pierre, étonné de rencontrer . là, dans la bouche d'Âmable, le mot qu'il pensait sans cesse.
n n'avait, pour sa part, aucune nouvelle de cette guerre, nuûs le facteur en avait répandu le bruit ce matin même ; et le cerveau d'Amable s'était exercé là-dessus tandis qu'il travaillait.
— Monsieur Pierre est conscrit de la classe 1871, repritil, mais monsieur Pierre partirait avant son tour?
— Oui, Âmable, je partirais. Si un semblable malheur arrivait, j'en prendrais ma part.
Josqu^aux premiers jours de juillet, il ne fut plus question de ce conflit menaçant entre la France et TAllemagne ; mais & cette époque, Pierre, en passant à cheval dans les prés de la Madelaine, entendit deux faucheurs qui conversaient entre eux sur la guerre possible, sur la convocation de la garde mobile et sur le rappel des anciens soldats. Ëtant séparé d'eux par la ligne des saules, il les écoutait «ans qu'as pussent le voir : l'un expliquait que tout le mal venait d'un prince prussien, qui prétendait devenir roi d'Eipagne; l'autre, ne comprenant pas, demandait quel mal les prétentions de ce prince pouvaient causer au pays. Par moments, les lames des faux sur lesquelles ils passaient l'aiguisoir élevaient comme un bruit d'armes; puis leur dialogue se continuait, grave dans le silence des champs.
Pierre non plus ne pouvait comprendre pourquoi la candidature d'un Hohenzollem au trône d'Espagne venait troubler ces pauvres gens dans leurs travaux de fenaison. Cette vie rurale lui semblait, dans sa calme allure, suivre une imprescriptible loi de justice et de fatalité ; il s'était
inconsciemment habitué à son rythme paisible ; il en observait tous les détails depuis que cette confuse menace pesait chaque jour davantage sur le pays. ,
Fernande, coiffée d'un grand chapeau de soleil, sarclant les corbeilles de la cour, lui parut un intéressant sujet pour un peintre, pour un aquarelliste ; et Marie-traîne-lapatte, si laide qu'elle ressemblait à un singe, son goitre pendant sur son sein gauche, son râteau porté sur Vépaule droite; Lazare, un vieux pauvre penché sous sa besace, abruti de misère au point de ne pouvoir plus dire que quelques phrases, toujours les mêmes : « qu'il connaissait bien la maison... qu'il faisait beau temps au baptême de monsieur Pierre... que toutes les choses n'étaient plus comme au temps d'autrefois... », tout ce que Persanges avait de plus humble et de plus asservi prenait une valeur, revêtait quelque mérite de grâce et de liberté, un prestige de paix.
M. Bouvigner venait chaque après-midi : selon lui, l'honneur de la France était engagé dans le conflit ; l'empereur ne pouvait reculer ; la guerre semblait inévitable. Même la renonciation du prince de Hohenzollem, qu'on avait apprise^ à Persanges avec tant de soulagement, ne le satisfaisait pas ; au point où en étaient les choses, mieux valait en finir une bonne fois, et, comme il disait, « mettre les sabres^ au clair 1» '
— Oh ! que vous êtes tard, pisl répondit Mme de Per-^ sanges. Non, nous ne pouvons pas vous croire ; nous espé-^ rons au contraire!...
Une voiture, qu'on entendit approcher dans l'avenue, la fit tressaillir :
— Pourvu que ce ne soit pas la fatale nouvelle 1 dit-^ elle.
— Non ! dit Fernande, en regardant par les volets entrebâillés, c'est Germaine !
Elle descendit rapidement l'escalier, Pierre derrière elle ;
bonne-maman mettait péniblement pied & terre. Germaine, en relevant son voile de gaze grise, embrassait Fernande ; tout de suite, elles s'assurèrent Tune l'autre qu'il n'y aurait pa£ de guerre, que tout était aplani
— Cîomme vous arrivez tard de Besançon cette année, Gemiaine ! dit Pierre en montant l'escalier & côté d'elle. C'est à croire que vous avez attendu exprès ces événements...
— Quelle année, Pierre! répondit-elle. Bonne-maman malade, la fin de mes études, mon entrée dans le monde...
EQe avait un air plus grave, un autre r^ard, moins fixe, moins crédule, plus changeant. Mais ils entrèrent tous deux dans le salon ; la conversation les sépara. Ce ne fut que lorsque la domestique eut apporté la table & thé que les visiteurs se levèrent, changèrent de place ; Germaine et Pieire s'approchèrent l'un de l'autre, comme fortuitement.
— Si cette guerre éclatait, lui demanda-t-elle, partiriez-vous?
Il se souvint de la promesse qu'il avait faite à Âmable sur le bord du chemin, et répondit :
— Oui, Germaine, avec votre permission, je partirais...
— Avec ma permission? répéta-t-elle.
Et elle l'interrogea des yeux, curieuse de ce qu'il avait voulu dire.
— Vous m'invitiez autrefois à devenir officier d'étatmajor... Me permettrez-vous de partir comme simple soldat?
— Est-ce que je savais? reprit-elle.
L'accent de sa voix était tel qu'il exprimait à la fois le souvenir, le souci, la tendresse; mais elle se tut tout à coup et revint adroitement s'asseoir à côté du groupe principaL
— Et les événements d'Italie ! disait justement Mme de Valempoulières. On dit la cause du Saint-Père bien compromise.
i34 TROISIÈME PARTIE
En remettant ses mitaines et se préparant au départ, elle ajouta qu'il fallait redoubler de prières, qu'en aucun temps les intérêts de la France n'avaient été distincts de ceux du monde catholique ; elle était toujours le soldat de Dieu. Mme de Persanges descendait à côté d'elle, les mains dans les maîus.
— Venez nouô voir, dit Germaine sans qu'on pût discerner au juste si elle parlait à Fernande ou à Pierre, ou & tous les deux.
— Oui, oui, nous irons I répondit Fernande joyeusement. Elle était pleine d'espoir, elle ne doutait plus de la paix»
Le soir même, elle écrivit & Honoré pour l'inviter à venir passer une partie des vacances à Persanges. Elle projetait un voyage en voiture dans la montagne; on surprendrait l'oncle de Bonlieu dans son manoir ; et là, on visiterait les cascades du Hérisson, le lac de Chambly; on irait à la Billaude cueillir des cyclamens.
Cependant les journaux continuaient à répandre leur& informations. Us donnaient par bribes des renseignements sur l'état des choses. Des commandements venaient d'être attribués aux maréchaux Le Bœuf, Canrobert, Mac-Mahon ; le général comte de Palikao serait chargé des troupes dirigées vers l'Espagne. Vivres, farines, fourrages regorgeaient dans les places de l'Est et représentaient une valeur de plus de vingt millions ; la manufacture d'armes de Saint- Etienne était en pleine activité ; il existait dans les archives de l'état-major français tous les plans des places fortes allemandes. La Prusse, sachant bien que la France avait l'avantage des effectifs, concentrait ses moyens d'action sur l'Elbe et le Weser ; tout indiquait chez elle un plan purement déf ensif .
Pierre, inquiet, vint chercher des nouvelles plus précises à la viïle : M. Duvemet, d'une humeur massacrante, faisait tout retomber sur Napoléon IIL Puisque Badinguet en tenait pour l'industrie et le libre-échange, il n'avait qu'à
laisser ses troupiers tranquilles ; de Thistoire comme ça, ça ne M rappelait pas Charlemi^e ni même le numéro un^ c'était de la malpropreté d'histoire...
— Tenez, autant vaut pour moi que vous remportiez vos papiers, notre ami, dit-il & Pierre. Je crève de tout ça, je ne peux plus rien...
Ce malaise que tout le monde accusait, ce goût de fièvre qui était dans toutes les bouches, cette angoisse qui serrait les cœurs, conmiençaient à gi^er Pierre ; en attendant la voiture qu'il avait envoyée à l'arrivée du train devant amener Honoré, il redescendit l'escalier de la bibliothèque, ne sachant où aller, que décider, suivant presque des soldats qui passaient, deux par deux, au pas accéléré, et que les badauds' considéraient avec un intérêt particulier. H regardait leurs gibernes, leurs sacs, et songea avec satisfaction que leur équipement était en bon état. Un vendeur de journaux criait dans la rue des nouvelles de Paris ; son cri répété, constant, mais indistinct, mouvant, semblait l'appel même de la France hantée de ce danger obscur qu'dle prévoyait et craignait tout à la fois.
Pierre, en suivant la rue Lafayette, arrivait devant le café de la Perle ; il rebroussa chemin, ayant vu le colonel Dnrdant installé là, qui versait avec solennité de l'eau sur son mélange de bitter et de curaçao. Les événements semblaient justifier le colonel d'avoir embrassé jadis la profession militaire; ils le glorifiaient d'être une culotte de peau; ils lui donnaient comme un lustre que Pierre ne voulait pas reconnaître, auquel il se dérobait. H descendit la rue des Arcades, songeant à pousser jusqu'à la gare et à voir si par hasard Honoré serait arrivé à onze heures. Comme il croisait la rue Traversière, une toilette rose parut devant lui, allant en sens inverse, passant d'arceau en arceau ; il traversa, ayant reconnu Germaine.
•-- Ah ! Pierre ! dit-elle en rougissant, — et la couleur de ses joues se fondit avec celle de son corsage, — que de
mauvaises nouvelles on entend partout ! Tout va de mal en pis ! Mais vous, Pierre, vous ne savez rien de nouveau? La guerre n'est pas déclarée, dites?
— Pas que. je sache, Germaine, répondit-il.
Et pour se donner un prétexte à raccompagner, il lui prit le rouleau de musique qu'elle portait sur le brajs.
— Vous alliez chez la mère Sobolevska? reprit-iL
— Oui, mais pas pour chanter* Pour qu'elle ait gagné son cachet, voilà tout.
Ils tournèrent à droite, devant la pharmacie Benoît, au volet peint d'un serpent qui s'enroulait au tronc d'un palmier ; le pharmacien, qui fumait sur le pas de sa porte, retira, sa pipe de sa bouche et regarda avec plaisir leur couple gracieux.
— Savez-vous ce que nous apprenons ce matin? dit-elle. Timothée est rappelé d'urgence & son régiment; il était aux eaux d'Uriage. Robert demande de l'argent pour acheter des armes et des effets de harnachement ; tous les élèves de SaintyCyr vont être faits sous-Ueutenants. Lui sera sous les ordres de votre oncle, au 6® cuirassiers.
— Vraiment, dit Pierre, en fronçant le sourcil.
H lui semblait que Robert, en prenant cette sous-lieutenance dans le régiment de l'oncle, lui faisait tort & luimême, le frustrait d'un droit. « Il est trop petit pour porter la cuirasse, » songeait-il.
— Et le pis, reprit Germaine, c'est cette attente, c'est cette crainte. Bonne-maman est malade ; elle se relève la nuit; elle ne dort plus. Papa est comme un tigre... Moi, toute seule, et vous qui ne venez pas !
Elle le regarda avec des yeux brillants, où Pierre aperçut l'amour évident, profond, illimité ; cet amour de la puberté qui n'est que l'épanouissement de la vie et le parfum de la chair en fleur. Mais plus elle se révélait et s'offrait à lui, nlus il se raidissait dans son propre amour, plus U jouissait
de la voir venir, elle la femme, et de la faire aller mot & mot jusqu'au bout de son aveu.
— Une seule chose me retenait à Persanges, reprit-il, c'est Tignorance où j'étais, où je suis encore sur vos sentiments.
— Mes sentiments I dit-elle, si troublée, si frissonnante, que cette fois Pierre eut pitié d'elle. Mes sentiments sont faciles à dire : je vous ûme, je vous aime et je vous adore, voilà mes sentiments.
EQe regarda de droite et de gauche les deux pignons eouleur de suie, aux fenêtres closes, entre lesquels la ruelle se resserre jusqu'à devenir corridor avant de déboucher devant le porche des Cordeliers, et porta ses deux mains en croix sur sa poitrine oppressée. Mais plus seuls encore dans ce défilé, plus près Fun de l'autre, elle plus faible devant lui, elle reprit accablée, une pâleur au front, un pU de soufirance tiraillant sa bouche :
— Je suis folle, je le sais bien... mon Dieu, quelle honte ! Mais je ne pouvais plus, c'était trop affreux. Pourquoi m'aviez-vous dit que vous ne m'aimiez pas? Âh ! il y a bien longtemps, plus d'un an... Et tout l'hiver sans un mot de vous, et depuis que je suia revenue, toujours ce silice, et ces nouvelles atroces, et l'idée que vous alliez partir pour la guerre sans seulement m'avoir dit adieu... Ahl j'ai trop attendu, j'ai trofi pleuré, j'ai trop souffert, «t je vous aime, et je vous aime et rien au monde ne m'empêchera de vous aimer!
— Que de temps perdu pour le bonheur ! reprit Pierre. Pardonnez-moi I .
n l'attira contre lui, et l'enveloppa et la soutint.
— Tout l'hiver, moi aussi, j'attendais, je doutais, je vous aimais...
— Vous m'aimiez? répéta-t-elle, en renversant sur lui la tête et cherchant l'appui de son épaule.
Un sourire radieux épanouissait sa bouché, découvrait
ses dents ; deux petites larmes qui ayaient paru au bord de ses cils s'enflammaient, devenaient des étincelles :
— Dites, mon Pierre, m'aimiez-vous?
Ils ne purent pas concevoir, quand ils y songèrent ensuite, comment ils avaient tourné à gauche, suivi le trottoir^ longé le corridor et gravi Fescalier; ils montaient dans l'extase, enlacés, attachés, emportés par l'essor de leur amour subit. Tout d'un coup, ce fut la dernière marche, ce fut la porte de Mme Sobolevska.
— Déjà ! dit Pierre.
n retint la main que Germaine tendait vers la sonnette et la baisa.
— Non, Pierre, reprit-elle, je suis arrivée. C'est fini... Et notre amour aussi. A peine «avons-nous qu'il esste, que la guerre commence et que c'est fini !
— Non ! ce n'est pas fini, Germaine ! Employons bien le temps. Ce soir, venez... j'y serai avant vous, à minuit, dans le jardin.
— A mmuit? en cachette? Non, Pierre, ne me tentez pas ! ce serait mal ! répondit-elle, hésitante.
Mais cette fois, Pierre avait sonné; il ne l'écoutait plus, il redescendait précipitamment l'escalier.
— Je vous aime, dit-il encore avant de disparaître dans le corridor. A minuit 1
n sortit enivré dans la rue et s'étonna de la lourdeur des choses, de la lenteur des gens ; tout se traînait, tout croupissait, tout devenait entrave à sa joie ailée.
Au retour, Fernande lui demanda des nouvelles de Pans, comme si, dans une matinée pareille, il avait eu le temps de songer aux nouvelles de Paris.
— Vous ne rapportez rien? dit-elle. Vraim^t! votre indifférence est extraordinaire 1
H rapportait tout.
Quand le cocher repartit dans l'après-midi, allant une
deuxième fois à la recherche d'Honoré, elle l'envoya aussi chez le libraire, à la mairie, et chez Zozotte la mercière, dont le fils était employé du télégraphe ; enfin partout. A huit heures, Honoré ne paraissant pas, Pierre conclut qu'on avait journée gagnée et que le cauchemar de la guerre était écarté jusqu'au lendemain.
— Attendez encore, dit Fernande, Honoré arrivera. Il est trop militaire pour manquer à sa parole.
Pierre avait à s'habiller pour le rendez-vous. Sa toilette» achevée, il redescendit dans la cour pour dire à Fernande qu'il renonçait à attendre Honoré et pour s'évader ensuite, mm il ne la trouva plus. Elle s'était dérobée elle-même, allant prier à l'élise de Saint-Didier ; puisque Pierre ne comprenait pas quel besoin la France avait en ce moment du secours de Dieu, mieux valait lui cacher les prières qu'elle faisait pour implorer ce secours. Il poursuivit jusqu'à l'allée des tilleuls. Sa mère éteit là, assise sur un banc,
— Pour un militaire. Honoré est bien inexact, dit-il en s'approchant.
— Peut-être n'est-ce pas de sa faute, répondit-elle. Les événements ont pu le retarder.
Elle prêta l'oreille au bruit d'un pas qui s'approchait. (Est-ce lui? » demanda-t-elle, un doigt sur la bouche. Mais ce bruit, un instant ^al et comme hésitant à croître vers eux, faiblit, descendit, s'éteignit dans la direction de Saint- Didier.
— Viens, marchons ! dit-elle en se levant brusquement. Je ne puis me tenir en repos !
Elle l'entraîna, ayant pris à deux mains sa main qu'elle pressait et caressait. Ce contact même fit sentir à Pierre qu'ils n'étaient pas d'accord, elle songeant à la guerre, lui songeant à Germaine, et qu'un abîme, toujours le même, les séparait. Devait-il rompre le silence, parler du prochain rendez-vous, raconter la confidence du matin, demander pardon pour cet amour profane et défendu? Ces choses toutes
neuves, encore indéterminées dans l'esprit, comment les exprimer avec des mots? L'instant était mal choisi pour une conversation semblable ; le temps mesuré trop court ; puis, il y avait plus de mystère à suivre chacun son rêve et à marcher côte à côte, elle dans la résignation, lui dans l'espérance, en attendant ce que la vie, bonne ou mauvaise, apporterait.
Ils allèrent jusqu'à hauteur du cèdre, puis revinrent vers les piliers. La lune levante les noyait tous deux dans l'ombre du mont Eichard; mais sur leurs têtes, à travers les branches, le ciel apparaissait clair et profond ; puis, tout d'un coup, la lune venait à dominer le mont. Les objets s'illuminèrent, et seuls les feuillages tourmentés firent •courir et frémir les ramages d'ombre sur le gazon resplendissant.)
On entendit au loin des coups de fusil, des chants de fête ; puis, tout près, une plainte, un soupir.
— On appelle? demanda-t-elle.
— Non, maman, c'est une chouette qui miaule.
En tressaillant au cri de cette bête, elle avait abandonné la main de Pierre ; ils revinrent s'asseoir sur le banc extrême, le plus proche des piliers. Dix heures avaient sonné au clocher de Saint-Didier, elles allaient sonner à celui de l'Étoile, quand une grande silhouette débraillée, gesticulante, qui ne ressemblait pas à celle d'Honoré, parut dans ' le chemin; C'était lui cependant, mais étrange, défiguré, les moustaches en désordre, les yeux sortis de l'orbite :
— Madame 1 Monsieur Pierre ! dit-il en les saluant désordonnément, la guerre est déclarée I
— C'est une grande nouvelle, répondit-elle d'une voix cahne; merci de me l'avoir apportée. Venez, Honoré, reposez-vous ; vous êtes fatigué...
Honoré sentait le vin ; il avait passé la soirée en libations patriotiques dans les cafés de Lons-le-Saunier. La vue de Persanges, blanchi par la lune, le fit se raidir; mais sa
grande ombre, lui désobéissant, dansait dans le chemin & côté des ombres jointes de la mare et du fils.
— Le droit est de notre côté, disait-iL L'empereur ne voulait pas la guerre, c'est Bismarck qui l'y a forcé. Mais a verra, Bismarck, il verra...
" A demain, à demain, disait Mme de Persanges, debout dans le vestibule, un bougeoir à la main.
n ne comprit pas pourquoi elle le laissait là.
Pierre aussi avait disparu. Il s'échappait par la porte de la cuverie, se jetait dans le bois, traversait la route, arrivait au chemin de Quintigny. Dans l'auberge du carrefour, des honmies accoudés aux tables discutaient avec de grands gestes et des éclats de voix. « La guerre..., » songea-t-il, et de nouveau cette idée le mordit au cœur, mais plus cruellement que tout à l'heure, comme si le mal qu'elle faisait en lui s'a^avait sans cesse et s'approfondissait. « Pourvu que Germaine ignore!..., » ajoutait-il, et, sans raisonner davantage, quelque chose de fiévreux l'empêchant de suivre avec précision ses idées, il se persuada qu'en effet Gennaine ignorait.
Le bois de Proby le saisit comme d'un froid de cave et Tengloutit comme dans un tombeau. Il doubla le pas et parvenant à la lisière, à la lumière, découvrit les ruines plus majestueuses qu'au grand jour ; dans le décor que fermait au fond le rideau sombre des peupliers, le bourg, grandi lui-même, apparaissait comme une ville ; des lumières, jetées çà et là, marquaient dans le sommeU général ce caprice de la vie que rien n'apaise, qui toujours veille, aune, souffre et combat. Puis, tout se voUa conune d'un crêpe, les lumières s'avivèrent dans le paysage ; Pierre leva la tête et vit dans le ciel tourmenté des bandes de nuages au milieu desquels la lune allait se perdre et s'engraver.
« n faut s'habituer à tous ces aspects, » songea-t-il, ayant peine à dominer le trouble nocturne qui s'emparait delui
n grimpa au mur du jardin, puis, en mesurant son saut d'avance, il se jeta de côté, par-dessus la rangée des cloches à melon, de manière à retomber au milieu de Tallée* La maison se dressait massive, grave, familiale, dominant les feuUlages. « Malheureux, que viens-tu faire ici? » semblaitelle dire, étonnée de cet attentat si grand contre la morale et la société.
« C'est vrai, songea-t-il, qu'est-ce que je viensfaire? »
n n'avait pas réfléchi sur ce délit qu'il allait commettre ; il allait, guidé par l'amour, au hasard de la passion. Maiâ rien que ce bris de clôture ressortissait déjà à la jurisprudence du président Guyennot.
« Eh bien, quoi ! J'aime, » reprit-il effrontément.
Et, défiant cette façade austère au nom de l'amour naturel et de l'imprescriptible droit au bonheur, il marcha droit contre elle, il s'approcha si près que quelqu'un, ouvrant inopinément une pérsienne, aurait pu le tuer d'un coup de pistolet. S'arrêtant sous le marronnier, près de la corbeille de pétunias, il tomba dans une attente vague, dans une inquiétude obtuse, où l'image de Germaine persistait parmi des sensations fuyantes, l'odeur des fleurs, le grincement de la girouette, le bruit de la rivière en fuite sur son lit de pierres, du moulin qui faisait tic-tac au bord du canal. C'était comme un sommeil de la pensée dans l'éveil des sens et dans le ravissement du cœur ; mais déjà, bien plus tôt qu'on n'aurait pu croire, l'horloge sonna. Minuit 1 songea Pierre joyeusement.
Le timbre, grave et comme intentionnel, hésita, vibra... « La guerre... la guerre... la guerre..., » marqua-t-il douze fois. Au dernier coup, de la lumière parut aux fenêtres de l'étage, palpita derrière les objets et fit s'évanouir le spectre de guerre, renaître l'émoi d'amour.
Cette lueur de limbes s'effaça presque, puis reparut plus loin imprégnant les niurs du logis ; cette lente et blafarde caresse accompagna la marche de Germame jusqu'à la
porte de la tour. La fenêtre de Toffice, à présent. Puis Toeilde-bœuf, la meurtrière de la toiir toute brodée de vigne vierge. Un grincement... La porte, sans doute? Non, toujouis cette girouette ; mais derrière la porte, dans la cage sonore de Fescalier, des pas descendants, grandis .par Técho. Et voilà qu'avec un bruit épouvantable la serrure jouQ, les gonds gémissent ; une forme blanche et svelte se d^age de l'ombre ; une écharpe est nouée autour d'elle, à la Marie- Antoinette, un voile enveloppe les cheveux, une boucle brille à la ceinture, et tout cela, charmant et virginal, qui est Germaine, appartient à Pierre émerveillé.
— Germaine ! dit-il, en saisissant cette main qu'elle étend d'un geste gauche, mal faite encore à la pénombre de la nuit.
— CJiut ! dit-eUe, on nous entendrait !
De cette main qu'elle lui livre, elle Técarte encore, elle se penche, écoute, puis redresse sa taïQe souple, attend, se calme et sourit.
La présence d'esprit qu'elle a est charmante :
— Fermons la porte... Allons I
Elle marche lentement à côté de lui, comme hésitante :
— C'est mal, n'est-ce pas? demandart-elle. Oui, tromper bonne-maman, c'est mal... Mais je suis heureuse, je vous obéis. Où vous voudrez, mon Pierre, j'irais avec vous... Et c'est vous qui serez sage ; dans une heure, c'est vous qui voudrez partir.
— Oui ! Germaine, une heure seulement...
— Une heure de délice, la meilleure de ma vie...
— Une heure divine, une heure de paradis.
— Vos yeux, mon Pierre.
— Votre front d'ange, Germaine.
Us s'arrêtent et se regardent. Les yeux de Pierre sont éblouissants ; ils la fascinent et la paralysent, ils la font fléchir sous le poids de l'amour et sous l'excès de bonheur. Ce front penchant de la vierge attire les lèvres de l'homme ;
à ce premier baiser, d'autres succèdent, plus avides, plus passionnés, un vertige de tendresse et de volupté.
— Non, pas de baisers ! dit-elle. Les baisers font mal- Ne me gâtez pas mon bonheur, mon bien-aimé, puisqu'il me vient de vous.
. Et doucement, humblement, elle élève à sa bouche les mains de Pierre et lui rend en un seul baiser d'obéissance tous les baisers dominateurs. Us gagnent le bord de la rivière et s'assoient sur le banc circulaire :
— Parlons d'avenir, dit Pierre.
Mais quelque chose qui s'effarouche et se froisse dans le taillis le fait tressaillir :
— Un oiseau?
— Une souris... Dites, Germaine, dites toute votre âme.
— Comment dire? reprend-elle, étreinte par ces bras de Pierre qui ont si vite appris à l'enlacer, effleurée par cette bouche si près de sa bouche. Me voilà dans vos bras comme une folle, c'est moi qui m'y suis jetée, c'est comme si j'étais votre femme... N'est-ce pas? Quelqu'un qui nous verrait croirait que je la suis...
— Vous la serez, Germaine, interrompit-il.
— Oh ! dites-le ! Quelle joie de vous l'entendre dire 1 Surtout n'en épousez pas une autre ! C'est moi, Pierre, votie femme, c'est moi... Habiter Persanges, porter le joli nom de Persanges, veiller sur votre bonheur, sur le bonheur d'un homme comme vous ... Oh ! j'ai peur de tout cela, j'ai peur. . .
Deux larmes qui tremblent a]a bord de ses cils, les mêmes que le matin, mettent dans l'esprit de Pierre l'idée de l'avenir douteux, de la guerre certaine. « Saurait-elle quelque chose? » songea-t-il, mais cette ombre de tristesse s'est effacée bien vite sur les traits de Germaine, conune si son visage ne pouvait être que joie et clarté. Elle parle de Feniande, qu'elle aime comme une sœur ; de Mme de Persanges, une sainte véritable : il n'y a qu'une voix dans tout le pays pour le dure.
— La sainteté est admirable, oppose Pierre ; mais, dans la vie quotidienne, elle offre quelque chose de pénible pour le commun des mortels.
— Que voulez-vous dire? Admirez votre mère, mon Pierre, ne soyez pas mal pensant.
-- Je l'admire... je l'aime surtout. Mais je n'ai pas de raisons pour maudire les joies de la terre, pour renoncer au bien-être, à la personnalité, à la liberté. Au contraire, je voudrais vivre parmi tout ce qui est grand, brillant et beau, dans le respect de la pensée, dans le culte de l'art, sans l'abandon des biens matériels. Cette vie-là, est-ce bien celle que vous voulez mener, Germaine?
— Oui, oui, c'est celle-là ! Une grande vie libre, le luxe, le bonheur ! Voyager, recevoir, donner, c'est tout ce que je voudrais !
n sourit à cette ambition de Grermaine : mais de nouveau cet obstacle auquel est venue plusieurs fois déjà se heurter sa philosophie, l'idée de la guerre, se dresse devant lui. Naguère encore, son esprit ailé dédaignait l'obstacle et — comme Cîomette au galop franchit la barrière — il bondissait par-dessus ; mais aujourd'hui ce n'e&t plus l'idée de la guerre qu'il a devant lui, c'en est le fait : sa foi dans l'humanité chancelle; il doute de ses droits au bonheur. Il reprend :
— Ou bien serions-nous plus sages en vivant simplement à la manière ancienne? Modestement, charitablement, en faisant le bien?
— Oui, c'est cela, répond-elle ; pauvrement, chrétiennement, ce serait mieux.
Ds se taisent, parvenus à ce degré d'intimité et d'identité où les mots n'expriment plus l'accord des âmes, et où ils ne peuvent que le troubler. L'amour les immobilise dans leurs poses aimantes et change en deux blanches statues les enfants chastes que la nature entoure et que Dieu bénit. Pierre, à genoux devant sa fiancée, admire en
elle la douceur de la femme, la pureté de la vierge, auxquelles conviennent la clarté de la lune et la paix de la nuit ; il la respire, la touche et la sent; par les yeux, par les narines et par les lèvres, par tous ses sens extasiés il perçoit cette essence d'elle-même venue fleurir à la surface de la chair, et, changement étrange I plus il la goûte, plus il s'apaise, plus ses désirs passionnés et voluptueux à distance s'assouvissent & ce contact, s'achèvent dans un calme ravissant.
Us se lèvent & la fin, ils marchent dans cette lumière, dans la jeunesse et dans la beauté. .
— Comme ils sont doux, Germaine, les bruits de la nuit I... n semble que la nature fasse trêve et qu'elle ne combatte plus.
£nie prête l'oreille à ces bruits atténués ; mais, dans le silence, l'horloge résonne :
— Une heure ! dit-elle en sursautant.
— Trois heures... reprend Pierre, étonné lui-même de ces deux autres coups.
— Oh ! partez vite I Le jour va se lever... On vous verrait sur le chemin...
— Adieu, maintenant... adieu à présent...
Elle le retient à deux mains, devant la porte de la tour :
— A demain?
— Demain? répéta-t-elle d'une voix contristée, hésitante ; puis, son secret lui échappe avec des larmes :
— La guerre est déclarée, Pierre... Ne parlez pas de demain I
— Vous le saviez!... Oui, la guerre, Germame! C'est près de vous que j'en vois l'horreur.
— Quel mal avons-nous fait, Pierre, pour être ainsi punis? Juste le jour de notre bonheur, une heure avant que vous n'arriviez... Non, n'essuyez pas mes larmes... J'ai tort de pleurer. Soyez le plus fort, soyez le meilleur... Fermez cette porte sur moi
Pierre a la force d'obéir ; et dans cette volonté même, il goûte un channe de sacrifice étranger jnsqu^alors à tous ses actes. La porte grince, retombe sur cette femme qui «8t à hà, comme une porte de tombeau.
a Et maintenant, la guerre..., » songe-t-il en se remettant en chemin.
Honoré entra dans sa chambre vers sept heures, et comme Pierre, encore engourdi de sa course nocturne, se réveillait de méchante humeur, il s'excusa :
— C'est Mlle Fernande qui m'a dit que monsieur Pierre allait au bureau de recrutement pour son engagement...
— EUe me laissera peut-être le temps de déjeuner, répondit Pierre.
Mais, pendant qu'il déjeunait, Aldde amena les deux chevaux devant les fenêtres de la salle à manger.
Honoré jugea que Cornette s'était développée ; il 1'^mira dans les allures ralenties que Pierre lui avait apprises.
— La voilà devenue cheval d'armes, dit-iL Si monsieur Pierre pouvait l'emmener, monsieur Pierre aurait plus d'i^ément
n lui déplaisait qu'Honoré préjugeât de son propre départ et fît si bon marché d'une résolution qui, quant i lui, pour de secrets motifs dont il ne devait compte à personne, lui coûtait tant. Le commandant du bureau de reerotement lui répondait, gros homme, demi-bourgeois qui portait un gilet de coutil sous sa tunique déboutonnée, sans paraître mettre le moindre prix à l'oSre que Pierre taisait de son dévouement et de sa bonne volonté. Pouvaôent s'engager pour une durée variable de deux à neuf ans les jeunes gens âgés de dix-huit ans accomplis, à con* dition qu'ils eussent la taille d'au moins un mètre cinquante*
six et qu'ils ne fussent ni mariés, ni veufs avec enfants. « Et si la guerre dure moins de deux ans? objectait Pierre. Et si je veux emmener mon cheval? » Pouvaient s'engager pour la durée de la guerre ceux-là seuls qui avaient satisfait à la loi du recrutement. Les engagés volontaires n'emmenaient pas leurs chevaux, à moins qu'ils n'entrassent dans les régiments de spahis...
Tout cela était bien ridicule ; mais Honoré, qui assistait à la scène, eut l'indiscrétion de suggérer.
— Monsieur Pierre est fait comme un hussard.
— Nous verrons. Honoré, dit Pierre.
Et il revint à Persanges se plaindre des obscurités de la loi et des lenteurs de la bureaucratie.
— Tu aurais dû te résoudre tout de suite, lui répondit sa mère.
Et Fernande ajouta plus vivement :
— Ce n'est pas à vous à faire vos conditions. En devenant soldat, vous prenez les lois comme elles sont, voUà tout.
En y réfléchissant, elles convinrent cependant que ce retard n'était que demi-mal, et elles en profitèrent pour consulter par lettre le colonel André Brunot. De jour en jour, la réponse de l'oncle n'arrivant pas, ce furent comme des répits ou des haltes, des accalmies pareilles à celles dont on jouit l'été quand le ciel menace et qu'on sent de •l'orage à l'horizon.
M. Bouvigner conseillait le calme ; lui-même, calme et présidentiel, sa croix de commandeur au cou, présida la distribution des prix dans l'école de Saint-Didier. La cérémonie terminée, il revint avec Pierre, d'un pas traînant, intermittent, fatigant; il s'arrêtait tous les deux mètres pour s'élever contre le faux enthousiasme militaire, pour blâmer ces coups de tête belliqueux, qui feraient croire, à la fin, que l'armée régulière n'est pas à la hauteur de sa tâche, pour condamner ces dévouements juvéniles qui
renchérissent inutilement sur les obligations légales et ne font que troubler le jeu normal de Tinstitution. Chose singulière, Tonde André, en écrivant, parut d'accord avec M. Bouvigner ; il n'avait pas quitté sa garnison de Vendôme, il ne pouvait envoyer que des renseignements va^es ; plus tard, il écrirait de nouveau quand il connaîtrait sa destination de guerre. En fait, il n'avait pas envie d'engager un jeune homme aussi proche de lui par la parenté.
— D ne vous manque plus, pour rester ici, que l'approbation de l'oncle Aldonce, dit Fernande avec dépit.
— J'ai celle de ma conscience, répondit Pierre. Je t'ai déjà dit que je plaçais l'héroïsme ailleurs que dans l'état mâitaîre...
n argumentait non pour elle, mais pour lui-même, ayant à se convaincre qu'il obéissait à sa conscience et que ce n'était pas le charme de Germaine gui le retenait. Une bonne nouvelle pouvait tout changer; une grande victoire française suffirait pour acheter la paix; alors, la diplomatie étrangère intervenant, les adversaires reconnaîtraient l'absurdité de leur querelle, les armes leur tomberaient des mains. Alors les plus sages ne seràient-ils pas ceux qui, dès le début, avaient refusé de croire et s'étaient philosophiquement abstenus? Cependant cette maladie de guerre suivait son cours, et les faits s'enchaînaient autrement que Pierre n'aurait voulu. Le ô août, le journal fit connîtttre la victoire de Saarbruck ; l'armée avait envahi le territoire de la Prusse, le Prince Impérial avait reçu le baptême du feu. Mais, le soir même, une dépêche annonça la surprise de Wissembourg : les troupes françaises, après avoir résisté plusieurs heures aux attaques de forces dix fois supérieures, s'étaient repliées...
— Repliées, répéta Pierre avec étonnement. Maman, les troupes se sont repliées !
La nouvelle leur parut si peu agréable à toutes deux qu'éQes attendirent au surlendemain pour en faire part
aux domestiques. Des bruits plus graves leur vinr^t auparavant des deux vUlages; on parlait d -une double défaite essuyée le même jour par Mac-Mahon et par Frossard, combattant/isolément.
— On exagère, dit Mme de Persanges. Mais il faut 8& faire à cette idée que la France est envahie...
— Envahie ! répéta Fernande, les mains jointes et le» yeux levés au deL
Pierre, impassible, demanda simplement si Toncle André n'avait pas écrit, puis sortit les mains dans ses poches.
— C'est étrange, maman, reprit Fernande; on dirait que Pierre ne comprend pas.
— Laisse-le, c'est ma faute, répondit la mère. tPaurais dû le presser de suivre son premier mouvement...
Elle s'accusait elle-même, plutôt que d'entrer dans la querelle de ses enfants et d'y prendre part Peut-être Fernande avait-elle raison de croire que cette guerre était une correction infligée par Dieu à la France pour la ramener à lui par la prière, et peut-être, observait-elle justement,, que l'évacuation de Rome par les troupes françaises, 1& 30 juillet, avait été le prélude de tous nos revers. Mais, en affirmant ces choses devant Pierre, elle provoquait des résistances, des outrances, comme de soutenir que la cause de nos malheurs était dans la supériorité du protestantisme allemand sur le catholicisme français. Ces mots, dans la bouche de Pierre, n'étaient que boutade et ne prévalaient pas contre la droite bonté de l'enfant ; mais, ce qui semblait plus grave en lui, c'était cette apathie, cette inertie, le rêve somnolent dans lequel il était ploi^é. Elle prenait pour langueur morale ce qui n'était que fatigue physique et ne soupçonnait ni les marches nocturnes, ni les attentes, ni les veillées d'amour, ni les retours dans l'aurore quî le faisaient tomber sur l'oreiller, les matinsy soûl • de fatigue et de ravisseriient. Il savait les raccourcis des prés, inondés^ de lumière, constellés de fleurs, embaumés d'une odeur
de miel, sereins et mystérieux quand il les traverEralt vers minuit, au dair de lune. Il savait cent manières d'entrer dans le jardia de bonne-maman, par la serre, par la bassecour, par la rivière même ; il savait marcher sans bruit, se diriger dans les ténèbres, parler bas ; et, dans Tart des caresses aussi, il avait progressé, opposant à la tristesse des jours cette tendresse des soirs, prenant la beauté de Germaine pour contre-poison et buvant sans fin ce vin de mollesse qui Talanguissait, qui Ténervait, qui dissolvait Ba volonté en un nonchaloir lâche et pourtant délicieux.
De tout cela, coupable peut-être, peut-être méritoire, la guerre, selon lui, était la seule cause ; c'était elle, en croulant sur eux comme une avalanche, en les roulant dans cet abîme, qui mêlait tout d'abord à leur amour quelque chose d'extrême et de désespéré. Elle les avait précipitamment rapprochés, mais ce n'était que pour les séparer de même ; plus encore, jusque dans le contact elle les séparait déjà, car si leurs caresses étaient moins chastes et moins neuves à la volupté, elles restaient craintives et sans liberté ; ils n'avaient pas à lutter et pas à se défendre, étant protégés du mal par cette plus grande chose, la guerre, qui était elle-même le comble du mal
— Savez- vous les nouvelles? lui demancja-t-elle, un soû: qu'un orage les avait obligés à se réfugier dans la serre.
Elle rapporta les détails publiés sur les journées du 16 et du 18 août. Bazâine vainqueur, cent canons pris, toute la cavalerie de Steinmetz engloutie dans les carrières de Jaumont.
— Celles du camp de Ghâlons sont moins bonnes, Germaine, répondit-ïL Mon oncle télégraphie : « Surtout, ne venez pas ici !» ce qui m'empêche encore une fois de partir. On voit que mon onde est désolé, découragé...
— Robert nous écrit aussi, reprit-elle. H y a eu du désordre dans le camp. Des soldats ont insulté l'empereur.
La lune était r€(venue les éclairer, la même qu'un mois
auparavant, au soir de leur premier rendez-vous; ils sortirent de la serre et marchèrent dans Tallée, en frissonnant aux branches qui pleuvaient sur eux. Licurs bras essayèrent de s^enlacer, puis retombèrent comme impuissants à feindre plus longtemps ces caresses qui n'étaient que leurre et fiction. L'un et l'autre, l'un par l'autre, ils venaient de sentir le peu qu'ils étaient dans cette tourmente militaire où tout s'abîmait, la paix, la certitude, les croyances, les espérances et l'amour même, plus triste et plus amer d'instant en ins-. tant.
— A demain? demanda-t-il. /
Et, la voyant si pâle, si lasse, si troublée, si malheureuse, il s'accusait dans son cœur, ouvrait la bouche pour la prier de ne pas venir.
— Non, pas demain, répondit-elle. Eeposez-vous, dormez... Pas avant le 1^ septembre, voulez-vous?
Le matin même, bonne-maman avait dit que Pierre professait les plus mauvaises maximes au sujet de cette guerre ; Fernande était brouillée avec lui, on pouvait craindre que ce garçon, malgré son esprit, ne tournât mal. Ce blâme, que Fernande adressait à Pierre, Germaine se l'adressait à ellemême. Surtout, elle se reprochait ces rendez-vous, contraires â la pureté, contraires à l'obéissance filiale, contraires au devoir militaire. Oui, Pierre aurait mieux agi en partant inopinément, même sans la revoir, et sans lui dire adieu. Mais quoi? C'était par amour pour elle qu'il était resté. Ces remords l'assiégeaient le soir, à l'office spécial que le curé disait pour les soldats ; elle y pleurait, la main sur le visage ; personne ne la voyait. Mais, le 1^ septembre, justement, ce jour où Pierre devait revenir, elle fut prise d'une crise au moment où le chantre commençait le psaume Deus noster refugium et virtus; on dut l'emporter, la cou- ^ cher, lui faire respirer de l'éther. Ce malaise passé, bonnemaman restait près d'elle, i\ était à craindre qu'elle ne s'endomût dans le fauteuil.
GERMAINE ISa
— Je vais mieux, bonne-maman, c'est fini.
Bonne-maman lui fit prendre encore de la camomille, puis
elle partit, maig en emportant la bougie, en sorte qu'il fallut se lever dans les ténèbres, s'habiller à tâtons, sans corset, descendre furtivement l'escalier. Pierre était juste devant la porte, les traits tourmentés par l'attente ; il sursauta, surpris à son apparition brusque, puis, la reconnaissant :
— Oh I vous ! ma joie unique ! dit-il avec un accent si tendre que tbut d'un coup elle fut guérie, charmée.
Pour rien au monde, elle n'eût voulu qu'il ne fut pas venu; c'était si bon, descendue frissonnante, de se reprendre à lui, de le toucher, de le tenir. Elle parla de leur mariage, de bijoux qui lui venaient de sa marraine, de dentelles anciennes dont elle ornerait son linge, que Pierre verrait sur elle-même... pas avant. Et, tout à coup, sentant qu'efle s'était trop avancée dans la voie impossible, elle interrompit ce discours profane, elle tomba dans un silence attristé.
— Qui sait quand je verrai vos dentelles? reprit-il. Et, revenant à cette guerre origine et fin de tout :
— L'armée de Mac-Mahon a dû livrer aujourd'hui une grande bataille, poursuivit-il. Honoré est allé chercher des nouvelles à la ville et n'a rien rapporté.
— C'est le pis de ne rien savoir au juste, répondit-elle. Les journaux se trompent, ils mentent peut être.
Ds se turent encore, comme pour augurer dans la nuit les événements qui venaient de s'accomplir et comme pour percevoir ce bruit de ruine et de tempête qu'avaient fait tous les jours les canons massés autour de Sedan.
— Même ce qu'on doit faire, Germaine, on ne le sait pas, reprit-îl. C'est peu que la vérité des choses, mais la vérité du dévoir... je cherche et ne la trouve pas.
Elle le r^ardait avec des yeux inquiets, timides.
— Pensez-vous que je devrais être à cette armée? insista-t-il.
— Non, Pierre, non, répondit-elle, hésitante et comme cherchant nn argument.
— N'importe où, alors !... au danger !
Un feu d'envie s'alluma dans les yeux de Pierre : le souci, le regret, l'orgueil, cent passions mâles que la tendresse d'une femme ne pouvait plus assouvir parurent sur son visage ; tous ses traits tressaillîrent de ce combat inté* Xiexxr dans lequel la guerre commençait à l'emporter sur Tamour. Déjà le ciel blanchissait ; les hirondelles, gazouillant au bord des gouttières, chantaient l'heure pure, inconnue des hommes, l'heure divine d'avant le jour. Il revint à cette lumière naissante. Les contours des hauteur» abruptes, angulaires, pareils à ceux d'un décor d'opéra, s'adoucirent et, toute la perspective se développant, ces pentes éclairées, ravinées, se rattachèrent avec les premiers plans, n avait réussi à gagner le bois de Persanges sans rencontrer un seul témoin; mais, là, le bruit d'un pic battant la terre dure l'avertit qu'un homme travaillait au bord du chemin. H craignit que ce ne fût Amable, auquel il avait promis une fois de s'engager pour la guerre ; mais ce fut Renaud qui redressa sa stature au bord du chemin et le salua militairement de la main portée au bord du bonnet.
— Croyez-vous qu'il faille l'aller chercher loin, le vin, monsieur Pierre? disait-il en montrant les mottes épaisses qu'il ramenait jusque sur ses sabots, sous lesquels il s'enracinait. Je me suis dit qu'il fallait me dépêcher de faire ma besogne... si des fois on rappelait les anciens soldats.
D'un hochement de tête, Benaud accentua cette idée qu'il avait eue ; un sourire parut au coin de ses lèvres, sous ses moustaches restées militaires; sa figure loyale et dure s'éclaira et Pierre nomma d^ns son cœur ce rayonnement :
— La lonne volonté.,.
Pierre, mal à l'aise, descendit au f enil et s'étendit sur le foin en attendant 4ue les portes de Persanges fuissent
GERMAINE i5S
(mvertes. Il aurait voulu dormir, pensant que le sommèLl calmerait Texeltation fiévreuse et Toppression dont il souSrait, mais Tidée que les soldats de Mac-Mahon n'avaient pas une litière pareille et qu% bivouaquaient dans les sillons, le tint évdllé. Bientôt les bruits du château se saccédèrent, dans Tordre coutumier, avec un rythme plus grave, avec un enchaînement fatal et sacré ; et la vie était belle et le matin était pur, et le contraste peignait, des douces choses que les yeux pouvaient voir, avec les visions qui passaient dans l'esprit.
La levée en masse, la réquisition... ces mots étaient dans Fur depuis quelques jours. Honoré assurait qu'on allait réquisitionner les chevaux pour le service de la cavalerie.
— Alors, on te prendrait? On te marquerait sur le Babot? disait Pierre à Cornette, seul avec elle dans sa stalle,
n la monta, il alla galoper au soleil dans ces champs qui s'étendent ^ perte de vue, au delà de Ruffey ; il s'enivra de ce mouvement de guerre, il chargea comme s'il avait eu des armes et revint plus las, mais plus fort. Comme il rentrait à Persanges par le parterre, Fernande y revenait aussi par l'avenue, pâle, atterrée, un journal à la main.
— Oh ! mon Dieu ! disait-elle, c'est la fin, c'est donc la fin!...
— Quelle fin? demanda-t-il, pris d'angoisse, serré au cœur. /
— La fin de la France, la fin du monde... Est-ce que le monde peut exister sans la France? Tenez, lisez : l'empereur a capitulé!
n lut sur ce journal : a L'armée est défaite et captive ; moi-même je suis prisonnier. — Napoléon. »
— L'empereur a signé, reprit-il, mais pas la France.
— Que voulez-vous que fasse la France? N'a-t-elle pas perdu assez d'hommes? Oh ! mon Dieu, notre pauvre pays couvert de sang? Pourtant il ne pouvait paé nuire! H s'était donné au monde ! et le monde ne l'a pas compris I
Us se réunirent tous trois en conseil sous les marronniers de l'avenue. Le facteur était reparti déjà, allant vite, ce matin-là, à cause de la gravité des nouvelles ; Fernande parlait d'envoyer à la viUe, mais quelqu'un parut entre les piliers:
— Oh ! mon Dieu, je crains d'autres malheurs ! dit Fernande.
— C'est le colonel Durdant, dit Pierre, allant à la rencontre du nouveau venu.
Mais le colonel ne parut pas le voir, ni Fernande. H marcha tout droit à Mme de Persanges, comme à la seule qui pouvait le comprendre et le consoler.
— Gilberte ! ma chère Gilberte ! quel événement I disaitil en lui baisant les mains. Vous ne savez pas tout... Je l'apprends à l'instant... plus de gouvernement! Un coup d'État en présence de l'ennemi 1 la Bépublique proclamée hier à Paris !
n tomba assis sur un fauteuil, s'essuya le front, les yeux, la bouche; il s'affaissa, voûté conmie un vieillard, larmoyant comme un enfant.
— La République continuera-t-elle la guerre? demanda Pierre.
— Ils prétendent résister à outrance, eux, une bande d'avocats...
Fernande s'enquérait de l'impératrice ; mais le colonel, comme s'il n'avait pas entendu, s'adressa à nouveau à Mme de Persanges :
— - Est-ce encore la France, ma chère Gilberte? La France d'Isly, de l'Aima, d'Inkermann, de Sébastopol, de Magenta, dePuéblal...
— Oui, c'œt toujours elle. Ne désespérez pas de la France, Philibert ! EUe se relève de tous les revers.
Us marchèrent tous deux dans l'avenue ; on les voyait de loin gesticuler, hocher la tête ; il niait et elle affirmait Leur dialogue se continua de la sorte jusqu'au déjeuner,
puis à table dans le tête-à-tête, Pierre et Fernande ayant disparu avec Honoré sans dire où ils allaient.
— En somme, il nous en coûtera une province, concluait le colonel. Nous la leur reprendrons dans quelques années.
— Alors, pourquoi désarmer? Eeprenons-la tout de suite, opposait Mme de Persanges.
n partit, réconforté quant à Tavenir de la France, mais opiniâtre dans cette idée qu'un gouvernement d'avocats ne pouvait pas diriger une guerre.
« Où sont donc les enfants? » songeait Mme de Per-
Elle s'étonnait que Fernande la laissât seule avec un si grand chagrin. Mais elle les entendit tous deux, sa fille et son fils. Comme ce jour où Pierre était revenu du collège, ils montaient ensemble l'escalier et causaient gaiement, paraissant d'accord et réconciKés.
— Embrassez-le, maman, il est lancier, dit Fernande. H vient de signer son engagement. H emmène sa jument ; l'intendant lui a donné une feuille de route pour tdus les deux.
Elle allait dire les autres détails, mais Pierre reprit, préoccupé de plus grandes choses :
— On forme de nouvelles armées. . . c'est une autre guerre qui commence, la guerre nationale, cette fois.
— Vraiment, on forme des armées? reprit la mère. Fernande fit un geste : Pierre imaginait, exagérait ; son
cerveau était en fermentation.
Et, d'accord, lui souriant, l'admirant et l'aimant, elles le laissèrent aller au gré de son cœur débordant.
n résumait toute cette guerre : en somme, du commencement à la fin qu'avait-on vu? Uij,e division écrasée par le nombre à Wissembourg. La bataille de Reichshoffen, une surprise, un envahissement... L'armée de Metz était enfermée dans la ville, mais elle immobilisait deux armées allemandes. Et, maintenant, on allait voir, on allait bien voir !
Cette fois c'était la nation qui faisait ses affaires, plus de monarque, plus de tyran...
— Allons, venez vous préparer, interrompit Fernande... si vous voulez partir ce soir...
— Un pays comme le nôtre ! disait-il encore en sortant Et, n'ayant plus à qui parler, dans le vestibule, il se
nommait à lui-même Duguesclin, Bayard, Turenne • et Napoléon.
Fernande avait lu les inscriptions de la femlle de route, interrogé Honoré, convenu avec lui de la première étape que Pierre devait faire, fixé l'heure du départ. Elle alla vérifier la ferrure de Cornette et faire remettre des clous qui manquaient ; Honoré expliquait à Pierre le paquetage et chargeait pour lui la vieille selle de chasse.
— Dans la sacoche gauche, monsieur Pierre, vous mettez la gamelle, la cuiller et la fourchette. Monsieur Pierre observera de bien couvrir sa gamelle quand il aura de la viande dedans, autrement la viande tombe à côté, c'est malpropre. Dans la sacoche droite, une chemise et un caleçon formant un rouleau de trente centimètres, le mouchoir, les bottes de rechange, les effets de pansage, sans oublier le morceau de savon. Votre argent toujours sur vous, monsieur Pierre, à même la peau ; ne le laissez pas voir aux hommœ du peloton, à ceux qui en manquent.
— Mais, vous. Honoré, demanda Pierre, pourquoi ne vous engagez-vous pas?
— Moi, monsieur Pierre, j'ai ma bourgeoise à entretenir. Tout le monde n'a pas des rentes comme monsieur Pierre.
Fernande rentrait à ce moment, apportant des objets dans les plis de son tablier : '
♦ — Tenez, Pierre, prenez mon petit encrier. Écriveznous bien exactement chaque fois qu'il y aura eu bataille. Prenez aussi cet anneau ; l'oncle Maxime le portait à la guerre, le nom de Persanges est gravé dedans. Et puis,
pr^ez la montre à répétition de papa ; maman me l'avait donnée, mais moi je vous la donne, elle vous sera commode, la nuit, quand vous serez en sentinelle... Voici tout ce que nous avons d'argent, je vous en enverrai d'autre quand j'aurai vendu la récolte. Mais ne le gaspillez pas le long des routes. Vous avez droit au logement et votre cheval a droit au fourrs^e, c'est inscrit sur votre feuille de route.
Avee ses dseaux de couture, elle lui coupa sur le front une mèche de cheveux qu'elle enferma dans un médaillon ; puis elle sortit précipitamment. Pierre, l'entendant qui se mouchât, supposa qu'elle pleurait dans le corridor, mais «Ue rentra souriant, les yeux rougis.
— Est-ce fini? demanda-t-elle.
Et, comme Pierre serrait les courroies du porte-manteau, dle-même passa les contro-sanglons dans les boudeteaux. Honoré, relevant la sangle sur le si^e, emporta la selle sur son épaule.
— Demain, c'est vous qui sellerez vous-même, ditelle. Voilà ce que c'est que de n'avoir pas voulu être officier...
Leurs disputes passées lui revinrent en tête ; elle le prit dans ses bras, le serra sur son cœur avec emportement.
— Ah! Pierre I mon frère chéri I Dieu sait si je vous aime et si je l'ai prié pour vous I Pardonnez-moi si je vous ^ querellé autrefois. Vous me faisiez peur, je ne vous comprenais pas bien. Mais bon sang ne peut mentir, j'étais bien sûre que vous finiriez par faire votre devoir.
— C'est à toi à me pardonner, répondit-il, ému.
Le baiser qu'il lui donna le fit souvenir d'une autre joue, plus pâle, moins pleine, de la joue fraîche et satinée de Germaine ; et il sentit, à l'instant de le rompre, la force du lien dont ces trois femmes l'avaient enveloppé :
— Où donc est maman? demanda-t-il.
— En bas, sous les arbres. Elle vous dira adieu la dernière, c'est bien son droit. Venez, il faut voir toute la
maison,., les grands-pères vous regardent; ils sont contents de vous...
Et, montant à côté de lui, la main dans la main, elle lui montrait les portraits dont la cage de Tescalier était pleine et les lui nommait :
— Voici le grand-père Louis, qui a été si malheureux toute sa vie. L'oncle Sosthène, qui aimait les sciences, comme vous... L'oncle Pierre, et Gaspard, ce pauvre petit...
Gaspard était frais comme une jeune fille dans son costume de sous-lieutenant ; mais sa fin avait été tragique, obscure. Les uns disaient qu'il était mort de froid, en Pologne, à l'armée de Condé; d'autres que des paysans l'avaient massacré dans le Palatinat, un soir qu'il fourrageait pour son escadron. Des larmes montaient aux yeux de Fernande ; cette fois, elle ne les cachait pas.
— Ce n'est pas votre départ qui me fait pleurer, repritelle. J'en suis heureuse, au contraire, mais je pense que ma vie ici est finie : quand vous reviendrez à Persanges, vous ne m'y trouverez plus.
— Pourquoi? Où seras-tu donc?
Elle haussa les épaules, leva les yeux au ciel :
— Qui sait où je serai? Et vous, Pierre, savez-vous où vous serez? Je serai là où le bon Dieu voudra, voilà tout. Puisque je n'ai pas trouvé à me marier, tant pis pour moi, je me fais religieuse de l'hôpital. Il n'y avait que vous qui me reteniez, Pierre ; j'en ai parlé souvent avec maman, elle ne me retenait pas, c'était moi qui désirais rester jusqu'à votre mariage. Mais ce qui se passe maintenant est trop affreux, tous ces soldats blessés, massacrés, fauchés par milliers... Ahl que Dieu vous préserve, pauvre petit!... Moi, je ne peux plus rester ! je quitte Persanges où j'étais si heureuse auprès de vous, et c'est fini, et maman reste toute seule, elle le veut... Voilà ce qui me fait pleurer !
Elle essuya ses yeux, sans y prendre garde, d'un geste de petite fiÛe, avec un coin de son tablier, mais cette fois
elle n'embrassa plus Pierre, comme s'il se mêlait déjà à sa tendresse une pudeur ecclésiastique :
— Mon Dieu ! que je suis sotte ! reprit-elle. Je devrais seulement m'occuper de vous... Je suis sûre que nous oablions des choses qu'il faudra vous envoyer ensuite. Et tous les gens de la maison qui vous attendent... Venez, venez vite.
Mélanie Vîrot, en apprenant que Pierre partait pour la guerre, avait retiré du feu une bassine dans laquelle elle faisait cuire des confitures d'abricots ; elle était remontée dans sa chambre précipitanunent. Depuis plusieurs années, Pierre n'avait pas franchi cette porte, mais rien ici ne lui était étranger, ni le fauteuil de paille, ni le tabouret sur lequel il s'asseyait autrefois pour écouter les histoires de Mélanie : Peau d'Ane, la légende de Pancrace ou la vie des Saints ; ni le poêle de fonte aux deux ouvertures pareilles, le trou de la soupe et le trou du fricot Mélanie était assise devant la fenêtre ; Gavotte, la tête sur les genoux de la vieille, la regardait pleurer.
— Allez, faites donc de beaux enfants, disait-elle en hochant la tête, pour qu'ils s'en aillent être soudards...
Malgré Fernande, qui lui faisait des gestes, elle ne put embrasser Pierre avec calme, elle éclata :
— Ah ! je t'ai trop soigné, mon petit, je t'ai trop tenu sur mes bras...
— Venez, Pierre, interrompit Fernande, maman vous att^d.
Tout ce qu'il y avait de vignerons aux alentours de Persanges s'étaient réunis d'eux-mêmes dans le vestibule et Brocard avait apporté des verres pour un coup de l'étrier :
— Au bon retour ! disaient-ils. A la bonne revoyance !...
— Alors, c'est nous qui ferons pousser les raisins et ce sont les Prussiens qui boiront le vin ! s'écria Benaud, avec un geste d'indignation patriotique.
Uaîfl, de nouveau, Fernande entraîna son frère et dit :
• Taisez-vous ! » & Brocard qui criait : « Vive la France I » n était bien inutile d'accablé Pierre, qui déjà n'en pouvait plus, qui paraissait prêt à pleurer, avant même qu'il eût dit adieu à maman. Elle-même s'interdit de dépassa le perron et, retenant par le collier la chienne qui s'inquié* tait et sentait dans Pair quelque choçQ dç grave, elle resta là pour le suivre des yeux jusqu'à la fin.
Mme de Persanges attendait debout sous le triacanthos et s'appuyait d'une main à la selle de Cornette ; Honoré, à cheval, tenait la jument en main. En voyant Piene s'approcher, il se mit en mouvement de lui-même ; selon ce que Fernande avait convenu, il devait £|X3compagner Pierre jusqu'au gîte pour lui montrer une fois les détails du service militaire. La mère et le fils marchèrent derrière lui, elle, calme et souriante, jouant avec le gland de son ombrelle, comme s'il se fût agi d'une promenade ordinaire et non de ce départ sans retour. Devant çux, les troncs des marronniers allongeaient, sur le .chemin, des ombres parallèles ; les bruits familiers, les nuages accoutumés, faisaient ce soir unique pareil à tant d'autres soirs. Les piliers dépassés, on ne vit plus par-dessus le mur que les cheminées de Persanges ; puis les cheminées elles-mêmes disparurent et le partage fut consonmié.
— Doucement, Honoré! cria Pierre, observant qu'ils avaient marché trop vite et que sa mère haletait un peu.
A partir de ce moment, Honoré regarda vers eux par mtervalles et marqua des pauses d'endroit en endroit.
Mme de Persanges étendit le bras vers Pierre et s'appuya sur lui ; mais elle se tut un instant encoi:e comme hésitant à rompre le silence, comme si rien en ce moment ne valait la peine d'être dit :
— Je me souviens de toute ta vie... commença-t-elle. Non, je n'ai rien oublié ! Je songe à tout ce qui s'agitait m toi, à cette fièvre que rien ne pouvait calmer... Et surtout je me souviens d'une demande un peu foUe que tu me fis
un Boir : tu me demandais pourquoi je Savais mis au monde.
— Et vous m'avez répondu que c'était pour m'aim».
— Tu te souviens? reprit-elle heureuse ; un frisson joyeux parcourait Bon visage, une tendresse radieuse rajeunissait ses traits. Tu souffrais alors, je voulais te guérir ; mais c'était une mauvaise réponse que celle-là, car je ne t'ai pas mis au monde pour mon amour, mais pour ton devoir. Ton devoir ! jamais encore tu ne l'avais vu face à face. Tu n'en soupçonnais pas autrefois toute la gravité. Tu rêvais d'une humanité meilleure, pl]is heureuse, et tu pensais que, pour s^rir les hommes, il su£St de les instruire et de les 2dmer. Mais il y a plus, il faut encore souffrir pour eus;, et tout ce qui t'occupait, la science, l'industrie, le travail pacifique, ce sont là de grandes choses, mais la guerre est plus grande encore, la guerre est au-dessus de tout.
— Avec ses sacrifices, c'est vrai, reprit-il, étonné luimên^ ée cet aimant étrange qui l'attirait ailleurs et des forces obscures qui s'éveillaient en lid, hors de sa vie passée, et le portaient sur d'autres horizons.
— Sache donc que tu souffriras, poursuivit-elle, de la faim, de la fatigue, des veilles, dés blessures peut-être, et surtout, surtout, tu souffriras dans ton âme. Mais n'importe si ta volonté reste intacte et bien à toi, si tu espères quand même, si rien n'ialtère à tes yeux l'idée pour laquelle tu marches, le salut de notre pàys^l *
— Que vous dire, maman? Je ferai de mon mieux,, répondit Kerre, mécontent de ne trouver à dire rien de sublime.
Mais cette réponse la satisfit : \ . .
— Oui, de tonniieUXj reprit-elle. Agis de ton mieux* C'est toute ta f orc^ que la France réclame de toil Ses hommes, ses animaux, ses machines et son argent, tout lui est nécessaire.,.* Elle souffre, elle combat, c'est une fièvre. Plus violente sera la crise, plus tôt le mal sera guéri. Lutter
donc de toutes tes forces, autant que tu peux, autant que tu vaux.
Elle pâlissait et perdait haleine ; Pierre le sentait, elle è'appuyait plus fortement sur lui :
— Vous êtes lasse, maman, dit-iL Ne venez pas plus loin.
— Encore un peu, jusqu'à la croix, répondit-ellé. Je ne te retarde pas. Ici, sur les pierres, vous ne pourriez pas trotter..
Pierre craignit qu'il ne lui fallût faire là une station pieuse, peut-être une prière en commun : la croix avait dans la tradition du village une signification particulière ; les processions s'y rendaient aux jours de fête, le curé y donnait la bénédiction. Mais non, d'un geste aisé, souriant^ sans arrêt dans sa marche, sa mère s'était séparée de \uL
La main sur le pommeau, prêt à chausser l'étrier, il se retourna une dernière fois. Un tas de fagots lui cachait la croix, tout le carrefour; il attendit d'abord que sa mère reparût de l'autre côté, sur le chemin découvert, puis^ étonné de ne pas la voir, il redescendit. H la revit alors prosternée devant cette croix ; les genoux sur la pierre, les bras noués autour du fût, elle priait, secouée par de grands sanglots.
— Maman ! appda-t-iL
Elle tressaillit, se redressa ; mais vaincue par la voix de l'enfant, sujette à cet instinct naturel contre lequel les saints mêmes ne peuvent rien, elle le saisit éperdument, l'enveloppa de ses bras comme pour le défendre, l'éleva vers elle, comme pour reprendre un instant dans ses entrailles ce fruit de vie et de douleur.
— T'avais-je vraiment mis au monde? demandait-elle dans ce transport. H me semble que c'est maintenant que je me délivre de toi. Non, tu n'étais pas pour moi seiûe» Tu m'étais prêté seulement... Pars donc ! Va, mon soldat» mon chevalier 1
Elle Texpédiait de la voix, mais le retenait dans son étreinte. Elle le retenait encore, elle contemplait une dernière fois ces yeux clairs de Tenf ant où elle voyait que Tâme virile et la volonté guerrière commençaient à resplendir. Puis, consonmiant Tenfantement suprême, elle Tarracha et le retrancha d'elle ; elle le donna aux hommes et, le laissant là, sur cette route, livré à sa vie, prêt pour ^on destin, eQe gravit sans faiblesse la montée douloureuse, elle s'éloigna de lui précipitamment
Elles le suivirent sur la carte de jour en jour : le 6 septenobbre à Poligny,Ie 6 à Dole, le 7 à Dijon. Un grand changement survint dans leur vie : elles furent trois à parler
de lui '
Le président Guyennot, étant venu les voir, s^assit tout soucieux, avec une mine si confidentielle que Fernande csrat devoir sortir ; puis, avec des précautions oratoires, en prenant pour ezorde Tindépendance et la dissimulation des enfants d'à présent, il parla d'une crise de désespoir dans laquelle Germaine était tombée le matin même, des aveux qu'elle avait faits. Mme de Persanges, sans le laissa achever, demanda pour Pierre la main de Germaine. L'urgence et le trouble des temps firent accepter tout ce que la démarche du président avait de brusque et d'imprévu ; Fernande, mise au courant, alla aussitôt chercher Germaine et l'installa à Persang^. Elle écrivit à Pierre à Troyes, à Provins, partout où il pouvait être pour le féliciter de son choix.
n avait changé deux fois de direction, d'abord pour se
rendre à Versailles où son régiment avait séjourné quelques jours, puis pour gagner Poitiers où tout était maintenant rassemblé, le dépôt et les cinq escadrons.
Le 14 septembre, il était à Flamboiii, le 15 à Montereau, le 17 à Fontainebleau ; partout FeServescence, Finquiétude, la fièvre ; de braves cœurs hospitaliers, ou bien des municipalités hostiles qui refusaient de délivrer des billets de logement, la lance d'un uhlan sufOsant pour changer Fétat d'esprit de toute une ville ; çà et là, entre la France intacte et la France envahie, une frontière flottante qu'on franchissait sans le savoir. Il fit halte pour un jour à Milly, de Fautre côté de la forêt de Fontainebleau. Là s'exerçaient des francs-tireurs de Paris, vêtus d'un costume noir et d'une ceinture bleue, coiffés d'une casquette américaine : c'étaient des employés, des artistes, quelques chevelures de poètes, quelques moustaches d'anciens soldats; des rapins, qui ne savaient pas marcher au pas, s'esquivaient d'un exercice pour aller faire des paysages dans la forêt. Leur constitution était républicaine, ils nommaient ^euxmêmes leurs officiers ; Fautre jour encore, dans une assemblée électorale tenue à Moret, ils avaient déposé leur commandant et promu à sa place un de leurs capitaines. En plaisantant Rerre à Fauberge et en contrefaisant son accent franc-comtois, ils l'invitaient à rester avec eux pour former leur cavalerie : ils n'avaient pour édaireur qu'un étudiant en médecine qui ne savait pas monter à cheval Mais Pierre, en délogeant de bonne heure, leur échappa. L'idée qu'il se conformait à la lettre de Fordre inscrit sur sa feuille de route et qu'il remplissait son vrai devoir d'obéissance le faisait léger, joyeux, D rencontra d'autres francs-tireurs, gris clair ceux-là, avec des parements verts. Puis toutes sortes de tenues prétendant à Funiforme : blouses, vareuses, cottes, tuniques de pompiers, habits de gardes nationaux ; képis, schakos, casques, aigrettes, pompons, panaches ; un ecclésiastique qui portait un baudrier jaune et qui appre-
nait la charge en douze temps Tamusa particulièrement» Fanfares et roulements de tambours, commandements prétentieux, bruit d'armes incorrect, toute cette ignorai^te ébauche de défense, tout cet éveil confus de la conscience nationale se résumait pour Pierre en une seule impression réconfortante et en un croissant espoir. Non I ce n'était pas la fin de la guerre. C'en était le commencement ! Aucun des événements n'était définitif. Wissembourg? une surprise. Keichshoffen? le triomphe^ du nombre. Sedan? l'armée de Mac-Mahon s'y était engloutie, sacrifiée dans un intérêt dynastique, mais celle de Bazaine restait entière. En résistant à outrance, elle permettrait, non de traiter comme le voulait le colonel Durdant, mais de lever d'autres armées qui sauveraient le pays. Les Prussiens agissaient criminellement en poursuivant contre la République la guerre déclarée par l'Empire; leur agression contre Paris était haineuse et lâche; Victor Hugo avait raison de la flétrir dans son manifeste affiché sur les murs de MiUy et de ta dénoncer comme attentatoire à la civilisation. Sans doute ce manifeste généreux ne seridt rien pour les arrêter dans leur marche victorieuse ; peut-être même les nations étrangères sommées par M. lîiiers au nom du droit ne répondraient^^e8 paa, n'intemendraieiit-eUes pas, mais si dies restaient muettes devant ce grand crime, eh bien, la France toute seule, Paris même, les provinces... Oui, on les verrait, on allait bien les voir I
n approchait de Pithiviers et découvrait de loin une pyramide vers laquelle la route pointait, autour de laquelle elle se divisait en deux bras ; des inscriptions, sur les faces du monument, indiquaient que ce point appartenait à la méridienne de Paris, mesurée au dix-septième siècle par Cassini. Pierre connaissait depuis longtemps, par un char pitre de- V Histoire des sciences j cette œuvre de Cassini. Mais, ce matin-là, il la comprenait mieux, la rapportant à la course qu'il venait de fournir en pays de France. Cette
dimension du monde, mesurée là, e^était un cadeau de la France au monde ; et le monde entier lui en était redevable et même les officiers de Tétat-major allemand avec leurs bonnes cartes déduites de la carte de Cassim. Il déploya la sienne, la contempla comme un tableau, la lut comme un Myre ; il admira les bourgs, les chemins, les cDanaux, les voies ferrées, les ponts, toutes les rdiques de la vie passée, les moyens de Tédiange, les produits du travail La route qu'il allait suivre se dirigeait vers Blois, puis d'autres vers le Mans, vers Boui^es, et dans d'autres régioiis bénies ; Pierre nomma d*autres lieux sacrés : Orléans, la ville de Jeanne d'Arc; Tours, la patrie de Descartes; Chinon, le berceau de Babelais ; puis, celles de l'Est : Strasbourg rendu, Metz bloqué, Nancy plein de troupes iallemandes, Laon où les Prussiens avaient massacré dès mobiles! Soissons, un instant célébrée, pour sa ré^stance mais sur qui bientôt les journaux s'étaient tus, puis toutes les autres tombées dans le même silence, courbées sous le même joug, niveléies, écrasées sous le poids des armées prussiennes conmie sous la dalle d'un tombeau. Quoi ! ces villes anciennes inscrites sur la carte comme des aîrmoiries sur un blason, les Prussiens venaient les insulter, les piller, les voler peut-être I
<c Non! non! c'est impossible! dit-il, en reprenant sa çiarche. Ce sont des choses à nous ! »
n avait hâte de franchir la zone de l'improvisation et de l'indétermination militaires, de ne plus voir ces mascarades en armes, mais de >bdles troupes martiales prêtes pour de vrais combats. A Beaugency, stationnaient des bataillons d'infanterie ; à. Meung, des cuirassiers ; puis, plus loin, d'autres troupes, plus nombreuses à mesure qu'elles étaient plus éloignées du danger ; elles s'occupaient à loisir de leur soupe, de leurs chevaux, de leurs armes et ne paraissaient pas songer à se battre contre les Prussiens.
H fut à Tours le 20 septembre. Une délégation du gouvernement provisoire y siégeait, mais l'habitude n'y parais-
sait pas prise de se passer du gouvernement central ; au contraire, l^investissement récent de Paris, le combat de Châtillon, sur lequel on était sans nouvelles, étouffé qu^il avait été dans le cercle du blocus prussien, ne faisaient qa'outrer dans les esprits la prépondérance longtemps attribuée à la capitale et dont la défense des provinces n'allait pas tarder à souffrir. A table d'hôte, un conmiis voyageur^ assis à la droite de Pierre et que des sous^fficiers assis de l'autre côté écoutaient aveq ennui» déclarait le général Trochu incapable de remplir son. mandat de gouverneur de Paris ; il lui reprochait de n'avoir pas tenté une sortie torrentielle, avec toutes sqi^ forces, au moment où les colonnes prussiennes marchaient de Châtillon sur Versailles. Un monsieur à lunettof déplora d'une voix faible que les archives du ministère de la Guerre n'eussent pas été transférées à Tpurs ; la dél^ation ignorait l'emplacement et les effectif s dçs troupes, les ^approvisionnements, les magasins; Un général voûté, qip portait un képi défraîchi sur de longs cheveux blancs, entra à ce moment <; les offiders se levèrent ; mais des soldats, assis un peu plus loin, ne se levèrent pas.
— Le père Mathusalem... dit tout bas le voisin de Pierre.
— Vous le connaissez?
— Non... c'est sans doute un vieux camarade que Fourichon vient de rappeler i l'activité.
Pierre demandant ce que l'amiral Fourichon avait fait pour organiser la guerre en province, cet honune lui répondit : « Rien. » H existait des commandements r^onaux, de l'étendue d'un département, et, de plus, quatre conmiandements supérieurs : lille, confié à BourbaM ; le Mans, à Merek ; Bourges, à Polhès ; Besançon, à Cambriels. Partout les ressources abondaient : plus de 60 000 hommes de dépôts, de régiments de marche, de débris divers ; plus de 500 000 hommes valides de vingt à quarante ans, qu'on pouvait incorporer dans la garde mobile. Cette masse
i72 QUATRIÈME PARTIE
cl'hommes, si Fourichon se décidait à l'appeler, fonnerait <lix nouveaux corps d'armée, outre celui qui venait d'être «réé et qui portait le numéro 15.
« Le 15® corps, songeait Pierre. Est-ce que f en fais partie? » Les troupes qui grouillaient dans les rues ne laissaient reconnaître aucune discipline, aucune organisation. Une foule bariolée, un carnaval militaire mêlant ensemble barbes, moustaches, visages rasés de paysans, tous les iges, toutes les conditions, tous les accents, tous les patois, toutes les tenues, depuis les francs-tireurs superbes, -endettés du prix de leurs costumes d'opéra-comique, jusqu'aux pauvres mobiles économiquement habillés du drap de leurs départements. Leurs vareuses étaient bleues ou noires, leurs pantalons gris, verdâtres, marrons; quelques-uns n'avalent qu'une blouse de toile, rehaussée d'un col rouge et d'une cocarde tricolore attachée au côté. On voyait des chapeaux ornés d'un numéro, des képis de toile et de feutre, des bérets qu'une découpure de flanelle rouge mar* quait grossièrement à l'effigie de la Bépublique. Plusieurs mobiles, riches de capotes de soldats, avaient remplacé par des boutons d'os ou de bois les boutons réglementidres marqués de l'aigle impériale ; et la mode générale paraissait de porter la plaque du ceinturon à l'envers, de sorte que l'aigle s'y vît la tête en bas.
La quiétude des campagnes, au sortir de cette ville agitée, le surprit. La Touraine s'offrait si belle au soleil d'automne, si riante aux hommes, si naturellement pacifique, qu'elle semblait ignorer et défier la guerre. Combien de temps aurait passé avant qu'on vît entraînée dans une seule volonté, surtout dans un seul sacrifice, cette France libre et si joyeuse deux mois auparavant, atterrée maintenant sous de foudroyants revers? Combien de doutes, de défaillances et d'erreurs avant que s'achevât, dans un transport unanime, le vague sentiment national qui ne faisait -"e de s'éveiller?
« La guerre 8era longue, songeait Pierre. Pourvu que Paris tienne jusqu'au bout ! »
Poitiers, que le ô^ lanciers venait justement d'évacuer, loi parut la plus calme et la plus dormante des garnisons. Le major, sans plus s'inquiéter de lui, l'avait incorporé dans le dépôt et soumis au détaU tyrannique du service courant. Bu matin au soir, sans répit, l'école du peloton, le pansage,, la tournée payée aux anciens soldats, le gros pain sur la planche, de gros draps dans le lit... Pourtant, ce n'était pas de cette grossièreté qu'il se plaignait dans ses lettres à Germaine ; mais il se plaignait de ce qu'étant venu pour se battre, il restait à faire l'exercice do la lance et demandait en vain une feuille de route pour rejoindre son régiment. Sa tenue de guerre était maintenant complète ; il la décrivait en attendant qu'il pût envoyer sa photographie. Le schapska, recouvert d'un voile noir qid cachait la plaque» one gourmette allant du bord gauche de la visière au fond de la coiffure, la veste à un ^ rang de boutons, les basanes^ graissées le matin avec un morceau de lard, le portegiberne blanc mais sur lequel le brigadier faisait étendre du cirage, — c'était l'ordre ; le bidon en sautoir, la lancer suspendue au coude droit, appuyée surj'étrier droit. Cornette, endurcie à la selle pour être restée sellée pendant trois semaines, portait. bravement le paquetage réglementaire, le bissac, le portemanteau, la tente^^et les piquets ; on n'avait pu trouver de mors assez petit|pour sa petite bouche, mais le brigadier exigeait qu'elle portât quand même cette affreuse bride réglementaire. « Croyez-vous^ ma payse, écrivait Pierre, que ces tyrannies et ces^^pionneries aient la guerre pour objet? Apprenez alors^que nos généraux ne veulent pas se battre. J'en^^ai vu un à Toura qui avait plus de quatre-vingt-dix ans, et j'ai lu ce matin. dans le journal qu'un autre, nonmié de^Polhès, a eu tellement peur le 30 septembre, à Orléans, qu'il a évacué pré^ cipitamment la ville. Comme U n'y avait pas de danger
véritable, le maire et le conseil municipal Tont obligé à revenir les défendre... »
n se repentit ensuite de ne pas leur avoir tu ces choses, et de leur envoyer des moqueries et des malices, à elles qui ne lui envoyaient jamais que de l'espoir. Germaine n'avait pas encore pu lui répondre, quand le brigadier eeUier, qui faisait fonction de vaguemestre, lui remit une «iveloppe bordée de noir :
« Sommes-nous en deuil? » songea-t-il, ayant reconnu récriture de sa mère.
n lut ces lignes serrées, jetées d'une seule venue comme un trop-plein du cœur : '
I < Pexsanges, 1^' octobre.
« Mon enfant, c'est une bien triste nouvelle que celle que je t'apporte aujourd'hui ; elle nous vient d'Allemagne, comme tputes nos douleurs. Mon beau-frère, André Briinot, a été tué devant Mouzon, le 30 août dernier, en chargeant à la tête de son régiment. Nous le croyions prisonnier, mais non, il a succombé dans cette fatale journée qui préludait si bien à celle de Sedan. Je ne sais si l'on t'a dit, tant nous vivons dans le désordre, que Robert Guyennot était entré dans le régiment de ton oncle en sortant de Saint-Cyr ; îl a combattu h côté de lui, il a reçu son dernier soupir, et maintenant il écrit de la citadelle de Thom, son séjour de captivité. Il nous dépeint Taffreuse retraite du 5® corps d'armée français poursuivi et cerné, le 30 août, et s'efforçant en vam d'atteindre la Meuse pour se joindre, de l'autre côté, aux autres troupes du maréchal. Ce corps d'armée était épuisé de marches et de jeûiies, en alertes continuelles depuis trois jours et sans un morceau de pain ; ce joùr-là même, à midi, les Prussiens venaient de le surprendre à Beaumont ; ils le refoulaient cruellement vers le pont de Mouzon. Le général Ducrot, qui se tenait sur l'autre rive
du fleuve, voyant ce désastre, commanda à ton onde et au colonel du 6^ cuirassiers de se porter à la rencontre de nos malheureux soldats ; ces deux régiments repassèrent donc la rivière et s'arrêtèrent à rentrée du faubourg de Monzon.
« D^abord, ils se tinrent rangés derrière des mitrailleuses françaises. Tordre du général leur indiquait cette placé qm était mauvaise, car tous les coups que l'artillerie alle^ mande dirigeait contre ces mitrailleuses les atteignaient euxcernés et les décimaient. Mortelle attente 1 Leurs rangd e'édaireissaient et se reformaient à mesure, ' lés cavaliers démontés prenaient pour eux les montures des morts, les chevaux s'encapuchonnaient sous les balles, les hommed, penchés en avant conune en face d'une averse, opposaient la cuirasse et le casque à la pluie de feu et de plomb. Ton onde impassible donnait l'exemple de l'obéissance et de Timmobilité. Mais ses mitrailleuses. &'en allant bien endommagées et lui n'ayant plus à les garder, il emmena son r^iment dans des prairies qui sont au bord de la Meuse et là, manœuvra longtemps pour échapper par le mouvement au feu du canon qui continuait à le tourmentor. Robert nous dît qu'il regardait souvent vers le pont et paraissait eraindre qu'on ne l'eût oublié dans la retraite ; à ce moment, un officier d'état-major, nommé M.> de Pélegrin, lui apporta l'ordre de charger. « Charger qui? Charger quoi? » répondit ton oncle avec un peu d'humeur, non qu'il se permît par ces mots la moindre atteinte à la discipline, mm il avait droit de s'étoniier qu'on l'eût laissé si longtemps sans nouvelles et qu'à la fin un ordre de cettç importance lui fût donné avec tant de légèreté. M de Pélegrin s'éloignait au galop pour chercher le colond du 6^ cuirassiers ; il indiqua simplement de la main à ton oncle des Prussiens qui descendaient devant eux la montagne de Bruma et la ferme de Givodeau. n faut retenir les noms de ces lieux où nous ferons un jour un pèlerinage, où je veux qu'on dresse un monument.
« Ton onde regarda de ce côté et aperçut un bataillon
français harassé qui se retirait à grand'peine et que les Prussiens fusillaient par-dessus. Alors, il vit bien son devoir et se résolut à Faccomplir. Mais, avant de rien commander, il parcourut en silence la ligne de son régiment.
ce Robert assure que des larmes coulaient sur ses joues ; je pense qu'il se trompe; mon beau-frère avait souvent des accès d'émotion brusque, mais il les maîtrisait aussitôt, et je ne crois pas qu'il ait pu s'abandonner aux larmes dans un si grave moment. H vint se replacer au centre et dit : « Mes amis, on nous demande un sacrifice, soyons prêts. » Puis, il lança son cheval en avant et les escadrons en bataille le suivirent ; les officiers devant le front, les rangs bien en ordre, tous beaux comme à la parade, fidèles jusque dans la mort, ces hommes admirables répondirent par l'action aux mots que leur colonel venait de leur adresser. Ah ! devant leur acte héroïque, comment les Allemands ne leur ont-ils pas fait grâx^e I... L'infanterie ennemie les couvrit de balles qui firent sur eux un bruit de grêle, puis eUe se tut et retint son feu, ils n'entendirent plus à ce moment que les battues des chevaux sur la terre et le cliquetis des fourreaux de sabre, heurtés par les étriers. Us gravissaient leur calvaire silencieusement. Que se passait-il cependant au cœur de ces hommes? On dit qu'à ces instants suprêmes la vie écoulée, avec ses joies et ses tendresses, se résume en visions rapides devant les yeux de l'esprit et qu'elle renaît tout entière dans l'âme qui la savoure encore une fois. Mais comme il est étrange, n'est-ce pas, que des heures pareilles puissent sonner pour quelques-uns et que pour les autres ce soient des heures communes qui passent, et dont rien p'avertit? Dans cette soirée du 30 août, je m'en souviens, tu étais encore auprès de nous, je me tenais sous hs arbres et regardais par instants le soleil couchant, je ne priais pas même, je travaillais tout simplement. Et cependant André marchait vers la mort là-bas, aux rayons de ce même soleil couchant ; il arrivait au sommet de cette
pente, quand il découvrit devant lui un chemin creux infranchissable qui le séparait des Prussiens et dans lequel tous ses chevaux allaient se précipiter. Il commanda aussitôt a : Peloton à droite I » pour gagner du terrain dans cette direction,, puis : « Tête de colonne à gauche ! » étant parvenu à une sorte de descente qui permettait de traverser le chemin creux. Tu comprendras mieux que moi le sens de ces manœuvres, mais je ne doute pas qu'elles ne te paraissent bien appropriées à la circonstance, car le coup d'œil militaire de mon beau-frère égalait sa valeur et son élan. Tandis que le régiment défilait le long de ce fatal chemin, les salves de Finfanterie lui firent perdre beaucoup de monde, mais aussi ce retard faillit le sauver tout entier, car ce même officier qui Favait envoyé à la chaîne accourait vers ton oncle de la part du général pour l'arrêter et le remercier. D cria de loin : « Halte ! » Ton oncle ne l'entendit pas, il partait pour la course suprême dont il ne devait pas revenir, il s'était doifhé, il ne se reprenait plus. Avec les deux premiers escadrons seulement, les deux derniers n'étant pas encore dégagés du chemin, il arrivait sur la ligne prussienne; une affreuse fusillade les arrêta, les rompit, ne les laissa pas parvenir jusqu'aux baïonnettes. Cependant, le troisième escadron débouchait, puis le quatrième, où, se trouvait Sobert ; ton oncle se retourna vers eux, il était blessé déjà et terrible à voir, son armure bosselée, son cimier déchiqueté par les balles, du sang dégouttant de ses moustaches, et certes, rien alors ne l'obligeait à s'exposer encore une fois, mais il ne se marchandait pas, et se réservait de conduire lui-même à la charge cette moitié de sa troupe qui n'avait pas encore combattu. Ses soldats se troublaient, se bousculaient ; il leur parla pour les remettre en ordre et leur dit, avec cette gaieté qu'il avait d'habitude pour commander : « Ëtes-vous tous là, mes a enfants? le deuxième rang aussi, les serre-files aussi?... » Et conune on lui répondait : « Oui 1 oui.. » H reprit : a Eh
f78 QUATRIÈME PARTIE
« bien, allons nous battre !... » et leur montra l'ennemi avec Sa pointe de son sabre. Â ce moment, une salve l'abattit avec son cheval; n tomba, puis se dégagea péniblement des étriers et se remit debout ; mais son corps tout seul, non plus son âme, envolée et retournée à Dieu : il était frappé à la tête, il ne voyait plus et ne comprenait plus. Un brigadier l'emporta sur son dos jusqu'au chemin creux où le régiment trouvait maintenant un asile ; c'est là qu'il est mort au milieu de ses soldats.
a Mon enfant, mon cœur se serre en t'écrivant ceci, mon enfant, n'oublie jamais cet homme si brave et si bon, ton père et moi l'avons beaucoup aimé, il était notre honneur à nous et l'illustration de toute l'armée ; on vantait son savoir, sa bonté, sa piété, mais ceux-là seuls qui l'ont connu jeune homme savaient la grandeur de son âme ; c'était \mp grande âme droite, pareille à ces sapins du Jura qui ne songent qu'à monter plus haut, toujours plus haut, et qui meurent quand on les coupe à la cime. Il t'aimait, il t'a donné ce cheval sur lequel tu fais la guerre, et je ne puis me souvenir sans larmes des termes touchants dans lesquels il m'écrivait de toi 1 Porte son deuil pendant six mois bien exactement. Je m'occupe de savoir où est sa sépulture et ce que sont devenues ses armes et son armure. Germaine m'aide pour l'entretien de la maison ; Fernande nous a quittées pour prendre l'habit des sœurs hospitalières, elle ne pouvait plus vivre dans le monde ; elle voulait se dévouer à ceux qui souffrent pour la France. Elle porte maintenant le nom de sœur Cîharles Borromée. Nous sommes bien seules et bien faibles devant les inaux qui frappent notre pays, mais aussi nous espérons dans ces nouvelles armées qui se lèvent partout pour le délivrer, nous attendons sans trembler les hasards de la nouvelle guerre et nous nous confions à Celui qui rendit à la femme veuve le fils qu'elle pleurait. »
Une lumière nouvelle se faisait dans l'esprit de Pierre à
LA aUËRRE 179
mesure qu^il relisait la lettre de sa mère ; cette contrainte militaire dont il avait souffert, ennoblie et sanctifiée par l'exemple de ce sacrifice, cessait tout à coup de lui parsdtre injuste et douloureuse ; il sentait que l'obéissance, quand elle €st volontaire, devient plus haute et plus belle que toute autorité. Les premiers sacrifices qu'il avait consentis en aliénant son bien-être et rompant là ses fiançailles à peine accordées, fructifièrent pour lui }en ifruits de zèle et de bonne volonté. « Oui, j'irai jusqu'au bout ! J'attendrai mon heure, » se dit-iï.
Le octobre, le major signa sa feuille de route et l'expédia par voie ferrée à destination de Beaugency. De là, Pierre devait rejoindre par le plus court le 3® escadron du riment ; en quel gîte exactement, c'est ce qu'on ne pouvait lui dire ; on savait seulement que le régiment tenait la plaine au nord de la forêt d'Orléans et qu'il avait combattu, le 5, au bourg de Toury.
Tout un enchaînement d'événements graves avait son germe, toute une phase de la campagne avait son origine dans ce combat du 5 octobre. Jusque-là, le commandement allemand s'était contenté de lancer en tout sens autour de Paris, comme une circonvallation mouvante, la cavalerie des deux armées qui investissaient la capitale ; la 2^ division vint à Saint-Germain, puis à Mantes et s'avança davantage vers l'ouest en provoquant devant eUe une folle panique; le maire de Pacy-sur-Eure demanda en grâce que les troupes françaises évacuassent sa commune, la vîUe d^Évreux décida qu'elle ne se défendrait pas. La 6® division, la 6®, la 16® firent mouvement à l'ouest et au sudouest, refoulant devant elles mobiles et francs-tireurs qui fuyaient à l'envi en entendant le bruit du canon. La 4® division, opérant au sud de Paris et visitant Melun, Malesherbes, Pithiviers, Toury, avait alarmé jusque dans Orléans le commandement français ; profitant de ce désarroi elle réquisitionnait librement dans la Beauce, sans autre ennui que de
rencontrer à Vosves, à Angerville, à Gueb ville, à Ablte, à Denénville, de menus partis de francs-tireurs, — quand un général français, marchant non de son propre mouvement mm par ordre, cherchant non pas un avantage militaire, mais un succès d'estime qu'on pût ofErir à l'opinion, vînt le déloger de Toury. On crut au quartier général allemand, à Versailles, que ce mouvement sans raison préludait à quelque entreprise de ce 15® corps d*armée que les espions disaient rassemblé sur l'autre rive de la Loire ; le parti fut bientôt pris de prévenir cette agression possible en poussant vers la Loire la force militaire imposante du 1®' corps bavarois, d'une division d'infanterie et de deux divisions de cavalerie. Le 7 octobre, ce détachement stationnait encore autour d'Arpajon, mais déjà les unités qui le composaient étaient venues se souder ensemble et former un tout ; derrière les Bavarois, la division prussienne se tenait en réserve. La 6® division de cavalerie à droite, la 2® à gauche complétaient la machine de guerre.
Dès le lendemain, elle allait s'avancer en ramassant des francs-tireurs dans son filet aux mailles vivantes, comme des coquillages dans un chalut ; à son approche, une importante colonne française, portée d'abord jusqu'à Pithiviers, se mettrait en retraite vers Artenay et vers Orléans ; le commandement abandonnerait sans retard un vague projet de marcher sur Fontainebleau ; rien enfin ne rendait respectables aux officiers bavarois ces jeunes levées françaises auxquelles la' France d'alors ne croyait pas eUe-même; rien ne les avertissait que cette facile promenade militaire les menait à une longue et fatigante campagne» et qu'après avoir détruit les armées de l'Empire ils auraient à détruire encore celles de la Eépublique. Et cependant^ dès cette matinée ensoleillée du 7 octobre, un premier signe inquiétant apparaissait au-dessus de Paris : rien... ou presque rien, un seul point noir à peine visible dans la clarté ; la tache imperceptible faite sur le ciel par un ballon
qui venait de s'enlever et qui se cachait presque aussitôt aux yeux derrière la butte Montmartre.
Une prenûère fois, ce ballon, ayant dépassé Arg^teuil, «saya d'atterrir à Villiers-le-Sec, puis, des paysans qui accouraient ayant signalé les Prussiens, il rebondit, vola jusqu'à Creil tout encombré par les approvisionnements de Tamiée de siège, dépassa Beauvais, tenta de descendre •encore vers une ferme où Ton avait cru recoxmaître des (raDcs-tireurs. Des soldats prussiens, courant aux armep, le percèrent de balles, des dragons prussiens le poursui- Tirent au galop, comme des chiens poursuivent un oiseau blessé. Pourtant, il leur échappa encore, trouva des ailes pour remonter au ciel et parut ainsi imiter cette âme ailée de la France qui, dans ses plus grands dangers, trouve ses plus grands essors. La nuit tombait quand il alla s'abattre dans la forêt de Montdidier et se déchirer aux branches d'un chêne ; des gens accoururent, apportant des tîordes, des échelles, et comme l'obscurité du soir ne laissait pas reconn^tre s'ils étaient des paysans, des soldats, des Français ou des Prussiens, un des voyageurs agita à leurs yeux, comme en signe de ralliement, son écharpe tricolore de membre du gouvernement et cria :
— Vive la Eépublique !
— Vive la France I Vive Paris ! répondirent ces bouches françaises.
Et quand ils l'eurent aidé à descendre, il serra leurs « mains et se nomma :
« Le ministre de l'Intérieur, Léon Gambetta. »
Le terrain qui entoure Orléans à l'est, au nord et à l'ouest serait un véritable labyrinthe si de grandes routes
rectilignes ne formaieiit autour de la ville comme les im d^une roue ; elles découpent la contrée en compartiments angula ires dont le sommet s^appuie à la ville et dont le bout seperd dans les plaines de la Beauce. De la Loire à fa route dë^Fontainebleau, de celle-ci à la route de Paris, tout ce quart de cercle que recouvre la forêt d'Orléans est particulièrement difficile pour de gros détachements. Au contraire, du nord au nord-nord-ouest, Tespace limité par les routes de Paris et de Châteaudun semble une brèche au rempart brisé, une clairière dans Timmense fourré. Cette zone est celle que von der Thann choisissait comme terrain d'approche pour sa marche du 11 octobre» Le 1®' corps bayprois longeant la route de Paris, la 22® division prussienne devait suivre Tautre côté de Tangle, tandis qu'entre ces deux axes de mouvement deux brigades bava* roises tenant une route intermédiaire, des hussards for* mant la liaison, une brigade de cuirassiers gardée en réserve, tendraient d'un côté à l'autre une base incertaine, pUée aux saillants du terram, déchirée aux coups de fusil, sans cesse opposée à la douteuse résistance française; un» volonté constante, un mouvem^t continu devaient à la fin l'élever jusqu'au sommet du triangle, jusqu'aux porte» d'Orléans.
Pierre, en débarquant & Beaugency, le 10 au soir, avait appris le combat d'Àrtenay et la retraite des troupes fran* çaises vers Chevilly, d'autres disaient veiis Orléans. Il vint coucher à Meung, pour gagner deux lieues dans sa direction, et le lendemain à 5 heures, tout raide encore de sa courte nuit dans ce lit d'auberge, reprit son chemin ver» Chevilly. L'étape qu'il fournissait ce matin-là, de Beaugency à Chevilly, allait, sans qu'il l'eût voulu, sans même qu'il le comprît, lui faire parcourir, de la gauche & la droite, toute la disposition française. A 9 heures, après de longs détours de hameau en hameau, de ferme en ferme, il traversait la route de Châteaudun à un important carrefour ;
depuis longtemps des coups de canon sonnaiait au loin rouverture du combat. Deux escadrons de dragons, pied i terre, des chasseurs derrière leurs faisceaux, une batterie dans un retranchement, attendaient en cet endroit
« Enfin I Voilà des troupes I » se dit-il.
Personne ne lui souhaitait la bienvenue. H sentit qu^il n^était pour eux rien que d'ordinaire et qu'il était bien au milieu de Farmée. Les officiers ne répondaient pas à son salut ; les soldats ne comprenaient pas son impatience de rejoindre son régiment.
— Cherche-le, ton régiment... Tu le retrouveras toujours...
n poursuivit vers Sary et TËpineux ; mais, comme il arrivait à la clairière où sont ces deux fermes, les pantar Ions rouges s'en retiraient. H gagna avec eux le village de Saran et, découvrant de là pour la première fois les tours de la cathédrale d'Orléans, la route de Paris jalonnée d'arbres, la voie ferrée parallèle à cette route, enfin la masse bleuâtre de la forêt, il resta en ce point pour attendre et observer. On se battait vers Cercottes, on se battait vers Œdy ; il semblait même, mais ce bruit était plus confus, que la fusillade crépitât aussi dans la forêt. Tout ce tableau ressemblait peu à cette bataille abstraite et géométrique, faite de mouvements d'ensemble, gouvernée tout entière par la voix des officiers dont Pierre s'était fait l'idée en combinant des réminiscences de ses lectures d'enfance avec les notions acquises à Poitiers.
ff On dirait une chasse, une battue, songeait-il. Que veut-os faire? Personne n'en sait rien. »
n gagna la route de Paris, pensant que de ce nouveau point de vue U apercevrait peut-être le plan du général A gauche, des feux nourris, qui s'approchaient de Saran, marquaient l'engagement de la 4® brigade bavaroise cohtre le 27® de marche et les mobiles de la Nièvre ; mais, au nord, rapproche allemande semblait arrêtée à Cercottes et il
n'était pas compréhensible qu'un bataillon français passât à ce moment même devant Pierre et cédât le terrain à on ennemi qui n'avançait plus.
(( Peut-être va-t-on se battre là? » songea-t-il, en voyant la queue du bataillon disparaître entre des maisons que dominait une cheminée d'usine.
Comme il arrivait à ce hameau, une escouade se leva de terre, dans un champ, et fila rapidement devant lui en longeant les buissons. Il poursuivit ; un mobile, sortant brusquement de derrière un tas de fagots, visa Pierre et fit feu.
— Êtes-vous fou? cria-t-iL
Et il courut. vers ce soldat qui d'abord croisa sa baïonnette, puis rit d'un air hébété :
— Je t'avais pris pour un uhlan, dit-iL
Entre une rangée de maisons basses et les bâtiments d'une tuilerie, la route descendait vers un fond privé de toutes vues sur les abords ; dans les cours, sous les hangars, à l'abri des murs, partout s'entassaient des mobiles, les uns assis sur des tas de tuiles, d'autres couchés dans la boue, la tête appuyée contre leurs* sacs. Des officiers, sans même essayer de rei!nédier à ce désordre, mangeaient debout devant l'auberge : A Vacaeia. Plus bas, dans le vallonnement même, un autre bataillon stationnait le long du chemin sur deux rangs à peu près réguliers, sauf qu'un grand nombre de soldats descendaient dans le fossé pour s'adosser à la haie, dense et pour y appuyer leurs sacs. Derrière eux, des charmilles taillées, des arbres chargés de gui, des allées couvertes de feuilles mortes. Un parc ancien deux fois charmant, par la symétrie du dessin français et par la grâce de l'arrière-saison, entourait un petit château aux volets fermés. On n'entendait presque plus la bataille, c'était une accalmie étrange, un refuge inespéré.
Brusquement, une canonnade conunença au loin, puis, tout près, un fracas d'obus éclatant sur des toits ou sur des
murs, un brouhaha, des cris de panique et d'émeute, des cartouches briUées en l'air ; les mobiles, évacuant la tuilerie, parurent et disparurent à l'angle du parc. Us avaient passé si vite qu'on les eût crus en petit nombre ; cependant le hameau tout entier était abandonné. Le bataillon, rangé m le chemin, fit par le flanc gauche pour venir sur la route ; mm ces hommes, encore terrorisés par les feux que les Prussiens avaient développés la veille sur le champ de bataille d'Artenay, ne purent pas davantage et s'arrêtèrent li, comme si cette montée était inaccessible, comme si cette pente douce était le versant abrupt d'une Alpe et le toit fuyant d'un glacier. Un obus vint éclater dans un morceau de bois de sarment ; aussitôt, par brusque rup* ture de son équilibre instable, la troupe glissa, perdit pied, croula en avalanche dans la direction d'Orléans.
« Pourquoi? Pourquoi donc? » songeait Pierre, haletant, étonné qu'il n'y ait pas de raison à la force fatale qui l'entraînait dans le courant commun et le mêlait à ses remous.
— Oh ! les salauds I Qs ji'en veulent plus I dit une voix à côté de lui.
n vit, noyé dans le flot, un boucher qui ramenait vers Orléans sa voiture vide et qui la défendait à coups de fouet contre les fuyards. Chose étrange, ces hommes armés se rangeaient devant lui sans résistance ; mais, n'étant plus troupe, ils étaient encore foule et mêlaient en rumeur de fuite leurs injures et leurs cris :
— Alors, t'es dispensé de service?
— Pourquoi que tu ne portes pas le flingot?
— Va donc, fournisseur de Prussiens !...
Devant la montée violente des voix, le boucher se tut, pâlit, ne résista pas; des soldats posèrent leurs sacs sur la voiture ; d'autres s'accrochèrent aux ridelles, s'assirent sur les brancards.
A droite de la route, des taches rouges dansaient dans Ifô vignes mouillées : les tirailleurs du 27® de marche se
retiraient, abandonnaient Saran. La défense de ce village tombait par la panique de la tuilerie qui permettait aux Bavarois de la déborder par la route de Paris.
Bien plus — selon cette sensibilité propre à Torganism» militaire — le recul de la défense devait, de proche en proche, s'étendre jusqu'à l'extrémité de la ligne française; l'approche des Bavarois par la route de Paris, en menaçant à revers les défenseurs des Ormes, n'allait pas tarder à être ressentie par les défenseurs de la route de Châteaudun et, les obligeant à se rétracter vers Saint- Jean-de-la-Ruelle et vers Orléans, accélérait l'approche des Prussiens par la route de Châteaudun. H était une heure de l'après-midi ; d'un côté comme de l'autre, les Prussiens qui emportaient les Ormes, les Bavarois qui descendaient allègrement dans les vignes de Bel-Air, pouvaient croire qu'ils avaient bataille gagnée; la défense française allait cependant renaître devant eux avec violence et surgir aux portes mêmes de la ville par un suprême et sanglant combat.
Le lieutenant-colonel de JouSroy, sortant d'Orléans au pas de course, portait au-devant des Prussiens une partie des troupes jusque-là restées en réserve dans les rues de la ville; il jetait dans la gare des Aubrais un bataillon du 39^ de ligne, le ô^ bataillon de chasseurs de marche au château des Bordes, et lançait sur la route de Paris, à travers les fauboui^ des Aydes, un bataillon de la légion étrangère. Les mobiles en fuite glissèrent sur cette troupe sans s'arrêter, mais Pierre s'y reprit avec joie ; U vit ces soldats garnir les clôtures à l'entrée du faubourg et construire une barricade à laquelle les habitants travaillaient aussi. Un vieillard, aux gestes calmes et virils, apporta son matelas sur son dos et l'étaya contre une table de nuit et contre un tonneau pour en faire un parapet ; des femmes distribuaient du vin, des têtes paraissaient aux lucarnes des greniers, regardaient les abords, puis disparaissaient; chaque dé- ^enseur cherchait sa place, et les gens, en ouvrant leurs
LA GUERRE i87
portes et démontrant la disposition des lieux, Taidaient à la choisir. Un commandant, figure pâle et sévère, regardait ee travail silencieusement et semblait témoigner, par son attitude hautaine, qu'il n'avait plus rien à faire et ne rédamait rien que sa place au danger.
c Qu'il est beau I songea Pierre ; il se dévoue ! »
Pour la première fois, il mesurait dans Tinmiobilité de eet homme la dignité juste, la noble nécessité du commandement. Le servir lui parut un honneur enviable et, pour le servir, pour le renseigner du moins, il sortit du faubourg et marcha à la découverte du côté de la gare des Âubrais. Li, les soldats du 39® de marche étaient aux prises avec un détachement bavarois qui, cheminant depuis le matin dans la forêt, longtemps arrêté dans sa marche par une compagnie de zouaves pontificaux, venait de déboucher le long du remblai du chemin de fer.
L'attaque de la gare se faisant par Tautre côté du remblai» Pierre ne pouvait suivre le progrès de Faction, mais il lui sembla que la fusillade des défenseurs était en décroissance et que celle des Bavarois s'approchait. La cathédrale lûassive se dressait par-dessus les cabanes éparses au nûlieu des vignes ; ses tours paraissaient roses au soleil couchant ; on sifflet s'entendit, une locomotive, mêlant sa fumée ^ celle du combat, sortit de la ville ; eUe emportait, par delà Qdéans, un train chargé de matériel d'artillerie. Puis, presque aussitôt, comme si ce train sauvé marquait le terme de la résistance, des soldats dégringolèrent sur le talus, d'autres s'enfuirent à toutes jambes le long de la voie ferrée ; une rangée de casques se leva derrière le remblai
^erre sentit que les Bavarois, installés à cette gare, menaçaient la retraite des troupes engagées aux Aydes et que c'était une des ces choses qu'il importait de faire connaître au conamandant. H revint vers le faubourg. Plusieurs toitures brûlaient à l'entrée, mais on ne s'y fusillait plus ; le bruit du combat s'était retiré à hauteur de l'église
d88 ^ QUATRIÈME PARTIE
et retentissait là, encaissé dans la rue, avec quelque chose de lugubre et de caverneux. La défense se cramponnait au sol pour y e:^irer peu à peu ; rien ne pouvait la détacher de ses points d'appui ; personne ne pouvait rassembler cette troupe dissoute en ses éléments, livrée à la rage personnelle, à la haine ardente d'hommes insensibles à la mort, acharnés à la destruction. Pierre voulut s'approcher, mais un cadavre, allongé devant une épicerie aux vitres brisées, épouvanta Cornette qui recula en soufiBant. D'abord rien n'était visible, puis, la fumée s'ouvrant par endroits comme un rideau, des statures parureiit et disparurent tour à tour, «des hommes épaulaient le fusil, des mains fomllaient dans la cartouchière, des corps fléchissaient, succombaient, se palpaient, se traînaient, ardents et dair- Toyants tout à l'heure, avilis maintenant par quelque blessure, déchus dans la douleur et rampant vers la mort ; imlle débris dispersés au souffle des projectiles dansaient <dans l'air empuanti de poudre et de sang, comme pour célébrer la victoire de la matière sur la vie et de la force «ur l'esprit ; fumée des fusils, plâtre des maisons égratignées par les balles, poussière du chemin, ballot, duvet, suie, innocents fils de la Vierge égarés en cet air funeste ; et, dans cette confusion, dans cette violence, la charité paisible penchée vers la douleur, un prêtre qui bénissait un mourant, un homme en blouse qui emportait un officier horriblement scalpé et défiguré, deux paysannes impassibles qui, chargées de paniers, distribuaient du vin aux soldats.
— C'est affreux 1 avait dit Pierre.
Tout aussitôt il ajouta :
*— Non, c'est beau!
Car, si le meurtre était affreux, le sacrifice était beau. L'âme prise de vertige devant ce spectacle aigu oscillait entre l'extrême haine et l'extrême amour.
« Le commandant? » songea Pierre.
LA GUERRE 18d
Et il alla chercher au dehors, sur la lisière, rhomme inconnu auquel il appartenait.
Des chasseurs à pied se battaient là, dispersés et protégés^ à leur guise : Tun à g^oux derrière un puits ; un autre ^oui jusqu'aux épaules dans un tas de sarments; un troisième tout petit, son képi de travers, un mouchoir de cotonnade noué autour du cou, se montrait à la lucarne d'an grenier comme un coucou à la porte d'une horloge» visait soigneusement, tirait, puis rentrait dans le grenier pour recharger son fusil.
Quelques centaines de mètres vers Pavant, sur le chemin qui va des Murlins au faubourg Bannier, un détachement français se glissait à la dérobée, selon le fatal mouvement de retraite que le dévouement de quelques-uns pouvait enrayer, mais n'arrêtait pas. Le canon allemand se taisait,, craignant mamtenant d'atteindre les colonnes bavaroises portées de toutes parts vers la ville ; on sentait le vide français se faire autour des Âydes et la masse adverse se répandre nécessairement autour de ce boulevard et l'enserrer de plus près.
« Nous sommes cernés..., » se dit Pierre.
Et, tandis que la rage du tir et l'ivresse du feu continuaient de fixer devant l'église les derniers défenseurs, lui, cédant à sa mobilité propre, s'en alla avec son cheval. Des blessés qu'on soutenait descendaient lentement le faubourg; des gens venus d'Orléans avec des civières conféraient entre eux de l'ambulance provisoire qu'on avait installée dans le magasin d'une modiste et qu'une croix rouge sur le mur indiquait aux passants. Une voiture roulait sur le pavé, celle que les mobiles avaient envahie tout à l'heure, et le même homme la conduisait, mais d'une attitude plus humble et d'une allure plus lente. H s'arrêta à la grille de l'octroi, sans doute par habitude, et dit à l'employé :
— C'est un officier mort.
Pierre regarda par-dessus les ridelles et vit au fond, «ur un matelas, le cadavre de ce commandant qu^il cherchait tout à rheure dans le faubourg, à peine plus pâle à présent, à peine plus calme, son képi toujours fixé sur sa tête par la jugulaire, ses mains gantées étendues à côté •de lui. Une balle l'avait égorgé devant les barricades, tandis qu'il donnait un ordre à son clairon.
Le sillon profond au fond duquel court la voie ferrée d'Orléans à Tours était le dernier fossé qui séparait encore les deux adversaires ; des soldats du 27^ de marche garnissaient le chemin de ronde parallèle à cette voie et tiraillaient dans le crépuscule sur. les détachements bavarois qui débouchaient confusément de Saint-Jean-de-la-Ruelle, des Chaises et de la Grange-des-Groues. C'était la 4« brigade bavaroise, venue des Murlins, la l^® venue de Locy, la 43® brigade prussienne, venue du Petit-Saint- Jean par la route de Châteaudun : tous ces éléments, enfin réunis sur un seul front parallèle à cette dernière courtine gardée par des fusils français, tâtonnaient, se rompaient, s'entrechoquaient.
— Vorwœrts! Yorwœris! criairait les officiers dans leur langue abhorrée. /
Et,' tandis que leurs soldats, séparés d'eux, ne les entendaient pas, tandis qu'une batterie bavaroise, égarée ellemême, tirait au hasard dans ce pêle-mêle, at'eignait pardessus les Aydes les Bavarois installés dans l'usine à gaz, à cette heure où toute la troupe allemande, à bout de volonté, piétinait sur place et n'obéissait plus, le clairon français sonnait la retraite dans les Aydes et lui obéissait.
Une troupe précédait Pierre à la droite du faubourg Bafinier ; il l'entendait, mais ne la voyait pas et, dans cette rue sonore où le fracas de la bataille finissante n'arrivait plus qu'atténué, il la suivait au bruit et sentait tout à coup la fatigue, la faim, l'horreur de ce qu'il avait vu et celle de ce qui s'accomplissait en ce moment derrière lui
— Eh bien? demanda une voix inquiète à côté de lui. £t la légion étrangère?
— Tuée, massacrée I
Après de si longues heures de silence et de solitude, c'était conmie un plaisir de répondre à cet homme, en' marchant à côté de lui
Ses traits jeunes rayonnaient de douceur et d'intelligence ; il portait une lunette d'approche en sautoir et, par le ton, par le costume, semblait un maître d'école, un étudiant.
— Les soldats de la l^on se sont battus comme des lions, reprit Pierre.
— Oui ! oui ! paix aux morts I Nous ne nous plaignons pas 1 poursuivit cet inconnu.
Et, la fatigue le prenant, il étendit une main pour s'appuyer familièrement à la selle de Pierre.
— Tout à l'heure, je les ai vus passer sur le Mail ; ils acclamaient leur conmoandadt en criant qu'ils allaient mourir pour la France ; Q'était beau I Et ce matin, aux Ormes? Étie25-vou8 aux Ormes?
— Peut-être... Je n'en sais rien : je n'ai pas de carte.
—- J'étais aux Ormes, juste à côté des tirailleurs, un obus est venu éclater à quelques mètres de moi Nos soldats se battaient bien, je vous assure I Oui, U n'y a rien à dire contre la troupe... Mais le commandement, voilà, c'est le commandement. Croirie25-vous qu'il y avait dans la forêt vingt mille hommes dont on n'a rien fait?
— Vingt nulle hommes? répéta Rerre.
Ses oreilles bourdonnaient un peu, mais il voulait être attentif à cette leçon de haut commandement.
— Oui, vingt mille hommes avec lesquels il était facile de couper la retraite aux Prussiens. Et dans la ville, une débandade, une discorde ! Heureusement que M. Gambetta vient d'arriver à Tours, tout va changer...
Un obus qui tomba sur un toit et qu'on entendit fuser
Ârm
avant qu'il éclatât répandit jusqu'au fond de la rue nne lumière rouge.
— Le bombardement, reprit l'homme. Profitez de votre cheval, lancier ! Fuyez 1 II faut faire une mort utile 1
Lui-même, plutôt que de tenir le milieu de la rue, préféra raser les murs, Pierre le distança, le perdit et, le pont étant encombré, il descendit jusqu'au fleuve pour abreuver Cornette.
Elle but avec avidité, en ployant un peu les genoux, comme elle faisait d'ordinaire, puis, relevant sa tête rafraîchie, ses lèvres ruissçlantes, hennit aux chevaux qui passaient sur le pont. La Loire, froissant^ sa robe, à ses bancs de sable, s'écoulait vers l'ouest avec un frais murmure et se perdait au loin sous une brume violâtre qui mariait les ombres de la terre au dernier crépuscule mourant dans le ciel. Sur l'autre rive, les réverbères, en cordon régulier, allongeaient jusqu'au milieu du fleuve leurs reflets parallèles ; le mince croissant de la lune se posait sur les arbres du quai comme un bijou sur un§ chevelure ; ces ornements de l'heure, mirés dans ces eaux étemelles, en marquaient mieux la fuite immense et le fatal épanchement. Cet instant de solitude, cette paix subite, étaient délicieux au cœur de Pierre.
n se souvint des couchers de soleil de Persanges, des bruits du soir, de la Bresse fondue peu à peu dans une seule couleur, des nuages changeants, progressivement allongés, reployés, pareils aux voiles d'un navire qu'on serrerait autour des mâts ; les sapins noircissaient sur le couchant d'or, les grives volaient à leur faîte en s'appelant; une douceur régnait au ciel et, dans l'âme, un rêve de justice et de paix. H évoquait ces images par le besoin de contraste, n nomma sa mère, sa fiancée, sa sœur, chers visages tout proches du cœur et pourtant lointains, presque effacés tant Pierre avait vécu et mûri depuis l'heure des adieux... tant de vérité tragique ayant passé dans son esprit I
Persanges, Orléans... deux termes de sa route entre lesquels toute la France s'étendait, heureuse et paisible làbas, ici meurtrie et violée... En songeant, il avait traversé le pont ; Cornette le suivait toujours, c'était doux d'entendre les battues de sa marche et de sentir la bête courageuse détendre là son encolure et se reposer une mmute de ravoir porté si longtemps.
Arrivé à un petit monument qui marquait l'extrémité du pont, Pierre s'arrêta et, par hasard, rangeant sa jument pour se remettre en selle, vit la statue posée sur ce socle, entourée par cette petite grille : une Jeanne d'Arc, en costume antique, ouvrant la bouche avec mesure, les braâ composés dans un geste d'alarme académique. Il n'avait pas le temps de r^arder des statues ; pourtant il demeura attendri, et se souvint que Fernande avait dans sa chambre une Jeanne d'Arc aussi mauvaise, en plâtre colorié. Mais, au moment où il chaussait l'étrier, une autre impression le saisit et lui dessilla les yeux : il vit autour du front de la guerrière comme une auréole de feu, la rougeur que propageait à ce moment dans le ciel l'incendie du faubourg Bannier.
— Jeanne d'Arc, dit*il, la reconnaissant à cette lumière même, et nommant avec amour non pas la sainte, ni la martyre, mais bien la pucelle d'Orléans, bergère lorraine, armée par ordre du roi de France, venue de Blois avec une armée pour faire lever le si^e d'Orléans.
D'un trait de lumière et d'un coup d'aile, monté à ces hauteurs où l'on voit les faits de l'histoire enchaînés comme les actes d'une vie, il aperçut clairement l'état de la France et comprit le sens de ce qu'il avait vu ; cœ démonstrations, ces retraites^, cœ morts inutiles et désespérées, le doute de l'action, l'absence du conmiandement, les vingt mille hommes oubliés dan|i la forêt d'Orléans. Oui, dans tous ces actes, l'armée n'avait fait qu'un seul acte : elle avait livré la ville de Jeanne d'Arc.
Alors un repentir immense, un espoir surhumain Tenvahirent ; il sentit l'injustice des faits et l'horreur des événements, et, réconforté par tout ce que l'armée éparse cohtenait de promesses, par tant de visions militaires, ébauche du tableau que la France préparait, il crut à l'avenir de cette armée battue qui venait de ferrailler vainement sous ses yeux dans la forêt ; il comprit pourquoi les morts des Âydes étaient morts ; et remontant à cheval pour chercher dans les bivouacs son régiment et réclamer sa place dans le rang :
— Bonsoir, Jeanne d'Arc, lui dit-il gaiement... C'est nous qui avons perdu ta viUe, mais c'est nous qui la reprendrons !
Aucun des sept régiments de cavalerie dont disposait le 15^ corps : hussards, dragons, lanciers, n'avait joué de rôle dans le combat du 11 octobre ; ils restèrent en réserve toute la journée sur les avenues d'Orléans, firent retraite de bonne heure et s'établirent le soir avec le gros des lâroupes au-dessus de la Ferté-Saint-Aubin. Rerre longeait les bivouacs, le lendemahl matin ; il avait visité le 5® hussards, le 6* dragons, le 9® cuirassiers quand tout & coup, fortuitement, il aperçut au-dessus d'une haie un faisceau de lances, un groupe de cavaliers au repos et lut sur une voiture de cantiniôre arrêtée dans le champ : 5^ régiment de lanciers.
C'était donc là son régiment
Du maréchal des logis au capitaine, du capitame au lieutenant, du lieutenant au maréchal des lo^ de jour, il fit le tour de l'escadron.
Un ordre ancien prescrivait que tous les volontaires fussent présentés au colonel dès leur arrivée ; c'est pour-
quoi le maréchal des logis chef emmena Pierre avec lui et se mit à la recherche du colonel de Boério qui, à Tabri de cette voiture portant le numéro du régiment, assis sous une sorte d'auvent formé par des tentes, recevait son rapport : un fourrier, assis à même une caisse d'archives, écrivait sur une table pliante à laquelle une couverture de cheval servait de tapis ; un commandant lui dictait quelque ehose à mi-voix.
Un adjudant se présenta le premier :
— Eh bien, mon pauvre Landru, cela ne va donc pas?
— M^ non, mon colonel, je tousse, je tousse...
— Il faut vous reposer, allez-vous-en passer quinze jours à Thôpital de Boui^ea et revenez-nous en bon état, reprit le colonel
Et il fit vers la droite un pas qui le mit en face de Pierre.
— Engagé volontaire pour la durée de la guerre, dit le maréchal des logis chef.
Mais à ce moment un officier d'état-major descendit rapidement de cheval en faisant de loin un geste d'intelligence.
— Tiens, Langalerie, dit le colonel étonné. Par quel hasard?
— Évadé de Metz, mon colonel, j'arrive de Tours avec le général d'Âurelle.
— Vraiment ! avec le général d'Aurelle, reprit le colonel, sur un accent de curiosité.
Us s'accordèrent pour parler entre eux plus librement, &ent quelques allées et venues dans le champ, puis, la pluie les ramenant sous l'auvent, ils continuèrent à voix basse. Le capitaine de Langalerie raconta qu'à la suite de IHnsuccès de la veille le général de La Motterouge venait d'être relevé du commandement du 15^ corps ; le général d'Aurelle avait eu le désagrément de l'en avertir tout à l'heure à Tauberge, leur entrevue avait été pénible.
— Alors» c'est le général d'Aurelle qui conunande?... Lourde tâdie 1 reprit le colonel
— Ce n'est pas l'étendue du commandement qui e&aye le général, c'est la qualité de la troupe. Il n'espère rien de cette cohue armée. Aussi se propose-t-il de...
L'officier acheva de traduire sa pensée en faisant avec la mam le geste de tordre ou de forcer; ils s'écartèrent et conversèrent plus secrètement en se promenant de long en large dans le champ.
— - Allez, vous êtes libre, dit l'adjudant à Pierre. Le colonel vous a vu. Vous comptez au 3® escadron.
L'accueil des officiers fut aussi laconique ; ils paraissaient las et mécontents ; ils ignoraient la longue pérégrination de Pierre et ne savaient rien de Cornette, devenue, comme lui-même, chose publique, propriété de l'escadron, r
Tout d'un coup, Pierre n'était plus qu'un numéro dans le rang, qu'une unité dans le nombre; cette maison de plein vent, plus austère qu'un cloître, ces murailles imaginaires que le sabre des sentinelles rendait infranchissables, le séparaient du m(mde, l'enfermaient dans cette geôle où toute habitude était contrainte, tout travail, forcé; un ordre pour aller chercher de l'eau, un autre pour éplucher les légumes; les régularités, l'uniformité jusque dans le goût de la soupe, jusque dans la manière de plier la tente ; une dépendance laborieuse qui donne au corps de l'énergie, à l'esprit de l'hunnlité, quelque chose d'obscur qui pèse sur Thomme et qui lui résiste, qui l'oblige à déployer son énergie mais qui l'huimlie dans sa volonté.
Cornette une fois pansée et nourrie, le harnachement lavé, les aciers fourbis, les basanes du pantalon graissées au lard, plus d'autre problème que de faire sécher le manteau au feu de .bois vert qui fume et qui irrite les yeux ; les heures passent, la nuit précoce d'octobre survient, les trompettes sonnent l'extinction des feux et le manteau est encore humide quand on s'en enveloppe, qu'on s'étend entre la paille et la toile et qu'on tombe dans un lourd sommeil abêti et résigné. Tput d'un coup, le réveil en sur-
8aut ; des voix crient : « A cheval 1 » Au dehors, là où il y a encore de la vie et de la liberté, vers cet horizon d'pù viennent les surprises et les événements, on entend des coups de canon. La troupe se forme ; on trotte une lieue dans un terrain lourd, sans rien voir qu'un peu de cavalerie prussienne qui s'évade dans un lointain de brume ; puis on rentre, et plus de hasards, plus de dangers, le mécanisme, Fautomatisme et la passivité.
Le 16 octobre, départ pour la Motte-Beuvron ; le 17, mouvement vers Salbris, toujours sous la pluie. On vit ce matin-là, pour la première fois, le général d'Aurelle, impassible, qui regardait défiler la colonne ; mais, dès les jours précédents, différents signes avaient fait sentir à la troupe ce serrement, ce forcement que commençait à exercer de haut en bas la poigne du commandant en chef. A Tun des trois appels de la journée, lecture était faite, à haute voix, dans chaque escadron, du décret du 2 octobre sur rétablissement des cours martiales. On savait que chaque nuit, dans chaque division, un officier supérieur faisait des rondes et visitait les postes ; des sentinelles trouvées endormies avaient été déférées à la cour martiale; un général de brigade, rendu responsable d'une négligence commise par une de ses grand'gardes, avait été publiquement réprimandé devant sa troupe.
L'idée du général d'Aurelle, disait-on, était de se retirer hors de la portée des Prussiens, pour faire un établissement plus durable et pour exercer en paix ses r^iments ; en effet, à Salbris, on n'eut plus aucun indice de l'ennemi ; les troupes se massèrent autour du bourg pour la soirée et la nuit ; elles se dévidèrent le long de la Sauldre le lendemain. La 3® division, qui comprenait six régiments d'infanterie et un bataillon de chasseurs à pied, s'éloigna peu de Salbris ; la 2^ d'une force pareille, forma à Pierrefitte comme une colonie séparée, et la 1^ division, venue de Gien, forma^ aux environs d'Argent, la droite de ce dispositif. La cava-
lerie se plaçait un peu en arrière du front général, à Sainte- Mgntaine, sur un plateau découvert, bon pour manœuvrer ; seul Tescadron de Pierre restait à Salbris ; il était désigné pour fournir l'escorte du général, et faisait désormais partie du quartier général
Douze lanciers de l'escadron, et Pierre parmi ce nombre, devinrent estafettes d'état-major et reçurent une consigne spéciale qui les plaçait en dehors du service commun. Us se tenaient dans une salle touchant à celle des officiers, à moins que cette salle ne fut occupée par une séance de la cour martiale; ceux qui veillîdent la nuit devaient avoir leurs chevaux tout sellés sous un hangar ; il ne leur était pas permis de se déshabiller. De ce poste d'attente et d'observation, Pierre épia les nouvelles ; il se glissa dans la salle principale à l'heure des repas et feuilleta furtivement les papiers amoncelés sur la table : rapports, comptes rendus, demandes, plaintes, interrogatoires, dénonciations, révélations, un chaos de choses écrites en tous styles, sur tous sujets, signées de tous les noms^ expédiées de tous les pays ; le foisonnement de papier, de témoignages par lesquels la nation foulée et souffirante avouait son mal, réclamait de3 remèdes, espérait une guérison.
Un chef de gare envoyait de Melun, par un émissaire spécial, l'effectif d'une troupe prussienne qu'U avait vue débarquer, et qui s'était éloignée dans la direction du sud» Un juge de paix décrivait une incursion allemande dont avait été victime son chef-lieu de canton. Un buraliste, à qui des uhlans avaient volé du tabac, en envoyait le compte, sollicitait une indemnité. Un cantonnier avait pu compter dix-huit canons bavarois défilant, le 11 octobre, d'Artenay vers Orléans ; il était heureux de transmettre cette nouvelle qui éclairerait sans doute lès décisions du commandement. Un inventeur décrivait un fusil 'nouveau qu'A demandait à faire construire dans les manufactures de l'Ëtat ; un croquis, dans la marge de sa lettre, rappelait le principe de
géométrie sur lequel était fondée la conception de cet engin. Un négociant en vins exposait un stratagème de guerre qui consistait à laisser sur les routes, là oiï des colonnes prussiennes devraient passer, des barriques de vin empoisonné. L'enflure pédante des personnes, leur maladroite bonne volonté trahissait l'indiscipline de la nation surprise par la guerre en pleine liberté. Au contraire, les militaires écrivaient selon leurs traditions laconiques, met^ tuent un soin professionnel à dissimuler toute opinion propre, à ne rien décrire que des faits. Un général d'artillerie signalait les ravages de la morve parmi les chevaux d'attelage : tant d'animaux abattus; tant d'autres mis en observation. Le colonel du 2® zouaves rapportait le dénuement de ses hommes, encore vêtus de toÛe malgré la saison avancée ; il disait combien d'entre eux étaient atteints de bronchite et de pleurésie, puis signait sans I^dre aucunement ces malheureux, sans protester en leur nom.
La correspondance personnelle du général était contenue dans un dossier dont le capitaine de Langalerie ne se défaisait pas, qu'il emportait soigneusement à son logement. Une fois cependant, au reçu d'une dépêche de Tours, le capitaine partit précipitamment de la salle pour se rendre « auprès du général et laissa le dossier ouvert sur la table ; Kerre, seul dans la salle, osa feuilleter les pièces. C'étaient des lettres venues de Tours, couvertes d'une petite écriture serrée et signée : le délégué à la guerre; des télégrammes (^dels transcrits sur papier jaune ; des brouillons qu'on devinait de la main du général d'Aurelle. On lisait sur l'un d'eux — était-il adressé à M. Gambetta? — un refus pour une oSre relative à une extension de pouvoirs ; le général ne se souciait pas d'avoir sous ses ordres les préfets ni les commandants régionaux ; il demandait à rester confiné dans son rôle purement militaire, lequel suffisait & son activité. Il écrivait ailleurs : « Belever le moral et la discipline de
l'armée, arrêter Fenvahigseur et, avec l'aide de Dieu, le repousser loin du sol de la patrie, tel est notre but... » Cela était adressé au général Pourcet, commandant le 16® corps d'armée.
« n existe donc un 16® corps d'armée, » conclut Herre.
Sans doute, ce nouveau corps se composait des troupes qui avaient si longtemps battu le pavé de Tours, et de celles qui grouillaient l'autre jour encore au camp Dumorié. Il en chercha des nouvelles dans les lettres du délégué & la guerre et n'y trouva que des observations à l'adresse du général d'Aurelle : « On me dit que votre camp n'est pas gardé... Votre 1'® division, établie à Aident, n'est-elle pas trop isolée des deux autres? Ne perdez pas de vue que je peux vous envoyer d'un moment à l'autre Tordre d'agk... »
Pierre (fisparut derrière la porte au moment où l'étatmajor rentrait par l'autre côté.
(( n paraît qu'on a peur à Tours, » dit une voix ; mais aussitôt le chef d'état-major ajouta, d'une voix sévère : « Au travail, messieurs ! » L'on n'entendit plus que des conversations brèves et basses, le murmure discret des officiers qui travaillaient penchés sur les papiers et sur les cartes, ou se déplaçaient autour de la table sur la pointe .des pieds.
Bs préparaient les ordres pour un mouvement que la 3® division devait exécuter le lendemain 21, par voie ferrée, de Vierzon vers Blois. Plusieurs d'entre eux demandèrent leurs chevaux et partirent en emportant des plis ; à la fin, le capitaine de Villars resta seul et s'étendit sur deux chaises devant la chendnée. Les lanciers non employés dormaieilt dans la salle d'attente ; à 5 heures du matin, Pierre eut son tour : le capitaine de^ Villars l'envoya à Pierrefitte porter des nouvelles et plusieurs modifications à l'ordre de bataille, rendues nécessaires par l'évacuation de Salbris.
Pierre traversait les bivouacs en alarme ; des sergents-
majors criaient des noms, des hommes s'appelaient pour le café, réclamaient leurs gainelles, juraient en roulant la toile raidie des tentes qui leur déchirait les doigts. Un roulement d'artillerie s'entendait, indéterminé comme le paysage lointain, comme Fhorizon ; derrière une haie, la marche d'un escadron faisait résonner le chemin dur. Pardessus le brouhaha, une salve éclata sèchem^t ; un peloton d'exécution fusillait un maraudeur à genoux, une lanterne attachée à la poitrine. Pierre n'y prit pas garde : une tirerie d'hommes soûls peut-être? un paquet de cartouches oubliées qui pétait dans un feu de cuisine? Il ne percevait que ce souffle de départ et de mouvement et l'ébranlement puissant de cette troupe démarrant dans les ténèbres du petit jour.
« Et nous, songeait-il, marcherons-nous? »
Un aimant singulier l'attirait vers l'avant ; de l'impatience, de la curiosité, de la haine, cette force obscure montait en lui comme un levain. Aller et venir de Pierrefitte à Salbris, porter des lettres et rapporter des réponses, n'étaitce pa84)iétiner sur place, en somme, tourner dans un manège comme autrefois, à Persanges, sous le commandement d'Honoré?
Cornette connaissait déjà si bien ces chemins de Sologne qu'on pouvait la laisser aUer les rênes sur le cou ; elle baissait maintenant la tête^ avec quelque lourdeur, et ses pieds sais commettaient cependant quelques fautes, signes de laeatude et de nonchaloir. Par-dessus ses oreilles, Pierre voyait & l'horizon une longue bande d'argent ; cette bande pâlissait à mesure que le jour grandissait dans le ciel pluvieux. A droite un brouillard léger qui s'approchait, qui montait en lambeaux du lit de la Sauldre, découvrait la blancheur des tentes, posées par taches égales, équidistantes sur la terre noire des champs récoltés.
Une rumeur, un fourmillement emplissaient les rues du camp ; les compagnies s'y rassemblaient ; elles gagnèrent
successivement le front de bandière et formèrent les bataillons en se rangeant les unes derrière les autres. Tout étant achevé, Téclair et le cliquetis des baïonnettes coururent sur ce vaste alignement ; puis, des commandements s^éle^ vant dans le silence, les régiments présentèrent les armes à la voix de leurs colonels ; les clairons sonnèrent a au drapeau! », les tambours battirent; un à un les drapeaux s'inclinèrent devant les rangs qui les saluaient. Partout cet air solennel, jeté en fanfare au vent froid du matin, monta comme une prière, dévoua au symbole national les fatigues nouvelles et les prochains efforts ; la rumeur du camp s'était tue ; & pdne quelques sons de cloche erraient sur les champs déserts tandis que de la droite à la gauche les sonneries claires, les batteries rythmiques répétaient sans fin la salutation musicale, et, plus haut que les cris» les appels, les plaintes, plus haut que toute parole individuelle, prolongeaient dans un religieux ensemble les notes de l'hymne sacré.
Pierre, saluant de loin les signes tricolores, porta la main à la visière du schapska. A ce moment, par ce geste même, quelque chose d'évident et de soudain s'accomplit en lui : cette âme de l'armée exhalée làrbas au rythme des tambours, emportée au vent, envolée avec des ailes, n'avait pu passer à ses oreilles sans qu'il la sentît fixée en lu^même et sans que cette graine errante trouvât dans son cœur une terre vierge où s'enraciner. H restait là, dans la joie et l'amour, dev^u frère de ces hommefe, lié à leur vie, multiplié en eux.
« L'armée n'est qu'un seul corps et qu'une seule chair, » songea-t-il, tandis que le grand être militaire, toujours immobile, lui révélait sa substance et lui montrait son unité. Rassemblée là, qui donc empêchait cette phalange de marcher droit devant elle et de tout emporter? Mais les rangs se rompirent ; les pelotons de manœuvre sortirent 'u camp pour aller s'exercer dans la plaine; les compa-
gnies marchèrent à travers champs en ordre dispersé, s'arrêtèrent, tiraillèrent; partout des batteries de tambours, des ritournelles, des récitations, des commandements. L'armée, incapable encore d'un eSort d'ensemble, ne pouvait que les actes élémentaires du combat ; on eût dit qu'elle s'étirait, se tâtaît, s'essayait ; elle sortait de ôes ténèbres d'impuissance oïl Pierre l'avait vue croupir, la nuit du 9 octobre, au camp Dumorié. Déjà, secouée par la dure main du général d'Aurelle, elle s'était tassée et mise en place ; chaque heure écoulée la formait davantage et la mûrissait mieux.
« Et pourtant, il faudra marcher ! » reprit-il, sentant le prix du temps dans ces conjonctures graves et l'obligation fatale d'agir militairement avant que l'apprentissage militaire fût achevé.
Ses grands serments s'étaient dressés dans sa mémoire, ftrléans qu'il fallait reprendre, Paris qu'il fallait délivrer, les résolutions possibles, les menaces latentes, l'inconnu de ce qui se passait ailleurs et de ce qui arriverait plus tard, tout cela, impénétrable, avait surgi dans son esprit ; et revenant à son idée première avec ce caprice et cette soudaineté qu'a la pensée quand elle conçoit :
« Et l'armée n'a qu'une seule tête, » ajouta-t-il, saisi à la fois de respect et de crainte, ne pouvant songer sans efiroi que la tête unique sur qui pesaient tant de devoirs était la tête chenue du général d'AureUe de Paladines.
A Pierrefitte, on lui remit d'autres plis de service ; il revint toujours songeant. Par quelle erreur avait-il négligé autrefois d'étudier l'histoire de la guerre et les principes de la stratégie? Cette ignorance l'empêchait de voir clair dans les choses de la guerre... Il attacha Cornette dans le hangar et rentra dans la salle principale ; le général d'Aurelle s'y promenait de long en large, les mains derrière le dos, et tançait avec colère un commandant tout rouge, impressionné :
— Comment! cet homme est déserteur et vous ne le fusillez pas?
— La désertion n'est pas prouvée, mon général H n'y a eu qu'une voix pour la désertion... la mienne, mon général
La cour martiale venait d'acquitter un vagabond qui se disait soldat de la garde, évadé de Metz à travers les lignes prussiennes. Cet homme était tombé de faiblesse, au sortir du tribunal ; les lanciers l'avaient porté dans une maison voisine pour le faire manger.
— Je ne peux pas, disait-il, en écartant de la main leurs gamelles. J'ai les boyaux retirés...
Us le ranimèrent avec de l'eau-de-vie et le questionnèrent. Alors, d'un style qui amusait singulièrement ces soldats et provoquait leurs édats de rire, il raconta son évasion. Pierre entra dans le cercle des auditeurs ; l'homme, tout en parlant, les regardait avec défiance, comme doutant qu'ils fussent réellement soldats :
— Tu étais encore en nourrice que je montais déjà la garde, dit-il à Pierre. Tiens, lis bien ce qu'A y a d'écrit.
n tira de dessous sa veste un livret individuel, soigneusement entouré d'un cordon de soulier qu'il défit avec précaution. Pierre lisant, il l'écouta attentivement, puis reprit après lui :
— Denis Stanislas, c'est mes nom et prénom. Numéro matricule 4568. Entré au service le 10 novembre 1865. Musicien à tour de bras, autrement dit tambour au 56^ de ligne. Tambour en pied en 1856. Tambour maître en 1857. En 1858, parti pour la campagne d'Italie. Rengagé en 1861. En 1862, embarqué à Toulon pour le Mexique où nous avons resté quatre ans. Pourquoi faire? Pas grand'chose de bon. En 1866, rengagé au 2® grenadiers de la garde; en 1867, entré dans la gendarmerie de la garde. C'est là qu'on gagnait de la monnaie. Quarante-cinq sous tous les
'iq jours, du vin tous les jours de prêt. En 1869, passé à
la garde de Paris, toujours musicien & tour de bras. En 1870 par exemple, qu'on a licencié la garde de Paris, j'ai rentré au 2* grenadiers de la garde...
— Tu Tas déjà dit, interrompit une voix; parle-nous de la guerre.
Denis Stanislas les toisa de nouveau et reprit avec volubiËté:
— Bomy, Gravelotte, Saint-Privat, Saint-Julien... Après ça, par exemple, fini de rire, la coterie. On s'est trouvé enfermé dans Metz et l'on a vu des choses pas belles à voir. C'étaient les femmes qui mouraient principalement, vu la faiblesse de leur sexe. Celles qui ne voulaient pas mourir de faim n'avaient qu'à manger du cheval, et celles qui n'aimaient pas* ce goût-là n'avaient qu'à mettre du verjus dans leur fricot. Âh ! malheur ! les beaux raisins ! les belles vignes I Dans ce pays-là, le vin qu'ils font est à peine rouge ; enfin, il soûle tout de même...
— Nous le savons, reprit la même voix. Tu t'es sauvé vers Nancy. Après?
— En arrivant sur la place Stanislas, qui s'appelle comme moi, j'ai rencontré un gros boulanger qui était plus long de tour que de hauteur, qui m'a donné cent sous avec un pain de six livres et j'ai tiré du côté de Paris pour tâcher d'attraper Mac-Mahon. J'avais une pioche sur l'épaule, un couteau dans ma poche ; quand je voyais venir des Prussiens, j'entrais dans un champ, je faisais celui qui sème des poireaux. Â Joinville, j'ai rencontré deux charcutiers de Vendôme qui venaient cacher leurs bestiaux dans les bois ; BOUS étions là, dans le meilleur hôtel, à faire une partie de billard, quand voilà dix miUe Prussiens qui arrivent à Tavant-garde. Malheur ! je n'ai pas demandé mon reste I «Taî laissé ma casquette pour payer ma chopine et je m'en Buis allé, tête nue, avec les charcutiers.
« A Bar-sur- Aube, j'ai trouvé la mère Tantine, l'ancienne cantînière du 2® zouaves, qui faisait la soupe de la garde
nationale, qui n'avait qu'un chien pour traîner sa voiture, qui m'a demandé de rester avec elle pour, verser à boire. « Merci, la mère Tantine, que je lui ai dit, j'ai de l'argent dans l'armée, je tire du côté où le canon tonne. » En allant sur Vendœuvres, qu'est-ce que j'aperçois sur la route, qui voyageait dans un cabriolet? L'aumônier du 6® corps à Ladmirault. Il s'en allait à Lyon, où il y a de la jeune troupe comme vous autres, « Merd, que je lui ai dit, Lyon est trop loin du canon. » Mais en entrant à Bar-sur-Seine, qu'est-ce que j'entends dans la rue? Un clairon qui rappelait les vieux garçons?
— Quels vieux garçons?
— Les célibataires, ceusses qui n'ont pas d'enfants. « Vous n'avez donc pas même un méchant tambour, que je leur fais, pour rappeler vos vieux garçons? » — « Il y en a bien un, qu'on me répond, mais il est père de quatre enfants ; il ne veut paa battre pour les vieux garçons. » Quand je vois ça, je vais m'engager à la mairie ; vingt-cinq sous par jour, le pain et un billet de logement. Le lendemain, on distribuait des souliers ; quand je me présente à mon tour, avec ma caisse bien astiquée, on me répond que je ne suis pas sur l'effectif. « Alors,. voilà comme votre fourrier travaille ! que je fais. Je suis sur l'effectif pour le pain et je n'y suis pas pour les chaussures? » Le capitaine, qm était ferblantier de son état, ne voulait-il pas me mettre à la salle de police? Malheur I moi qui ai quatorze ans de présence dans la garde et mon folio blanc, venir à Bar-sur- Seine pour faire de la salle de police 1 Attendez un peu, je déserterai bien, je n'ai pas besoin de feuille de route...
De nouveaux personnages se mêlèrent au récit de Denis Stanislas : lex^ommandant de place à Âuxerre, le lieutenant de gendarmerie k Château-Benard ; son odyssée continua d'évoquer par images bouffonnes la faiblesse des défenses locales, le désarroi des esprits que stupéfiait l'idée de l'en- ""hissement. A Montargis, sa dernière étape, l'officier de
wcnitonent l'avait enrôlé de force au 27® de marche, et Denis Stanislas, au lieu de sidvre sa feuille de route, avait poursuivi vers Vierzon, dans l'espérance d'y trouver Bourbald.
— BourbaM ne commande pas ici. C'est le général d' Aurelle, lui dit-on.
— Celui-là, je ne le connais pas, répondit-il avec défiance.
Et il les regarda de nouveau, ces petits soldats qui pouvaient obéir à un général inconnu. La plupart s'étaient éeartés comme sentant d'eux à lui une différence d'espèce. n se leva lui-même et suivit Kerre qui avait payé la dé» pense d'eau-de-vie et laissé voir de l'or dans sa bourse.
— Conmient t'appelles-tu? lui demanda-t-il.
— Brunot de Persanges.
— Drôle de nom, C'est-y que tu es noble?
— Non. Je ne porte pas de titre.
Tandis que Pierre retroussait ses manches, apportait un seau et commençait h laver Cornette, Denis vint tomber dans l'angle du hangar, sur la paille qui servait aux garder d'écurie.
— Dors, lui dit Pierre. Demain tu rallieras ton régiment.
— Tu es bête ! Est-ce que je sais où il est, mon régiment, n se recroquevilla, les bras croisés sur la poitrine, pour
retenir et couver la chaleur du corps. Ses traits se détendirent, sa bouche béante ne laissa plus voir que des stigmates de misère et des traces d'assouvissement ; et ce ne fat plus un honmie, mais une loque humaine, un rebut militaire que la France envahie rendait à la France en amies, comme la mer, au hasard de ses flux et de ses remous, rejette une épave au continent. Pierre pensa : a Un désirteur !... » mais il vit grelotter sur son lit de paille le pauvre cMen perdu qui rêvait sans doute de ses midtres : lïac-Mahon et BourbaM, et, se souvenant de cette fraternité et de cette égalité qu'il! avait apprises le matin même
face aux drapeaux, il s'en alla chercher son manteau qui séchait sur un tas de fagots, et, déployant cette étoffe militaire, rétendant avec précaution sur ce pauvre corps, le soldat de la République en couvrit le soldat de TEmpereur.
Le général von der Thann, une fois établi dans Orléans après son succès du 11 octobre, avait reçu du grand étatmajor allemand Tordre de venir placer sa petite armée entre Chartres et Châteaudun; pour préluder à cette marche, pour tâter le terrain dans la direction, la division prussienne von Wittich s'avançait le 18 octobre vers Châteaudun. EUe avait & en violer la résistance ; elle n'y pénétrait qu'au prix d'un sanglant effort; mais, avant que le corps bavarois eût pu la suivre, d'autres événements se préparaient du côté français. Déjà l'alarme produite à Tours par la chute de Châteaudun avait motivé le mouvement de cette division partie de Salbris le 21 octobre pour s'établir en avant de Blois ; on agitait les jours suivants des plans plus vastes. Une dépêche de Jules Favre venait de faire connaître qu'au début de novembre la garnison de Paris serait en mesure de tenter une grande sortie. De cet avis donné, selon ce droit d'initiative , que personne ne s'avisait alors de contester à la capitale et qui condamnait l'armée de la Loire à tourna autour d'elle comme la chèvre à l'attache tourne autour du piquet, l'idée était venue de seconder cette sortie en concentrant aux environs de Blois le 16® et le 16® corps et en portant ces deux corps vers Paris. &
Les vues du général en chef ne montaient pas si haut ; son idéal se bornait à réoccuper Orléans, à s'y retrancher, à y attendre et à y craindre, dans l'accomplissement de ce
qu'ordonnent les r^Iements militaires, Tattaque des Allemands.
Différentes selon Tesprit, ces deux opinions s'accordaient dans le fait : soit qu'on fît d'Orléans la première étape vers Paris, soit qu'on le prît pour but unique, c'était toujours vers Orléans qu'on devait marcher. Le 24 octobre, un conseil de guerre pour lequel les membres du gouvernement venaient à Salbris ; le 25, une entrevue par laquelle le général allait à Tours leur rendre leur visite, en quelque sorte, décidaient de cette marche. Le 27, la migration commençait de tout ce que le 15^ corps avait laissé de troupes sur la Sauldre.
Elles s'embarquaient à la gare de Salbris, à celle de Vîerzon, pêle-mêle, sous la pluie. Les trains, retardés au départ, s'attardaient davantage en route, stoppaient sur les voies encombrées, tandis que les mobiles, penchés aux portières, débordant sur les marchepieds, vociféraient aux convois qui s'écoulaient par la route de Bomorantin, battaient l'air des Lampions sur la planche des wagons, tiraient sur les vaches qui paissaient dans les prés. A cinq heures du soir, le général d' Aurelle se résignait à • laisser toute une brigade derrière lui et partait avec son état-major et son escorte de lanciers ; une erreur de marche portait son train jusqu'à Mer, il ne pouvait rebrousser vers Blois que le lendemain matin. Là, il apprenait que la cavalerie n'avait pas débarqué, qu'on en était sans nouvelles ; d'autres rapports donnaient les routes de Beauce pour défoncées par les pluies, impraticables à l'artillerie. Ces contretemps accumulés lui faisaient proposer de surseoir au mouvement vers Orléans ; on n'acceptait pas cette idée à Tours sans critique ni sans protestations.
L'armée avait trop grossièrement ébauché son mouvement sur Orléans pour qu'elle pût ressentir l'effet du contre-ordre et comprendre qu'elle suspendait ce mouvement. Le va-et-vient, les changements de bivouacs, les pié-
tinements stériles qui résultaient pour die de l'irrésolution d'en haut et de l'ignorance d'en bas, l'occupaient et la fatiguaient assez pour qu'elle acceptât passivement ce rôle, d'attendre et de ne pas savoir. Pierre aussi, pris dans le cercle de l'obéissance journalière, subissait sans révolte cet avrdessus, cet avrdelà, cet inconnaissable du commandement, fatum aveugle, caché dans des arcanes si profondes qu'il s'y confondait avec la démence de cette guerre et la rigueur obscure du destin. Marcher sur Orléans était toujours son vœu, mais quand? comment? Ces problèmes appartenaient au général d'Aurelle et lui, soldat, ne pouvait lever les yeux sur ce visage autoritaire sans frissonner et sans perdre jusqu'au souci de ces grandes questions. Le 29, il était de son escorte et l'accompagnait au village de Roches ; une division du 16® corps — comment se trouvait-elle là, si près de la Loire, sur le terrain du 15® corps? — attendait toute formée, sac au dos, pensant marcher sur Orléans. On vit bien alors que le général était le maître : il ne dit qu'un mot et colonels, commandants, capitaines crièrent les uns après les autres : « Face en arrière !... Demitour ! » Les rangs pivotèrent conune une page qu'on tourne. Le général ne regarda pas même s'éloigner vers l'arrière ces milliers d'hommes muets, obéissants, mais tourna bride et revint au pas juqu'à Mer durant trois mortelles heures que quelques temps de trot auraient abrégées.
L'état-major suivait, silencieux. Il empruntait de son maître un ton de tristesse et d'austérité ; pourtant, les habitudes communes se formant peu à peu, les qualités personnelles se laissant voir, une certaine facilité s'était introduite dans le service. Pierre avait reçu de plusieurs ofiSciers des marques d'intérêt. Le capitaine de Langalerie l'emmenait avec lui dans ses reconnaissances ; le capitaine de Maumigny l'appelait familièrement Persanges; en causant une fois avec lui sur les familles du Jura, il lui apprit qu'au début de sa carrière le colonel Brunot avait été offi-
La guerre sii
der d'ordonnance du gteéral d'Anrelle ; il lui promit de le présenter au général en saisissant un instant de loisir et de bonne humeur. Aussitôt, Pierre écrivit cette nouvelle à
« Le 2 novembre 1 déjà I » songea-t-il en datant sa lettre.
Les jours passaient sans qu'il les comptât. Il dit les messes solennelles qui se célébraient les dimanches à Tarmée de la Loire, le soin qu'avait le général en chef d'y paraître entouré de son état-major, puis s'arrêta court et regarda avec étonnement la plume dans ses doigts. Ses mains étaient rouges comme celles du garçon de cave, à Persanges ; si elles sentaient le cheval, il ne pouvait s'en rendre compte, tonte sa personne étant imprégnée de cette odeur. Son style aussi lui parut vulgaire, sans rien de tendre ni d'affectueux. Écrire à sa mère eût été plus facile ; l'image de sa mère était maintenant tout près de son cœur, mais quelque chose d'indéterminé, la misère des temps peut-être, les événements, le séparaient de sa fiancée. H signa sèchement, sans parler d'avenir, sans remémorer la douceur du passé et fut porter sa lettre à la station de Mer.
Denis Stanislas l'accompagnait, étant depuis la veille devenu son ordonnance, à quinze sous par jour ; il pansait même Cornette, bien qu'il fût maladroit avec les chevaux et qu'A en eût peur. Désœuvrés, ils franchirent les voies et, s'engagèrent dans le faubourg d'Aunay. Une affluence de soldats en rumeur paraissait croître autour d'eux, à mesure qu'ils avançaient.
« Est-ce l'ordre de- marcher? » songea Pierre.
H s'approcha d'un groupe ; un soldat parisien y récitait un boniment, les mains dans les poches sous les pans relevés de sa capote, son képi sur l'oreille. Il faisait le montreur de foire et présentait à la foule un Auvergnat de la garde mobile qu'il avait capturé dans un bivouac éloigné; cet homme le suivait craintivement, lui croyant un grade, le prenant pour un supérieur.
— Tenez, voilà Jambonnot. C'est un zigue, un rigolo. Il s'est engagé dans les mendiants pour avoir une capote en toile avec une paire de sabots. C'est pas lui qui trahirait, allez ! Y paierait plutôt à boire. Eh I Jambonnot I explique à la compagnie qui que c'est que Bazaine...
B se pencha vers lui, comme si Jambonnot lui parlait à l'oreiUe et feignit de répéter après lui :
— C'est le fils à Bismarck qui a passé la consigne à son papa.
On rit autour d'eux, mais ce rire tomba aussitôt, le groupe se défit. Jambonnot les regarda tous avec des yeux qui, cette fois, parurent comprendre ; il lut sur leur visage la misère commune et, la sentant plus lourdement peser sur lui, tituba, s'écarta, tomba assis sur le seuil d'une porte et se mit à pleurer.
— Qu'y a-t-il donc? demanda Pierre, mal à l'aise luimême, sans savoir pourquoi
— Ce qu'il y a, répondit un dragon en hochant longuement la tête, n y'a que Bazaine à trahi, voilà ce qu'il y a*
— Pas vrai ! opposa Detds avec véhémence. Bazaine n'a pas trahi!
Selon lui, la capitulation de Metz était imputable à Gambetta ; Gambetta aurait dû avertir Bazaine ; si Bazaine avait su qu'on voulait se battre sur la Loire, il aurait mangé ses bottes, il se serait laissé crever plutôt que de capituler. Le dragon fit l'éloge de Gambetta ; Gambetta était un patriote, sans lui on serait encore dans la mélasse ; il avait décidé la levée en masse, il avait formé le 16® corps.
— Tu l'as vu, toi, le 16® corps? demandait Bénis en haussant les épaules.
Bs en vinrent aux injures ; les épithètes de fainéant, de vaurien, de galvaudeux, avaient passé sur le dragon sans l'émouvoir ; mais l'appellation de cîtrouillard le mit hors de lui ; ils tombèrent l'un sur l'autre à poii^ fermés.
Pierre, traversant le rassemblement prinéipal, s'approcha
du mm où la proclamation de Gambetta était affichée. Un mouvement de recul s'opérait à ce moment parmi ceux qui achevaient de lire ; il put se glisser au premier rang. Â côté de lui un cuirassier, grande figure rose, imberbe, gyllabait à haute voix, d'un ton mal assuré :
— SoL.dats !... Vous a-vez é-té tra-his mais non dés... dés...no...
— Déshonorés, souffla Pierre.
— Plus haut I criait-on derrière eux. Ote ton casque ! Lis, toi, le lancier !
Pierre, le cœur battant de parler à la foule, reprit :
— « Débarrassés de chefs indignes de vous, êtes-vous prêts, sous la conduite de chefs qui méritent votre confiance... »
— Ce sont les mêmes qu'à Metz ! protesta-t-on.
— Us sont tous bonapartistes 1
— Assez I En arrière ! dégagez !
— n faudrait la guillotine en permanence.
— Ne poussez pas ! Chacun son tour !
Un homme en s'arc-boutant des genoux et des coudes contre le mur refoula les autres ; Pierre, bousculé, pivota sur lui-même; un remous l'entraîna hors du groupe, le rejeta sur le chemin.
— Eh bien, c'est du propre ! Pauvre France, va I disaient d'autres voix.
— Y me fait suer, ton Gambetta. Qu'y vienne donc porter mon sac.
— Vrai, j'en ai assez ! j'en veux plus !
Un chafiseur à pied jeta son képi dans la boue et s'en alla tête nue ; et, tous, devenus ennemis, s'écartaient les uns des autres.
Comme les gouttes d'un adde attaquent un métal, les paroles du tribun, imprudemment jetées sur la foule, l'avaient dissoute et dispersée ; elle fuyait autour de Pierre, étonné de n'être plus comprimé par elle, de rester tout seuL
— Qu'on nous livre aussi ! qu'on nous fusille tous 1 dit-il, oubliant ses vœux, et de la solitude passant au désespoir.
C'était plus qu'un dégoût dans son cœur, c'était une nausée, un chagrin sans limite et sans raison, une de, cesdouleurs d'enfant que rien ne provoque, que lien ne peut consoler.
Et, tout à coup, il sentit la cause de cette faiblesse et de ce rapetissement ; il se souvint ,de ce rôle sauveur que sa mère disait réservé à l'armée de la Loire. S'il n'y avait plu» d'armée de la Loire, il n'y aurait donc plus de France?
— Plus de France, répéta-t-il, hébété.
Cet édifice de foi, de vérité, de justice, d'honneur, cette France qu'il avait crue la joie et la beauté du monde cesserait d'être, disparaîtrait? Ses larmes montantes voilaient les choses à ses yeuz et les supprimaient en effet; il ne pouvait se reprendre; la chute avait été trop brusque dans un gouffre trop profond. Alors, dans ces ténèbres et dans ce néant, affaibli, rapetissé, il appela celle en qui les enfants espèrent, il l'évoqua ; elle, la nourrice, l'éducatrice, la consolatrice, si noble et si haute^ plus grande et meilleure que tout, la femme de France qui l'avait aimé, armé, conçu,, déçu et donné à la France et jeté dans l'abîme de la France,^
— Oh I vous I s'écriait-il, maman, maman, maman I
n sortit du village, fuyant au hasard les aiguillons de sa douleur ; il interrogea des yeux ce ciel gris, ces toits noirs, ce paysage qui n'avait plus de nom, ces lieux qui n'avaient plus de place sur la carte du monde. Un escadron de dragons marchait vers lui, revenant de la grand'garde ; les casques blafards, plus lumineux que toute chosp, éclairaient le ciel, pour ainsi dire, éclataient par-dessus des haies sombres ; sur la route poussiéreuse, leç fers des chevaux sonnaient gaiement. Çà et là, à diverses distances, au nord, au sud et partout, les feux des cuisines s'allumaient, sus^
ndaient danç la plaine des guirlandes de points rouges ;
des taches sombres s'aggloméraient autour, et c'étaient des morceaux de la troupe assemblée sans sonnerie, dans un silence qui témoignait de la présence de TennemL
Une force latente émanait de tous ces spectacles, quelque chose de vaste et de souverain auprès de quoi tout art oratoire, toute clameur politique n'étaient rien.
c !Nous autres, nous voulons nous battre I songea Pierre* Personne ne nous fera capituler. »
Le désastre de Metz ne changeait pas la tâche de Tarmée de la Loire ; il la faisait plus grande, voilà tout. Luimême gardât le même devoir et le même désir. Comme il arrive en ces obscurs phénomènes de sentir et de vouloir, sa faiblesse d'un instant avait ravivé en lui la confiance et l'espoir. L'armée entière se réconfortait i il la sentit positivement, les jours d'après, s'enfler, s'étendre, s'avancer, grandir et, par ces mouvements utérins, vouloir forcer la matrice qui la contenait. Elle s'appuyait à la rive droite de la Loire et s'étendait en potence sur le cours du fleuve, tout le long de la forêt de Marchenoir, plus loin encore, jusqu'au Loir. Personne n'avait parcouru cette ligne inmiense, ni dénombré les troupes qui tantôt y prenaient place, tantôt rétrogradaient dans un perpétuel mouvement. Mais les francs-tireurs, établis depuis les premiers jours d'octobre à la garde de la forêt, seuls d'abord en Beauce avec la brigade de cavalerie du général Tripart, pouvaient dire combien ils avaient vu s'amonceler de bataillons, compté de ces batteries en qui la jeune troupe espère et sur qui se fixent ses yeux. Maintenant leur forêt vivait et grouillait ; c'était une ville militaire, sillonnée de tranchées, creusée de trous, peuplée de tentes, de paillotes et de gourbis ; les corvées s'y faisaient au pas cadencé, comme dans la cour d'une caserne. A chaque carrefour, quelque convoi était parqué, on manipulait des projectiles, on distribuait des denrées ; le soir, une féerie de lumières s'aUumait dans les halliers et, bien après que les dernières conversations
86 fussent éteintes sous les toits de feuilles ou de toile, rappel des sentinelles le « qui vive? » des patrouilles, réchange des mots d'ordre s'entendaient encore la nuit par intermittences, balbutiement de gloire, suggestion du rêve martial qui hantait Farmée dans son sommeil.
De jour en jour, des épisodes multipliés présageaient de plus graves événements. Le 2 novembre une reconnaissance était venue à Ouzouer, comme pour apporter le cartel de la prochaine rencontre ; on la reçut à coups de fusiL Le 4, les deux corps d'armée se dégagèrent Tun de l'autre et, par une sorte de version interne, formèrent l'ordre de bataille définitif. Le 16^ corps resta blotti dans 3a forêt; le général Ghanzy venait, ce jour4à même, se mettre à sa tête ; le 15® occupa la grande clairière qui s'étend au sud entre la Loire et la queue des bois. Le 5, le capitaine de Langalerie fut à Tours et revint avec quelque nouvelle importante, car, dès son retour, il y eut branle-bas dans l'état-major ; les officiers et estafettes chevauchèrent toute la nuit. Le 7, le bruit s'affirma d'un succès que les troupes du 16® corps avaient remporté dans la matinée au village de VaUière; Denis Stanislas refusa d'y croire, mais on envia, dans les bivouacs du 15® corps, ces soldats de Chanzy formés après les autres et qui n'avaient pas le droit de se battre les premiers. Le 8, il parut évident que tout le monde allait marcher ; on reçut des biscuits et de l'avoine, les officiers vérifièrent les paquetages. Onze heures sonnaient, l'escadron d'escorte attendait, rassemblé dans la cour du château de Suèvres ; un prêtre qu'on appelait l'aumônier, bien qu'il n'en eût pas officiellement le titre, arriva affairé, gravit rapidement les marches du perron. Le général le faisait appeler et le prisdt de l'entendre, craignant, disait-il, que l'état de sa conscience ne fît obstacle aux desseins de Dieu sur son pays.
— Le général se confesse, dit un lancier à côté de Pierre.
— Plus de doute, alors : on va marcher.
— A cheval ! A cheval !
— Rien que le temps d'abreuver et on repart.
Déjà la 2^ division tenait la plaine quand Fétat-major partit en goum derrière le général et quand Tescadron suivit par quatre.
On la découvrait, précédée au loin par des éclaireurs de cavalerie, et, deux cents mètres derrière eux, par une ligne de tirsûlleurs. Tantôt elle émergeait sur une éminence, tantôt plongeait dans un fond et simulait, avec ses lignes parailâles, un grand radeau disjoint que les vagues eussent tour à tour soulevé, laissé retomber. Ayant le cap à Test, droit sur Orléans, elle disparut bientôt daps cette aire; mais la cavalerie, sortie de Mer pour monter au nord et gagner sa place à la gauche de Tannée, développa des colonnes si longues qu'aucun couvert ne pouvait la cacher aux yeux; elle traînait partout, couronnant les hauteurs du terrain, ruisselant sur les pentes comme la crinière d'un casque le long du cimier. Le général d'Aurelle arrêta son cheval et la regarda serpenter un moment, puis il reprit la marche lentement, comme à regret. Tout à coup, elle prit le trot, et, s'agitant de la tête à la queue, rampa précipitamment, comme une couleuvre effarouchée.
Le général changeait de direction vers la gauche; des troupes apparaissaient de ce côté, au débouché de la forêt de Marehenoir. Par toutes les routes, par tous les sentiers, par des percées que les sapeurs avaient ouvertes à la hache, elles filtraient homme par homme, puis déployaient des fronts de compagnies qu'elles alignaient les uns derrière les autres ; cette masse, une fois formée, marcha vers la plaine en tr^ônant derrière elle son artillerie, dont les bronzes brillaient au soleil ; et de nouveau les réservoirs de la forêt versèrent d'autres ruisseaux noirs sur les glacis du terrain ; d'autres r^iments glissant sur la boue, achoppant alix souches, vinrent à la même place se former dans le même moule, s'avancer dans le même appareiL
Le silence militaire les enveloppait. Mais au-dessus d'eux^ des corbeaux délogés^ des bois croassaient éperdument. Pierre se souvint d'avoir lu dans les chroniques de Froissart une description de ces vols : « Par-dessus les batailles avait volé si grande foison de corbeaux que sans nombre et démené les plus grandes tefnpêtes du monde... »
Ëtait-ce dans les chroniques de Froissart?
Fernande les lui avait données une fois pour ses étrennes ; mais qu'à dix ans de distance il pût encore en avoir de& réminiscences, c'était bien la preuve du rapetissement, du retour à l'enfance qu'il éprouvait sous l'habit de soldat. On arrivait devant une ferme quelconque, que rien ne désignait comme un terme, car les troupes l'avaient dépassée et elles bivouaquaient plus avant. Pourtant, il était prévu qu'on coucherait là, car un oflBicier s'y trouvait par avance ; il se porta rapidement au-devant du général pour lui rendre compte ; la tête de colonne tourna sous le porche ; on mit pied à terre dans la cour. Là, plus de spectacles^, plus d'horizon ; pourtant, en vaquant aux corvées ordinMres,, on voyait encore, par-dessus la barrière où les chevaux étaient attachés, monter droit au ciel les fumées des nouveaux bivouacs. Ces fumées aussi faisaient souvenir du passé. EUes rappelaient les feux qui s'aUument les soirs de novembre, qui brillent tout autour de Persanges dans la campagne inégaie.
Les récoltes sont faites, les denrées serrées pour l'hiver» Les paysans brûlent les herbes,^ les ronces, les fanes de pommes de terre, les tiges de maïs \ la flamme pétille et détone, répand sa fumée acre dans l'air frais du soir, la dissout dans la rosée qui tombe ; l'odeur des feuilles mortes, plus pénétrante elle-même à la fin du jour, mêle aux choses brûlées un relent de choses pourries, confond ce que la nature reprend, ce que l'homme a rejeté dans la même mort et la même destruction. Charme confus, doubla rêves, d'avoir songé autrefois devant ces visions et d'en
mêler maintenant le souvenir au charme de cette fin de jour ; et c'était la paix encore. Ce crépuscule de Beauce n'était pas moins calme que les soirs heureux du dernier automne, rien ne prouvait que l'armée commençât une veiUée d'armes ni qu'une bat^e fût prête pour le lendemam. Pierre assis fermait les yeux, craignant de voir, mais il frissonna; de nouveau, ces corbeaux errants avaient poussé leurs appels de guerre, criant à la pâture, au carnage prochain, a et disaient aucuns sages chevaliers que c^UaU signe de grande effusion de sang s.
Tout s'efîaçait, plus d'horizon. Un lointam vaporeux et rose confondait le ciel et la terre ; des arbres semblaient errer dans cette région vague, comme des voiles perdues sons une brume de mer.
Les événements à naître n'étaient pas moins douteux encore que Theure n'était mystérieuse et le paysage indétenniné. Jusque-là, le plan du général d'Aùrelle pour la reprise d'Orléans restait purement abstrait et géométrique, n fallait d'antres causes pour conduire sa résolution jusqu'au choc et jusqu'au sang. Le général avait symétriquement traoé sur une carte les mouvements de ses divisions. Orléans étant le centre, elles convergeaient toutes vers Orléans. La 1^ division du 16® corps, restée à Gien, devait descendre le long de la Loire et venir prendre poste à Artenay sur la route de Paris ; établie là, elle couperait, semblait-il, toute retraite aux Bavarois. Un corps de 6000 hommes devait remonter de Salbris vers Orléans. Les 15^ et 16® corps, démasqués dans l'après-midi du 8 en avant de la forêt de Marchenoir, devaient s'avancer de
front, parallèlemeiit au cours du fleuve. Ss formaient la masse principale, mais ri^ ne prouvait que cette masse rencontrerait la bataille. Rien n'indiquait si ce grand coup de faux donné dans la plaine couperait du sol la plante allemande ou s'il irait s'émousser contre les arbres de la forêt : là intervenaient la mobilité, la volonté, la liberté de cet adversaire que le commandement français paraissait croire enfermé dans la vûle comme dans un cercle enchanté.
Von der Thann, par la décision qu'il avait à prendre le 8 novembre au soir, pouvait seul résoudre ce doute stratégique. Ses instructions lui prescrivaient de ne se replier que devant des forces supérieures; or, il n'avait qu'on moyen de savoir si ces forces surgissant de toutes parts dans un apparefl inattendu étaient vraiment supérieures : le combat. H s'y décidait aussitôt. Sortant dans la nuit du 8 au 9 du cercle supposé, il se dérobait aux colonnes françaises de l'est et du sud, annulait par son mouvement leurs mouvements, et, cherchant la masse principale, allait au-dèvant d'elle jusqu'au débouché de la plaine, à la dalrière des bois de Montpipeau.
De là, dès le matin, sa manœuvre serait de tomber, s'il pouvait, dans le flanc de l'ennen^ et de le repousset vers la Loire ; elle allait le jeter lui-même obliquement dans le déploiement français. Ainsi, entre deux adversaires dont l'un ne songeait pas à combattre, dont l'autre combattait à faux, le combat allait se nouer.
D'un côté, des troupes professionnelles, disciplinées, victorieuses, m^s lasses d'une longue campagne et frappées d'infériorité numérique; de l'autre, des troupes neuves, ignorantes, mais animées du souffle populaire et sentant qu'elles portaient avec elles les destinées de la nation ' entre ces forces d'espèce diverse, la journée de Coulmiers allait décider.
A 7 heures et demie du matin, les troupes françaises achevaient de manger la soupe, de replier les tentes et de
COULMIËRS 223
leboucler les sacs ; on en faisait l'appel, on les alignait. Le général d'Aurelle, en sortant vers 8 heures de la ferme de Poilly, les apercevait devant lui; leur barrière indéfinie disparaissait à gauche dans des vallonnements, se perdait adroite dans une r^on basse où la brume n'était pas encore dissipée. Derrière elles, pâlissaient les feux des cuisines, rouges tout à l'heure sous le bromllard ; devant, s'ouvrait le théâtre encore indéterminé, se dressaient les buts inconnus : à droite, Baccon tout seul, anguleux et sombre sur le çid rose ; à gauche, Epieds, Cheminiers, Coulmiers, confondus ensemble, ville énorme, imaginaire, cachant dans sa perspective les sanglants degrés que la troupe assaillante aurait tout à l'heure à franchir.
D'abord, le général semblait vouloir marcher droit vers Test, à distance égale des deux corps d'armée, et suivre ainsi l'axe du commun mouvement ; mais, par l'effet d'une particulière attraction, il obliqua peu à peu vers le 15® corps, dont il était toujours le chef nominal et qu'il n'avait quitté qu'à r^et. Cette direction nouvelle le menait d'abord vers la 3« ^vision de ce corps ; elle allait lui en faire traverser les deux lignes, d'arrière en avant.
« La gauche du 3^ bataillon refuse I » cria le colonel du 27® de marche, au moment où le général dépassait le front de son régiment Le commandant de ce bataillon, impressionné, passa rapidement à la gauche de sa troupe; un sous-lieutenant, plus petit que le nvméro v/n de sa section, se redressa comme un coq en colère, cria d'une voix de fausset : « Deux, trois, quatre, sortez!... Huit, neuf... jusqu'à la gauche, sortez I »
La deuxième compagnie, placée derrière, rectifia de même son alignement ; puis la troisième, et ce fut, à la vue de l'ennemi, un accès de caporalisme dans une cacophonie de place d'armes ; les officiers s'affairaient à rétablir les distances, à vérifier les intervalles, les serre-file houspillaient les hommes par derrière, bons chiens prompts à
mordre les moutons. Peu s'en fallut que cette agitation ne gagnât les mobiles de TAri^e, juste à côté dans Tordre de bataille. Mais leur colonel, prenant tout sur soi dans la circonstance, étonnant ses officiers par cet acte d'initiative, prescrivit de ne pas bouger.
<c Fixe I » criait le colonel du 27® de marche, en saluant du sabre le général.
Le général, satisfait, lui accorda son silence, marque d'approbation, et poussa son cheval vers la première ligne. Le cheval prit le trot, puis, comme s'il avait réfléchi et mesuré les mille mètres qu'il allait franchir, se mit à galopa lentement, en comptant ses foulées. L'escorte s'ébranla derrière, franchit des sillons, suivit une prairie ; le secouement des sabres et des lances se mêMt au rythme du galop. On arrivait aux bataillons de cette première ligne, arrangés en grillages, comme les autres, avec les mêmes grands intervalles pour permettre le déploiement; mais leurs chaînes de tirailleurs se couvraient dans la plaine par une ligne de cavaliers isolés équidistante, tels des pions sur un échiquier. Le général fit face^au 6® bataillon de chasseurs à pied ; les deux lignes de la phalange s'étendaient devant lui, toute la division inmiobile et comme cristallisée dans ces formes rigides et carrées.
« Sont-ils quinze mille? vingt mille? » songeait Pierre.
La division devait approcher de ce nombre, s'il était vrai que le 15® corps entier comprît soixante mille hommes. Mais le 16® corps, quelle était sa force? Et les forces de l'ennemi?
L'instant était grave et pesait sur le cœur ; pas une fanfare, pas un-coup de fusU ; une attente solennelle, un silence menaçant; l'événement senti plus grand, plus proche, toujours aussi mystérieux. Surtout, ce qui étonnait les yeux, c'était l'immobUité de cette division arrêtée là sous les armes, c'étaient son obéissance et sa patience ; c'étaient ces rangs égaux, enracinés au sol, devenus choses de la
nature, bruyères, taillis ou buissons. Et dans ces fourrés vivants, dans ces haies saintes, tant d'intelligences, tant de dévouements...
Le général actionna son cheval, puis rangea la croupe à droite et le plaça face au sud ; la main portée à la visière du képi pour se protéger contre Féclat éblouissant du ciel, S cherchait des yeux la 2® division perdue dans le bocage des bords de la Loire. L'escorte entière, ayant conversé, regardait aussi. De ce côté, on découvrait bien des bataillons, mais effacés, décolorés, pareils à des troncs d'arbres flottant sur des eaux lointaines.
« Marchent-ils? » songea Pierre. Quelque chose Tempechait de discerner leur mouvement : la distance, peut-être, ou bien ce trouble singulier qui croissût en lui ; il croyait sentir son âme envolée, déployée, qui flottait au vept comme un drapeau ; mais, devant lui, les lignes de la troisième division parurent semées d'étincdles comme lorsque la troupe avance et que le soleil joue çà et là sur les aciers ; la miasse d'artillerie moutonna derrière ; vers la droite, les lignes du 16^ corps se démasquèrent, montant et dévalant jusqu'à l'horizon.
a Os marchent I » se dit-il enivré. Comme ils marchent ! »
L'armée de la Loire marchait vers Paris à travers la Beauce. Aisément, invisiblement, ses formations denses venaient de se détacher du sol, et, tout à coup, instables, étendues sur quatre lieues de front, versées sur deux lieues de profondeur, elles remplissaient la plaine de leur grand mouvement. Sies troupes neuves, sorties de terre à l'ardent appel de Gambetta, poussées à tâtons jusqu'au rendezvous du champ de bataille, se découvraient pour la première fois les unes les autres et s'étonnaient de voir leur nombre inconnu jaillir des ravins, sortir des couverts. Les mobiles sombres portaient le deuH de la nation ; mais, sur les régiments d'infanterie, les capotes bleues, les pantalons rouges et les guêtres blanches faisaient encore flotter les
trois couleurs du drapeau ; bataillons hérissés, escadrons onduleux, batteries luisantes, les hommes, les animaux, les métaux, toutes ces forces diverses avaient entre elles ce lien, qu'elles résumaient : la France. Elles en portaient la vie, la substance et le destin ; soumises à cette France étemelle, elles en cherchaient le pôle pacifique, elles allaient vers sa Ville de lumière et de liberté, et, noblement ignorantes de l'adversaire, maîtresses de leur énergie, ne préparaient le choc que par le inouvement.
. Kerre, frissonnant, regardait la montée fatale s'âxîcpmplir. Immense aux yeux, le tableau n'était pas trop grand pour le cœur, car le cœur, plus clairvoyant que les yeux, n'y voyait qu'un seul engin, une seule machine, un râteau vaste aux dents noires, rouges et bleues, une herse lourde endettant la glèbe et nivelant les champs ensemencés ; ou plutôt c'était la moisson même sortie de ces sillons, jetée au-devant du fléau pour devenir graine et retourna pourrir dans la terre en fournissant d'autres moissons.
Tout d'un coup, un canon bavarois détona aux abords de Baccon. Son bruit traîna sur là plaine comme un défi sauvage, sa fumée monta au soleil comme un encens tragique : la bataille commençait. La cavalerie n'éclairant pas l'infanterie, mais la suivant au contraire, pas une patrouille n'avait visité le village. Le 15^ corps s'arrêta, pris de doute ; les tirailleurs mirent un genou à terre, les bataillons s'immobilisèrent ; deux batteries de 4 se déployaient en hâte, répondaient à l'appel de l'artillerie adverse par de longues salutations. Sans portée, elles ne protégeaient ni le 16® corps, à droite, ni le 16®, à gauche, où des rangs entiers furent percés et culbutés. Le bataillon maltraité dévia vers le canon qui le décimait, selon cet instinct qu'ont les troupes comme les bêtes de vouloir faire face au danger ; il changeait la direction, il violait le dispositif : ainsi quelques obus labourant le sol avaient suffi pour en efifacer l'épure abstraite tracée par le général en chef.
Deux nouvelles batteries riaient d^entrer en feu, mab de 8, cette fois, empruntées à la réserve d'artillerie. On attendit leur effet, on remarcha, on s'arrêta, par petites approches timides, par stations prudentes et pédantesques aÛgnements.
Pierre sentait bien pourtant qu'on avançait; toute la maladresse de la troupe, toute la rudesse du commandement ne pouvaient éteindre en elle le pouvoir de s'avancer. Mais un bataillon qui sortit de la première ligne et qui fit demi-tour l'étonna. Beculaient-ils) ceux-là? Il attendit, sachant déjà que les yeux trompât sur le champ de bataille et qu'il faut se défier des premières impressions. La troupe marcha cinq cents mètres, s'arrêta, se retouma et s'aligna. Et cependant qu'elle s'éloignait, les éclaireurs de cavalerie avaient atteint Baccon« Les tirailleurs sentant là le vide, nulle garnison, s'y prédpit&rent, traversèrent l'obstacle et plantèrent plus avant leur quinconce où fumaient les coups de fusil. La masse s'accéléra derrière ; les réserves emplirent le village, les voitures d'ambulance le dépassèrent pour aller chercher plus près du feu des abris au pied des meules, et oe fut dans un nouveau décor un nouveau combat.
Un ch^nin descendait la pente du terrain et gagnait une rivière, indiquée par une ligne de peupliers ; au delà, plus de chemin, mais des feuillages, des masses chenues, un parc peut-être, que dominaient des toits ornés et mansardés.
A gauche du parc, une clairière, puis le château du Grand-Luz, bien visible celui-là, éblouissant même dans sa blancheur; au fond, des boia chétifs, la lisière de ce dédale qu'on appelle forêt d'Orléans.
ff La division Barry avance aussi, j'espère..., i> songea Pierre.
n aimait à nommer les troupes du nom de leurs généraux et se donnait par là l'illusion d'être dans le secret des affaires et presque celle de commander. Très loin vers le nord, à plua d'une lieue, la division Barry disparaissait ;
dans l'espace abandonné par elle, la brigade Martinez venait ma^œuvre^ et se déployer.
« Est-oe par ordre du général en chef? » poursuivit-iL Le général ne donnait pas d'ordres, les choses se faisaient comme d'elles-mêmes. Il se tenait à côté de son artillerie que le général de Blois venait d'établir devant . Baccon. L'artillerie bavaroise fumait et fulguradt dans tout l'espace ouvert entre les arbres et le château blanc : il la regarda de ses yeux durs, ombragés par les sourcils, couvertspar la paupière, soupçonneux à la lumière et mécontenta de voir, puis se retournant vers ses batteries, il montra & son escorte son fin profil, ses traits pensifs, le pli sévère de ses lèvres prises }'une l'autre dans un volontaire dlence et sur lesquelles les moustaches blanches apposaient le cachet de la discipline et de l'uniformité.
— Que fait-il donc, celui-là? demandart-il d'une voix mécontente.
Et il montra du bras, vers la gauche, un capitaine qui sortait de la ligne d'artillerie en emmenant au galop deux: de ses pièces.
— Je ne sais pas, mon général, je ne comprends pas...,, répondit le général de Blois, en suivant à travers sa lorgnette cette manœuvre incompréhensible.
L'officier, parvenu à cinq cents mètres du front, s'arrêta,, tira une salve, puis ramena son monde, toujours au galop. Un colonel d'artillerie s'était précipité sur ses traces, un. officier d'état-major accourait le chercher ; l'un à droite et l'autre à gauche, ils l'accompagnèrent jusque devant le général, comme des gendarmes aliènent un délinquant.
— C'est pour ne pas rester sans rien faire, expliquait-iL D'ici, mon calibre ne porte pas, alors je m'avance, c'est naturel...
— C'est vrai, mon général, ajouta le général de Blois ; à cette distance, le canon de 4 n'a pas d'effet.
Le colonel d'artillerie fit une moue mécontente : on avait
transgressé ses ordres; mais toute explication devenait inutile, car le capitaine, rien qu'en tournant vers le général 18a figure pâle, nerveuse, encadrée de barbe rousse, l'avait conquis; une communication fiuidique s'était faite entre «nx, l'échange de ce que le regard traduit seul, de ce que les mots n'expriment pas.
— Bien, bien, je ne vous en empêche pas, répondit le général d'Aurelle,
St comme une bonhomie singulière, un sourire inaccoutumé effaçaient dans l'instant sur ses traits la dureté du masque militaire, il remarqua l'air rogue qu'avait gardé le «olonel d'artillerie.
— Surtout, qu'on le laisse faire, ajouta-t-il. C'est un homme.
n s'amusa & le voir retourner vers ses canonniers, reprendre son manège, jusqu'à ce qu'à la fin la batterie tout entière allât s'établir un kilomètre plus avant. On répétait dara l'état-major le nom de ce capitaine : Duplessis de Grenédan ; mais un oflBicier survint et provoqua un autre mouvement de curiosité en annonçant au général : « La Itenardière est & nous... ». On galopa ; les canons bavarois venaient de faire silence, éteints ou disparus ; la fusillade progressait au delà des peupliers ; quelque chose de mystérieux, incendie ou carnage, s'accompÛssait là dans une rumeur; la rivière franchie, ce fut un village bien caché jusque-là derrière les arbres, une longue rue jonchée de corps blessés ou morts, puis cette Eenardière, fumante, démantelée, redevenue chose française ; des hommes prenaient possession du château, ouvraient les volets déchiquetés par les balles ; des compagnies en files pénétraient dans le parc par-dessus les murs éboulés ; un piquet prêt à emmener des prisonniers bavarois leur faisait livrer leurs âmes et leurs munitions.
Sur ces scènes diverses, un même calme surprenant; plus aucun bruit de bataille, la trêve, la sécurité. Le général
Peytavin, crotté jusqu'au genou, vint rendre compte au général d'Aurelle; il avait traversé une mare et pénétré le premier dans ce parc, à la tête de ses sdidats. Un peu plus loin, Tétat-major entier fit halte dans une petite f^me ; Tescorte resta dehors, sur le terrain même que venaient d'évacuej les canons bavarois. C'était étrange, qu'ils eussent pu menacer si fort tout & l'heure et dispâr^tre en si peu de temps. La joumé» paraissait si bien finie, qu'on débrida pour donner l'avoine aux chevaux ; pourtant des escadrons battaient Testrade dans l'espace ouvert entre les deux châteaux. Us arrivèrent à l'allure de chai^, puis conversèrent l^èrement aux cris de leurs officiers. Pierre les enviait ; c'aurait été boA de galoper dans leur ligne et de r^ler sur le guide, Cornette qui n'avait jamais fait Téeole d'escadron.
— Enfin, voilà les lanciers qui font quelque chose, dit une voix & côté de lui.
— Us ne sont pas de chez nous, reprit un autre. Us sont du 2«.,.
Selon cet homme, le 5* lanciers se trouvait dans une division à part, formée par toute la cavalerie du 15® corps ; le général qui la commandait était un vieux qui parlait fort et qui portait un képi monumental.. Il était venu une fois au bivouac et il avait goûté la soupe. Une discusâon s'éleva sur la force de cette (fivision : douze régiments, d'après les uns, quinze, d'après les autres ; maid Pierre, que tant de sécurité mettait mal à l'aise, songeait et se taisait. « Où ce vieux général avait-il piwnener tant d'escadrons? » se disait-il. « Par ordre du général en chef, ou d'après les circonstances, de son propre mouv(»nent? »
En arrière, plus rien ; Farmée avait fait serrer Vers la rivière ses lignes compassées; Baccon, d^agé de toute troupe, apparaissait abrupt et nu, comme sur le ciel du matin. A droite, on devinait des mouvements mais aucune action ; à gauche, au contraire, le bruit redoublait ; il sem-
blait que la bataille se fût fixée et que le canon n'avançât plus. Là, peut-être, cette cavalerie?... A ce moment, une voix appela : « Persangesl Persange&I » Le capitaine de Langalerie sortait au trot de la ferme ; du bras étendu, il faisait signe à Pierre de le suivre et lui montrait justement la direction du nord, de la canonnade, du danger. Il fallut rebrider Cornette, la tirer du rang ; Tofficier ^ait déj& hors de vue quand Pierre, à sa poursuite, galopa vers le Grand- Luz. .