‹ Monsieur Pierre: romanChapitre 4 sur 7 · EXÉCUTION DU MOUVEMENT SUR BEAUNE-LA-ROLÀNDE · texte numérisé non relu

EXÉCUTION DU MOUVEMENT SUR BEAUNE-LA-ROLÀNDE

24 novembre.

Non content de cette lettre qu'un oflScier emportait à Tours, le 23, par le premier train, le général télégraphia vers dix heures au ministre qu^il était prêt à toute opération, dans toute direction, pourvu seulement que Parmée agît concentrée. Un échange de lettres et de télégrammes s'ensuivit dans la jomnée, mais le sort de la diversion sur Pithiviers resta jeté ; le lendemain 24, les inouvements eommenc^ent ; Tannée, entrée dans son obéissance muette, aveugle, effrayante, marcha sans savoir au-devant des événements. /

Lé 20® corps, en gagnant les positions qui lui étaient prescrites, rencontra le 10® corps prussien qui de Montargis allait à Beaune-la-Bolande, subit deux combats épisodiques aux villages de Ladon et de Maizières, et s'arrêta

le soir, pour attendre le 18® corps resté à Gien. La V^ division avait marché vers eux : d'abord les gcnskie Saint-Lyé, hussards, chasseurs, lanciers, dragons, les tirailleurs algériens, le 29® de marche, les mobiles de la Charente. Puis ceux de Chevilly, chasseurs à pied, mobiles savoyards, mobiles de la Nièvre ; à son tour, cette deuxième colonne traversai Saint-Lyé et, serpentant dans la pkdne comme un ruisseau sur une dune, vint au même endroit que l'autre se verser et se perdre dans la forêt. Le reste du 15® corps, entraîné, serrait de proche en proche vers sa droite : des partis prussiens profitèrent de son mouvement. Toujours aux aguets, toujours attirés vers cette forêt fermée, d'où la pression des avant-postes français les refoulait d'ordinaire, ils pénétrèrent cette fois par les joints du dispositif et s'installèrent dans Artenay, dans Neuville, qu'il fallut leur reprendre à coups de fusil Cependant, la V^ division n'avait pas cessé de se dévider. Laissant derrière elle quelques escadrons retardés par le combat de Neuville, ses convois embourbés qui bivouaquaient sur le chemin, elle atteignit Loury vers le soir et s'arrêtait là attendant l'avis de la reprise du mouvement.

Une journée de marche la séparait encore de ces deux corps qu'elle était censée rdier au gros de l'armée. Pour combler en partie ce vide, le général d'Aurelle ordonna le soir du 24 de porter vers l'est, jusqu'à Chambon, un détachement de corps francs campés jusqu'alors à Chilleurs ; Pierre eut à' porter cet ordre au commandant du détachement, le colonel de Cathelineau.

— Votre cheval est-il fatigué? lui demanda le capitaine de Langalerie, en lui remettant le pli de service.

n avait observé que depuis quelques jours on abusait de Pierre, et que Pierre lui-même paraissait pâle et défait.

— H peut faire la course, répondit Pierre, jaloux de ne pas céder son tour de service.

D'autres officiers, debout devant le feu, lisaient ensemble

une dépêche dont ils tournaient les termes en dérision : « Occupez les points dominants par de rartillerie... Pratiquez de grands abatis d'arbres... »

— Chut ! fit le capitaine de Langal^rie.

Et leur montrant Pierre, il ajouta : (i Maxima débetur 'puero reverentia. »

Pierre n'avait pu comprendre que ces officiers s'égayaient sur une lettre du délégué à la guerre, mais le ton général étant l'abandon, la confiance, il s'enhardit à demander :

— Marchons-nous sur Paris?

— Non, mon ami, le mouvement est suspendu, répondit le capitaine, en lui remettant le pli pour Catheîineau.

Cathelineau ne pouvant rien faire avant le lendemain matin, trotter était inutile, mieux valait décharger Cornette et, la lance sur l'épaule, marcher à côté d'elle pour la ménager, en tenant les rênes de la main gauche. H songeait... Denis la soignait mal depuis quelques jours, préférant fane le commerce de l'eau-de-vie dans les bivouacs ; plus de distribution de foin, rien que la ration d'avoine, des courses continuelles, le mauvais terrain : comment s^étonner que les forcés de la jimient eussent décliné, qu'elle bronchât sur le membre antérieur gauche, et qu'elle baissât Tencolure comme un cheval commun?

Pourtant, bien qu'il vît la raison des choses, il ne pouvait se défendre doucette tristesse propre au cavalier quand le cheval est atteint : « Nous-mêmes, nous sommes des animaux, des animaux cruels... » Et, de cette injustice immense dans laquelle on vivait, passant à cette douceur des bêtes, à leur obéissance infinie, que la misère n'altère pas, que la mort seule interrompt, il caressa Cornette, il la baisa sur le chanfrein. « Va, je peux bien porter mon manteau..., » lui dit-il, et il l'arrêta pour détacher son manteau de la selle, et cette part de charge lui fut légère, cet acte le consola parce que rien ne l'imposait à la conscience et qu'il n'avait

pas de sens selon la justice des hommes, n'étant conforme qu'à la justice de Dieu.

— Qui vive? cria quelqu'un.

— Lancier du quartier général, répondit Pierre.

Ils échangèrent le mot d'ordre et le mot de ralliement.

Le campement des Cathelineau s'étendait au bord de la route, sous les premiers arbres de la forêt. Au centre, un grand gourbi servait de corps de garde, pareil à ceux que l'on construisait autrefois dans le bois de Persanges, pour jouer à Kobinson Crusoé ; c'était bon, une fois le devoir accompli, la lettre remise à la tente du colonel, de se coucher sous ce gourbi, sur un lit de feuilles et, la conscience légère, l'esprit vide, de tomber dans le sommeil subit, le sommeil de l'accablement.

Tout à coup le réveil... Après combien de temps... Aucune sonnerie, mais une rumeur ; pas de lumière, mais un jour sépulcral, tamisé par les branches, embu de la brume du matin; les Cathelineau s'assemblaient sur la route, se paquetaient, s'alignaient : effets magiques de ces quelques lignes écrites que Pierre avait apportées vers minuit. H but du café dans leur marmite et ramassa pour Cornette du pain gelé qu'Us avaient jeté.

S'étant battus la veille à Neuville et sachant que les Prussiens étaient devant eux, ils ne comprenaient pas cet ordre de rétrograder, d'aller se cacher dans la forêt : est-ce qu'à l'état-major on ne les croyait pas capables de se battre en plein champ? L'appel des sergents-majors mit fin aux raisonnements ; les rangs se formèrent, le défilé commençai les chasseurs à cheval, les forestiers, les fantassins, les mobiles, la légion bretonne, les francs-tireurs américains, niçois, rochefortais, tous crottés, déguenillés, plus d'aigrettes sur leurs coiffures, une misère uniforme; et, les derniers de tous, les Vendéens, pauvres chouans courbés, qui portaient sur leur veste des sacrés-eœurs dé flanelle rouge et récitaient le chapelet en marchant.

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Kerre les suivit des yeux ; puis, les ayant perdus de vue, resta lui-même dans une sorte de prière, dans l'excitation tendre où le jetaient les tableaux de cette guerre, dans une de ces extases du matin auxquelles les nuits trop courtes, les fatigues des veillées le rendaient sujet. Il avança jusqu'à la rase campagne, là oii les Cathelineau prétendaient marcher ; le jour avait grandi, la merveille du matin s'était réalisée. De petits nuages rosés, violacés, répandus de l'est au zénith, voguaient sans fin sur la mer du ciel ; derrière s'ouvrait une profondeur, un mystère, un espoir...

— Oh ! quelle douceur ! dit-Û, que la vie est belle !... Non, ri«i ne ferait avorter les promesses qui étaient dans

l'année : Dieu lui-même lui souriait. Elle ne resterait pas toujours prisonnière dans cette forêt, condamnée à n'y marcher qu'a tâtons comme une bête chassée qui se for^ longe dans un taillis pour reprendre ensuite sa quête errante et tourner sur soi-même, sans trêve et sans fin. Un jour, on la verrait.se dévider sur les routes, se déployer... L'énigme de l'avenir inconnu l'attirait du oôté de la plaine ; îl marcha vers le clocher de Neuville, puis, plus à droite, vers cette limite extrême que traçait la ligne des vedettes. Un dragon immobile au milieu d'un champ, sorte de mannequin ou d'épouvantail, lui servait comme point de direction.

— Murât... cria-t-il, en approchant de lui.

— Marseille... répondit tranqmllement cet homme, en tournant vers Pierre sa tête enveloppée d'un cache-nez rouge.

H portait sur les sacoches de sa selle, outre la toile de tente et les piquets, une marmite de fer-blanc suspendue par l'anse ; son air frileux, ses traits aflSnés étaient moins d'un homme de guerre que d'un homme de loi.

— Vois-tu les Prussiens? lui demanda Pierre.

— Ils filent sur Paris, répondit le dragon, de la même voix nonchalante.

— Us vont plutôt à l'eat, reprit Pierre, les Cathelineau marchent de ce côté.

Botte* à botte, en silence, ils restèrent penchés sur cette plaine comme au bord d'un abîme. Rien que la solitude^ rien que l'étendue morne, pareille sur tous les confins de la forêt, pas un seul escadron filant au ras des crêtes, broussaille mouvante qu'on distingue mal parmi les buissons ; mais tout au fond, sur la limite douteuse du paysage, sous le ciel embu, un grand oiseau battait de l'aile, comme s'il cherchait l'horizon, lui aussi, et s'il ne le trouvait pas. Tantôt il s'enlevait tout droit, tantôt il retombait comme une pierre ; son vol palpitant, inquiet, chargé de tous les doutes de l'heure, de tous les mystères du lendemain, comme l'armée elle-même, s'épuisait contre un mur invisible dont il cherchait en vain l'issue et le débouché. .

— Qu'est-ce que tu faisais, toi, avant la guerre? demanda Pierre.

— Clerc d'huissier. Et toi?

— Étudiant.

— Mamtenant que Frédéric-Charles est arrivé, c'est embêtant... reprit ce dragon. Qu'ils aillent ici ou là^ ils restent toujours devant nous. Tandis qu'en marchant après Coulmiers, nous avions la vole. Tu ne sais pas jouer à l'écarté?

n ajouta qu'il en avait assez de ne rien faire, et qu'ii préférait être à se chauffer dans l'étude de son patron, à Château-Gontier. Un certain sourire de moquerie, de nonchaloir parut sur ses lèvres pâles, et fit tourner bride à Pierre. Quel droit avait-il, celui-là, de décider des choses du commandement?

n revint à Loury ; la 1" division du 15® corps y croupissait dans un cloaque ; il semblait même qu'elle dût y faire un séjour de quelque durée, car on établissait justement pour elle une communication télégraphique ; une liligence, en marche vers l'est, tendait le fil; un em-

ployé à casquette galonnée, le chef d'équipe sans doute, «'était installé dans le coupé de la voiture, confortablement, comme pour un voyage ; mais ses bagages sur Fimpériale n'étaient qu'une énorme bobine de laquelle le câble se déroulait. Des mobiles le recevaient au bout de longues perches, le jetaient sur les branches ; et parce que ce travail était plus délicat que les corvées ordinaires, ils s'en acquittaient avec des airs importants et satisfaits. On sentait, à les voir s'agiter, la jeunesse de l'armée, sa gaieté, l'a bonne volonté; ce simple tableau de la diligence en inarche, de l'équipe égrenée derrière et des fourgons qui fermaient la marche, réconfortait le cœur, promettait de plus grandes actions. Mais Cornette broncha à ce moment si profondément qu'elle faillit s'agenouiller; elle se reprit, F.oufflant avec violence, s'indignant elle-même de ce qu'elle était devenue; alors les paroles du dragon revinrent à l'esprit de Pierre. Qui sait s'il n'aurait pas mieux valu marcher, avant que les chevaux fussent tombés dans cette misère? Et que serait-il arrivé, si l'on avait marché?

LES POSSIBILITES STRATEGIQUES

L'état-major allemand, surpris d'apprendre la nouvelle de Coulmiers, s'était aussitôt pourvu contre les suites de révénement. V Armée- Abtheilung, quoique reformée après la bataille autour de Loury, ne barrait plus que faiblement la route du Nord à l'armée de la Loire et ne garantissait pas contre une incursion française les forces occupées au blo3us de Paris : il devenait urgent de couvrir plus complètement ce blocus par l'armée de Frédéric-Charles, seule

disponible pour des opérations en rase campagne. Elle était partie de Metz le 31 octobre, lendemain de la capitulation, chargée d^aller détruire les établissements de Bourges et les usines du Creuset ; elle s'avançait largement déployée sur le pays pour y vivre plus commodément.

Le 10 novembre au matin, un télégramme du maréchal de Moltke la rappelait vers Test ; mais il lui fallait cinq jours pour que son échelon de droite, le moins éloigné, pût atteindre Fontainebleau. Jusque-là, cette liberté préjugée dont Frédéric-Charles avait cru jouir créait pour les troupes françaises un délai précieux et faisait fructifier pour die» sous une forme indirecte la cause même dont elles étaient issues, le réveil du sentiment national.

Le général d'Aurelle, en s'immobilisant après Coulmiers^ avait négligé cet avantage ; mais, par une de ces combinai* sons de fautes enchaînées entre elles et compensées, son inaction, par là même qu'elle était inexplicable, induisit les Allemands dans une autre erreur. Ne pouvant croire que le succès de Coulmiers n'eût d'autre objet que l'établissement d'un camp retranché et supposant à l'ariliée de Gambetta la volonté de sauver la France, ils conclurent de ce qu'on ne la voyait ni ne l'entendait plus, tapie et terrée dans la forêt, qu'elle avait dû se dérober vers Pouest et qu'elle occupait la région du Loir pour, de là, marcher vers Chartres et de Chartres vers Paris. Des bruits semés par la délégation de Tours sur des forces considérables rassemblées autour du Mans, les camps du 17® corps à Brou et à Bonneval, confirmaient cette induction erronée. Le 15,. un faux mouvement en résultait, par lequel le duc de Meck» lembourg emmenait à jl'ouest V Armée- AbtheUtmg et d^ar» ûissait entièrement la route de Paris. Cette heure était particulièrement favorable pour l'armée de la Loire, et les jours suivants lui restaient propices ; ce n'était pas avant le 20 que Frédéric-Charles aurait deux corps d'armée aur ivirons de Pithiviers et qu'il y serait en force contre ce

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que d'Âurelle pouvait déployer à ce moment. Ainsi, soit aussitôt après la victoire de Coulmiers, en mettant à profit cette victoire même, soit le 15, en saisissant la chance inespérée qu'offrait le départ de V Armée- AUheUung, soit du 15 au 20, alors que les corps de Frédéric-Charles s^échelonnaient encore sur plusieurs marches de profondeur, i quelque heure enfin qu'il se décidât au mouvement durant ces deux semaines d'immobilité, le général d'Aurelle pouvait venir provoquer sous Paris l'armée assiégeante, il pouvait faire lever le siège de Paris.

On a dit depuis que ce n'aurait été que pour peu de jours, sans résultat quant aux ravitaillements de la ville ; mais que valent en fait ces arguments d'ordre alimentaire et qu'auraient-ils pesé contre ce grand phénomène : Paris délivré? L'état-major allemand lui-même, quelle eût été son attitude devant Paris debout, alors que Coulmiers tout seul l'avait troublé à ce point et que ses armées en plaine trahissaient déjà ce trouble par des mouvements précipités? n faudrait ici, pour répondre, ajouter aux données positives du problème toutes celles que le calcul avorte  supputer; il faudrait centupler cette ardeur offensive, d^uplée déjà chez les troupes de la Loire par le hasard de Coulmiers, entendre la réponse de Paris aux clairons venus 4e la plaine et le cri qu'aurait poussé la ville, délivrée enfin du garrot prussien ; dire le rôle de ces gardes nationales et de ces gardes mobiles enfermées jusque-là dans l'eiceinte, jamais déployées en plein champ. Avec quelle violence la garnison se fût élancée au dehors, une fois ouvertes les portes de l'enceinte, levées les vannes du réservoir 1 n aurait fallu connaître les résolutions du génér^d Trqchu, défié tout à coup par cette armée de la Loire & laquelle il ne croyait pas, savoir de combien le débordement populaire eût gonflé le flot de ces deux cent mille hommes, et ce qu'eussent ajouté à la puissance du fleuve les remous obscurs qui, plus tard, donnèrent la Commune.^

Qui donc, quelle intelligence humaine pourrait mesurer tout cela?

L'espoir s'éteint, il est vrai, devant les faits brutaux et négatifs. Là même où l'armée de la Loire s'est arrêtée, sur la lisière de la forêt d'Orléans, l'esprit s'arrête intimidé; il sent que c'est la France elle-même qui rétive et qui se dérobe, parvenue à cette limite d'effort qu'elle ne peut plus franchir; comparant cette faillite à d'autres défaillances, il résume en un seul phénomène toute cette guerre, trop pareille à tous les moments. La mobilisation tardive, les effectifs restreints, le plan d'offensive avorté, Napoléon ^ Metz, Mac-Mahon à Woerth, Bazaine à Saint-Privat, Trochu dans Paris, d'Aurelle sur Orléans, partout l'inertie des masses et l'ataxie des chefs : un souverain qUi attend, des armées en position qui attendent, des généraux qui attendent des nouvelles, des officiers qui attendent des ordres, des soldats qui attendent des coups, et cependant la mvjée allemande s'approche, monte sans délai, sans merci, couvre cette nation qui s'étonne, se plaint, se révolte, crie au meurtre et ne comprend pas qu'elle s'est suicidée.

Pourtant, les événements de septembre et d'octobre avaient paru la régénérer, cette France caduque du second Empke. Après la révolution politique, après ces efforts volontaires que permet seule la conscience de la liberté, comment comprendre cette nouvelle stagnation? Un hoiîmie avait manqué à l'armée du Bhin, mais l'armée de la Loire avait le sien, Léon Gambetta, et, puisque aux heures sombres de notre histoire, dans plus d'une crise, un seul caractère avait suffi pour relever la nation du dernier abaissement, pourquoi donc, cette fois, Léon Gambetta n'y suffisait-il plus? Il avait le sens de l'action, première qualité iVaa capitaine ; il avait cette puissance de parole qui agite la masse, cette chaleur de cœur qui la fait fermenter ; il avait la jeunesse, l'habileté, l'audace ; enfin, il avait le pouvoir, ce pouvoir ramassé dans la rue au 4 Septembre,

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hardiment chargé sur ses épaules, concédé depuis par le vœu tacite et par Tobéissance d'une nation qui sentait le besoin d'un maître et qui cherchait un sauveur ; il l'apportait à Tours dans la nacelle de son ballon et, tout de suite, appliquait au péril inouï cette ressource d'exception. Pour former une armée nouvelle, il édictait des lois de recrutement ; pour rompre les moules de l'ancienne armée, il touchait aux droits des officiers professionnels et suspendait leur fatidique loi sur l'avancement ; d'une main, il construisait les cadres de ses jeunes troupes ; de l'autre, il puisait dans la France inépuisable, lui demandait des hommes, des armés, de l'argent, des vêtements, des subsistances; il animait, il vivifiait toutes ses richesses, changeait en propriétés défensives tout ce qu'elle a de souplesse et d'activité. Par lui, par son impulsion, par ses destructions, les forces secrètes cachées au cœur de la nation apparaissaient au jour, entraient en jeu, trouvaient leur place, devenaient merveilleusement des batteries, des escadrons, des bataillons ; tout à coup, de Blois jusqu'à Châteaudun, un grand front de bataille se trouvait formé ; cette masse aveuglç, non dirigée, coulait vers Orléans, inondait la forêt. Quelle cause l'arrêtait là, la laissait croupir et rentrer sous terre, comme si le sol capable tout à l'heure de la produire, s'empressait aussitôt de la résorber?

Gambetta a dit dans la suite que, parmi les difficultés contre lesquelles il avait lutté, celle d'être coupé de Paris avait été la principale. C'était se souvenir de ses déboires d'organisateur et du précaire effort grâce auquel il avait suppléé l'administration centrale au moyen d'une administration excentrique, pauvre en personnel, nulle en traditions, privée de données statistiques, ignorant jusqu'à remplacement des troupes, sans archives, sans cartes, sans machines, sans ateliers, dépourvue dans cette disette ces moyens d'industrie et des ressources d'intelligence que Paris bloqué gardait stériles et sans emploL C'était résumer

en un seul tous ses griefs de chef d'armée : le peu de liberté qu'il avait eue dans Faction, les sujétions lourdes qui changeaient d'avance toutes ses entreprises, soit qu'il dût, quant au temps, attendre l'heure de Paris, quant à la direction, rester hypnotisé sur la capitale et soumettre ses généraux à la même suggestion. Orientée de la sorte, son armée ne pouvait rencontrer celle de Frédéric-Charles que de biais et par hasard ; celle-ci cependant, mobile et portant avec elle la victoire, c'est à elle qu'il aurait fallu l'arracher en rejetant toute hypocrisie stratégique et marchant droit à l'adversaire selon les lois simples de la guerre vraie ; par là même, on eût délivré Paris, car à ce cartel militaire les Allemands eussent répondu militairement ; ils eussent levé le siège, repris la campagne et marché au-devant de ces armées qui marchaient.

Des actes si droits n'étaient pas possibles à la France d'alors ; chefs civils et chefs militaires s'y refusaient égale* ment, le général d'Aurelle en évitant d'aventurer en pleins champs, en haute mer, ses troupes de faible tonnage et les laissant caboter le long de la forêt d'Orléans, Gambetta en demandant à Paris le mot d'ordre et le signal. Cette soumission venait de l'associer, le 12 novembre, au plan expectant du général d'Aurelle et de créer entre eux im instant d'accord fait pour rendre plus dangereux ensuite leur malentendu. Pourtant cette condition, d'abord restrictive, devait bientôt devenir impérieuse et pressante et si, dans cette urgence, le gouvernement s'agitait seul sans ranimer un commandement inerte, si l'impulsion partie de Gambetta tombait en chemin, ne parvenait plus jusqu'à ses soldats, la raison de ce mal n'est pas dans les prestiges étranges ni dans les influences distantes, elle est inhérente à l'essence même de cette armée et réside gravement dans ce fait que Gambetta, maître de l'armée, était étranger à l'armée et n'avait pas le moyen organique de la mouvoir.

'^ontraste singulier ; la nation lui obéissait pour devenir

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armée ; l'axinée, une fois formée, ne lui obéissait plus. C'est qu'il lui manquait les organes d'obéissance, ces parties nobles de l'être où réside la conscience, d'où part le mouvement, ces moelles auxquelles obéissent les membres, et qui les gouvernent selon l'esprit. Une élite d'officiers, un étatmajor désigné et préparé d'avance pour être dans l'armée le penser et le vouloir, auraient seuls pu traduire en actes militaires les opérations du tribun ; faute de leur obéissance intellectuelle, Gambetta ne pouvait plus commander l'armée, l'armée n'était plus capable d'obéissance passive,, la seule que les officiers du temps connaissaient. Bien loin que l'armée impériale eût pu fournir cette élite aux armées^ de la défense nationale, elle ne leur cédait que des officiers habitués à commander des soldats professionnels, défiants à l'égard des nouvelle^ levées, réfractaires à leur amalgame. Le général d'Aurelle incarnait bien cette résistance de routine, traduisait leur esprit de caste, quand, faute d'être le chef dont la nouvelle armée avait besoin, il voulait la r^dre pareille à l'armée qu^il avait connue. Telles étant l'adhérence des esprits aux errements militaires en usage,, leur fixité sur leur terrain propre, comment espérer qu'Os iraient au-devant du pouvoir civil et qu'ils serviraient volontiers un gouvernement de révolution? Au-dessous d'eux, dans les rangs mêmes, les éléments existaient sans doute pour composer cette substance, moelle nerveuse^ dont manquait encore l'armée de la nation, mais dilués dans la masse, non préparés, inutilisables, ils n'avaient pu, durant une gestation si courte, monter jusqu'aux places d'élection.

Ainsi rien n'avait pu guérir l'infirmité native, irrémédiable, liée aux eauses mêmes de l'improvisation militaire, ni vivifier l'armée inerte entre les mains du pouvoir. Il devenait fatal que le pouvoir a^t sur elle par forcement^ et que la volonté de Gambetta, soit directement exercée, soit déléguée à quelque personne de son entourage, s'im-

posât à celle du généralissime et s'attribuât une part dans l'exercice du commandement stratégique.

Redoutable partage d'autorité pour lequel les liens de la fraternité la plus sainte, la contiguïté la plus étroite, la consanguinité la plus essentielle n'auraient pas été de trop, mais consommé ici entre des hommes étrangers les uns aux autres, qui ne s'aimaient pas, qui ne se comprenaient pas, qui ne parlaient pas la même langue, que des siècles séparaient; faute d'avoir préparé d'avance leur coopération éminente, on l'improvisait, comme tant d'autres choses en cette guerre d'expédients ; quant à l'imperfection du procédé, on se réclamait de cette urgence des circonstances, laquelle ne laissait pas le choix des moyens. Par là, vaille que vaille, prendraient fin les atermoiements qui énervaient l'armée elle-même et laissaient s'évanouir sans profit le temps plus précieux que tout ; mais, là aussi, hélas 1 commencerait la ruine de cette œuvre militaire si pleine un instant' de promesses, condamnée désormais sans recours, car cette dualité du commandement serait une offense formelle à la nature même de cet être militaire qui ne peut se mouvoir que comme un seul homme et n'appartenir qu'à un seul homme : loin d'en corriger l'imperfection première, elle la frapperait au front, là léserait dans ses moelles d'une atteinte pénétrante, sans cesse approfondie, qui fausserait son équilibre et désordoimerait ses mouvements.

C'était le 23 novembre pour la première fois qu'un ordre stratégique avait été expédié de Tours au général en chef; dès le^ 28, là journée de Beaune-la-Rolande allait faire sentir à l'armée de la Loire cette sorte de haut mal dont

efle venait d'être frappée. Les 18® et 20® corps français, à côté l'un de l'autre, mais sans chef commun, marchèrent au nord par deu:^ itinéraires distincts, rencontrèrent des parties du X® corps prussien et soutinrent contre elles dea combats dont Beaune-la-Rolande devait être le terme. Les Cathelineau marchèrent vers eux et combattirent, mais sans réussir à les joindre. De Loury, la 1'® division du 16®corps entendait leur canon ; l'infanterie prit les armes ; la cavalerie et l'artillerie, sortant du bivouac, vinrent jusqu'à la lisière de la forêt et se formèrent en position d'attente près du château de la Rive-au-Bois. Leur front d'un kilomètre regardait vers l'est les batteries entre les chasseurs et les lanciers. Le canon appelait toujours et la troupe immobile, lasse d'un si long repos, l'écoutadt remonter au nord; il tonna jusqu'à la nuit close et redoubla alors, comme pour un tumulte plus grave, comme d'un tocsin désespéré. Tout à coup, le silence se fit, laissant planer dans l'air du soir une paix funèbre qui rendait sensible et poignant le mystère de l'événement accompliv Sans nouvelles, Martin des Pallières envoya vers Chambon un détachement de secours ; le reste revint à Loury, se dispersa, piétina toute la nuit, n'atteignit qu'au jour les villages de Neuville et de Chilleurs. Et cependant, à Nancray, à Saint- Loup, d'un combat confus, indéfini, les troupes du 20® corps, battues la veille, ne luttaient plus que pour leur retraite ; entraînant dans leur ruine le 18® corps, elles laissaient brûler et crépiter derrière elles cette traînée de poudre qui ne devait plus s'éteindre, qui bientôt embraserait toute l'armée sur toute l'étendue de la forêt. Et déjà vers l'autre extrémité du front de 100 kilomètres, d'autres épisode» s'enchaînaient ; le 25, Sonis attaquant à Brou le grand-duo de Mecklembourg ; le 27, les francs-tireurs de la Sarthe sur* pris à GuiUonville ; le 29, les francs-tireurs girondins ceméa à Varize, les chasseurs du 3® bataillon de marche engagés i Toumoisis, ces alarmes successives laissaient reconnaître^

la marche de V Année- AbtheUung allant, cette fois, de Char teaudun vers Artenay. Frédéric-Charles la rappelait à lui tandis que ses propres forces se concentraient autour de Pithiviers ; il savait à ce moment que le gros de Tarmée de la Loire se trouvait encore dans la forêt d'Orléans et non pas, comme on Pavait cru, à Touest, dans la région de Tours; quant à la manière d'agir envers cette armée, il hésitait encore, incertain des intentions vraies de Padver- «aire et dérouté par l'incohérence de ses mouvements, H «entait que le général d'Aurelle répugnait à sortir de la forêt et désirait qu'on l'y attaquât ; cette attaque serait sanglante et laborieuse, et, rien que parce que le général français la voulait, Frédéric-Charles craignait d'avoir à l'entreprendre. Mais sachant aussi quelle faiblesse essentielle énervait d'avance cette volonté, il espérait que les avocats de Tours forceraient d'Aurelle à marcher sur Paris et que, lui imposant leurs plans, ils l'aventureraient en plaine, là même où l'armée prussienne s'apprêtait à le recevoir.

Tels étaient, le 30 novembre, les doutes et les vœux de Frédéric-Charles, quand parvenait à Tours la nouvelle d'une grande sortie tentée la veille, poursuivie le jour même par l'armée de Paris. Aussitôt se décidait une offensive générale de l'armée de la Loire dans la direction de Pithiviers ; le délégué à la guerre se rendait à Saint-*Jean-de-la- BueUe pour arrêter les dispositions de ce mouvement. Les généraux appelés en conseil lui demandaient avant toute chose de concentrer l'armée ; mais, tout délai paraissant impossible en raison des besoins de Paris, le délégué se refusait à la discussion et se contentait d'ordonner tel quel le plan conçu par les membres du gouvernement II s'agissait d'une attaque concentrique de Pithiviers, pré- . parée le 2 par une marche des 15® et 16® corps et exécutée le 3 ; les 18® et 20® corps suivraient en seconde ligne, atteindraient eux-mêmes Pithiviers, puis dépasseraient vers Fontainebleau, point général de rassemblement où

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Parmée de la Loire pourrait être rendue le 6 décembre.

C'était un plan quelconque, un coup de dés jeté sur la carte et dont la fYance formait Tenjeu; mais le hasard même de cette résolution, moins fortuit qu'il ne semble, résultait d'une double erreur, éveillait une double menace, trahissait enfin dans son imprudence et dans son inopportunité la division qui s'était mise dans le commandement suprême et le désordre qui présidait aux actes de l'autorité. Car on avait attendu trois semaines avant de marcher, et l'instant choisi pour la marche était précisément celui où Parmée concentrée de Frédéric-Charles barrait le chemin ; Parmée entrait dans une plaine maîtrisée par l'adversaire, mais on l'y aventurait, sans tenir compte de cet adversaire, en ordre dispersé.

De ces fautes initiales, l'offensive sur Paris n'était que la cause occasioimelle : celle qui pesait d'avance sur l'entreprise et la vouait à la ruine, c'était cette hostilité de pensée entre le général en chef et le délégué ; cause intime, que la troupe emportait avec elle, qui allait apparaître davantage au fur et à mesure de son obéissance et se traduire par symptômes plus graves au cours fatal des événements.

Jusque-là embryon d'armée, et, tout à coup adulte, lancée dans des opérations de haute guerre, l'armée de la Loire sortait des limbes de sa longue préparation, elle entrait dans la vie instantanée du champ de bataille ; mais pareille à ces êtres mal nés, qui, vivant, ne font que se mettre à toute heure en contradiction plus jprande avec la vie, cet essai d'action martiale ne pouvait que l'acheminer à la mort. Le 2, devant Loigny, devant Poupry; le 3, devant ChiUeurs, devant Chevilly ; le 4, autour d'Orléans, une succession fatale d'épisodes enchaînés allait la découdre et la démembrer ; trois jours suflBraient pour aggraver en elle et rendre irréparable cette lésion congénitale qui minait ses forces et convulsait ses mouvements.

Le 6, enfin, Orléans perdu, d'Aurelle en retraite vers Bomorantin, Chanzy reculant vers Blois, une des armées se rompant en deux, l'autre pénétrant comme un coin entre ces deux tronçons, on pourrait reconnaître à la différence de leurs aspects la différence des pensées qui les animaient; on pourrait' dire s'il convient d'amoindrir et de partager la volonté d'un chef, au moment où il tente d'imposer cette volonté à l'adversaire par la bataille ; si le conseil de Tours ressemblait au Comité de salut public, organisant la victoire des quatorze armées, ou s'il ressemblait à un Hofkriegsrath, préparant de Vienne, en cent rencontres, les désastres des Autrichiens ; on pourrait conclure si l'esprit de la guerre populaire était encore en France, comme au temps de la Révolution, ou si, grandi par l'étude et par l'éducation, riche d^ l'expérience militaire du siècle, fort de l'approbation des quahtés nationales aux besoins des luttes nationales, l'esprit de la Révolution française n'avait pas déserté la France et passé dans le camp prussien.

Les mouvements ordonnés le 30 novembre entrèrent dès le lendemain dans la phase d'exécution. Le 16® corps tout entier, abandonnant la place qu'il avait longtemps gardée dans le dispositif, rompant la figure défensive à laquelle le général d'Aurelle donnait pour centre Orléans, remonta vers le nord pour venir se mettre en quelque sorte sur l'alignement du 15® corps ; partant du front Saint-Péravy-Bricy. il marcha la gauche en tête^ ayant à cette aile la cavalerie du général Michel et la division de l'amiral Jauréguiberry. Les deux autres divisions, couvertes par le mouvement de l'amiral, suivaient au centre et à droite, en échelons.

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De midi à 6 heures, la première division débusqua de GuîllonviUe, de MuzeUes, de Gommiers, de Terminiers, et s'arrêta à la fin sur les positions de NonnevîUe, de Villepion, de Faverolles, après de brillantes charges qui semblaient au général Chanzy le prélude de plus grands succès, n 6:!q)iimait cet espoir en tr»ismettant télégraphiquement Bm compte rendu au quartier général de Saint- Jean-de-la* Buelle. Eamême temps,, une nouvelle plus impc^rtaute y parvenait par le fil de Tours : Tannée de Paris avait remporté la yçîlle une grande victoire sur le terrain de Champigny ; elle allait s'avancer vears Fontsânebleau en suivant le cours de la Marne.

Cet événement, non seulement justifiait un mouvement dans la direction de Pithiviers, mais au delà de cette ville unei jonction de l'armée de la. Loire avec celle de Paris. Le gfti&al d'Aurdle, impressionné, expédiait ses ordres pour la journée du 2 décembre ; le 16^ corps gagnerait Àllaines et Janville ; la 3® division du 16® corps irait s'établir au delà de Santilly ; la 2® vers Aschà^s et Ruan ; la 1^^, immobile à Chilleu]^ et Neuville, marquerait l'axe de la conversion* C'était le plan même du délégué à la guerre.

Les fausses nouvelles reçues dans la soirée, ce vent d'espoir qui soufllait de Paris sur l'armée de la Loire avaient .. emporté l'adhésion du général à ce plan qu'il désapprouvait. Le lendemain^ il montait à cheval vers 8 heures et demie, après avoir recommandé son armée aux prières de l'évêque, d'Orléans. A Chevilly, aucune nouvelle : il poursuivit vers Artenay. Bientôt le canon, retentissant à la gauche, sonna le signal de nouveaux évén^n^ts*

n faisait entendre au général plus qu'un bruit de bataille, il aimonçait le 16^ corps arrêté auprès de Loigny dès ses pruniers pas yqxb son but impossible et signalait la gravité de la faute par laquée on aventurait en plaine des troupes

non concentrées pour aller les réunir sur un terrain dont on ne disposait pas. Le général écoutait et comprenait; mais lié lui-même par ses ordres irréparables il suivait sa route au nord, vers d'autres angoisses, vers d'autres fatalités. De ce côté, l'espace était vide, la plaine s'offrait, telle qu'une mer calme, à l'aventureux voyage que les troupes du 15® corps allaient y tenter. Déjà la 2® division, partie la première, approchait librement du terme prescrit, La 3®, à son tour, affluait vers Artenay par la route de Chevilly, prenait les champs et s'y massait avant la marche, rangeant ses bataillons derrière ses bataillons.

Une brigade de cavalerie, venue de Chilleurs pour l'escorter, l'attendait, séparée d'elle par toute l'épaisseur du bourg.

Dragons et chasseurs, pied à terre, cassaient la croûte, battaient la semelle sur le sol gelé ; midi sonnant, ils reformèrent leurs rangs au conmiandement : a A cheval ! » Un silence succédait au cliquetis de l'alignement : on entendit alors le bruit assourdi, contrarié par le vent, de cette bataille qui se livrait autour de Loigny. Dans chaque esca* dron, le maréchal des logis chef vint se plaèer devant le front ; il ouvrit son registre et lut à haute voix l'ordre du jour :

a Officiers,' sous-officiers et soldats de l'armée de la Loire f « Paris, par un sublime effort de courage et de patriotisme, a rompu les lignes prussiennes. Le général Ducrot, à la tête de son armée, marche vers nous... »

La plaine paraissait vide ; les soldats l'avaient vue la nuit précédente, toute étoilée de feux prussiens. Étonnés, crédites, ils regardaient la masse neu^e des bois estompant le lointain bleu, les toits et les murs de Dambron déchirant le courbe horizon, ces bornes prochaines que des distances inconnues séparaient de l'armée de Paris.

BE AUNE-LA-ROLANDE S9l

< Ea avant sans calculer le danger !

« Dieu protégera la France !

« Aa quartier général de Sain^Jean-de-la-RuéBie, le V^ décembre 187a

« Signé : le général d'Aurelle de Paladines. »

La sourdine précipitée du canon prussien éclata de nouveau sur les derrières, vers Orléans, et, comme une batterie réglementaire de tambours, ferma le ban.

La 3® division débouchait devant Artenay, trois colonnes minces striées de bleu et de rouge, trois persiennes attachées entre elles, montées sur un seul châssis, laissant pendre et traîner sans fin leurs lamelles étroites et parallèles ; mais, peu à peu, à mesure que cette masse progresmt davantage, ce quelque chose de nombreux, de papillotant, d'insaisissable, propre à l'infanterie en mouvement, ce quelque chose grandit ; un flottement s'y propagea ; ces cadres rigides se défirent en trois longues queues qui serpentèrent semblablement sur une demi-lieue de profondeur. La cavalerie s'était mise en marche non pour précéder, mais pour escorter ; encore se tenait-elle sur le flanc non menacé et parcourait-elle sans savoir le terrain que la ^ division avait sillonné dans la matinée et qu'elle couvrait maintenant de ses bivouacs.

La compagnie d'éclaireurs volontaires, arrivée au bois de Dambron, s'y était engagée sans signaler rien de suspect ; pourtant le général Peytavin jugea prudent de s'arrêter devant ces taillis et, selon les errements du temps, de les faire fouiller par son artillerie.

Une batterie vint s'établir face à la lisière et jeta des obus devant elle ; deux bataillons du 27^, à demi déployés, Tencadrèrent, l'un à droite et l'autre à gauche ; toute la division,' immobilisée, attendait la fin de ce tir sans raison»

Bien ne la menaçait en tête, malgré ces longues salutations de poudre qu'elle adressait à un ennemi imaginaire ; mais sur sa gauche, une région inexplorée, contiguë au champ de bataille de Loigny, s'étendait dangereusement. Le terrain, légèrement relevé de ce côté, se bornait bientôt par une crête au delà de laquelle la division n'avait plus d'yeux ; sur cette crête, le village de Poupry, prêt à devenir place forte si l'ennemi y jetait garnison, dressait avec menace ses murs non reconnus. Un des commandai^its du 27® de marche, inquiet de voir son bataillon prêter le flanc, aux attaques qui pouvaient venir de Poupry, avait, signalé au général de. brigade le danger de la formation et le général avait répondu que l'ordre était de marcher ainsi. Cette réponse suffisait h tout ; pourtant, il consentit à dépêcher vers Poupry le dernier peloton qui lui servait d'escorte et que commandait un officier.

Plusieurs hoipmes, en suivant ces . dragons des yeux, venaient d'apercevoir, au ras de la crête, quelque chose de noir qui filait vers Poupry : un escadron peut-être? une de ces patrouilles perdues, qui traînent au hasard sur les cha^mps de bataille? C'était la. 22® division prussienne tout entière.

Le général von Vittich l'avait retirée vers onze heures du champ de bataille de Loigny, où. elle n'était plus utUe ; manœuvrant maintenant entre le 16® corps immobile et le 15® corps en mouvement, il s'avançait hardiment dans cette déchirure du dispositif français qui préparait dès lors l'armée de la Loire pour la dissection et le démembrement Chance pour lui inespérée, il découvrait devant lui cette masse profonde, cette patrouille de quinze mille baïonnettes, si peu mobile, si peu sûre de ses mouvemepts qu'un bois suffisait à l'arrêter et la faisait s'épuiser en coups de canon. Hâtant sa marche vers elle, décidant de la surprendre et de la mordre au flanc, von Vittich portait vers Poupry son artillerie au centre, uiie brigade. massée. vers

BEàUNË^^Lâ-ROLANDE £93

la gauche, un régimeût de hussards & Taile opposée ; cette souple figure offensive, bientôt pliée aux circonstances du terrain, venait couvrir Poupry, étendre au sud du village, jusqu'à la ferme Morale, une longue ligne de feu, et tout à coup, avant que les dragons français rabattus sur la division réussit rejointe au galop, les canons prussiens lui jetaient h pleine gueule la mitraille et le défi. Les premiers obus ravagèrent les rangs du 27® de marche, qui d'euxmêmes, instinctivement, voulurent se retourner face au danger ; mais le coloûél, craignant de faire rien d'irrégulier, galopa d'abord jusqu'au général de brigade et lui demanda la permission de déployer sur la gauche son régiment.

— Jalonneurs, sur la ligne f cria-t-il d'une voix haute et sfire, qui commandait le calme.

Immobile à la droite, tranquille comme h la place d'armes, il se disposait à aligner sa troupe, comme il l'avait alignée devant le général d'Aurelle au matin de Coulmiers, Ht continuait à fumer son cigare, en attendant que les jalimneurs se fussent placés, mais les obus prussiens, redoublant sur cette malheureuse troupe, la déchhrèrent, la renversèrent, rompirent instantaném^t, effacèrent du sol sa fragile ordonnance d'autant plus impossible à maintenir en ce périlleux moment qu'elle avait été jusque-là plus aveuglément et plus durement maintenue. Ce furent m pêle-mêle, une cacophonie de voix qui commandaient les unes par-dessus les autres, auxquelles la troupe n'obéissait pas. Le 34® de marche, décimé de la même manière, avait réussi à faire front, mais en refusant sa gauche, qui retombait sur la colonne du centre et s'y mêlait désordonnément. Deux batteries, passant du flanc libre au flàno menacé par la queue de la colonne, arrivaient justement pour le soutenir et l'aider à réparer ce désordre ; s'établissant vers la ferme d'Autroche, elles détournèrent bientôt sur elles le feu prussien ; celle qui tout à l'heure canonnait les taillis avait conversé sur place ; toutes ensemble, elles tra-

çaient un front sur lequel, tant bien que mal, les régiments se rectifièrent, s^étabÛrent, le 34® face à la ferme Morale, le 27® face à Poupry ; puis la masse sans souplesse ayant terminé son mouvement, essaima des tirailleurs, entra dans le mécanisme du combat.

Déjà les batteries d'Autroche, démontées, hors d'état de contribuer davantage, se retiraient vers l'arrière et s'abritaient dans un fond du terrain ; l'infanterie restait dans une situation critique, sans autre issue qu'une prompte action* Le commandant du 27® de marche fit alors ce qu'il pouvait faire, il attaqua. Tandis que le 3® bataillon marchait droit vers Poupry, le 2® devait le suivre à quelque distance et l'appuyer par la droite; mais bientôt celui-ci, cédant à l'attraction des couverts, vint se ranger derrière les rideaux d'arbres qui dérobent, du côté du nord, les abor4s de Poupry. Le^ 3® bataillon parvenait à la limite de portée du fusil Dreyse; la fusillade qui s'engageait alors entre les deux infanteries s'étendait aussi sur les batteries prussiennes, les tourmentait jusqu'à les contraindre à changer d'emplacement.

Le duel de feu crépitait avec intensité; pourtant les tirailleurs français, s'offrant en terrain découvert, s'usaient plus vite qu'Us n'usaient l'adversaire. Une sorte de gêne et de hâte, leur rendait le sol intenable et l'attente impossible, les fit fuir vers l'ayant jusqu'à trois cents mètres des premières maisons.

Un bataillon prussien, renforçant la défense à ce mom^t, n'intimida pas l'attaque, mais la vit qui grandissait sous les balles jusqu'à quatre-vingts mètres des clôtures. D'un parti à l'autre on distinguait les visages, on entendait les commandements, on voyait ces statures ennemies vaine: ment visées par le cran de mire, toujours debout, invulnérables, et les gestes automatiques, incessants, de ces bras qui chargeaient, épaulaient, pressaient la détente, rechar-

^aient. Vue insoutenable et qui devait précipiter Vissue

BEAUNE-LÂ-ROLANDË 295

de ce combat précipité. Ceux qui se dressaient de toute leur taille au milieu des champs découverts cédèrent devant ceux que les murs abritaient jusqu'à mi-corps ; pareille à la barre de métal qu'on étire et qui d'abord s'allonge pour 86 briser tout à coup, la troupe ruinée dans son courage, tendue jusqu'au delà de son pouvoir offensif, rompit subitement le combat, revint en courant sur ses pas.

Le général d'Aurelle se tenait à la ferme d'Autroche. Saos prétaidre à la direction du combat qui venait de s'engager sans lui, il avait cependant ordonné à la réserve d'artillerie du 15® corps de prendre position et d'ouvrir le feu ; aussitôt, les pièces de 12 à la voix tonnante, les mitrailleuses au bruit strident étaient entrées en action, trop tard pour préparer l'attaque de Poupry, à point pour soutenir les tirailleurs du 27® dans leur retraite précipitée. Eq même temps, le général d'Aurelle rappelait vers Dambron la 2® division, espérant qu'elle parviendrait assez tôt et qu'dle pourrait intervenir avant la fin de la journée. Cependant, le combat dégénérait en d'autres phases, la 3^ division continuait de s'user en eÇorts isolés et successifs ; après un duel d'artillerie que les deux adversaires soutinrent à force égale pendant trois quarts d'heure environ, le 27® et le 34® de marche fournirent une nouvelle attaque, subirent de nouveaux sacrifices, essuyèrent un nouvel insuccès.

Incapables d'un troisièijie assaut, ils restaient immobiles devant cette plaine jonchée de morts, sur laquelle s'éteignaient à la fois la lueur du jour et les éclairs des coups* de feu. Cette immobilité consommait toutes les pertes subies, perte des hommes, perte du terrain, perte du temps ; et pourtant, rien n'était perdu, la journée arrivait simplement à cette heure extrême où le résultat d'une bataille hésite encore dans le conflit des causes et ne sait pas comment échoir ; alors l'action subite, intensive d'une troupe qui se démasque tout à coup et qui donne sans marchander

peut encore racheta toute erreur, conjurer toute menace et déterminer révénement dans un sens inattendu.

Ici, le général de division disposait d'une brigade entière ; quant à l'emploi qu'on en pouvait faire, le combat luimême, en dérivant vers les bois à mesure qu'il avortait en terrain découvert, l'avait indiqué.

Le général Peytavin la portait de ce côté ; il y aj^elait d'Autroche son artillerie divisionnaire, puis à la poiitte des baïonnettes, au son du canon, il tentait de chenmer le long de ces couverts, jusqu'à Poupry.

C'était une suite de taillis .traversés d'allées droites, bornés par des levées de terre, entrecoupés de clairières ; les Prussiens perdaient l'un après l'autre chacun de ces compartiments, mais leurs chicanes arrêtaient pied à pied la marche de l'assaillant et l'obligeaient chaque fois & un nouvel effort. Une brigade de cavalerie les avait d'abord soutenus en fournissant des charges dans les clairières; l'obscurité croissante, l'approche annoncée de la cavalerie française la décidèrent à se retirer vers Baigneux. D'un bond en avant, le 33® de marche parvenait alors jusqu'à hauteur de Poupry, mais sans le savoir, sans que personne pût le diriger ; plus la troupe progressait dans ce labyrinthe et plus le fil du combat s'y perdait.

Le général d'Aurelle, venu d'Autroche, et répugnant à se commettre dans cette confusion, se tenait sur la lisière nord ; des patrouilles de cavalerie ennemie étant signalées de ce côté, ses lanciers s'étaient déployés tout autour de lui*pour le couvrir.

— En avant! criait quelqu'un dans le bois. Tous ensemble 1 marche !

Derrière les troncs d'arbres, on vit courir un rai^ de fantômes ; la droite de cette ligne, débordant du fourré, vint, s'étendit au delà même de la place qu'occupait le général, s'écoula dans les intervalles qui séparaient ses

waliers d'escorte.

B£âUNB-LA*ROLANDE 297

-^ Virent les lanciers ! cria une voix.

— Vivent les moUots du Puy-de-Dôme ! répondit Pierre, reconnaissant les mendianis*

L'édair horizontal des baïonnettes avait brillé au passage; la charge s'achevait plus loin dans une rumeur. Pi«7e, entruné,. s'était glissé dans Tombre h sa suite ; tout à eoilp, il se vit seul, en pldn champ :

— Attention ! dit quelqu'un près de lui ; les Prussiens sont là!

Des pantalons roi^es étendus par terre, un galon de sergent sur la mandie de oehii qui venait de parler : c'était une patrouille blottie dans les siUons. Pierre prit son pistolet dans la fonte et l'arma.

— Wer da? dit une voix tout près de lui, presque à son oreille.

— Français! répondit-il, en lâchant le coup de feu.

— Ach/ dùl Schweinkopfl

L'accent de cette voix, mêlé de haine et de détresse, saisit Pierre, inconscient jusque-là de ce qu'il avait fait. Devant lui, un homme à cheval fléchissait sur la selle, essayait de se reprendre au pommeau ; brusquement il vida les étriers et tomba.

— Attention 1... feu !

La patrouille tirait contre d'autres cavaliers que Pierre n'avait pas aperçus d'abord, mais qu'il vit tourner bride au bruit des coups de fusil

— Vous n'êtes pas blessé? demandait le sergent, debout cette fois à côté de lui.

— Non, répondit-il, encore étourdi ; c'est moi qui al tiré... J'ai tué quelqu'un, je crois.

— C'est vrai, il est mort.

Us se penchèrent tous deux vers le corps étendu et virent un sous-lieutenant de vingt ans, peut-être, petit, imberbe, l'air d'un page ou d'un cadet. Son schapska, dérangé dans sa chute, découvrait ses cheveux frisés; l'horreur était

dans ses yeux fixes, la haine sur ses lèvres encore marquées au pli de Tinjure qu'il avait jetée en tombant.

— n estl)ien mort, répéta le sergent, en montrant cette main gantée du cadavre qui se laissait prendre, élever aussi haut qu'on voulait.

Pierre voulait saisir de même Fautre main, mais il n'osa pafi violer le geste par lequel elle étendait encore le sabre et se crispait sur la poignée.

— Les uhlans viendront le chercher, reprit le sergent. Us n'abandonnent jamais leurs officiers.

n rallia ses honunes ; ils ramenaient un cheval qu'ils convinrent appartenir à Pierre par droit de prise ; un autre, atteint par leur décharge, était blessé au rein et ne pouvait se relever.

— Non, non, gardez le cheval, dit-il, ou vendez-le. Voler la monture eût été trop ignoble, après avoir tué

le cavaUer. « Mais quoi? il allait me tuer lui-même, » poursuivit-il, sans pouvoir chasser le remords ni justifier ce meurtre par lequel il avait prévenu le coup morteL

D'autres tiraient dans les bois. Une chasse à l'homme, des hallalis sauvages, une sourde furie de clairons. La troupe avait progressé jusqu'au delà de Poupry, elle pouvait tourner à gauche, le village tombait sous sa main ; mais, esclave des ordres donnés que d'autres ordres ne corrigeaient plus, prisonnière sur parole, elle demeurait dans ces bois, où le commandement français l'avait enfermée. Chasseurs, mobiles, fantassins, grouillaient, se cherchaient, se heurtaient, a Halte I criaient des voix. Par ici la 2^ ! Debout I suivez-moi ! on ne tire plus I En avant, les Auvergnats I C'est fini, en retraite I » Acculées à la lisière, rien que deux compagnies prussiennes, tremblantes, prêtes à jeter leurs fusils, et, par-dessus ce fragile obstacle, le jour blafard visible à travers les branches, la victoire et le débouché. Minute suprême, crise aiguë dont il semblait que

hasard seul allait disposer ; mais un homme intervint

BEâUNE-Lâ-ROLÂNDE 299

Le colonel prussien qui veillait sur cette partie du champ de bataille disposait encore de deux bataillons : il s'en servit pour contre-attaquer. Cette infanterie entra. sous bois au pas cadencé, dissipant la rumeur au bruit rythmé de ses fifres et de ses tambours ; la vue seule de ces rangs entiers chassa devant elle ces rangs défaits sur lesquels pesaient à la fois la fatigue, la faim, Tinoertitude, la peur et Tobscurité ; cette foule inquiète qui cherchait en vain la volonté française se soumit à la volonté prussienne ; ce troupeau lâchq^t pied devant cette troupe.

Ainsi, l'idée de déborder Poupry par les bois avortait, comme l'attaque directe avait avorté; mais la troupe, inconsciente tout à l'heure de l'entreprise, était inconsciente maintenant, de l'insuccès. Pierre concluait comme elle : après tant de terrain conquis, tant de pertes subies, et tant de courage dépensé, îl la croyait victorieuse et ne pouvait comprendre cette retraite sous bois, ces cris de rappel, cet alignement où les hommes, en se comptant, comptaient aussi les morts et les disparus.

Une brigade entière, venue de Kuan, sur l'ordre qui rappelait toute la 2® division, établissait son bivouac près de Dambron; elle paraissait prête ainsi à reprendre dès le lendemain matin la marche vers Paris ; pourtant le général en chef n'était pas auprès d'elle. Peut-être retourné vers Autroche, où quelques coups de canon se tiraient? Mais là aussi, le combat prit fin, et il fallut bien admettre qu'après cette journée de bravoure le général en chef avait rétrogradé.

Denis Stanislas, debout dans les brancards de sa brouette à l'entrée d'Artenay, vendait aux moblots du vin et des saucisses ; il était en règle avec la prévôté, s'étant fait inscrire comme vivandier sous un faux nom, au moyen d'un faux livret qu'un paysan de Chevilly lui avait prêté.

— Ah 1 te voilà, mon petit lancier ! dit-il avec tendresse, en reconnaissant Pierre.

300 BixiËMË Partie

Et il ajouta qu'il avait trouvé pour la nuit un bon endroit qu'il 9omma tous bas : la gare; on la (Voyait occupée par les télégraphistes, mais ils venaient de Tévacuer, emmenant leur guimbarde, leur bobine et leur fût de vitriol.

Us traversèrent Artenay, ruiné et désert, où Prussiens et Français touchaient barre depuis deux mois, qu'ils avaient sans fin pris, repris, incendié, ^é, ruiné.

Pierre menait Cornette par la bride ; Denis, poussant sa brouette qui grinçait à chaque tour de roue puis roulait en silence, songeait.

— Us se battent bien, les moblots, reprit-il après un silence, d'une voix impressionnée.

Pierre lui conseilla de jeter sa brouette, de s'engager tout de suite et de combattre le lendemain ; mais Denis n'avait pas confiance dans le général d'Aurdle ; il ne voulait se battre que sous les ordres de BourbaM.

Les portes extérieures de la gare étant fermées, ils s'y glissèrent le long de la voie. Le garde-barrière, un ancien gendarme, avait une provision de blé pour ses pigeons ; il en céda trois setiers pour Cornette. Denis allumait du feu dans la lampisterie pour préparer du riz au gras, quand les mobiles de l'Ariège arrivèrent à leur tour, entrant par le hangar aux marchandises. Plusieurs étaient ivres, les autres trop las pour songer à faire la soupe ; Denis les servit, leur fit du punch qu'on but à l'armée de Paris, puis il demanda au dessert si quelqu'un savait des chansonnettes.

La plupart de ces hommes s'étaient vautrés au fond de la salle, la capote déboutonnée, la tête appuyée sur le sac ; l'odeur de leurs corps et de leurs haleines s'élevait avec le bruit de leurs ronflements. Un caporal lut une proclamation de Gambetta que les télégraphistes avaient laissée sur la table en s'en allant. C'était un éloge oratoire de l'armée de Paris : le général Trochu y était comparé à Turenne, la ictoire de Champigny attribuée pour la plus grande partie

BEAUNE-LA.-ROLANDE Md

du. courage des taroupes, maia aussi à rintervention de» wagonfi^ blindés de M. Dorian.

— Oh I là I là L. des wagons blindés!... tu me fais mal !... interrompit une voix. ' .

La foi de Fauditoire paraissant ébranlée, le caporal hési^ tait à poursuivre.

— Tenez, c'est pas tout ça, reprit celui qui venait d!inr terrompre ; qui n'a pas vu Bismark ! Je vas vous montrer Bismarck...

fl tira de sa poche un guignol qu'il monta sur sa main, qu'il manœuvra avec les doigts :.

— Ah! vieux gredin... voilà assez longt^ips que tti couches avec ma belle^mère,*.

Un rire enfantin, nombr^x, le rire vagissant de la foule accompagnait son boniment : Bismarck, arrêté par les mobiles de l'Ariège, était traîné devant la cour martiale qui le condamnait à mort.:

Sur toutes ces faees souffrantes, des rictus béats, des rides momentanées, des froncements de paupières mêlaient un éclair de joie aux stigmates durables de la fatigue et de la faim ; chacune avait sa manière de ricaner et de s'épanouir ; sur toutes, Pierre lisait l'amaigrissement, l'hébétement, l'accablement; tout à coup, de cette misère commune, les ailes de la pensée le portèrent à l!idée de l'œuvre commune : « Délivrer Paris. » B sortit, inquiet de ce que Parift avait fait au juste à Champigny, de ce que l'armée de la Loire ferait demain ; la neige qui tombait étouffait les bruits des bivouacs, éteignait les lueurs et mêlait à la nuit ténébreuse quelque chose de funeste et de menaçant. Un instant le souvenir de l'officier prussien qu'il avait tué repassa dans son esprit, mais ce remords fugitif ne faisait qu'accentuer en lui son souci unique, l'ardente volonté d'accomplir l'œuyre de délivrance au prix de sa propre vie etdesonsangi

Le quartier général, était sur la place du bourg. Une

petite maison que signalaient deux panonceaux, un jardinet où les lanciers de service avaient rangé leurs chevaux.

Us ne savaient rien, eux, ni personne ; le capitaine de Langalerie n'était pas revenu de sa reconnaissance; on craignait qu'il n'eût été pris par les uhlans; Pierre s'approcha jusqu'à la fenêtre et regarda dans la maison ; une seule bougie plantée dans le goulot d'une bouteille éclairait cette chambre nue, une table, une carte sur laquelle le général d'Aurelle se penchait ; dans le fond, tels des figurants de théâtre, des officiers debout, un paysan qui pérorait. IjCS gestes de cet homme exprimaient quelque chose de vaste, une masse... mais sans le voir, sans paraître même l'écouter, le général restait accoudé d'un bras sur cette carte, et de l'autre main, machinalement, agitait sa cuiller dans son verre à café.

On devinait que le paysan parlait d'un grand rassemblement ennemi et que cette nouvelle jetait le général dans le doute et dans l'incertitude. Pierre considérait avec pitié cette tête grise, tombant accablée dans cette main et, derrière, la nudité du logis, la tristesse des visages, ces ténèbres et ce silence autour de l'homme chaîné tout seul de toute la responsabilité. *

Mais brusquement — peut-être du secours — un cavalier parut devant la grille ; il descendit dé cheval, secoua sa peau de bique couverte de neige et, tout raidi par le froid, marcha vers la maison. C'était le capitame de Langalerie. En essayant de joindre le général Chanzy, il s'était heurté à des patrouilles ennemies qui lui avaient donné la chasse et revenait sans avoir rempli sa mission. Le général le reçut mal ; il croisa les bras, haussa les épaules, ôta à la fin ses lunettes qu'il jeta sur la table avec humeur. Le capitaine sortit de nouveau, s'arrêta sur le seuil, regarda sa montre et parut incertain s'il remonterait à cheval A ce moment, un autre officier arrivait, qu'il crut reconnaître, au-devant duquel il se porta vivement :

BEAUNE-LÂ-ROLÂNDE 303

— Est-ce VOUS, capitaine Bois? demanda-t-il.

Puis, sans attendre la réponse :

— Eh bien, quelles nouvelles?

— Battus... répondit rarrivant.

Et tous deux silencieux, comme écoutant en eux-mêmes Técho grave du mot fatal, ils suivirent Tallée, poussèrent la porte et disparurent dans le corridor.

Du côté prussien, V Armée- AbtheUung avait seule pris part aux combats de Loigny et de Poupry ; mais un télégramme du maréchal de Moltke, reçu dans Taprès-midi du 2 décembre, enjoignait à Frédéric-Charles d'entreprendre sans retard contre Tarmée de la Loire et de lui arracher ce même succès que Parmée allemande sous Paris venait d'em-^ porter le même jour sur le champ de bataille de Champigny. Frédéric-Charles ordonnait aussitôt pour le lendemain une attaque concentrique d'Orléans : V Armée' AbtheUung, à l'ouest, continuerait de refouler les troupes de Chanzy ; le' III® corps, suivi par le X®, se présenterait au nord-est devant Ghilleurs et, de là, percerait droit vers la ville à travers la forêt.

Or, les conditions étaient si favorables à l'exécution de ee plan que les brèches du dispositif français s'ouvraient précisément devant les attaques prussiennes principales, l'une entre Artenay et Terminiers, l'autre entre Chilleurs «t Chambon, et qu'avant même d'avoir nouvelle des mouvements de Frédéric-Charles le général d'Aurelle s'apprêtait à lui céder le terram.

Les 16® et !?• corps repoussés, déroutés et démoralisés ; la 3® division du 15® corps arrêtée devant Poupry ; la 2®

déviée à gauche, réunie avec elle, ou plutôt isolée comme elle du reste des troupes ; d'Artenay à Neuville, une lacune de quinze kilomètres dans le dispositif ; de grands rassemblements prussiens signalés dans cet intervalle ; la l'* division du 15® corps toute seule de l'autre côté ; |dus loin mcore, v^^ Chambon, les 18® et 20® coirps âitièrement hors de portée, perdus pour la suite de Topération : lo général d'Aurelle, considérant avec inquiétude cette dispersion de son armée et sentant Pimpossibilité de l'offensive, se décidait à faire retraite et h replacer ses troupes sur les positions du camp retranché. Il laissait au général Chanzy le soin de replier en arrière les 16® et 17® corps, invitait le général Martin des Pallières à ramener de ChUleurs veis Orléans la 1^ division du 15® corps ; aifin, donnant directement ses ordres aux deux généraux présents pr^ de lui, il envoyait le général Peytavin garnir à nouveau ces lignes de Gidy si longtemps remplies par ses troupes et gardait devant Axtenay la division Martineau (diargée dé couvrir la retraite, de rétrograder par échelons le long de. la route de Paris et de s^arrêter le soir dans les tranchées de Chevilly.

A partir de huit heures, les trois régiments français qui avaient bivouaqué devant Axtenay voyaient arriver sur eux l'avant-garde prussienne et, délogés peu à peu de leurs postes, refluaient vers la brigade Bebîlliard déployée à l'ouest d' Artenay pour les recueillir. Lente et sûre retraite que pressait seul le canon prussien, pas un tirailleur eïin^mi, les bataUlons français rayant â« noir la plaine blanche, autour d'eux un cercle d'éclairs et de fuBaées plus vaste d'instant en instant, cent bouches à feu contre leurs dixhuit canons.

Vers midi, l'évacuation d' Artenay, l'approche curoonspecte des Prussiens, un temps mort dans le. combat; puis, de nouveau, la canonnade, pareille danfi la plaine pareille; la brigade EebilUard et la réserve d'artillerie; du 15® corps

fiEAUNE-LA-ROLANO£ 305

établies cette fois à la Croix-Briquet ; devant elle le 30« de marche, le 2® zouaves de marche, les mobiles de Maine-et- Loire, faisant tête, interdisant le terrain. Deux heures entières, ces fermes troupes tinrent le Prussien hors de la portée du chassepot ; puis la lente progression du combat laissant peu à peu s'établir, s'imposer le nombre et la puissance de l'artillerie ennemie, elles rétrogradèrent, couvrirent de leurs échelons la plaine neigeuse à gauche de la route.

S'arrêtant par intervalles et tirant en salve, elles montraient à l'adversaire intimidé leurs rangs intacts et leur courage entier; le canon prussien prenait d'écharpe la Croix-Briquet ; elles s'y tinrent cependant jusqu'à ce que la réserve d'artillerie, à bout de munitions, eût elle-même abandonné le terrain. On l'entendit qui roulait vers Orléans, ses caissons vides résonnant sourdement aux cahots du sol gelé ; mais, sans s'impressionner de ce bruit de retraite, l'infanterie continua seule de soutenir le combat, et par d^és, en fusillant, & pas comptés, redescendit vers Ghevilly.

Alors, la voix grave des canons de la marine établis près d'Andeglou s'éleva ; elle marquait le terme prochain, l'endroit que les soldats connaissaient, les tranchées qu'ils avaient construites sous la pluie, creusées dans la boue, le long desquelles plusieurs étaient morts de pleurésie. Ils pensaient les occuper de nouveau, ils combattaient pour les atteindre, liés & cette approche prussienne qu'ils arrêtaient pied à pied ; mais ce qui était encore le désir de la troupe après avoir été celui du conmiandement cessait d'être possible après les événements accomplis ; pour avoir marché vers Paris selon le plan du dél^é à la guerre, l'armée de la Loire ne pouvait plus maintenant défendre Orléans selon le plan du général en chef. L'enveloppement prussien se prononçait vers la gauche par cette brèche irréparable ouverte entre le 16® et le 16® corps ; deux divisions

ennemies, la 17^ et la^22^, s'avançaient dans cet espace, menaçaient la lisière ouest et le château de ChevîUy. Le jour déclinant, un tourbillon de neige les dérobait encore dans la confusion du lointain, mais leurs obus commençaient d'éclater sur la gauche de la route, gerbes subites, jaillies sans cause, comme d'un sol combustible crachant du feu par endroits ; puis ces éclats plus nombreux d'instant en instant labourèrent le sol, le sillonnèrent de traînées noires qui traçaient à terre la direction du danger. Un instant encore, et Fétreinte allemande, en forçant le cercle marqué pour la défense, allait le rendre intenable et refouler plus loin les troupes de Martineau toujours attaquées en tête, toujours aigidllonnées sur le flanc. Déjà, sentant cette double pression, elles rétrogradaient plus franchement; trop faibles pour reprendre pied, trop lasses pour reprendre haleine, elles montraient par l'accélération de leur marche qu'elles n'étaient plus maîtresses de leur mouvement.

Le général d'Aurelle s'était arrêté à hauteur des premières tranchées, donnant ainsi l'exemple, mais il n'osait pas donner d'ordres. Peut-être le général de division en donnerait-il? Un des colonels... ou bien les soldats euxmêmes, conune des marins en perdition jettent les ancres , de miséricorde, se cramponneraient-ils & ces points d'appui, y suspendraient-ils le combat désemparé? Ils approchaient courbés sous vingt-quatre heures de marche et sous dix heures de combat.

Relevant vers leur chef leurs têtes courageuses, l'interrogeant du regard, ils lui montraient sur leurs visages p£^ la misère, l'obéissance et cette flanmie d'intelligence qui ne s'éteint jamais dans les yeux des soldats français. Trois sections seulement de cette compagnie avaient fait halte; la quatrième, marchant sur la route, filait droit entre les deux tranchées.

— De quoi? dit un honune dans le rang, on n'arrête pas?

BEÀUNE-LÀ-ROLANDË 307

— Mais-alors, reprit un autre. Alors, on t., le camp I Les rangs qui s'étaient arrêtés furent par le flanc et

défilèrent en bon ordre ; pourtant la troupe était blessée à mort. DésormaÎB plus de cohésion en elle, plus de foi ; elle pourrait encore manœuvrer, stationner, brûler des cartouches, essuyer des coups de fusil ; mais tous ces actes, semblables quant à la forme, ne seraient plus les mêmes selon Tesprit. Les fatigues devenues accablantes, les revers jugés définitife, tout s'offrant à elle sous un jour faux et déformant, ses éclopés resteraient en arrière, ses isoles ne rejoindruent plus. Pareille à ces instables composés chimiques dont les formes moléculaires changent capricieusement de sens, et qui se détruisent d'eux-mêmes instantanément, il sufSrait que les volontés individuelles eussent cessé d'être solidaires en elle et devinssent divergentes, pour qu'elle se résolût d'elle-même en ses éléments.

Le général d'Aurelle, sentant se faire cette métamorphose, craignait de la voir et détournait les yeux ; la ferme d'Andcglou brûlait, empanachée d'une aigrette de flammes qui se tordait au vent et qui se mirait à terre, par fauves reflets. Sur la neige rose, les rangs noirs s'avançaient; comme des flots montent vers un môle, ils atteignaient les tranchées l'une après l'autre et disparaissaient au delà. Lui regardait au loin, conrnie si quelque secours pouvait encore apparaître, à gauche, — Chanzy? Peytavin? — puis à droite, vers les masses bleuâtres de la forêt.

— Aucune nouvelle du général des Pallières? demanda-t-il.

— Aucune... répondit le capitaine de Maumigny, seul à ce moment derrière lui.

Une rumeur s'étendait dans Chevilly, bruit de combat, bruit de* bagarre; les chasseurs du 5^ de marche défendaient le château ; dans le village, un convoi cherchait à faire demi-tour, à refluer vers Orléans ; mais les voitures se jetant les unes sur les autres, s'amoncelant en barri-

cade, obstruaient la rue, arrêtaient les troupes ; une débâcle se préparait là.

— H faut y aller, il faut m'amener des Pallières, reprit le général d' Aurelle.

Mais, le canon de la marine s'interrompant, se taisant tout à coup après une salve répétée et produisant dans la bataille une illusion de silence, il démancha :

— Qu'ont-ils donc à cesser le tir, ceux-là?

— Bs enclouent les pièces, mon général, ils noient les poudres, répondit le capitaine de Maumigny.

Tout rétat*major étant en courses de différents côtés, ils restaient seuls à côté Pun de Tautre, le général, les yeux toujours perdus au loin, , le capitaine suivant à travers sa lorgnette les mouvements des canonni^^.

Pierre, à sa place derrière le porte-fanion, n'entendait leur conversation que par bribes ; Cornette, fatiguée, ne se portant que sur trois membres, le plaçait dans une posture inconunode pour écouter, pourtant il crut comprendre qu'on parlait de lui. « Non, non, disait le général, je veux un officier... » Le capitaine montrait son cheval, d'un geste qui signifiait : a Impossible ! » puis, se retournant décidément vers Pierre, il l'appela d'un signe et s'écarta à gauche pour lui permettre de s'approcher.

— Voyons, Brunot, dit le général, reconnaissant bien le visage mais confondant le nom de ce lancier avec un autre nom, pour lui plus familier, — celui du colonel qu'il avait connu. Je ne vous parle pas comme à un soldat, mais comme à un officier... H s'agit d'un ordre essentiel Le général des Pallières est quelque part dans la forêt, à Chilleurs, Neuville ou Saint-Lyé, l'instant est grave. Où qu'il soit, trouvez-le, quand vous devriez crever votre cheval; dites-lui qu'il me rejoigne ici avec sa division dans les tranchées de Chevmy.

Pierre rassemblait ses rênes et saluait, prêt à partir ; le général le retint :

— Un moment... Que direz-vous de ma part au général des Pallières?

Âttçntif lui-même à la lettre de son ordre, il écouta, en hochant la tête, Pierre qui le répétait mot pour mot.

— A tout prix, ajouta-t-U encore. Qu'il me rejoigne h tout prix.

— A tout prix, répéta Pierre.

— Allez, mon garçon, et que Dieu vous garde !

Pierre suivit jusqu'à l'allée de Mbelle la route encombrée. Les poteaux indicateurs avaient été détruits ; pourtant, il reconnut aisément l'allée, se souvenant qu'elle commence exactement à ce point de la route 'où finit l'avenue du château. Il tourna : Cornette, s'orientant d'elle-même, devinant de quoi il s'agissait, partit d'un trot menu, sur le terrain dur. Arrivée au premier rond-point, elle traversa droitement, sûre de sa direction ; mais, de l'autre côté du cercle, des abatis l'arrêtèrent, lui déchirèrent le poitrail ; elle fit mine de reculer, puis, par soubresauts, les franchit en ronflant et en s'indi^ant. De nouveau, elle reprit son trot raccourci, prudent, et tout à coup manqua de l'arrièremain, s'assit dans une fondrière, hésita un instant avant de se relever. Cette lourdeur, ciette maladresse étonnaient Pierre : la jument était plus lasse qu'il n'aurait cru.

Pierre s'arrêta, comprenant que ce serait gagner du temps que perdre une minute à réfl^échir, et, laissant Cornette brouter quelques feuilles mortes, délibéra sur elle et sur lui.

Tourner à gauche, gagner la lisière de la forêt et la suivre jusqu'à Chilleurs? Marcher sous bois? Marcher pied à terre à côté de la jument? ' ,

H s'assura, en se répétant à lui-même ses raisons comme tout à l'heure il avait répété au général les termes de l'ordre, que le mieux serait de rester en selle et de poursuivre au pas le long de l'allée. Une pluie perçante le glaçait aux épaules, mais il ne déploya pas son manteau, pour

rester plus libre de se défendre s'il était surpris. Cette pluie dissolvait le givre des branches, dégouttait sourdement sur la neige ; sa chute étouffée s'entendait dans les silences iiitermittents de la canonnade lointaine et des coups de fusil, larmes d'ombre et larmes de froid.

a Quand vous devriez crever votre cheval..., » avait dit le général. C'était son droit de parler ainsi. Cornette pouvait mourir ; elle serait délivrée de cette misère ; mais Piene l'aimait trop, depuis tant de courses, tant de services et tant de souffrances ; il frémissait à l'idée qu'elle pouvait tomber entre ses jambes, et qu'il la laisserait là, crevée, au bord du chemin. Une explosion s'entendit vers Chevilly, pareille à celle d'une poudrière. Des événements là-bas, la fin de la bataille... Qui pourrait savoir si l'ordre du général d'Aurelle était encore exécutable et si lui, Pierre, en sacrifiant Cornette, ne l'aurait pas sacrifiée en vain?

— Va quand même, va jusqu'au bout, dit-il en la caressant.

n l'avait donnée déjà, il la donnait de nouveau. Plus rien d'amer en lui, une sérénité pour affronter les choses, une lucidité pour voir le bien, des ailes pour monter jusqu'au sommet du devoir.

a Est-ce parce que je vais mourir? » songea-t-il, interrogeant des yeux le bois sinistre, ces ténèbres sans borne au milieu desquelles la division des Pallières se perdait.

« Mourir sur un mot prononcé, mourir pour mieux obéir..., » poursuivit-il, et, se souvenant de l'oflGicier prussien tombé la veille près du bois de Poupry, il ajouta :

— Mourir Tpour les autres.

n se retrouva : a En somme, je ne suis pas tellemeat isolé. » H avait trav«psé la route de Saint-Lyé, reconnaissable à sa grande largeur, et vu de loin sur cette route des fourgons qui s'éloignaient vers Orléans. Maintenant une sorte de rumeur montait du fond de la forêt, comme une marche, comme un roulement ; pourtant Cornette écoutait

BEAUNË-L A-ROLANDE 311

et r^ardait avec obstination vers la droite, vers la clairière de Loury. Des feux singuliers, réguliers, s'apercevaient par instants de ce côté.

« Les Prussiens seraient-ils à Loury? » songea-t-il avec inquiétude.

Le danger vague qu'il sentait dans Tair se précisa à cet ÎQstant même; une salve éclata, suivie d'un crépitement de coups de feu ; des cris répercutés se propagèrent sous bois, des cris français, confus d'abord, puis intelligibles : « Halte !... Demi-tour ! » Quelque chose de noir grandit au-devant de Pierre, un paquet d'hommes passa devant lui :

— Qu'y a-t-il donc? leur cria-t-il au passage.

— Les Prussiens ! répondirent-ils, en continuant de fuir. Un officier à cheval, arrêté à hauteur de Pierre, le regardait d'un air hagard en demandant :

— Où sommes-nous?

Mais quand Pierre eut répondu, il cria très haut, presque joyeusement :

— Mon commandant, c'est l'allée de Nibelle !

— En avant, alors ! répondit à distance une autre voix. De l'infanterie déboucha, en troupeau, les rangs pressés

et confondus. Derrière çlle, des hussards, sans prendre garde aux menaces et aux injures, cherchaient & la dépasser ; des conducteurs d'artillerie qui venaient d'abandonner leurs pièces en coupant les traits à coups de sabre et qui s'en allaient avec leurs attelages.

— Je vous ferai fusiller ! criait un colonel rouge de colère. En ordre, reformez les rangs.

Pierre, intimidé, n'osant s'adresser à lui, interrogea le médecin-major qui suivait paisiblement la colonne, et se décida, sur son dire, à marcher sur Saint-Lyé.

n n'était pas rebuté, pas impressionné; son r^ard a&enni savait résister au tableau d'une déroute; mais c'était cette présence des Prussiens à Loury qui Tétonnait

et qui Finquiétait. Comment ayaient*ils osé se glisser là entre les 20 000 hommes de des Pallières et tout ce qu'il y avait de troupe vers la droite, les Gathelineau, ces deux corps plus éloignés qui s'étaient battus le 28, en marchant vers Rthiviers?

« Quels ordres ont-ils, ceux-là? » songea-t-ïl, ne pouvant s'imaginer que deux corps tout entiers, délaissés à la fois par le délégué à la guerre et par le général en chef, démembrés définitivement du reste de l'armée, pussent attendre, immobiles, inutiles, sur la liisière de la forêt

n savait tout le prix d'un ordre ; les troupes attendent, piétinent, se croient oubliées, perdues; mais tout d'un coup l'ordre arrive et les dirige, et les éclaire, et les porte là où leur force est nécessaire, et leur courage et leur dévouement. Celles de des Pallières attendaient le long de cette route, à côté de leurs faisceaux, lasses, mais entières, toutes venues de l'ancienne armée, ce que lé 15® corps comptait de meilleur, et le dernier espoir du général d'Aurelle ; une cavalerie nombreuse avait reflué vers elle de toute la lisière de la forêt, et se tenait dans les champs, prête aussi, dans ce silence, dans cette obéissance qui sont signes de force et raison d'espoir.

À gauche, l'église massive, a,vec son aspect de grange ; à droite, le château plein de lumières. Pierre entra; des bouteilles, du pain sur une table, une flambée dans la cheminée changeaient en un coin de bivouac la chambre où les oflBciers se tenaient.

— Il faut que la situation soit bien grave à Chevilly * pour qu'on nous envoie un ordre de cette importance par

un simple cavalier d'escorte, observa le chef d'état-major. Et le général des Pallières, à soii tour, déclara qu'il ne pouvait se risquer à Chevilly sur un ordre donné quatre heures auparavant.

— Je m'offre à y retourner, dit Pierre, mais je demande à être accompagné. Mon cheval peut mourir en route.

BËAUNE-LÀ-ROLANDË 313

— I^enez le nom de ce lancier, reprit le général. Nous le récompenserons.

Pierre eût accepté volontiers, comme récompense, mi peu d'avoine pQur Cornette, et pour lui un de ces morceaux de pain dont les officiers faisaient fi : la faim double la fatigue du cheval et prive Thonmie de ses facultés. Mais rimpatience du général des Pallières paraissait grande; il tirait sa montre et répétait « : Vivement... vivement..., » tandis que son officier d'ordonnance appelait dans la cour deux chasseurs de bonne volonté.

Pierre se plaça entre eux pour les diriger; ils hésitèrent à sortir du village, l'un n'ayant pas compris qu'il s'agissait d'aller si loin, l'autre de marcher dans cette direction.

— Nous couvrons le mouvement de la division vers Chevilly, conmiença d'expliquer Pierre.

Mais les choses qu'il savait pouvaient les faire hésiter davantage, il préféra leur mentir ; traversant Plessis, Barthélémy et les trouvant vides, ils reprirent courage, racontèrent ce qu'ils avaient vu le matin du combat de Chilleurs, parlèrent des distributions, de ce que la ration de fourrage était tout en avoine et de ce que le foin est nécessaire à l'estomac des chevaux. Les fenêtres éclairées de la gare parurent, jetant leurs reflets sur les rails.

— - Vous voyez que* c'est tout près, dit Pierre.

Et cette fois; ils n'hésitèrent plus, ils armèrent simplement leurs carabines, tandis que Pierre prenait en main son pistolet.

— Qui vive? cria quelqu'un derrière la barrière du passage à niveau.

— Patrouille 1 répondit Pierre.

. La voix qui avait appelé là première se tut, au lieu de demander le mot de ralliement ; on entendit un cliquetis.

— Patrouille française ! répéta Pierre.

— Feuert reprit la voix, avant que ses impressions

n'eussent pu devenir conscientes et faire reconnaître le guet-apens.

L'ôclair d'une décharge éblouissant les yeux, le vent de Texplosion soufflant au visage, les balles sifflant aux oreilles suivirent ce commandement ; un des chasseurs tomba lourdement, sans un cri ; l'autre tourna bride précipitamment — Traîtres 1 Lâches ! cria Pierre en fuyant derrière lui n le vit qui cherchait à se reprendre au ponmieau, en titubant sur sa selle, en gémissant et qui tombait à la fin, conmie l'autre, les deux bras étendus vers l'avant Le cheval, démonté, continua de galoper devant Cornette, puis s'arrêta avec un ronflement, fit mine de brouter sur le bord du chemin. Une fusillade perdue continuait de s'adresser à lui ; cette fois, il comprenait bien toute l'aventure, la traîtrise des Prussiens, la mort de ces deux pauvres soldats, lui-même resté seul, et qui sait? Cornette blessée peutêtre? n descendit, tâta ses côtes maigres, haletantes, et frissonna h ce contact d'une sorte de peur ; il sentit là sur les flancs de la bête épuisée cette même puissante fatalité rencontrée déjà à Poupry, à Chevilly, à Loury sans cesse plus pressante, mortelle ici ; non seiùement elle étreignait l'armée, mais elle l'écrasait à la fin lui-même, fauchait les honmies autour de lui, triomphait de son corps usé de fatigue et de faim, faisait passer dans ses yeux des ombres

(( Moi aussi je voudrais mourir..., » songea-t-il, .sentant ses genoux plier et la vie s'éteindre en lui ; mais de nouveau, cette voix, la voix de sa mère, l'avertit de tenir son âme plus haut que l'horreur et plu3 haut que tout : il restait à rendre compte au général Martin des PaUières, le général attendait, toute la division attendait...

Loury occupé, Chevilly à son tour venant de tomber aux mains des Prussiens, il fallait maintenant qu'elle évacuât Saint-Lyé avant que les mâchoires de cette tenaille fussent -^fermées sur elle.

BEAUI^E-L A-ROLANDE 315

a Vingt mille hommes... » reprit-il, se souvenant de ce que le général d'AureUe avait dit et croyant porter sur ses épaules le poids de ces vingt mille vies, saisi cette fois de crainte devant l'accablant devoir dont se compose la tâche du commandement. Le calme lui était revenu ; il se regardait agir lui-mênie, enfoncer froidement l'éperon au flanc de Cornette et la forcer à la vitesse alors qu'elle refusait presque le mouvement

Un oflSicier d'état-major l'attendait aux premières maisons de Saint-Lyé et c'était la fin du devoir ; au général des Pallières, à pr&ent, d'ordonner la retraite vers Cercottes ou vers Orléans ; lui, Pierre, pouvait s'éloigner à sa guise, emmener Cornette, la sauver...

n n'avait pas fait vingt pas dans cette liberté qu'il se souvint des deux chasseurs à cheval tombés dans l'embuscade de Chevilly et se reprocha de n'avoir pas parlé d'eux. Peut-être cet oflGicier aurait-il pu envoyer un détachement les secourir... Mais quoi^I après de si longues courses, le cerveau est faible, on ne peut penser à tout, on ne pense qu'au devoir, et tant pis pour ceux qui meurent, car la mort est partout. Français, Allemands, les uns qui tuent, les autres pour qui l'on se fait tuer, tous féroces, tous ennemis...

« Non, non, tu ne mourras pas I » reprit-îl en caressant Cornette ; elle seule, avec sa douce obéissance, avait raison. A elle seule, îl demandait pardon, en nouant les bras autour de son encolure et pleurant sur son poil rugueux

« Ah I mignonne I ah I chérie I » disait-il, cédant davantage au besoin des larmes, emporté tout à coup dans une douleur d'enfant, calmant par les larmes ses nerfs trop longtemps tendus, sa conscience trop longtemps chargée d'un devoir trop lourd.

n entra sous bois avec elle et la débrida pensant qu'elle consentirait peut-être à manger quelques feuilles de chêne ; mais elle était trop lasse, ou bien elle avait trop soif, et.

reprenant la route, elle portant la selle et lui la bride, ils continuèrent à se traîner vers Orléans. A Cercottes, il cassa la glace d'une mare, Tabreuva, la dessella, la laissa un instant au repos pendant qu'il cherchait le quartier général

Des bivouacs irréguliers formés dans les granges, dans les cours, les hommes étendus la tête sur le sac, sans même avoir pris la peine de déployer leurs tentes ; sur la route Tindéfini roulement des voitures qui refluaient vers Orléans.

Le ciel dégagé laissait la lune voguer paisiblement entre les nuages, mais, éclairant le pays^e, y mêlait aux yeux de Pierre de lugubres souvenirs, le même champ où les troupes de La Motte-Bouge avaient perdu la ville dans la journée du 11 octobre.

« La défendre... oui, la défendre... » répétait-iL

Son cerveau somnolait, se bornait à l'idée de cette défense et ne pouvait pas penser au delà.

« Comment le général d'AureUefer^t-il pour la défendre?» ajouta-t-il, plaignant de nouveau celui qui portait dans la tête, dans le cœur, tous les devoirs de l'armée et tous ses malheurs ; il ajouta aussitôt :

« Qu'il sache au moins... »

Le général n'avait pu tout voir, et pourtant il avait trop vu. En marche de Chevilly vers Cercottes, il rencontrait des compagnies entières, débandées, lourdes, abêties, qui ne connaissaient plus rien, qui traversaient tout; elles gagnaient Orléans, voulant manger, dormir, rêvant d'une maison, d'une table, d'un lit.

A Cercottes, tout l'état-major, toute l'escorte, toute la prévôté se retournèrent contre la cohue, firent effort pour limiter la débandade, les gendarmes tirant leurs sabres, les cavaliers barrant la route avec leurs lances ; trop faible obstacle contre les forces si aveugla et brutales par lesquelles ces fuyards étaient conduits ; de nouveau, le général tournant à droite vers Saran dut entendre derrière lui sur \ route gelée, comme on entend la nuit dans les champs

le bruit d'une cascade ou d'un torrent, le fatal roulement des voitures, le fatal piétinement des fuyards. A Saran du moins, c'était la solitude, le silence, la conscience placée en face d'elle-même, et, quoique chargée de trop sombres images, sujette à de sinistres appréhensions, libre d'agiter selon le droit sens une nouvelle résolution.

Sauver l'armée du désastre, aller la reformer h distance?... Pour cela, abandonner Orléans? Ou lutter à outrance pour la possession de la vUle, s'acharner dans les faubourgs, dan^ les rues, au risque de se voir acculer en désordre aux ponts de la Loire, rejeté en déroute de l'autre côté?

A quelque sens qu'il voulût s'évader, il se sentait serré entre les deux termes de ce dilemme ; il ne pouvait sauver l'eumée sans abandonner la ville ; il ne pouvait sauver la ville sans compromettre l'armée. Le général Borel insistait près de lui pour démontrer qu'un seul parti/restait possible : sauver l'armée, et que l'entreprise de défendre Orléans quand même ne ferait qu'ajouter la ruine de l'armée à la perte de la ville. Mais au moment même où ces arguments paraissaient avoir emporté l'opinion du conunandant en chef, vers minuit, une dépêche arrivait de Tours, sorte de circulaire envoyée aussi à tous les généraux, qui le déférait presque, lui, le chef commun, devant leur tribunal & tous et qui lui mettait en tête de nouveaux soucis. Que pensait Bourbaki, à Bellegarde? Et Chanzy, à Saint-Péravy? -Le délégué à la guerre proposait cette fois une concentration générale vers Orléans, puis la défense énergique de la ville au moyen des lignes retranchées ^et des batteries de la marine. Revirement singulier! C'était le plan même que le général d'AureUe avait si longtemps soutenu ; mais restait-il exécutable après que l'armée s'était usée, brisée à poursuivre le plan du délégué? Là-dessus, une dépêche du général Cîhanzy, avouant la démoralisation de ses troupes, les disant incapables de tenir le lendemain ; ces nouvelles paraissaient emporter la décision toujours pendante du

dl8 SIXIÈME PARTIE

général en chef ; il répondait par Tordre de diriger le lendemain la retraite des 16* et 17* corps vers Beaugraicy. Mais le rapport de Martineau, arrivant sur ces entrefaites, lui rendait un peu d'espoir. Martineau n'accusait pas la démoralisation chez ses troupes ; cette démoralisation pouvait n'être que superficielle? H demandait simplem^t des munitions, il paraissait prêt à recommencer.

— Quelle heure est-il? denvandà le général, sentant la fin de la nuit, l'impossibilité de différer sa résolution plus longtemps.

Mais le capitaine de Lyoen, entr'ouvrant la porte, annonça à ce moment :

— Le laoïcier envoyé au général des Pallières apporte sa réponse. ,

Et Pierre, pâle, exténué, entra :

— Eh bien, Brunot, quoi de nouveau?

— La l'® division arrive... elle se trouve..., balbutia-t-iJ, saisi par la chaleur de l'air dans cette chambre, ébloui par les lumières et tombant malgré lui dans l'inconscience, dans le silence, dans le sommeil.

— n s'évanouit ! dit le général Borel.

De la main, Pierre fit signe que non ; il comprenait, il voulait parler, mais ne pouvait plus ; il succombait.

— Il est à bout de forces, reprit le capitaine de Lyoen. Le soutenant à bras le corps, il le fit asseoir, il frotta

les mains froides du soldat dans ses mains.

Les deux généraux se regardèrent, se comprirent ; cette latigue de l'estafette mesurait bien la dispersion de l'armée et l'absurde éloignement de la 1^ division.

— La retraite de la division est assurée, articula enfin Pierre. Les Prussiens sont à Chevilly et à Loury... Mais le général le sait... La route de Saint-Lyé à Cercottes est libre ; il le sait.

n raconta la panique de Loury, le guet-apens de Chevilly. Des larmes parurent dans ses yeux.

BEâUNE-LA-ROLÀNDE 319

— Ils sont en désordre, fls marchent chacun pour son compte, reprit d'une voix mécontente le général d'Aurelle.

— Allons, Borel, il faut faire retraite. Puis, se retournant vers Pierre : merci, mon garçon... Faites-le coucher, Lyoen, faites-le manger.

Tandis que TofiScier enamenait le soldat, lui trouvait place à la paille et promettait de s'occuper de Cornette, le général prenait la plume et, d'une main lente, rédigeait une dépêche à l'adresse du ministre de la guerre.

Une heure après, le délégué lui 'répondait, reprenant ses arguments de la veille, ceux du général deux jours avant. « Je suis sur les lieux et mieux en état que vous de juger la situation... La position d'Orléans n'est plus ce qu'elle était autrefois, » télégraphiait d'Aurelle vers huit heures ; puis, se souvenant que cette journée du 4 décembre était un dimanche, il se rendait à l'église de Saran, oubliait devant Dieu l'amertume de servir les hommes, et, laissant la bataille se nouer derrière lui, dégoûté de la voir, il s'éloignait vers Orléans au pas de son cheval.

Frédéric-Charles, s'arrêtant vers la fin de la journée devant Chevilly et remettant au lendemain l'attaque de ce village, avait été surpris d'apprendre que la 22® division prussienne s'en était emparée vers huit heures du soir sans coup férir. L'attaque convergente de la journée, achevée là plus heureusement qu'il n'avait espéré, mettait ses troupes au contact de celles du ^grand-duc et fournissait aux unes et aux autres une base nouvelle pour la suite de leurs mouvements. Une chose cependant le préoccupait, le sort d'un

détachement confié au général Hartmann entre Essonnes et Loing avec mission d'observer les 18® et 20® corps : qu'arriverait-il de ce détachement, surtout qu'arriverait-il de l'armée si ces deux corps français reprenaient en ce moment la marche sur Pithiviers et venaient l'attaquer à revers et le couper de la route de Paris? L'isolement même de ces deux corps, l'état précaire de ceux qui défendaient encore Orléans, l'urgence de sauver la ville, tout commandait clairement cette manœuvre ; mais deux dépêches du général Hartmann reçues dans la nuit rassurèrent l'étatmajor allemand : les 18® et 20® corps ne bougeaient pas. Dès lors, Frédéric-Charles demeurait maître de poursuivre vers Orléans sa marche concentrique. Partant de ce vaste cercle enveloppant que les bivouacs allemands traçaient autour d'Orléans dans la soirée du 3 décembre, les troupes perceraient droit au cœur de l'adversaire dans la journée du lendemain. Les Bavarois, à droite, gagneraient Huêtrc, Bricy, Boulayi la 17® division et, derrière elle, la 22®, formant réserve, marcheraient sur Gidy ; le IX® corps, suivi par le X®, s'avancerait le long de la route de Paris ; le III®, partant de Loury, traverserait la forêt pour venir attaquer Orléans par l'est.

Tous ces mouvements, conmiencés le matin du 4, amenaient les troupes allemandes devant les positions françaises, et la bataille confuse se renouait à Patay, à Coinces, à Bucy, à Janvry, à Gidy, à Cercottes. Les lignes du camp retranché traçaient le front de la défense ; mais l'appui que la fortification pouvait offrir n'était rien pour ces troupes moralement ruinées, et ce n'était pas elle que le canon allemand démantelait, c'était l'armée même ébranlée déjà par les chocs des deux précédentes journées, disjointe dans ses parties et prête à s'écouler morceau par morceau. Au 16* corps, la division Morandy lâchait pied la première, comme elle avait fait devant Loigny ; la division Barry évacuait 3ricy à son tour, tenait quelque temps les lignes de Bonlay,

BËAUNË-LA-ROLANDE 821

puis s'écoulait à travers bois dans la direction de Beaugency; seule, la division Jaur^uiberry, quoique rejetée hors de Coinces, isolée dans la plaine comme une ruine, montrait la gauche du corps d'armée toujours debout après que la droite et le centre eussent disparu. Au 15® corps, la division Peytavin, bien déchue de ce qu'elle avait été l'avant-veille devant Poupry, occupait les tranchées de Gidy, tandis que tirait vers la route de Paris la batterie de marine établie au moulin & vent; les lourdes pièces, obliques sur leur plate-forme, déviées de la ligne de tir prévue, sortaient par TefEet du recul sur le terre-plein, s'enfonçaient dans la boue et devenaient d'instant en instant moins maniables, moins utilisables ; à la fin, on les abandonna. La division entière, rétrogradant, pivota pour ainsi dire autour du point d'appui que les fermes troupes de Martineau offraient encore à la résistance française en combattant sur la route de Paris. Mais le 16^ corps à gauche, le Id^ à droite, en refusant leurs ailes, s'ouvraient ensemble comme les battants d'une porte et cédaient à l'assaillant tout l'espace entre la route de Paris et la route de Gh&teaudun.

Ainsi continuait de s'ex^cer contre l'armée française cette fatale force des choses à laquelle le général d'AureQe s'était soumis en dictant ses ordres du matin ; enfermé dans Orléans, il se dérobait devant elle et la laissait agir ; au général des Pallières qui Venait en personne lui demander des instructions, il prescrivait d'occuper les Aubrais et les tranchées devant le faubourg des Aydes et, seul de nouveau, avec son chef d'état-major, comme deux complices et deux condamnés, paraissait attendre dans cette chambre l'issue fatale et s'y résigner. Pourtant le dénouement plus proche ravivait en lui les doutes, rallumait des lueurs d'espoir ; sa volonté, non plus ferme et constante comme aux premiers jours de son commandement, mais ravalée et dégradée, pliait maintenant sous le poids de cette menace : la res-

ponsdbUité. Cette perte d'OrléauB, lui seul en parsatr^t responsable devant les hommes de Tours, puisqu'à leurs deux dépêches ordonnant la défense à outrance il avait répondu négativement ; et devant la nation, eux,* qui parlaient au peuple par leurs circulaires et leurs proclamations, auraient facilement raison contre lui qui la servait silencieusement.

Se soumettre donc & leurs ordres funestes? Rester dans ce rôle passif auquel ils Pavaient réduit? Si le mal était plus grand, au moins le mal viendrait d'eux seuls ; et si pareille obéissance était félonie, la conscience qu'ils avaient forcée et violée n'y répugnait plus. Le général des Pallières rentrait à ce moment près de lui, étonné de le voir aller de long en large dans cette chambre ; il s'arrêta tout à coup :

— Vos troupes sont fraîches, des Pallières, vos troupes peuvent fournir un effort... Je vous donne contre-ordre... Contre-ordre général... Écrivez, Bord : Oénéràl en chef à gouvernement. Je change mes disposùiom... Allez, des Pallières, garnissez les tranchées, opposez-y une résistance indomptable, utilisez la puissance de nos feux.

Sa soumission aux ordres de Tours allait jusqu'à lui faire reproduire, sans y songer, les termes mêmes exprimés par le délégué ^ la guerre dans ses dépêches de .la nuit ; mais, à ce moment, un revirement inverse s'était opéré dans l'esprit des gouvernants ; craignant que le génénd ne se conformât trop à la lettre de ces dépêc|ies, désireux d'effacer la trace qu'elles avaient pu laisser dans son esprit, ils préféraient respecter une fois son autorité et lui rendre toute l'initiative avec toute la responsabilité. Une nouvelle dépêche, signée Gambetta, Crémieux, Glais-Bizoin, Fourichon, courait sur le fil de Tours à Saran, se développait sur la bande bleue de l'appareil Morse... Au fracas des obus prussiens ébranlant à ce moment le château de la Montjoie, l'employé transcrivait : « Je retire mes ordres de concentration... »

BEAUNË-LA-ROLANDË 323

— Je change mes dispositions, répéta le général, dirige sur Orléans 16® et 17® corps, appelle 18® et 20®, organise résistance, suis à Orléans à la place.

Les généraux, résignés, opposaient leur obéissance muette i Tobéissance aveugle ; Bord expédia Tordre insensé ; des Pallières monta à cheval pour essayer de le faire exécuter, mais la troupe ne leur appartenait plus, ni ne s'appartenait plus ; le chef abdiquant la volonté de commander, la volonté de servir disparaissait chez le soldat : du haut en bas une seule ruine, effet d'une seule cause, Tarmée sans âme continuait de rouler à l'abîme. La division Peytavin, descendue de Giry aux Ormes, avait essayé de marquer là un temps d'arrêt, ses batteries! s'étaient accrochées au terrain ; mais un escadron de spahis pris de panique et la traversant à toute bride avait suffi pour l'entraîner ; elle glissa de nouveau, conmie une avalanche se détache d'une montagne, elle retomba vers le faubourg Samt-Jean. Les débris de l'armée affluaient, pêle-mêle, au faubourg des Aydes, comme une eau d'orage h l'embouchure d'un égout. Le général des PaUières se tenait là ; il appelait à lui les officiers, leur ordonnait d'arrêter leurs hommes, de les mener « par file à gauche » dans les tranchées du faubourg, a Nos honmies n'en peuvent et n'en veulent plus, » lui répondirent-ils, et ils lui montraient de la main ce qui restait & la France après tant d'efforts, d'espoir et de dévouement : un troupeau sans défense que les canons prussiens chassaient devant eux. Partout Ûs avançaient, ces vainqueurs : les Bavarois, des Ormes vers Saint- Jean ; le XI® corps prussien, de Cercottes vers la Montjoie ; la 19® division, de Gidy vers Saxan. Une compagnie française était restée dans ce village; sans ordres, elle se décidait à se replier et des différ^ts points de la lisière, par escouades, par pelotons, se rassemblait devant la mahie. Le bruit de ses clairons n'éveiUa pas Pierre enseveh, depuis le matin dans le même sommeil de plomb. 'Mais Denis Stanislas, assis à

côté de lui dans la paille, le tira par la manche et le secoua :

— Qu'y a-t-il? demanda Kerre, en sursautant.

— n y a que si tu veux faire la Sainte-Barbe avec les Prussiens, tu n'as qu'à rester là où tu es I

Un obus tomba dans la cour en dispersant un tas de fagots et tuant une oie, dont les plumes volèrent au vent

La compagnie, en filant rapidement devant eux, les attira sur ses traces, les entraîna derrière elle irrésistiblement. Denis s'étonnait que BourbaM n'intervînt pas pour rétablir la situation ; BourbaM commandait pourtant le 18® corps, mais peut-être était-il trop loin, n'entendait-il pas le canon.

— Si je trouvais seulement à vendre ma brouette, ajouta-t-il, je rengagerais bien dans son corps.

Piare regardait derrière eux la canonnade prussienne, les mouvements prussiens. Non! c'était impossible I on n'abandonnait pas la lutte I II y avait autre chose, quelque manœuvre, quelque plan I

— Où donc est le quartier général? demanda-t-il.

— Je ne sais pas, répondit Denis. Peut-être de l'autre côté de l'eau.

— Tu n'y comprends rien, reprit Pierre, en haussant les épaules. Et tiens, la preuve I voilà le capitaine de Langalerie.

Le capitaine marchait vers eux ; il était sorti d'Orléans par le faubourg Saint- Jean, espérant arriver jusqu'à Chanzy et lui communiquer les nouveaux ordres, mais les troupes de Peytavin arrivaient en débandade; derrière éQes, les Bavarois barraient le chemin ; il avait remonté vers Saran en longeant la lisière des faubourgs.

— N'eçt-oe pas, mon capitaine, nous n'abandonnons pas Orléans? demanda Pierre.

— Non, non, nous le défendons, au contraire. Il y a eu quelque malentendu. Mais la dernière volonté du général, dites-le bien à ceux que vous rencontrerez, c'est la résistance à outrance, la défense pied à pied. Allez à la Montjoie,

BEÀUNE-LA-ROLANDE 325

allez aux Âubrais, prévenez tout le monde de sa part, ditesvous envoyé par lui..,

— Tu vois bien, reprit Pierre, en se remettant en chemin, c'était un malentendu.

— Malentendu, malentendu..., répétait Denis Stanislas ; quand Tobus est tombé sur nous, tout à Theure, je Tai him entendu...

n tournait le dos aux Âydes ; ils ignoraient cette débandade où se mêlaient dans une seule lie les troupes de Martin des Pallières et celles de Martineau. Â la Montjoie, les mobiles de Maine-et-Loire et le 30® régiment de marche combattaient encore, dernier degré, dernier débris auquel était déchue la 2® division. Vers onze heures, les mobiles de la Gironde s'étaient écroulés sur elle tout d'un bloc ; elle dépérissait depuis ; pourtant ces quelques bataillons en ordre s'étendaient encore dans les vignes ; deux batteries les soutenaient, des mitrailleuses balayant la route et fauchant des escadrons prussiens qui s'avançaient.

Partout la figure du combat était régulière, rien n'indiquait la faiblesse de la troupe, ni que sa résistance était à bout ; mais tout à coup, le 30® de marche se débâclant tomba sur les mobiles, dégringola pêle-mêle avec eux sur la pente ; les artiQeurs amenèrent leurs avant-trains, trottèrent sur la route, couvrirent de leur bruit de ferraille le brouhaha du sauve-qui-peut. Les obus allemands, redoublant sur la troupe en fuite, fracassaient la maison de la Montjoie, faisaient pleuvoir les tuiles des toits ; un d'eux, éclatant à vingt pas de Pierre, l'étourdit et l'éclaboussa.

— Et cdui-là, reprit Denis Stanislas, l'as-tu mal entendu?

— Les canons de la marine vont riposter, répondit Pierre.

Mais il pâlissait, se souvenant du 11 octobre et de la panique du Nivernais. L'armée était-elle donc redevenue le peu de chose qu'elle était à ce moment-là, et la ville, allait-on la livrer encore une fois?

— Allons aux Aubrais, dit-il ; on va s'y battre.

Denis sourit et haussa les épaules : ce lancier décidait de totit, comme un général ; pareil désordre n^était possible que dans une armée d'enfants telle que celle-ci I...

— Allons vite, reprit-il ; voilà les cuirassiers blancs... Les cuirassiers approchaient par la route de Paris;

d'autre cavalerie longeait le remblai du chemin de fer.

Denis et Pierre aèrent par un sentier boueux, entre deux vignes, et furent dans Tespôce de champ dos que bornent sur trois côtés la lisière d'Orléans, celle des; Aydes et le remblai du chemin de fer. La gare des Aubrais était occupée; une ligne noire de tranchées bordait la ville; derrière, des taches rouges, les pantalons des zouave». Les canons de la marine tiraient seuls, près de l'usine à gaz, au bois des Acacias ; mais une autre batterie en position, dont les bronzes reluisaient au soleil, attendait et réservait son feu.

Pierre marcha vers elle le long du chemin qui mène à Fleury-aux-Choux. Elle s'étendait sur la gauche, près de l'endroit où ce chemin s'enfonce sous une voûte, disparaît derrière le remblai, les pièces alignées, les servants à leurs postes ; derrière eux, debout sur la voie ferrée comme sur un gradin, des tirailleurs d'infanterie, aux intervalles r^lementaires. Dans le désordre général, cet ordre, ici, marquait la présence d'un chef, annonçait qu'un homme avait pu le vouloir et pouvait le maintenir. Pierre, en s'approchant, le reconnut, le même qu'à Baccon et la Benardière, quand il galopait avec ses pièces au-devant des Bavarois : « Duplessis de Grenédan, » songea-t-il.

L'officier avait fait un pas vers lui, mais il s'arrêta avec un geste qui signifiait : « Plus tard... je suis trop occupé... » La lorgnette devant les yeux, il jeta un rapide regard vers la route de Paris et cria :

— Commencez le feu 1... Première pièce, feu 1... Deuxième lièce, feu !...

Quand la sixième eut tiré, il corrigea la hausse de cent mètres et commanda : « Feu à volonté I »

— Vous m'apportez un ordre? dit-il en revenant à Pierre.

Et s'écartant avec lui, pour que les canonniers n'entendissent pas :

— L'ordre de retraite, sans doute?

— Non, non, au contraire ! répondit Pierre.

Et il répéta textuellement ce que le capitaine de Langalerie av^ait dit : « Résistance à outrance, défense pied à pied. »

— C'est étrange 1 reprit l'officier. Toute ma division s'est déjà retirée. Moi-même je ne me suis arrêté ici que pour protéger ces malhei^reux fuyards dont la route de Paris est couverte.

n mit de nouveau les yeux à la lorgnette et suivit un instant les effets de son tir :

— Sans nous, les Prussiens en auraient fait une hécatombe. Pauvres troupes ! Pauvre armée ! disait-il, les regards perdus là-bas ; et passant à cet autre souci que Pierre apportait :

— Voyons, qui vous envoie? reprit-îl.

— Le général en chef, répondit Pierre.

Homme contre homme, ils se regardaient. Les yeux bleus et froids de l'officier,, singulièrement lucides au fond d'un visage pâle, maladif, encadré de barbe rousse, scrutaient les yeux de Pierre.

Et c'était l'heure décisive où la perte d'Orléans était oonsommée.

Le général d'AureUe, abandonnant son projet de midi pour revenir à celui du matin, avait passé la Loire pour se loger à Olivet ; un train qui amenait Gambetta, de Tours, venait d'être arrêté près, de la Chapelle par de la cavalerie allemande, répandue jusqu'à la Loire ; il rétrogradait maintenant vers Tours. Ainsi, commandement et gouvernement.

paiement impuissants, donnaient dans deux directions le signal de la déroute ; l'armée, longtemps tiraillée entre eux et déchirée à la fin, cédait à la fois à FuHe et à Fautre attraction, et vers Bourges et vers Tours suivait sans âme ses chefs sans volonté. Ni le lancier, ni le capitaine ne connsdssalent ces choses, mais il leur avait suffi d'être face à f aee et les yeux sur les yeux pour que Fun et Fautre acceptass^t ce que le devoir militaire a d'impératif et de sacré.

— Ainsi, la volonté du général en chef est de défendre Orléans jusqu'à la d^nière extrémité?

— Oui, mon capitaine. C'est sa volonté. '

— C'est bien, reprit simplement Fofficier. Je vous obéis. « Je mourrais volontiers pour cet honmie, » songeait

Pierre.

 lui aussi, l'évidence militaire était apparue ; il sentait qu'après ;l;ant de démarches, tant d'épreuves et tant d'efforts, il venait enfin de trouver la place pour combattre, le chef à qui se donner.

— Feu à mon conmiandement 1 cria Fofficier.

Une ligne de tirailleurs prussiens montait à travers les vignes.

En même temps qu'il tirait contre elle, il parlait à Pierre, envoyait chercher le sous-lieutenant qui commandait le soutien d'infanterie et lui donnait ses ordres pour la sécurité de la batterie. Un chemin courant parallèlement au front des pièces allait recouper à gauche celui de Fleury; un peloton s'établit à ce carrefour, près d'une baraque de vignerons ; ainsi la ligne de retraite, par le passage voûté puis derrière le remblai vers Orléans, était assurée. Aux Aubrais, à Fusine à gaz, partout allumée, la fusillade étoilait de lueurs le jour déclinant. On voyait abonder davantage et plus confusément les compagnies prussiennes, les escadrons, les uns et les autres débouchaient, puis s'arrêtaient comme étonnés qu'on leur tînt tête, comme attendant la fin de cette résistance impossible

BEÂUNE-LA-ROLANDE 329

Les canonniers inquiets regardaient ces masses et regardaient Duplessis de Grenédan.

— Troisième pièce, feu 1 continua-t-il. Quatrième pièce, feu!

— Un cheval blessé, mon capitaine.

— Cinquième pièce, feu 1

n était sûr de ses hommes ; mais derrière lui, le souslieutenant d^infanterie lâchait la main à ses soldats, leur permettait un absurde et troublant feu à volonté.

— Ils vont me tuer du monde ! cria Duplessis de Grenédan. Lancier, allez leur dire...

Des salves prussiennes l'interrompirent ; passant pardessus la batterie, elles allèrent atteindre les soutiens de fantassins ; plusieurs roulèrent sur le talus morts ou blessés, les autres disparurent de l'autre côté.

— Heureusement, ceux-ci me restent, continua-t-il, regardant ce peloton, sur le chemin de Fleury.

Les balles redoublèrent à ce moment, venant non seulement de la droite et de l'avant ; mais de la gauche aussi

— C'est étrange, dit-il, toujours tourné vers la gauche ; On dirait que nos gens sont partis de là. Allez donc voir, lancier, si ce sont bien des gens à nous I

Pierre s'éloignant, il commanda d'amener les avanttrains. Le terraÎQ gluant, les balles qui continuaient de tourmenter la troupe, retardèrent ce mouvement ; il s'achevait dans le brouhaha, quand un cri désespéré s'entendit au carrefour... une salve... et de nouveau cette voix : « Je suis pris ! Je suis pris ! » Cette fois, Pierre revenait au galop, la lance en arrêt :

— Les Prussiens ! dit-il, haletant. J'ai percé leurs rangs pour vous rejoindre...

— Plus bas 1 dit l'officier, ou c'est la panique.

— Bs barrent la route ! reprit Pierre, chargez-les, c'est le seul moyen, !

— Charger comment 1 avec de l'artillerie?

— Oui, lancez vos pièces I Elles passeront !

n venait de voir cette racaille s'ouvrir devant la pointe de sa lance et devant le poitraQ de Cornette : tous lâches, tous incapables de tenir quand on marchait droit sur eux à fond de tram.

— C'est fou !... C'est impossible à cause du tournant..., r^rit le capitaine.

Et gagné tout à coup à l'idée du soldat :

— Essayons ! Tant pis ! J'aime mieux tout que livrer mes canons I

n avertit ses honmies d'une voix cahne, en scandant ses mots, qu'on allait faire retraite, par deux pièces de fronts en abandonnant les caissons; les attelages des caissons marchant devant la batterie :

— En arrivant au bas du chemin, nous tournerons à gauche, cria-t-il, quand la colonne fut formée. Au trot^ marche !... Allongez I...

La lourde aUure des bêtes de trait s'accéléra derrière lui, devint galop, et parvenues à leur pleine vitesse, changées en machines de choc, les machines à feu roulèrent contre le mur prussien : ce mur fra^e et fuhninant trembla devant elles, rideau que déchiraient des coups de feu, puis croula de droite et de gauche en découvrant la croisée des chemins.

— La main à gauche 1 cria le capitaine.

Au cliquetis des fusils préparant une salve, les conducteurs des caissons tournèrent à gauche ; derrière eux les attelages versèrent dans leur mouvement, emportèrent les pièces de ce côté. Des coups répondirent; Pierre s'était senti atteint au fianc, mais avant qu'il eût pu se rendre compte de cette blessure. Cornette manquait du devant jusqu'à s'agenouiller par terre ; il la releva par deux coups d'éperon, et craignant avant tout qu'elle n'obstruât le passage, il la jeta vers la droite ; elle voulut suivre, fit deux foulées boiteuses et s'abattit de nouveau en le préci- Hant sur le chemin.

BEÀUNE-LA-ROLANDE 33i

n vit confusément le danger qu^il courait d'être écrasé sous les pièces ; mais trop tard ; une roue en lui broyant la jambe, avait passé sur luL

— Ah ! tuez-moi 1 cria-t-iL

Mais la douleur éteignit ce cri même, la nuit se fit en lui, les honames, les chevaux, fantômes qu'éclairaient des coups de feu, tout s'évanouit dans ce spasme et dans cet étouffement.

<c Je meurs..., » pensa-t-il ; puis, aussitôt : « Eux?... Les autres? »

Le souci de ceux pour lesquels il mourait suspendit sa mort ; la conscience lui revint, réveillant la souffrance ; il retrouva des forces pour s'arc-bouter des deux bras à terre, pour relever la tête, et voir. Oui, sauvés, presque tous!

Une seule pièce, la dernière, arrêtée au tournant... Un BOUs-officier la défendait à coups de sabre, les fouets brandis serpentaient sur le ciel du couchant, et de nouveau les chevidix marchèrent ; un d'eux, que les autres traînaient, était mort dans les traits. La roue suivit l'ornière sanglante, s'approcha lentement de la jambe morte de Pierre.

— Allez ! criait-il. Tous ensemble ! ça ira ! n'arrêtez pas ! (jrâce à Dieu, ils n'arrêtèrent pas ; ils le mart3rrisaient

comme avaient fait les autres ; mais à peine avaient-ils passé qu'ils fléchirent encore dans l'allure; un servant tomba du coffre tout d'une masse, comme un mannequin. « En avant I » cria sous le passage voûté Duplessis de Grenédan ; il amenait du monde à la rescousse, ses sous-officiers à cheval, des hommes à pied qui se répandaient à droite et à gauche tiraillaient pour couvrir la retirade; plusieurs s'appliquèrent aux roues de la pièce et, lourdement, avec des cris, des appels, des plaintes, des coups de feu, des coups de fouet, elle disparut à son tour derrière le remblai.

— Ah ! sauvés ! Tous sauvés ! cria Pierre, ivre d'une

joie immense qu'éclairait Taube de la mort prochaine et que multipliait la douleur.

Et bénissant des yeux ceux qui passant avaient passé sur lui, il fléchit sur ses bras roidis et, sans force, sans souffle, sans pensée, ayant tout vécu, il retomba évanoui.

Les Prussiens ne poursuivirent pas,

Denis Stanislas étendu derrière la haie du remblai, à travers laquelle il voyait son petit Brunot inerte et sanglant, les entendit qui raisonnaient entre eux. Une demiheure s'écoula : on tiraillait dans les Âydes, mais sans suite et mollement ; la dernière résistance était devant la ville ; là, les gros canons faisaient feu, leurs obus fusaient en éclairs rouges, bientôt éteints...

— Vonoœrtsf cria une voix à la fin. Et les pas lourds des Prussiens s'éloignant vers Orléans, Denis s'avança derrière eux... Brunot avait eu tout le temps de mourir... mais non, ses yeux clairvoyants brillaient grands ouverts ; U reconnaissait, il commandait :

— Laisse-moi, ne me touche pas... Je suis perdu ; c'est inutile...

Un cri déchirant lui échappa. Denis, sans l'écouter, le soulevant de terre, arrachait du sol son pied douloureux, n l'assit dans sa brouette, lia la jambe brisée à l'un des brancards, avec sa cravate d'abord, puis avec son ceinturon.

— C'est pour ton bien, disait-il. Aie pas peur. On te guérira.

n revint vers Cornette inerte, déjà froide, la tête fracassée sans doute, car elle rendait du sang par les naseaux, n détacha de la selle le manteau, seul objet du paquetage qu'on pût emporter.

— Ma jument n'est pas morte? demanda Pierre.

— Non, non, répondit Denis. T'inquiète pas. Avec son matricule, tu la retrouveras.

On combattait toujours devant Orléans ; plutôt que de

BEAUNE-LA-ROLANDE 33a

traverser cette bagarre, il préférait chercher du secours au nord, de l'autre côté des Prussiens. Leurs colonnes descendaient paisiblement la route, au clair de la lune ; Denis la r^nontait.

— n est mort... ciq)out, capout, disait-il en montrant Pierre.

, On le prenait pour un paysan chargé d'enterrer un mort. À Cercottes, aucun asile, rien que des ruines ; un honmie lui prêta des outils pour aménager la brouette ; ils clouèrent une planche et firent un dossier, mais en voulant y attacher Kerre avec des cordes, ils virent cette blessure au flanc que Denis n'avait pas aperçue d'abord.

— Autant lui faire un cercueil tout de suite, disait l'homme en hochant la tête.

— Si ce n'est pas le poumon du côté du cœur, si c'est rien qu'une côte, il peut s'en sortir, répondit Denis.

L'ambulance la plus proche était celle de Neuville. Denis avait bien mangé le matin, il se sentait des forces, la distsmce de Neuville ne l'e&rayait pas. Le soldat, selon l'homme, mourrait en chemin, moins peut-être par la nuisance du mal que par l'excès des souffrances ; selon Denis, les souffrances n'étai^t pas le plus grave — le corps peut endurer beaucoup — mais bien le refroidissement, la perte des forces et ce filet de sang qui dégouttait sans fin du talon de la botte.

— Soulève-le, dit-il, pour que le poids porte sur la roue ! Attention ! Pas de secousse ! Il tournerait l'œil.

Ha l'attachèrent par les bras à la planche, comme un cnicifié.

— Tu viendrais pas aveè moi, toi, par hasard? L'honmie refusait d'aller jusqu'à Neuville ; pour nulle

francs mis dans sa main, U ne se serait pas risqué dans la forêt.

Pourtant, la route de Saint-Lyé était libre, tous les mouvements ennemis se faisant le long de la route de Paris ;

Denis y poussait sa brouette au clair de la lune, la roue tombait dans les ornières, s'enfonçait dans la boue : Pierre, inerte, se taisait toujours. Vers minuit, ils traversèrent Saint-Lyé où stationnaient des convois prussiens et furent dans la plaine, prussienne aussi De là jusqu'à Paris, rien que leurs préfets, leurs bureaux, leurs magasins, leurs chemins de fer. Comment prévenir la mère, à présent, si Tenfant mourait?

Denis, penché vers lui, vit son haleine exhalée en faible buée, ses yeux bleus qui s'entr'ouvraient :

— Où me mènes-tu? dit-il.

— A Neuville, chez les bonnes sœurs...

— Orléans est-il à nous? demanda-t-il encore.

— Oui, répondit Denis, il est bien à nous.

Un sourire passait sur les lèvres décolorées de Pierre; il reprit:

—C'est comme dans mon rêve...

— Oui, mon petit, c'est comme tu dis, c'est la même chose.

a S'il meurt, on pourra dire qu'il est mort pour Orléans, » ajouta-t-il, en poursuivant la marche, et, de nouveau, ce fut entre eux le vis-à-vis sinistre, le silence de mort que la roue de la brouette interrompait seule de son grincement plaintif.

Que l'enfant rêvât éveillé, mauvais augure, signe de faiblesse plus grande. Denis hâta son pas ; mais sentant sa fatigue s'accroître, il ralentit au contraire, marqua des pauses ; arriverait-il? Et s'il tombait sur les genoux, fourbu, qui donc sauverait Brunot? H s'assit, se coucha même par intervalles, puis, se traînant plus avant le long de la douloureuse étape, continua de lutter pour la vie de l'autre. On voyait Neuville, le haut clocher, le moulin à vent Cinq heures sonnaient à l'horloge ; quelques fenêtres éclairées, des bruits de pas.

« Ohé I au secours I » cria Denis ; mais il songea aussitôt : « C'est la Prusse... nous sommes en Prusse... »

n fallait paxler à voix basse, ici, quand on demandait du secours.

n s'approcha des premières maisons. Un vieux traversait la route portant un seau sous son tablier ; il s'était levé avant les Prussiens pour traire sa vache et s'en allait cacher son lait derrière les fagots. Pourtant, il laissa Denis boire au seau, y tremper ses moustaches, y réchauffer ses lèvres ; quant à la brouette, il offrit d'abord ses bras pour aller jusqu'à la sortie du bourg, puis voulut pousser plus lom et ne consentit à s'arrêter que devant la grille de l'hôpital

Denis entra, défit les cordes et les cuirs qui soutenaient Pierre : le corps raidi conservait la même pose et ne tombait pas. H retendit sur le manteau déployé et le couvrit soigneusement avec les pans pour cacher ce re^e de vie, cette dernière chaleur que le froid de la terre pouvait emporter. A droite, à gauche, les murs étaient couverts d'inscriptions pour lui incompréhensibles : «( Parloir. Eéfectoire. Dépense. » H allait appeler : ici, au moins, c'était la France; mais un médecin coiffé d'un képi, un médecin de l'Intemationale, peut-être, parut sur une des portes, descendit la marche et, tournant le dos, s'accroupit pour laver dans la neige ses mains rouges de sang ; il avait travaillé à des amputations toute la nuit.

— Monsieur le major, s'il vous plaît, ça presse !... disait Denis.

Mais le docteur, fatigué, sans s'émouvoir, continuait de frotter jusqu'aux coudes ses bras velus.

— Quoi donc? où ça? répondait-iL

Une religieuse regarda à ce moment par l'entre-bâillement de la porte et, le voyant qui se relevait lourdement, le suivit jusqu'au milieu de la cour.

— C'est hier que le malheur est arrivé, conmiraiçait Denis.

Mais le docteur ne l'écoutait pafi, comme s'il savait

d'avance cette histoire ou s'il en savait trop d'autres pareilles à celle-là. H souleva le pied tordu, congelé, le reposa, et surpris que le blessé n'eût pas gémi, considéra un instant les yeux toujours fermés, le visage immobile et cadavéreux.

— H est bien arrangé I dit-iL

Et la sœur s'approcha davantage, s'agenouilla, mit la main sur le front du blessé ; le docteur cherchait le pouls, mais ses doigts encore mouillés, engourdis par le froid, ne percevaient rien ; il les frottait sur sa blouse pour les réchauffer. Alors elle vint prendre l'autre poignet, chercha la pulsation, et ne la trouva pas.

— Plus de pouls, n'est-ce pas, ma sœur? demanda-t-iL

— Non, répondit-elle ; plus du tout.

n ouvrit la veste pour écouter les battements du cœur et vit la chemise largement imbue de sang, collée au corps. Alors, sans chercher davantage, il fit simplement des deux mains un geste qui signifiait : « Tout s'explique I » et se redressa.

— Va-t-il périr? demanda Denis, pris maintenant de remords.

Peut-être qu'en marchant vers Orléans il aurait renccmtré plus tôt le secours et sauvé l'enfant.

— Où faut-il le mettre? demanda-t-elle.

Le docteur continuait de frotter ses mains sur sa blouse, du même geste machinal ; la religieuse se tenait immobile à côté de lui, dans une attitude frileuse et résignée.

n rétablit son lorgnon sur son nez pour regardez: une dernière fois le mourant. H aurait voulu faire quelque chose, c'était visible ; il ne s'éloignait qu'à regret :

— Où vous voudrez, ma sœur, répondit-il ; U est perdu.

Une courte lettre de Kerre, datée du 30 novembre, avait fait connaître à Germaine le projet de la marche sur Paris ; depuis lors, plus rien à Persanges que les nouvelles des journaux, si laconiques, si brèves, et pourtant vagues, illusoires, muettes -sur la chose unique qu'il importait de savoir :

« On parle d'une sortie heureuse de Belfort vers Bessoncourt... Vallée d'Eure dégagée... Bonnes nouvelles de Paris. Le feu des forts continue à faire le plus grand mal à l'ennemi ; le cercle d'investissement s'élargit. »

Le 6, le premier bruit de la perte d'Orléans leur parvint ; le 7, ce malheur fut confirmé ; le 8, fête de l'Inunaculée Conception, elles allèrent conférer sur l'événement avec ]^ande ; elles l'attendaient après l'office dans le parloir de l'hôpital :

— A-t-il écrit? demanda-t-elle avidement.

— Je suppose qu'il a voulu nous écrire, répondit Mme de Persanges. Seulement sa lettre ne n;ous est pas arrivée.

Germaine tira de son manchon les journaux, que Fernande ne pouvait pas recevoir, à cause d'un ordre sévère de la mère supérieure, et lut à haute voix les dépêches des derniers jours :

« Le 3. — Le mouvement de Tannée de la Loire s'est continué hier, n a donné Ueu à une série d'engagements, sans avantage marqué d'aucun côté. Dans l'un d'eux, le général de Sonis, emporté par son élan, a été blessé et fait prisonnier.

« Le mouvement de retraite de l'ennemi paraît se prononcer... B

— Toujours leurs termes vagues I interrompit Fernande.

Le 4, l'armée de la Loire avait discontinué son mouvement et repris ses positions, a Cette accumulation d'efforts devra faciliter d'autant les mouvements de l'armée de Paris. »

— Pourquoi? Que veulent-ils dire?

Le 5, l'ennemi s'installait à Orléans ; en revanche, les nouvelles de Paris étaient bonnes...

— Ds mentent I Oh I ne lisez pas leurs mensonges. Les hommes affreux, qui peuvent mentir au pays tout entier !... s'écria Fernande, rouge d'indignation.

Mais elle se reprocha aussitôt ce trouble et cet excès d'émotion.

— Je ne m'inquiète pas, reprit-elle d'une voix plus calme. Us ne peuvent nous renseigner qu'en renseignant l'ennemi... Ds ont donc raison de cacher les nouvelles exactes.

— Qui croirons-nous, alors? demanda Germaine, les larmes aux yeux.

— Pierre... Pierre écrira, Pierre nous dira la vérité, répondit-elle.

Et elle l'embrassa, la caressa, elle, la plus jeune d'elles ^Tois, la moins forte, et celle qui tenait à Pierre le plus roitement..

— Quoi d'étonnant s'il n'a pas encore écrit? dit à son tour Mme de Persanges. Dans une armée si vaste, le service a dû être des plus fatigants. A peine Pierre avait-il porté un ordre à l'infanterie, par exemple, qu'on l'envoyait en porter un autre à la cavalerie à plusieurs lieues de là.

Et le soir, comment aurait-il pu écrire? Pour écrire, il faut des choses qu'on n'a pas toujours au bivouac : du papier, une plume, une bougie.

— Et \^ force d'écrire, ajouta Fernande. Quand on tombe de fatigue, quand on a faim, quand on a froid, écrire dix lignes est une grosse affaire...

•— Et nous ne savons rien, et c'est notre faute, conclut Germaine. Nous aurions dû le suivre. Puisque nous l'aimons, jamais nous n'aurions dû l'abandonner.

On lui avait objecté la raison de convenance, autrefois ; on lui opposait maintenant l'ignorance, l'incertitude, le devoir d'attendre et de se rester. Mais un rêve qu'elle fit la nuit suivante, sur lequel eUe refusa de parler, augmenta son appréhension ; pour la calmer, Mme de Persanges revint avec eue à la ville, la conduisit chez le colonel Durdant.

Avec ses intonations ^e vieux soldat, il raisonnait, il expliquait les événements et précisait les angoisses ; il ne levait pas les doutes, mais jetait sur les choses une demilueur, moins sombre que la complète obscurité. Le général d'Aurelle avait été relevé de son commandement ; après le 4 décembre, on était resté trois jours sans nouvelles de lui ; il ne correspondait plus avec le gouvernement.

— Vous voyez I observa Mme de Persanges, les lettres du général lui-même n'arrivent pas au gouvernement.

D'Aurelle était nonmié au commandement d'un rassemblement de mobilisés dans le Cotentin. Bourbaki le remplaçait à l'armée de la Loire ; des Pallières était démissionnaire ; Ghanzy opérait de son côté.

— Est-ce que le général aurait pu emmener Pierre avec lui dans le Cotentin? demanda Germaine.

Non, selon le colonel, Fescorte de lanciers suivait maintenant Bourbaki, comme elle avait suivi d'Aurelle. Et, sur une vieille carte où les montagnes étaient figurées en forme de chenilles, il montra la retraite probable de cet escadron : le pont d'Orléans, la Motte-Beuvron, Salbris, Vierzon; Tannée de la Loire, moins ce morceau qui était demeuré en route et que commandait Chanzy, revenait à son point de départ.

— De là, il serait facile à Pierre de nous écrire, de nous tél^aphier même, reprit Germaine.

EUes passèrent au bureau de poste ; les lettres venaient de Bourges en deux jours ; il en était arrivé plusieurs par le dernier train, mais aucune à Tadresse de Persanges. Bien non plus le lendemain dans la sacoche du facteur ; Germaine revenait du bout de l'avenue, où elle était allée l'attendre ; la neige entrait dans ses sabots ; eUe en sentait le froid à travers ses bas, et montrait de loin ses mains vides, et faisait : « Bien I » de la tête à Mme de Persanges debout devant' la porte, quand un traîneau déboucha, traîné 'par un vieux cheval gris, conduit par un cocher rougeaud, couvert d'une peau de mouton ; Fernande était assise à côté de lui. On aurait pu rire de la voir en cet équi* page, elle qui avait aimé les voitures et les chevaux ; mais l'expression de son visage était sombre ; ses yeux rouges avaient pleuré. EUe avait préparé quelque chose à dire, mais tout lui échappait. Elle sauta du traîneau, embrassa la fiancée de son frère et bégaya : « N'allez pas vous épouvanter, chérie ! Rien de tropVave, non. rien ! »

— Pierre est perdu depuis dix jours I dit-elle quand elles furent seules toutes trois dans le vestibule. Pierre n'est plus avec son escadron I

— Perdu ! répétaient-elles, atterrées.

Et elles prirent cette lettre que Fernande tirait de dessous sa guimpe ; on la lui renvoyait de Bourges telle qu'elle avait adressée à Pierre ; seulement, à côté du nom, une

main avait ajouté à Tencre rouge : Disparu sans nouvelles dans la journée du 4 décembre. Et elle avait s^é diagonalement dans Tangle : Le vaguemestre du quartier générd : Frémaux.

— Sans nouvelles I... Disparu I

Elles ne pouvaient rien dire de plus ; c'était leur angoisse même que ce vaguemestre leur renvoyait, mais définitive, cette fois, irrémédiable, laissant tout craindre, ne rassurant sur rien.

— Disparu signifie simplement que Pierre est en ce moment séparé de Tannée,- dit, la première, Mme de Persanges ; sans nouvelles, qu'il ne communique plus avec elle... Voilà tout ce qu'on nous écrit, voilà tout ce que nous savons.

— Peut-être a-t-il été envoyé en reconnaissance au loin et n'a-t-il pas retrouvé ensuite son escadron? reprit Germaine.

Mais Fernande hocha 1^ tête ; elle avait fait ces hypothèses déjà, et d'autres aussi, assise à côté de l'homme, sur la planche du traîneau.

— Le régiment avait pu se déplacer, poursuivit Germaine. Et si Cornette est tombée en route? Si elle est morte?

— QuéUe enfant vous êtesl répondit Fernande avec amertume. Le croyez-vous homme à abandonner son régiment? Aucune force au monde n'aurait pu le retenir en arrière I...

— La mort de Cornette ne l'aurait pas arrêté, reprit à son tour Mme de Persanges, en cherchant à maîtriser sa voix qui tremblait. Il aurait rejoint à pied... H se serait traîné pour rejoindre... H aurait traversé la Loire à la nage...

Fernande la regarda avec orgueil. Oui, tout était possible, excepté une félonie de Pierre ; dans cette incertitude sans bornes, eUes étaient sûres de lui, au moins.

— n aurait passé dans le feu I... Les Prussiens Tauraient plutôt... Oui, s'il est vivant, il a rejoint I reprit-elle, effrayée que la vie de Pierre pût n'être plus qu'une hypothèse.

Mais les deux femmes avaient pensé ces mots par avance ; elles les laissèrent sans réponse et baissèrent les yeux.

— Qui sait? Le malheur a pu faire que Pierre fût fait prisonnier? reprit Mme de Persanges après un silence. Alors il serait dans la partie envahie, il ne pourrait plus corres* pondre...

— C'est vrai! s'écria Germaine. H est peut-être prisonnier.

Mais Fernande, hochant de nouveau la tête, résista à leur espoir.

— Les prisonniers qu'on emmène s'arrêtent quelque part. Ici ou là, c'est toujours la France. Bobert vous a écrit de Sedan le lendemain de la capitulation. Pierre aussi nous aurait écrit : je le lui avais trop recommandé ! C'est donc qu'il est dans l'impossibilité d'écrire, dans l'impossibilité de dicter.

— Alors, alors... dit Germaine en pâlissant.

Elle s'arrêta de nouveau, muette devant le silence de Pierre :

— Écrivez au colonel, madame 1 reprit Germaine, Il vous doit compte... Au général en chef, peut-être? Au capitaine de Pierre? Au maire d'Orléans? Ds sont responsables... puisque ce sont eux qui envoient les soldats se battre... Oh ! mon Dieu ! mon Dieu I H faut prier...

En discutant, elles montèrent l'escaho: et se décidèrent à la fin pour la lettre au colonel :

— Je lui rappelle le nom de Pierre, son prénom, son numéro matricule, disait Mme de Persanges, assise à son secrétaire.

— Ajoutez tout ce qui peut faciliter les recherches, maman, reprit Fernande. Supposez Pierre blessé, dans une

nbulance internationale où les médecins sont étrangers...

OU bien, recueilli par des gens très ignorants et lui trop faible pour leur parler... enfin, sans connaissance...

« n porte à la main gauche un anneau d'or, où sont gravées les armes de notre nom..., » écrivit la mère en tremblant.

Mais Fernande, d'une voix plus basse, observa de nouveau :

— On a pu lui voler son anneau...

Alors, se souvenant du signe qu'elle avait vu sur le corps de Pierre, à la naissance, avant qu'on le mît dans les langes, et que retrouveraient sur lui ceux qui l'envelopperaient du linceul, Mme de Persanges traça :

a n porte sur l'épaule gauche, du côté de l'omoplate, une tache ronde de .couleur brune et de la grosseur d'un pois... »

La plume tremblante tomba de ses doigts avant qu'elle eût achevé; Germaine avait poussé une sorte de cri ou de plainte ; Fernande l'avait prise dans ses bras en sanglotant.

— J'irai le chercher, maman I dit-elle. Eién ne m'arrêtera ! J'irais plutôt à pied avec des sabots ! Moi seule peux le trouver. N'essayez pas de me retenir I Je vous désobéirais !

EUe était hors d'dle, égarée par ce désir furieux ; mais, tout à coup, elle s'adoucit, elle s'attendrit, toute sa passion ne fut plus que pour sa mère :

— Non, je ne vous désobéirai pas, maman chérie. C'est vous qui m'enverrez, parce que, avec mon habit, je peux passer partout, parce qu'il faut garder Persanges.; qui sait si la guerre ne va pas se porter dans le Jura? Et puis, vous recevrez peut-être d'autres nouvelles, il faut les attendre.

— C'est vrai, nous aurons peut-être d'autres nouvelles, reprit Germaine rassérénée.

— Soyons bien d'accord, surtout, ajouta Mme de Per sanges. Prenons le parti le plus sage.

Enlacées toutes trois, elles se sourirent et se caressèrent, bien heureuses de raisonner eptre elles, bien guéries de ce premier affolement.

Fernande était si calme qu'elle put écarjier du pied un tison qui avait jailli du feu crépitant de sapin.

— La mort de'Kerre serait connue, osa-t-eUe dire. Par exemple, le fils de Claude Monneret a été tué à la bataille de 6eaune-la-Bolande ; eh bien, Claude a été averti la semaine d'après. Les r^iments ont des imprimés qu'ils envoient aux maires des conlmunes et les maires avertissent les familles.

Elle discuta avec elles, très froidement, s'U valait mieux partir pour Orléans ou pour Bourges. Une fois Pierre retrouvé, où serait le lieu de réunion? Comment correspondre, si elle découvrait quelques indices sur lui, et s'il arrivait d'autres nouvelles à Persanges après qu'elle serait partie? Correspondre serait difficile, évidemment...

— Âh I nous sommes trop faibles I s'écria Germaine, effrayée de tous ces problèmes, et elle tomba, accablée, sur une chaise... Nous l'aimons trop, voilà tout, chacune à notre manière ; il est tout pour nous ; c'est pourquoi je dis que le bon Dieu ne nous l'a pas repris ; il m'aurait fait mourir avant I

— Non, non, affirma Mme de Persanges, j'aurais reçu un imprimé.

Et sans se Isdsser aller aux larmes ni à l'épouvante, elle continua de rsdsonner avec Fernande sur Bourges et sur Orléans. Tout paraissait éclairci; Fernande allait partir, quand Germaine posa des questions nouvelles auxquelles elles n'avaient pas réfléchi.

— Si quelqu'un l'accompagnait? Mon père? l'oncle Brunot?

Selon Fernande, l'oncle Brunot ne serait qu'un embarras de plus ; d'ailleurs il souffrait de rhumatismes et peu'lait d'aller finir l'hiver dans le Midi ; le président était fourrier

dans la garde nationale; il ne pouvait abandonner son^ poste, rendre ses galons.

— Au fait, moi non plus, je ne suis pas libre, ajouta Fernande.

Dans' cette précipitation d'idées et de paroles, on oubliait les choses les plus essentielles : elle avait oublié ses vœux. La Mère supérieure fit des difficultés, en effet, en raison des besoins de Thôpital, et ne céda que devant un télégramme du vicaire général, écrivant au nom de Monseigneur.

Enfin, la journée douloureuse était achevée ; dans Persauges désert, c'était une consolation que de penser : Fernande partie, et de croire entendre cette locomotive qui roulait, roulait, qui l'emportait vers Orléans. EUes la suivirent de jour en jour, et à chacune de ses lettres, sur la même carte où eUes avaient suivi le voyage de Pierre : le 19 décembre, à Chagny; là, tout le monde lui donnait bon espoir ; elle-même avait confiance, ne doutait pas du succès ; le 20, à la Charité-sur-Loire : un général prussien, très poli, lui signait un sauf-conduit, l'autorisait à visita les ambulances allemandes; dans un dernier biUet, elle disait adieu, avant de traverser la ligne ennemie : courage, espoir, rendez-vous à l'évêché d'Orléans.

Et tout à coup, plus rien d'elle, disparue aussi, tombée dans cet abîme de guerre au fond duquel Pierre était perdu.

Cependant elle avait gagné Orléans.* Là point de secours, rien que les ténèbres, l'ignorance, la crainte ; rien que l'illusion et l'erreur de sa recherche aveugle, ardente, inutile, obstinée.

Des Ormes aux Aydes, des Aydes à Fleury, de Fleury à Olivet, dans les asiles, dans les .hospices, chez les Frères, dans les châteaux abandonnés, elle entrait, elle interrogeait Même les gardiens des cimetières, elle les questionnait ; elle

ne craignait pas de s'arrêter sur la route, en apercevant au milieu des vignes ces tombes nues, inconnues, sur lesquelles personne n'avait encore prié. Les gens ne pouvaient la renseigner au juste : a C'était mélangé... », les morts du 11 octobre et ceux du 4 décembre, mobiles, zouaves, chas* seurs à pied...

— Pas de lanciers? demandait-elle.

— Non, non, sûrement I Pas de lanciers I

Le curé de Saran ne pouvait comprendre comment un lancier du quartier général s'était perdu dans la journée du 4 ; l'escadron avait marché de bonne heure vers Orléans et d'Orléans, avant dîner, vers Olivet. Cet escadron ne combattait pas, pas plus que le reste de la cavalerie d'ailleurs ; la cavalerie se promenait simplement, sans charger.

Ainsi ce curé confirmait les vues du colonel Durdant, incrédule sur les exploits de cette armée de la Loire ; pour lui aussi, Pierre avait dû rester quelque part sur la rive droite.

— A Beaugency, peut-être? Une partie de la division Peytavin a fait retraite de ce côté.

Elle partit pour Beaugency, gravit les rues étroites, tortueuses, s'étonna des vieilles maisons, toutes sombres, plus noires parmi la blancheur de la neige, des façades sculptées, des fenêtres à meneau, des tourelles debout aux angles des pignons. Au-dessus d'une vieille porte, pendait le drapeau blanc orné de la croix rouge ; cette ambulance était privée ; un homme du monde, la même croix rouge au bandeau du chapeau, en faisait les honneurs. H chercha à la lettre B du registre des entrées, à la lettre P, puis passa au registre des décès, en obsàrant que quelquefois, pour simplifier les écritures, on inscrivait directement aux décè$ les malades apportés à l'ambulance dans un état désespéré.

— Voyons maintenant au r^tre des visites, continuat-il avec un sourire. Blessés... Bien. Fiévreux... Bien. Varie-

leux... Peut-être Brunot était-il atteint de la variole?

— NoH, non, répondit-elle.

Et eUe ajouta, par précaution :

-— Du moins, pas à ma connaissance.

— Si vous n'avez aucun renseignement, madame, il vous sera difficile de diriger vos recherches, f^eut-être votre intérêt serait-il de vous rendre à Tours ; notre comité central fait dresser pour l'ensemble de notre œuvre des états récapitulatifs.

Lasse tout à coup, lasse des visages, des paroles, des sourires, des mensonges, non, elle ne dirigeait plus ses recherches; eUe allait devant elle, n'importe où, loin des hommes seulement, pleurer, sangloter, et, puisqu'ils ne lui ridaient pas son frère, le demander au vent, le demander à la terre, le demander à Dieu.

Une ^lise s'oflbit : justement le secours de Dieu ; elle allait y entrer, quand un factionnaire prussien sortant d'une armoire sans porte, sa guérite, barra le passage de ses deux bras étendus.

— Quoi? Je veux prier, prier... répétait-elle, étonnée que ce mot essentiel ne fut pas commun aux deux langues et que le soldat ne le comprît pas.

— Fort... fort... disait-il, d'un air bonhcnune, embarrassé.

— L'église est désaffectée, ma sœur, expliqua un vieillard qui passait. Les Prussiens l'ont prise pour l'exercice de leur culte... Mais entrez dans ma maison, ma sœur, permettez-moi de vous y conduire ; eUe est à deux pas d'ici.

n poursuivait, tout en marchant : le pasteur protestant avsdt requis le curé de fournir quatre mille pains pour la communion des soldats ; les commerçants étaient tenus de donner des objets par centaines pour un arbre de Noël; cette tyrannie du vainqueur reportait la pensée jusqu'aux plus sombres époques de l'histoire, jusqu'aux jours néfastes de la guerre de Cent ans.

— Oui, oui, c'est vrai ! dit-elle joyeusement.

Elle n'avait pas entendu les paroles de ce vieillard, mais perçu quelque chose de meilleur, de plus doux : la bonté, rhospitalité, ce secours des hommes dont elle avait dé- Bespéré.

— Je cherche mon frère, reprit-elle ; mon frère est perdu depuis le 4 décembre.

En raisonnant sur la perte de Pierre, ils suivirent un étroit corridor, entrèrent dans un petit salon aux meubles d'acajou; une vieille dame qui lisait, assise devant la fenêtre, vint se joindre à eux pour délibérer.

— En vous envoyant ici, on vous a fait faire fausse route, ma sœur, disait le vieillard. Beaugency a toujours été en dehors des mouvements de l'armée. Mais Patay, Janville, Neuville, voilà des endroits h visiter...

— Plus tard, ajoutait la vieille dame. Ce ne sont pas de ces décisions qu'on puisse prendre à la légère.

Fernande insistait pour partir de suite et ne sentait pas le danger d'un voyage en Beauce pour une femme non accompagnée.

— Allons chez Florimond, alors, dit le vieux monsieur, en reprenant son chapeau. C'est le voiturier, un homme sûr.

De nouveau, ils parcoururent les rues de la petite ville, en considérant cette fois les monuments.

— L'église Notre-Dame, ma sœur. Elle a été bien endommagée par le bombardement du 2 décembre. Ici, ma sœur, l'oratoire de Jeanne d'Arc.

Fernande avait pris en main les grains du rosaire et regardait avec admiration le mur. noir, la fenêtre ogivale. S'arrêter, prier là...

— H est tout plein de blessés, poursuivit le vieillard en passant.

Quoi, là aussi des blessés I Elle laissa retomber le rosaire à sa ceinture et dit simplement dans son cœur : « Jeanne d'Arc, priez pour eux.'. » Jeanne d'Arc priait dans le cid

à présent ; elle intercédait pour la France auprès de Notre- Se^eur.

— Oui, ma sœur, nous avons aussi nos blessés, reprit-il, avec un soupir.

Et il résuma toutes les misères que la ville avait endurées daps ces derniers mois, non plus une ville, mais un campement, un carrefour, un centre où passaient tous les va-etvient de la guerre, où bouillonnaient tous ses remous. Avec l'arrivée des Prussiens devant Paris, commencèrent ces péripéties; d^abord, une migration générale de gens qui passaient la Loire et s'en allaient bivouaquer en Sologne. Le 21 septembre, autre défilé, le long de la Loire, et vers Blois : la première des évacuations sans nombre d'Orléans, la fuite dont le général de Polliès avait donné le signal. Le 11 octobre, même mouvement désordonné et panique, cette fois ; tandis que les Bavarois entraient aux Aydes et forçaient le faubourg Bannier, mobiles aBolés, francs-tireurs ivres hurlaient la Marseillaise dans les rues de Beaugency, frappaient les bourgeois, tiraient aux volets des maisons. Le 18, pour s'éclairer, l'incendie de Châteaudun. Puis une période neutre incertaine. Français de Blois et d'Amboise, Prussiens de Meung et d'Orléans venaient toucher barre à Beaugency et s'y fusiller par surprise. Bien d'héroïque dans ces rencontres, mais de la hardiesse et comme l'essai d'actes plus grands. Et tout à coup, des temps nouveaux. Le 9 novembre, le son du canon de Coulmiers ; dès le soir, un présage heureux dans l'air, des bruits de joie,. de victoire, de liberté ; la communication par voie de fer rétabhe entre Orléans et Tours, des transports de matériel, des passages de troupes ; un effort, une espérance dont le but était Paris.

— Et maintenant..., conclut-il, en hochant la tête.

Ses deux mains ouvertes montraient les soldats allemands passant de droite et de gauche, les maisons fermées sur elles-mêmes, la ville étouffée sous le talon du vainqueur.

Bs concertèrent le départ de Fernande pour le lendemain matin, et elle rentra pour écrire, pour raconter toutes ces choses et les mêler au sujet unique qui les préoccupait ; elle s'étonnait, elle s'émerveillait de ces vues de la Providence selon lesquelles tant de misère dans la vie se rachète par tant de bontés.

Cette lettre fut portée à Romorantin et de là à Bourges par des voitures privées ; mais avant qu'elle eût atteint le réseau des postes françaises et commencé de courir vers son adresse, Mme de Persanges et Germaine, à bout de patience, étaient parties au-devant des nouvelles. A Chagny, on les arrêta ; les trains réguliers ne passaient plus ; U en arrivait sans cesse de Nevers, qui transportaient l'armée de Bourbaki vers Lanpres ou Belfort, on ne savait où.

Un défilé puissant, un déversement continu d'hommes, de chevaux, de canons, d'attirails, arrivant à tour de roue, s'arrêtant, puis s'ébranlant, s'effaçant, effacés bientôt par d'autres pareils. Elles admiraient, chassées par moments du quai, regardant alors par-dessus les barrières. Pour quelle entreprise, pour quel geste nouveau la France déplaçait-elle ses armes du Centre vers l'Est,, comme un soldat fatigué change son épée de main? Et pourquoi le 5® lanciers et Pierre lui-même ne seraient-Us pas parmi ces troupes?

Décidées à surveiller le passage des trains, elles télégraphièrent au bureau de poste de Lons-le-Saunier afin qu'on leur transmît bureau restant à Chagny tout ce qui pourrait arriver pour elles, et elles attendirent là, humblement, silencieusement, l'employé du télégraphe leur ayant offert des chaises dans son bureau ; elles le contemplèrent avec envie, elles qui n'étaient rien, qui ne servaient à rien, tandis qu'il manipulait son appareil ou regardait les signes s'inscrire sur la bande de papier bleu.

— Faidherbe se bat devant Amiens, dit-il tout à coup, n se retournant à demi vers elles.

Sa figure, éclairée comme d'un reflet de bataille, rayonna d'aboi, pds s'assombrit. La trépidation de l'appareU continua de simuler un cœur palpitant, un pouls fiévreux.

— n se replie vers le Nord, reprit-il en continuant à lire.

Mais il se tut sur la fin de la dépêche ; ce furent sur ses traits le mystère des faits accomplis, la majesté sanglante de ces lointains événements.

— Un autre train, madame..., annonça-t-il au bout d'un instant.

Et elles sortirent, de nouveau prises d'un vague espoir.

Un train passa : de l'infanterie. Un autre : des dragons. Un autre encore, au crépuscule, sous les flammes fauves des lampes mêlées au jour livide et bleu. Les hommes descendirent des wagons, marchèrent pour se réchauffer, se trémoussèrent sous leurs manteaux avec un bruit de bottes et d'éperons. D'abord, on ne distinguait pas leur uniforme ; tout à coup, Germaine le reconnut :

— Le 5® lanciers, ma mère ! Le régiment de Pierre !

— Non, non, répondait Mme de Persanges, ils n'ont pas de lances...

— Si, si, ma mère ! Us ont le schapska I C'est son régiment 1

Et, l'entraînant au dehors et la devançant dans l'espoir :

— Oh ! s'il était retrouvé ! disait-elle.

Cette idée l'enivrait, la faisait trembler devant ces soldats, balbutier en les interrogeant. Us haussaient les épaules, ils écarquîUaient les mains.

« Tu l'as pas connu, toi? » demandaient-ils entre eux.

Mais non, ils ne l'avaient pas connu, ou, s'ils l'avaient connu, ils ne se souvenaient plus.

— n ne serait pas resté à Sedan, par hasard? C'est là qu'il a resté du monde, dit l'un d'eux.

Et continuant sur ce thème, ils nommèrent tous ceux du régiment qui avaient disparu devant Sedan.

Le colonel^ au sortir du buffet, se laissa questionner de bonne grâce, quoiqu'il fût neuf dans son commandement et connût peu son personnel. Il s'agissait du 3® escadron? Alors, mille regrets ; cet escadron vivait entièrement séparé des autres ; il était déjà dans TEst, à la suite du général BourbaM. Le major promit de faire des recherches, il écrirait à Toccasion ; tous deux saluèrent, la locomotive ayant sifEié. Et de nouveau, inexorablement, cette fatale puissance des choses devant laquelle les deux pauvres femmes ne pesaient pas, poussa cette bielle, actionna ces roues, chassa ce train vers le but inconnu I

Aux appels des employés, au fracas des plaques tournantes, les wagons passèrent, emportant lés hommes penchés aux portières, les chevaux qui perdaient réquiÛbre au départ et se reprenaient en piétinant le plancher, une voiture d'ambulance sur une plate-forme couverte de neige, le serre-frein dans sa guérite : elles restaient sur le quai jonché de mottes de boue, de bouts de cigares, de croûtes de pain et de crachats.

« On leur a retiré la lance pour leur donner la carabine », dit derrière elles l'employé du télégraphe, décidément intéressé à leur détresse.

Alors, elles lui parlèrent de Pierre, de cet escadron si singulièrement transporté dans l'Est, tandis qu'elles-mêmes se rendaient à Orléans ; et tout de suite il comprit leur situation, approuva leur projet de ne pas poursuivre vers Nevers, d'attendre ici les nouvelles jusqu'au lendemain ; ensuite, il faudrait se tracer un plan, quel qu'il fût, sous peine de tomber dans le désordre et dans la démence ; et, les saluant d'un grand geste de bras, en gentilhomme, il déclara qu'il avait Vhonneur de rester à leur disposition.

n était poli, du moins ; mais, dans l'hôtel envahi, les domestiques affairés entraient sans frapper, ne parlaient pas à la troisième personne ; elles ne pouvaient obtenir

ux seulement un peu d'eau chaude. La veille, on leur

avait pris une de leurs chambres ; ce soir-là, on leur prenait un de leurs lits.

— N'importe, madame, dit Germaine. Je passerai la nuit dans le fauteuil, comme ceci, madame, sans me désha* biller, sans même ôter mon corset.

— Non, Germaine, couchez-vous, dormez, je le veux.

— Je ne peux pas dormir, madame, je pense, je pense.. . Elle n'osait plus la nommer sa mère, ni nommer tout haut

celui à qui elle pensait ; mais elles s'entendaient là-dessus sans parler.

— Donnez-le à Dieu, dit Mme de Persanges, et Dieu vous le rendra.

Une main sur ce front fiévreux, l'autre sur ces mains frissoimantes, elle l'endormit de la sorte par paroles douces, puis veilla seule sous l'abat-jour baissé, devant le feu qui s'éteignait. Tout le corps de Germaine gisait dans la pénombre ; un point d'or brillait sur son anneau de fiançailles, dernière étincelle, dernier espoir. En bas, des voix, des rires, un fracas de vaisselle, des ritournelles de piano. On était au 31 décembre... Quel lendemain à cette fête de misère? Quel an nouveau après celui qui avait trop duré? Dehors, toujours ces locomotives sifflantes que le bruit seul faisait revoir tant on les avait vues, leurs feux obliques, leurs panaches d'escarbilles, leur course obstinée menée d'un bout de la Erance à l'autre, leur rumeur pareille qui venait du sUence et qui se perdait dans la nuit. Tout à coup, Germaine sursauta, s'assit sur le lit en poussant un cri.

— Rien, ce n'est rien, dit-elle, encore épouvantée. Ah I quelles affreuses paroles le curé a dites ce matin, en frasant la commémoration des morts 1

EUe était dans un état d'exaltation et d'angoisse, en proie à un étouffement nerveux ; le ruban de son cou la serrait comme un garrot. Mme de Persanges retira l'épingle et défit le nœud.

— Quoi? quVt-il dit? demanda-t-elle.

Et continuant d'ouvrir le corsage, elle détourna les yeux de ce sein vierge auquel les baisers de Pierre étaient destinés.

— n a dit : « Prions pour nos soldats couchés dans la fosse commune. »

Sa bouche haletante s'ouvrit de nouveau; elle prit à deux mains son front, comme si quelqu'un d'invisible, dans l'ombre, l'avait frappé :

— N'est-ce pas, madame, Pierre n'est pas couché dans la fosse commune?

Déjà, à Persanges, avant qu'on sût la disparition de Pierre, tout à l'heure encore, deux fois elle avait fait ce rêve : Pierre enseveli, pêle-mêle avec les autres, son corps perdu on ne savait où. La mère, sans lui répondre, la caressa, puis, reprenant dans ses mains calmes ces mains désespérées, les joignant toutes ensemble dans une seule prière :

— Les morts de la fosse commune sont des héros et des martyrs, dit-eUe lentement. Ils sont dans le ciel, ils voient Dieu.

Elles se turent, parvenues au sommet de leur sacrifice, arrêtées sur cette limite où l'amour confine à la mort. Dans ce silence, dans cette paix, un pas s'entendit, un heurt contre la porte, la voix de l'employé du télégraphe :

— C'est un renvoi de dépêche... c'est la -dépêche que ces dames attendaient.

— La dépêche ! dit Germaine, en faisant le signe de la croix.

Une pendule, sonnant dans le corridor, scanda à coups égaux cet instant d'attente et d'effroi; le pas discret de l'employé s'éloignait.

— De Fernande... dit Mme de Persanges.

Et il lui sembla qu'elle allait mourir, qu'elle n'aurait pas la force d'achever :

— Lisons ensemble I Soyons prêtes à tout ! s'écria-t-elle.

Et elle lut à haute voix, d'un seul trait, comme c'était écrit :

« Dieu soit loué! Pierre est vivant, grièvement blessé le 4 décembre ; transporté à l'hospice de Neuville-au-Bois, Loiret. Soigné là longtemps, entre la vie et la mort, amputé du pied droit après de grandes souffrances, mais sauvé, sauvé grâce au bon Dieu. »

— Vivant... vivant... épelait Germaine, Dieu soit loué... Et elles reprirent haleine ; elles répétèrent ces mots essentiels : le 4 décembre... Neuville-au-Bois... à l'hospice.

— Amputé... Amputé? redit la jeune fille, ne pouvant «roire d'abord cette chose horrible et comprenant tout à coup que le Pierre dont Fernande parlait n'était plus celui d'autrefois, mais un autre infirme et mutilé.

— Oh ! comme le bon Dieu me le rend ! qui sait s'il pourra marcher 1 Ah! j'ai peur, j'ai peur! Fernande ne nous a pas tout dit !

— Elle dit qu'il a beaucoup souffert, répondit la mère. Mais elle n'essaya pas de la consoler. Chacune avait sa

douleur, chacune avait son amour.

Et chacune avait son devoir, maintenant que la guerre «'était étendue davantage et qu'elle se portait aussi dans le Jura.

— Allez garder votre maison, dit-elle avec autorité, et moi j'irai garder mon enfant.

— Comme vous voudrez, madame. Je suis prête, madame. Je garderai Persanges. Ma grand'mère m'y rejoindra.

Persanges? Un autre Persanges* Un autre Arlay, non plus le lieu de leur bonheur, le rendez-vous de leur amour ; Pierre n'y pouvait plus revenir, en franchissant le mur, en traversant la rivière ; il ne pourrait que se tramer, appuyé «ur elle, un vieillard, à présent, lui si léger, si charmant quand il passait dans les champs au galop de son cheval. Choses vues, choses disparues, et tant d'amour et tant d^

regrets ! Elle seule pouvait savoir la grandeur de son chagrin, et c'était un secret entre elle et lui

— Mop Kerre, disait-elle en sanglotant sur l'oreiller, en mordant son mouchoir mouillé de larmes, mon Pierre chéri I

Ayant visité Patay, Toury, Janville, Fernande venait d'arriver à Artenay. On la fit attendre dans le vestibule de la mairie : l'admiaistrateur prussien était en conférence. A la fin, un homme coiffé d'une casquette de peau de mouton sortant de la salle, elle le prit pour le maire ou pour quelque personnage influent et se mit à lui raconter son histoire.

C'était Denis Stanislas.

— Si c'est Brunot de Persanges que vous cherchez, montez dans ma voiture, je vas vous conduire là où qu'il est, répondit-il simplement.

Et, la voyant stupéfaite, étourdie, qui balbutiait, qui refusait de croire :

— Parbleu, je le connais bien, peut-être, ajouta-t-il. Brunot le lancier qui est venu à cheval du département du Jura, c'est de lui que je vous parle, c'est pas d'un autre.

— Vivant, dites-vous? H est vivant?

— H est pas bien faraud, il est vivant tout de même.' Heureusement que lui, Denis, s'était trouvé là. Sans

écouter le médecin, il avait fait pour Pierre un lit dans le bûcher, en étendant une toile de tente sur la sciure de bois ; avec de la tisane, avec du vin, il l'avait réchauffé ; peu à peu la parole était revenue, l'entendement. Alors le docteur, bien fâché d'avoir attendu jusque-là, avait tout fait pré- )arer pour l'opération ; Brunot consentait, îl disait que le

plus tôt serait le mieux, mais en voyant les instruments et le sang caillé pax terre, comme dans un abattoir, il prit peur, il lutta contre eux tous avec leur chloroforme.

— Ah ! partons ! disait Fernande. Conduisez-moi près de lui Je suis sa sœur.

— Je m'en avais douté, reprit Denis avec importance, mais moi, j'ai des affaires ; s'agit pas de laisser les bonnes gens de l'hospice mourir de faim.

n avait eu assez de peine à obtenir la permission d'exporter de la viande jusqu'à Neuville; restait à conclure avec le boucher. Menant son cheval par la bride, il vaquait à son marché, il traînait Fernande le long des rues, dans la i)outique :

— Payer trois francs la livre de veau, c'est-il pas maHieureux 1 disait-iL

Denis négociait avec cet homme, elle négociait avec Denis, le tentant à prix d'or, le suppliant d'aller jusqu'à Orléans, plus loin peut-être, là où le télé^aphe communiquait encore avec le Jura.

— Et si je me fais fusiller? opposait-iL

L'idée de dîner à l'hôtel et de passer la soirée au café en fumant des cigares lui souriait ; un sauf-conduit, qu'elle lui montra, timbré de l'aigle impériale allemande, acheva de le décider. Il mit ce fétiche dans sa poche, son mouchoir par-dessus et s'éloigna à pied, cherchant un bureau de poste.

Fernande s'étant assise seule sur la planche du si^e, les rênes de corde entre les malQs, le cheval rouan secoua sa grosse tête et sa crinière laineuse et partit au trot.

n avait l'air de comprendre et de se hâter, et c'était bon, l'appui de sa bouche brutale sur le mors, cette traction vers l'avant, la plaine, la neige, la bise âpre relevant la guimpe, s'engouffrant dans la cornette, cet espace parcouru, le virai chemin, la ligne droite et Pierre au bout...

— Saint-Lyé... lut-elle au passage sur la plaque indicatrice.

* Me s'était faussement figuré ce village, souvent cité par Pierre, le supposant en étages, comme ceux du Jura, avec un clocher, perché par-dessus les maisons. Une ligne droite encore, un coin de forêt ; là, des traces de la guerre, des huttes de branchage que la neige changeait en pains de sucre, des arbres calcinés. Un bourg maintenant, une haute église. « Neuville? », cria-t-elle au passage; mais cette vieille femme, courbée sous son fagot de bois mort, n'entendit pas. Le cheval trottait, son grelot tintait : « Neuville... Neuville. »

— L'hospice? demanda-t-elle à deux hommes debout sur le bord du cheuEÛn.

Et le cheval tourna à gauche, comme refusant d'entrer au bourg.

Les honmies firent signe de la main : oui, c'était là, le cheval ne se trompait pas.

Et tout à coup, si près du but, une faiblesse la prit dans les bras, un tremblement dans les mains. « Non, c'est çial, » songea-t-elle. H fallait être forte au contraire, surtout ne pas pleurer. Le cheval, eûr mainteiwit de\son retour, gravit au pas la dernière montée; au sommet, une religieuse attendait, elle regardait, elle souriait i

— Ma sœur Charles-Borromée? demanda-t-elle; nous vous attendions, ma sœur ; quand nous avons vu que vous ne nous répondiez pas, nous nous sommes dit : a EUe va venir. »

— Oui, j'ai voulu venir, ma sœur... dit simplement Fernande.

Et elle ne parla pas de cette réponse qu'elle n'avait pu faire, de ces lettres qu'elle n'avait pas reçues ; car qu'importaient entre elles les hasards et les contretemps de cette guerre? ,

— Sœur Cyprien.., reprit la religieuse.

Et elles ne parlèrent pas davantage. Le même habit, les mêmes vœux, la même vie de prière et de miséricorde les

unissaient ; elles s'étaient comprises, elles se connaissaient,

— Entrez près de lui, ma sœur. H est dans le parloir. Nous n'avions plus de place ailleurs.

La grille, la cour, les deu^ marches, le vestibule carrelé, tout était tel qu'on pouvait l'imaginer; mais ce que la sœur avait oublié de dire, ce que Fernande ne prévoyait pas, c'était ce spectre aperçu tout à coup, juste devant la porte, sur le Ût sans rideau, ce visage flétri, terni, ces tempes plombées et ces longs cheveux.

— Pierre ! s'écria-t-elle.

Et, surprise de ce nom proféré, qui évoquait une autre image, eUe demeura interdite au chevet du Ut.

— Tu viens seule? demanda-t-il. Mainan? Germaine?

— EUes vous aiment, elles viendront, répondit-elle en saisissant à deux mains la main maigre c[u'il tirait de dessous la couverture ; c'était à moi de partir la première, à cause de mon habit... ^

Elle sourit, feignant d'être heureuse, et se tut sur leurs maux à elles, craignant, par un mot trop prompt et qui l'eût blessé, d'ajouter quelque chose à tout ce que Pierre avait souffert. « Maman... Germaine... » répétait-il lentement, comme s'il mesurait dans son esprit la grandeur des événements qui le séparaient d'elles et la grandeur de son amour.

Fernande se souvenait de te soir de septembre où il était parti avec Cornette, si léger, si joyeux. « Les sœurs ne l'ont pas vu, songea-t-elle, elles ne pouvaient pas m'avertir... » Et ses yeux se mouillèrent à cette idée que les sœurs ne soupçonnaient pas, qu'elles ne sauraient se figurer ce que Pierre avait été.

— Pourquoi ne m'embrasses-tu pas? demanda-t-il. Estce que cela t'est défendu?

— Non, non, répondit-elle en le baisant au front.

Ses yeux embarrassés se fixèrent sur le pied du lit ; un cerceau soutenait les couvertures au-dessus de la jambe

malade et marquait d^une enflure monstrueuse la place où le corps était mutilé.

— Je suis moins abîmé qu^il ne semble, dit-il, ayant surpris ce regard. Avec une jambe mécanique, je pourrai encore servir. J'ai fait une demande pour passer dans Tartillerie sédentaire.

— Vous serez donc artilleur, comme les grands-pères, répondit-elle.

Un sourire passa sur les lèvres de Pierre, au souvenir de leurs vieilles querelles.

— Ah ! mon Kerre, mon frère chéri ! reprit-elle, reconnaissant tout à coup le Pierre d'autrefois.

Et elle Tembrassa longuement, passionnément, en signe d'amitié nouvelle et de pardon.

— Doucement ! Tu oublies que j'ai deux côtes cassées* Et, comme la sœur Cyprien rentrait à ce moment :

— Elle est ma vraie sœur, voyez-vous, ma sœur Cyprien, reprit-iL C'est elle qui me donnera des nouvelles de l'armée.

— De l'armée? répéta Fernande.

— Sans doute... Puisque tu viens d'Orléans, tu as vu l'armée.

Sœur Cyprien, debout de l'autre côté du lit, faisait des signes incompréhensibles, et Fernande l'interrogeait des yeux :

— Ma foi, j'étais trop préoccupée de vous, répondit-eQe. Je n'ai pas pris garde à l'armée.

— N'est-ce pas, ma sœur Cyprien, que nous allons battre les Prussiens? reprit Pierre.

La sœur souriait vaguement, énigmatiquement ; ce sourire signifiait quelque chose, caché au fond de ce qu'elle disait :

— Il vous faudra faire la guerre avec lui, ma sœur. H est là avec ses cartes, qui trace des lijgnes, qui compte les kilomètres, et je ne sais pas comment cela arrive, mais les ^russiens sont toujours battus. Ne lui dites pas que les

Prussiens peuvent être vainqueurs, ma sœur, il vous appellerait mauvaise patriote.

— La sœur Cyprien voit tout en noir, répondit Pierre, mais c'est qu'elle ne connaît que le vilain côté de la guerre, elle ne voit que des blessés, des estropiés, des malheureux comme moi. Le champ de bataille, voilà ce qu'il faut voir, ma sœur ; c'est là que tout se décide. Eh bien, sur le champ de bataille, il y a des choses cent fois plus affreuses encore que celles que vous voyez ici ; le sang, la mort ne sont rien, c'est ce qui fait la grandeur du drame ; mais le salut de l'armée, les intérêts du pays, voilà ce qu'il faut voir, voilà ce qui rend la situation terrible par moments. Tout parait perdu, on pense à se mettre en retraite ; mais c'est justement alors qu'il faut tenir bon, et tant pis pour les morts, tant pis pour vos blessés, ma soçur, vous êtes là pour les ramasser, et tant mieux pour le drapeau; en tenant, on sauve la partie, on en impose. Est-ce que les Prussiens savent au juste où nous en sommes? Pensons à leurs misères et pas aux nôtres ; tenons bon, encore une fois.

Fernande regardait avec orgueil la sœur Cyprien. « Gomme il a compris la guerre 1 Quelle intelligence 1 »

— Par exemple, quoi de pire que la situation de l'armée de la Loire, le 4 décembre, au moment où je suis tombé blessé? Le général d'Aurelle avait voulu défendre la ville à outrance; nos troupes n'en pouvaient plus, nous-mêmes nous étions cernés, la batterie se sauve, moi je tombe sous les roues... tant pis pour moi... Mais, tout à coup, eh ! eh 1 voilà BourbaM qui arrive, il tombe dans le flanc de Frédéric-Charles, il le culbute, il lui prend je ne sais combien de canons et de drapeaux,

— BourbaM? répétait Fernande, étonnée.

Elle ne savait rien de pareil à cette intervention de BourbaM ; mais la sœur Cyprien mit le doigt sur la bouche, impérieusement cette fois. Cette arrivée de BourbaM était un mensonge de Denis Stanislas : il fallait que sœur

Charles-Borromée l'acceptât ; on s'expliquerait plus tard.

— Assez parié, Brunot, dit-elle avec rudesse. Il faut dormir.

— Donnez-moi la potion, alors, répondit-il du même ton.

Et, quand la sœur fut sortie :

— Les sœurs, comme tu vois, sont de braves femmes^ c'est dommage qu'elles soient complètement illettrées. Elles ne comprennent pas Léon Gambetta ; elles disent qu'il est franc-maçon, et voilà tout. Et sur les événements du 4 décembre, croirais-tu qu'elles n'ont rien su me raconter? J'en suis toujours à la situation de cinq heures, au point où en étaient les choses quand je suis tombé blessé : Chanzy en retraite jusque derrière les bois de Bucy, des PaUières de l'autre côté des ponts. Sais-tu ce qui s'est passé ensuite jusqu'à la reprise d'Orléans?

— Mais comme vous disiez, reprit-eUe en rougissant un peu ; c'est Bourbaki qui est arrivé.

— Non, non, tu confonds, Bourbaki attaquait àtraver» la forêt ; il était en dehors de notre bataille.

H fronça les sourcils. Fernande ne comprenait pas mieux que les sœurs. Mais, conmie elles, elle prit pitié de lui ; eUe se souvint à point d'un récit qu'un voyageur faisait^ un jour devant eÛe, en wagon, sur l'entrée des Prussiens à Orléans, et, de ferme propos, par charité, le travestît comme il fallait :

— Toutes les troupes sont arrivées ensemble, dit-elle. Je ne sais pas à quelle heure au juste, mettons que c'était vers minuit. Les régiments s'arrêtaient à la porte des faubourgs, et puis, ils s'avançaient. Us portaient des bougies et des torches, les musiques jouaient la Marseillaise.

— Les habitants avaient pavoisé, je pense, comme le 10 novembre...

— n y avait des drapeaux noirs en l'honneur des Prussiens qu'on craignait... du moins, c'est ce qu'on m'a dît...

L'HOSPICE DE NEUVILLE 36a

Mais naturellement, on acclamait les Français, puisque maintenant c^étaient les Français. Les rues principales débouchent sur la place du Martroi, vous savez ; toutes les colonnes convergeaient là, devant la statue de Jeanne d'Arc ; elles se reconnaissaient les unes les autres ; elles criaient : « Vive la France I Vive la Képublique ! »

— Ce devait être bien beau, dit Pierre à mi-voix.

Et la paix qui se répandit sur ses traits fut si douce et si radieuse que Fernande songea : « J'ai bien fait. y> Les yeux clos, il voyait les choses qu'elle avait dites. Tous ces régiments, toutes ces légions, tous ces corps francs levés à la hâte et jetés en bousculade dans les camps de la Loire, cette bigarrure de troupes arrivait de l'Est et de l'Ouest, du Sud et du Nord, abondait dans la nuit autour d'Orléans. Le halètement de l'infanterie en marche, le piétinement des chevaux, le cliquetis des sabres battant les étriers, le ^ourd roulement 4e l'artillerie, pareil au fracas lointain des cascades et des torrents ; ces bruits qui sont en effet des bruits de la nature, ces troupes qui sont aussi des éléments se mêlaient dans la même rumeur et dans la même action ; les bataillons atteignaient déployés la lisière des faubourgs, et là, manœuvraient pour former des colonnes, secouaient la neige des champs sur les boues du chemin ; au son des instruments tirés des étuis de cuir, le défilé commençait : lignards ramassés dans tous les dépôts de France et qui portaient au cou les numéros de tous les régiments ; turcos paquetés. comme des bêtes de somme, zouaves, marins, marsouins, mobiles aux équipements divers, aux sacs chargés de gamelles, de moulins, de filtres, de casseroles et de pincettes, ceux de la Dordogne, chantant des airs de leur pays, ceux de la Nièvre, les seuls qui eussent une fanfare, les Savoyards, les Ariégeois, les Tourangeaux, les mendiants d'Auvergne, les messieurs de la Gironde, d'autres encore, toutes les provinces, tous les patois, puis les contingents des villes, francs-tireurs, éclai-

leurs, chasseurs, pionniers, noms étranges, costumes prétentieux, tous, malgré leurs emblèmes et leurs panaches, passaient tour à tour, tassés dans le même troupeau, tirés par le même aimant, chassés par le même fléau ; derrière 6UX, s'allongeaient des queues de traînards et de clampins ; eeux-li aussi, cahin-caha, clopin-clopant, suivaient quand même au bruit des clairons et des tambours ; ni la fatigue, ni les blessures, rien au monde ne pouvait les empêcher de suivre, et, sans arrêt, sans intervalle, d'uiie seule poussée, d'un grand mouvement, la troupe de France rentrait dans la ville française.

— Heureusement, le capitaine Duplessis a tenu jusqu'au bout, dit Pierre. C'est lui qui a empêché les Prussiens de s'installer.

Ses traits s'altéraient; au rayonnement de tout & l'heure une pâleur livide se mêlait et changeait sa beauté en une autre, plus pure, celle du martyre et de la mort.

— Sou&ez-vous? demanda-t-elle.

— Oui, c'est ma mauvaise heure, répondit-iL

Et, comme elle essayait d'arrêter par une caresse la transfiguration douloureuse, en baisant son front tiède où perlait la sueur :

— Va, reprit-il de ce ton impératif dont il avait pris l'habitude en faisant la guerre, laisse-moi...

Sœur Cyprien, ayant apporté la potion, tira Fernande à l'écart par la chaîne du rosaire :

— Éioignons-nous, ma sœur; il ne peut pas souffrir qu'on soit près de son Ut.

— Il avait déjà cette manie quand il était petit,* fit observer Fernande à voix basse.

— Vraiment, ma sœur? Alors, c'est de naissance...

Elles se retirèrent jusqu'au bout de la chambre et s'entretinrent des souffrances de Pierre, de sa mort, qu'à deux reprises on avait crue imminente, de sa lente convales-

L*HOSPIC£ DE NEUVILLE 365^

cence, que hâteraient seuls la fin de la guerre et le retour de la belle saison.

— C'est une espèce de fièvre qui le tient... expliquait la sœur Cyprien. H voit des fantômes qui lui racontent des batailles, des victoires, et, quand il se réveille après*il croit que ces choses-là sont arrivées. Nous ne le contrarions pas, nous le laissons dire, c'est pourquoi je vous faisais signe tout à l'heure. Parlez-lui de la guerre, si vous voulez, ma sœur, mais à nous, le médecin l'a défendu.

— Maman lui en parlera, reprit Fernande. D n'y a que maman qui puisse lui en parler.

Les mains croisées sous sa guimpe, la sœur Cyprien énuméra ces formes singulières que Pierre voyait pendant la nuit. Une fois, c'était un ofiicier allemand qu'il croyait avoir tué au coin d'un bois et qui n'était que blessé soidisant, qui l'appelait lâche et qui le provoquait en duel. La nuit d'après, c'étaient tous les morts de la guerre qu'il passait en revue ; il les remerciait au nom de la France, il leur parlait en termes si touchants que la sœur en avait les larmes aux yeux.

— Et, une autre fois... vous ne devineriez jamais, ma sœur... moi je l'entends qui appelle, je m'approche : « En avant, les archers ! qu'il disait. En avant, les chevaliers î Entrez hardiment parmi eux... » Alors, je lui prends les mains, il me reconnaît : « Vous ne l'avez pas vue, qu'il me dit. Elle était là... — Qui donc? — Jeanne d'Arc. »

La sœur s'interrompit, bouche bée, et fixa sur Fernande son visage crédule et ses yeux naïfs :

— Qui sait si elle lui apparaissait vraiment, demandât-elle, ou bien s'il rêvait?

— Non, non, ma sœur, elle ne pouvait pas lui apparaîtrev il rêvait, répondit Fernande, satisfaite qu'U eût maintenant des rêves pareils ; elle se rapprocha du lit et l'observa de nouveau avec attendrissement :

— Dieu soit loué, il dort, reprit-elle ; et, marchant sur

la pointe des pieds, elles passèrent dans le corridor. Avec les deux autres religieuses, sœur Fulgence et sœur Dorothée, elles se concertèrent pour lé" service ; la supérieure ne donnait pas d'ordres : étant âgée et percluse, on la soignait elle-même comme un enfant. Il fut convenu que Fernande serait pharmacienne â la place de sœur Fulgence, qui redeviendrait infirmière. Elles travaillaient ensemble à préparer des médicaments, le lendemain matiih, quand la sœur novice entra affairée :

— C'est le soldat allemand qui appelle, ma sœur... Il meurt, et personne n'est auprès de lui.

— AUez-y, ma sœur' Charles, reprit la sœur Fulgence, en continuant à compter les gouttes. Le pjauvre enfant ï Tant mieux pour lui ; c'est une délivrance.

Le mourant était couché sur un grabat dans le grenier. La novice conduisit Fernande jusqu'au pied de l'escalier «t s'arrêta là pour écouter :

— n n'appelle plus, ma sœur ; peut-être est-ce fini? C'était l'extrême fin de l'agonie ; déjà le soldat n'avait

plus de voix pour appeler; sa vie, à son tour, allait s'éteindre, ses regards se figeaient dans ses yeux. Fernande lui prit la main et vit ses lèvres qui remuaient, comme pour parler, mais elles ne purent que sourire et 1© dernier souffle s'en exhala.

Elle s'étonnait que l'expression douloureuse du visage ne s'apaisât pas, et que l'instant même de la mort n'eût pas empêché les traits de noircir et de se décomposer. ' Les sœurs, frappées elles-mêmes de ce symptôme, furent d'avis d'ensevelir le corps sans retard. Denis Stanislas n'étant pas encore revenu d'Orléans, elles requirent un fermier de leurs voisins ; cet homme creusa la fosse dans un champ qu'elles avaient consacré aux sépultures et qu'elles voulaient plus tard faire enclore et bénir. La croix d'un jubilé s'élevait au bord de ce champ et le feignait d'une manière toute naturelle ; un chemin y con-

duisait, puis se partageait en deux devant la croix pour gagner les fermes à droite ; à gauche, des villages éloignés. Les sœurs, marchant derrière le cercueil, approchaient de ce carrefour; il semblait à Fernande, sans qu'elle pût comprendre d'où venait cette idée, que ce soldat mort prenait dans la tombe la place de Pierre, que c'était entre eux comme un échange, un hasard du bon Dieu, qu'aussi bien, l'autre aurait pu guérir, et qu'alors Pierre serait mort sans secours dans un grenier.

— Quand mon frère était si malade, ma sœur, demandât-elle, a-t-il rempli ses devoirs religieux?

— H n'y pensait pas, ma sœur, répondit la sœur Cyprien ; il ne pensait qu'à l'armée. Il ne voyait que l'armée au monde.

— n ne pensait pas à lui, ma sœur, ajouta la sœur Fulgence, mais moi, le matin où le médecin l'a cru perdu pour la seconde fois, quand j'ai vu que sa plaie était toute violette et qu'elle avait de l'odeur, j'ai commencé à lui parler du bonheur d'être chrétien et des consolations de notre sainte religion, a Taisez-vous, ma sœur, qu'il m'a dit, vous n'y comprenez rien du tout. » Alors notre mère supérieure m'a dit : « Laissez-le, ma sœur, il a assez souffert ; si Dieu nous le retire, il le prendra sûrement dans son paradis. »

— Oh I c'est bien vrai ! dit Fernande. Dieu l'aurait pris dans son paradis I

Elles récitèrent l'oraison dominicale au bord de la tombe nouvelle. Le fermier rejeta dans le trou, pêle-mêle, la terre et la neige, les cailloux et les mottes de glace. Déjà, les cornettes pareilles des religieuses disparaissaient au tournant du chemin : U ramassa les.outÛs, les emporta tous ensemble sur son épaule, et seule la croix du jubilé veillait sur le champ de repos. Elle était de bois et recouverte d'un enduit blanc; on ne l'apercevait pas de loin sur la neige ; mais de près, elle ainrêtait les passants parmi ces tertres nouveaux, et les confrontait avec les morts

et les obligeait à lire, en petites lettres noires sur la branche horizontale, la plainte commune de ceux qui furent et de ceux qui sont, de ceux qui passent et de ceux qui demeurent : « In te, Domine, speravi. »

Pierre demandait tout à coup au milieu de ses calculs : « On a donc ravitaillé Paris? » — « Oui, oui, répondaient les sœurs, on Ta bien ravitaillé. » Elles lui accordaient tout, sans conteste ; elles lui versaient à pleins bords cet espoir dont U avait soif, remède peut-être, mais aussi poison, H croyait sa jument vivante ; Denis revenu d'Orléans avait expédié la dépêche reçue par MmeMe Persanges et Germaine. Il prétendait avoir vu Cornette bien soignée, à la gendarmerie.

— Personne ne la montera plus, déclarait Pierre.

Et il parlait de l'envoyer à Persanges, de la mettre au pré comme poulinière, pour avoir toujours, dans la maison, des chevaux de son sang.

— Non, personne ne la montera plus, répétait simplement Fernande.

Mais Denis renchérissait sur l'armée dans Orléans ; les troupes se préparaient pour une grande revue que d'Aurelle de Paladines passerait sur le mail et sur les quais. Les moblots faisaient l'exercice ; ils tiraient à la cible dans les allées de la forêt ; tous les jours, U y avait école pour les élèves tambours sur les chemins des bords de la Loire.

— Et la cavalerie? demandait Pierre. S'est-eile recomplétée?

— La cavalerie n'est plus dans cette partie-ci, elle est

allée fourrager de l'autre côté de Teau, répondait Denis imperturbable.

Et il amplifiait encore :

— Pas besoin de cavalerie pour couvrir Tannée; les uhlans, bien étrillés, n'osaient plus se risquer sous bois. « Pas Français dans la forêt? » demandaient-ils aux bûcherons, et si on leur répondait : « Non », ils ajoutaient encore : a Pas mobiles? Pas francs-tireurs? »

K( Comme il ment I » se disait Fernande, sans oser pourtant le reprendre.

Denis abusait, pour parler en maître, de la faiblesse des sœurs et de leur dénuement. Lui seul, dans les temps de désordre où l'on vivait, alimentait l'hospice et le gouvernait; les foires n'avaient plus Ueu aux 4a*tes des almanachs. Des accapareurs, en agiotant sur les grains, bouleversaient la boulangerie; le prix de la viande croissait outre mesure, des bouchers sans patente ouvraient boutique ; on citait un berger de Sologne qui s'était enrichi dans un seul jour, rien qu'en traversant la Loire et venatit vendre son troupeau de ce côté-ci de l'eau. Denis tenait tête aux marchands, visitait d'autres villages, où les prix étaient moins hauts, et quelquefois traitait directement avec les propriétaires de farine ou de bétail ; par sa faculté de boire sans soif, de discuter sans conclure, par ses réticences et ses dédits, enfin par son manque de conscience, il servait grandement la communauté. Grâce à lui, on hivernait doucement & l'hospice, le sucre, le café ne manquaient pas ; on en pouvait faire largesse aux pauvres gens du village, on avait cette joie au moins de faire l'aumône, et cependant la vie était morne, craintive, sans espoir. Lea Prussiens, sans rien détruire, avaient tout avili, tout dénaturé ; les choses restaient en place, mais comime coupée:; du sol par la faux militaire, et vides de suc et déflorées. Châtiment de Dieu, selon les sœurs, juste punition pour la licence et l'impiété françaises ; la mère supérieure venait

no SEPTIEME PARTIE

développer ce thème au chevet de Pierre : tous les maux de la guerre venaient de ce que l'empereur avait >retiré ses troupes de Borne et déserté la cause du pape ; et, branlant la tête avec un triste sourire qui faisait sortir de sa bouche édentée, déborder sur sa lèvre inférieure deux longues canines jaunes :

— Non, non, disait-elle, la France n'est pas à la hauteur de sa grandeur.

Le curé de Neuville venait aussi ; il apporta une grande carte de France, avec la collection complète du journal TUnivers, et Pierre, une planche sur les genoux, se mit à dessiner des calques sur lesquels il traçait, en couleur, les mouvements des armées. Il se fatiguait à ces figures ; Fernande, essayant de le distraire, s'asseyait pour tricoter i côté de lui, lui parlait des choses de la fanîille, de Pareanges, de Germaine surtout dont ils étaient sans nouvelles, les lettres ne leur parvenant pas encore.

— Qui sait si Germaine voudra encore de moi? demandat-il, le crayon levé.

— De vous? Ah ! Pierre ! que vous connaissez mal le cœur des femmes I

n était évident que Germaine aimerait d'autant plus Pierre, que Pierre était désormais un objet de pitié ; mais cette pitié, il ne fallait pas qu'il la sentît, lui qui se croyait fort, qui voulait encore être soldat ; elle reprit :

— Après ce que vous avez fait, Germaine ne peut que vous aimer davantage...

— Elle est toujours ma petite reine, répondit-U évasîvement.

Et il se remit à soh travail. Fernande commençait une histoire, U ne Fécoutait pas, et continuait à tracer des lignes, à mesurer des distances ; tout à coup, comme B'éveillant, il la revoyait immobile sous sa cornette, ses yeux.bleus fixés sur les aiguilles de son tricot, il l'entendait dire:

— „, La moitié de cet argent-là, vous comprenez, appartenait au grand-père.

— Quoi? demandait-il, quel argent?

— Mais l'argent dont je vous parle, l'argent qu'on avait trouvé dans le secrétaire. Puisqu'il n'y avait pas de testament...

— C'est juste, c'est juste, répondit-il.

Et sans transition, revenant à son sujet :

— Tiens, poursuivit-il, voici les tableaux de la guerre dressés jour par jour; les signes rouges représentent les troupes allemandes ; les signes bleus, les troupes françaises. Tu vois la dispersion de nos troupes au début de la guerre ; le 6 août, nous sommes encore en débandade, quand les Allemands se présentent en masse ; il arrive ce qui devait arriver. Le 10 août, maintenant : l'armée de Bazaine est sous Metz ; Mac-Mahon, après son malheur, se retire par Lunéville, Neufchâteau ; l'armée de Oiâlons se forme sous ses ordres, et la vpici qui marche à Vouziers, à Beaumont, où mon oncle André est mort, à Sedan... Tu le sais bien?

-^ Oui, répondit Fernande.

Quoique avec un peu d'effort, elle pouvait suivre, elle reconnaissait dans ce raccourci si prompt tous les longs malheurs de cette guerre. Les armées rouges et bleues se promenaient sur ces cartes comme des insectes sur une vitre ; c'étaient des bêtes en chasse les unes contre les autres, instables et déformables, qui tantôt se distendaient, s'égrenaient, tantôt se resserraient, se tapissaient, n'ayant de forme que pour envelopper et pour étreindre, de vie que pour mordre et pour déchirer. A peine la bête alleinande «'était-elle enroulée autour de Metz, comme un serpent, qu'elle se tronçonnait pour projeter vers Paris une autre armée qui comnlençait au sud sa chasse active, puis se redressait au nord et venait de nouveau former le cercle autour de Sedan.

— Ah ! c'est affreux I dit-elle, sentant mieux, dans ces

abstractions de la pensée de Pierre, l'horreur et la fiireur de cette guerre instante, ardente, sans répit, sans pardon, mesurant là d'un seul regard tant de sang, tant de larmes, les villes insultées et détruites, les hommes fauchés par milliers.

— C'est affreux peut-être, reprit-il, mais voici maintenant la consolation. La levée en masse, les armées de Gambetta...

Sur une autre carte qu'il tira de la liasse, il montra la France bariolée tout entière, le Nord, la Normandie, le Perche, la Beauce, les Vosges, hérissés de tracés en crémaillères qui marquaient les fronts des armées, de signes étoiles pour les places fortes, de points épars qui figuraient les bandes de francs-tireurs et les corps irrégidiers. Pas un point du territoire qui ne fût gardé, pas une motte de terre qui ne fût armée.

— Gambetta est le général en chef, continuait-il. On peut être général et porter un chapeau rond.

— Vous parlerez de lui avec maman, reprit Fernande, craignant qu'il ne recommençât à déraisonner. Maman vous comprendra et vous répondra mieux que moi...

Pierre se tut un instant : l'image de sa mère avait grandi en lui jusqu'à des proportions irréelles et surhumaines ; il comprenait maintenant ce qui se disait autrefois dans le pays, qu'elle était une sainte ; la guerre l'avait aidé à comprendre ceci.

— Rien n'est au-dessus de maman, n'est-ce pas? demanda-t-il.

— Non, non ! répondit-elle avec foi ; rien n'est au-dessus d'elle I Maman n'a pas pleuré une seule fois depuis le commencement de la guerre, pas même en apprenant la mort de l'oncle André : elle était prête à tout.

— Elle savait... reprit Pierre, toujours songeur. Elle pré- '^oyait.

Us l'attendaient tous deux d'une heure à l'autre : Denis

avait pu recevoir Tannonce de sop arrivée à Orléans, et, porteur d'une lettre qui contenait de longs détails sur l'état de Pierre, U était allé l'y chercher la veille. Vers le soir, la neige se mit à tomber avec abondance ; on pensa dans l'hospice que Denis ne se mettrait en route qu'au matin et qu'il n'arriverait pas avant midi. Mais la nuit n'était pas achevée, le jour pâlissait à peine quand la sœur de service vint appeler Fernande :

— Levez-vous, ma sœur, c'est votre mère...

C'était elle, en effet ; on la voyait assise à côté de Denis Stanislas, le visage éclairé par la lanterne du cabriolet. Le portier ne trouvait pas sa clef, tâtonnait pour ouvrir, la serrure étant couverte de neige.

— Maman ! pauvre maman ! je vous vois, je vous aime, disait Fernande à travers la grille.

— Où donc es-tu? demandait la mère.

Elle la cherchait des yeux ; mais déjà leurs bras s'étaient rencontrés, elles s'étaient prises l'une à l'autre, rien ne pouvait plus les séparer. L'horloge sonna six heures, peutêtre sept ; la sœur Cyprien, marchant devant elles, alluma une lampe dans le grand parloir, puis les laissa.

— Pierre a parlé de vous toute la soirée. Soyez heureuse, maman. Vous allez le revoir.

— Grâce à toi : tu me l'as retrouvé...

Elle regardait comme avec crainte les murs nus de cette salle, le crucifix de bois noir, le poêle de faïence, les devises au-dessus des portes : La 'patience tout obtient,., qui possède Dieu^ rien ne lui mangue...

— Où m'as-tu menée? reprit-elle. Conduis-moi près de lui.

' — Tout à l'heure, maman. Reposez- vous d'abord, réfchauffez-vous.

Elle la força à s'asseoir, à se défaire de son chapeau, de son manteau; mais cette résistance accroissant l'appréhension de la mère et la précisant :

— M'as-tu caché quelque chose? demanda-t-elle, Pierr» va-t-il moins bien?

— Non, non. H va mieux, au contraire. C'est la convalescence, la vraie convalescence, maman chérie. Mais il y a une chose qu'il faut vous dire, une chose qui surprend en lui au premier abord, c'est un air de soldat, un ah* très dur^ un peu e&ayant

— Est-U méconnaissable? mterrompit la mère, de la même voix inquiète mais forte.

Et comme Fernande, avec un vague sourire, détournait vers le mur ses yeux qui se troublaient :

— Va, ne me ménage pas, ajouta-t-elle, dis-moi tout.

— Quoi vous dire, maman? répondit Fernande en essayant de sourire encore. Puisque Pierre est sauvé, c'est tout ce que nous pouvions demander au bon Dieu. H est changé, c'est vrai, Û a des traits plus mâles, plus accentués..» quoi d'étonnant après cette guerre, après tout ce qu'il a fait de noble et de grand...

— Après' ce qu'il a souffert surtout, ajouta la mère. Fernande, rougissante, faillit éclater en larmes, mais elle

se contint :

— Heureusement, notre sang est très pur, reprit-elle : Pierre a résisté. On craignait le tétanos ou la pourriture d'hôpital, et rien de cela n'est arrivé. Mais usé comme il l'était, vous comprenez, maman... sa vie ne tenait qu'à un fil... Les forces ne revenaient pas... Ce n'était pas la faute des sœurs... elles n'avaient rien pour le nourrir.

£Ue était à bout de soui&e, & bout de forces ; le chagrin» plus fort que l'amour filial, crispa ses traits, ouvrit sa bouche toute grande et la douleur accumulée, dissimulée, l'angoisse, le dégoût, le r^et, la pitié, tout ce qu'elle avait sur le cœur monta à ses lèvres, s'échappa pêle-mêle avec ses sanglots :

— n souffre, maman ! H est sur une croix, comme Notre- 'oigneur! Quelle horreur, maman, cette guerre, quelle

atrocité ! Tous ces pauvres enfants qui venaient mourir ici en appelant leurs mères! Et lui, maman, votre enfant charmant, foulé aux pieds, martyrisé, rapporté dans une brouette comme un chien mort, couché sur de la sciure de bois... Et pas de soins, pas de nourriture... Et son pied coupé à présent..! Pauvre petit, pauvre petit !

Elle tomba assise sur une chaise, le visage caché dans son mouchoir de cotonnade, mais la mère, inébranlable, resta debout. Cherchant des yeux le crucifix cloué à la muraille, elle élevait lentement vers lui ses bras chargée de la douleur nationale et plaignant à la fois toutes ces inères, toutes ces sœurs qui pleuraient comme elle sur des enfants morts ou blessés :

— Les autres aussi, dit-elle. Combien d'autres I

— Toutes les femmes de France, reprit Fernande.

Et elle remit son mouchoir dans sa poche, en faisant cliqueter les grains du rosaire.

— Auprès de lui, je ne suis pas si faible, maman ! C'est lui qui me console, le pauvre petit. Il rit, il espère. Comme dit monsieur le curé, c'est l'exaltation du martyre...

Le jour morne grandissait cependant, tombé d'un ciel de brume et miré sur un sol de neige, filtrait peu à peu & travers les rideaux blancs ; à cette lumière nouvelle, elles se regardaient et se reconnaissaient les mêmes, liées ensemble par le même devoir et par le même passé.

— Vous vous souvenez, maman, du temps où il disrit qu'il cherchait la vérité?

— Ha rencontré la guerre, répondit gravement la mère. Et elles s'étaient si bien retrouvées, dans une région si

haute et dans cette atmosphère idéale, au sommet pur de la religion et de la foi, qu'dles purent sourire à ces paroles douloureuses ; puis se regardant en silence, n'ayant plus besoin de mots pour se comprendre, elles restèrent à lire sur les traits l'une de l'autre.

— Soyez fière de lui, maman, reprit Fernande. H a

sauvé six canons & lui seuL.. Et quand il s'est vu au milieu des Prussiens, au lieu de se sauver lui-même, U n'a pensé qu'à sauver les autres. H a appelé comme le chevalier d'Assas. n a crié trois fois, de toutes ses forces : « Je sw pris ! je suis pris 1 je suis pris ! » C'est un trait qu'on mettra dans l'histoire de cette guerre, poursuivit-elle.

Une flanune d'orgueU séchait ses larmes dans ses yeux rougis, une admîratioiï béate stupéfiait ses traits :

— Et lui qui ne voulait pas être soldat ! Comme vous aviez raison de dire qu'U ne savait pas lui-même tout ce qu'il portait en luil Mais maintenant soyez heureuse, maman... Depuis sa belle action, U est monté si haut dans le courage et dans l'espérance qu'il ne peut plus croire aux faiblesses des autres, ni à l'abandon d'Orléans, ni aux revers de nos armées... C'est pourquoi les sœurs lui ont dit des mensonges ; et moi aussi, maman ; j'avais peur de lui faire du mal. Il n'y a que vous au monde qui puissiez lui dire la vérité.

— Non, ce ne sont pas des mensonges, s'écria Mme de Persanges. Il dit vrai, s'il aime les hommes et s'il croit en notre pays ! La France sera sauvée ! Ah 1 viens 1 n'attendons plus I conduis-moi près de lui.

Fernande la prit par la main, et la retint en même temps qu'elle lui ouvrait la porte, la sentant qui se précipitait en avant.

— Doucement, maman, il dort.

La tête de Pierre avait glissé au bas de l'oreiUer; une pâleur cadavérique, au jour faux de ce matin-là, couvrait ses joues creuses et son nez aminci ; il ne bougea pas, enseveli dans cette sorte de léthargie où. il tombait après ses soirs de fièvre et de douleur.

— C'est donc lui, dit la mère d'une voix profonde.

Et elle s'écarta du lit, comme prise d'horreur et de répulsion. Elle s'assit près de la porte ; mais de là, on ne percevait plus ce souffle qui animait les lèvres de Pierre et qui

rjrthmait son sommeil, on doutait vraiment qu'il vécût. Elle s'approcha de nouveau pour le voir vivre et respirer, et demeura debout, hésitant, changeant de place, se penchant pour le regarder sous un angle plus bas ; un combat se livra entre son impression présente et celle de ses souvenirs, entre ce que Pierre étMt maintenant et ce qu'il avait été; puis, ne voyant plus que le soldat héroïque couché là, eue l'admira.

Des pas, des voix, le bruit intermittent d'une canne ou d'une béquiUe s'entendirent dans le corridor.

— C'est la mère supérieure qui fait sa visite, reprit Fernande. Tant mieux que Pierre dorme encore : elle l'assomme avec ses histoires.

La supérieure entra, appuyée d'une main au bras de sœur Fiûgence, posant de l'autre, avec précaution, son bâton sur le parquet ciré. Ses yeux brouillés par la cataracte ne discernaient pas Mme de Persanges ; elle demanda si elle connaissait cette dame.

— C'est la mère du lancier, dit sœur Fulgence.

Et la vieille religieuse, en joignant les mains, et s'émerveiUant, demanda encore :

— Vraiment ! la mère du lancier?

— Oui, répondit Mme de Persanges avec orgueil, je suis sa mère.

Elles restèrent muettes, les humbles sœurs, tant cette grande dame portait grandement sa grande douleur; le mot maternel, comme suspendu dans l'air, dominait sur leurs cœurs émus.

— Quel enfant vous avez, madame! C'est un héros, c'est un...

La supérieure s'arrêta court, ne trouvant pas le mot qu'elle cherchait, et hocha la tête en souriant :

— Un grand patriote, suggéra sœur Fulgence.

— C'est un génie, reprit la supérieure.

— Oui, c'est un patriote, oui, c'est un héros, reprit

la mêre en se penchant davantage au chevet du lit» Quels que fussent les mots dont les autres le nommaient^ seule elle pouvait dire ce qu'était l'enfant ; seule elle voyait, sur ce visage flétri, la subtile efflorescence de l'âme ardente, fidèle et haute, l'espérance que rien n'éteint, la bonne volonté que rien n'arrête, tout ce qui avait grandi en Kerre & mesure que sa vie déclinait et succombait, tout ce qui rayonnait à travers la souffrance comme à travers un voUe, et montrait à son front, jusque dans les ténèbres de l'heure^ l'inextinguible reflet du soleil de Coulmiers :

— Qu'il est beaul dit-elle en s'agenouillant. C'est un ange... '^

Les saintes femmes s'approchèrent aussi du lit, mais demeurèrent debout. Mains jointes, devant ce jeune Christ frappé de l'amour des hommes, elles admiraient en lui avec des regards attendris et des gestes pieux tous les sol* dats qu'elles avaient vus mourir. La France pécheresse qu'ils rachetaient avec leur sang, la France mutilée conmie le corps de ce lancier, passait pax images dans leurs cœurs ; hochant la tête entre elles, se consultant dans la pitié,, elles plaignaient & l'envi la mère douloureuse et l'enfant souffrant.

— C'est maman, dit Fernande en le voyant qui s'éveillait.

— Maman ! répéta-t-il surpris.

Et ses yeux, encore ensommeillés, éblouis p9x la lumière du jour, se remplirent de larmes.

— En quel état vous me revoyez, maman, reprit-il, ému.

Le premier attendrissement passé, il resta mal à Taise

devant elle et comme incrédule aux éloges qu'elle lui prodiguait.

— J'ai assuré la retraite de la 3* division, c'est vrai, dit-il.

Mais quand elle vint à parler des épisodes du 4 décembre, il détourna la conversation : sa conscience n'était pas tranquille au sujet de cette journée ; il se reprochait les pertes de la batterie Duplessis et surtout ces trois caissons qu'elle avait laissés sur le champ de bataille. Les sœurs s'étant retirées, Fernande se tenait à l'écart pour les laisser l'un à l'autre ; une pensée plus haute, l'idée de la guerre ellemême, dominait sur leurs deux cœurs ; sans l'avoir nommée, ils la sentaient là, la main dans la main, non plus séparés par elle, comme autrefois, réunis au contraire.

— Vous aviez raison, maman, c'est bien le plus grand problème...

Et, résumant ensemble ce tragique et récent passé, ils revirent toute cette guerre d'un seul r^ard ; elle, ses jours d'attente, ses veillées de prière, ses nuits d'asthme et de désespoir ; lui, les champs de bataille, la lueur des canons, la fumée des fusils, les aspects changeants des troupes en marche, tout cet immense effort que l'armée fournissait sans compter, recommençait infatigablement, car elle était de bonne volonté. Ignorants peut-être, les soldats savaient une chose au moins, ils savaient mourir ; les mobiles de la Dordogne savaient entrer sous les balles dans le parc de Cîojfllmiers. Les mobiles du Puy-de-Dôme savaient charger, baïonnette baissée, dans le bois de Poupry. Et les généraux aussi : Peytavin à la Kenardière, Barry devant Cléomont*

— Que c'est beau, maman, le commandement 1 reprit-il^ en s'animant. Oh I comme j'aurais voulu commander !

Elle caressa ce 'front radieux qu'illuminait encore ce reflet du soleil de Coulmiers, elle regarda ravie le sourire qui passait sur les lèvres de Pierre, le même sourire intelligent et grave qu'il avait tout petit... alors, ses boucles

blondes tombaient sur son col de dentelle et jusque sur sa veste de velours...

— Vraiment, répéta-t-elle, tu l^aurais voulu .^

n jouait à la guerre avec d'autres enfants, mais sans leur disputer les plumets et les galons, et plus réfléchi qu'eux tous, plus silencieux ; les enfants pensent tout haut d'ordinaire : (( Moi, je serai évêque, disent-ils ; moi, je serai général... » Et, s2ns les contredire, on sourit à leurs rêves, on rêve avec eux, car qui sait ce que Pavenir leur garde? Mais s'ils sont chétifs, infirmes, et s'ils portent en eux-mêmes quelque faiblesse que rien, dans la vie si riche et si vaste, qu'aucune chance heureuse ne pourra racheter, alors le cœur des mères se serre à les entendre ; mieux vaudrait pour elles qu'ils ne fussent pas nés.

— Et moi aussi, reprit-elle avec tristesse, je l'aurais voulu,

— Maman apporte des nouvelles de Germaine, dit à ce moment Fernande pour faire diversion.

Et ils s'étendirent ensemble sur les mérites de Germaine^ sur son charme, sur sa douce énergie. Grâce à sa docilité à exaucer le vœu exprimé par la mère de son fiancé, de la voir garder sa maison, son foyer, Persanges était en de bonnes mains ; on pouvait être bien tranqmlle à Neuville, y demeurer tout le temps, nécessaire au rétablissement de Pierre, et parler ae ce qui resterait à faire pour ce pied mécanique avec lequel il marcherait peut-être. De la sorte, on évitait à Germaine l'angoisse qui étreignait encore ici la mère et la sœur à la vue du blessé. Mme de Persanges habiterait la ferme ; le fermier avait aménagé une chambre, mais elle passerait ses journées à l'hospice, où sa part de service était réservée ; on la chargeait surtout des soins spirituels.

Elle accepta ces arrangements, mais voulut payer cette hospitalité : par là, elle sauva de la famine les sœurs à bout de ressources. En même temps elle s'habituait à ce rôle que Fernande lui avait destiné.

Le soir, c'était elle qui récitait à haute voix la prière commune, et, quand elle avait achevé, elle improvisait encore des sortes de litanies qui les ravissaient toutes, qu'elles écoutaient avec ferveur :

« Prions pour nos ajmées du Nord;

(c Prions pour nos armées de Bretagne ;

« Prions pour nos armées de l'Est... »

Et, d'autres fois, nommant les villes, les généraux, les corps de troupes :

a Prions pour les défenseurs de Paris ;

« Prions pour les succès du général Faidherbe ;

« Prions pour la délivrance de Belfort;

« Prions pour les soldats de la marine ;

« Prions pour les étrangers au service de la France. »

— Pour qui? demandait la mère supérieure en tendant l'oreille.

Et quand sœur Fulgence avait repris : « Oui, oui» mes sœurs, approuvait-elle, prions pour les étrangers aussi!»

Aucune province, aucune troupe n'était oubliée ; les corps francs, les garibaldiens, les mobilisés, tous avaient leur part, et cette énumération de forces donnait courage, l'es;poir naissait de cette prière... « Qui sait? songeaient les sœurs, le lancier a peut-être raison... »

Elles étaient sans nouvelles ; un épicier ambulant faisait aussi le service de la poste, d'Orléans à Neuville, il avait apporté déjà une lettre de Germaine, mais les journaux du pays ne s'imprimaient plus ; les dépêches du gouvernement ne parvenaient pas. Un soir, le jardinier ramassa un pigeon voyageur qui venait de tomber près du tas de fumier et qui s'était laissé prendre sans résistance; il l'avlait vu arriver en ligne droite par-dessus l'angle de la clôture, comme une chose enveloppée, comme une boule de neige que quelqu'un aurait jetée de l'autre côté du mur. Elles le réchauffèrent dans leurs mains, l'abritèrent sous

leurs guimpes, baisèrent jses ailes bises, froides de la neige des nuées et de l'aigreur du vent.

— Voyez, Pierre, il va à Paris, dit Fernande.

Et, déployant les plumes avec précaution, elle montra le tube qui contenait la dépêche :

— Comment savoir ce que contient ce message, dit-il en regardant à travers.... On ne peut pas lire, ma sœur, c'est chiffré.

Elle proposait d'abriter l'oiseau dans le grenier pour la nuit, de le nourrir avec des graines. Mais Pierre voulut qu'on le lâchât tout de suite ; de la sorte, les nouvelles qu'il portait parviendraient le ^our même à Paris. Elles sortirent pour lui donner la volée et le virent qui s'élevait, qui planait comme hésitant, puis il se lança vers le nord et ne fut plus qu'un point sur le ciel gris.

— Le voyez-vous encore, ma sœur? demandait Fernande.

— Oui, oui, ma sœur, il vole toujours.

Sœur Cyprien perdit l'oiseau de vue, puis l'aperçut de nouveau gros comme un flocon, comme un atome de ndge emporté et fondu au vent.

— C'est fini, ma sœur, je ne le vois plus. Pourvu que les Prussiens ne le tuent pas...

— Ah ! ma sœur ! notre pauvre pays ! reprit Fernande en faisant le signe de la croix.

Pierre les attendait, les sourcils froncés, l'air impatient, ayant réfléchi :

— Le colombier n'est donc plus à Saran? dit-il.

— Mais si... je pense que si..., reprit Fernande, embarrassée.

— Alors, comment se fait-il qu'un pigeon voyageur tombe de fatigue en passant au-dessus de Neuville? demanda-t-il encore.

Et comme ni l'une ni l'autre ne lui répondaient, il 4outa :

— C'est étrange, il y a des choses que je ne na'explique pas.

A mesure que ses forces renaissaient et qu'il coordonnait mieux ses idées ensemble, il découvrait des contra- <iictions dans ce que les sœurs lui avaient raconté. Fernande voulait qu'on saisît cette occasion pour lui dire la vraie situation des choses. Mme de Persanges aurait préféré a.ttendre ; tout pouvait changer encore et les choses redevenir telles que Pierre les voyait.

— Non, non, maman, ne lui mentons plus, ne nous, mentons pas à nous-mêmes, insista Fernande. Il est assez fort aujourd'hui pour supporter la vérité.

Et la mère, s'armant de courage, entra seule près du blessé. Elle dit que ce pigeon voyageur venait de Bordeaux, rselon toute apparence, le gouvernement étant maintenant installé dans cette ville. Les Prussiens occupaient définitivement Orléans ; les idées ne s'étaient pas d'abord bien fixées là-dessus, mais enfin il fallait bien se rendre à l'évi- -dence. D'ailleurs, les troupes qui avaient formé l'armée de la Loire existaient toujours. Une partie de ces troupes combattait vers le Mans, sous le général Chanzy. Le reste, devenu l'armée de l'Est, obéissait au général BourbaM; la force de cette armée l'avait surprise elle-même, quand •elle attendait des nouvelles de Pierre à Chagny.

Les troupes de Normandie n'avaient pu défendre Rouen ; mais le Havre, par bonheur, restait français. Dans le Nord, le général Faidherbe avait fait de grands efforts pour secourir Paris; il était parti d'Arras avec son armée; malheureusement, il avait rencontré la Fère sur son chemin et s'était arrêté, refusant de bombarder une ville française, même occupée par des Allemands.

— C'est vrai, dit Pierre d'un ton tranquille, il ne pouvait pas la bombarder.

Et il ajouta que, pourvu qu'il existât des armées en plaine, il importait peu qu'elles se battissent ici ou là.

Le terrain perdu ne signifiait rien ; ce seraient les batailles qui décideraient.

Fernande, anxieuse, était restée dans le corridor ; n'entendant aucun éclat de voix, elle entra à son tour et vit tout de suite, au regard de Pierre, que la vérité avait passé sur lui sans l'atteindre et qu'il espérait toujours. Sa earte déployée sur ses genoux, il réfléchissait.

— Eh bien, dit-elle en l'embrassant, croyjez-vous encore que nous battions les Allemands?

— J'en suis sûr, répondit-il. Mais conmaent Faidherbe peut-il bien communiquer avec Gambetta, si nous ne sommes plus maîtres de la basse Seine?

— Peut-être ne communiquent-ils pas, ou bien, qui sait? àjouta-t-elle, craignant de dire une sottise, peut-être par mer...

— C'est vrai 1 reprit-il rasséréné, nous avons la mer ! Pierre expliquait que ce mouvement de Bourbaki serait

décisif et couperait aux Prussiens leur communication avec l'Allemagne.

La dépêche du 14 janvier annonça la bataille du Mans perdue par Chanzy, celle de Villersexel gagnée par Bourbaki; ces deux nouvelles se faisaient contrepoids pour ainsi dire, les termes ambigus de la dépêche laissaient encore place à l'espoir ; et, de nouveau, les sœurs crédules espérèrent ; mais des bruits inquiétants parvinrent les jours d'après, le mot d'armistice circula, en même temps qu'on disait une armée prussienne venue de Paris dans le Jura pour couper la retraite à Bourbaki.

— C'est impossible, disait Fernande seule avec sa mère dans le petit parloir et raisonnant maintenant à la manière de Pierre. Garibaldi est à Dijon, il aurait arrêté cette armée.

— Attendons avant de parler à ton frère d'armistice. II aura toute sa vie pour déplorer cette paix abominable.

La sœur Cyprien entra précipitamment près d'elles, ".oupa court à leur conférence.

— Venez vite, mesdames, le malade n'est pas bien.

— Quoi? demandaîent-elles en courant dans le corridor, un évanouissement? une hémorragie?

— Non, ma sœur, c'est de la colère. Il crie, il demande des béquilles. Il dit qu'il veut partir au secours de sa fiancée. Ma sœur Fulgence lui a remis une lettre, et voilà ce qui en est arrivé.

Elles le virent tout pâle sur le lit défait, l'oreiUer tombé par terre. Sœur Fulgence, en le soutenant, lui momUait les tempes et lui faisait respirer de l'éther :

— £3i bien, j'en apprends de belles après tes mensonges ! dit-il à Fernande. lis, tiens... lisez, maman. Vous venez que les Prussiens sont à Persanges.

— A Persanges? répétèrent-elles en tremblant.

Et elles lurent avec horreur le fait rapporté par Germaine : un peloton de cavaliers prussiens était arrivé à rimproviste par l'allée du parterre ; comme on tardait à leur ouvrir, ils avaient forcé la porte à coups d'épaule, demandé du vin, chanté, tailladé la table de la cuisine avec leurs sabres ; et ils étaient repartis par l'avenue, complètement ivres.

— Us sont repartis, dit Fernande soulagée.

— D'où venaient-ils? redemanda-t-il du même ton irrité. Bs ne tombaient pas du cid, je pense...

— Non, répondit-elle hors d'elle. Us sortaient de l'enfer 1 Est-ce ma faute, à moi, si les Prussiens sont partout, s'il n'y a plus d'armée pour les airêter, plus de France, plus rien...

Elle sortit, effrayée de ce qu'elle avait osé dire et blasphémer. Pierre resta seul en face de sa mère.

— Plus d'armée?... répéta-t-il; est-elle folle?

— Elle dit vrai, reprit Mme de Persanges ; l'armée de Bourbaki, la seule qui nous restait encore, est dispersée, détruite; les Prussi^is de ManteuSel lui ont coupé les routes par lesquelles elle espérait se retirer vers Lyon.

Alors cette pauvre armée, traquée, s'est jetée dans nos montagnes du Jura ; une partie a passé en Suisse, le reste a péri dans les neiges..^

Elle s'arrêta, suffoquée par la douleur, et lut sur les traits angoissfe de Pierre la même douleur, le même désespoir.

— Quelle perte 1 reprit-il. Deux cent mille hommes... Leurs canons, leurs chevaux... Belfort n'a pas capitulé, du moins?

— Non, répondit-elle, Bdfort tient toujours... Rien au monde n'a pu briser la résistance de Belfort.

Elle se tut un court instant, marquant là comme une halte au pied du calvaire qu'il fallait gravir :

— Ah ! n'espère plus I reprit-elle, la France est à bout de forces ! Tout lui manque à la fois...

— Tout lui manque? répéta-t-il avec incrédulité. Et que . faites-vous des gardes nationales, que faites-vous des mobilisés? La France a plus d'un million d'hommes sous les armes, les forces de la France sont infinies.

— Je l'ai cru comme toi 1 Mais non, c'était im rêve... BourbaM s'est suicidé dans un accès de désespoir; Faidherbe est arrêté devant Saint-Quentin, son armée n'a plus de mouvement, plus d'espace devant elle, plus rien.

— Qu'il profito de la mer^ puisque nous avons la mer. Ses troupes peuvent s'embarquer à Dunkerque et revenir faire canipagne en Normandie, en Bretagne, dans le Poitou.

— Là aussi, la guerre est suspendue ; l'armée de Chanzy est derrière la Mayenne, elle ne peut plus combattre en plaine...

— Qu'elle combatte dans les bois. Elle est dans le pays des chouans. Qu'elle fasse la guerre des chouans. !Dnrer, maman, c'est là l'essentiel, user les Prussiens. Tant qu'on se bat, on n'est pas battu. Quoi 1 est-ce qu'il ne nous reste pas des provinces? Le Maine, la Vendée, le Poitou, l'Au-

vergne. Les Cévennes, après l'Auvergne. Les Pyrénées, si nous perdons les Cévennes...

' — Chimères I Mensonges I Pans a capitulé I

— Paris a capitulé?

n resta saisi, frappé droit au cœur ; et, continuant son récit, elle remonta à Torigine même de la défaite, à cette perte d'Orléans après laquelle toute résistance était restée stérile, tout effort condanmé. C'étaient la maladie, la fièvre, c'était la pitié des sœurs qiii avait soutenu Pierre contre tout espoir.

Elle retraça, autant qu'on pouvait la connaître alors dans les provinces, la vague et légendaire histoire de Paris. Paris avait livré une grande bataille le 1®' décembre, en même temps que l'armée de la Loire jouait les dernières chances de la France dans les combats livrés sous Orléans. Depuis lors, Paris n'avait lutté que pour l'honneur, avec plus de constance, avec plus de patience qu'on ne pouvait m attendre de lui; mais Paris, dès le début, manquait du nécessaire ; pas de troupes, rien que des ramas de garde nationale et de garde mobile ; pas de généraux. Trochu, tout le prenûer, désespérait de la défense et n'avait pas la foi ; pas de subsistances, on avait négligé de faire sortir à temps les bouches inutiles ; les cœurs non pltis n'étaient pas prêts...

Peu à peu, la réalité des choses apparaissait aux yeux de Pierre ; il se souvenait de ce Paris du mois de septembre, qui espérait la paix, doutait de la ruine et raillait et défiait «ncore ; que d'événements, que de douleur, que de larmes et que de mensonges depuis ces jours d'automne où, écoutant cette voix militaire qui conmiençait à parler en lui et les fers de Cornette battant les cailloux du chemin, il traversait la France.

— Dites-moi la vérité, reprit-il avec tristesse. Ma jument est morte?

— Elle a été tuée sous toi dans cette charge que vous avez faite, répondit-elle.

a88 SEPTIÈME PARTIE

Et s'émouvant malgré elle, s'attendrissant sur cette bête plus qu'il ne convenait :

— Ah ! ne la regrette pas I Elle est ta part de sacrifice I Tu l'avais donnée ! Ne la reprends pas !

— Je la plains, voilà tout, ajouta-t-il. J'en ai trop vu,, de ces pauvres chevaux qu'on abandonne sur les champs de bataille, qu'on n'achève pas même et qui restent là pendant des heures, pendant des jours.

Toutes les misères souffertes repassaient dans son esprit : . les étapes, les bivouacs, les boues, les neiges, les distàbutiens tardives, les courses, les charges, tant de services, tant de privations...

— Elle a fait son œuvre, elle t'a porté jusqu'au bout^ reprit Mme de Persanges se souvenant, plus loin encore^ de ces désespoirs d'enfant que Cornette avait guéris, et des premiers pas qu'il avait faits avec elle vers le sacrifice et vers le devoir.

Elle sortit dans la cour où Denis fendait du bois et l'appela au lit de Pierre pour qu'il témoignât sur la mort de la jument.

— Elle n'avait pas réchappé, afSrma Denis. Sans ses trois pieds blancs, jamais je ne l'aurais reconnue, tant elle était massacrée. Elle était couchée sur le dos^ les pattes en l'air, et toi à côté, mon vieux, qu'étais pas fier non plus.

— C'est bien, disait Pierre, tant mieux...

n croyait Denis sur parole ; cette mort prompte de la jument était bien ce qu'il désirait ; mais devenu tout à coup avare, égoïste, depuis qu'il savait la vanité du sacrifice^ ce qu'il ne pouvait comprendre, ce qui, serrait son cœur, jusqu'à la nausée, enflammait sa blessure sous le cerceau protecteur, c'était ce massacre auquel Cornette n'avait pas échappé, et pourquoi die, la bête innocente, était mâée à tout ce destin.

— EUe aussi, disait-il en larmes, elle aussi..

^Fernande avait hâte de repartir et disait que sa place n'était plus à Neuville depuis que le Jura était devenu le théâtre des malheurs de Tannée de PËst. Elle décida que D&na Stanislas sufSrait à aider Pierre pour le retour, à le porter s'il le fallait dans les changements de train, et revint tout droit à son hôpital, tandis que sa mère, Pierre, Denis, gagnaient Lyon à petites journées. ^

Là, les consultations de chirurgiens, les mesures de Torthopédiste arrêtèrent les voyageurs im certain lemps ; on correspondait avec sœur Charles, et comme dans Tintervalle elle avait revu Germaine, mandé Mélanie Virot, tout ordonné, on accepta sans discussions son arrangement : le retour se ferait par chemin de fer jusqu'à Louhans, la Bresse n'ayant pas été visitée par la guerre ; de là, en voiture jusqu'à Persanges ; on éviterait ainsi la vue de Lonsle-Saunier envahi et toute les formalités qu'il aurait fallu y subir de la part du commandant d'armes prussien, rien que pour traverser la ville et rentrer chez soi

Le matin du 10 février, ainsi qu'il était convenu, Germaine partit seule pour aller attendre à Louhans Pierre et sa mère. On votait, ce jour-là, pour les élections législatives ; en regardant Theure aux horloges des mairies, elle voyait des attroupements d'hommes, des vieillards pour la plupart, et se replongeait aussitôt au fond de la voiture qu' Aldde conduisait ; si près de revoir Pierre, elle ne supportait la vue d'aucun homme ; tous étaient lourds, mal mis, tortus. Un petit miroir qu'elle tirait de son manchon Taidait à ajuster sa coiffure, sa voilette, son chapeau. Dix heures : on approchait de Louhans, quand Alcide sursauta brusquement sur son siège m arrêtant ses chevaux.

— Qu'est-ce? demanda-t-elle sans bouger, craignant de voir encore ces teneurs de discours, et ces fumeurs de pipes.

Mais un seul passant s'avançait sur la route, lentement,, la canne à la main.

— Pierre 1 Pierre I s'écria-t-elle surprise, heureuse et ravie...

Car c'était lui, non pas boiteux, non pas infirme ; pâle et voûté seulement, plus maigre, plus grave qu'elle n'eût pensé, et la mine austère d'un officier très studieux, trè» réfléchi.

— J'étais venu & votre rencontre, dit-il simplement, en lui baisant la main par la portière.

Et elle comprit qu'il avait voulu paraître devant die debout, marchant sur la route et non pas assis dans une chaise comme im estropié.

— Merci, dit-elle en le retenant, en l'attirant au dedans.

n monta péniblement, en choisissant sur le marchepied l'appui de son pied gauche et s'élevant sur les bras pour porter à l'intérieur sa jambe mutiléô: Elle pâlit ; et tenant toujours à deux mains la main de Pierre, sa main courageuse, maigrie et durcie au. métier des armes, die l'aida, si heureuse de le soutenir, les yeux si pleins d'amour serviable qu'il renonça à paraître im autre et, tel qucd, s'appuyant sur elle, il vint tomber assis sur la banquette, leurs hxn& enlacés.

— En avant I maintenant, dit-il à Âlcide, d'une voix plus haute qu'autrefois, d'une voix de commandement.

Germaine, avertie par Fernande, savait d'avance ce changement.

— Mon Pierre ! dit-elle craintivement, prise entre la joie de leur vie nouvelle et l'horreur de leur vie passée. Je vous admire 1

— Je vous aime, reprit-il en contemplant ces yeux purs, plus claire et plus beaux qu'il n'avait pu les imaginer dans son souvenir, cette bouche oà les dents éclataient sous la

lèvre relevée, ces traits émus où quelque chose d'aflBigé subsistait sous la tendresse évidente et la joie qui rayonnait :

— Oh ! quel bonheur 1 dit-elle, vous êtes bien le même 1 Et c'est fini, toutes ces tristesses, c'est bien fini...

— Oui, Germaine, plus de chagrin, c'est bien fini...

Assis côte à côte et parlant bouche à bouche, ils restèrent à se sourire et à se reconnaître, ils marquèrent une sorte de halte au seuil de ce bonheur nouveau qu'ils allaient vivre et parcourir ensemble.

— Je vous^ ai, disait-il.

Et, l'enlaçant, il sentait à sa taille la ceinture de faille sur le corsage de crêpe.

— Je vous appartiens, répondait-elle, en appuyant sa tête & l'épaule de Pierre et le frôlant de l'aile de son chapeau.

— Voyez, Pierre, ma bague, disait-elle.

Et cette bague de fiançailles dont elle était fière lui semblait à lui peu de chose ; il voulait que Germaine en portât d'autres, rares et splendides, quand elle serait sa fenune, et qu'elle fût mise avec recherche de la tête aux pieds, surtout dans ces parties invisibles de la toilette qu'il eonnidtrait seul et qu'il imaginait d'avance couvertes de dentelles et de rubans.

Us étaient tombés tout d'un coup comme dans une félicité sans fond, dans un bien-être illimité qui pénétrait les choses autour d'eux, grandissait la vie, améliorait tout.

Cette petite ville paisible et dormante, sans garnison prussienne, sans trace aucune de la guerre, les accueillait avec douceur. Ici, on pouvait oublier, ou plutôt, on pouvait se souvenir, tout était nouveau, car tout était heureux.

Tandis que Germaine rejoignait Mme de Persanges dans la chambre d'auberge, Pierre écoutait le lent parler de la servante, contemplait la rue à travers la vitre et réhabi-

39t SEPTIÈME PARTIE

tuait ses yeux aux tableaux d'une vie libre, sans contrainte et 8an& violence. H demanda du vin mousseux de TËtoile ; Denis, qui revenait du marché, s'attabla devant lui comme autrefois dans les cabarets des bords de la Loire.

— Trente sous un poulet, mon petit ! Trois francs une oie I disait-il, frappé du bon marché des d^u^es dans cette Bresse.

Germaine, en rentrant, lui confia les emplettea à faire pour approvisionner Persanges, et, tandis qu'il se livrait avec joie à son ancien métier, Âldde les servit tous trois à table, la mère et les deux enfants, dans uno chambre de l'hôtel. Le soleil parut vers deux heures, juste pour éclairer le retour. Alcide attela. Denis paqueta les malles et l'on s'achemina vers Persanges.

— Nous passons par Bletterans? dananda Pierre, étonné de voir qu' Alcide, au sortir de la ville, tournait à gauche.

— Nous reconduisons Germaine, répondit Mme de Persanges ; Germaine nous rend notre maison, qu'elle a si bien gardée.

Pierre, sentant que l'heure de la réunion définitive n'était pas venue, resta silencieux et prit simplement la main de sa fiancée ; par un certain regard, par un certain sourire, elle répondit qu'elle reviendrait bientôt, qu'elle avait hâte de revenir. Le paysage connu, de plus en plus familier à mesure qu'ils approchaient du but, se développait autour d'eux, évoquait leur passé, les rendait l'un à l'autre; ils se taisaient, étonnât de la nature demeurée pareille, après ces événements si graves et ces douloureux changements, et de tant de souvenirs qu'elle éveillait dans leurs deux cœurs.

— Arlay 1 dit-il le premier, en apercevant au sommet de la côte couverte de neige l'enceinte ébréchée et discontinue.

La ruine était bien la même, mais elle ne lui paraissait plus si vieille, si surannée ; les dermers événements avaient fait d'elle le témoin non pas des guerres passées, mais de la

guerre éternelle toujours prête à fondre sur l'humanité.

— Persanges ! dit Germaine à son tour.

— Votre maison, Germaine...

EUe apparaissait làrbas, comme une grande tache blanche, la maison de leur bonheur ; Pierre se pencha pour la r^arder, mais ses yeux inquiets, incapables encore de paix et de contemplation, ne s'y fixèrent pas. Us cherchèrent sur le ciel indécis et brumeux la crête allongée du Jura, dernier rempart, derrière barrière ; la Suisse au delà.

— Pauvre armée de Bourbaki, dit-il ; pauvres troupes sacrifiées 1

Tous ses traits avaient tressailli, une émotion vive et proche des larmes apparaissait sur son visage; mais une énergie virile et la trace de ses douleurs à peine guéries la contenaient. Germaine se souvint de ce que Fernande avait dit sur l'état nerveux de Pierre, sur le besoin qu'il avait de solitude et de repos. Elle comprit qu'il fallait réserver pour des jours meilleurs leur bonheur latent et différé, et ne point l'aventurer dans les derniers chagrins de cette guerre, ni dans ses contre-coups douloureux.

Une voiture l'attendait à la croisée des routes ; la mère et le fils poursuivirent seuls; et c'était mieux ainsi. Oui, c'était assez d'émotion que d'arriver en bas du parterre, de voir les fenêtres éclairées, toute la façade en fête, de trouver sur le seuil Mélanie Virot, Amable, Renaud, Brocaxd, d'être porté sur leurs bras, pour ainsi dire, jusqu'à l'entrée du salon ; puis, après le dîner, de parcourir tout le château, une canne dans chaque main, de rapprendre à monter et à descendiie les escaliers, de visiter l'un après l'autre tous les recoins, tous les détours ; le manège avait été changé en une sorte de chapelle, un vieux tapis étendu BUT la piste, deux prie-Dieu à côté l'un de l'autre, et devant, sur une table, cette sainte Vierge de bois peint, à la conservation de laquelle le bonheur de Persanges était attaché.

Gavotte avait toujours sa niche dans la chambre du

four, mais dans Técurie, la stalle de Cornette était condamnée ; Germaine avait fait tendre une chaîne entre les deux bat-flancs.

La situation militaire de Pierre avait été r^lée ; cependant il tint à écrire à son colonel et lui rendit compte de sa blessure, de la perte de son cheval et de ses armes. H invoqua pour justifier son absence le témoignage du capitaine aux côtés duquel il était tombé, cet ofl&cier appartenant au 7® d'artillerie, et termina par la demande d'être classé dans l'artillerie sédentaire. Le colonel répondit de Nantua, où le régiment s'était arrêté ; il décernait à Pierre les plus grands éloges : il venait d'avoir connaissance d'un rapport, conservé par le commandant du 3® escadron, qu'on avait rejoint dans l'Est. L'épisode du 4 décembre y était détaillé par le capitaine d'artillerie Duplessis de Grenédan; cet officier avait, à deux reprises, demandé des nouvelles du lancier auquel il devait le salut de sa batterie ; sa dernière lettre était datée de l'hôpital militaire de Bourges. Une copie de son rapport était envoyée à Pierre, avec ordre de l'annoter et de le compléter, ce document devant être inséré dans l'historique de marche du régiment.

Fernande voulait que ce compte rendu authentique, signé d'un officier, fût rendu public, qu'on l'imprimât dans la Sentinelle du Jura. Mais Pierre s'y opposa formellement. Cette affaire était militaire, il n'appartenait qu'au colonel de juger la publicité qu'elle méritait. Malgré tout, des copies du texte faites à la dérobée circulèrent dans la société du pays ; les visites de félicitations abondèrent ; on vit arriver M. Bouvigner, les deux mains tendues, les larmes aux yeux ; il apportait « le tribut de son admiration ». Pierre le trouva changé, vieilli, bien déchu de sa docte assurance et de son aimable latinité. M. Bouvigiier ne citait plus, n se lamentait sur la paix humiliante, signée le 2 mars,

r les provinces perdues, sur la dette de cinq milliards ;

les tendances politiques qui s'affirmaient h l'Assemblée de Bordeaux le plongeaient dans la consternation. Tandis que Rerre se déclarait, avec M. Thiers, pour Tessai loyal de la Bépublique, et que Mme de Persanges n'entrait pas en discussion avec lui sur ce point, disant qu'il importait avant tout de confier les affaires de la France à des mains probes et à des cœurs brûlés de l'amour du pays, Fernande soutenait ardemment les droits du comte de Chambord. Elle était accablée de tous les maux qu'elle soignait dans l'hôpital, faisait les plus sombres rapports ; et parmi tant de tristesses encore cuisantes et de blessures à peine fermées une agitation politique commençait.

Gambetta venait de tomber du pouvoir; c'était dans toute la France un toUe contre lui : il avait touché à la magistrature inamovible, violé le droit saint qui n'appartient qu'à la nation de prononcer sur la forme du gouvernement, gouverné sans Assemblée, gâché, brisé les forces militaires mises entre ses mains. Au lieu d'une armée restreinte, telle que les cadres existants permettaient de la former et de la discipliner, il avait préféré les levées en masses, les cohues inutiles qu'on ne pouvait ni armer, ni équiper, ni nourrir ; et ces bandes informes que l'énergie la plus ferme, l'autorité la plus consommée n'aurait pas changées en de vraies troupes, c'était lui qui les commandait, à distance et malgré l'avis des généraux. Il avait infligé sa dictature à l'histoire, et l'histoire serait forcée de s'en souvenir, mais elle le marquerait au coin d'un jugement sévère, et ce serait la didature de VincapaeUé.

Tous ces bruits de mots ne trompaient plus Pierre depuis qu'il avait vu les choses dans leur réalité sombre et dans leur gravité : étant encore soldat dans l'armée de Gambetta, il se vit dispensé de juger l'homme auquel il avait si longtemps obéi, et se félicita que les devoirs qu'il lui restait à remplir l'affranchissent de jouer un rôle, d'avoir un avis parmi les grands juges et les réformateurs.

Mais déjà, comme pour justifier les appréhensions des pessimistes, les luttes intestines commençaient La Commune venait d^éclater, h la vue des Prussiens campés autour de la capitale, Versailles faisait campagne contre Paris. En même temps, les partis guerroyaient dans la presse, joutaient par la parole et par la plume et, dans la bagarre intellectuelle, se disputaient la iWice comme des champions de football se disputent le ballon. Tous ces troubles, cachait encore Tavenir, assombrissaient Persanges ; on y portait un double deuil, pour la mort de Toncle André, et pour les malheurs du pays, encore occupé par les Prussiens. Cependant le président Guyennot et Mme de Valempoulières inclinaient vers l'idée de marier bientôt les deux enfants. Le président, surtout, ne tarissait pas d'éloges sur les mérites de son futur gendre, il en remplissait la vflle : mais le docteur le rencontrant un jour sur la place Lecourbe, montant et descendant les Arcades, crut devoir le calmer un peu et l'avertir du véritable état de Pierre. La blessure achevait de se guérir, les forces revenaient au malade et bien qu'il se plaignît du mal des amputés, il n'éprouvait pas, à proprement parler, de grandes souffrances, la cicatrisation s'étant faite sans formation de neuromes. Malgré ces signes favorables, le docteur se prononçait contre l'idée du mariage prochain, et insistait pour le séjour de Piene dans une de ces stations d'air et de repos où il retrouverait ses forces, tout en fuyant la vue du Jura envahi. Fernande insista pour Annecy, où son frère pourrait rejoindre les cousins de Bonlieu, qui y avaient installé depuis Je commencement de la guerre leurs nombreux enfants. Pierre s'y fixa donc pour plusieurs mois : il y passait, à compuker des journaux et des livres, tout le temps qu'il ne consacrait pas à des promenades sur le lac et à sa correspondance avec sa fiancée. Par une nouvelle lettre de son colonel, il avait appris la mort du capitaine \iplessis de Grenédan, emporté par une maladie qui le

minait depuis longtemps et dont les fatigues de la guerre avaient accéléré la marche. Il avait envoyé précédemment ses observations sur le rapport de ce capitaine et démontré avec soin le droit qu'il avait eu, le 4 décembre, de lui faire connaître l'ordre oral du général en chef de défendre Orléans jusqu'à la dernière extrémité ; il se disculpait par là à ses propres yeux du danger que la batterie avait couru et des pertes qu'elle avait faites en hommes, en chevaux et en matériel

Cette première rédaction l'avait mis en goût de raconter pour lui-même ses impressions de guerre ; il couvrit de ses souvenirs des feuillets et des cahiers. Plus tard, il comptait reprendre ses notes, les compléter, les rendre dignes de la publicité ; c'est pourquoi il lisait avec avidité les comptes rendus, les analyses, les commentaires, les pamphlets, les réquisitoires et les a})ologies, l'avalanche des choses imprimées, qui fondaient sur la fWice encore meurtrie des derniers événements. Tout s'obscurcissait par l'excès des documeats et par les contradictions des témoignages, mais Pierre ne doutait pas que la vérité de l'histoire ne dût apparaître clairement quand on aurait mis bout à bout les divers éléments. Et il voulait consacrer à faire cette lumière les forces qu'il ne pouvait plus consacrer à l'armée. Cependant, dès son retour dans le Jura, enfin libéré de l'occupation prussienne, il reçut le brevet d'oflBcier de réserve avec son congé définitif : il ne s'agissait, il est vrai, que de servir dans l'artillerie sédentaire ; mais l'emploi plaisait à Pierre, comme répondant aux traditions de sa famille, et l'encourageait à accepter de faire partie d'une société d'anciens combattants qui se formait en vue de la Revanche.

Quand il y parut, portant pour la première fois son dolman d'officier et sa décoration de la médaille militaire, la vice-présidence de la Société kd fut instantanément offerte ; il dut s'asseoir dans un fauteuil, à côté du président, ce receveur de l'enregistrement qui avait formé le bataillon

des francs-tireurs du Jura et fait campagne avec eux dans les Vosges. La SentmeUe du Jura, rendant compte de cette séance, nomma Pierre « notre héroïque compatriote ». Le général qui vint commander à Lons-le-Saunier désira qu'il lui fût présenté et l'appela familièrement : « Mon cher camarade. »

Tout cet enchaînement d'événements favorables, dont l'origine était dans la guerre même, corrigeait peu à peu l'amertume des souvenirs que la guerre avait laissés ; Pierre observa devant Germaine que tout n'était pas sacrifice dans sa conduite et que, selon ce mélange de paix et de guerre qui fait seul la vie complote, il bénéficiait un peu d'avoir souffert un jour sur le champ de bataille. Ses forces, revenues de jour en jour, l'initiaient à une nouvelle vie singulièrement plus mâle et plus mûre, et le progrès de cette guérison lui faisait mesurer en lui-même cet autre progrès par lequel la France, convalescente de fièvre grave, retrouvait peu à peu sa santé de peuple et sa conscience de nation. Il renaissait à cet ancien déâir qu'il avait eu d'abord de servir les hommes, avant d'apprendre à se sacrifier pour eux.

H expliquait ces choses à Germaine; elle l'écoutait avec admiration et se réjouissait de pouvoir tant estimer l'homme qu'elle aimait. La voyant si soumise et si confiante, il lui confessa ce qu'elle seule devait savoir : qu'il était ambitieux, qu'il votdait sa place dans la France nouvelle et que, puisque le service actif dans l'armée lui était impossible, ce serait comme écrivain et hpmme politique qu'Û se ferait un nom et servirait son pays.

Les deux familles se mirent d'accord pour célébrer le mariage au printemps et le docteur décida que Mme de Persanges devait passer l'été dans la montagne à cause de l'état de son cœur. Cet avis la rendit impatiente d'assurer le bonheur des deux enfants ; elle se sentait plus gravement atteinte que le docteur ne le disait. Tous les pré-

paratifs furent hâtés par elle, le contrat, le trousseau, les cadeaux, raménagament de Persanges.

Sœur Cyprien, arrivée de Neuville pour représenter la communauté, s'extasiait devant le Jura, n'ayant jamais vu de montagnes. Fernande, en correspondance avec le grand vicaire, avait sollicité la présence de Tévêque, mais Pierre fut bien aise que, dans le court délai qu'on avait marqué, Monseigneur ne se trouvât pas libre. Le vieux curé d'Arlay reçut simplement les mariés au sortir de la mairie ; le cortège n'eut qu'à traverser la place pour entrer dans l'église toute tapissée, toute fleurie ; les invités souriaient, faisaient des signes de la tête et de la main ; et Pierre les reconnut tous, les amis de sa jeunesse, les Francs- Comtois solides et sûrs, si fidèlement attachés à leur sol, à leurs principes, à leurs traditions, à leurs affections. Les vignerons, venus à pied de l'Étoile et de Saint-Didier, considéraient avec gravité toute la suite du mariage de M. Pierre.

Le curé ayant harangué les deux fiancés, l'office commença. Paule et Suzanne chantèrent un duo; l'avocat Malfroy fit entendre un solo de violon. H déplut à Pierre qu'à la sacristie tout le monde embrassât sa femme ; on signait, on complimentait ; à la fin. Honoré, digne et correct dans son impeccable redingote, remplit l'office d'ordonnateur, reforma le cort%e et, venant jusque derrière l'autel, fit signe à l'organiste pour la marche nuptiale. Alors, aux sons de l'harmonium jouant forte, Pierre et Germaine descendirent toute la longueur de l'élise; elle se pressait contre lui, son gros bouquet à la main, avec quelque chose de frileux et de caressant ; et lui, la soutenant, avançait, le regard plus haut que tous les yeux, tellement perdu dans son bonheur qu'il oubliait de surveiller sa marche et que, boitant légèrement, il fit dire à quelques-uns : « Pauvre garçon !»

Derrière eux, l'oncle de Bonlieu et bonne-maman de

Valempoulières, le président Guyennot et Mme de Persanges, avec tout le cort^e des jolies filles d^honneur, puis la parenté, puis les enfants que conduisaient sœur Charles- Borromée et sœur Cyprien.

Les calèches, les victorias, les phaétons, tous les équipages de la région formaient le défilé ; plus de vingt domestiques, en livrées diverses, servirent les mets et les vins autour de la table immense, couverte de cristaux, de fleurs et d'argenterie ; quand le repas fut près de sa fin,, le colonel se leva pour prononcer un toast et compara, suivant sa coutume, le départ de Germaine avec l'enlèvement d'Europe.

Longues, très longues, au gré de Pierre, furent les causeries d'après-midL Les convenances l'obligeaient cependant à demeurer là, de groupe en groupe, à aller se f ^e voir de tous et à avoir pour tous un mot de déférence ou d'amitié ; l'oncle Brunot s'attendrissait sur lui ; Germaine distribuait à ses amies, par touffes, sa couronne de fleurs d'oranger. L'ordre d'atteler étant secrètement donné, Pierre espérait disparaître à la dérobée, mais la cour s'était remplie d'avance des personnes qui, en causant, en fumant, s'étaient donné le mot d'ordre de venir voir partir les enfants. Plusieurs s'émurent à ces adieux; et, pour la première fois de la journée, Gennaine pleura. Mais Fernande, les poussant tous deux vers la voiture, et voulant abr^er, ouvrit la portière elle-même en disant :

— Tenez, les Persanges, voilà mon cadeau...

EUe leur avait acheté un coupé et l'avait choisi ellemême : les coussins étaient capitonnés de cuir bleu, le tortil de baron brillait en vieil or sur les portières.

— C'est pour que vous veniez me voir à l'hôpital, ajouta-t-elle.

Et elle ferma la portière sur eux pour les soustriûre aux attendrissements.

Âlcide toucha les chevaux avec la mèche de son fouet

enrubanné ; sur l'ordre de Pierre, au risque de casser les ressorts de la voiture, il prit au plus court, par Proby. Mais à peine avait-il tourné à droite, le long du parc, qu'il s'arrêta :

— Us ont barré la route, monsieur Pierre, dit-iL H faut que monsieur Pierre descende pour se faire ouvrir.

Une barricade de feuillages interceptait le chemin et, devant cette barricade, un jeune paysan, le chapeau à la msdn, haranguait Pierre :

— Vous faites du tort à la commune, monsieur de Persangés, vous emmenez la première fille du pays... Payez rançon aux garçons du village, ou bien ils vous retiendront prisoimiers.

Pierre paya rauçon; la barricade, qui n'était qu'un ehariot recouvert de branchages, roula, dégagea le chemin; et ce fut fini, rien ne les sépara plus l'un de l'autre; le mari et la femme, côte à côte, bouche à bouche, se laissèrent porter vers le terme devenu proche et certain.

Alcide, en arrivant, rangea le marchepied du coupé contre les dalles de la grande porte ; Germaine sortit la première, voulant que Pierre descendît prudenmient; il sourit et s'aida de la main qu'elle lui tendait, puis, appuyé sur elle pour le reste de sa vie, il gravit pas à pas les marches de l'escalier. Cependant, le bruit d'une musique parvint à leurs oreilles ; c'était le violon d'Amable et le piston de Symphorien qui menaient un bal dans la cuverie. Bevenus d'Ârlay et de la messe, tous les vignerons, tous ies domestiques, fêtaient joyeusement à Persanges les noces des maîtres. Mélanie Virot présidait. Denis Stanislas versait à boire, les gens des deux villages tournaient et riaient.

— Cachons-nous, dit Pierre.

Et il entraîna rapidement Germaine, charmé de la taille souple qui chargeait son bras, de la tête odorante appuyée

sur son épaule, de la longue robe blanche qui bruissait voluptueusement derrière eux.

Se dérobant à la joie des autres pour mieux savourer la leur, ils atteignirent le palier, et, toujours enlacés, entrèrent dans la chambre embaumée de fleurs d'oranger.

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