‹ Monsieur Pierre: romanChapitre 3 sur 7 · II · texte numérisé non relu

II

Biea que le général en chef n'eût pas cessé de se tenir à la droite de Farmée, Fintérêt principal de la bataille était à la gauche et le dénouement s-y préparait. Le 16® corps soutenait son combat de ce côté; devant un adversaire trop faible pour l'entraver, il avait aisément suivi les directions prescrites par l'ordre de la veille. Selon la lettre de cet ordre, la division Barry, allant de Charsonville à Saintry, la division Jauréguiberry, s'avançant d'Ej^eds sur Che-* miniers, commençaient d'envejiopper les Bavarois dans un grand cercle que le rôle de la cavalerie était de fermer. '

Béossissait-elle & percer jusqu'à la route de Paris, qu'elle coupait toute retraite au corps bavarois et l'obligeait à capituler. Le général Eeyau, avec, ses soixante-douze ans d'âge, était chargé de twiter ce coup. H avait déployé, vers midi, des escadrons face aux cuirassiers qui lui barraient; le chemin, et d'abord canonné, manoeuvré, piétiné. Deux heures s'écoulaient S9<QS que le man^e eût abouti enfin au mouvement. C'est que le général Reyau songeait moins à tourner l'adversaire qu'il ne craignait lui-même d'être tourné. La veille, un avis du g&iéral en chef lui avait donné pour possible l'interventjon de la division prussienne von Wittich, pour dangereuse la direction de Châ-

teaudun : il ne cessait pas depuis lors de voir à rhorizon comme un mirage d'enveloppement. Quelques francs-tîreurs français qui parurent de ce côté suflBrent pour donner au mirage un aspect de certitude et de réaÛté. Le général Beyau, ne doutant pas que ce ne fût Tennemi, sûr de son danger imaginaire, se retira du combat et ramena ses troupes aux cantonnements du matin, emportant dans son tourne-bride fatal le résultat de la journée.

Plus encore, car au combat les fautes des uns rejaillissent sur les autres et se paient en douloureuses rançons, ces escadroiïs en retraite compromettaient l'infanterie française qui combattait devant Cheminiers. Us rendaient disponibles les deux batteries bavaroises qui jusque-là les avaient canonnés. L'app'oint de ces deux batteries, jeté tout à coup dans la folle balance du combat, en changeait l'équilibre, en renversait le fléaii. Elles prenaient à partie lin bataillon du 37® dfe marche, qui s'avançait de Cheminiers vers Champs, le culbutaient, provoquaient sur la ligne un instant de désordre dont l'mfanterie bavaroise profitait à son tour pour contre-attaquer. Mobiles de la Sarthe et fantassins du 37®, tout cédait pour un instant ; le village même eût été perdu, sans la précaution prise par l'amiral Jauréguiberry de le retrancher.

La garnison s'y cramponnait, mais la contre^attaque n'en avait pas moins arrêté, refoulé l'approche, en sorte que là non plus le cercle de la bataille ne se fermait pas. Faute d'une de ces grandes volontés militaires devant lesquelles tout plie, et même la volonté de l'adversaire, l'action commencée sur une ligne débordante s'achevait par une lutte de front ; faute d'une main pour pétrir la matière combattante, la figure du combat flottait au hasard, selon les lois élémentaires de la mêlée et du corps à corps ; faute d'un général, la journée s'achevait en bataille de soldats.

De degré en degré, de hasard en hasard, le 16® corps avait

ogresse jusqu'à Coulmiers; c'était là le point sensible

COULHIERS 2S3

et l'objet décisif. Tout Tart du monde n'aurait pas pu choisir un réduit plus favorable au défenseur. La lisière d'un parc, longue de six cents mètres, parallèle au front français ; sur cette lisière, une haie dense, véritable parapet ; derrière, une allée surhaussée formant banquette; devant, un terrain découvert, formant glacis ; à l'angle du parc, un coSre flanquant, la ferme de Qéomont ; en arrière, plusieurs maisons donnant des feux sur les abords de cette ferme : cette ligne de résistance présentait ces propriétés combinées, cet appui mutuel que l'ingénieur donne aux diverses parties d'un ouvrage fortifié.

La division Barry arrivait devant l'obstacle ; ses baïonnettes s'y dirigeaient d'elles-mêmes, comme vers une montagne d'aimant. Une seule ligne de tirailleurs la couvrait, au lieu des deux chaînes qu'ils avaient formées le matin ; ces deux essaims, en avant de la masse, s'étaient peu à peu fondus ensemble, la logique du combat réfutant sur ce point une opinion personnelle du général Chanzy. Le 7^ chasseurs devant Cléomont, le 31® de marche et les mobiles de la Dordogne devant la lisière du parc, s'arrêtèrent d'abord, étonnés par le feu rapide des Bavarois; puis, le reste de la division gagnant vers eux, les soulevant pour ainsi dire, les lança plus avant, comme un flot qui monte sur une dune projette une écume devant lui. Cette fois, ils arrivèrent tout près, mais sans pouvoir tenir et, coulant encore le long de la pente, s'arrêtèrent dans une allée creuse que bordait une ligne de peupliers. Alors le général Barry songea à tourner l'obstacle par la droite et lança vers la lisière sud du parc un bataillon du 38® de marche. Cette attaque échoua encore, et cependant la troupe abondait partout, bouillait, crépitait; son flux puissant, houleux, semblait retenir l'événement et refuser de l'accomplir encore; le commandement se flattait de hâter cette heure, le général Barry ordonnait un nouvel assaut, et le général d'Aurelle, en plaçant une batterie

au Grand-Luz, pensait Faider pax son canon ; mais, aax yeux de Dieu qui voient le monde, ces vagues montantes n'étident pas moins rythmiques ni moins fatales que celles de la mer ; eUes étaient cette marée françalBe qui s'enfle d'elle-même et que nul ne conduit, ceUe qui jadis avait couvert TËurope, dans un fracas d'armes et dans des cris de liberté, et porté les hommes au-devant des honmi€s, les nations vers les nations, distribué la France aux quatre vents de l'histoire, sans compter, sans savoir qu'i la fin il faudrait la repr^dre et la garder avec l'épée, trésor inconnu, toujours menacé. Le combat parvenait à cet apogée quand Pierre, au galop, déboucha du Grand-Luz. Il vit & sa gauche les réserves intactes de la division Barry, h sa droite des bataillons qui se fondaient et se brûlaient au feu, un désordre, un ravage, quelque chose d'odieux mais de' captivant. Il hésitait entre le désir de se jeter là dans l'action et le devoir de chercher plus loin le capitaine de Langalerie. Des brancardiers, auxquels il ne prit pas garde, puis deux soldats, s'approchèrent de lui.

— Prête-moi ton cheval, dit l'un d'eux brutalement.

— Mon cheval I... répondit-il étonné de la rudesse de ce paysan.

— Tel reprit l'homme, vois ce pauvre blessé qui perd tout son Banque,

n montra son camarade pâle, & bout de forces ; celui-là suppliait aussi, par l'attitude, par le regard surtout, qu'on l'assît sur cette selle pour le mener jusqu'à l'ambulance. De nouveau, Pierre se souvint du capitaine de Langalerie ; mais aussitôt une voix parla en lui, celle du devoir humain, plus impérieux que le devoir militaire, a Prête-lui Cornette, » disait cette voix, et il obéit. H aida à soulever le blessé, à l'asseoir, lui fit chausser les étriers et lui mit les rênes en main, comme à un enfant. Cornette, sagement, se laissait faire et ménageait ses mouvements comme si elle avait compris.

— Tu me la ramèneras, au moins? demanda Pienu

Et il planta sa lance en terre pour bien marquer Fendroit du rendez-vous.

— Parole d'honneur... Parole d'honneur, répondait Phomme.

n dit être des mobiles de la Dordogne, montra son matrieule sur sa chemise, et, pour plus de garantie encore, donna son fusil en gage. C'était une arme américaine; mais la baïonnette française, avec sa douille trop large, ne s'y adaptait pas ; le Limousin en avait ligaturé la poignée au bout du canon avec sa cravate de laine bleue.

— Tes cartouches?... et puis, montre-moi comment tu eharges.

Le mobile, peu sâr de lui-même, voulut décomposer la charge et compter les douze temps ; mais Pierre, impati^t, Ini reprit l'arme et courut vers les tirailleurs.

n longea plusieurs compagnies, immobUes, dans la position de genou, terre, et surprit au passage le regard d'un capir taine, mécontent que ce schapska osât s'aventurer au milieu des képis. Quelques cadavres, un sac, un fusil, des débris alignés traçaient à terre un des emplacements sur lesquels les tirailleurs s'étaient arrêtés. Le sol égratigné; ^arpillé en petites gerbes de poussière, fumait çà et là, comme s'il était poreux et si du soufre brûlait dessous; « Les balles..., » songea Pierre.

Un bruit rauque, pareil & celui d'une corde à violon qui se casserait, offensa son oreille : celle-là, vraiment, avwt sifflé d'un peu près.

Irrité, il courut plus vite, mais n'aperçut rien de l'ennemi que des nuages denses, floconneux, répétés : « L'artillerie. » Mais ce mot pensé s'eflaçà aussitôt de son esprit ; il arrivait & l'allée des peupliers ; il entrait dans la fusillade vivante, sous le feu mortel, et tout à coup les voyait, eux, les lanceurs de balles.

— Faut-il tirer? demanda-t-il à un sergent fourrier debout à côté de lui.

— Tire à volonté, mon fils, répondit le sous-officier. <!'est-àrdire, ne tire pas comme une andouille. Prends-moi le Prussien dans ton cran de mire, envoie-lui ça recta.

Les fusils bavarois crachaient des flammes ; les casques ^u ras de la haie semblaient des tortues marchant sur un mur. Pierre voulut viser, mais, une nappe de fumée passant devant lui, U vit danser sur cette blancheur le cran de mire et le bout du canon.

n pressa la détente, reçut le recul dans Pépaule, prit une cartouche pour recharger.

— Halte au feu I commanda quelquMn à ce moment. Jîe chargez plus 1

Et d'autres voix crièrent dans le rang même :

— Debout !... garde & vous !... A droite, alignement !... Le général Barry, pied à terre, l'épée à la main, était ymn

se placer à vingt mètres devant la troupe ; les officiers de «on état-major, laissant les chevaux aux hommes d'escorte, ^arrivaient les uns après les autres, cherchaient la garde du sabre sous la pelisse et dégainaient. Un calme, un silence succédaient à la fusillade ; si Pierre eût pu réfléchir en ce moment, il aurait compris que la batterie bavaroise cessait son feu sous les ^bres du parc et se retirait. Mais des commandements allemands s'entendirent, plus hauts et plus durs que ne sont les commandements français ; une salve ratée traîna le long de la haie avec le bruit d'une étoffe qui se déchire ; à quelques pas de Pierre, un homme tomba, les bras étendus.

— En avant 1 répéta le. général Barry. Enlevons ces gens-là !

Le rang frémit, prêt à se détacher du sol, puis ce frémissement faiblit, avorta à devenir le mouvement. Alors, au galop d'un cheval gris, un chef de bataillon, grand, gros, le visage coloré, arriva par la gauche du rang ; U s'arrêta A côté du général face & la troupe, le sabre levé, et parlant

es hommes avec l'accent de leur pays :

COULMIERS 23r

— Té I les enfants de la Dordogne 1 leur dit-il. Auriezvous peur, pas moinsse?

n mit son képi au bout de son sabre et les brandit tou& deux à bout de bras, puis marcha droit à Tobstacle, en criant de sa voix puissante :

— En avanne la Dordogne, en avannel

Derrière lui, la troupe entière versa dans le mouvement p ceux du 38®, & droite, partirent avec quelques pas de retard sur ceux de la Dordogne, mais ils coururent plus rapidement ; toute la ligne, flottante, sinueuse, s'accéléra, se précipita, avec un piétinement sourd, avec des cris furieux :

— A la baïonnette 1 criait Pierre. En avant !

— Vive la France ! hurlaient les autres. Vive la Dordogne ! En avant 1

. Pierre ne sut jamais comment il avait traversé la haie. Tout d'un coup, il était de l'autre côté ; ce gros comman-^ dant, apparemment blessé, tombait sur l'encolure de son cheval et se reprenait des deux mains au pommeau.

A droite et à gauche, des officiers le soutenaient. Avant que le zèle policier des chefs eût rétabli l'ordre et so^eu- Bernent bridé l'élan des soldats, des hommes s'étaient échappés à la poursuite des Bavarois. Des soldats du 38^ de marche arrivaient d'un autre côté ; ils chassaient devant eux à coups de crosse des Bavarois qui demandaient grâce,, qui se rendaient :

— BayemI BayemI NicM PreussischI Kaèîwlischl Kamor radml

— Ne les frappez pas, cria Pierre. C'est lâche 1

— Que que tu dis, toi? De quoi que tu te mêles? répondirent d'abord ces hommes.

Puis, les paroles de Pierre agissant autrement sur eux, ils se mirent à rire et rassurèrent leurs prisonniers :

— Pas de mal ! Nix capouti Nous Français ! Pas mé-^ chants ! Camarades I

L'allée qu'ils suivaient à travers le parc était sombre^

23a CINQUIÈME PARTIE

longue, déserte. Pierre se souvint des allées de Persanges, en novembre, et reprit conscience à ce souvenir. Il vit que ses mains étaient égratignées, comme par des épines, la baïomiette, la cravate bleue manquaient au bojut de son fusil. De la lumière, de Fespace : la cour du chfiteau; devant la porte, un prêtre en surplis criait à tue-tête, les bras étendus : « Ambulance! Ambulance 1 » Sans douta pour protéger des blessés ; mais les soldats du 38^ le huèrent, ne comprenant pas.

Us disparurent dans les rues du village, pleines déjà de chasseurs à pied, de mobiles et de dragons ; des affamés achetaient du pain, du fromage à la porte d'une petite épicerie.

— AUez, mangez, buvez, disait le marchand. Pour une fois que vous trouvez & votre suflSsance...

Un broc à la main, il versait le vin à la ronde, et se disait content de revoir les pantalons rouges, bien^ content. Pourtant il regardait souvent vers une ferme, massive et blafarde, au delà des* champs dénudés. Le feu d'une batterie bavaroise établie là le préoccupait

— Comment donc le général de cavalerie a-t-il fait, ditil à Pierre, de ne pas aller leur prendre leurs canons?

— La cavalerie n'a pas marché? demanda Pierre à son tour.

— Quel malheur 1 De si beaux régiments !

A midi, la cavalerie française se tenait déployée vers Saint-Sigismond ; en marchant sur l'Ormeteau, elle aurait pris les Allemands comme dans une souricière ; mais ce général avait mangé la consigne et s'était retiré sur Prénouvellon.

— Nous les aurons ce soir, leurs canons, répondit Pierre. Et comme le désordre croissant dans les rues ne laissait

reconnaître aucune intention de poursuite, il ajouta : « Ou demain matin. »

Les égarés appelaient : « Eh I les hommes du 37® I Par

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ici les Bordelais I Les Ari^eois I ohé I les Âri^eois 1 » Cependant, les bataillons continuaient à suivre l'impulsion du combat et venaient les uns après les autres se blouser dans le parc ; il fallait chercher des issues pour les faire sortir et les mener aux emplacements de bivouac.

Le général d'Aurelle «rvoyait l'avis qu'une contreattacjue était possible pendant la nuit ; il interdisait les chants et les feux. C'est pourquoi, tandis que les Bavarois 88 traînaient vers la route de Paris, au comble de la fatigue et du désarroi, l'armée inunobilisée déployait les tentes ou tendait le dos sous la pluie qui commen^t à tomber.

Le soldat de la Dordogne, fidèle au rendez-vous que marquait la lance de Pierre, attendait, accroupi sous Fencolure de Cornette ; il se lam^ta sur sa baïonnette perdue.

— Prends ceUe d'un mort ! lui dit Pierre.

Et tandis que l'homme s'approchait des cadavres étendus aux abords du parc, lui-même, en s'éloignant, évita ceux qui gisaient autour de Cléomont, les uns plies, recroquevillés, d'autres accoudés, soulevés h demi. Par quel hasard étaient-ils tombés juste dans ces poses, alors que tant de gestes sont possibles aux membres, tant d'attitudes au eorps? Et pourquoi juste à ces places, pourquoi pas plus près du village? Pourquoi pas au milieu des champs? Kerre r^arda vers Baccon et ne vit qu'un désert morne et pluvieux. Effacé le tableau d'une heure dont l'histoire se souvient si longtemps ; évanouie la vision changeante, sans cesse en marche du matin au soir, jusqu'à ce qu'à la fin elle se fixât ici dans le carnage et dans la mort. « Mais si la cavalerie avait fait son devoir? » songea-t-il encore, cherchant une autre issue par d'autres événements. Alors, la bataille se serait achevée de bonne heure, et sans cet assaut meurtrier. « Oui, mais d'autres seraient morts ailleurs I » ajouta-t-il aussitôt. H pesait pour la première fois dans son cœur toute la gravité du devoir militaire, ces rançons du champ de bataille, ces fautes qui ne s'absolvent

que par la mort d'autrui et, devant cette aveugle loi de punition et d'impunité, comprenait qu'il convient d'essuyer ce sang de la guerre comme le chirurgien essuie sur la table de l'hôpital le sang de la douleui' et de la guérison, de le pardonner, de l'oublier, surtout de ne pas prononcer, entre ceux pour lesquds il coule et ceux qui le font couler, lesquels sont les vrais ennemis.

Cornette, attentive aux choses, retrouvait d'elle-même l'entrée du Grand-Luz. Elle hennit aux chevaux d'escorte attachés le long du mur : le quartier général était là. Après la soupe, le châtelain fit distribuer du vin aux lanciers ; on but à l'armée de Paris. Denis Stanislas arriva sûr ces entrefaites, apportant une bouteille d'eau-de-vie ; il s'était trouvé à l'extrême droite, où l'on n'avait rien fait, et contestait le succès de la journée. Une disci^^sion suivit, presque une rixe, dont Pierre, en s'endormant dans la paille, entendait les éclats. Vers minuit, des gens lui passèrent sur le corps ; à quatre heures, d'autres sortirent dé nouveau; c'était pour des ordres et des contre-ordres; pourts^t aucune alerte ne troubla cette nuit jusqu'au matin blafard, jusqu'au réveil joyeux. Pierre s'étonnait de cette allégresse confuse, de ce bien-être sans raison ; tout à coup, le souvenir de la victoke lui revint.

a Battus I Ils sont battus I » songea-t-il, aiguillonné par cette idée, marchant à grands pas dans le parc.

Des coups de canon s'entendaient au nord-est : un nouveau combat, peut-être? une autre journée sanglante avant d'autres dans Orléans? C'était la division venue de l'amont de la Loire, arrivée à Cercottes, qui rencontrait là. une arrière-garde bavaroise et qui la reconduisait à coups de canon. L'armée, paisible, ne prei^t pas garde à ce bruit de bataille. Une distribution se faisait dans l'escadron; le fourrier jetait des pains en tas sur des toiles étendues à terre. Des hommes passaient le long du parc, emportant des bottes de paille embrochées au bout de leurs balon-

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nettes ; le ruisseau débordait sur le bivouac ; ils cherchaient nn autre «nplacement Et jusque vers Couhniers, les tentes demeuraient tendues ; elles se succédaient sur le sol comme les cases d'un damier ; les feux rouges des cuisines brodaient de flammes leuii^long carrelage blanc et noir.

Vers dix heures, quelques troupes levèrent le camp et marchèrent vers la forêt ; un convoi, qui sans doute appartenait à ces troupes, coupa transversalement le champ de bataille de la gauche vers la droite ; la tête s'en perdit dans les bois. A son tour, Tétat-major décampa avec Tescadron d'escorte pour aller préparer à Vîlleneuve-d'Ingré le nouveau quartier général ; le capitaine de Maumigny demeura seul et partit à midi avec le général.

Pierre les suivait, avec trois autres lanciers. Les chevaux glissaient sur la terre grasse ; gênés dans leur allure, braqués sur le mors, ils talonnaient la queue d'un bataillon qui s'attardait devant eux. C'étaient les mendiants du 32^ mobiles ; ils ne portaient pas de havresacs, mais de& besaces de toile cirée qui leur servaient aussi de cartouchières, pas de souliers, mais des sabots, ou des pantoufles informes faites d'une planchette qu'un morceau de toile enveloppait. Pourtant la victoire et la joie communes s'étendaient jusqu'à leur misère, car un vague chant qui hésitait, qui se répétait, courait çà et là sur leurs bouches ; cette émanation de leur troupe traînait derrière eux avec leur odeur de troupeau :

La République a décrété. Gomme en quatre-vingt-douze :

La patrie est en danger.

Aux armes I aux armes I La France a batta le rappel.^

Les ordres du général interdisaient de chanter pendant les- marches, mais cette fois il laissait faire, il pardonnait. Vers Montpipeau, on rencontra au bord de la route un

groupe de paysans et, parmi eux, raumônier qui s^occupait de faire creuser une fosse et d^ensevelir des morts. Appuyé des mains sur son parapluie, sa soutane relevée sur ses houseaux boueux, il paraissait las ; pourtant il s'avança rapidement à la rencontre du général et le félicita pour le « beau et consolant spectacle que Tarmée avait présenté la veille devant la Renardière et devant Coulmiers.

— Mon général, c'était comme une revue 1 dit-il enthousiasmé.

— Grâce à Dieu, l'ordre a été conservé, répondit le général en se remettant en chemin.

n dit au capitaine de Maumigny qu'il ne s'enorgueillissait pas des événements de la veille comme d'un succès personnel ; mais, y reconnaissant le doigt de la Providence, il les acceptait comme un encouragement d'en haut aux premiers efforts faits par la France pour recouvrer une discipline, une religion. Sa tâche personnelle allait être, de redoubler de vigilance, de soutenir, de confirmer de jeunes troupes, de les élever jusqu'à la hauteur des armées de métier. Il continuait de regarder ces pauvres mobiles du Puy-de-Dôme et mesurait dans son esprit toute la distance qui les séparait de vrais soldats ; quelques-uns déchaussaient /justement un cadavre bavarois rencontré au bord du chemin, et le laissaient 1&, jambes nues. « Qu'ils l'enterrent, au moins, » dit le général, et, sans insister davantage, il passa souriant, confiant en Dieu.

L'instant paraissant favorable au capitaine de Maumigny, il fit à Pierre un signe d'intelligence :

— Mon général, dit-il, il y a là un petit lancier qui se trouve être le neveu du colonel Brunot

— Ah! répondit le général intéressé. Comment s'appelle-t-il?

— Pierre de Persanges, répondit Pierre, tremblant de s'approcher jusqu'au botte à botte, et de regarder dans les yeux un homme si puissant.

Pourtant, toute distance hiérarchique était effacée ; il n'y

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avait plus 1& que deux hommes d^un même monde, s'entreteDant d'un ami commun.

— Eh bien I Persanges I disait le général^ où est ce cher Bnmot à présent?

Et quand Pierre eut raconté la mort du colonel :

— Quelle perte !... H nous faudrait ici des hommes comme lui.

Sa main gauche était de fer h Faplomb du pommeau ; sa main droite jouait avec la rêne, d'un geste machinal, saccadé, qui agaçait son cheval. H regarda Maumigny à gauche et Persanges à droite, et parlant entre eux à cœur ouvert :

— Nous sommes tous entre les mains de Dieu, dit-il.

Le capitaine de Maumigny fit signe à Rerre que le général ne parlerait pas davantage et que Taudience était finie.

~ Marchons-nous sur Orléans? fit Pierre, enhardi

Et, de la tête, l'officier répondit : « Oui »

On dépassa ce village des Ormes où Pierre avait rencontré les premières troupes de l'armée, dans la journée du 11 octobre ; il se haussa sur les étriers, cherchant à l'horizon les tours de la cathédrale, et ne vit rien que le paysage fourré, confus ; une tombe conmiune était dressée là, sur le tertre de laquelle flottait le drapeau français. Un murmure errait dans Tair, un son doux et musical accompagnait le crépitement de la pluie sur les f emlles et le r3rthme lourd de la troupe en mouvement. C'étaient dans tous les clochers de la ville pieuse, à Saint-Euvert, & Saint-Paterne, & Saint-Âignan, lés eloches, les vieîQes cloches françaises qui sonnaient la délimnee d'Orléans.

La journée du 11 fut une sorte de repos dont on profita pour vaquer aux besognes domestiques, au lavage du lin^e.

244 GIlfQUIËHE PARTIE

au ferrage des chevaux. Les troupes étaient encore en marche pour gagner les nouveaux camps qu'elles devaient occuper autour d'Orléans ; mais le soir, elles furent en place et le lendemain le service des estafettes recommença. Pierre ayant trotté jusqu'à Gidy, rapportait vers onze heures une lettre du général Peytavin. Un rassemblement de curieux devant la petite maison occupée par le général d'Âurdle l'obligea de mettre pied à terre et de tirer Cornette par la bride à travers cette foule, avec des « : Prenez garde I », avec des « Holà 1 »

. — Gambetta... Spuller, disaient des voix.

— Et celui qui cause avec le préfet?

— C'est le ministre des Postes et Tél^aphes.

— Non, c'est Freycinet.

Les membres du gouvernement arrivaient justement de Tours pour conférer sur la situation militaire. En attendant le général, qu'on était allé chercher. Us s'entretenaient entre eux ou questionnaient les officiers d'ordonnancev Le capitaine de Langalerie déployait une carte contre le mur et montrait à Gambetta, avec la pointe du crayon, le cours de la Conie. La veille, le général Chanzy avait proposé d'occuper avec le 16®i corps les bords de cette rivière ; mais le général d'Aurelle trouvait cette ligne trop éloignée, trop en l'air ; son intention était de tenir l'armée bien mass^ autour d'Orléans.

Gambetta, les yeux en l'air, mâchonnait son cigare, en homme étranger à ces choses et qui ne s'y intéressait pas» a Oui, oui, je comprends, » disait-il, d'un air distrait ; mais, comme Pierre posait sa lance contre le mur et mettait la main sur le bouton de la porte, il le prit par l'épaule au passage et demanda :

— Et ce petit soldat-là, d'où revient-il?

— D'où venez- vous? demanda à son tour l'officier d'un ton plus dur, étonné que le ministre l'interrompît par une question de si peu d'importance.

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Et quand il eut répété la réponse de Pierre, quand il eut montré Gidy dans la plaine, & Touest de Chevilly :

— C'est loin, c'est très loin, dit Gambetta, en suivant du même regard distrait la pointe du crayon. Y a-t-il bim dix lieues?

n se trompait du double sur la distance, n'étant pas familier avec l'échelle de la carte d'état-major ; mais, sans attendre que le capitaine eût rectifié :

~ B^arde donc, Spuller, ce petit lancier a fait dix lieues pour venir jusqu'ici...

Sa tête légèrement renversée en arrière, dans une attitude de lutte et de domination, ses yeux dissymétriques, son nez puissant, ses lèvres bonnes le faisaient pareil & tant de gravures ou d'images affichées aux vitrines des libraires, collées au mur des cabarets ; mais ce & quoi Pierre n'avait pu s'attendre, c'était cette familiarité, cette bonhomie, le bien-être qu'elles laissaient au cœur, le pouvoir sympathique par lequel cet homme, en si peu de mots, pouvait effacer la fatigue, doubler la bonne volonté. Le général arrivait et tous ces personnages entraient dans la^ salle des délibérations.

Lui, lancier^ enounenait Cornette, la descellait, frottait avec le bouchon de paille ses membres las, son corps efflanqué. Grandes besognes : servir ce cheval, n'était-ce pas servir le pays?

Et comme une récompense, juste & la fin du pansage, le vaguemestre lui remettait une lettre de Persanges. Germaine écrivait dans la journée du 10 :

« Quelle joie, mon Pierre chéri. L'avocat Malfroy vient de nous apporter la bonne nouvelle de cette victoire. J'étais au bout de l'allée, occupée & faire retendre les fils de fer de la vigne vierge (je suis chargée de tous ces détails, depuis que Fernande nous a quittées), quand j'ai vu l'avocat qui montait vers moi en agitant un papier. « Pierre est

â46 CINQUIÈME PARTIE t

a victorieux 1 cria-t-iL Pierre s'est couvert de lauriers ! » J'ai cru que vous aviez accompli une action d'éclat, mais ce n'était qu'une petite dépêche de six lignes où rien n'indiquait si vous avez eu l'occasion de vous distinguer; quelle que soit la bravoure d'un soldat, il faut encore qu'U puisse en faire preuve ; on annonce seulement que l'armée a remporté un grand succès hier, qu'Orléans est réoccupé depuis ce matin et que CatheUneau y est entré le premier avec ses Vendéens. J'ai conduit M. Malfroy près de votre qière et l'y ai laissé pour venir vous écrire ; il dit que tout est possible à l'armée de la Loire, après un pareil début ; elle peut délivrer Paris, elle peut sauver la EYance.

(( De la confiance et encore de la confiance ! » s'est-il écrié, et, en disant cela, il se mit à pleurer. Nous ausâ, nous, pleurions, mais de joie, d'orgueil. Gomment ne pas espérer dans notre pays, quand il vient de faire un efîort pareil? Mais l'avocat est très triste depuis quelque temps ; nous supposons qu'il avait gardé jusqu'au bout l'idée d'épouser Fernande ; il parle de s'engager dans les zouaves du Saint-Père, de verser son sang pour la patrie et pour la religion, toutes choses qui ne sont guère dans son tempérammt. On ne l'a pas piî dans la g^e nationale, je ne sais pourquoi; niais papa en est^ il nettoie. lui-même son chassepot ; votre oncle Brunot aussi, tout le monde enfin. C'est le colonel Durdant qui commande ; il est très fatigué, "très vieilli, il ne se teint plus. M. Duvemet prend la parole dans des réunions publiques ; il raconte ce qui s'est fait en 1793, mais toujours en se moquant un peu. L'autre soir, par exemple, à un professeur de mathématiques qui proposait de fortifier Lons-le-Saunier et de fabriquer des canons au moyen de tuyaux d'égouts, il a répondu que l'artillerie n'était pas nécessaire, que le courage suffisait et qu'il proposait simplement de fabriquer des piques au moyen de queues de billard. Enfin tout le monde s'agite, mon Pierre, ''.hacun travaille à sa manière et selon son esprit, mais ce

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qoe j'admire le plus, c'est le cahne de votre mère ; on dirait que les événements extraordinaires auxquels nous assistons lui sont familiers, qu'elle les avait prévus, qu'elle les attendait ; elle n'en souffre pas, elle en vit pour ainsi dire ; die est tellement au-dessus de la terre que je reste toute sotte devant elle, tout intimidée, que je ne sais quelle langue lui parler, et je me souviens par moments de ce que vous disdez un soir, qu'il est bien difficile de vivre avec les saints... Gomment comprendre que vous êtes son fils, lorsqu'on sait vos idées sur la foi, et pourtant vous lui ressemblez, mon Pierre ; quand elle sourit (si rarement I), c'est votre bouche et vos dents que je crois voir, et quand elle parle de Dieu, du devoir envers le prochain, des sacrifices qu'on doit au paySj il me semble entendre votre voix qui se passionne pour la sdenee, la justice et la vérité. Le croiriez-vous, mon Pierre? Étant seules dans ce château et pensant uniquement à vous, nous parlons fort peu de vous. Est-ce parce que nous nous entendons là-dessus sans mot dire, ou parce que nos deux amours pour vous sont trop différents, et le mien pas assez saint? Je parle davantage de vous avec Mélauie Virot, avec Amable Barbier, avec Marie Cabaud : il ne reste plus ici que les vieux, les hommes jeunes ont tous été rappelés au service ; et l'autre jour, j'ai raconté votre campagne à Brocard ; il demandait ti vous aviez un grade, il ne veut pas mourir avant de vous avoir vu habiUé en offieier. Mon Pierre, tous ceux qui vous ont connu vous ont aimé ; l'amour que. vous avez laissé derrière vous m'aide à vivre dans ce triste Persanges qui n'est plus votre Persanges, mais une pauvre maison en deuil de vous. C'est dans. votre chambre qu'on sent le plus vivement votre absence ; j'y suis en ce moment pour vous écrire; on y respire l'odeur de "vous; tous les objets sont aux places où vous les avez laissés ; la table où il y a eu vos taches d'encre, la glace qui vous a vu tout petit, le tableau où vous avez tant tracé, tant effacé de figures et de

caléuls... Et VOS belles pensées snr la vie, sur les hommes, tout ce que vous rêviez de généreux, hélas I tout est efiacé aussi, tout est devenu tellement impossible; on t'ose même plus s'en souvenir ;'comme dans une maladie on a peur de la vie, on ne fait pas dé plans d'avenir ; an lie demande rien & Dieu que de recouvrer la santé. Mais vous, mon Pierre, espérez, aimez, souvenez-vous de moi; là où vous êtes, au bivouac, au camp, qui sait où? dsms vos fatigues et dans vos dangers, que je sois aussi ; à Orléans surtout, ayez-moi dans votre cœur; et puis, pour que je me sente près de vous, bien près, envoyez-moi un anneau qui m'attache & vous pour toujours, une bague de fiançailles que vous achèterez justement à Orléans; il me semble que notre bonheur en sera meilleur, mon Pierre charmant, que notre amour en sera bém. Je préférerais à toute autre pierre une turquoise bien ovale, d'une jolie couleur bleue ; méfiez-vous de celles qui sont trop pâles, elles verdissent et meurent. Â défaut d'une turquoise, un saphir ; pas de perles, car je porte au cou les perles l^ndaires des Persanges... Ces perles ne peuvent vivre, vous le savez, que sur la femme des aînés de votre nom. Fernande, avant de partir, me les a confiées, de la part de votre mare. Elle vous fait dire qu'elle vous aime et qu'elle prie Dieu pour vous, mais elle ne peut pas vous écrire souvent, . elle est très occupée. On l'avait mise d'abord & la pharmacie, pour l'habituer ; maintenant elle est & la salle des convalescents et soigne des blessés de l'armée d'Alsace, qui étaient & la bataille de Beichshoffen. Tous l'aiment sous son nouveau nom de sœur Charles Borromée que je ne puis m'habituer & lui donner. Elle m'a chargée de vous prévenir que vous avez, aux environs d'Orléans, une parente qui vit dans sa terre et qui s'appelle Mme de La Rifaudià^. La gaieté de Fernande fait envie ; quelle affreuse année que celle où l'on peut être plus heureux dans un hospice que ms le monde 1 Mais patience, nous aurons notre heurs...

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On m'appelle, c'est Tavocat, il doit emporter ma lettre. Vite un baiser avant qu'il s'en aille, et puis adieu, mon Pieire; revenez, je vous attends et nous nous aimerons, nous serons heureux comme on ne Test pas dans les hospices et dans les couvents. »

La délibération du conseil de guerre s'était aibhevée par la résolution de maintenir provisoirement l'armée autour d'Orléans ; Gambetta, sortant avant la fin de la séance, avait rédigé, dans une pièce voisine, avec sa facilité de journaliste, sa proclamation & l'armée de la Loire : « Soldats ! Je suis venu vous apporter au nom du gouvernement les éloges dus & votre courage et & vos victorieux efforts... » La maison dormait silencieuse quand Pierre y revint ; l'officier de jour, tout seul dans la salle, lui signa la permission de le rendre à Orléans ; Denis l'avait ciré, brossé ; il ne restait plus pour compléter la toilette qu'à faire halte chez le barbier.

— C'est moi qui rase, dit une femme puissante, paraissant au fond de la boutique.

Elle retroussa ses manches, badigeonna les joues de Pieire, lui prit sans façon le nez entre ses doigts qui sentaient l'oignon.

— Non, non... pas la moustache ! protesta-t-il. Renversé dans le fauteuil, il ne^ouvait voir que les objets

de la devanture, flanelles, casquettes, cravates, cache-nez ; l'horloge comptait les secondes, la pluie ruisselait sur les vitres ; la bonne femme racontait l'histoire d'un chasseur à pied, typographe de son état, qu'elle avait recueilli après le combat des Âydes et qu'elle avait soigné, mais sans pouvoir l'empêcher de mourir.

— Vous n'êtes pas ouvrier, vous?

— Je travaillais en chambre.

A ses mains blanches, & sa bague armoriée, elle reconnaissait un fils de famille, quelqu'un qui ne travaille pas de ses doigts.

— Avez- VOUS encore votre maman? demanda-t-elle.

n lui répondit distraitement en passant les manches de son manteau, et ne comprit pas pourquoi elle restait là, bouche bée, sans prendre garde aux cmq sous qu'il lui mettait dans la main ; elle le regarda s'éloigner, debout sur le pas de la porte, et rentra à la fin dans la boutique, en s'essuyant les yeux avec un coin de son tablier.

Orléans l'étonna d'abord ; il s'y sentit comme dépaysé ; ses yeux, déshabitués, ne reconnaissaient plus ce libre vaet-vient de la rue, cette fuite croisée de gens qui se traversent sans se combattre, qui s'abordent sans se heurter. Us avaient donc vécu dans cette paix, ces bourgeois, tandis qu'on se battait pour eux ; leur paix invincible avait duré malgré tous les troubles de l'heure, permanence véritable du monde, triomphant rythme de vie contre lequel la guerre ne prévalait pas. Sur les murs, des proclamations signées : Oambetta, alternaient avec des ordres signés : Von der Thann. Un « dernier avis » de la municipalité exhortait au devoir les insoumis de. la garde nationale; à côté, une affiche annonçait un déballage de couteaux allemands :

Soîinger Schneiàewoorim Gesehâfi

Kurze zeii ïager

HauptsàchUehe Messer feinetuidordinâre

«Pourquoi pas? songeait Pierre. Qu'ils nous vendent des couteaux : nous leur vendrons des bijoux* »

n s'était arrêté devant l'étalage d'un joaillier. Le marchand, debout derrière la pcMrte vitrée, fit un pas en arrière pour le laisser entrer.

— Monsieur, j'ai bien l'honneur de vous saluer, dit le marchand, ouvrant avec empressement sa porte devant lui.

Et Pierre fut si surpris de cette politesse qu'il ôta pré-

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dpitamment son schapska, ne sut où le poser, demeura tout interdit. Le marchand montrait ses bagues à travers les glaces, mais n'ouvrait pas encore les vitrines et semblait attendre une référence. Pierre nomma cette tante inconnue dont Germaine parlait, Mme de La Bifaudiâre.

~ Ah ! vous êtes le neveu de Mme de La lUfaudière ! dit le joaillier souriant

Et comme Pierre avait ôté son schapska, il ôta sa casquette de velours qu'il posa sur le comptoir. Une demoiselle entre deux âges se leva au fond de la boutique et s'approcha avec des petits saluts répétés.

— La pauvre dame est bien âgée & présent, bien afiSigée. n y a bien longtemps que nous ne l'avons vue ; pour une première communion, je crois.

Tout en parlant, le marchand montrait ses bagues, les étalait par douzaines sur. le comptoir ; la demoiselle les essayait sur ses doigts, les faisait jouer à la lumière. Une main plus longue et plus sèche que la main de Germaine ; gracieuse pourtant, souple de cette légèreté de femme qui semble caresse aux yeux de l'homme. Pierre se nommait, avouait qu'il n'espérait pas se rendre à la Bifaudière avant la fin de la campagne

« Quel hiver!... Quelle année! » poursuivait l'homme, mains jointes, les yeux levés au cieL L'arrivée des Bavarois l'avait fait trembler pour ses bijoux et surtout pour sa collection gallo-romaine de cadenas, d'agrafes, de gonds et de fermoirs. Trente ans de recherches archéologiques pouvaient être perdus dans un instant I Mais seuls quelques pâtissiers avaient été pris d'assaut ; lui n'avait pas eu à se plaindre, ni personne de ses coll^;ues à la Société d'émulation. Etant catholiques, les Bavarois respectaient la ville de Jeanne d'Arc. Un de leurs colonels avait même fait rendre les honneurs et présenter les armes à la statue de la Pacelle sur la place du Martroi ; les soldats achetaient à Tenvi l'album d'Herluison...

— D'Herluison? répéta Pierre. '

— Monsieur n'est pafi du pays, fit observer la demoiselle entre deux âges.

Et elle sourit de nouveau, indiquant par là combien il était naturel que Pierre ne connût pas Herluison.

Elle montrait des écrins et promettait que la bague partirait le soir même. Le temps d'empaqueter, de cacheter. Le joaillier accompagna Pierre jusqu'à l'angle de la rue Jeanne-d'Ârc pour lui montrer de là la librairie d'Herluison, au fond, à droite, cent mètres avant d'arriver à la cathédrale. Pierre suivit ce trottohr et lut distinctement le nom sur l'enseigne ; mais, entré dans la librairie, il crut qu'il s'était trompé de porte et qu'il avait pénétré par mégarde dans quelque salon de conversation. Un abbé, un homme de mine juridique, avocat ou magistrat, un vieillard aux moustaches militaires tenaient un conciliabule autour du poêle ; mais un quatrième assistant, qui se donnait pour le libraire, vint au-devant de Pierre et lui demanda à quel genre d'ouvrage il s'intéressait.

L'album édité pour les soldats bavarois ne convenait pas à des lecteurs français, étant élémentaire, enfantin; mais, sur les points par lesquels l'histoire de la Pucelle touche à l'histoire d'Orléans, Pierre pourrait consulter avec fruit l'ouvrage de M. Boucher de Molandon, T Armée anglaise en 1428^ ou celui de M. Pellieux, sur les ponts de la Loire, ou enfin les études de M. de Viéville, particulièrement son Histoire de Beaugeney, Ce dernier volume, quoique devenu rare, n'était pas absolument introuvable ; lui, H^luison, pouvait se charger de le procurer.

Cependant les trois interlocuteurs, en se nommant avec déférence M. l'intendant, M. le vicaire. M. le procureur, raisonnaient sur les choses de la guerre :

— L'habileté d'un général ne consiste-t-elle pas à faire des feintes sur de certains points, disait le procureur, pour

>ndre à l'improviste là où l'adversaire ne l'attend pas?

GOULHIERS 283

Attaquer de front, c'est Fenfance de l'art ; tourner, envelopper, voilà le difficile, du moins à mon avis...

L'intendant répondait que Napoléon n'avait jamais enveloppé personne et qu'il avait toujours attaqué de front.

Sa langue était précise, ses raisons convainquaient ses auditeurs ; mais Pierre ne pouvait pas le suivre et ne pouvait que songer ; il feuilletait les livres d'Herluison. Ses yeux ne s'y fixaient pas ; quelque chose qui l'avait hanté déjà, dans l'autre boutique, le dominait davantage id Tout à coup, cette chose d'en haut, faite de l'odeur des livres, de l'expression des visages, du charme des manières et de la douceur des mots, il la nomma, surpris de la sentir si certaine, si proche et si sublima en même temps, elle, sourire et bienfait du monde, parfum de vieilles mœurs, fleur de vieille culture, fruit de long commerce et de persévérant travail :

a Gomment peut-on ne pas aimer la France? » songeait-il encore en s'en allant.

n emportait VHistoire de Louis de Coûtes, page de Jeanne d'Arc, ouvrage sans prix marqué, qu'Herluison venait d'évaluer un franc iingt-cinq centimes. La rue, mal édairée, presque déserte, avait cet aspect qu'ont, le soir, les villes de France ; à l'hôtel, c'était encore la France, ses usages, ses vins, sa cuisine. Sa politesse aussi, car, lorsqu'il se levait pour sortir, le garçon lui apportait son sabre et ses gants, la dame de comptoir s'inclinait entre les deux bouquets de fleurs artificielles en disant : « Â une autre fois, monsieur. » ^

n entra dans un café ; au fond, les pupitres d'un orchestre entouraient une estrade tendue de draperies tricolores; ime contrebasse était appuyée au mur. H écrivit à Germaine et prit soin de rapporter textuellenîent les paroles que le général d' Aurelle et M. Gambetta lui avaient adressées : ces paroles seraient répétées, commentées; elles combleraient Fernande d'orgueil Le café se remplissait;

les violons s'étant mis d'accord commencèrent un air de danse, quadrille ou czarda; cette ritournelle frivole semblait chef-d'œuvre d'art après tant de jours de jeûne artistique ; ces timbres légers caressaient l'oreille habituée aux rumeurs du camp, déchirée par l'éclat des trompettes, étourdie par le roulement des tambours. Un acteur comique monta sur le tréteau, puis une fille, portant un travesti à la housarde ; elle chanta des couplets patriotiques. Son sourire public allait à toute la salle, mais ses yeux se fixaient sur Pierre ; elle circula le long des tables en présentant ime sébile et faisant le salut militaire pour remercier des sous qu'on lui donnait. Ces manières gamines, ces cheveux poudrés que nouait un catogan, et ce shako de travers, où brillait une boucle de strass, plaisaient à Pierre ; elle le frôla de sa jupe courte au passage, le tenta de sa gorge nue, l'entêta de son odeur musquée. « Pourquoi pas? » songeait-il, pris d'un désir brusque et charnel Les mœurs permettent ces sortes de plaisir, surtout pour des militaires ; rien ne l'empêchait de finir la soirée dans un restaurant, devant des bouteilles de vin de Champagne, d'avoir là cette fille experte et de lui demander une leçon d'amour. Elle lui souriait, comme sentant la possession physique dans laquelle elle le tenait : c Veux-tu? » disaient ses yeux. H pensa : « Germaine..., » mais cette idée faiblissait et ne le couvrait pas contre la tentation. H ne pouvait hésiter entre sa fiancée si loin et cette femme tout près. Les violons l'enjôlaient dans un long rythme de valse; tout à coup, la pluie fouetta violemment les vitres, un coup de vent fit vacUler la flamme du gaz, un souv^ur l'exorcisa ; il se souvint des autres, grelottant sous la tente» à la pluie, piétinant l'arme au bras dans la boue du bivouac» supportant là tout le poids de l'obligation militaire, comme ils avaient subi dans la vie la dureté du travail et le joug de l'inégalité ; à Persanges, déjà, il les avait plaints, ces 'iSre-douleurs de la société ; son rêve d'alors était de les

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initier (ces laboureurs, ces vignerons) à la vie haute, intelligente et libre que lui, le gentilhomme, désirait mener, et maintenant plus aucun rêve, rien que le devoir; soldat comme eux, il retournerait vers eux.

La nuit était froide et sombre ; seules les lumières du gaz éclairaient devant lui, sur la place du Martroi, la statue équestre de Jeanne d'Arc. Il avait oublié sur la banquette du café ce livre d'Herluison, Thistoire de ce page ; mais il importait peu, et ce n'était pas dans les livres qu'il avait compris Jeanne d'Arc, mais ici même, par les choses vues au hasard de la vie ; c'était cette fille, avec sa pelisse rouge sur l'épaule et son mirliton sur la tête, qui venait de la lui faire aimer.

— Le page de Jeanne d'Arc, c'est moi, dit-il, les yeux vers celle qu'il voulait servir.

Elle élevait son épée droite, comme pour commander &. cette France en armes rassemblée une fois de plus autour d'Orléans.

La PueeUe... le nom lui seyait ; la chasteté du corps convenait à cette f enune, éprise de ce que les cœurs faibles ne peuvent aimer, et toutes les saintetés et le martyre par lequel elle avait achevé dans le sang son œuvre de sang. Elle aussi avait aimé les honunes, et non seulement pour leur bien-être, et plus que dans le rêve intellectuel, mais pour leur salut, dans l'effort, dans la souffrance, jusqu'à la mort

« Jusqu'à la mort..., » répéta-t-H, s'imposant à lui-même la limite tragique, ne bornant que là ses peines, mêlées aux peines des pauvres gens.

Déjà les morts de Cioulmiers et de Cléomont l'avaient devancé dans l'œuvre de la rançon ; mais des tâches plus grandes s'offraient à l'armée de la Loire; Paris affamé criait au secours ; la France violée suppliait qu'on la vengeât. Vers ces buts, tendait sa volonté nouvelle, grandie en lui à la mesure des événements; sa force, sa pensée,

nt CINQUIÈME PARTIE

sa vie, tout son être appartenait & Paris ; délivrer Paris devenait son espoir d'homme, comme délivrer Orléans avait été son désir d'enfant. S'enfonçant ainsi dans son rêve ascétique, il remontait à grands pas la rue Bannier, il regagnait joyeusement sa* place au froid et & la misère, «a place de sacrifice et de dévouement.

Le délégué à la guerre écrivit le lendemain au général d'Aurelle pour préciser les conditions de la veille : Orléans serait non le lieu de demeure, mais le refuge où Farmée se retirerait après des expéditions heureuses ; elle pouvait par exemple en partir de suite, reconnaître dans la journée du 14 Tennemi arrêté près de Toury, marcher le 16 et combattre le 16. Â défaut de cette expédition, il convenait du moins de lancer chaque jour en avant vingt ou trente mille hommes pour nettoyer le pays. Un jeune ingénieur, émissaire habituel du dél^é, apporta cette lettre à Villeneuve- d'Ingré ; il dîna à la table du général, accepta le lit du capitaine de Langalerie, qui fut coucher sur un matelas dans la chambre du capitaine de Lyoen, pa^la d'explosifs, de plans de campagne, d'un complot machiavélique tendant à faire disparaître Bismarck et, par sa volubilité, par son instabilité, s'acquit dans l'état-major le surnom du « jeune homnie pressé ». Le 15 au soir, il prenait congé pour revenir à Tours ; le général, jugeant que les opérations proposées par le délégué à la guerre n'étaient pas militaires, le laissait partir sans faire réponse à la lettre du 13.

n recevait justement la visite de l'évêque d'Orléans, dans ce même petit salon tendu de velours rouge où s'était tenu le conseil de guerre du 12. Mgr Dupanloup apportait

à Farmée de la Loire une ofirande de prières, les vœux de tout son diocèse. Au promis coup de canon, le Saint- Sapement serait exposé dans les églises et dans les chapelles ; à partir du 17, et pendant toute l'octave, on célébrerait avec une solennité particulière la fête de saint Aignan. Le nom de saint Aignan ne rappelait-U pas la première délivrance d'Orléans, les horreurs d'une autre invasion? Déjà le bélier d'Attila battait les murs'; le saint réconfortait les âmes et p;romettait un miraculeux secours. Aux créneaux du rempart, au sommet des tours, le peuple en larmes examinait la campagne et disait : « Nous n'apercevons rien !» — « Priez 1 » répondait le pasteur, jusqu'à ce qu'à la fin un nuage de poussière s'élevât à l'horizon, t C'est le secours de Dieu ! s'écria-t-il alors. C'est le secours de Dieu ! » >

— Mon cher général, que ne puis-je vous dire, comme saint Aignan : AvaïLium Domim est.., acheva Mgr Dupanloup en se levant et prenant congé.

Le général, le reconduisant jusqu'à la voiture, baisa pieusement l'anneau d'améthyste sur le gant violet. Il ne s'illusionnait pas sur lui-même et sur son armée, jusqu'à croire dans un secours providentiel ; mais, à défaut d'espérance dans l'avenir, il envisageait le présent avec satisfaction.

C'était la première fois depuis le début de cette campagne que l'armée agissait selon la lettre de ses ordres et qu'elle lui donnait le sentiment d'être obéi. Sur la ligne principale de défense, de CheviQy à Gidy, à Boulay, aux Ormes, à la Chapelle, sur le cordon des avant-postes, sur les emplacements de batteries choisis aux abords mêmes de la ville, partout les troupes remuaient la terre et s'enfonçaient dans des retranchements. 'H alla les y voir, s'arrêtant devant les chantiers, se complaisant à la vue du dispositif, n'ayant pas, ne pouvant pas avoir, selon l'esprit de sa génération, l'idée d'une guerre de choc et de mouvement 4

il s'arrêtait à penser que cet accroissement de résistance passive ajouterait quelque chose aux énergies vivantes dont Farmée de la Loire était animée. H poussa jusqu'à Vavant-ligne, face à cette plaine mystérieuse au fond de laquelle naissaient déjà les événements. Là, le terrain étant plus découvert, le dispositif s'apercevait mieux ; cette vue le réconfortait; les faisceaux étaient alignés; les tentes se succédaient au bin dans l'immuable ordre de bataille, le 15^ corps à droite et le 16® à gauche ; il resta là jusqu'à la nuit, comme si leur corvée était bataille, comme si ces terrassiers étaieaoït des soldats, si leurs outils étaient des armes et si creusant, piétinant, damant et régalant, c'étsdt la terre natale qu'ils combattaient. Et cependant cette terre féconde produisait de toutes parts les bataillons. Au retour, un ballon captif planait au-dessus de Saran. Des dépêches reçues à l'état-major annonçaient l'arrivée de canons de fort calibre destinés à l'armement des batteries ; des détachements de canonniers marins viendraient les servir; des pontonniers construiraient deux ponts sur la Loire.

L'organisation de l'armée se poursuivait. On formait pour le 16® corps une 3® division d'infanterie sous les ordres du général Morandy. Il était bruit d'un 17® corps dont les unités, encore éparses, occupaient la région de Blois ; le général d' Aurelle proposait de l'appeler vers Ouzouer, Marcheiioir et Beaugency, à portée de flanquer le 16® corps. Un 18® corps se constituait à Nevers ; le délégué à la Guerre avait pris, le 15 novembre, l'initiative de transporter le 20® coips de Chagny à Gien. Enfin, dans les environs du Mans, un ramassis sans consistance de bataillons dont on voulait faire un 21® corps, stationnait vaille que vaille en attendant qu^il put marcher. Les hauts commandements venaient d'être redistribués ; depuis le .14 novembre, le général d' Aurelle portait officiellement le titre de commandant en chef de l'armée de la Loire ; le général Martin des

Pallières le remplaçait à la tête du 15^ corps ; Sonis allait remplacer Durrieu à la tête du 17^ corps ; Billot, CSrouzat et Chanzy commiaudaient les quatre nouveaux corps en mouvement à Test et à Pouest d'Orléans.

Toutes ceç nouvelles étaient reçues d'heure en heure, Tune après l'autre, au quartier général de Villeneuve-d'Ingré ; les visites s'y succédaient, officiers demandant de l'emploi, inventeurs d^ontrant leurs machines, étrangers désireux 4e servir la France pour l'amour de l'humanité ; de toutes parts arrivaient l'espoir, la bonne volonté, et ces promesses semblaient au général des gages heureux pour l'avenir, à condition qu'on leur laissât le temps de croître et de fructifier. Mais, le 19, le jeune homme pressé reparut ; U apportait des décorations pour les officiers d'ordonnance et pour le génâ^ une lettre du délégué à la Guerre.

— C'est bien, je réponcbrai..., dit sèchement le général.

— On ne vous presse en rien, général, on s'informe simplement de vos projets sur l'armée, reprit l'émissaire d'un ton officieux.

Mais cette réplique adoucissante eut un efiet contraire i l'intention.

— L'armée, l'armée..., répétait le général, marchant de long en large dans le petit salon. L'armée française a succombé à Sedan et à Metz. Les bandes que je commande ici ne sont pas une armée, sachez-le bien.

— Nous parlons des 260 000 hommes que vous allez Avoir sous la main, général. De quelque nom qu'on les appelle, îb^méritent bien d'être employés.

c Général » au lieu de « mon général », déplaisait au général d'Âorelle ; il reprit, répondant non à celui-ci, mais à l'homme de Tours :

— Intervertir mon ordre de bataille ! appeler au centre les corp& d'aile ! H faut n'avoir pas idée de ce que sont des mouvements pareils...

n s'arrêta^ jetant sur le jeune homme un regard soup-

çonneux, et poursuivit, non pour eux, décidément, mais pour lui-même :

— Quand on n'a pas de soldats, on ne fait pas la guerre. Ou bien, si Ton veut à tout prix faire la guerre, la première chose est de commencer par former des soldats. Deux cent cinquante mille hommes?... Deux cent cinquante mille brigands ! Le 17« corps a besoin qu'on y fusille du monde ; le 16® n'est pas complété. Le 21® ne peut que me causer des paniques, je refuse d'en prendre le conmiandement. Le 20® sort fourbu de sa campagne de l'Est. Le 18® n'existe que sur le papier. Parlons des troupes qui sont des troupes, mon cher monsieur, et ne parlons pas des troupes qui sont des troupeaux.

L'ingénieur resta coi un court instant, tant l'accent du général était énergique et persuasif quand il parlait des choses professionnelles.

— Nous accordons qu'il serait préférable d'avoir sous 1^ main des armées de métier et que la défense nationale serait plus forte si elle avait été moins rapidement organisée, reprit-U avec embarras ; mais enfin, la maison brûle et il est trop tard pour former des compagnies de pompiers. On jette de l'eau sur le feu, voilà tout.

— Des pompiers? répéta le général, offusqué par la comparaison.

H toisa des pieds à la tête son interlocuteur et reprit d'un ton qui coupait court à la conversation :

— Je répondrai, monsieur.

H écrivit, en effet, mais à ce moment même l'approche de YArmee'AUheUung^ signalée à Tours, y jetait l'alarme et précipitait pour les membres du gouvernement l'instant de la résolution stratégique.

Le 21 novembre, l'émissaûre habituel du délégué revenait exposer au général d'Aurelle le plan d'une nouvelle offensive. Les 18® et 20® corps, secondés par la première division ^u 15® corps, s'avanceraient de Montai^ vers Pithiviers

et chercheraient à s'en emparer ; cette diversion avait pour objet de dégager les provinces de l'Ouest, en obligeant l'ennemi à ramener ses forces vers Pithiviers.

-— Mais c'est vouloir se faire battre en détail! opposa Tivement le général. Les 18® et 20® corps se heurteront à Tannée de Frédéric-Charles qui arrive de Metz à marches forcées.

— Nous n'avons rien trouvé de meilleur, répondit froidement l'envoyé.

-— Gonmient! vous êtes sur une position retranchée, TOUS y êtes défendu par une artillerie formidable, vos troupes y gagnent chaque jour en discipline, en solidité... et vous abandonneriez tous ces avantages pour vous aventurer en plaine, pour vous battre devant des li^es que vous avez tracées I Mais c'est comme si vous construisiez une maison et si vous alliez coucher ensuite à la belle étoile.

— Justement, les troupes couchent à la belle étoile. Excepté des bronchites et des pneimionies, nous ne voyons pas ce qu'elles pourraient gagner à demeurer davantage ici Les hommes souffrent du froid, de la pluie, du manque d'abri ; U est fatal que leur moral baisse rapidement. Mais, quoi qu'il en soit de ces misères, la question pour nous est ailleurs. Les vies humaines sont précieuses, sans doute, mais le temps est plus précieux que tout.

Le ton de l'ingénieur était plus ferme que dans les conversations précédentes ; on sentait que, dans l'intervalle, des conciliabules s'étant tenus à Tours, les cerveaux y avaient travaillé. Le général comprit avec colère que le mécontentement y grandissait contre lui ; mais, se maîtrisant, se ramenant lui-même à l'humilité chrétienne, il reprit :

— Mes troupes ne sont pas prêtes à combattre en plaine, je le répète. Laissez-moi le temps de les visiter, de les exercer. Quand je verrai le moment venu, moi-même, tout le premier...

n se tut brusquement, n^ayant pas à confier ses secrets à cet ingénieur. Mais un' certain sourire sur les lèvres du jeune homme le ramena à sentir cette hostilité de Tours ; et, de nouveau, sans songer que du moment qu'il descendait sur ce terrain dialectique il y était battu d'avance, il plaida pour ces avocats.

(( Les quelques heures consstorées à Tinstruction du soldat par les chefs des petites unités avaient déjà produit d'heureux résultats ; quelques manœuvres restaient indispensables pour exercer les mobiles à Tordre dispersé et à Técole de compagnie ; le démontage du fusil n'était pa& connu ; les armes se dégradaient faute d'entretien. »

« C'est piteux, » songeait l'ingénieur en s'en allant.

Le général pensait l'^-voir convaincu. Une lettre de Gambetta, arrivée le jour même, détruisait sur lui les mauvais effets de la visite, et lui parlant de l'imprudence d'un mouvement prématuré, du danger de la précipitation, le rendait tout entier à la contemplation de ses idéals militaires. Le 22, il visita les batteries de la marine ; la* force imposante du retranchement accroissait l'adhérence de son esprit à ces positions. Le matin même, il était v.enu occuper la petite maison du Cèdre, à Saint-Jean-de-la-Ruelle ; il y conféra dans l'après-midi avec le général Martin des PalMères et fut bien d'accord avec lui sur le danger que présentait dans l'instant un mouvement vers Pithiviers.

n était assis devant sa table, le soir, le capitaine de Langalerie lui citait les personnes venues au quartier général pendant la visite du général Martin des Pallières, mais se taisait sur un solliciteur de marque dont le nom ne pouvait être prononcé à la légère ni sans ménagement.

Un lancier apporta des dépêches.

— Du délégué à la guerre, dit le capitaine, en ouvrant la premier pli.

— Toujours ! Pourquoi donc ne vient-il pas lui-même? reprit le général.

n ehercha ses lunettes et, ne les trouvant pas, reprit :

— lisez, je vous écoute.

— Le premier pli contient une demande, mon général n s'agit d'un r^;iment de cavalerie que le délégué voudrait avoir à Tours, pour mettre le gouvernement à Tabri d'un eoup de main.

Déjà dans l'après-midi, une dépêche du délégué, où il était parlé d'un mouvement sur Ghâteaudun, avait laissé voir son inquiétude sur Tours...

— Bien, bien... Peu m'importe. On leur enverra ce riment. L'autre demande?

— L'autre dépêche contient un ordre, reprit ^l'officier avec embarras, ou du moins la copie d'un o;rdre que vous êtes prié de transmettre au général Crouzat.

— Un ordre?

— Oui, mon général, au sujet du mouvement sur Pithiyiers.

— Sur Pithiviers ! un ordre à transmettre ! alors je ne commande plus l'armée, j'enr^tre les ordres !

n se leva, marcha à grands pas dans la chambre, en proie à une colère silencieuse qui ravageait ses traits ; puis s'arrêtant tout à coup, s'imposant le calme, il revint vers la table, et chercha de nouveau ses lunettes d'un geste errant et machinal.

Ces papiers qu'il brouillait entre eux sur la table l'irritaient, et surtout ce silence, dans lequel Langalerie persistait.

--Onmeçrend cent mille hommes sans façon, mais onala politesse de me demander un régimen x. Ah ! c'est de la cavalerie que ces messieurs réclament ? Ils en auront, je le leur...

H s'arrêta, tout à coup effrayé. Une idée, un éclair venait de traiverser son esprit, cette lueur fulgurante lui avait montré, outre l'acte possible et prochain des lointains politiques auxquels son œil n'était pas habitué, toutes les conséquences sociales qu'il tenait dans la main.

— La guerre civile? repri^-il, eh bien, qui l'aura déchaînée, sinon les civils qui veulent diriger la guerre? L^armée de la Loire est la dernière ressourcé du pays : vaut^il mieux les laisser la démembrer?... Non, non, c'est à moi qu'elle est confiée, je la défendrai... Avec ce régiment qu'ils me réclament, avec un colonel sûr, comme j'en ai plus d'un, grâce à Dieu, je dissoudrai ce gouvernement d'émeute, je chasserai ces hommes sans Dieu.

Une sorte de calme terrible, l'infaillibilité que donnent la droiture et la foi, succédaient sur les traits du général à la colère du premier instant; il regardait dans sa conscience : elle était si pure qu'il pouvait y lire à haute voix.

— Un plan de campagne?... Est-ce que je n'avais pas le mien? Est-ce que j'avais besoin de leur conseil pour décider lequel valait mieux d'offrir mon attaque à Frédéric- Chatles ou d'attendre la sienne ici? Frédéric-Charles ne pouvait tarder à venir ; sa réputation l'obligeait à venir. Mais s'il n'était pas venu, moi-même j'aurais marché^ je serais sorti de nos lignes... C'est à quoi j'ai songé pendant des nuits entières, c'est de quoi je suis prêt à répondre : non pas aux hommes de Tourç. Où est leur autorité, leur mandat? Us sont le gouvernement provisoire, eh bien? ils n'ont pas qualité pour décider de ce qui dure et de ce qui est étemel... C'est moi qui commande, je répondrai au gouvernement légitime, quand il sera rétabli La France me remerciera d'avoir renvoyé à leurs écritures ces ingénieurs et ces journalistes et de ne pas avoir souffert leur tache d'encre sur les couleurs de son drapeau...

n se redressait de toute sa taille, comme portant à deux mains la hampe de ce drapeau ; l'orgueil de son grade, le vertige d'un autre pouvoir rajeunissaient son attitude, excitaient, aiguisaient, enflammaient ses yeux.

A ce moment, la cloche de la grille résonna par deux fois ; ce bruit subit, éclatant dans -le silence, avait troublé le

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général et, le ramenant au sens des choses extérieures, parut accroître en lui Tinquiétude et le souci.

— Silence sur tout ceci, Langalerie... Allez voir, mo;i amL Si c'est quelqu'un de Tours, dites que je refuse de [recevoir.

Un planton entrait en présentant une carte que le capitaine prit et dissimula rapidement. Un coup d'oeil lui avait suffi pour y lire « colonel Lutteroth », faux nom sous lequel le prince de Joinville s'était présenté déjà dans l'aprèsmidi au quartier général. La haute stature du prince, son grand chapeau le faisaient cette fois reconnaître dans la pénombre du corridor. H attendait au pied de l'escalier.

— Je viens tard, dit-iL C'est pour pouvoir mieux causer avec le général... Est-ce lui qui marche au-dessus de nous?

— C'est lui, monseigneur. H est gravement préoccupé. Le pas retentissant du général ébranlait toute la maison.

« La guerre civile? » avait-il dit ; accablé du poids d'une responsabilité si grande, cette idée martelait sa conscience, crispait ses mains fermées, le chassait d'un angle à l'autre, le traquait entre l'obéissance funeste au bien de l'armée, et la rébellion funeste à la paix du pays.

Hésitant de la sorte et prêt aux résolutions extrêmes, la présence du prince pouvait être pour lui le dernier appoint et fléchir sa décision vers la révolte ouverte et vers le coup demain...

— H est seul, tant mieux, dit le prince. Veuillez donc m'annoncer à lui.

— J'aurai d'abord l'honneur de vous recevoir, monseigneur, car, pour ce qui est du général., les circonstances..., répondit le capitaine, en faisant un pas vers le salon du rez-de-châussée.

— Est-ce «ne résistance politique? demanda le prince en souriant.

Mais, bien qu'il eût déjà la main sur la rampe de l'escalier, il n'insista pas ; il franchit de bonne grâce la porte que l'offider ouvrait devant lui.

— Ma requête est toute simple, reprit-il en s'asseyant. Je demande ce à quoi tout Français a droit en ce moment. Soixante-quinze centimètres danç le rang. Je le demande au général d'Aurelle, ^t la vérité m'oblige à dire — ceci est une chose que je ne dois pas lui cacher — cette place de soldat que je demande, les gens du gouvernement me Tont refusée. Â Paris, Jules Favre m'expulse. Je me rends à Tours, espérant dans mon vieil ami Fourichon. Mais j'avais compté sans les troubles de Lyon, sans les difGicultés entre Ghallemol-Lacour et le général Mazure. Fourichon est tombé sur cette affaire-là ; je désespérais, quand j'apprends la nomination du général d'Aurelle : ici, grâce à Dieu, nous sommes entre militaures, je m'y suis senti tout de suite à l'aise, tantôt. Le cœur me battait de voir mon vieil ami Martin des PaUières, quand on m'a dit qu'il était enfermé avec le général d'Aurelle ; ils projetaient sans doute quelque affaire d'où je ne peux pas être absent... Si je n'avais craint de les déranger, de violer leurs secrets stratégiques, je me serais présenté moi-même à des Palliêres. Savez-vous qu'à l'attaque de Mogador je lui ai permis de marcher avec une compagnie qui n'était pas la sienne? Je l'ai aidé à faire le premier pas dans sa carrière, il doit m'aider à faire le dernier pas dans la mienne. Mais avant tout, j'ai voulu m'adresser au général en chef, mon cher capitaine ; c'est plus militaire ainsi ; dites-lui tout cela. D'Aurelle est un vieux soldat : il me comprendra.

— H le comprendra sûrement, monseigneur, et la difjculte est justement là...

— Plaît-il? demanda lo prince en tendant l'oreille. L'officier, se souvenant qu'il était sourd, reprit d'une

voix plus forte, au risque d'être entendu à l'étage :

— Une place de soldat est trop peu pour vous, monseigneur ; une autre vous conviendrait, mais laquefle? C'est ce qu'il ne nous appartient pas de décider, à nous militaires... Voilà ce qui rend notre situation en face de vous

infiniment difficile, et la mienne, en particulier, plus pénible qu'il ne m'appartient de le dire en ce moment.

— Et pourquoi donc? reprit le prince avec bonhomie. Je n'ai jamais été prétendant, ni ne peux, ni ne veux l'être. Je suis un soldat qui revient d'exil, voilà tout. Quant aux membres de ma famille, ils agiront à leur guise, je n'ai aucune mission d'aucun d'eux. Le^ questions politiques se régleront plus tard, après les questions militaires.

— Les questions politiques dominent à toute heure les questions militaires ; celles qui se posent ici sont telles que legénéral en chef est dans une impossibilité absolue de vous recevoir

— Me parlez-vous m son nom? demanda le prince, craignant que tout ce dialogue n'eût été que pour dissimuler un refus formellem^t décidé dans l'esprit du général

L'officier hésita & répondre. En haut, le général ne marchait plus ; peut-être s'était-il cahné? Le danger politique existait-il encore? Le capitaine tarda quelques secondes, puis, selon ce droit d'initiative qui rend si grand aux minutes décisives le rôle de l'officier d'état-major, il décida :

— Oui,.monseigneur,.jeparleensonnom.

Le prince fit des deux mains un geste de tristesse et d'abandon, et reprit, la tête baissée :

— C'est 1& qu'est la proscription et la déchéance, c'est là qu'est la misère incurable. Bejeté de partout, étranger partout... Dans l'Ouest, on m'arrête comme espion ; mes papiers? je n'en ai pas. Mon nom?... Orléans, un nom de ville : on ne peut pas m'enrôler sous ce nom-là. Je parle français, j'ai l'air d'être Français, mais non, je ne suis pas Français, puisque je ne peux pas me battre avec les soldats français. C'est triste, voyez-vous, quand on a commencé par être exilé ailleurs, d'être exilé en France, et, quand on a commandé jeune en ce pays, de ne plus pouvoir y servir quand on est vieux. .

Des larmes lui vhirent; pour ne pas les laisser voir, il

reprit son chapeau sur la chaise et se leva. L'officier reconduisit avec respect, avec pitié, le prince pour lequel il n'était plus de place dans Farmée de la nation.

— Monseigneur, dit-il, votre acte sera compris plus tard, n sera admiré. Aujourd'hui, rien de ce que vous désiriez n'était possible.

Minuit sonnait ; le silence était tel dans la maison qu'on pouvait croire que le général s'était ^dormi Mais la porte s'ouvrit sur le palier, il demanda :

— Avec quel sourd parliez-vous donc? Je vous entendais d'ici.

— Avec un ancien militaire, mon générai.. C'était pour un engagement volontaire.

— Un canonnier, sans doute, reprit le général d'un ton calme.

Mais il ajouta aussitôt, avec cette autorité qui se plaît dans le refus et dans la négation :

— Non, non, nous ne pouvons pas le rengager. Il est trop sourd.

Û était assis devant la table et tenait dans la main ses lunettes enfin retrouvées. Il les tira de l'étui, en passa les branches par-dessus ses oreilles, puis ouvrit la boîte de papier à lettres, chercha une plume sur l'écritoire. Ses gestes étaient conmie à l'ordinaire lents et parcimonieux, ses traits pacifiés respiraient une sérénité nouvelle : le général avait prié.

— Je télégraphie à Crouzat. Le service est assuré. Et maintenant, je vais écrire au délégué, reprit-iL H ne se rend pas compte du danger de sa manœuvre. C'est à moi de l'éclairer, si je puis.

a Est-ce la peine de l'avertir au sujet du prince? » songeait l'officier.

Puis, comme rien ne pressait, il préféra ne pas troubler cet iQstant de paix à laquée le général était parvenu, ^lus aucune trace de la crise qu'il venait de traverser ; sa

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eonscîence disciplinée revenait d'elle-même à la soumission^ & la résignation, et dès lors, quels que dussent être encore les débats et les pourparlers entre Orléans et Tours, le partage de Tautorité suprême était fait entre le généralissime et le gouvernement ; le dSLégaé déciderait des résolutions stratiques et le général, hésitant, doutant et souffrant, n'en t&caît pas moias ce qu'il avait appris à faire : il obéirait.

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