‹ Monsieur PinsonChapitre 1 sur 48 · Monsieur Pinson · texte numérisé non relu

Monsieur Pinson

— Une voile*! cria soudain le matelot en vigie.* M. Pinson se réveilla de sa torpeur. Juste en

face de lui se montrait l'extrémité d'un mât.

— Demande vite, petit, dit-il à Vif-Argent, si 5 nous devons passer près de* ce navire.

— Oui, répondit le matelot interrogé, à moins qu'il ne change de route.*

M. Pinson, entraînant Vif-Argent, se dirigea vers la dunette, où le capitaine, sa longue-vue à la main,* 10 examinait l'horizon.

— Vite, petit, dit l'ingénieur impatient, demande au capitaine,* dans les termes les plus aimables que tu pourras trouver, si, dans le cas où nous passerions près du navire qui vient là-bas, les règle- 15 ments maritimes s'opposent à ce qu'il nous fasse changer de bord.

Vif- Argent obéit, le capitaine nettoya le verre de sa longue-vue. puis répondit enfin :

* Words with an asterisk are explained iu the Notes. 3E B

— Ce navire semble venir à nous ; s'il passe à bonne portée du Canada* si le commandant consent à vous prendre à son bord, je suis tout disposé à m'arrêter un instant pour vous transborder ; aucun

5 règlement ne s'y oppose.

La mer était calme ; les deux steamers, marchant à la rencontre l'un de l'autre, ne devaient pas tarder plus de* deux heures à se croiser.* Tous les passagers du Canada se tenaient sur la dunette ; lo M. Pinson, alerte, joyeux, satisfait, pressait une main par ci, adressait un salut par là, faisait par avance* ses adieux.

— Vous serez mon hôte jusqu'à New- York, monsieur, dit tout à coup le capitaine, qui, armé

15 de sa longue- vue, n'avait cessé d'examiner l'horizon ; c'est un navire de guerre que nous allons croiser.

— Un navire de guerre ! répéta M. Pinson ; craignez-vous que la place manque à son bord ?

20 — Les navires de guerre, dit Vif-Argent, qui traduisait les paroles du capitaine, ne prennent jamais de passagers* ; les règlements maritimes s'y opposent.

M. Pinson bondit. Il lui semblait que ses

25 arguments, s'il eût pu* les faire valoir lui-même, auraient infailliblement touché le capitaine, qu'il se serait décidé à parlementer.

— Si le steamer passe à bonne portée de" ce navire de guerre, se dit l'ingénieur avec résolution,

30 je me jette à l'eau, je nage vers lui, et il faudra

bien qu'il mette un canot ù la mer pour me repêcher.

Les deux navires pouvaient déjà s'observer mutuellement, et il devint bientôt évident que la frégate américaine gouvernait de façon à * se rap- 5 procher du Canada. Selon les usages maritimes, il appartenait à celui-ci de saluer le premier, et le pavillon rouge d'Angleterre* ne tarda pas à onduler au vent. La frégate, aussitôt, hissa le pavillon étoile de la Confédération des Etats-Unis du Nord * ; 10 puis, se plaçant en travers, elle salua le Canada d'un coup de canon à poudre ; c'était un ordre impératif de s'arrêter.

Le commandant du Canada maugréa, car les marins n'obéissent qu'à regret à un commandement 15 donné par un supérieur étranger. Néanmoins il ordonna de suspendre la marche du bâtiment, et les deux steamers, n'avançant plus que par la force d'impulsion, se trouvèrent bientôt à quatre cents mètres environ l'un de l'autre. Un canot, monté 20 par six hommes et gouverné par un jeune officier, se détacha des flancs du steamer américain et vint aborder le Canada. L'officier monta lestement à bord : c'était le lieutenant de la frégate.

— Le Commodore Warren, monsieur, dit-il en 25 saluant le capitaine du Canada, vous envoie ses compliments, et vous demande pardon des minutes qu'il vous fait perdre. Voici des dépêches qu'il vous prie de remettre aux autorités de New- York aussitôt votre arrivée dans ce port."" 30

— Assurez le commodore, monsieur, que sa commission sera faite. Oserais-je vous demander * ce qu'il y a de nouveau dans votre pays ?

— Eien de bon, capitaine ; les rebelles triom- 5 pheut,* momentanément du moins.

Les deux officiers échangeaient une poignée de mains, et le lieutenant se mettait en marche pour regagner son canot.

— Un mot, monsieur, lui dit soudain l'inlo génieur en lui barrant le passage : parlez-vous

français ? *

— Un peu, répondit le lieutenant.

M. Pinson respira avec force ; il allait donc pouvoir plaider sa cause lui-même.

15 La vivacité du discours de M. Pinson fit naître un sourire sur les lèvres du jeune lieutenant.

— Je ne suis pas le maître à bord du FuUon, monsieur, répondit-il ; je ne suis que le lieutenant du commodore "Warreu.

20 — Emmenez-moi * quand même ; une fois à bord, je m'expliquerai avec le commodore : on s'entend toujours avec un marin.

— Et s'il refuse de vous laisser monter sur le pont, dit le lieutenant, que ferai-je de vous ? Je

25 ne suppose pas le capitaine du Canada d'humeur à vous attendre.

— Si le commodore refuse de m'admettre, répliqua M. Pinson d'un ton désespéré,* eh bien, vous me jetterez à la mer, et tout sera dit.

30 Le lieutenant, peu à peu, se rapprochait de

l'échelle par laquelle il devait descendre dans le canot qui l'avait amené.

— Voulez -vous me prêter un instant votre porte-voix ? demanda-t-il soudain au capitaine.

Le capitaine tendit l'instrument. 5

— Commodore ! cria le lieutenant.

— Que voulez-vous ?

— Un gentleman français, par suite d'une erreur, se trouve à bord du Canada et se rend malgré lui en Amérique.* 10

Un immense éclat de rire, poussé par les matelots de la frégate, retentit. Le commodore, d'une voix de tonnerre, imposa silence à son équipage.

— En quoi me regarde, demanda-t-il ensuite, l'aventure de ce gentleman ? 15

— Il vous supplie de le prendre à bord, de le ramener dans son pays.

M. Pinson, que l'éclat de rire poussé par les matelots n'avait pas fait sourciller, s'appuyait sur l'épaule de Vif-Argent, et ne perdait pas de vue* 20 le commodore. L'ofÊcier arpenta par deux fois la passerelle.

— Embarquez-le, répondit-il soudain.

Vif-Argent avait traduit sur l'heure* à M. Pinson

la réponse du commodore, et l'ingénieur avait voulu 25 s'élancer ; mais la joie, l'émotion le paralysaient.

— En avant, petit ! cria-t-il enfin à Vif- Argent ; vite, vite !

— Eh bien, vous êtes devix ? Attendez ! dit le lieutenant avec vivacité. 30

M. Pinson ne répondit pas ; il enleva Vif-Argent par le collet de sa veste/ le passa aux matelots du canot, puis se laissa glisser lui-même le long du bord.

5 — Est-ce donc votre fils ? demanda le lieutenant indécis.

— Oui, à peu près, répondit M. Pinson.

Deux minutes plus tard, vigoureusement entraîné par ses rameurs, le canot s'éloignait du Canada,

lo qui reprit aussitôt sa marche en avant. Avec

quelle joie M. Pinson se vit à bord du Fulton ! Il

voulait se jeter dans les bras du commodore ; mais

l'officier s'occupait de remettre son navire en route.

M. Pinson put enfin causer avec le commodore

15 et le remercier. Il lui raconta, avec une verve qui amusa beaucoup l'officier américain, les péripéties de sa triste aventure. M. Pinson parlait avec d'autant plus d'aise que le commodore et ses officiers connaissaient le français.* Pendant ce temps, Vif-

20 Argent, appuyé sur le bord, regardait avec tristesse le Canada s'éloigner.

— C'est dommage ! murmurait l'enfant, un peu plus je voyais* l'Amérique, et j'aurais su si Eobinson a menti.

25 Sous ses dehors * simples, M. Pinson était un très savant et très aimable homme.* Aussitôt délivré

de son affreux cauchemar d'un voyage en Amérique, il reprit sa bonne huineur, sa liberté d'esprit, et devint un agréable compagnon. Aussi,* vingtquatre heures après son embarquement à bord du FuJton, pouvait-il déjà se considérer comme 5 l'ami du commodore et de ses officiers.

Cinq jours après, vers trois heures de l'aprèsmidi, M. Pinson se tenait à l'avant du steamer ; on s'attendait * d'un moment à l'autre à voir apparaître les côtes d'Angleterre. 10

— Terre ! terre ! cria soudain la voix d'un matelot.

La côte aperçue était celle du cap Lizard * ; après l'avoir reconnu, le steamer reprit le large et se trouva à l'entrée de la Manche.* Bientôt 15 plusieurs navires furent en vue. Deux ou trois fois, le commodore interrogea les capitaines, leur demandant d'où ils venaient et où ils allaient. Le dernier interpellé fut un navire américain, et cette fois la conversation dura un quart d'heure. 20 Le bâtiment venait du Havre,* et il apprit au commodore* que le corsaire qu'il cherchait se trouvait à Cherbourg,* où plusieurs avaries l'avaient forcé à relâcher. C'était là un précieux renseignement, et le commodore mit aussitôt le cap vers le 25 grand port français.

Il était près de minuit que M. Pinson et Vif- Argent se tenaient encore sur la dunette. Les vagues devenaient courtes, preuve qu'elles commençaient à être resserrées entre les côtes. De 30

loin en loin apparaissait nne lumière, et le Fidton marchait * aussitôt vers ce point. Soudain un coup de canon retentit dans le lointain.

— Est-ce le signal d'un navire en détresse? 5 s'écria M. Pinson. Demande-le vite à ce matelot,

petit.

— Je le crois, répondit le matelot, car le commodore vient d'ordonner* de piquer droit sur le point lumineux que voilà là-bas.

lo Le Fulton parut redoubler de vitesse. Officiers et matelots se taisaient et écoutaient, le regard tourné vers la lumière aperçue. Cette lumière semblait grandir à vue d'œil et se multiplier. Tout à coup une longue flamme se dressa vers

15 le ciel ; elle s'échappait des flancs du navire.

— ■ Tenez les canots prêts à prendre la mer ! s'écria le commodore à l'aide de son porte-voix ; il y a peut-être là des malheureux à sauver.

Bientôt une distance d'un kilomètre, à peine,

20 sépara le Fidton du navire en feu. Rien de plus imposant, de plus terrible, de plus sinistre, que de voir cette masse en flammes au milieu de l'Océan. D'épais nuages de fumée l'enveloppaient ; puis des langues de feu s'échappaient des sabords,

25 couraient de la poupe à la proue et rougissaient la mer de leur éclat.

— Il n'y a personne sur le pont ! cria le commodore ; faites tirer un coup de canon, lieutenant ; les matelots qui ont abandonné ce bâtiment ne

30 peuvent être loin, et il est bon, s'ils nous voient.

de leur faire savoir qu'ils peuvent venir à nous.*

Un silence * si profond régnait à bord que la voix brève, impérieuse du eommodore s'entendait parfaitement. Tous les regards sondèrent l'horizon, 5 cherchant les barques sur lesquelles devaient s'être réfugiés les marins dont le navire brûlait.

— C'est un des nôtres ! cria soudain le eommodore. Je lis sur sa poupe : " Niagara, de New- York." Inscrivez ce nom, lieutenant. 10

Le coup de canon tiré par le Fulton venait à peine de résonner* qu'une clameur immense retentit ; on venait de dépasser le Niagara, et en avant, à quatre kilomètres environ, un nouvel incendie * s'allumait à l'horizon. Aussitôt que l'on 15 se fut assuré* que nul être humain ne se trouvait sur le pont du Niagara, on mit le cap sur le second navire. On vit un canot s'éloigner à force de rames, et l'on aperçut alors un petit steamer qui, immobile, se tenait à moins de cinquante mètres* 20 du navire incendié.

Le Fulton fut aussitôt dirigé vers ce bâtiment, dont les flammes éclairaient la coque noire et fine. Le eommodore, à la grande surprise de M. Pinson, fit arborer le pavillon anglais. Le petit steamer 25 répondit en hissant le pavillon* russe ; mais, au lieu d'attendre l'approche du Fulton, il se mit en marche.

— Tirez à poudre, s'écria le eommodore, et donnez-lui l'ordre de s'arrêter ! 30

lo Monsieur Pinson

Le petit steamer ne tint aucun compte de cet ordre, et continua sa route.

— Un boulet, vite ! cria le commodore ; nous sommes en paix avec la Kussie," et ce navire semble

5 avoir peur du nôtre.

Le boulet, ricochant sur les vagues, alla mourir à quelques mètres du petit steamer.

— Hissez nos couleurs, lieutenant, dit le commodore, que ce fuyard sache qui nous sommes

lo réellement.

Le pavillon d'Amérique flottait à peine à la proue du Fulton que le steamer arborait le drapeau français. Il ralentit sa marche, et à peine le Fulton se trouvait-il * à portée qu'un boulet passait

15 par-dessus son pont.* En même temps, le petit steamer hissait à sa poupe le drapeau des États du Sud.

— Le Davis ! s'écria le commodore. Droit à lui, garçons, et à mort les incendiaires* !

20 — A mort ! répéta l'équipage d'une seule voix. - Un formidable hourra retentit à l^ord du Davis. Ce cri fit frissonner M. Pinson et Vif-Argent.

— - Allons-nous assister à un combat naval * ? s'écria l'ingénieur. En voilà bien d'une autre * ! 25 Quoi ! non content de . . .

M. Pinson n'en put dire davantage, un boulet

parti du Davis venait d'emporter, sous ses yeux,

le bras d'un des matelots qui tenaient la roue du

gouvernail. Presque au même instant, le Fulton

30 craqua comme si ses flancs allaient se disjoindre.

et un bruit formidable assourdit * M. Pinson, qui crut que le steamer sombrait. Sur l'ordre du Commodore, les artilleurs venaient simplement de répondre à la provocation du Davis en le saluant d'une décharge générale de leurs pièces de tribord. 5

— Descendez à l'entrepont, monsieur, dit le lieutenant du Fiilton à M. Pinson en passant près de lui ; il y a danger ici.

Vif-Argent, un peu pâle, regardait de tous ses yeux. L'ingénieur, après un moment d'hésitation, 10 le prit par la main* et l'emmena dans le salon ; ils y arrivaient à peine qu'une nouvelle décharge ébranlait le steamer.

— Eeste ici, petit, dit M. Pinson, qui, en proie

à une agitation fébrile, ne pouvait tenir en place, et 15 ne bouge pas.

— Où allez-vous, monsieur ?

— Sur le pont ; j'aime mieux voir que d'entendre.*

— J'y vais aussi, dit l'enfant ; je ne veux pas 20 vous quitter.

L'ingénieur se rapprocha de Vif- Argent.

— As-tu peur ? lui demanda-t-il.

— Ici, oui ; là-haut, en plein air, il me semble que je suis plus rassuré. 25

M. Pinson, redoutant pour son petit compagnon les brutalités d'un boulet ou d'un éclat d'obus, résista à sa propre envie de retourner sur la dunette, et s'assit près de lui.

5 La canonnade continuait. M. Pinson, peu à peu, se rapprocha de l'escalier, en gravit les degrés et se montra de nouveau sur le pont. La mer, sous l'éclat des deux navires en feu, apparaissait comme une vaste nappe rouge. Plusieurs mares de sang

lo se voyaient * sur le pont du Fidton, et des agrès rompus pendaient le long des mâts.

— Gouvernez de façon à* frapper l'ennemi par le travers, vint dire un enseigne aux hommes qui tenaient le gouvernail ; le commodore veut en finir.

15 En même temps, l'ordre de réserver leur feu fut transmis aux canonniers.

M. Pinson s'était logé près de la cheminée, audessous de la passerelle.* Il sentit soudain quelqu'un se serrer contre lui : c'était Vif- Argent.

20 — Laissez-moi là, monsieur ! dit l'enfant d'une voix suppliante.

M. Pinson, sans répondre,* enveloppa son petit compagnon de ses bras. Un silence solennel* régnait à bord du Fulton, qui, sans riposter, affrontait

25 le feu de son adversaire. Encore quelques minutes, et les deux navires, comme des taureaux en fureur, allaient se heurter avec une violence inouïe. M. Pinson se cramponna aux cordes d'une chaloupe amarrée sur le pont, afin de résister* au choc qu'il

30 prévoyait.

— Barre à bâbord ! cria le commodore.

Le Fulton obéit au gouvernail et fila vers la gauche. Mais le Davis avait deviné les intentions de son ennemi ; au moment où * le Fulton arrivait sur lui, il vira brusquement de bord. Les deux 5 steamers, se croisant, échangèrent aussitôt le feu de leurs pièces. Des cris d'angoisse, de douleur, d'agonie, succédèrent * à la formidable détonation, cris couverts aussitôt par des hourras.

Emporté par l'élan à l'aide duquel il avait espéré 10 couper en deux son adversaire, le Fulton s'éloigna de cinq cents mètres et dut décrire une longue courbe avant de pouvoir revenir vers lui. Le Davis, continuant sa route en ligne droite, passa près du second navire embrasé et le salua d'un hourra de 15 triomphe.

— L'incendiaire renonce à se battre ! s'écria le commodore avec rage. Manœuvrez droit, garçons ! cria-t-il aux timoniers, il y va de notre honneur* de ne pas laisser échapper ce forban. 20

Un kilomètre séparait déjà les deux steamers, et le Fulton, marchant à toute vapeur, suivit le sillage du Davis. En moins d'une heure on perdit de vue les deux navires incendiés, mais encore longtemps le ciel demeura rouge dans leur direction. 25

La journée du lendemain * s'écoula à observer le Davis, qui, son pavillon à l'arrière, continuait à braver son ennemi. Une rage concentrée régnait parmi les hommes du Fulton, impatients de se mesurer de nouveau avec le corsaire qui, en quelque 30

sorte sous leurs yeux, avait incendié deux des navires qu'ils avaient mission de protéger.

— Vers quelle côte se dirige donc le Davis ? demanda M. Pinson au lieutenant ; il me semble

5 que nous devrions voir* la terre depuis plusieurs heures.

— La terre ! répéta le lieutenant, quelle terre ?

— Celle de France ou d'Angleterre ; la Manche est-elle si large qu'il faille plus de vingt-quatre

lo heures pour la traverser ?

— La Manche est derrière nous, répondit le lieutenant; nous avons en ce moment le cap sur les îles Canaries.

— La Manche derrière nous ! les îles Canaries ! 15 répéta M. Pinson ; il ne me manquait plus que

cela * ! Aurais-je renoncé à visiter les États-Unis pour aller aborder dans la patrie des serins ?

Le lieutenant, appelé pour une manœuvre, était déjà loin, que M. Pinson répétait encore :

20 — La patrie des serins ! non, ce serait trop fort !

Il fut interrompu par un mouvement qui se

produisit à bord ; les matelots couraient à l'avant.

Le soleil se couchait, et sur la teinte vermeille dont

il embrasait le ciel se dessinaient les mâts d'un

25 navire.

Le trois-mâts aperçu était un bâtiment à voiles qui semblait naviguer à l'est du Davis ; mais le corsaire obliquait peu à peu de son côté.

Le Davis venait d'amener son pavillon pour le remplacer par la bannière étoilée des Etats-Unis* 5 du Nord.

— Que signifie cela ? demanda l'ingénieur intrigué ; est-ce une bravade ?

— Cela signifie, répondit le lieutenant, que le corsaire, dans le trois-mâts qui vient vers nous, a 10 reconnu un navire américain. Il déploie notre pavdllon afin de ne pas effrayer la proie qui s'avance vers lui. C'est là une méchante ruse,* monsieur, et, je l'espère, nous la déjouerons tout à l'heure à l'aide de coups de canon qui mettront le trois-mâts 15 sur ses gardes.

La nuit venait ; le commodore, debout sur la passerelle, donna soudain l'ordre de tirer, et une sèche détonation fit vibrer l'air. Les longues-vues furent aussitôt braquées sur le trois-mâts ; c'était 20 un navire à voiles de forte dimension, probablement chargé de coton. Le coup de canon tiré par le Fulton le fit un moment dévier 'de sa route ; mais le Davis tira à son tour. Le trois-mâts, dans cette double détonation, crut probablement à un avis de 25 se rapprocher des deux steamers qui semblaient

i6 Monsieur Pinson

naviguer de conserve,* car il reprit sa route vers eux.

Le Commodore, furieux, ordonna de lancer quelques boulets dans la direction du Davis ; il espérait, 5 par cette démonstration hostile, réveiller l'attention du trois-mâts. Mais le navire de commerce," éloigné de deux lieues environ du Ftdton, ne pouvait déjà plus distinguer ses signaux.

Le Commodore ne quitta pas son poste.* De

lo temps à autre, il appelait le mécanicien et l'excitait à presser la marche du steamer ; celui-ci secouait la tête ; on filait de toute la vitesse compatible avec la sûreté du bâtiment, la machine était à sa plus haute pression. La nuit s'obscurcit, et le Davis,

15 peu à peu, se perdit dans les ténèbres.

Le Commodore se rendit à l'avant, prêtant l'oreille* aux bruits qui venaient de la mer. Soudain un rayon lumineux parut, glissa sur les flots, éclairant au loin l'horizon. Le rayon s'arrêta

20 bientôt sur le Davis, qui, aux acclamations de l'équipage du Fidton, apparut aussi distinctement qu'en plein soleil.

Le rayon, parcourant de nouveau l'horizon, s'arrêta sur le trois-mâts ; il se trouvait à trois

25 kilomètres environ du Davis* et venait droit sur lui.

— Qu'est-ce "que cela? demanda Vif- Argent. Il n'y a ni lune ni soleil, et . .

— La lumière électrique, petit, dit M. Pinson 30 en montrant le haut du grand mât, où se tenaient

deux enseignes * ; décidément ces Américains sont ingénieux, et le Davis doit être bien ennuyé.

C'était réellement un spectacle fantastique que de voir* le blanc rayon, parti de la grande hune du Fulton, suivre le Davis dans tous ses mouvements, 5 le maintenir en pleine lumière, et rendre ses manœuvres aussi visibles que si le soleil l'eût éclairé.* A plusieurs reprises, le corsaire tenta de se soustraire à cet éclairage incommode, toujours en vain. Alors il marcha droit vers le trois-mâts, et com- 10 mença à le canonner.

Surpris de cette agression inattendue, le navire de commerce changea aussitôt de route. Le rayon lumineux, dirigé sur lui, le montra bientôt couvert de débris de voiles et d'agrès. Des fusées incen- 15 diaires, lancées par le Davis, décrivirent alors de longues courbes et allèrent s'abattre sur le malheureux trois-mâts.

Des cris de fureur retentirent à bord du Fulton.

— Faites-nous sauter, s'il le faut, cria le com- 20 modore au mécanicien en chef; mais, par le ciel, monsieur, conduisez-nous à portée de l'ennemi !

La canonnade continuait. Une flamme parut soudain à l'avant du trois-mâts, et la mer se teignit de rouge. Enveloppé de flammes, le navire ne 25 gouvernait plus et flottait au hasard. Sur son pont, une dizaine de matelots se hâtaient de détacher un canot pour le mettre à la mer.

— Ce navire va sombrer, gouvernez sur lui ! cria le commodore aux timoniers. 30

i8 Monsieur Pinson

Le Fulton obéit docilement au gouvernail. Un silence * de mort régnait parmi les matelots ; chacun d'eux, en proie à une anxiété terrible, retenait son haleine. Peu à peu le trois-mâts s'enfonçait dans S la mer, sa coque s'abaissait graduellement vers le niveau de l'eau. Le Davis, sans cesser de * le canonner, passa derrière lui, et devint invisible pour le Fulton.

Le trois-mâts, continuant à pivoter sur lui-même

lo au hasard, présenta de nouveau son avant. On vit ses matelots disparaître un à un. Soudain un cri d'angoisse sortit de toutes les poitrines, le troismâts s'inclinait. Ses tronçons de mâts l)attirent l'air de droite à gauche * et de gauche à droite ; puis

15 ils s'enfoncèrent avec lenteur, et le navire incendié disparut sous les flots.

— Voilà donc la guerre ! murmura M. Pinson, qui se couvrit les yeux* de ses mains; c'est affreux !

Une obscurité profonde couvrit de nouveau la 20 mer. Un cri de triomphe venu du Davis arriva jusqu'aux oreilles de l'équipage du Fulton. La lumière électrique fut aussitôt dirigée sur le corsaire ; il venait d'arborer * le pavillon du Sud.

Le Commodore, debout sur la dunette, pressa sa 25 longue-vue avec une force telle qu'il la brisa.

— N'est-il pas terrible, monsieur, dit-il à M. Pinson, de voir* commettre de pareilles infamies sans pouvoir les empêcher ?

— J'en conviens, répondit l'ingénieur. Mais 30 les matelots du trois-mâts, que sont-ils devenus ? *

— Je crains qu'ils n'aient pas en le temps * de détacher leur canot, qu'ils n'aient été entraînés dans le tourbillon creusé par le navire qui les portait !

Le rayon de lumière électrique, promené sur 5 la mer, éclaira en ce moment la petite embarcation ; les hommes qui la montaient ramaient avec vigueur et se dirigeaient vers le Davis, arrêté pour les attendre.

— Ah ! s'écria M. Pinson avec un soupir de 10 soulagement,* ces corsaires gardent encore un reste de sentiment humain.

— C'est-à-dire qu'ils recrutent des matelots, répondit le commodore avec humeur. Comprend-on que ces niais, ajouta-t-il en désignant le canot, aillent 15 chercher un refuge à bord de l'ennemi qui vient de les couler ?

Le commodore courut à sa passerelle ; le Fidton se rapprochait rapidement du Davis. Un boulet lancé par ce dernier vint mourir à vingt mètres à 20 peine du steamer. Encore quelques minutes, et l'on serait à bonne portée. Le canot aborda ; ses hommes furent enlevés en un instant, et le Davis reprit aussitôt sa marche, envoyant au Fidton un nouveau cri de triomphe et de défi. 25

Vers minuit, les deux navires dont la marche était décidément identique, continuaient à naviguer en quelque sorte de conserve,* un peu plus rapprochés que le matin, mais encore trop éloignés l'un de l'autre pour échanger des projectiles. M. 30

Pinson emmena Vif-Argent se coucher. Le petit garçon, encore ému des scènes * qu'il avait vues, accabla longtemps son compagnon de questions avant de pouvoir s'endormir. Quant à l'ingénieur, 5 lui aussi chercha longtemps le sommeil.

Au point du jour il était debout. Le Davis n'avait point regagné la distance que lui avait fait perdre son temps d'arrêt, et le Fulton le poursuivait avec plus d'ardeur et d'acharnement que jamais.

lo M. Pinson alla près de la boussole, et reconnut alors qu'on avait changé de route,

— Le Davis retourne-t-il vers l'Europe ? demanda-1 -il au Commodore qui arrivait sur le pont.

15 — Pour cela, il lui faudrait nous passer sur le corps, répondit l'officier. Non, monsieur, le Davis ne retourne pas vers l'Europe, il nous mène en ce moment aux îles du Cap- Vert.

M. Pinson fit une grimace.

20 — Tu as entendu, petit ? dit-il à Vif- Argent.

— Oui, répondit l'enfant d'un ton désappointé * ; nous ne verrons pas la patrie des serins. Mais si nous abordons ces îles, débarquerons-nous ?

— Oui, sur mon honneur ! répondit avec véhé- 25 menée M. Pinson. Quelle que soit la terre que*

nous abordions, petit, nous y prendrons pied pour regagner l'Europe comme nous pourrons.*

— Je voudrais bien, monsieur, que ce fût dans le pays des singes, afin de n'être pas venu si loin

30 pour n'avoir vu que le ciel et l'eau.

Eu ce moment, le commodore se rapprocha de ses passagers.

— Le mieux est l'ennemi du bien,* monsieur Pinson, dit l'officier ; j'ai cru vous avoir servi en vous prenant à mon bord, un peu contre les règle- 5 ments, et me voilà vous conduisant je ne sais où.

— Tout a une fin dans ce monde, commodore, et votre chasse n'échappera pas à cette loi commune ; c'est ce qui me console. Sans indiscrétion, puis-je vous demander quelles sont vos intentions ? 10

— Je n'en ai pas d'autre, pour le moment, que d'atteindre le Davis et de le couler à son tour.

■ — Mais jusqu'à quand, jusqu'où comptez-vous le poursuivre ? *

— Jusqu'au bout du monde, monsieur, s'il le 15 faut.

On marchait avec vitesse vers l'équateur. M. Pinson savait que le Davis avait de nouveau modifié sa route, qu'il voguait maintenant vers les îles Vierges,* et il se demandait où s'arrêterait son voyage 20 forcé.

Au lieu du mauvais temps souhaité par le commodore, qui espérait que son navire prendrait alors une supériorité de \dtesse sur le Davis, le soleil brûlant décrivait sa courbe apparente sur un ciel 25 d'azur profond.

Le 20 avril, le commodore parut sur le pont en se frottant les mains.*

— ■ Quelle bonne nouvelle vous égayé, monsieur? lui demanda M. Pinson.

5 — Le baromètre baisse enfin, répondit l'officier, et, d'ici à ce soir, nous aurons à supporter quelque bonne bourrasque qui nous rapprochera du Davis.

— Que Dieu vous entende !* s'écria l'ingénieur ; je suis de ma nature un homme pacifique ; néan-

lo moins je prendrais volontiers part à * un combat qui aurait pour résultat d'endommager le Davis d'une façon * assez sérieuse pour l'obliger à relâcher.

— C'est ce qu'il cherche à faire, le misérable bandit ; mais j'espère bien me mettre en travers de

15 sa route.

■ — Que voulez-vous dire ? *

— Que d'ici à peu d'heures nous verrons les îles Vierges ; que le corsaire, dont la provision de charbon commence à s'épuiser, cherchera selon toute

20 évidence à gagner le port de Saint-Thomas * pour s'y ravitailler à l'abri de nos coups.

Le commodore achevait à peine de parler qu'une vigie signalait la terre. Bientôt les forts qui couronnent les hauteurs de Saint -Thomas devinrent

25 visibles à l'œil nu. Vif- Argent, armé d'une longuevue, distinguait les canons, les sentinelles, et sautait de joie.

— Eh bien, petit, dit M. Pinson, notre voyage touche donc enfin à son terme !

30 — Nous allons débarquer ?

— Je l'espère bien. Saint-Thomas est le port où les steamers qui font le service entre l'Europe et l'Amérique du Sud viennent renouveler leur provision de charbon ; aussi ne tarderons-nous guère

à nous embarquer pour la France * ou l'Angle- 5 terre.

Le Davis, ayant atteint la hauteur du chenal qui conduisait dans la rade, mit le cap sur 1 étroit passage. Mais la mer agitée semblait prêter des ailes au Fulton, et il arriva à temps pour barrer la 10 route au corsaire. Les deux steamers échangèrent alors plusieurs coups de canon. Soudain le corsaire reprit la haute mer et parut se dii'iger vers l'Europe. Le Fulton se contenta de louvoyer le long de l'île.

— Il retourne en arrière et va vous échapper, 15 dit l'ingénieur au commodore.

— Non pas,* reprit celui-ci, le drôle essaye d'une ruse * qui pourrait réussir avec un Français ou un Anglais, non avec moi. Le Davis, monsieur, est comme nous à court de charbon, et il ne pourrait 20 regagner l'Europe qu'à la voile. Il lui faut à tout prix entrer à Saint-Thomas ou gagner Saint- Dominique.* Or, si le mauvais temps continue à nous favoriser, il n'atteindra ce point qu'après avoir expérimenté la solidité de nos boulets. 25

M. Pinson ne répondit pas ; la joie que lui causaient ces nouvelles le suffoquait.

La nuit vint ; en dépit du mauvais temps, le Fulton réussit à maintenir le Davis sous les rayons de son appareil électrique. Vingt fois le corsaire 30

essaya de se rapprocher du chenal, vingt fois il fut repoussé à coups de canon.

Vers dix heures du soir, les flots se calmèrent peu à peu. Ce ne fut qu'à minuit que M. Pinson

5 se décida à gagner son lit, avec la confiance qu'il débarquerait le jour suivant. A cinq heures du matin, l'ingénieur, surpris de sentir le Fulton en marche, se hâta de s'habiller et de se rendre sur la dunette. L'île Saint-Thomas avait disparu ; à sa

lo place se dressaient une multitude d'îlots contre lesquels la mer déferlait avec rage. Le Davis, éloigné de trois kilomètres environ, semblait naviguer au milieu des récifs, et une chaloupe flottait au hasard de la brise à moins de deux cents mètres

15 du Fulton.

M. Pinson n'en pouvait croire ses yeux.*

■ — Prodigieux ! murmura-t-il. Puis, regardant autour de lui, il chercha quelqu'un qu'il pût interroger,* ne comprenant rien à ce qu'il voyait.

20 — Que s'est-il passé ? que se passe-t-il ? demanda-t-il à Vif- Argent, qui, après une visite à la proue, remontait avec lenteur sur la dunette.

— Les matelots, répondit l'enfant, viennent- de me raconter que le Davis, convaincu qu'il ne pour-

25 rait entrer dans la rade de Saint-Thomas, s'est

décidé à regagner la haute mer. Le commodore a cru d'abord à une ruse, et il l'a laissé prendre un peu d'avance ; mais, quand il a vu que le Davis s'en allait pour de vrai,* il s'est remis à sa poursuite.

— Où sommes-nous ? "^ 5

— En face des récifs qui séparent -les îles Vierges les unes des autres.

— Et cette chaloupe qui, sans équipage, vogue au hasard du vent, appartient-elle au Davis ?

— Cette chaloupe est celle d'un pilote que le 10 Davis vient de prendre à son bord.

Le Davis, à peine engagé parmi les récifs, hissa son pavillon en manière de bravade, et un hourra moqueur, glissant sur les flots, arriva jusqu'au Fulton. 15

— Arborez notre pavillon, monsieur ! cria le commodore à un contre-maître, et toi, garçon, ajoutat-il en se tournant vers un artilleur, fais feu de ta pièce pour le saluer !

Le drapeau étoile flotta bientôt, et un coup de 20 canon, dont le boulet alla mourir à dix mètres du Davis, résonna sec et clair.

— Gouvernez plus au nord ! cria le commodore aux timoniers.

Le Fulton, s'inclinant, se dirigea vers les récifs, 25 et, dix minutes plus tard, le grand steamer s'engageait à son tour dans la passe suivie par son ennemi, aux acclamations prolongées de son équipage.

Vif- Argent, les yeux brillants, regardait les îlots dont le Fidton passait parfois à moins de cinq cents 30

mètres. Au fond/ il ne redoutait qu'à demi un naufrage ; sachant nager, il se croyait certain, en cas de malheur, de pouvoir gagner une des plages au milieu desquelles il naviguait. En apparaissait- 5 il une couverte d'un bouquet de bois, aussitôt l'enfant la contemplait avec amour ; il lui semblait qu'elle serait propre à réaliser son vœu le plus ardent : vivre en sauvage,* comme feu Eobinson. Pendant près de quatre heures, on contourna des

lo îlots, des rochers ; puis, soudain, la mer, large et profonde, s'ouvrit devant les deux navires. Un immense soupir de soulagement sortit des poitrines oppressées ; le commodore lui-même prit le temps d'essuyer le verre de sa longue- vue et descendit de

15 son observatoire.

— Eh bien, monsieur, que pensez-vous de cette chasse ? demanda-t-il à M. Pinson.

— Je pense que vous êtes un intrépide marin, commodore.

20 — Je suis Américain, monsieur, et je connais la devise de mon pays : Go aliead !

— Suis-je trop curieux en vous demandant où nous allons ?

— A Charleston,* à Baltirùore,* à New -York 25 peut-être.

— Sommes-nous donc de nouveau en pleine mer ?

— Pas précisément ; nous sommes dans un golfe bordé de récifs semblables à ceux que nous venons de traverser. D'ici à deux heures nous naviguerons

30 dans un chenal.

— L'aventure va devenir drôle, dit l'ingénieur avec une grimace.

— Oui, répondit le commodore, surtout après le coucher du soleil, car j'espère qu'alors le Davis sera acculé. 5

— La mer intérieure sur laquelle nous flottons n'a donc point d'issue ?

— Elle en a une, monsieur ; mais je ne crois pas que le Davis, bien qu'il ait à bord un habile pilote, s'expose à la franchir. 10

Le commodore regagna son poste. Ainsi qu'il l'avait annoncé, la vigie,* deux heures plus tard, signala des récifs à l'avant.

— Examine bien les terres près desquelles nous allons passer, dit l'ingénieur à Yif- Argent. J'ai un 15 vague pressentiment qu'avec ses témérités le commodore travaille à nous semer le long de ces rivages.

La perspective d'un pareil accident ne parut pas émouvoir le moins du monde * le petit garçon.

— Tout à l'heure, monsieur, dit-il, en parlant à 20 mi-voix,* on donnait à manger aux poules qui sont

à bord ; j'ai pris soin, sans en avoir l'air, d'emplir mes poches d'orge et de blé.

— Dans quel but, petit ?

— Pour les semer dans l'île sur laquelle nous 25 ferons naufrage, répondit Yif- Argent avec le plus grand sérieux. En outre, ajouta-t-il, j'ai un gros morceau de pain en réserve.

— Et ce pain nous servira de nourriture en attendant que le blé pousse ? 30

— Oui, monsieur. J'ai encore sur moi un couteau et un gros clou, reprit l'enfant, et je sais où le charpentier place ses outils * ; ils sont dans une caisse, et nous pourrons venir la chercher avec le

S radeau que nous construii'ons, quand le Fulton sera échoué.'

— Peste ! dit M. Pinson, ton imagination va vite, petit.

— C'est qu'il faut être prêt à tout, monsieur ; 10 aussi je vous engage * à ne pas perdre de vue les

bouées de sauvetage suspendues le long du bord. Aussitôt que le Fulton touchera sur un rocher, coupez la corde d'une de ces bouées pour la jeter à la mer ; j'en ferai autant de mon côté,* et nous 15 pourrons ainsi gagner l'Ile qui nous paraîtra la plus grande. Il nous faudrait un fusil, mais je n'ose toucher * à ceux des officiers.

— Allons, allons, dit M. Pinson en caressant la tête de Yif- Argent, nous sommes en danger, — le

20 sérieux de tous les marins qui nous entourent le prouve, — mais le commodore tient à sa vie, que diable ! * et il y regardera à deux fois * avant de briser son navire sur un îlot.

Le Fulton, engagé dans un étroit chenal, suivait

25 avec soin le sillage du Davis. Celui-ci disparaissait parfois derrière les îlots, et la distance qui le séparait du Fulton semblait s'agrandir. Le chenal franchi, on vogua de nouveau sur une mer relativement libre, bien que de tous côtés, à une distance

30 de douze ou quinze kilomètres, on aperçût la terre.

Le Commodore descendit de sa passerelle pour se reposer un instant.

— Si les cartes ne mentent pas, dit-il à M. Pinson, nous sommes dans une impasse dont le Davis ne pourra sortir ; aussi suis-je tenté de l'attendre 5 ici, certain qu'après avoir fait le tour du golfe dans lequel nous nous trouvons, il lui faudra revenir sur ses pas.

— Yoici la nuit, commodore, et la prudence . . .

— Il ne s'agit pas de prudence, monsieur, il 10 s'agit de détruire le Davis. Si les cartes que je possède avaient été dressées par des Américains, je m'y fierais d'une façon absolue * ; mais elles sont l'œuvre de vos officiers, et je crains que le pilote

. . . Par le ciel ! le Davis semble hésiter ... 15

Le commodore coiu'ut à sa passerelle, le Davis hésitait en effet ; il côtoyait à petite vapeur un écueil* qui se montrait à sa gauche. Le Fulton gagnait rapidement sur son adversaire. M. Pinson, afin de mieux voir ce qui allait se passer, s'appuya 20 sur la hampe, à l'extrémité de laquelle flottait le drapeau des Etats- U"nis. Le Davis, probablement à cause de l'étroitesse de la passe dans laquelle il était engagé, continuait à marcher avec lenteur. Soudain il présenta le flanc à son adversaire et 25 le salua d'une bordée de ses canons. Un des boulets frappa la hampe sur laquelle s'accotait M. Pinson, la brisa, et, tout point d'appui lui manquant, l'ingénieur fut précipité dans la mer.*

A cette vue, avec un sang- froid merveilleux, 30

Vif-Argent coupa les liens d'une bouée et la jeta par-dessus bord ; tout pâle, l'enfant se pencha pour regarder dans la direction de son ami, dont le Fulton s'éloignait avec rapidité. M. Pinson reparut 5 sur l'eau, puis s'enfonça.

— Il ne sait pas nager ! s'écria Vif- Argent avec angoisse.

Et, sans plus réfléchir, le brave petit homme sauta dans l'eau, plongea, puis se mit à nager. En

lo moins de dix minutes, il rattrapa la bouée qu'il avait jetée par-dessus bord. Aidé par cet appui, il se dirigea vers l'ingénieur. Celui-ci, surpris et étourdi par sa chute inattendue, avait vite repris son sang-froid, et nageait de son côté avec vigueur.

15 — ■ Courage, monsieur! lui cria Vif- Argent, encore quelques brasses, et j'arrive.

— Ménage tes forces, répondit l'ingénieur avec calme.

Dix minutes plus tard, M. Pinson saisissait à 20 son tour les cordes dont la bouée était pourvue.

— - Comment, petit, dit-il en se secouant, toi aussi tu as été jeté à l'eau ?

— • N'on, répondit Vif- Argent ; mais, après vous

avoir envoyé cette bouée, je vous ai vu tournoyer

25 et vous enfoncer. Croyant que vous ne saviez pas

nager, j'ai sauté par-dessus le bord afin de venir

plus rapidement à votre aide.

La simplicité avec laquelle l'enfant parlait de

son héroïque action fit pâlir, puis rougir M. Pinson.

30 — Petit, petit, répéta-t-il en lui saisissant le

bras, ce que tu as fait là . . . Bonté du ciel 1 . . . Nous en causerons plus tard.

Les deux nageurs, poussant la bouée devant eux, se tournèrent alors vers le Fidton. Ils s'aperçurent avec stupeur que le steamer suivait sa route. 5

— - C'est impossible ! s'écria M. Pinson, on ne va pas nous laisser périr.

— Le Commodore, monsieur, n'a-t-il pas répété ce matin que, pour atteindre le Davis, il nous jetterait tous à la mer ? 10

M. Pinson examina de nouveau l'horizon avec un soin minutieux, cherchant à se rendre compte des manœuvres du corsaire et de son antagoniste. Soudain l'ingénieur secoua la tête avec découragement ; le doute n'était plus permis, le soleil se 15 couchait, son disque disparaissait déjà à demi, et le Fulton continuait sa poursuite sans paraître se préoccuper des malheureux nageurs.

YII

Pendant près d'un quart d'heure, avec cet instinct machinal qui pousse l'homme à lutter contre les 20 dangers qui menacent sa vie, ]\L Pinson et Yif- Argent nagèrent sans échanger une parole. De tous côtés * des îlots ou des récifs. Le plus rapproché se dressait vers la gauche, à une distance d'au moins dix kilomètres * ; ce rocher, il fallait 25 l'atteindre ou renoncer à la vie.

M. Pinson se tourna vers son compagnon.

— Nage plus doucement, petit, dit-il, il est urgent de conserver nos forces. Voyons, hisse-toi sur la bouée, tandis que je vais la pousser vers la

5 terre. Quand je me sentirai fatigué, je prendrai ta place, et tu prendras la mienne.

Une dernière lueur teignait le ciel vers le couchant ; elle disparut bientôt, et la nuit s'étendit sur la mer. Trois heures s'écoulèrent ; elles paru-

lo rent éternelles aux deux naufragés. Bien que la nuit fût tiède, leur long séjour dans l'eau les glaçait, et ils grelottaient.

L'enfant, par bonheur, possédait un caractère énergique ; d'ailleurs,* il se croyait sans cesse à la

15 veille d'aborder.* Une chose seule le préoccupait : le pain placé dans sa poche se détrempait, et les allumettes dont il avait eu le soin de* se pourvoir allaient " s'abîmer," selon son expression, et devenir inutiles.

20 — Comment allumer un feu, se disait-il, si les allumettes ne veulent pas prendre ?

— Xous les ferons sécher, répondit l'ingénieur, se prêtant aux illusions de l'enfant pour ne pas amoindrir son courage.

25 — L'eau de la mer* ne gâtera pas mon blé, n'estce pas ?

— Xon, petit, nous le ferons sécher comme les allumettes.

— Vous verrez, reprenait Vif-Argent, que nous 30 ne serons pas trop malheureux. Ce qui attristait

surtout Piobinson, c'était de n'avoir personne avec qui causer ; nous, nous causerons. Nous aurons une maison d'été et une maison d'hiver ; au lieu de poules, nous élèverons des oiseaux de mer ; puis nous chasserons. 5

— Certes, mon enfant.

— Nous dresserons un mât, et dans dix ans, dans vingt ans, quand un navire nous découvrira, vous aurez une grande barbe. Nous retournerons en Europe et nous vendrons notre île. Ouf! je lo voudrais tout de même être arrivé.

Yif-Argent causa longtemps ; peu à peu il mit un intervalle entre chacune de ses phrases, balbutia, puis se tut. Vaincu par la fatigue, il venait de s'endormir. 1 5

L'ingénieur fit appel à toute son énergie, et, pendant une heure, il se tint cramponné à la bouée. A bout de forces, il allait enfin réveiller son petit compagnon, lorsqu'il se sentit entraîné avec rapidité. Il fit un mouvement pour nager et 20 sentit qu'il avait pied ; il pouvait momentanément se considérer comme sauvé. Il s'assit sur un point qui faisait saillie hors de l'eau, et se tourna vers l'Orient, guettant l'apparition du jour. Enfin une bande jaune raya l'horizon. A^if- Argent s'éveilla, 25 s'étira, promena autour de lui des regards indécis.

• — Nous sommes à terre ? s'écria-t-il.

— C'est-à-dire que nous avons pris pied sur un bas-fond, petit ; mais je vois là-bas une plage que nous allons tâcher de gagner. 30

— Ah ! je vous disais bien . . .

Un coup de canon interrompit Vif- Argent. Les deux naufragés virent soudain apparaître, sortant de derrière une masse de rochers, le Davis qui 5 cheminait à petite vapeur. M. Pinson leva les bras pour tâcher de se faire remarquer,* mais il continua sa route.

— Nous sommes condamnés à périr, dit l'ingénieur d'une voix étranglée.

lo — A périr ! Vous n'y songez pas,* monsieur, s'écria l'enfant. Que serait devenu Eobinson, s'il se fût abandonné, au lieu de lutter ? D'ailleurs, si le Davis ne s'est pas occupé de novis, le Fulton, qui ne tardera pas à paraître, s'arrêtera certaine-

15 ment.

Comme pour donner raison à* l'enfant, le Fulton se montra à son tour.

— Monte sur la bouée, petit, s'écria M. Pinson. Vif- Argent obéit avec lenteur ; il se plaignait

20 de se sentir étourdi, d'avoir mal à la tête ; néanmoins il voulut nager. Les naufragés, poussant la bouée, s'avancèrent de nouveau dans la mer. Mais l'enfant, soudain indifférent à ce qui se passait autour de lui, murmurait des paroles incohérentes.

25 — - La fièvre ! pensa M. Pinson ; si elle me prend à mon tour, nous sommes perdus.

La machine du Fulton cessa brusquement de fonctionner, et le grand steamer glissa sur les flots avec une vitesse décroissante. Un canot monté

30 par six hommes apparut à sou arrière et se dirigea

à force de rames sur la bouée. Un quart d'heure plus tard, M. Pinson et Vif-Argent montaient à bord du Fulton, qui reprenait aussitôt sa marche.

— Je suis heureux de vous voir, oui, je suis • heureux de vous voir, s'écria le commodore en pre- s nant les mains de l'ingénieur pour les presser avec énergie. Depuis hier, monsieur, nous avons beaucoup parlé de vous ici, et nous n'espérions plus vous retrouver.

— Ce n'est pas votre faute si nous sommes 10 encore en vie, répondit M. Pinson avec amertume.

— Le service de guerre, répondit le commodore avec gravité, a des exigences cruelles, inhumaines, si vous voulez. La vie d'un homme ne compte pour rien dans certaines circonstances*; ceux qui 15 m'entourent le savent bien. En m'arrêtant hier pour vous prêter aide,* je compromettais plusieurs milliers d'existences* peut-être, car le Davis, libre de ma poursuite, recommençait immédiatement ses pillages. Vous voilà, j'en suis heureux. 20

M. Pinson avait cent choses à répondre ; mais deux ou trois mots incohérents, prononcés par Vif- Argent, le firent tressaillir. Il saisit l'enfant, le porta dans sa cabine, le coucha et s'assit à son chevet.* 25

Pendant quarante-huit heures, le malade délira. Le chirurgien du bord redoutait une fièvre cérébrale ; par bonheur, elle avorta.* M. Pinson, bien qu'exténué lui-même, ne voulut pas quitter une seule minute son petit compagnon. 3°

Le double dévouement des deux passagers du Fulton l'un pour l'autre acheva de leur conquérir la sympathie de tous les hôtes du steamer. Aussi, cinq jours après leur sauvetage, quand M. Pinson 5 apparut sur le pont, portant entre ses bras Yif- Argent, qu'il établit à l'ombre d'une voile, un formidable hourra retentit en leur honneur.*

Tout en répondant avec effusion aux témoignages dont ils étaient l'objet, M. Pinson et Vif-Argent

lo regardaient avec surprise autour d'eux. Une immense côte se déroulait à bâbord du steamer. En avant, à moins d'un kilomètre, le Davis semblait cheminer de conserve avec son ennemi. Entre eux, se trouvait un grand steamer au mât duquel flottait

ï5 un drapeau rouge et blanc. Un peu en arrière voguait un autre bâtiment de guerre à vapeur, portant les couleurs espagnoles.

— Que signifie cela ? demanda enfin M. Pinson au lieutenant. Quelle est cette terre ? La paix

20 entre le Nord et le Sud est-elle conclue, que le Fulton laisse approcher le Davis à demi-portée de canon ?

— Cette terre, répondit le lieutenant, est celle de Saint-Domingue ; nous sommes depuis hier dans

25 les eaux de l'empire haïtien.* Cette considération n'eût peut-être pas* empêché le commodore d'attaquer le Davis, si la frégate espagnole que voilà ne semblait d'humeur à prêter main-forte* au pavillon de Soulouque.*

30 — Et où allons-nous ? à Port-au-Prince* ?

— Nous allons à la Havane/ selon toute probabilité ; le Davis, de même que nous, est à court de charbon et navigue à la voile.

Pendant trois jours encore, les quatre navires cheminèrent de conserve, et l'on aperçut enfin le 5 fort du Maure,* derrière lequel est située la Havane. Le Davis s'engagea dans l'étroit canal qui conduit à la rade. M. Pinson, après avoir rassemblé les quelques chemises qui composaient son bagage et celui de Yif-Argent, se tint près du bord, afin d'être 10 le premier à débarquer.

Déjà la citadelle était assez rapprochée pour que Vif- Argent, sans autre secours que ses yeux, pût distinguer les sentinelles qui se promenaient sur sa plate-forme, lorsque d'épais nuages de fumée jail- 15 lirent de la cheminée du Fulton ; la voile fut abattue, le steamer mit son hélice en mouvement, vira de bord et s'éloigna avec rapidité du point où M. Pinson se croyait déjà ancré.

— Nous repartons ! s'écria Yif-Argent. 20 L'ingénieur, suffoqué, ne put répondre ; il se

laissa tomber sur un banc.

YIII

Pendant dix minutes au moins, M. Pinson demeura immobile, son paquet de chemises à ses pieds, dans un état de prostration absolue. 25

— Quel visage vous me faites, monsieur Pinson! dit le Commodore, qui s'approchait en se frottant les mains.

— Puis-je vous demander où nous allons ?

5 — A la rencontre des cinq navires que vous apercevez là-bas.

— Dans quel but ? sont-ce des corsaires ?

— Ce sont des bateaux charbonniers de Newcastle.

10 — Allez-vous me mettre à leur bord ?

— Il en sera ce que vous voudrez ; mais, avant quarante-huit heures, je l'espère, le Fulton sera dans le port de la Havane.

— Il n'en prend guère la route.

15 — Pour vous tranquilliser, je vais vous expliquer mon dessein. Un navire, une fois ancré dans le port de la Havane, n'en peut sortir qu'entre six heures du matin et six heures du soir. D'autre part, le Davis n'a le droit de séjourner à la Havane

20 que le temps strictement nécessaire à son ravitaillement. Or, tandis que* je me serais approvisionné de charbon, le corsaire aurait pu lever l'ancre* à l'improviste. Il nous aurait filé entre les doigts comme une anguille ! Je ne veux pas être berné

25 de cette façon. Je ne pénétrerai donc dans le port qu'une fois lesté de charbon, et, par conséquent, prêt à suivre chacun des mouvements de mon ennemi.

Ces explications consolèrent un peu M. Pinson, surtout lorsque son interlocuteur lui affirma qu'a-

30 lors même qu'il réussirait à s'approvisionner de

charbon, il pénétrerait dans le port afin de mieux surveiller* le corsaire. Durant cette conversation,* le steamer s'était rapproché des bateaux charbonniers, qui, à sa vue, hissèrent le pavillon anglais. Bientôt le commodore leur parla à l'aide de son 5 porte-voix, et il intima au plus voisin l'ordre d'amener ses voiles* et de s'arrêter.

— Que me voulez-vous T demanda le capitaine anglais avec mauvaise humeur.

— Que vous me cédiez votre chargement de 10 charbon, répondit le commodore ; je vous payerai sur l'heure.

Le capitaine du bateau examina la mer avec l'espoir de découvrir un bâtiment de guerre de sa nation et de lui demander secours.* Aucun ne se 15 montrant à l'horizon, il fallut obéir. Les deux navires se placèrent côte à côte, et l'équipage entier du Fulton fut employé au transbordement du charbon.

M. Pinson, saisi d'une idée subite, entraîna Vif- 20 Argent sur le bateau charbonnier et se dirigea vers son capitaine. L'ingénieur, songeant que ce bateau, une fois vide, allait sans nul doute regagner l'Angleterre, voulait s'embarquer à son bord. Une fois encore, il se heurta contre les règlements maritimes ; 25 le bateau se rendait à Sizal,* port du Yucatan, et il était tenu d'y aborder afin de prendre son chargement de retour. M. Pinson, la tête basse,* remonta sur le Fulton.

Le lendemain, deux navires sortirent du port ; 30

bien que passant à une grande distance du navire américain, ils le saluèrent en hissant leur pavillon. Derrière eux parut un steamer peint en blanc, portant le pavillon espagnol.

5 — ■ Sans la couleur de la coque de ce bateau et la hauteur de ses mâts, dit soudain le commodore à son lieutenant, je jurerais voir le Davis*

Le steamer longeait la côte à petite vapeur.

— Que voyez-vous sur son pont ? demanda le lo commodore à son lieutenant.

— Des matelots espagnols en uniformes, répondit celui-ci.

Le petit steamer se trouvait par le travers du

Fulton, il le salua en abaissant son pavillon, et un

15 tambour battit aux champs. Le Fulton répondit

à cette covirtoisie en saluant à son tour et continua

d'avancer vers le port,

M. Pinson, son paquet de chemises sous le bras, avait peine à contenir sa joie en voyant la terre se 20 rapprocher avec rapidité. Le fond de la baie apparaissait.* L^ne chaloupe se rapprocha du steamer.

— Est-ce le Davis que vous cherchez ? demanda le patron de cette barque, pilote qui venait audevant du steamer.

25 — Oui, répondit le commodore ; conduisez-nous près du lieu où il est ancré.

— Il a repris la mer ce matin.

— Que dites- vous ? s'écria le commodore, qui se pencha de façon à laisser croire qu'il allait sauter

30 dans la mer.

— Que le Davis a peint sa coque en blanc, qu'il a acheté de vieux uniformes espagnols, et qu'il est sorti du port à six heures du matin.

Le Commodore cria d'une voix de tonnerre aux timoniers : 5

— Virez ! virez !

Le Fulton, aussitôt, décrivit une longue courbe et se dirigea vers la haute mer.

— Arrêtez ! s'écria M. Pinson, une minute, une seule minute, le temps de sauter dans cette lo barque . . .

La barque s'était écartée, et le Fulton, achevant son évolution, sortait du chenal à toute vapeur.

Le corsaire, dont la coque blanche semblait glisser sur les flots, avait une avance de huit kilomètres 15 environ et semblait gagner encore sur le Fulton.

Deux jours s'écoulèrent. Vif- Argent savait que le Mexique, dont on ne tarderait guère à voir les côtes, possédait des forêts vierges habitées par des tigres, des singes et des perroquets, des savanes 20 peuplées de taureaux et de chevaux sauvages. Il n'avait donc plus qu'un désir : voir cette terre privilégiée, et surtout y débarquer.

Vers le soir, il y eut conseil des officiers ; on approchait des récifs à fleur d'eau nommés Alacranes* 25

— scorpions, — et le Davis, à en juger par ses allures, ne semblait pas se douter du danger.* Le nombre des vigies fut doublé, et le rayon électrique éclaira le Davis. On s'aperçut que l'on gagnait

S sur le corsaire ; il semblait avoir ralenti sa marche. Déjà on était à portée de canon, et les artilleurs du Fulton se disposaient à faire feu, lorsque le Davis fila vers sa gauche. Le rayon qui l'éclairait, projeté en avant, montra une rangée de pointes noires

lo contre lesquelles la mer écumait.

— Lofez ! lofez ! cria le commodore.

Il y eut un moment d'angoisse à bord du Fulton, qui rasa les récifs sur lesquels son ennemi avait espéré le conduire. Mais le temps d'arrêt exigé

15 pour cette ruse faillit coiiter cher* au corsaire, qui reçut plusieurs bordées. La bataille semblait s'engager, quand, à la grande surprise de M. Pinson, le commodore ordonna de stopper.

Le Davis contournait les récifs ; sans la présence

20 d'esprit du commodore, le Fulton, décrivant la même courbe, eût livré passage à son ennemi, qui, prenant les devants, eût ramené son adversaire en Europe. Après avoir manœuvré pendant une heure sans réussir à dérouter le Fulton, le Davis repartit en

25 avant.

— Nous le tenons enfin ! s'écria le commodore ; avant quarante-huit heures, ajouta-t-il en se tournant vers M. Pinson, j'écraserai ce forban contre la côte mexicaine ; nous en serons quittes pour de-

30 mander excuse au gouvernement de Juarez.*

Le surlendemain, à dix heures du soir, ou se trouvait en face du fort de Saint-Jean-d'Ulloa. Derrière le fort, construit sur un îlot, s'étendait une vaste plage de sable au milieu de laquelle se dressait, avec ses dômes, la ville de Vera-Cruz. 5

Le Davis recueillit un pilote et fut bientôt à l'abri sous les canons de Saint-Jean-d'Ulloa. Le Commodore, suivant le sillage de son ennemi, passa à son tour devant le fort et pénétra dans la rade ouverte de Vera-Cruz. Il se posta à cent mètres 10 du Davis et ordonna de laisser filer l'ancre.

— Voulez -vous débarquer? demanda soudain le Commodore à M. Pinson.

L'ingénieur se leva.

— Si je le veux !* s'écria-t-il. 15

— Un canot à la mer ! dit simplement l'ofiicier. Quand M. Pinson vit les ordres du commodore

s'exécuter, il fut pris d'une émotion qui lui mit les larmes aux yeux. Il remercia avec effusion l'équipage du Fnlton, pressa les mains du commodore et 20 de ses officiers, et leur donna son adresse à Paris, en leur souhaitant bonne chance.

Un quart d'heure plus tard, M. Pinson et Vif- Argent débarquaient sur la jetée. Us crièrent un dernier adieu à lem-s amis, et se dirigèrent vers 25 une porte monumentale.

Apeès avoir longé cette porte et les deux plus petites dont elle est flanquée, il fallut se convaincre que toutes étaient hermétiquement closes et qu'elles manquaient d'une façon absolue de sonnette ou de 5 marteau. M. Pinson heurta du pied.

— Quien vive f cria une voix.

Ni M. Pinson ni Yif-Argent ne comprirent cette demande ; néanmoins, ils répondirent à la fois : — ■ Ouvrez, lo — A lo largo ! répliqua la voix.

Il y eut un long silence durant lequel* l'ingénieur crut que l'on se disposait à lui ouvrir. N'entendant plus aucun bruit, il heurta de nouveau. Un guichet glissa dans une rainure, une baïon- 15 nette' brilla, et une voix impérieuse, menaçante, ordonna aux deux A^oyageurs de s'éloigner.

M. Pinson se disposait à heurter pour la troisième fois, lorsque Vif- Argent le saisit par le pan de sa redingote.

20 — Monsieur, dit renfa;it, ne fâchons pas cet homme, qui nous a montré une baïonnette.

— Tu as raison, ne cherchons pas une mauvaise querelle ; attendons le jour.

M. Pinson et Vif- Argent s'assirent sur un banc

25 de pierre. Vif- Argent, bercé par le bruit monotone

des flots, s'endormit profondément. M. Pinson rêva

quelque temps à l'étraugeté de sa destinée, puis s'endormit à son tour.

Le jour naissait à peine lorsqu'un bruit de voix réveilla les deux voyageurs. Six mulâtres, habillés en soldats, pieds nus, armés de fusils à pierre et 5 coiffés de chapeaux à larges bords, les entouraient et les interrogeaient dans une langue incompréhensible. M. Pinson entama le récit de ses aventures ; ne comprenant rien à ce qu'il leur disait, les soldats lui firent signe* de les suivre. 10

M. Pinson et Yif-Argent franchirent enfin la grande porte, pénétrèrent dans un couloir et se trouvèrent en face d'un jeune officier. L'ingénieur recommença le récit de son voyage ; mais son interlocuteur, ne sachant pas un mot de français, envoya 15 chercher le capitaine, qui parlait cette langue.

— Vos passeports ? dit celui-ci après avoir salué les prisonniers.

Cette demande, faite en français, soulagea M. Pinson, qui, naturellement, entama de nouveau le 20 récit de ses aventures. Celui qui l'interrogeait l'écouta avec patience, tout en secouant la tête d'un air incrédule.

• — ■ Voilà qui est fort bien, dit-il, mais on ne pénètre dans la république mexicaine qu'avec des 25 papiers en règle.* Où sont les vôtres ?

— Ne vous ai-je pas dit, reprit M. Pinson, que je suis parti de chez moi pour une simple excursion, et . . .

Le capitaine causa un instant avec le jeune 30

officier ; puis, sur un signe de ce dernier, un caporal et six hommes prirent les armes.

— Suivez ces messieurs, dit alors le capitaine du port à M. Pinson ; ils vont vous conduire chez

5 votre consul ; si Son Excellence répond de vous," vous serez libres.

Le chancelier du consulat reçut les visiteurs, et M. Pinson le mit au courant de sa déplorable aventure. Le chancelier, surpris, appela le consul, et 10 M. Pinson dut recommencer sa narration.

— Enfin, monsieur, quelle preuve pouvez-vous nous donner de votre véracité ?

L'honnête M. Pinson rougit jusqu'aux oreilles. Contenant néanmoins les paroles indignées prêtes à

15 lui échapper, il tira son portefeuille, montra plusieurs lettres à lui adressées, et s'expliqua avec cette assurance, cette droiture qvie les coquins cherchent en vain à imiter. Le consul, en dépit de l'étrangeté de l'aventure, ne douta bientôt plus. Le

20 chancelier délivra donc aux voyageurs un saufconduit qui les autorisait à rester dans la ville ou à se rendre où bon leur semblerait. Leur escorte les accompagna même jusqu'à l'Hôtel du Commerce, tenu par un Français.

25 Après un copieux déjeuner, cédant à la chaleur, à la quiétude qui régnait autour de lui et dans son esprit, M. Pinson s'endormit. Yif- Argent, posté à la fenêtre, n'avait point assez d'yeux pour contempler ce qui défilait sous ses regards. Instantanément,

30 comme par le coup de baguette d'un magicien, il se

trouvait dans une ville à l'architecture étrange,* devant des hommes d'une autre race, d'une autre couleur, parlant une autre langue que celles qu'il connaissait ; puis là, dans la rue, au lieu des moineaux'' qui s'aventuraient dans les squares* de Londres, 5 sautillaient* de grands vautours noirs si familiers qu'ils daignaient à peine se ranger pour livrer passage aux promeneurs.*

Lorsque M. Pinson vint le rejoindre à la fenêtre, l'enfant, comme s'il doutait encore, se fit répéter 10 qu'il était bien réellement au Mexique.*

— Irons-nous à Mexico, monsieur ? demandat-il.

— Non pas; nous sommes au 30 mai; demain,

à ce que m'a dit le consul, le packet anglais qui 15 fait un service mensuel entre l'Angleterre et le Mexique reviendra de Tampico,* et nous nous embarquerons sans retard.

— Sans voir les forêts vierges, les savanes, les singes, les tigres ? 20

— Nous irons faire une promenade hors de la ville, répondit M. Pinson, et nous regarderons de loin ces forêts et ces plaines qui te trottent si fort par la tête. Quant aux tigres et aux singes, tu en verras autant que tu le voudras au Jardin des 25 Plantes de Paris.*

Vif-Argent n'osa répondre, mais il se sentit le cœur gros.* Quoi ! être venu si loin pour s'en retourner sans voir l'intérieur de ce grand pays, où les vautours se promenaient dans les rues ? Au 30

48 Monsieu}' Pinson

fond, le petit garçon fit des vœux pour qu'un contretemps semblable à ceux dont il avait déjà été victime vînt déranger les calculs de M. Pinson.

Le lendemain, vers midi, un coup de canon retentit. 5 Le paquebot mensuel d'Angleterre se distinguait à l'horizon.

M. Pinson et Vif-Argent se rendirent sur la jetée, déjà encombrée par les négociants de la Vera-Cruz et les oisifs. En moins d'une demi-heure, un canot,

10 chargé de lourds sacs de cuir contenant la correspondance et les journaux d'Europe,* aborda la pointe du môle, et des officiers anglais, en grand uniforme, escortèrent les dépêches jusqu'à la demeure de leur consul. M. Pinson apprit alors que le paquebot,

15 en retard de quarante-huit heures, repartirait très probablement le jour même.* L'ingénieur courut aussitôt chez l'agent* de la Royal 3fa.il Comfa.ny, afin de régler les conditions de son embarquement et de celui de Yif- Argent. L'agent parlait français,

20 et, après avoir griffonné le nom des deux passagers sur une feuille* de papier rose, il la leur présenta en disant :

■ — C'est deux mille trois cent vingt francs "que vous avez à me verser.

25 M. Pinson fit un soubresaut et pâlit. Il lui

restait une somme de quatre cents francs, dont il fallait déduire les dépenses faites à Y Hôtel du Com- Tïterce, dépenses qui montaient à trente francs par jour.* L'ingénieur, de la façon la plus pathétique qu'il lui fut possible, entama le récit de sa mes- 5 aventm^e.

■ — Pardon, monsieur ! lui dit l'agent, j'ai à mettre en règle les papiers du steamer, qui va reprendre la mer à quatre heures, et je ne puis* vous écouter plus longtemps, vous devez le comprendre. 10 Apportez-moi deux mille trois cent vingt francs ou la caution d'un négociant de la ville.

— Je suis à Yera-Cruz depuis avant-hier ; je ne connais personne ; je suis parti de chez moi . . .

L'agent n'écoutait plus ; il avait trop à faire. 15 M. Pinson, atterré, prit la main de Yif-Argent et l'entraîna chez le consul de France, auquel il raconta son embarras.

— Que voulez-vous que je fasse à cela ? dit le consul. 20

— Que vous m'avanciez la somme nécessaire à mon rapatriement, monsieur, que vous répondiez pour moi ; je suis citoyen français,* et . . .

— Eemarquez, monsieur, reprit le consul avec douceur, que ce n'est pas là une raison suffisante 25 pour que je vous prête la forte somme que vous me demandez. Chaque jour, de pauvres émigrants se trouvent dans le même embarras que vous. Si j'écoutais mon cœur, j'aurais à débourser cent mille francs par an, alors que j'en touche dix mille,* qui, 30

50 IVLonsieur Pinson

vu la cherté des vivres, sufi&sent à peine à mon entretien.

— Que dois-je faire alors ? s'écria l'ingénieur désespéré.

S — Écrivez en France que l'on vous envoie des fonds, répondit le consul.

— Mais quand viendra la réponse ?

— Elle peut être ici dans trois mois,* si votre correspondant est exact.

lo L'ingénieur suffoquait. Il se rendit aussitôt à son hôtel, prit l'hôte à part et essaya de l'attendrir.

— Je ne doute pas de votre honnêteté,* dit celuici ; mais vous conviendrez, monsieur, qu'on ne prête pas de but en blanc* trois mille francs à un créan-

iS cier que l'on connaît depuis deux jours, et qui va mettre deux mille lieues de distance entre vous et lui.

Jusqu'à la nuit, M. Pinson se promena de long en large dans sa chambre. Vif- Argent, voyant son

20 inquiétude, se tint immobile dans un coin, n'osant lui parler. La cloche appelait pour le dîner, et les deux voyageurs descendirent dans la salle à manger. Vif-Argent dîna copieusement, et, tout bas, il engagea plusieurs fois son compagnon, qui oubliait

25 souvent de se servir, à l'imiter. L'enfant, accoutumé à vivre au jour le jour,* se montrait surpris des inquiétudes de son compagnon. Il l'entendit se promener de long en large uiie partie de la nuit-, et, attristé de le voir si préoccupé, il dormit lui-même

30 assez mal.

Monsiem' Pinson 51

Aussitôt après le déjeuner, M. Pinson se rendit chez le consul.

— Je me suis occupé de vous, monsieur, lui dit le fonctionnaire, car votre position m'intéresse vivement ; par malheur, je n'ai rien de bon à vous 5 annoncer. Il j a dans le port un navire français dont le capitaine consent à vous ramener en France. Seulement il doit aller prendre un chargement à Campêche^ et ne partira guère pour le Havre avant un mois et demi. La vie est chère à Vera-Cruz. 10 En outre, la fièvre jaune commence à sévir. Partez pour Jalapa* ; vous attendrez là le moment de vous embarquer.

Ces conseils étaient trop sages pour que M. Pinson ne se décidât pas à les suivre. Muni d'une 15 lettre de recommandation pour un négociant de Jalapa, il prit congé *du fonctionnaire, qui l'autorisa, en cas de besoin, à tirer sur lui pour une somme de trois cents francs. Le surlendemain, à la pointe du jour, M. Pinson et Vif- Argent sortaient de Yera- 20 Cruz et s'engageaient dans la plaine de sable qui l'entoure.

Aussitôt qu'il eut dépassé * les murs de Vera-Cruz, Vif-Argent ne prit plus la peine de dissimuler la joie qu'il ressentait. Il allait donc enfin visiter des 25 forêts vierges, voir de près ces pays du Nouveau-

Monde que son imagination, mise en éveil par les aventures de Eobinson, lui représentait comme une sorte de paradis planté d'arbres aux feuilles d'azur* aux tleurs d'or, aux fruits de diamants. 5 Pendant une heure, les deux voyageurs cheminèrent sur des monticules d'un sable mouvant, Sahara en miniature, que le vent du nord " bouleverse et modifie sans cesse. Pas d'autre végétation que celle des mimosas rabougris,* auxquels se

lo mêlaient çà et là des cactus.

Pendant une demi-heure encore, M. Pinson et Vif- Argent cheminèrent silencieux. Ils atteignirent le pied d'une colline de sable, la plus haute qui se fût* encore présentée. L'ascension fut pénible ; la

15 bouche sèche, les jeux brûlés* par la réverbération du sable, les voyageurs haletaient. Parvenus au sommet, ils s'arrêtèrent un instant ; devant eux, à une distance de deux kilomètres environ, apparaissait une ligne de verdure.

20 M. Pinson se plaignait d'avoir mal à la tête ; il hâta le pas pour gagner les arbres qui, de loin, semblaient former un petit bois, mais bientôt s'arrêta, s'étendit sur le sol et s'endormit. Yif- Argent, après s'être reposé, retrouva sa curiosité.

25 II se leva d'un bond en voyant un oiseau au plumage vert* d'émeraude qui, comme une abeille, vint voltiger au-dessus d'une fleur. Il allait poursuivre le mignon oiseau, lorsque apparut un essaim de grands papillons aux ailes rouges,* bleues, noires,

30 jaunes, blanches, argentées ou dorées. L'enfant se

mit à courir après les beaux lépidoptères. La chaleur le ramena vite près de son compagnon.

L'ingénieur, le front couvert de sueur, dormait toujours. Vif- Argent, assis près de lui, commençait à s'inquiéter de ce long sommeil. Il secoua douce- 5 ment M. Pinson.

— Quoi ? qui est là ?.. . dit l'ingénieur.

— C'est moi, monsieur, répondit Vif-Argent. Ne pensez-vous pas à vous remettre en route ?

— En route pour Liverpool . . . Nage, nage, 10 petit, la bouée te soutiendra.

Vif-Argent, frappé de ces paroles incohérentes et des regards fixes de son interlocuteur, le secoua de nouveau.

— E éveillez- vous, monsieur, lui dit-il. Vos 15 regards, vos paroles . . . vous me faites peur !

M. Pinson, en proie à la fièvre, ne répondit pas ; un flot de sang noir s'échappa de ses lèvres, et Vif- Argent poussa un cri. L'enfant se savait en route pour fuir Vera-Cruz, où régnait le vomito 20 negro' ou fièvre jaune, et son compagnon, à n'en pas douter, était en proie à la terrible maladie.

Durant un quart d'heure, Vif- Argent, effrayé et pleurant, essaya de décider M. Pinson à se lever et à marcher. Vains efforts : l'ingénieur délirait. 25 Soudain l'enfant secoua la tête avec énergie.

— C'est bête de pleurer, dit-il, et ça n'avance à rien.*

Il essuya ses larmes et alla se poster sur la route pour épier un passant. Enfin il aperçut un 30

convoi de mules, courut vers un des conducteurs, et, le prenant par la main, l'amena vers M. Pinson. Le muletier interrogea Vif- Argent en espagnol ; celui-ci répondit en français, puis en anglais, ce 5 qui ne débrouilla guère la situation. Le muletier appela ses compagnons ; ils établirent l'ingénieur sur le bât d'une de leurs mules, et le convoi reprit la route de Vera-Cruz, où il arriva vers cinq heures du soir.

lo Dans l'hôtel mexicain où se logèrent les muletiers, se trouvait une négresse originaire de la Jamaïque ; elle servit d'interprète à Vif- Argent, qui, subitement, redevint le petit homme avisé qu'il était à Londres,* alors qu'il devait conquérir chaque

15 jour sa subsistance. Il ne fît rien à la légère. Après s'être informé du prix et l'avoir débattu, il fit installer M. Pinson dans une chambre assez confortable et envoya chercher un médecin.

Il y eut quelques complications. Durant deux

20 semaines, à toute heure du jour et de la nuit, M. Pinson, chaque fois qu'il ouvrit les yeux, aperçut Vif- Argent penché vers lui. L'enfant le soulevait, le faisait boire, puis le recouchait doucement.

— Vous savez, monsieur, lui dit un matin Vif-

25 Argent, que vous voilà en pleine convalescence, et que vous allez manger aujourd'hui un œuf.

■ — Je te dois la vie, petit, dit l'ingénieur d'une voix éteinte. Je ne pouvais parler tous ces joursci, mais j'avais ma tête et j'observais ; tu t'es

30 conduit comme un homme.

• — • Comme quelqu'un qui vous aime, monsieur.

M. Pinson attira l'enfant vers lui et l'embrassa.

Quatre jours plus tard, M. Pinson put descendre dans la cour de l'hôtel et se promener à l'aide d'une canne. 5

Yif- Argent, si assidu au chevet du malade tant qu'il avait gardé le lit, disparaissait maintenant le matin pour ne reparaître qu'une ou devix fois dans la journée.

— Pauvre petit ! pensait M. Pinson, il est resté 10 tant de jours prisonnier qu'il a besoin d'un peu de liberté.

Cependant, étonné de voir l'enfant s'absenter de plus en plus, il crut devoir lui en parler.

— Tu ne vas pas courir les rues avec les polis- 15 sons du cru,* je suppose ? lui dit-il un soir que le petit homme semblait exténué et dormait debout.

— Moi ! certainement non, je me promène.

— Que ne restes-tu près de moi ? Je commence

à marcher assez vite ; hier, je suis allé jusqu'au 20 bord de la mer ; j'étudie l'espagnol.

— Moi aussi, monsieur, mais je l'étudié sur le port, en écoutant le monde. Du reste, allez toujours sur le bord de la mer, le médecin l'a recommandé. 25

Un jour, M. Pinson résolut de descendre dans la ville. Sous le porche de la grande porte, il rencontra le maître d'hôtel et se crut obligé de lui parler de son séjour prolongé chez lui, de ses dépenses. 30

— Eestez tant que vous voudrez, senor, répondit l'hôtelier ; quand on paye sa quinzaine rubis sur l'ongle,* comme vous le faites, les affaires sont bonnes.

5 — Ma quinzaine ! répéta machinalement M. Pinson.

— Votre petit garçon, senor, n'a jamais manqué de me la remettre, et, pas plus tard qu'hier au soir, il m'a versé les jours échus.

10 — Alors ... je ne vous dois rien ? demanda M. Pinson avec hésitation.

— Eien, répondit l'hôtelier.

M. Pinson ne répondit pas et se dirigea vers la place de la Douane, en face de la jetée. Vers la

15 gauche s'amoncelaient d'énormes barriques de farine et de lard, importation des Etats-Unis. Une de ces barriques semblait rouler toute seule vers la douane. A mesure qu'elle avançait, M. Pinson la regardait avec plus de curiosité. Soudain, derrière cet énorme

20 fardeau, il aperçut Vif- Argent qui le poussait en raidissant les bras. Une émotion indicible serra le cœur de M. Pinson ; il comprenait enfin la cause des absences de l'enfant. Alors qu'il le croyait occupé à vagabonder, à se divertir. Vif- Argent

25 travaillait pour . . .

M. Pinson s'élança. Avant que le petit garçon, surpris de le voir paraître, eût pu prononcer un seul mot, il était enlevé de terre et pressé contre la poitrine de l'ingénieur.

— Monsieur, dit Vif-Argent en essayant de se dégager, on nous regarde.

— Tant mieux ! s'écria M. Pinson, je voudrais, petit, que toute la ville connût ta conduite. Voilà donc l'explication de ce problème que je trouvais 5 étrange ! Tandis que je mangeais* du poulet, que je buvais du bon vin, tu ... Oh ! le brave petit homme ! * Eepose-toi, enfant, là-bas à l'ombre ; c'est

à mon tour de travailler.

M. Pinson, en dépit des réclamations, des prières 10 de Vif- Argent, mit habit bas* et aida à rouler les barils. La vue de cet homme de race blanche exécutant un travail qui, aux colonies, est l'apanage des gens de couleur, attira vite les curieux, et, parmi eux, le consul qui sortait de la douane. 15

— Vous ici, monsieur ! s'écria le fonctionnaire stupéfait . . . Mais comme vous êtes pâle ! Avezvous donc été malade ?

En deux mots, M. Pinson raconta son départ, sa maladie, la conduite de Vif-Argent. 20

Le consul avait entraîné l'ingénieur à l'ombre des bâtiments de la douane.

— Monsieur, lui dit-il, je vous ai écrit il y a trois jours, vous croyant à Jalapa. Voulez-vous bien venir me voir demain matin ? Nous causerons. 25

Le lendemain, à l'heure qui lui avait été indiquée, M. Pinson pénétrait chez le consul.

— ■ Yoici, dit le fonctionnaire en prenant un rouleau de papier et en le présentant à l'ingénieur, 5 un projet de reconstruction de la jetée de Vera- Cru/. Je désirais le faire examiner par un homme compétent. Voulez-vous vous charger de ce travail et me soumettre vos remarques ?

— Je vous demande quatre jours, dit M. Pinson 10 après avoir feuilleté les documents qu'on lui présentait.

— Prenez le temps qu'il vous faudra, dit le consul ; rien ne presse.*

Cinq jours après avoir reçu le mémoire," M.

15 Pinson le reportait couvert de notes et de remarques. Le consul, à titre d'acompte,' remit deux cents francs à l'ingéniem".

Ce même soir, un mulâtre vint prévenir M. Pinson que le consul le recevrait le lendemain à neuf

20 heures. L'ingénieur fut exact au rendez-vous.

■ — • Vous êtes ingénieur, et habile ingénieur, dit le consul, je le sais maintenant, car j'ai soumis le travail que vous m'avez remis à l'architecte de la ville, et il ne me reste aucun doute sur vos

25 capacités. Eh bien, un riche propriétaire de la Terre Chaude,* don Ambrosio Lerdo, a le projet d'introduire sur son domaine tous les progrès modernes, et m'a écrit de lui faire venir de France un ingénieur capable de réaliser ses désirs. Don Am-

30 brosio offre trente mille francs d'appointements par

Monsieur Pinso?i 59

an ; voulez-vous, pour trois ans, devenir l'ingénieur en chef dvi domaine de la Héronnière* ?

M. Pinson demeura silencieux.

Il allait refuser, lorsqu'il songea soudain à Vif- Argent. Trente mille francs par an, il y avait là 5 de quoi enrichir le petit garçon auquel il devait la vie et dont il voulait faire un homme.

— J'accepte, monsieur, dit-il en se levant, et je vous remercie du fond du cœur.

Quinze jours plus tard, M. Pinson et Vif- Argent, 10 conduits par le consul, montèrent à bord d'une petite goélette. Ils devaient gagner Alvarado,* remonter le fleuve Papaloapan, puis s'engager dans les terres vierges. M. Pinson avait bravement pris son parti de sa nouvelle destinée. Quant à Vif- 15 Argent, il était naturellement au comble de ses vœux.

Et le Fulton ? le Davis ?

M. Pinson conservait un trop vif souvenir des bontés du commodore, de celles de ses officiers et de 20 son équipage, pour ne pas s'intéresser à leur sort. Aussi avait-il* prié le consul de lui communiquer ce qu'il pourrait apprendre sur les deux ennemis. Trois mois après son arrivée à la Héronnière, l'ingénieur fut enfin satisfait. Le consul, fidèle à sa 25 promesse, lui manda que le Davis, acculé contre les rivages du Texas,* avait échoué sur des rochers. L'humanité ayant alors repris ses droits, le commodore et ses matelots avaient exposé leur vie pour sauver celle de leurs adversaires, et ils y avaient en 30

6o Monsieur Pinson

partie réussi. Dans le capitaine du Davis, devenu son prisonnier, le commodore avait reconnu avec douleur son cousin germain,* et dans l'équipage du corsaire les matelots du Fulton retrouvèrent qui un

5 frère, qui un ami.*

En face de ses prisonniers, qu'il songeait autrefois à pendre, le commodore fut désarmé. Il s'employa près du gouvernement fédéral pour obtenir la grâce des coupables, et fut assez heureux

lo pour réussir.*

Page 1