DU MEME AU MEME
Yaubuisson^ département de..., 6 février 64.
Me voila installé provisoirement à quelques lieues de Paris, à la lisière d'un village, autant dire en pleine campagne, car je n'ai devant moi que des prés et des arbres. On dit que le pays est joli. Je n'en sais rien ; il pleut serré, et je ne distingue que les premiers plans. Si l'endroit est beau, tant mieux; sinon, tant pis; j'y suis, j'y reste jusqu'à ce que }'aie le moyen d'en sortir.
Voici pourquoi et comment je suis ici. Je devais une misère à mon tailleur. J'entre hier pour m'acquitter.
— Comment I me payer cela ? Déjà ? A quoi bon ? Est-ce que vous me retirez votre clientèle?
— Oui, mon cher monsieur Diamant. Vous êtes à présent trop cher pour moi. Je suis ruiné de fond en comble.
— Votre oncle est mort sans tester en votre faveur?
— Non f grâce au ciel, il se porte bien ; mais je Taî impatienté, et je le quitte. Soyez tranquille, je ne me brûlerai pas la cervelle. J'espère même retrouver peu à peu assez d'aisance pour redevenir votre client. Prenez donc mon argent, et au revoir I
— Attendez, fit-il en me retenant par le bras. Venez là-haut. J'ai quelque chose à vous dire.
Je le suis dans son entresol, un appartement écrasé, assez luxueux et où se répandait un peu généreusement une confortable odeur de cuisine.
— Est-ce toi, monsieur Diamant? crie une voix de femme. Peut-on servir le dîner?
— Oui, oui, servez, répond le tailleur à sa moitié. Et il me fait asseoir dans son salon en me disant
^avec effusion :
— Monsieur Sorède, vous allez accepter notre soupe ?
Je ne pus m'empêcher de rire.
— Est-ce par amitié ou par chtfrité que vous m'offrez à manger? Si c'est par amitié, j'accepte; sinon, je vous jure que j'ai de quoi dîner pendant plus d'un mois.
— C'est par amitié, et, si vous refusez, je croirai que vous dédaignez de petits bourgeois comme nous, anciens ouvriers...
— Je reste, mon cher Diamant, je reste!
— Ah I voilà qui est bien ! Ma femme, viens que je te présente... Non, mets un couvert de plus. Les enfants, où **ont-ils? Ah I voilà les enfants ! Saluez monsieur. — N'est-ce pas qu'ils sont gentils?
Les enfants n'étaient pas gentils.; mais ce brave Diamant me faisait si bon accueil, que je ne voulus
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pas le détromper, et me voilà à table avec la famille. Je voyais bien venir mon homme ; curieux, mais à bonne intention, il voulait savoir la cause de ma rupture avec mon oncle. Or, je ne voulais pas la lui dire. Que mon oncle s'en confesse ou s'en vante, c'est son affaire ; mais moi, élevé par ses soins, je ne saurais avouer qu'à toi seul que j'emporte sa malédiction pour m'être refusé à un mariage déshonorant. Je priai l'honnête tailleur de s'abstenir de questions. Je craignais de ravoir un peu blessé par ma réserve, car il était devenu pensif; mais tout à coup, à la fin du dîner, il me tint ce langage :
— Monsieur Sorède, vous êtes un brave jeune homme. Vous ne voulez pas accuser votre bienfaiteur; mais il y a huit ans que je vous habille, et je vous connais. Vous ne pouvez pas avoir de torts *à vous reprocher. En venant me payer ce reliquat de compte dans la gêne où vous voilà, vous faites une action superbe I
Et. comme j'allais protester contre une épithète si pompeuse :
— Non, non ! reprit-il, je maintiens mon expression. Vous m'avez donné là une preuve d'affection. Vous vous êtes dit que, si je réclamais cette petite somme à votre oncle, — il est emporté et soupçonneux, le cher homme ! — je pourrais avoir des désagréments avec lui, et, à dire vrai, j'aurais mieux aimé perdre cela que de recevoir quelque affront. Que voulez-vous ! j'ai les sens vifs, moi aussi ! Enfin vous vous êtes dit : ( Diamant est un brave homme, il ne faut pas qu'il soit contrarié. » C'est dire que vous avez pensé à moi qui ne vous suis rien, et que dans vos ennuis il vous eût été bien naturel et bien permis d'oublier. C'est là
un trait que je n'oublierai pas, moi. J'y suis sensible, et je ne veux pas que nous nous quittions sans que-... sans que vous goûtiez mon cognac... Oh 1 j'ai un cognac!... Va m'en chercher une bouteille, ma femme. Tu sais, le cognac de l'Anglais qui n'a pas payé sa note, mais qui m'a tout de même contenté avec sa cave, •r— Ça n'est pas tout, ça, continua M. Diamant aussitôt que sa femme fut sortie ; qu'est-ce que vous allez faire à présent ? Chercher une place dans le gouvernement? C'est les plus belles, celles qui font le plus d'honneur à un jeune homme, et vous avez des amis dans ce qu'il y a de mieux pour vous procurer ça.
— Non, monsieur Diamant, je ne veux plus dépendre de personne si cela m'est possible, et je ne veux pas être fonctionnaire du gouvernement. Je veux garder Tindépendance de mes opinions.
— Alors, dans l'industrie?
— Non, il faut un capital pour r^résenter une responsabilité personnelle, et, comme je ne l'ai pas, ^e serais trop assujetti dans une fonction rétribuée.
— Je vois votre idée I Vous voulez être auteur I
— Auteur ou tailleur, mon cher Diamant, je veux une profession libre. Je ne faisfi d'aucune, et j'estime, j'admire même les gens qui, pour remplir un devoir, aliènent leur liberté.; mais ma pauvreté et mon isolement me donnant le droit de choisir. Je choisis donc le travail libre : il est bien juste que j'aie les bénéfices de la misère.
— Bien parlé ! Soyez donc auteur, c'est un joli état. J'ai vu votre vaudeville, vous m'aviez envoyé de bonnes places. J'y ai mené ma femme ; elle a beauccmp aimé les couplets de la fin, et elle m'a dit : < Je parie que M. Sorède aura du talent dans sa partie. » Moi, je
ne suis p^ im aigle, mais je crois que ma femme a raison. Et d'ailleurs je vous aime, et, si vous devez être qvtekpm ehose, je ne serais pas fâché d'y avoir contribué. C'est donc pour vous dire... Je ne suis pas un Grësus, mais si une demi-douzaine de billets de mille vous étaient agréables. . .
le ne le laissai pas achever. Je Tembrassai, mais je refusai net. Il insista d'autant plus, et j'eus quelque peine à lui faire comprendre que, pour jouir de la liberté qui était tout mon dédommagement dans une situation précaire, je ne devais pas commencer par m'enchaîner à une dette. .
Madame Diamant, oui est une grosse personne commune au premier abord, mais une de ces âmes gênéreuses et délicates que l'occasion vous révèle, comprit mieux ma fierté et sut me faire accepter le dévouement de son mari dans des conditions possibles.
— Vous allez travailler, dit-elle, c'est bien; mais il ne vous faudrait pas trop de misère ; car, si c'est joli de la supporter quand on l'a, il n'est pas nécessaire de la chercher quand on peut faire autrement. — Voulez-vous me diarger de vous faire durer le peu que vous avez sans qu'il nous en coûte un centime, à mon mari et à moi ?
— ^Voyons, madame Diamant, un bon conseil est un grand service, et je serai heureuK d'accepter de vous quelque chose.
— Eh bien, vous avez parlé, pendant le dîner, de vous retirer à la campagne ; vous wm dit que vous aimiez la campagne en t<mte saison. Nous avons à Vaubuisson une petite maison où nous n'allons que l'été, le dimanche. C'est petite mais c'est propre, et il y a des cheminées qui ne fument pas. frenez-y une
chambre. Il y a une vieille femme qui donne de l'air tous les deux jours ; pour un rien, elle vous fera votre ménage. Pour trois francs par jour, vous mangerez à la pension dans le bourg. Mettons tant pour le charbon de terre, tant pour le blanchissage, tant pour l'imprévu. Vous dépenserez cent cinquante francs par mois, et vous serez bien, et vous irez comme ça trois ou quatre mois sans vous tourmenter. En quatre mois, pouvez-vous faire un ouvrage qui vous rapporte un millier de francs ?
— Je l'espère.
— Alors, vous aurez encpre de quoi marcher pendant près de six mois, et, d'ici là, il passera de l'eau sous le pont.
J'ai trouvé l'idée excellente, j'ai accepté. J'ai acheté du papier et de Tencre, j'ai pris le chemin de fer, et *me voilà.
Je n'ai dit adieu à personne, je n'ai voulu initier personne à mon chagrin de famille. Je ne veux pas me plaindre, je ne veux pas accuser mon oncle, je ne veux pas qu'il sache où me prendre. Il me rappellerait, il faudrait soulever de nouveaux orages pour lui faire accepter mon indépendance. Quand je pourrai lui prouver que je n'ai pas besoin de son argent, j'aurai le droit de réclamer son amitié.
La pluie a cessé pendant que je t'écrivais, le paysage a reparu, c'est enchanteur. Il n'y a pourtant pas une feuille aux arbres ; mais déjà un imperceptible gonflement des rameaux a fait disparaître la rigidité cadavérique de rhiver. Au premier plan, c'est à dire au delà du petit jardin dont j'ai la jouissance, une vaste oseraie me sépare de la rivière. Ge fouillis de branches fines et ferrées est d'un ton indéfinissable: c'est
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quelque chose entre le vert et le jaune qui passe par toutes les nuances du bronze florentin et qui semble toujours doré par le soleil, voire quand le soleil est absent. La rivière n'est qu'un ruisseau que mon cheval, c'est-à-dire le cheval que je n'ai plus, franchirait sans prendre son élan. Elle coule si. peu, qu'on la nomme dans le pays la rivière morte. Elle est jolie quand même, très-sinueuse et animée par des lavoirs et de petits ponts assez rustiques. Un chemin, sinueux aussi, coupe avec grâce de vastes prairies et des cultures que je ne distingue pas d'ici, mais qui sont d'un vert admirable, des champs de violettes peut être, car un parfum monte dans Vair et m'annonce le voisinage aimable de ces fleurs dont Paris fait une si belle consommation, depuis le bouquet d'un sou du pauvre jusqu'à la botte embaumée où sourit le charmant perceneige au cœur vert.
A travers ces cultures fraîches et suaves, les méandres de la rivière sont plantés çà et là de massifs de peupliers de France, d'une taille très-élevée et d'une élégance rare. Le vent les a inclinés en sens divers, une certaine zone a plié sous celui du couchant; mais, à deux pas de là, un coude de la vallée a livré un autre massif au vent d'est, et ces belles colonnades à double et triple rang semblent penchéis pour se saluer de distance en distance.
Au delà, le terrain monte doucement et se couvre de pommiers arrondis, d'un branchage si noir et si serré, que, même privés de feuilles, ils font obstacle à la vue. Quelques maisonnettes éparses s'étagent au pied de la colline, et puis la colline monte toute droite et ferme l'horizon par une ligne mollement ondulée, couronnée de végétation. Toute cette colline est un
bois assez étendu, peu épais, et où percent des mouvements gracieux, des éclaircies moussues, qudques roches, des bouleaux plus élevés que le taillis, de petits sentiers de sable, des dépressions ravinées, des bruyères et quelques jeunes pins d'un vert sombre. Un pâle essai de soleil a jeté pendant quelques instans un reflet satiné sur tous ces petits mystères, et puis tout s'est fondu dans un brouillard doux, et la colline est devenue lilas, tandis que les grands arbres dépouillés des plans intermédiaires se faisaient blancs comme des nuages. Les plus rapprochés repoussaient de leur branchage noir finement dessiné ce tableau vague et charmant qui n'a pas tardé à s'éteindre. La pluie recommence, tout se voile et se perd ; plus de colline, plus de pommiers, les prés bleuissent, le chemin de sable devient blanc et brillant comme la rivière. Bonsoir à toi, mon ami. Je suis très-calme. Ma cheminée chauffe bien. Je vais penser à travailler; Tu peux m*é-
crire, tu dois m'aimer.
Pierre^
DE PHILIPPE TAVERNAY A PIERRE SOREDE
Volvic (Puy-de-Dôme), 10 février 6i.
Je ne suis pas sans inquiétude. Sauras-tu, pourrastu, voudras-tu vivre ainsi le temps nécessaire?,.. Ce serait merveilleusement arrangé si tu avais cinquante ans, un talent reconnu, uneréputatiou faite. Se retirer
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à la campagne en plein hiver, chercher la solitude, se recueillir au milieu d'une vie de succès, c'est charmant ; mais toi, que vas-tu faire de tes vingt-cinq ans dans une thébaïdet à une heure de Paris, c'est-à-dire avec l'enfer à ta porte I
Je sais bien que tu as la prétention d'être le plus positif des jeunes hommes de ton temps, que par conséquent tu dédaignes le péril des entraînements de cœur et d'imagination. Je veux bien croire que les forces de ta volonté et de ton orgueil sont à la hauteur de ton programme ; mais il 'y a les sens qui ne peuvent pas s'éteindre ainsi à un commandement de la raison^ et l'ennui est une forme de l'inaction de nos instincts. Vas-tu te macérer comme un anachorète,, ou prendre pour compagne une solitaire de ton espèce ? Les environs de Paris n'en fourmillent pas, que je sache, et je n'en vois pas errer par le froid et la pluie dans ces prés marécageux et sous ces pommiers sans feuilles, à moins d'en revenir abominablement crottée, ce qui n'a rien de poétique.
Plaisanterie à part, tu ne peux rester ainsi, toi qui sors brusquement, sinon des hautes élégances, du moins des riantes facilités de la vie parisienne. Une grande fièvre de travail rendrait tout possible ; maiis où trouveras-tu cette fièvre ? Tu ne la connais pas, elle ne t'a jamais visité, tu n'as jamais été forcé de compter les heures et d'arriver à un but déterminé en toute hâte. En un mot, tu n'as jamais eu de devoirs à remplir qu'envers toi-même. Tu les as remplis ausai bien que possible, je le reconnais. Tu pouvais être un libertin imbécile; on te donnait assez d'argent pour te m^tre à même de faire des dettes et des sottises. M. Piermont eût tout payé. Le cher oncle aime et res-
pecte l'argent; mais il aime encore mieux la condescendance à ses idées, et, pourvu qn'on proclame le culte de la richesse, on peut pratiquer sous ses yeux un peu de prodigalité. Les opulentes héritières ne sont-elles pas créées et mises au monde pour réparer les brèches qu'un joli garçon peut avoir faîtes à son patrimoine?
Mais tu n'as pas voulu te. mettre dans la nécessité de recourir aux héritières laides, acariâtres ou mal nées. La blonde, la brune, la rousse, ont passé devant toi en perdant leurs sourires. Aucun tailleur, aucune lorette, aucun marchand de chevaux n'avait mis la main sur ton honneur et sur ta liberté.
Tu t'es donc respecté, à telles enseignes que parfois ton oncle t'a trouvé trop sage, et traité de poltron et de pédant. Tu as fait plus que de mériter des injures qui t'honorent', tu as voulu ne pas être un ignorant, et tu as acquis une instruction générale assez solide. Gomme tu es très-intelligent, tu n'as pas eu la moindre peine à te donner, d'autant plus que tu étais libre possesseur de toutes les heures de ta journée, et que personne ne te demandait son loyer et son pain. Gomment, aujourd'hui que tu vas te demander ces choses à toi-même, plus mille autres choses dont la privation ne te serait pas possible, vas tu parer à la détresse par un travail hâté, fiévreux, héroïque? La nécessité fait-elle tout à coup ces miracles pour ceux qui n'ont jamais frayé avec elle? Je ne te dis pas non, mais permets-moi d'être inquiet.
Si je savais au moins quel genre de travail tu vas entreprendre I mais tu ne parais pas le savoir toi même. Tu ne vas pas, j'espère, recommencer un vaudeville? Tu sais que je ne te flatte pas et que j'ai
.trouvé le tien trop bien fait, manquant de fantaisie, ennuyeux par conséquent. C'a été Tavis du public, qui ne lui a accordé qu'un succès d'estime.
Je te crois trop raisonnable pour avoir l'esprit de saillies,* et il en faut au théâtre, quel que soit le genre. U en faut aujourd'hui surtout; on est si dégoûté de la réfleidon!
Âs-tu de l'imagination? Je ne sais pas. Tu as le sens poétique; mais l'invention? Pour être romancier, il faut être romanesque, comme il faut être lièvre pour devenir civet. Or, il me semble qu'en te passionnant pour le sens positif de toutes choses, tu as dû étouffer en toi, sans y prendre garde, te germe des autres passions et détruire celui des douces hypothèses qui colorent la notion du fait. Tu n'as réellement pas vécu par toi-même, et, quand tu vas chercher le côté idéal de la vie pour le décrire, le diable m'emporte si je sais où tu le trouveras dans ton appréciation personnelle! Pourtant il faudra que tu trouves quelque chose de moins aride que le fait tout cru, car le roman est une {^ysiologie et non une autopsie. Or, tu ne voudras pas faire de la littérature de convention et décrire des êtres auxquels tu ne croirais pas.
Que feras-tu,, si tu ne fais ni théâtre ni roman? De la critique sérieuse, ce qu'on appelle des travaux'^ On peut toujours découvrir dans l'inépuisable mine du. passé des individualités mal comprises et mal jugées, Gela est d'un éternel intérêt pour l'histoire des idées, et puis c'est un métier grave et qui semble fait pour la disposition d'esprit où tu es; mais prends garde encore! Là aussi, un peu d'idéal ne nuirait pas. Je sais bien que de très-grands esprits, voués à la philosophie positive, prouvent aujourd'hui (jue l'en-
thousiasme, source de toute éloquence, n'est pas incompatible avec le positivisme; mais fais attention que ce sont de très-grands esprits, et que ton talent est bien jeune! ^
Enfin tu le veux, et je sais que tu tiens à essayer tout ce que tu projettes. Essaye donc; mais, si l'ennui te prend, si la tristesse apparaît sous forme de lassitude prématurée, ne t' obstine pas à vaincre tout seul un mal que Tamitié peut détourner. Tu sais que ladiscus<sion te donne des forces, elle en donne à tous ceux qui n'en abusent pas, et, comme je suis très-occupé, tu m'auras le temps nécessaire, et rien de plus. Viens donc me trouver en province, je me fais fwt de te procurer un local plus -agréable et mieux situé quêta villa de tailleur aux portes de Paris, sans qu'il t'en coûte davantage et sans que tu aies d'obligations en-* vers personne. Tu te nourriras chez nous pour trente sous par jour mieux que pour trois francs là où ta es. Tu n'auras pas à te cacher pour fuir les questions indiscrètes. Personne ne sachant ton histoire, nul ne s'étonnera de ta situation, et ma mère, qui t'a toujours aimé, t'aimera encore plus. Moi, je serai plus heureux, te sachant plus tranquille. Je parle en égoïste, mais avec la certitude que tu t'en trouveras bien. Vi«ns au premier symptôme de spleen, ou il faudra que j'aille te chercher; ce qui serait bien difficile à un pauvre petit médecin de camps^ne abîmé de pratiques, comme ton ami.
PmuppE.
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DE PIERRE A PHILIPPE
Vaubuisson, 15 février 64.
• Tu es bien le meilleur des êtres et le plus tendre des amis. Oui, j'irai passer quelque temps près de toi. Laisse-moi essayer d'abord de la solitude. Si elle m'est nuisible, je te promets de ne pas m'y acharner.
Mais ne te moque pas trop de mon courage. J'ai besoin d'y croire. Je me suis demandé bien souvent comment je supporterais la misère le jour où mon oncîe me forcerait de fuir, car ce qui m' arrive aujour- * d*hui avait été plus d'une fois sur le point de m'arriver. C'était donc prévu. N'ayant pas été destiné et habitué à la gêne, il est bien certain que je n'ai pas tes forces, que, F on m'a créé des besoins factices, enfin que je ne suis pas un homme éprouvé comme toi et pouvant dire : « Je me connais, je m'appartiens, je sais me diriger. » Au moins, j'ai su rpe gouverner, me restreindre et m'entraîner comme un cheval qui se prépare à la course. En m' interrogeant mainte fois sur réventualité qui aujourd'hui est un fait accompli, je me suis tracé mon type d'aventurier, car tel je suis maintenant; trop bien ou trop mal élevé pour être volontiers l'artisan d'un métier officiel, il faut que je sois l'artisan de mon existence inconnue, et que je m'y embarque comme dans une aventure bonne ou mauvaise. C'est à moi de m'y conserver
digne; mais il faut que j'en coure toutes les chances et que je les accepte dès le point de départ.
Eh bien, le voyage d'exploration à travers la littérature m'a toujours séduit et attiré. Je ne suis plus de ces enfants qui rêvent la gloire et que le besoin d'un nom dévore. Bien au contraire, faire parler de soi est à mes yeux le malheur de' la chose, l'épine du chemin, et, si j'étais sûr d'avoir beaucoup de succès, je garderais peut-être un strict anonyme. Ce qui me tente, c'est cette indépendance de la pensée qui peuf toucher à tout, cette variété de sujets qu'un peu de talent peut rendre malléables, ce contact sans entraves avec la vérité, cette libre recherche du réel dans l'idéal, ou de l'idéal dans le réel, selon la tendance et la nature de l'esprit qui s'y porte. Plus j'y ai songé, plus j'ai trouvé que c'était là le plus agréable emploi des facultés humaines et un véritable sybaritisme de l'intelligence. Une telle ambition venait naturellement à un garçon assez gâté sous le rapport du bien-être, pouvant attendre son heure et se permettre de tâter le public par les essais les plus humbles et les plus frivoles. Tout en me ménageant de la sorte, je me suis néanmoins un peu enrichi au dedans, me disant toujours que je me lancerais franchement le plus tard possible. Il n'y a plus à tarder; mûr ou non, il faut que le fruit tombe et aille au marché. C'est là, dirastu, le côté triste; mais pourquoi ne serait-ce pas le côté gai? Je n'ai, en fait de profit, que l'ambition du strict nécessaire, et il me semble que je porte en moi de quoi conquérir le superflu. Je peux me tromper : qu'importe? J'ai beaucoup d'orgueil et pas du tout de vanité. Si je suis un fruit sec littéraire, si je ne fais pas mieux le drame, la critique ou le roman
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que le vaudeville, j'en rirai, je te le promets, et il sera temps alors de me servir de mon latin, de mes mathématiques et de tout ce qui peut me faire devenir un professeur à deux ou trois mille francs d'appointements, maximum de ma cupidité.
Laisse-moi donc partir pour l'aventure littéraire, pour le beau pays de romande^ sans m'inquiéter du cheval qui m'y portera. Si mon positivisme est un dada trop rétif, nous passerons sans humeur et sans désespoir à un autre exercice.
Mais qui sait si je suis positif par nature? Tu en doutes, toi; tu crois que je le suis de parti pris. C'est possible, je tends les bras à cette vérité qui m'attire et qui me paraît être la lumière de mon siècle; mais j'ai des instincts poétiques tout comme un autre, j'aime à rêver, et rien ne m'empêchera de peindre la lutte d'un esprit contemplatif contre les rigides théories qui le sollicitent et le fouettent. Ce que je sais, c'est que, dans cette solitude complète où me voici, dans cette maisonnette isolée, battue des vents de Thiver, avec ce sentiment, solennel de mon isolement social et de ma liberté rachetée, les idées se présentent à moi comme des figures sereines et souriantes. L'expression ne me tourmente pas, elle vient sans effort. Je ne sais quel ordre se fait dans mon cerveau; une clarté douce m'environne. Rien ne m'inquiète, et la forme que prendra mon œuvre est le moindre de mes soucis. Voyons par exemple! ce que je t'écris là, en ce moment, ne vaut-il pas la peine d'être dit? Cela n'a d'intérêt que pour toi; soitl mais que ce soit le tâtonnement d'un esprit vraiment sérieux qui va prendre son essor et qui mesure l'espace, cela devient la base d'un ensemble d'idées allant à un but, et dès lors
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c'est une question d'intérêt, sinon général, du moins collectif, car ma petite histoire personnelle est certainement celle de plusieurs autres. Je ne suis pas le seul qui, du jour au lendemain, se trouve jeté sans ressources et sans appui dans ce grand sauve qui peut de la société. Je ne suis pas le seul déclassé qui puisse se dire innocent de son désastre, qui apporte des forces neuves et une conscience nette à l'édifice d'une civilisation parfaitement indifférente à son impuissance, s'il échoue, mais toujours prête à s'enrichir de son apport, s'il lui apporte réellement quelque chose.
Supposons donc que les lettres que je t'écris soient l'exposition d'un roman, pourquoi procéderais-je autrement, si je voulais écrire une fiction? Je n'y mettrais pas plus de prétention, pas plus de fioritures, pas plus d'emphase, et cela aurait au moins un mérite, celui de la vraisemblance et de la sincérité.
Tu vois que je ne me battrai pas les flancs pour entrer en matière. La première idée qui me viendra, je la développerai, et, si le développement ne vient pas de lui-même, je me dirai que l'idée n'est pas juste^et j'en tâterai une meilleure.
Tu t'inquiètes encore, je parie, de cette phrase : la première idée qui me viendra. Tu trouves qu'il est temps qu'elle vienne. Ëh bien, c'était une manière de dire : elle est venue, et je m'y suis arrêté. J'ai commencé à la rédiger, et, selon la tournure dogmatique ou riante qu'elle prendra, elle deviendra philosophie, critique, roman ou pièce de théâtre. Jusqu'à présent, elle est de pure discussion. J'attends qu'elle soit dégagée pour savoir sous quel vêtement il conviendra de la présenter.
La pluie n'a guère cessé depuis huit jours que je suis ici. Les chemins n'ont pas eu le temps de sécher, et je n'ai pas été tenté de barboter dans ces prés humides. Le désagrément d'y marcher avec effort ou précaution me gâterait peut être l'impression caressante que m'apporte la vue de ce joli paysage. Je l'ai contemplé de hia fenêtre à toutes les heures; il est toujours joli, et par m&ments il est splendide. C'est pour- ' tant une petite vue, peu variée, une nature bocagère dont le caractère principal est la sérénité et la douceur. Rien de dramatique : on ne saurait avoir ici de pensées shakspeariennes ou dantesques. C'est une idylle élégante qui plane sur l'esprit et qui chante dans l'imagination. En réalité, il y règne un silence que je croyais introuvable à une si faible distance de Paris. J'y suis impressionné surtout par l'attitude de ces grands peupliers hardiment élagués jusqu'au tiers de leur hauteur, et balançant au moindre vent leurs t^es déliées. Us insinuent l'idée de la distinction et de • la dignité bienveillante. U semble qu'on doive s'attendre à voir passer en été, sous leur ombre claire, des nymphes blanches, minées et grandes, un peu princesses et un peu bergères, aimables bien que mélancoliques^ se laissant regarder- sans pruderie, causant volontiers à voix basse avec le voyageur, mais ne souffrant aucune familiarité boui^eoise et aucune équivoque banale.
Il est étrange que je sois tombé du premier coup, «t par Tordre du hasard, au sein d'une nature cpm* plétement sympéthique. Il y a autour de Paris mille aspects plus frappants et plus riches que celui-*ci; mes pcomenades ne m'en avaient jamais fait découvrir aucun qui sentit moins les approches d'une gmnde
cité. On peut se croire ici dans un désert fraîchement exploité par l'homme. La longue colline qui l'enferme a un air de forêt vierge en train de repousseir, et le val ondulé, qui n*a dans sa plus grande largeur qu'une lieue tout au plus, a pourtant quelque chose de grand qui fait songer à la prairie primitive. Les arbres y sont jetés sans symétrie, chaque propriétaire ayant planté au lieu favorable et concouru sans le savoir à la composition d'un tableau dont le naturel est admirable, ment réussi. Si des villas sont cachées derrière certains massifs, je n'en sais rien. Tout ce qui apparaît des rares habitations que je découvre est, par sa simplicité rustique, en harmonie avec le paysage. J'ai bien sous les yeux quelques murailles blanches qui coupent disgracieusement les jardins maraîchers du voisinage. En été, tout cela doit être couvert de pampres. C'est la dernière poussée du village, auquel je tourne le dos. Au delà commence l'oseraie, et dans tout le reste pas une ligne froide, pas un angle fâcheux, pas une clôture apparente. Les différentes zones de culture se fondent mollement à mesure qu'elles s'éloignent, et les derniers plans se plongent vers le soir dans un ton laiteux d'une finesbe inouïe.
J'aime les vues fermées. Elles seules me donnent l'idée de l'infini. Une grande surface à découvert vous révèle trop de choses qui doivent ressembler excelles qu'on voit, tandis que la moindre hauteur boisée qui s'oppose à toute investigation du regard vous permet de rêver à l'inconnu qui est sur l'autre versant. Que sais-je du pays qui est au delà de ce court horizon? Est-ce un vaste plateau de terres arables? est-ce le prolongement d'une forêt mouvementée? est-ce un ravin profond, un précipice? Libre à moi de m'ima-
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giner ce qui me plaît. Voilà pourquoi je n'aime pas qu'on me parle de l'autre vie. Si j'y croyais, je ne voudrais pas qu'elle me fût définie. Je n'y crois pas; mais, quand un. rêve d'enfance me reporte à cette douce fantaisie, je veux me l'imaginer moi-même, je ne supporte pas qu'elle me soit montrée à travers la fantaisie plus ou moins saugrenue ou prosaïque d'un moderne Swedenborg. Celui-ci me fait l'effet d'un homme perché sur le haut de la tour de Montlhéry, qui me dirait : « Voyez ces plaines, ces bois, ces villes, ces châteaux! Eh bien, au delà, c'est toujours la même chose! » Merci. Laissez-moi l'inconnu. Ce mot là ne blesse pas ma raison, et il n'enlève pas toute lueur de poésie à mon cerveau.
Voilà aussi pourquoi je ne cède pas encore au désir de me promener aux rares heures où le soleil me convie. J'ai peur de découvrir dans ce vallon charmant des détails laids ou ridicules, et de ne pouvoir les oubyer quand je me reporterai à la vue de l'ensemble. Je reconnais que ce n'est point là une idée conforme à ma théorie réaliste. Il faudrait tout accepter dans la nature comme dans la vie, ne rien dédaigner, et savoir peindre l'horreur d'une voirie avec autant de plaisir — le plaisir de la conscience satisfaite — que la suavité d'un jardin rempli de fleurs. Si tu étais là, tu me ferais la leçon, et tu me dirais encore que je ne suis pas positiviste. Je serais forcé de t' avouer encore que mes instincts se révoltent contre mes croyances. Tant mieux, puisque c'est le thème sur lequel je veux m'exercer pour mon début !
Présente à ta mère mes plus tendres respects.
DE PIERRE SOREDE A M. PIERMONT
Ma lettre ne portera aucun timbre, mon cher oncle, et vous me pardonnerez de ne pas vous donner mon adresse; mais je tiens à ne pas vous laisser prendre la moindre inquiétude à mon sujet. Je sais que vous m'aimez,' même les jours où vous ne pouvez pas me souffrir, et moi, je n'ai pas le droit- de vous faire du chagrin, même quand vous m'en faites. Je viens donc vous dire que je me porte bien, que je ne manque de rien, que je n'ai et n'aurai jamais la tentation du suicide, ni d'aucun parti extrême dont -vous auriez à rougir ou à vous affliger. Ne me croyez pas indifférent à ce qui vous concerne. J'ai indirectement de vos nouvelles, et je ne néglige pas de m'en informer. Pardonnez-moi, si cela vous est possible, la* contrariété que je me suis vu forcé de vous causer, et ne doutez pas de ma profonde reconnaissance pour les bontés dont vous m'avez comblé jusqu'à ce jour.
DE PIERRE A PHILIPPE
Yaubuissoo, 20 février.
Je me suis enfin décidé à sortir de mon antre. Mes jambes voulaient absolument marcher. Elles
m'ont porté au hasard, et j'ai vite découvert que, si le chemin qui de ma porte mène au lavoir est piétiné, boueux, insupportable, sitôt qu'on est en pleins champs, les sentiers sablonneux sont riants et propres. J'étais en train de faire cette réflexion de haute philosophie que, grâce à des chemins si praticables et si doux, je pourrais faire durer longtemps mes chaussures, lorsque je me suis trouvé, je ne sais comment, dans- un parc qui couronne à ma gauche la dépression de la colline et qui s'étend au revers jusqu'à une villa de confortable apparence. Je n'aime pas la promenade entre quatre murailles, pourtant il faut bien désirer la conservation de ces vieux parcs où les arbres centenaires sont à l'abri de l'exploitation. Les pays privés de ce luxe menacent fort d'être dépouillés d'un jour à l'autre. Comme j'admirais une allée de tilleuls d'une beauté remarquable, tous é.gaux de hauteur et de volume, je me suis trouvé face à face avec Louis Duport. Aucun moyen de l'éviter et d'échapper à ses questions.
— Que diable fais-tu ici?
— Et toi-même?
— Oh! moi, dit-il, je viens chez Gédéon absent, chercher... Mais tu vas rire! Figure-toi, mon cher, que je suis amoureux... Je crois que je vais me marier. La personne a pris fantaisie de vanter je ne sais quelle fleur rare dont je me suis bien gardé de retenir le nom; mais je l'ai écrit... J'ai fait tous les fleuristes de Paris. Rient Enfin, par hasard, Gédéon me dît : € J*ai ça chez moi, à la campagne. Va le chercher. > Or, me voilà! A ton tour de me dire... Est-ce que tu viendrais aussi faire un bouquet pour ton amante?
s» MONSIEUR SYLVESTRE
— Je n*ai pas d'amante. Parle-moi de la tienne... Puisque tu épouses, ce n'est pas une indiscrétion de te demander son nom.
Tu sais, mon cher* Philippe, que notre ami Louis Duport est très-bavard et un peu sot, bon diable quand même, aimant par-dessus tout à parler de lui. Aussi je parvins pendant quelque temps à lui faire oublier de me parler de moi; mais, quand il eut bien vanté les grâces, l'esprit et la fortune de sa fiancée, je lui revins en mémoire de la façon la plus inattendue.
— A propos, s'écria-t-il, tu me demandes son nom? Tu la connais; tu l'as demandée en mariage il y a . deux ansi
— Tu te trompes. Je n'ai jamais demandé personne en mariage.
— Allons donc! mademoiselle Nunez, cette belle juive brune, la cousine de Gédéon Nuftez, chez qui nous sommes icil
■:— Ah 1 je mé souviens d'elle. Je l'ai vue deux ou trois fois, mais je te jure que je n'ai jamais autorisé mon oncle à la demander pour moi. J'étais beaucoup trop jeune pour consentir à me marier.
— Bien, reprit Duport avec un sourire passablement impertinent; soit! c'est comme cela qu*il faut dire... Mais tu ne dois pas être mortifié du refus, mon cher; la famille ne t'a pas trouvé assez riche, ce n'est pas ta faute. Quant à Rébecca... je veux dire mademoiselle Nunez, elle ne t'a pas trouvé du tout; ne sachant rien de ta démarche, elle ne t'a pas remarqué.
— Elle a eu tort; elle eût dû remarquer un original que ni sa beauté ni sa richesse n'avaient fasciné, et
qui jusqu'ici a eu la folie de préférer sa liberté à ces deux séductions, irrésistibles pour les autres.
— Sais-tu que tu parles avec dépit?
— Si j'ai du dépit, c'est contre toi, à qui j'ai juré n'avoir autorisé aucune démarche, et qui semblés vouloir m'offenser en ne voulant pas me croire.
— Je ne veux pas t' offenser du tout, et je te trouve diablement susceptible. Quand tu aurais été refusé, la belle affaire 1 Je l'ai été dix fois, moi qui te parle, et je t'assure que je ne garde pas rancune aux familles qui n'ont pas trouvé que je faisais leur affaire.
— Eh bien, moi, je n'ai jamais été refusé, voilà la différence!
— Ah! tu prends ça bien haut, je trouve, et je commence à croire que Rébecca... je veux dire mademoiselle Nunez, t'avait bien jugé, car j'ai eu maille à partir l'autre jour avec elle à ton sujet.
— Ah!
— Oui, mon cher. Figure-toi que j'ai eu l'imprudence de me vanter d'être ton ami : ah bien ! j'ai failli me brouiller avec elle. Elle prétend que tu es un esprit hautain, têtu, étroitement philosophe, un disciple de Proudhon, un impie, que sais-je ? car elle est très-pieuse, très-catholique, comme le sont généralement les juives baptisées... C'est égal, elle est charmante, et c'est un diable pour l'esprit. Elle t'a abîmé, mon petit; mais ça ne fait rien, je ne t'en aime pas moins, et, quand elle sera ma femme, je me charge de vous réconcilier, à la condition que tu respecteras ses croyances.
— Il faudra donc nous réconcilier? Cpinment cela se fait-il, puisqu'elle ne m'avait par remarqué?
Le camarade, pris en flagrant délit de mensonge
30 MONSIEUR SYLVESTEE
OU d'inconséquense, se sentit mal à l'aise, fâché de m'avoir ouvert son cœur et assez pressé de me quitter. Il hasarda quelques questions auxquelles il me fut dès lors aisé de répondre d'une manière évasive, et il me dit: « Au revoir ! » sans me demander pourquoi^n ne me voyait plus à Paris; ce qui me prouve que mon absence n'a encore été remarquée de personne. Heureux Paris,* pays de l'insouciance, deVincognitOy de la liberté par conséquent 1 Je crains qu'ici ce ne soit pas la même chose, et qu'avec ses airs fallacieux de prairie américaine, mon petit désert ne me cache pas aussi bien que le premier coin de rue s'ouvrant sur le boulevard.
De cette rencontre, je conclus encore ceci : que mademoiselle Rébecca Nuiiez m*a gardé rancune pour mon peu de galanterie, et que, devenue madame Duport, elle s'arrangera pour me brouiller avec son mari, avec son cousin Gédéon et avec tous les Nunez de la terre. Peu m'importe, Je leur suis médiocrement attaché; mais, comme elle est dévote, j'aurai contre moi l'église et la synagogue.
Dieu merci, je ne-fais plus partie de ce monde là ni d'aucun autre ! Déclassé, je ne veux pas me reclasser ailleurs. Je veux \'ivre «n panthéiste et en éclectique social. Pour le moment, je ne vis qu'avec moi-même, car l'auberge, qui est loin, me dérangerait trop, et ma vieille femme de mténage trouve son compte à me faire vivre plus économiquement encore à domicile. Je n'ai pas l'ombre d'un voisin. Une grande plaine surmontée d'un mamelon termine la vallée sur ma gauche. Â droite, une région assez étendue de choux et d'artichauts me sépare du village. Un autre bourg plus petit, à un kilomètre presque en face de moi,
me montre ses premiers toits ; le reste se cache dans un pli du terrain. Plus loin et en face tout à fait, une habitation quelconque, petite, voilée d'arbres et placée tout au pied de la colline, c'est-à-dire à une demi-lieue à vol d'oiseau, m'envoie vers deux heures 'une étincelle dans les yeux : c'est une étroite fenêtre où le pâle soleil se mire un instant. Cette étoile blanche qui perce le branchage violacé m'occupe et m'intéresse. Qui demeure là, dans un isolement encore plus sauvage que le mien, car la maisonnette semble per* due dans les bois? Ce n'est pas tout à fait, autant que je peux en distinguer les contours, la demeure d'un paysan. Pourquoi non cependant ? La chaumière devient un mythe en ce pays riche, et ce toit de tuiles roses n'a rien de seigneurial. Je soupçonne pourtant que c'est la résidence d'un singulier personnage que je^vois de loin dès qu'il fait^un peu de beau temps, et que, ce matin, j'ai vu d'assez près en revenant par le/ bord de la rivière.
C'est un vieillard très-droit encore, chauve probablement sous son bonnet de soie noire enfoncé jusqu'aux oreilles et surmonté d'un chapeau à la mode de 1830. Une redingote noire de même date et prodigieusement râpée sert de gaîne à un corps maigre, dont les jambes sont si grêles, que, vu de profil, il ressemble à un héron planté sur une seule patte. Immobile au bord du ruisseau durant des heures enâères, il semble guetter sa proie, et son nez long et fort fait bien l'effet d'un bec prêt à fouiller la vase. Enfin, aujourd''hui qu'il faisait tout à fait beau, j'ai découvert que c'était un pêcheur à la ligne, car il était muni de tous ses engins. Les autres jours, jugeant qu'il était inutile de vouloir pêcher en eau trouble, il
se contentait apparemment de voir couler l'eau et de prendre ses mesures pour la première tentative possible.
Ce brave homme, car c'est un brave homme, j'en suis certain, doit avoir la passion de son art, et je ne serais pas surpris qu'il y fût passé maître. J'avais envie de l'interroger, car sa figure avenante semblait provo quer mes avances. II a les plus beaux yeux qu'il soit possible de voir, gros, ronds, noirs, saillants et remplis d'un feu sauvage et doux comme celui de ces oiseaux chasseurs que nous appelons féroces parce qu'ils obéissent au plus innocent des instincts, celui de la conservation. Malgré cet éclair d'animalité, le bonhomme a l'air intelligent, exalté, peut-être un peu fou. Le long nez est celui d'un chercheur enthousiaste et persévérant, la bouche est charmante de bonté et de finesse, sous une grosse moustache encore noire. Jl m'a souri comme à une connaissance, ce qui m'a contraint à le saluer, et il a répondu verbalement à mon salut, en homme qui ne demandait qu'à causer. Touché de cette physionomie ouverte et paternelle, je me suis tenu à quatre pour passer mon chemin sans rien dire; mais, ne voulant pas avoir à satisfaire la curiosité des autres, ne dois-je pas m'abstenir d'être curieux pour mon compte ?
Pourtant je l'ai été, car, à peine rentré chez moi, j'ai ouvert mon rideau pour le voir partir. II a été long à se décider; enfin, ramassant son panier vide ou plein, il a pris la direction de la maisonnette mystérieuse dont le scintillement journalier et fugitif semble un regard qui m'interroge ou m'appeHe. — Mais tout ceci est une pure hypothèse, et je laisse courir ma plume sur ces riens plutôt pour m' exercer
à fixer mes rêveries, jusqu'ici trop confuses, que pour creuser un problème auquel je ne puis attacher aucune importance. Ce qui doit te faire excuser mon bavardage, c'est (jue tout me reporte, même' les plus futiles circonstances, à la recherche qui occupe mes heures de travail. T'ai-je dit ce que c'était? Non, je ne crois pas, et il est temps que je te le dise.
« Qu'est-ce que le bonheur? » That is the question. C'est assez drôle, n'est-ce pas? qu'au lendemain d'une petite catastrophe qui me précipite la tête la première au milieu des circonstances les plus périlleuses et les plus inquiétantes de la vie, Tabsence de tout bien, l'ignorance absolue de l'avenir, la première idée qui me soit venue, c'est de vouloir analyser une abstraction où Thomme place son idéal de plénitude et de sécurité... Ne va pas croire que ce soit une fanfaronnade de stoïcisme. Nullement ; cela m'est venu en me sentant je ne dirai pas heureux, puisque j'ignore quelle sera la durée de mon impression, mais joyeux, satisfait, confiant, dans un état de l'âme enfin que je ne connaissais pas, que je ne cherchais pas, et auquel je n'avais jamais songé.
C'est peut-être que, sans le savoir, j'avais été malheureux jusqu'à ce jour. Je ne me le disais pas, j'eusse été ridicule de me le dire, voyant mon sort matériellement préférable à celui de tant d'autres qui me valent bien; mais je me souviens confusément aujourd'hui d'javoir souflfert dix fois par jour de mon état de dépendance vis-à-vis des autres et de moi-même. Mon oncle est d'humeur tyrannique, cela est certain. J'y étais habitué, et le spectacle de ses violences m'a rendu, par réaction, extraordinairement contenu. J'évitais le moindre choc avec un soin extrême; mais
li- MONSIEUR SYLVESTRE
il n'en est pas moins vrai que ce choc toujours imminent m'empêchait de respirer et de vivre. Et puis la vie qui m'était faite grâce à lui, mes relations, mon milieu, mes occupations, rien de tout «ela n'était affaire de mon propre choix. J'aime l'imprévu, et il ne m'était pas permis de m'y livrer. La crainte d'abuser d'une situation que je savais précaire, puisqu'au premier attentat sérieux contre ma conscience j'étais résolu à rompre, me rendait sceptique et soucieux. Je sentais des entraves à tous mes désirs, je voyais sur tous les chemins de mes fantaisies les plus innocentes ou de mes vœux les plus légitimes des obstacles vains et bizarres se dresser pour m'attendre, me frapper au cœur et me repousser brutalement. Je portais au dedans de moi mes convictions comme un mystère, toujours prêt, s'il m'échappait un cri de l'âmo, à entendre mon rude bienfaiteur m'appeler ingrat, et mon frivole ' entourage me traiter de fou. Non, ce n'était pas vivre, car tout commençait à me peser^ et je me sentais amoindri par un secret dégoût de moi-même. Je voulais échapper à cet étouffement par le travail : il me fallait disputer mes heures aux amis oisifs ou à ce qu'on appelle, Dieu sait pourquoi, les devoirs du monde, comme si c'était un devoir de se laisser ennuyer par des gens qu'on n'amuse pas ! Mon travail sans cesse troublé, jamais encouragé, devenait stérile, et, }e te l'ai dit souvent, je te l'ai écrit, surtout dans ces deux dernières années, je s^tais le besoin d'une impulsion que je ne savais où prendre autour de moi. Tu Jie répondais que j'avais besoin d'ainaer. Je crois que tu te trompais, car je n'aime pas, je ne songe pas à aimer, et me voilà rendu à la possession de ma volonté. Le bonheur serait-il donc l'entière possession
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de soi, dans le sens intellectuel et moral ? Je ne parle pas de rentière liberté d'action, elle n'est pas dans la pauvreté, et lîiême elle n'est pas de ce monde. A celui qui voudrait toujours marcher devant lui en ligne droite, il faudrait ne rencontrer ni rivières, ni précipices, ni propriétés protégées par un garde champêtre. Il ne serait pas besoin de la chute du Niagara, il suffirait d'un carré de pommes de terre pour forcer l'amant de la ligne droite à une notable déviation. Nous ne sommes donc pas libres dans le sens matériel du mot, et je ne trouve à cela rien de révoltant. Chercher à vaincre par l'esprit cet éternel obstacle du fait est dans la mission de l'homme, et sans ce travail éternel nous serions les êtres les plus tristes et les plus stupides de la création.
Mais cette indépendance intellectuelle, n'est-ce pas assez? n'est-ce pas tout? J'ai envie d'aller le demander à ce bon vieux qui a placé sa félicité dans la pêche à la ligne; mais d'abord réponds à ma question. Je tiens beaucoup plus à ton avis qu'au sien. Bonsoir, ami, ou plutôt bonjour, car il est deux heures du matin. Il fait un clair de lune éblouissant; le temps se met à la gelée, et les étoiles en tressaillent de joie dans la profondeur du ciel bleu. — A propos d'étoiles, en VQici une de contrebande qui brille au loin derrière les branches en face de moi. C'est la fenêtre de la maisonnette inconnue. L'habitant de cet ermitage est-il comme moi en train d'écrire ses rêveries à un ami absent?... Est-;ce tout simplement un jardinier qui se éispose à porter ses carottes ou ses violettes au marché ? Est-ce une gaillarde fille de campagne (jtii donne le signal à son amoureux, ou tout simj^ement mon pêcheur à la ligne qui subit patiemment l'in-
somnie des vieillards, en faisant de profondes réflexions sur les habitudes de Tablette ou sur les mœurs du goujon?
DE PHILIPPE A PIERRE
Volfic, 22 février i 861
Le bonheur n'est pas une pure abstraction, c'est une faculté dé l'âme, féconde en résultats certains. Il ne faut pas le chercher ailleurs que dans l'accomplissement du devoir. C'est la seule chose toujours praticable, toujours nécessaire, toujours certaine. Tout le reste est fugitif, l'amour passe, l'amitié, délaisse ou trahit, la mort nous enlève les êtres les plus chers. Toutes ces sources de joie sont donc des sources de douleur. Ce qui ne trompe ni n'égare, c'est la conscience, et, quand elle nous rend un bon témoignage, nous sommes aussi heureux que nous pouvons l'être.
Tu vois que je n'ai pas cherché longtemps ma réponse. Elle est courte, car j'ai un malade en grand danger auprès duquel je vais passer la nuit. J'aimerais mieux l'employer à t'écrire, si je cherchais mon plaisir dans l'égoïsme; mais le devoir m'appelle. Si je sauve mon malade, je serai demain très-heureux; sinon, j'aurai la consolation d'avoir fait mon possible, et je n'aurai pas le droit de me plaindre. Quand les circonstances déjouent nos efforts, notre cœur
nous dit tout bas : c Relève-toi et recommence. » Ma mère t'envoie sa bénédiction.
DE PIERRE A PHILIPPE
Vaubuisson, 29 février 1864.
Tu es un grand oœur, mon Philippe, mais je doute que tu sois un grand philosophe; tu tranches facilement les questions. Ta solution naïve n'est pas neuve : tu, me diras qu'elle est, toujours consolante; mais la philosophie est-elle un emplâtre pour nos blessures, ou une recherche désintéressée de la stricte vérité ?
J'admets avec toi que le bonheur a besoin de certaines conditions fondamentales, et que la première de toutes, c'est d'être content de soi. Le criminel, le lâche, l'égoïste endurci n'ont pas droit- au bonheur comme nous l'entendons; mais qui sait comment ils l'entendent ? Qui sait s'ils n'osent pas se dire et se croire heureux quand leurs misérables instincts se trouvent satisfaits ?
Passons î ces gens-là ne comptent guère ; mais, entre ceux que le reînords devrait troubler et ne trouble pas et ceux qui, comme toi, savourent la joie enthousiaste du devoir accompli, il y a l'immense majorité des hommes, et ce n'est pas pour les exceptions que le penseur doit chercher la règle du vrai. Oserai-je dire qu'il n'y a pas de vrai absolument vrai pour les na-
tures extrêmes, soit en bien, soit en mal ? Est-ce qu'il ne te semble pas qu'elles échappent à la loi commune, qu'elles dépassent la mesure du juste, et que Ton ne doit ni trop condamner ni trop admirer les organisations exubérantes?
Passons encore ! Accorde-moi que le bonheur est, comme la vertu et comme la perversité, une pure abstraction, ou, si tu veux, le type idéal d'une chose qui n'existe dans la nature qu'à l'état d'élans fugitifs et de velléités plus ou moins impuissantes. Plus on a de vertus, plus on est vertueux, de même que plus on a de vices, plus on est pervers; mais l'être complètement saint, comme l'être absolument maudit, n'a encore jamais revêtu la forme humaine et ne la revêtira jamais. Le jour où Thumanité a senti le besoin de produire ou d'inventer cet être impossible, elle l'a fait dieu ou diable.
Ne te fâche pas; une abstraction est un bonne chose quand c'est le type d'un idéal auquel nous souhaitons de ressembler. Moi qui suis pour le positif, je ne rejette pas l'idéal; mais je ne veux pas de ces philosophies ingénieuses, aimables, généreuses et décevantes qui nous disent : « Le bonheur est une philosophie. » Autant dire que la philosophie est un bonheur. Je n'en doute pas; l'étude du vrai et du bien est une délicieuse occupation; mais, comme toutes les satisfactions de œ mond, une rien la trouble, jine migraine nous en prive, un travail aride et forcé nous l'interdit, une douleur, un devoir même nous en détournent. Non, l'homme ne possède rien qu'il puisse faire durer pour lui ou pour les autres, et le bonheur est un motl
Un grand mot, je le veux bîen> maïs un grand men-
MONSIETJB SYLVESTEE 29
songe, si nous continuons à le prendre au pied de la lettre. C'est donc pour nier le bonheur absolu, c'est pour détruire un leurre funeste, c'est pour dire en conscience la valeur des biens de la vie et pour apprendre aux hommes à les mieux apprécier que Je . voudrais résumer les idées qui m'apparaissent. Réussirai-je? Il est aisé de remplir des pages, il est difficile de fixer F éclair du vrai, car on aura beau dire, la vérite n'est qu'un jet de lumière, et il ne dépend pas de nous d'en faire un soleil.
Ta belle philosophie n'est que trop facile à combattre. Veux-tu me dire pourquoi, remplissant tons les devoirs qui m'étaient tracés jusqu'à ce jour, je ne me suis senti heureux que le jour où je les ai abjurés pour m'en créer d'autres ? Si le devoir est relatif, le bonheur est donc relatif aussi. S'il est relatif, il n'est pas absolu. Il y a des devoirs accomplis qui nous le donnent, il en est d'autres qui nous l'ôtent.
Pratiquer Içi justice î nous disaient les anciens. -^ Quelle justice? A-trelle assez changé, la justice humaine, depuis Platon et Aristote ! Obéir aux loisi Oîi sont les lois durables? que sont devenus les devoirs de l'esclave? Et puis, si vous me paHez de justice, de morale et de vertu, vous me parlez de toute autre chose que du bonheur, vous confondez. le travail avec la récompense, et, si vous voulez faire de l'un la conséquence de l'autre, vous faites un calcul en^ dehors de toute proportion, car le plus grand et le plus noble travail humain étant toujours incomplet, il n'a pas droit à la récompense absolue.
Les religions qui ont placé le bonheur absolu au delà de cette vie n'ont pas vu plus clair que les moralistes païens. Leur calcul de rémunération est même
4a MONSIEUR SYLVESTRE
bien autrement impossible. Toute l'éternité sans un seul nuage pour payer quelques heures de tempête bravement supportées ! vraiment c'est avoir l'absolu à trop bon marché I Si l'humanité eût pu croire fermement à ce beau rêve, elle n'eût jamais dévié du chemin de la justice, et nous serions tous aujourd'hui des anges... Mais qui veut trop prouver ne prouve rien, et ce rêve n'a saisi que les âmes exubérantes, les enthousiasmes exceptionnels. Il est devenu un calcul de pur égoïsme pour le vulgaire des croyants. La liste des martyrs et des saints se compte par la commémoration des jours de l'année, encore faut-il en retrancher une quarantaine que l'Église réserve à Dieu et à la Vierge.
Je t'entends d'ici me dire : « O.û vas-tu f l'ergotage fentraîne. Tu viens de te sentir heureux à un moment donné de ta vie; tu as été frappé de cette sensation comme d'une découverte, et te voilà parti pour la définition de ce que tu éprouves. C'est bien, mais tu conamences par le nier I Ou vas-tu, mon pauvre Pierre, où vas-tu ? y
N'est-ce pas, c'est là ce que tu me cries en me lisant? Mais moi, je crois être très-logique. Je sens, dans la prise, de possession de moi-même, un gi*and bien-être, une sorte de joie douce et tranquille. Je me dis : « Voilà le bonheur I Salut, hôte inconnu I permets-mQi d'examiner ta figure, de t'interroger, d'éprouver ta puissance et ta durée ! . . . Mais je suis un enfant de mon siècle, un chercheur et un sceptique. Ne prends pas le bon accueil que je te fais pour une idolâtrie aveugle. Je sais très-bien que tu es inconstant, et que, comme Ahasvérus, tu ne peux t' arrêter ni chez moi ni chez le voisin. Tu es une chose de ce
monde, mon aimable hôte, une chose humaine; tu ne' peux pas me promettre le paradis, tu ne le connais pas mieux que moi, et prends garde que je ne te connaisse trop toi-njême, car je pourrais bien apercevoir que tu n'es qu'une création de ma pensée, un état de mon esprit, un souffle, une ombre, un parfum I »
Eh bien, n'importe : si cet état de l'âme dépeûd de moi ou de certaines circonstances, s'il est intérieur ou extérieur, j'arriverai peut-être à le savoir; mais dans l'un ou l'autre cas j'en saisirai la formule, la recette si l'on veut, et je la donnerai aux autres. Ils en feront l'usage qu'ils voudront. Je suis toujours bien sûr qu'elle ne pourra leur nuire, car je n'y mettrai pas d'empirisme. Arrière les panacées, arrière l'utile lui-même, s'ils ne sont par% vrais!
DE PHILIPPE A PIERRE
Volvic, 5 mars 1864.
Oui, tu es très-sincère, et il y a du bon dans ton ergotage ; mais ne discute pas tant ton idée, fais ton livre. Moi, je ne veux pas trop te contredire, dans la crainte de te pousser à l'extrême dans tes arguments. C'est là le danger. Quand tu tiendras ta conclusion bien nette, tu me permettras de la combattre, si elle ne me persuade pas.
Mon malade a succombé, mais je n'ai pas le temps
de m'en affecter; j'en ai uq autre qui lutte encore contre le même mal, et je ne veux pas cesser d'espérer. La perte de meet forces réagirait sur lui. Le bonheur n'est pas «ne chose purement personnelle, va, il y a corréiativité da dedans au dehors et du dehors au dedans. Nous reviendrons là-dessus, car là est, je crois, ïe mot de l'éiiignae. Écris-moi toujours de longues let- Ires, c'est ma récréation, mon soulagement quand j-C reviens de tralnermpn boulet. Tous tes raisonnements ne feront pas que l'idée d'un bonheur dont tu serais exclu me suffise. •
DE PIERRE A PHILIPPE
Yaubuisson, 10 mars 64.
Tu as raison, il faut causer et non discuter. Si je te lisais ùion travail de chaque jour,, je me griserais peut-être, et tu fais sagement de me mettre en garde contre les convictions passionnées. Je crois que les bons esprits ne doivent pas s'embarquer dans la recherche du vrai avec la volonté de faire plier toute réflexion à un but trop déterminé d'av.ance; c'est se priver des clartés qui peuvent luire en chemin. Le ^Tai vaut bien qu'on lui sacrifie toute la provision qu'on avait faite pour courir après lui.
Causons donc, puisque cela te fait plaisir; cela me fait du bien, à moi; je ne suis plus seul quand je t'écris.
Ce n'est pas que liaa solitude voioataire me pèse; j'ai été passer une journée à Paris, et je m'y suis. trouvé plus seul qu'ici. Il fallait me déeider à reparaître, car je prévoyais quelque sotte ou folle bisloire répandue sur ma di3parition, et je ne me trompais pas. Les uns disaient que j'avais été enlevé par imé femme, les autres tué par un mari. Jl y avait une version sur mon suicide, une autre my mon dépt^ pour r Amérique, Grâce au dépit irréfléchi de mon o^cle, on sait que nous sommes brouillés, et gén^aleinent on me supposait furieux ou désespéré, lia cause de notre différend est heureusement restée à Tétïat de . commentaire, et j'en ai été quitte pour dire, sans, entrer dans aucun, détail, <]u'il voulait memarier, el^que j'avais l'aversion du mariage. J'ai dit aussi que j'avais. en vue une très-bonne place qui m'était promise dans les chemins de fer, et qu-en attendant je voyageaiis pour me mettre au courant de mes fonctions ; j'ai fait ce mensonge pour ne pas apitoyer mes amis sur mon compte, pour échapper aux offres de service, •— lesquelles n'ont été en général ni brillantes ni empressées, je dois le dire, — enfin pour ne pas trahir le secret de mQn travail et de ma retraite. Je ne eonnaitraisirien de sot comme d'annoncer que je vais faire un livre, moi qui n'ai encore donné aucune preuve de talent. Je ris en songeant à la figure qu'on eût fixité devant ^'- cette annonce, et aux questions naïvement déccttiragfâintes : « Vraiment, vous allez écrire? Est-ce que V4>us savez? Avez-vous essayé déjà? Groyez-vous avoir du talent? C'est bien difficile, et tant de gens s'y cassent le ceu ! C'est un métier où il faut être tout ou rien, etc., etc. »
Je me suis épargné la grêle des lieux communs en
ne disant rien du tout pour les provoquer, et en m' informant des autres sans leur donner le temps de s'inquiéter de moi. J'ai appris en quelques heures une chose que je ne savais pas, c'est qu'il n'y a rien de plus facile que de ne pas inspirer le moindre intérêt à ceux qui se disent nos amis. L'amitié I voilà encore une pure abstraction,- un type idéal dont nous traçons d'informes ébauches... Ne m'appelle pas ingrat. Je n'aime que toi, et je t'aime autant que je peux aimer. Je sens en toi une exception, je suis heureux de l'avoir rencontrée; si je te perdais, je n'en espérerais pas, je n'en chercherais pas une seconde.
Je savais déjà par mon ami Diamant, qui habille un ami de mon oncle, que ce cher oncle se porte bien ; je m'en suis assuré de nouveau. J'ai appris que Louis Duport était marié avec mademoiselle Nunez, et que cette aimable personne attribuait ma querelle avec M. Piermont à un sermon que je me serais permis de lui faire sur sa vieille maîtresse; il m'aurait souffleté et mis à la porté.
— Et c'est bien fait, ajoute la bienveillante Rébecca.
Arthur et André ont voulu m'emmener dîner chez Magny. L'animal que je suis a été tenté d'accepter. Manger quelque chose de savoureux, boire quelque chose d'excitant après un mois de régime Spartiate, . c'était alléchant; mais, en songeant que je n'avais pas le moyen de rendre la pareille à mes camarades, j'ai fait taire la brute, j'ai prétexté un engagement, et j'ai été manger la soupe du cœur de mon ami Diamant, c'est ainsi qu'il s'exprime. Là, je ne sens aucune honte de ma misère. Ces gens sont vrais et bons. Je les ai crus bêtes parce qu'ils disent des choses bêtes; mais
c'est une habitude qu'ils ont de constater des niaiseries, comme nous constatons des paradoxes dans le prétendu monde de l'esprit. Sottise pour sottise, le lieu commun est encore plus facile à digérer que le sophisme. Il n'abrutit pas. Il ne s'agit que de lui sourire comme on sourit à la bonne figure de son portier. Où les Diamant cessent d'être vulgaires et ennuyeux, c'est quand ils parlent de leur travail, de leur courage, de leur lutte avec la vie. Je me suis fait raconter leur histoire. Ils étaient ouvriers en province. Ils sont venus à Paris avec sept cents francs d'économies. Le mari avait vingt-deux ans, la femme dixneuf, ils s'aimaient, ils s'aiment toujours. U a travaillé dix ans chez les autres, elle faisait un petit commerce pour son compte. A force d'ordre et d'activité, le mari a pu se présenter comme associé là où il n'était qu'ouvrier. Ils ont trouvé de l'aide, de la confiance, des âmes simples et ouvertes, des personnes justes^ comme ils disent. Il y a, dans ce monde du petit commerce et de Vindustrie privée, des loyautés, des dévouements, un esprit d'association et de confraternité dont nous ne savons rien, nous qui, occupés à trouver l'art de nous passer des autres, ne nous enquérons pas si les aukes ont besoin de nous. Où sont les jeunes gens de notre classe qui se cotisent pour qu'un d'entre eux, reconnu honnête et sans ressources, puisse devenir avocat, artiste ou médecin I Chez les gens dont je te parle, le mérite personnel représente un capital. L'ouvrier fidèle, intelligent et laborieux trouve des mains tendues vers lui, et un eertain point d'honneur enflamme en sa faveur ces cerveaux positifs et tendres qui regardent l'assistance mutuelle comme un bon placement, et les services rendus comme une gloire
«6 MONSIEUR SYXVESTRE . .
acquise. Il y a de l'amouf-propre dans tout cela, voire un peu de vanité. M. Diamaut aime à dire le bien qu'il a fait, mais il aime aussi à dire le bien qu'o>n lui a fait, et la vertu des autres, ajoutée à la sienne propre, est un thème où son expansion s'exalte d'une £açon risible et touchante. II a maintenant quelque chose comme deux cent mille francs de fortune. Il aurait le double, si les oiseaux de passage de notre monde n'eussent abusé de sa confiance.
— Il faut savoir perdre, dit-il philoso{>hiqu!ement; tes jeunes gens ne calculent pas, et il y a tant de tentations pour eux dans ce Paris ! Quand on en trouve qui sont reconnaissants des ménagements qu'on a eus pour eux, si ça n'enrichit pas, ça console.
£t madame Diamant dit amen en ajoutant :
— Pourvu que nous ayons de quoi donner de l'insiructicm à nos enfants, ça suiBt» Si nous avons eu de la peine, c'est parce qu'on ne nous avait rien appris. Ils ne connaîtront pas ça, Bieu merci, eux autres/
Biaves gens qui croient que, quand on est instruit, on est sauvé I
Je les ai quittés pour passer une heure à l'Opéra, où j'ai encore mes entrées. Me les ôtera-t-on le jour où 1 on saura que j'en ai réellement besoin? C'est probable.
Gomme j'ai encore une mise décente, j'ai pu circuler comme d'habitude. Mademoiselle Irène et sa fille Jeanne, la betie rousse, étaient dans leur loge. J'^i été corieux de r^arder avec attention cette héritière de 'tant d'hommes qui ont contribué à l'enrichir, et dont le père est inconnu. Je n'avais fait que l'entrevoir. Je me suis placé de manière à l'examiner sans qu'elle pût s'en douter. Elle est réellement belle, blanche et rosée
comme une aube de pdfttemps. Rieu de p}«s doux que sôs yeux bleus et de plus somptueux que sa chevelure d'or bruni. Toute habillée de blanc, sans aucun loyau? et tenant négligemment son bouquet de camellias siur ses genoux, distraite ou mélancolique, candide et comme craintive, elle me représentait l'image de la pudeur alarmée ou froissée. Pauvre fille riche I» saît»elle que sa richesse est' une souillure? Sait-elle qu'entre la main d'un honnête homme et sa dot il y a un abime que ses larmes ne pourraient combler ? Malheur à celui qui l'aimerait! Cette pensée m'a mis en fuit^. Je ne veux plus jamais la regarder.
Je suis rentré dans mon village à minuit, un peu attristé, un peu las de ma journée. Je suis censé reparti pour le Midi. Les Diamant me gardent fidèlement le secret. Je m'appelle ici M. Pierre tout court. Me voilà tranquille pour un bout de temps.
Le susdit village n'a qu'une rue, mais d'une demilieue de long*. Il" suit à mi-côte une colline qui fait face à celle dont j'ai la vue. Le débarcadère du chemin de fer est à l'entrée du village, et j'habite du côtd de la sortie. Encore, quand j'ai gagné à pied le bout de cette longue rue, ai-je à descendre par un chemin noir,. à travers les cultures, pour gagner ma porte. La lune n'était pas levée, et je suis venu à tâtons par ce chemin désert où l'on n'aperçoit pas même l'ombre d'un chien errant. Si la mère Agathe, qui me dorlote, ne m'eût attendu, et que je n'eusse vu briller sa lumière à la fenêtre, je ne sais si j'aurais retrouvé mon gite. En me dirigeant vers cette étoile polaire, j'ai vu briller l'autre étoile mystérieuse à l'autre versant du vallon. Se regardent-elles, se voient-elles l'une l'autre, ces deux pauvres étoiles terrestres? Celui ou celle
qui veille là-bas ne sait peut-être pas que quelqu'un veille ici. Mon village dort comme un seul homme. Le village d'en face ne laisse pas échapper la moindre clarté. Ces deux petites maisons, sentinelles perdues dans la nuit et le silence, sont seules vivantes dans la vallée muette ; mais elles ne se connaissent pas plus que «les habitants de Vénus ne connaissent ceux de Saturne, et chaque homme est un petit monde qui roule dans sa petite orbite sans se révéler au petit monde tout dififérent qui passe près de lui et qu'il appelle son semblable.
DE PIERRE A PHILIPPE
8 mars, VaubuissoD.
J*ai oublié de te dire hier qu'à TOpéra j'avais aperçu aussi la nouvelle madame Duport, la Rébecca que mon oncle n'a pas pu me faire apprécier plus que mademoiselle Jeanne X... N'est-il pas plaisant que le même jour et la même heure m'aient remis sous les yeux les /deux principales causes de ma ruine, ces deux héritières brillantes que, selon mon oncle, j'eusse pu obtenir, si je n'étais un cuistre, un âne et un faquin? Rébecca passe pour belle. Elle a un type Israélite prononcé, des yeux noirs comme la nuit, les cheveux plantés bas, la lèvre saillante et purpurine ; mais elle a l'air méchant. Elle a, dit-on, de l'esprit à
tout casser, mais elle a le rire amer. Enfin elle m'a été antipathique à première vue, et je crois qu'elle m'eût assassiné pour mettre ma tète dans un sac. Mon oncle n'a jamais pu me pardonner de ne vouloir pas finir comme Holopherne. C'est de ce moment que nos rapports sont devenus presque impossibles. Ils étaient difficiles déjà depuis sa première tentative matrimoniale à mon endroit, car ily en a eu trois. Je t'ai parlé d'une blonde, mais je t'en ai peu parlé, ne l'ayant vue qu'un instant. Je ne sais si celle-là m'eût menacé de quelque chose de tragique comme la brune, mais je Crois bien que son alliance m'eût menacé de quelque chose de honteux comme celle de la rousse. Toutefois il ne me reste d'elle qu'un souvenir comique, et, puisque je n'ai rien à te dire de nouveau sur le présent, je vais te promener un moment avec moi dans le passé.
C'est, tu ne t'en souviens peut-être pas, quelques • jours après ton départ définitif pour l'Auvergne. Je venais d'être reçu bachelier es sciences, j'avais à peine quinze poils de barbe au menton, quand mon oncle me dit un soir :
— Sais-tu que te voilà un homme et que je pense à t'établir? H faut te marier, mon garçon, j'ai une femme pour toi.
Je sautai sur ma chaise..
— Je suis trop jeune, mon oncle !
— Oui, tu ès^ un peu jeune ; mais il y a des occasions qu'on ne rencontre pas deux fois en sa vie, et je tiens cette occasion-là. Tu connais M. Aubry?
— Non, mon oncle.
— Comment, M. Célestin Aubry, qui a vendu de si
beaux diamants au duc de B...? Il était encore hier dans mon cabinet.
«— Je ne l'ai pas remarqué.
---7 Tu as eu tort; il faut toujours remarquer un bomme qui a trois millions et qui n'a que deux enfants. Il les adore, c'est un cœur généreux-, il compte leur donner à chacun un million en les mariant; mais, dame! il veut les bien marier. Ils ne sont pas beaux. Le garçon est un peu bossu ; là fille, sans être contrefaite, est un peu petite; mais c'est si jeune I Ça a seize ans, c'est bien élevé, habitué à obéir, car le papa Aubry ne plaisante pas, et tout marche chez lui comme sur un navire.
*- Attendez donc, mon oncle ! Je me souviens à présent. M. Aubry est un aventurier qui a fait les quatre parties du monde et tous les métiers.
— Eh bien, après? C'est comme ça qu'on s'enrichit quand on a de l'esprit. Il a fini par trouver au Brésil l'or en barres et les pierreries dans la gangue. Il a fait une grosse fortune, et il ccmtinue à l'a^rrondir. Il est arfnateur, il est servi par des nègres ; si tu voyais ça, chez lui, c'est un luxe et un ordre I Prends ton chapeau, nous allons lui faire une visite.
-^Déjà?
— Il faut battre le fer pendant qu'il est chaud I
Je n'avais alors aucun parti pris pour ou contre le mariage, n'y ayant jamais' songé, et croyant avoir dix ans devant moi pour y réfléchir. J'avais encore un peu de ce respeet craintif de l'enfance qui ne prévoit pas la possibilité d'une révolte ouverte, et d'ailleurs j'étais tellement abasourdi de la précipitation de mon oade, que je le suivis machinalement place Royale,... j'ai oublié le numéro. C'était en été, la chaleur était écra-
santé ; mais» en montant l'escalier d'une de ces grandes vieUles maisons qui se ressemblent toutes, je sentis le froid me prendre aux épaules.
— Mon oncle, m'écriai- je tragiquement au moment où il allait sonner au premier, est-ce que vous avez demandé pour moi cette demoiselle en mariage ?
— Non, répondit -mon oncle, dont j'avais saisi le bras avec angoisse; c'est son père qui me l'a offerte pour toi... Laisse-moi donc sonner!
— II faut que vous me juriez que cette visite ne m'engage à rien f
— Parbleu ! je ne veux pas te marier malgré toi !
— Est-e/fe bien belle ?
— Non ; tu vas la voir. ^
— Mais pourquoi veut-on me la donner, à moi qui n'ai rien ?
— D'abord, tu n'as pas rim; tu auras ma fortuEé, si tu te laisses diriger par moi. Ensuite. .. je peux te dire que M. Aubry sort d'une famille de» petites gens; il tient à un nom, et tu sais que tu es noble par ta\ mère,
— Mais je porte le nom démon père, et ne veux pas le quitter.
— Tu ne le quitteras pas'; tu t'appelleras Sorède de Pontgrenet. Ah çà ! en voilà assez, tu m'ennuies î
Et il sonna.
Un grand noir, bizarrement vêtu de rouge, nous fit traverser deux vastes pièces, très-élevées et 4rès-sombres, bourrées jusqu'au faite d'objets sans nom, depuis . de vieux tableaux espagnols jusqu'à des mocassins de sauvage. Ce fut bien pis dans le salon. Les meubles et les murs étaient surchargés de poteries, de queues d'oiseau, de reliquaires, d'armes, de miroirs, d'instru-
ments de musique, de reptiles empaillés, de coquillages, de cadavres et de guenilles de tous les pays. Il y avait, au milieu de tout cela, des choses superbes et des objets rares, d'un grand prix;s mais, dans l'étalage de toutes ces merveilles et de toutes ces misères^ on sentait le brocanteur et nullement Tartiste ou Tamateur éclairé. •
— Nous sommes chez un marchand de bric-à-brac ? m'écriai-je.
Mon oncle me lança un regard terrible, et M. Célestin Aubry parut.
C'était un grand diable du type le plus vulgaire, bien * que son teint bronzé par le soleil des tropiques et l'arrangement de sa chemise, de ses favoris et de sa chevelure eussent Tintention de lui dopner l'aspect d'un officier de marine. Il n*eut pas dit trois mots, que le flibustier de bas étage se révéla clairement, en dépit de ses prétentions au savoir et aux grandes manières. Il nous montra les principales pièces de sa collection avec des explications assez curieuses, mais qui sentaient à plein nez le pillage ou l'escroquerie. Il vanta ensuite ses millions, ses perroquets, ses nègres, ses enfan"ts et ses meubles. Il appela ses noirs, en leur parlant comme à des chiens, pour nous montrer comme ils étaient de belle race. Il les avait achetés fort cher. 11 sayait bien qu'ils étaient libres sur la terre de France, mais il les retenait par la crainte et par la bonne nourriture. D'ailleurs, il savait former ces^ genslà, et, pour nous le prouver, il en prit un par l'oreille et la lui tira jusqu'au sang, en nous faisant remarquer que ce malheureux ne cessait pas de rire pour lui faire croire qu'il ne sentait rien.
— Je sais bien, ajouta-t-il judicieusement, que je
lui fais du mal ; mais je Tai exercé dès son enfance à tout endurer par amour-propre. Je n*en abuse pas, je ne suis pas sanguin (il voulait dire sanguinaire)'; mais, si je voulais, je le martyriserais, et il en serait en- . chanté. Voilà les bons, les vrais nègres ! Quand on sait les choisir et les dresser, ïls ne vous quittent janiais.
T- Monsieur, lui dis-je indigné, n'auriez-vôus point acheté ces noirs sur la côte de Quinée ?
Mon oncle me regarda d'un air étonné, ne sachant où allait ma question ; mais M^ Aubry la comprit fort bien.
— Vous croyez, me dit-il, que j'ai fait la traite? Eh bien, pourquoi pas? J'ai fait de tout, je vous Tai dit, et cela n'a rien d'illégitime quand on achète à des peuplades qui vendent leurs enfants, leurs serviteurs et leurs femmes. Pourvu qu'on paye, ils sont contents, e't j'ai toujours bien payé. Il y a des gredins qui faisaient marché avec les noirs, et qui emmenaient la marcl^andise en tuant les marchands. C'était autrefois; mais de mon temps le commerce se faisait loyalement'. Au reste, je n'y ai pas moisi^ ça n'allait plus; les Anglais nous embêtaient trop. A présent je me suis retiré des affaires, et, quand je me serai débarrassé de tout ce que vous voyez ici , je m'en irai à Saint-Malo vieillir en paix; c'est mon pays. J'achèterai un vieux château, une grande terre, et, si mon gendre aime la campagne, je le mettrai à la tête de mon exploitation.
— Votre gendre? lui dis-je; quel gendre?
. Il prit cette protestation naïve pour une avance plus naïve encore. Il me sourit comme à un enfant qui
étend la main vers une friandise, et répondit d'un air patibulairement paterne :
— Mon cher monsieur, mon gendre sera. celui qui' plaira à ma fille.
— Ah ! et si votre grand nègre lui plaisait?
— Farceur! les noirs ne plaisent jamais aux blanches, et, quoique ma fille ne soit pas créole, elle a les principQS qu'elle se doit. Née et élevée en France, elle est bien un peu trop Française pour autre chose. Sa mère l'avait habituée à se mêler de tout Vous savez, les femmes normandes, ça veut mener les affaires autant que le mari. Ce n'est pas un mal quand le mari est absent; mais,, quand il est revenu, bonsoir le règne des cotillons. Il ne faut qu'un maître dans un ménage. Au reste, ma finnme est morte, et ma fiUe s'est nuise an pas. Elle ne me eontredit en rien ; elle a accepté le véritable rôle qui convient k la femme, ne rien dire, ne rien faire et ne rien savoir.
Ceci,, débité en des termes dont je ne saurais rendre l'accent ignoble, me donna, comme tu paises, une haute idée de ma future, et dès lors, ne pouvait plus prendre au sérieux le projet de mon oacle, je résolus de m'amuser.
— Monsieur, puisque je vous inspire tant de confiance que vous daignez m'initier à vos doctrines sur la famille, j'oserai vous demander quel sera auprès de vous le rôle de votre heureux gendre.
— Il sera bien simple, mon cher enfant, répondit le drôle prisau piège et enchanté de moi : pour apprendre à commander, il faut apprendre à obéir, et mon gendre, devant me succéder dans mon autorité absolue, commencera par étudier mon système et par s'y conformer.
— Ah î c'est-à-dire qu'il apprendra à se laisser arracher les oreilles sans faire la grimace?
— Il est farceur tout plein I dit M. Aubry à mon oncle en riant d'un rire macabre. Allons, j'aime qu'cm ait de l'esprit et qu'on soit même un peu taquin. Je %ais voir si la petite a fini sa sieste, car j.e l'ai mise aux bonnes habitudes. De midi à quatre heures, une fenmie doit dormir ; autrement, elle s'ennuie et vous tracasse. Attendez-moi là un peu.
Il ouvrit une porte qui se trouvait tout près de nous ; mais, au moment où il entrait dans la pièce voisine, le grand noir vint lui dire qu'on lui apportait de l'argent en échange d'un objet vendu la veille, et il suivit le noir sans songer à refermer la porte du boudoir où dormait sa fille. Je me plantai hardiment sur le seuil pour la regarder, sans que mon oncle, ébahi de ma docilité, songeât à me faire la moindre observation.
Le boudoir, très-sombre et presque froid, n'était autre chose que le magasin aux hamacs. II y en avait de toute matière et de toute couleur roulés le long des parois ; quelques-uns formaient tapis sur le sol, et au beau milieu de tout cela dormait sur un de ces hamacs ouvert et accroché à des crampons une espèce de paquet dQ mousseline blanche qui me parut informe; à côté, à genoux par terre et tenant dans ses mains pendantes la corde végétale qui lui avait servi à bercer sa jeune maîtresse, une affreuse négrillonne dormait aussi. Je crois que toutes deux ronflaient. Je m'enhardis à faire deux pas pour aller contempler mademoiselle Aldine Aubry ou plutôt Sméraldine, car je n'ai jamais oublié son nom. A l'époque de sa naissance, monsieur son père, ayant fait une bonne affaire d'é-
meraudes, avait jugé à propos de l'appeler Esmeralda. Ce nom romantique, traduit et contracté en basse Normandie, était devenu Aldine. La chose venait de nous être contée par M. Aubry un quart d'heure auparavant.
Je pus .donc apprécier rapidement, mais irrévocablement, le petit monstre que mon oncle avait la bonté de me destiner. Roulée en chien dans le hamac, nlademoiselle Aldine me parut n'avoir que trois pieds de haut. Il n'y avait de bien apparent que deux bras maigres et enfantins chargés de bracelets jusqu'aux coudes, et une ^figure ronde et vernieille comme une- grosse pomme à cidre. Certes, ce que cette pauvre fille avait à faire de mieux, c'était de ne pas ressembler à son père ; mais, en prenant un parti tout opposé, la nature avait réussi à faire encore pis.
Je ne m'arrêtai pas à regarder la négrillonne, je retournai vite auprès de mon oncle, et en quelques mots bien sentis je lui exprimai ma pitié pour cette laideur physique et mon aversion pour la laideur morale de Tex-^marchand d'esclaves. Je fus si énergique, que mon oncle craignit de voir éclater M. Aubry, et qu'il, e hâta de sortir avec moi en disait au nègre que nous ne voulions pas déranger son maître en affaires, et que nous reviendrions une autre fois.
Nous n'y sommes jamais retournés, et je n'ai jamais vu mademoiselle Aldine. Je croîs que, peu de jours après, le Célestin Aubry vendait en bloc son bric-àbrac et prenait avec ses enfants le chemin de la Normandie. J'ignore s'il y a acheté un manoir seigneurial, je sais seulement que, six ou huit mois plus tard, mon oncle, qui, sans s'expliquer beaucoup sur l'aventure, m'avait toujours battu froid depuis ma rébellion, s'c-
cria comme malgré lui, en lisant une lettre de faire part : .
— Bon ! voilà Célestin Aubry qui a perdu son fils f Par conséquent, il dotera sa fille d'un million et demi, et elle en aura trois après sa mort. Ah! c'est un joli denier, et si tu n'étais pas si bétel...
Je ne crus pas devoir répondre, et quelques semaines se passèrent. Alors, mon oncle revint à la charge. € Il était temps encore, on m'invitait à aller à la chasse du coté de Saint-Malo. » Je répondis que je n* aimais pas la chasse aux fiéritières, et rnoii oncle s'emporta. J'avais raison au fond, disait-il, de trouver Aubry désagréable et fantasque, et il n'approuvait certes pas la traite des nègres; mais j'avais un ton cassant, je m'émancipais un peu trop dans mes répliques, et j'avais l'air de lui faire la leçon. Je devais, pourtant me souvenir que les grands parents ne peuvent jamais avoir tort, surtout quand on a besoin d'eux.
Cette mercuriale se renouvela souvent à propos des moindres choses^} et je vis bien que j'avais blessé l'amour-propre de mon oncle. Mon refus de faire la cour à Rébecca Nunez empira gravement le mal, et, quand il fut question de Jeanne la Rousse, je laissai échapper un mot qui me perdit. Je rappelai à mon oncle qu'il ne m'avait pas trop blâmé jadis d'avoir refusé pour beau-père un homme qui avait fait la traite des noirs, que, par conséquent, il devait m'excuser de ne pas vouloir pour belle-mère d'une femme qui avait fait un si beau commerce avec les blancs. En réponse à cette judicieuse observation, mon oncle voulut me tuer: Ayez donc de l'esprit I
Mais voici bien une autre affaire! Mon oncle aussi a fait commerce de chair humaine! Le savais-tu?
Moi, je Fai toujours ignoré, et je crois que, comme il n'a engagé que, ses fonds dans ces sortes d'affaires, il a pu itô jamais s'en vanter à personne.
Tu me demanderas comment je découvre cela ici, quand j'ai vécu vingt ans près- de lui sans m*en douter.
J'avais emporté quelques cartons où j'avais jeté pêle-mêle "mes papi^s et mes lettres en quittant sa maison. J'ignore absolument comment une lettre ovh. verte, perdue sans doute par lui, ramassée par un domestique et placée dans ma chambre par erremr, s'est glissée dans un de mes cartons; mais je viens de l'y trouver et de la lire avant de songer à regarder l'adresse. J'étais bien surpris d'avoir un reliquat de compte à mon profit dans la maison *** et G«, et .je me demandais d'où nae tombait cette bonne fortune, quand j'ai compris qu'il s'agissait de conscrits 6* de remplaçants, et que les bénéfices de mon onde dans l'association avaient été asseï beaux pour constituer en grande partie la fortune qu'il comptait me laisser. Je comprends à présent combien mes scn*pules ont dû lui sembler blessants, et combien de fois j'ai dû, sans le savoir, froisser sa personnalité. Il aura cru que je savais quelque chose, et que je me permettais sur les fortunes mal acquises des sarcasmfes et des reproches à son adresse. Pauvre homme! j'ai dû le faire souôriret lui sembler odieusement cruel t... Gomment lui faire savoir que je suis innocent sans lui parler de ce passé qui l'oppresse peut-être ? Une juste réprobation flétrit une industrie qui spéculait sur la vie des hommes et sur les douleurs de la famille. La source du bien-être de i»on oncle n'est donc guère plus pure que celle des opérations de M. A«bry et de mademoiselle Irène; mais, à
MONSIEUR SYLVESTRE o9
coup sûr, ce n'est pas moi qui aurais eu le droit de le morigéner, et il sera bien assez puni en devinant combien sont complets et graves aujourd'hui les motifs qui me forcent à refuser ses dons.
Ainsi plus de retour, plus de transaction avec te le passé, mon cher Philippe! Mes vaisseaux sont brûlés à jamais, et il faut qu'à moi tout seul je construise une modeste barque dont le pavillon sera du moins sans tache. A présent tu ne me diras plus : « Je suis inquiet du parti que tu prends ; » tu me diras : « Ne regarde plus derrière toi, et marche! »
DE PHILIPPE À PIERRE
Volvic, i2 mars.
Je le savais, mon cher enfant, et je croyais que tu le savais; aussi je ne t'en avais jamais parlé. Ton oncle a gagné quelques centaines de. mille francs en cautionnant un marchand d'hommes; il a fait cela sans scrupule, parce que c'est un être sans réflexion et capable de faire le mai social innocemment, en se re- 'tranchant toujours sur sa moralité privée. Élevé dansla religion du moi^ pourvu qu'il fasse honneur à sa signature et à sa parole, peu lui importe que son argent serve à perdre ou à sauver le genre humain. Voilà pourquoi je t'ai vu avec chagrin quitter les voies saines de la philosophie spiritualiste, que nous suivions ensemble, pour entrer dans ceHe du matérialisme, qui
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selicétroitementaujourd'hui, dans beaucoup déjeunes esprits, à celle de l'individualisme absolu. Je craignais un peu, je Tavoue, que, tout en protestant contre l'application grossière que M. Piermont fait ingénument de ce principe du chacun pour soi^ tu ne te fusses laissé gagner à l'habitude de voir le mal général avec indifférence. Certes, je suis content de m'étre trompé, et, si mon inquiétude dure encore un peu, c'est parce que je voudrais voir en toi, de tous points, Tantihèse intellectuelle que ta protestation doit représenter. Tu as besoin d'être cette antithèse complète avec ton oncle, non-seulement pour garder l'estime de toi, mais encore pour produire quelque chose de vivant et de jeune. Que peut-il sortir de la négation de la vie collective? L'apologie du moi? Gela n'intéresse pas les autres, et te voilà pourtant forcé d'appeler l'intérêt public sur ta pensée.
Je n'insiste pas, m'étant interdit de discuter avant l'heure; mais rappelle-toi le mot de ce gros jouflBu d'Anselme Fonval quand nous nous efforcions de lui faire comprendre certaines vérités élémentaires, c Oh ! moi, disait-il, je ne coupe pas/ » Dans son argot d'étudiant, cela voulait dire : « Je ne crois à rien et à personne. » Un jour que nous dinions dans une bicoque, à la chasse, et que le feu avait pris dans la cuisine, il faillit se laisser brûler vif en jurant que nous l'attrapions encore et qu'il ne voulait pas couper. Or, à force de ne pas couper dans le pain des autres, on risque de rester seul le jour où il n'y a plus ni pain ni couteaux à la maison.
Quant à ton oncle, tiens ta résolution et pardonnelui d'ailleurs; il est obèse, coloré, il mange beaucoup; n'hérite pas de lui, mais ne le laisse pas mourir sans
lui faire savoir que tu n'oublies pas ce qu'il a fait pour toi; au reste, tu y as déjà songé, j'en suis sûr. Toi, qui es mince et pâle, il faut pourtant ne pas trop demeu> rer enfermé, et je souhaite quetu^me parles de tes promenades. Permets à l'ami de ne pas oublier le médecin.
XïII
DE PIERRE A PHILIPPE
1 Vaubuisson, 18 mars.
Oui, j'y avais songé; j'ai écrit à mon oncle, et il n'a pas dû être inquiet de moi.
Mes promenades sont de deux heures tous les jours, et je m'arrange pour faire» beaucoup de chemin en peu de temps. Il fait assez doux, et il y a dans l'air comme un frissonnement d'impatience. Pourtant les plantes sont encore assez mornes ; mais le soleil a des caprices délicieux, et les herbages font leur possible pour secouer leur manteau de gelée blanche. J'ai été voir de près la maisonnette mystérieuse dont la veille assidue m'intriguait : c'est une habitation fort pauvre, assez laide, plantée sur un petit cTiemin qui longe les premiers plans de la colline pour relier deux villages situés à ses deux extrémités ; elle est là toute seule à la Hsière des bois, et se compose de deux étages avec une fenêtre pour chacun au nord, et deux au midi, vilaine construction et probablement incommode.
L'escalier de pierres est extérieur et nullement abrité ; un petit carré de légumes entouré d'une palissade rustique, une source à deux pas de là sur le chemin, voilà tout le bien-être de mon pauvre vis-à-vis. Des fenêtres du premier, fermées de petits rideaux trèsblancs, la vue doit être jolie; c'est la même que la mienne, à revers. On doit voir en plein ma fenêtre. Le rez-der chaussée m'a paru être une cuisine ; quelques poules picoraient au bas de l'escalier, dont les plus hautes marches et le petit palier étaient fraîchement balayées; mais je n'ai pas vu l'ombre d'un seul habitant, et, bien que j'aie marché lentement, je n'ai pas entendu le moindre souffle humain sortir de cette demeure indigente et propre, une pauvreté qui se respecte probablement et que je n'avais pas le droit de commenter. Un paysan qui émondait des arbres à peu de distance eût pu sans doute me renseigner; mais je me suis interdit les questions afin de n'être pas questionné à mon tour. Pourtant je n'ai pu me défendre d'en adresser une très-sai)grenue à mon vieux monsieur, le pêcheur à la ligne, que j'ai rencontré comme je traversais le hameau des Grez.
L'indigence de mon vis-à-vis m'avait reporté à l'objet de mon travail, et je me rappelai, en voyant Theureuse figure du vieillard, que ce pouvait bien être son nid dont, un quart d'heure auparavant, je venais d'interroger la physionomie. Gomme il se disposait de loin à me saluer avec un redoublement de bienveillance, je me promis de lui adresser la parole ; mais comprends-tu ma préoccupation ? Au lieu de trouver une phrase quelconque de provocation polie, je ne su» lui dire autre chose que ce qui remplissait ma pensée, et je lui adressai cette question de fou :
— Pourriez-Yous me dire, monsieur, ce que c'est que le loonbeur ?
Je n eus pas p^is tôt lâché cette sottise, que j'aurais voulu la ravalai? ; mais le bonhomme n'en parut ni surpris ni scandalisé, et il me répondit d'une voix douce et avec une prononciation des plus distinguées :
— Le bonheur, monsieur, c'est d'avoir votre âge, vos jambes et votre figure.
— Moi, repris-je, je crois que c'est d'avoir votre bonté et votre amabilité.
La connaissance était faite. Au bout de trois minutes, nous causions comme de vieux amis, et, au lieu de rentrer chez lui, car il demeure aux Grez et non vis-à-vis de moi, il voulut me reconduire jusqu'au ruisseau. Il n'était pas fâché d'ailleurs, disait-il, de voir comment se comportait le poisson.
— Voyons, lui dis-je, pardonnez^moi mon idée fixe. Le bonheur est la satisfaction de nos goûts : donc, vous êtes heureux quand vous péchez à la ligne?
Il sourit en répondant :
^^ Oui, quand je suis heureux à la pèche 1 Donc, vous n'y êtes pas. Nos goûts ne pouvant être satisfaits que rarement et d'une manière incomplète ou troublée, oe n'est pas là qu'il faut placer notre bonheur.
— Il faut? S'agit-il de ce qu'il faut ou de ce qui est? Le bonheur est-il l'ouvrage de notre volonté ou celui de la nature qni l'a mis à notre portée? Si c'est une onéatton intellectuelle, d'où vient que tout le monde ne peut 'se le procurer? Si c'est un bien que la nature nous offre, d'où vient que nous ne le connaissons pas?
— Vous m'en demandez beaucoup pour une fois,
reprit-il, et vous risqueriez fort de prendre sans vo^t tout autre que moi, car les hommes, en général, n'en savent pas long sur la manière d'être heureux ; mais j'ai 'pensé à cela, moi, et je vous dirai mon avis. Permettez-moi de regarder par là sous ces branches, f ai une ligne de fond à retirer.
Il .retira sa ligne et y trouva une mince anguille qu'il mit, en silence, dans son panier sans montrer ni joie ni déception.
— C'est une pauvre prise I lui dis-je.
— Non pasi Vu l'appétit que j'ai, c'est un fort bon plat : il me fera deux jours, et je pourrai ne pas pêcher demain... Ah! ah! ajouta-t-il en riant, vous aviez fait des théories sur mon compte, n'est-ce pas? Eh bien, ce n'est pas ça I Je ne hais pas la pêche, c'est un amusement comme un autre; mais j'aime encore mieux lire ou rêver, et, quand je fais la guerre à ces innocentes bêtes, c'est uniquement pour manger.
— En êtes- vous là, monsieur?
— J'en suis là, et je suis content d'en être là. Voilà mon bonheur, à moi ; mais je ne peux pas et je ne veux pas m' expliquer sur ce qui me concerne ; nous parlerons de vous, si vous voulez
— Moi, je suis dans le même cas absolument; je ne dois pas...
— C'est bien, nous parlerons du bonheur en général et au point de vue philosophique. Voici la nuit. Voulez-vous venir me voir demain ? Je vous attendrai à l'entrée du village des Grez, car vous ne trouveriez pas ma niche.
J'ai promis et je tiendrai parole, car ce bonhomme a pris mon cœur. Je ne sais pas s'il est extraordinai-
MONSIEUK SYLVESTRE 65
rement intelligent ou légèrement timbré. Son bel œil noir dit alternativement l'un et l'autre. N'importe, nous verrons* bien... Mais tout cela ne*me dit pas pourquoi l'on veille toutes les nuits dans la maison d'en face. Peut-être qu'on ne veille pas. Il y a des personnes peureuses qui gardent une veilleuse allumée pour empêcher les voleurs de se risquer chez elles. Un sou d'huile chaque nuit, c'est cher pour des pauvres ; mais la sécurité de leur sommeil vaut bien cela.
Pourquoi veux-tu confondre absolument la philosophie positive avec la théorie de l'égoïsme ? Pourquoi faire de l'une la conséquence de l'autre? La jeune doctrine à laquelle j'appartiens ^'appuie sur la morale avec d'autant plus d'énergie qu'elle combat la vertu intéressée, partant très-égoïste, de ceux qui aspirent aux récompenses de l'autre vie:
XIY
DE PIERRE A PHILIPPE
Vaubuisson^ 2o mars.
Voilà le printemps qui s'annonce en sonnant sa fanfare dans les blés verts et dans le ciel rose. Je n'y puis tenir, je marche, je cours, je cause une partie de la journée. Je ne m'en trouve pas plus mal pour travailler le soir.
J'ai fait une découverte. Ma voisine d'en face, car c'est une voisine, est jeune et bien faite. Je n'ai pas vu
sa figure : elle était enveloppée d'un capudion de tricot comme en portent les villageoises d'ici et les femmes du peuple à Paris; mais cette coiffure, au lieu d'être fixée au-dessus du front et garnie de pompons de laine ou d'une ruche de rubans, était lâche, couvrait les cheveux et se terminait par une épaisse dentelle de tricot noir qui retombait jusqu'à la bouche. La précaution de se voiler ainsi a été prise à mon approche, car la personne était penchée sur la source et y remplissait une petite cruche. Le capuchon était tombé, et je voyais une chevelure magnifique serrée en grosses touffes sur un cou d'une blancheur aristocratique; mais, au bruit de mes pas, le capulet a été vivement relevé, et l'on s'est, en outre, détourné comme par hasard, mais avec intention, je cr(»s, au moment où je passais, de sorte que je n'ai vu que la taille élancée, les formes.assez riches sous un vêtement large, qui n*est pas celui d'uue servante^ et qui n'est pourtant pas celui d'une demoiselle. C'est quelque artisane un peu fantaisiste. Elle est certainement laide, puisqu'elle se cache avec un soin réel, pis que laide, défigurée probablement. Ça m'est égal, elle a charmé mon cœur par sa démarche. Je n'ai jamais rien vu.de plus suave, de plus chaste et de plus gracieux que le mouvement de son bras portant la cruche et de ses petits pieds montant le sentier qui conduit chez elle. Elle n'était pas chaussée pourtadatt, la pauvre fille. Elle avait d^ pantoufles de laine noire propres, mais dix fois trop larges, et drle a failli en laisser ose au bas de l'esealier. J'ai vu le rapide mouvement de honte ou de pudeur, l'adresse pour ressaisir sans se baisser cette ingrate chaussure, mais j'ai vu. aussi le bras Irè&Uanc et le pied mignon.
U y a là un nature distinguée, charmante peut-être, mais étouffée par la laideur accidentelle et la pauvreté. Qu'elle n'en rougisse pas, qu'elle ne se cache plus I Je n'aurai ni curiosité indiscrète, ni dédain de jeune homme. Je la saluerai sans la regarder.
Mais vit-elle seule dans cette maison seule? J'aurais pale savoir; mais pourquoi le saurais-je, si ne pas le savoir m'intrigue et m' amuse ?
Quelque chose de plus intéressant et d'aussi mys^r térieux, c'est M. Sylvestre, tel est le nom de mon pêchBur à la ligne, ou du moins le nom qu'il se donne. Exact au rendez-vous qu'il m'avait assigné, je me dirigeais vers les Grez, quand j'ai rencontré un artisan de Yaubuisson avec qui j'avais fait connaissance en mangeant à l'î^Lberge, et qui m'a demandé si j'allais chez V ermite. Je n'ai pas été trop surpris de la question, la okère Agathe m'avait déjà parlé d'un ermite comme dfila principale curiosité du pays. Comme je craignais de faire attendre M. Sylvestre, je ne me suis pas arrêté à demander des renseignements à mon artisan, me promettant d'ailleurs d'en avoir par M. Sylvestre luimême.
Le hameau des Grez marque la limite de l'embranebement de mon étroit vallon avec une vallée plus ouverte, plus riche, plus riante, mais d'un caractère nooins agreste et moins intime. J'ai rencontré M. Sylvestre à l'entrée du village, et il m'a fait tourner tout de suite le dos à cette vallée. Nous sommes entrés dans les bois de la colline par un sentier très-rapide ► Le bonhomme niarche concmie un Basque et n'a rien à envier à mes jambes. L'habitude lui a même donné plus de souffle que je n'en ai, car il est arrivé, sans cesser de parler, à la porte de son manoir. Ce manoir
. consiste en un vieux petit pavillon Louis XIV, entouré de deux côtés par une muraille en ruine et couverte de lierre. Cette muraille n'enferme rien et marque rentrée d'une clairière en pente, sans contours déterminés. Quelques débris envahis par la végétation sont, avec le pavillon, tout ce qui reste d'une ancienne succursale de chartreux. L'endroit est charmant d'abandon et de solitude ; la clairière, encaissée et abritée de partout, est très-mystérieuse. Le pavillon délabré menace un peu, mais M. Sylvestre assure qu'il durera plus longtemps que lui. Il a loué cela presque pour rien, et depuis deux ans on a refusé de lui faire payer son loyer, disant qu'on ne pouvait lui garantir la solidité de la construction, qu'on ne voulait pas y faire de réparations, qu'il était libre d*y demeurer gratis à ses risques et périls.
— J'aî toujours eu de la chance, moi, ajouta-t-il naïvement en me racontant le fait. Je suis un peu gêné, un peu paresseux, un peu vieux, et je trouve pour rien une habitation charmante dans un endroit pittoresque, bien caché, comme je les aimel... Voyez le beau lierre qui commence à gagner mon mur et qui m'en garantit la durée, car, vous le savez, le lierre est tout de bon l'ami des vieux murs. Il dégrade un peu les surfaces, mais il soutient les assises, et, grâce à lui, je suis en sûreté ici pour vingt ans. Vous me direz que j'en ai soixante-treize? Eh bien, vivre encore ne m'épouvante point; j'ai bon courage, et ce que Dieu voudra, je le veux.
— Vous êtes optimiste, cher monsieur ; c'est peutêtre une sagesse, cela I
— C'est peut-être aussi une vertu quand on connaît la vie. Allons, asseyez-vous. Je peux vous offrir un
verre de cidre; j'en ai une feuillette. C'est un cadeau qu'on m'a fait, et, si vous avez froid, j'ai du bois aussi; mon propriétaire m'a permis de ramasser les branches mortes dans la clairière. Il m'en faut peu. Je ne suis pas frileux, d'habitude I Je ne brûle un fagot que pour faire cuire mon dîner. Voulez-vous goûter ma cuisine, l'anguille d'hier ?
J'y goûtai par curiosité. C'était cuit à l'eau, sans beurre, presque sans sel, avec quelques herbes sauvages, et c'était franchement détestable. Le cidre grattait le gosier comme une râpe.
Le local se compose de deux chambres superposées, en bas la cuisine, en haut la chambre à coucher ; les quatre murs tout nus, une armoire, une toilette, une grande tsfble pour écrire, une petite table pour manger, un lit sans rideaux, le tout en fer ou en bois blanc et d'une simplicité primitive; dans l'armoire, un vêtement de rechange, trois paires de draps, six chemises, enfin le' strict nécessaire pour conjurer la malpropreté. Tout était propre cependant, balayé, nettoyé jusque dans le moindre coin, et ce vieillard n'a pas de servante, il vit là tout seul, il fait tout lui-même, il blanchit et il raccommode I II a un chien, deux poules et trois pigeons pour toute société.
-r- Monsieur, je ne m'ennuie jamais.. J'ai toujours quelque chose à faire, comme tout homme qui doit suffire seul à sa propre existence. Le matin, je nettoie, je balaye, je lave, je fais avec mon chien la chasse aux rats et aux souris. Nous n'en vQulons point souffrir chez nous, parce que ces êtres-là, quand on leur permet la moindre chose, abusent tout de suite et pullulent follement. Chacun chez soi, n'est-ce pas? Dans le jour, je pêche, je ramasse mes herbes, ou je chasse
au lacet les petit» oiseaux. Il faut bien se nourrir 1 Je n'aime pas. la destruction, mais j'ai le défaut d'être un peu friand, mon chien aussi. J'ai là, dans un eoin du rocher^ un peu de bonne terre, un éboulement; j'y cultive des légumes. L'été, je cueille des fraises dans le bois, elles sont excellentes. L'automne, j'y recueille des ceps et des oranges, — c'est exquis sur le gril avec un peu d'huile,. — et mon jardinet o^e douni^ait volontiers une gousse d'ail pour les accommdder ; mais je m'en abstiens, cela gâte l'haleine et détruit l'odorat par conséquent. L'homme ne doit pas se retirer les nobles jouissances, et respirer à toute heure le parfum des mousses ou des genêts vaut encore mieux que de satisfaire un instant la gourmandise. Par la même raiaon, je me prive de vin. Le vin nous ôte la délicatesse du palais et nom empêche d'apprécié les différentes saveurs des eaux de source. Je vous assure qud dans mes eourses, à la chasse et à k pêche, je me régale avec délices quand je rencontre un buisson chargé de belles mûres sauvages à côté d'une cressonnière. Je me dis alors que partout, dans la nature, la nappe est mise pour l'homme qui n'a pas laissé fausser ses instincts et dénaturer ses besoins» — Vous pensez bien, ajouta-t-il, que, quand j'ai fait ma provision de vivres pour un, deux ou trois jours, je rentre chez moi en bel appétit. Je dine avec Farfadet. Je lui parle, il faut toujours parler aux chiens pour entretenir leur intelligence. Après ça, je lave et je range ma vaisselle. Les jours où je ne sors pas, je rapièce et je reprise. Je répare mon mobilier ou je l'astique. Je vais chercher dans les décombres de l'ancien couvent un carreau, s'il en manque un chez moi, un bout de ferraille pour réparer mes fermetures; j'ai quelques outils, j'aime à
MONSIïlUR SYLVESTRE 7i
es^yer de tous les métiers et à simpMei* les ustensUes à mon usage. C'est barbare, mais c'est drôle, et quelquefois ça m'occupe passionnément. Le soir, je lis ou j'écrivaille, ça m'amuse aussi. Enfin Je dors serré, ce qui m'amuse encore plus, car je rêve beaucoup, et mes rêves sont généralement agréables. Vous voyez bien que je n'ai pas le temps de m'ennnyer,
— Et pourtant la solitude à la longue... Quoi î jamais de tristesse sans motif, d'épouvante sans cause?
— Si fait, quelquefois comme tout le monde : mais le remède est sous ma main, et j'y cours. Vous voyez bien ce hameau des Grez qui est là sous mes pieds ? Si la tristesse me prend la nuit, j'ouvre ma fenêtre, je regarde les toits, j'écoute le silence et je me dis : « Bon! il y a là des gens qui dorment bien. » Ça me suffit, je ne suis pas seul. Le jour, si je me sens un peu désœuvré, je descends le sentier, j'entre chez le premier villageois venu et je cause. Tous ces paysans sont des homnjes comme vous et moi, flis ont leurs qualités et leurs défauts, leur sagesse et leurs travers. Quelquesuns ont du mérite ou de l'esprit. Nous vivons tous de la même vie, tout ce qui les intéresse m'intéresse plus ou moins, sauf l'amour de la propriété, qui les tourmente et qui ne me tourmente pas; mais je ne leur fais pas la guerre là-dessus ; ils ont des devoirs et des droits que je n'ai plus. Voilà ma vie; Voulant l'achever à ma guise malgré la pauvreté, j'ai pris le minier d'anachorète, car c'est moi qu'on attelle Termùe dans le pays ; mais, aimant mes semblables quand même, je n'ai pas fait la sottise d'aller au fin £(md des forêts, ou de me perdler au sommet des hautes montagnes. Le désert est partout quand on est vieux et pauvre, et on peut le trouver, comme vous voyez, à une heure de Paris.
— Tout cela me paraît merveilleusement arrangé, lui dis-je, et tout ce que vous dites me confirme dans Topinion que vous regardez le bonheur comme la satisfaction de vos goûts. D'où vient qu'hier vous me disiez le contraire?
— Hier, je vous disais la vérité. Il est très-rationnel et très-permis dé chercher la satisfaction de nos goûts, et cela peut contribuer au bonheur ; mais le bonheur est quelque chose en dehors de tout cela.
— Pourriez-vous définir ce quelque chose? Vous me rendriez une immense service.
— Mon cher enfant, on peut se le définir à soi-même quand on y croit, mais difficilement le démontrer à qui n'y croit pas. Quelle est votre opinion, à vous?
— Je crois que c'est pour l'homme une aspiration jamais assouvie, un idéal permament avec un» réalité passagère et relative.
— Vous avez parfaitement raison. A l'heure où nous vivons, c'est comme cela. Nous ne pouvons pas espérer davantage dans l'état de notre société, de nos mœurs et de nos lumières ; mais vous avez tort, si vous croyez que votre définition représente autre chose qu'une vérité transitoire et relative.
— Parlez, monsieur, je vous écoute avec beaucoup d'attention, je vous jure.
— Je pourrais vous donner beaucoup de définitions qui ne seraient pas plus complètes que la .vôtre ; vous dire, par exemple, que le bonheur est dans le libre développement de toutes nos facultés, ou dans la pratique de la vertu, dans le sacrifice, ou dans l'accomplissement du devoir. Eh bien, tout cela, ce sont ^ des éléments de bonheur^ et un critique émineni avait rai-
son de dire dernièrement avec esprit qu'à ce compte le bonheur serait une mosaïque.
— Je vois qu'au fond de votre thébaïde vous vous tenez au courant des idées et des travaux littéraires.
— Oui, monsieur, je vais une fois par mois à Paris par le chemin de fer, pour mes. sept sous, troisièmes places. J'entre dans un cabinet de lecture et j'y passe la journée. Je serais plus heureux si je ne vivais qu'avec mes propres idées, qui sont riantes, tandis que les idées de ce te*mps-ci sont tristes et que la critique n'est pas par elle-même une chose gaie; mais je me dois d'agir ainsi pour entretenir le contrôle de ma raison sur mes rêveries un peu enthousiastes. Grâce au ciel, je les retrouve toujours fraîches et jeunes quand ma raison a fait un pas, c'est-à-dire une concession à la raison d' autrui : preuve que la raison n'est pas un mal. Mais je vois que vous êtes impatient de ma définition; elle ne se fera pas attendre, la voici : Le bonheur est tout ce qu'on en dit dans les , camps opposés dos diverses écoles philosophiques. C'est une chose de ce monde et des autres mondes, de cette vie et des autres vies. Il est en nous et en dehors dç nous; il est dans le progrès de l'individu et dans celui des sociétés. Il est absolu et relatif. Nous le faisons et nous le trouvons tout fait; en un mot, il est un état de la vie comme là douleur, aussi fugitif, aussi relatif, aussi réel, aussi certain, aussi varié. Nous sommes des ingrats de dire qu'il y tient moins de place, par la raison qu'il tend, comme la vie, à se répandre et à se perfectionner sur la terre, tandis que la douleur et la mort tendent chaque jour à diminuer et à disparaître.
7* JVLONSIEUR SYLTESTEE
— Quoi! même la mort? Oh! monsieur Sylvestre, que vous êtes donc optimiste I
-^ Je m'entends, et je ne suis pas si togué que vous croyez. Restons-en là pour aujourd'hui. Réfléchissez à ma définition; vous serez plus fort que moi pour en tirer les conséquences, car vous ne la combattrez pas, je vous en réponds. C'est la ^'é^ité.
Tu conviendras que voiîà un personnage curieux et armé d'une certitude invincible, ce qui n'est pa» coraimun chez un malheureux; car cet homme, au point de vue matériel, est au pins bas de l'échelle du bien-être.
Je craignis d'être indiscret et j'allais le quitter; il me retint. '
— Si vous voulez ra« permettre de m' occuper,, ditil, car je ne sais pas rester les mains oisives, vous me ferez bien plaisir de causer cxicore un peu. J'ai là une guêtre dont les boutons menacent de s'en aller. Parlez-moi pendaniÉ que je les recoudrai; ditesmoi tout ce que vous voudrez, comme je fais qua«d jepaarleàmon chien. Vous: ferez une bonne action, car il est biçn rare que j'entende quelque chose» qui m'échauffe la tête, et je suis forcé souvent de me par*- 1er tout haut à moi-même pour ne pas m'endormir daiis le positivisme de ma quiétude personnelle.
~ Alors, lui dis*je, puisque vous ne voulez pas que je vous entretienne de mes théories, laissez moi veus parier de vous. Vous êtes donc à la fois spiritnaiiste et matérralîstô ? '
-^ Parbleu!... Enfilez*f¥ioi donc mon aiguille- je crois que ma vue commence à baisser un peu, et que dans quelques années il me faudra acheter des lunettes. Ah ! vous croyez que, parce que je suis spi-
ritualiste je nie et méprise la matièra ? Pourq«m pensez-vous que je ne suis que la moitié d'un homme? Je ne prétends pas être un homme complet. Il y en a peu, s'il y en a ; mais je tâche de ne pas me scinder et m'amoîndrir. Les ascètes sont des fous. Vous voyez qu'en simplifiant ma vie autant que possible conformément à mes ressources, car j'ai trois cents francs de rente, monsieur, pas davantage, j'ai fait la part des douceurs de la vie. Il y a des choses dont je pourrais me passer, mais on ne doit se passer que de ce dont on est forcé de se passer; et restreindre ses goûts et ses besoins par avarice, par mortification ou par mépris de ce qui est agréable et bon, c'est .un tort, une ingratitude envers la vie. La vie est bonne, monsieur, même dans cette petite phase que noifô traversons, et dont nous ne sentons ni le commencement ni la fin. C'est une fête à laquelle un hôte inconnu, mais libéral, nous convie. Elle se compose d'idéal et de réalité, de choses qu'on voit, qu'on touche, qu'on mange, qu*on respire et qu'on possède, et aussi de choses que l'on pressent, que i'on devine, que Ton espè^re et que l'on attend. Tout cela nous fait très-riches, et je ne suis pas si sot que d'en mépriser la moitié pour me prouver que cette moitié vautj- moins que l'autre. Je veux me nourrir et m'enivrer de tout, et tous les grands esprits qui se contredisent et se querellant sur l'âme et le corps depuis que le monde est monde me ser>^ent des aliments variés, également sains et fortifiants. Je trouve qu'ils ont tous raison sur le terrain qu'ils occu,pent; seulement, ils ont un tort commun, qui est de se combattre; car, pour comiwittre, il faut se restreindre et se renfermer, La critique, qui est une
grande chose en voie de formation, n'a pas encore compris l'œuvre immense qu'elle a à faire. Jusqu'ici, elle s'est occupée à distinguer; il serait temps qu'elle apprit à confondre. Elle dissèque et marque les différences; elle devrait commencer à coudre et à marquer les rapports. Ainsi disparaîtraient les solutions de continuité de l'esprit humain. Enfin, patience! ça viendra. La philosophie de l'avenir sera une, et tous les grands ouvriers y trouveront leur place. Tenez, l'autre jour, un Savoyard promenait 4ans le village une grande machine carrée, longue, avec des compartirqents et des vitres rondes grossissant les tableaux exposés à l'intérieur de la boîte. Je regardais Londres, mon voisin voyait Venise, un troisième le port de Marseille. Il y en avait sept comme cela. Aucun de nous ne vpyait la même ville; mais tous nous avofis emporté la notion de ce que c'est qu'une ville, et celui de nous qui les a toutes regardées l'une après l'autre est celui qui a eu la notion la plus complète des conditions nécessaires à l'établissement et à l'appropriation- d'une capitale. La cité de l'esprit humain se bâtira ainsi avec tous les monuments de l'esprit humain. Voyons, laissons là le bonheur; cela ne se démontre pas autrement que la sagesse. Rêvez un peu la sagesse qu'il vous plairait d'avoir; n'y mettriezvous pas la force et la douceur, la tendresse et la raison, l'équité et la miséricorde, la patience et le zèle, le désintéressement et l'ambition noble, l'ardeur et la résignation, c'est-à-dire tous les. contraires? Vous vous apercevriez bientôt que vous vous composez une perfection avec tous les éléments puisés dans des philosophîes différentes qui pourtant s'acT corderaient fort bien dans votre aspiration géné^
reuse, et dont aucune maille ne déparerait votre filet. Donc, vous ne pouvez pas concevoir un idéal qui ne soit pas la réalisation de l'idéal saisi par tous vos devanciers à tous les points de vue possibles, et^ si vous ne pouvez rêver la sagesse que sous une forme déjà acquise à l'humanité, la sagesse n'est pas un vain mot, et la possession de ce trésor n'est pas un rêve. Ainsi du bonheur, cher enfant : nous le concevons, donc il existe, et que nous l'ayons négligé, conquis ou perdu, il est un fait à la fois idéal et matériel que nous ne pouvons ni nier ni détruire.
J'essaye de te transcrire ses paroles;' mais il y mettait tant de chaleur,., de conviction et de bonhomie, 'que je l'aurais écouté tout le jour et toute la nuit. Tout à coup il cessa de parler et parut continuer en lui-même sa démonstration. Je jugeai qu'il devait avoir ses heures ou ses fantaisies de recueillement, et je le quittai en l'invitant à venir me voir à son tour, ce qu'il me proniit avec cordialité.
Comme je traversais les Grez pour m'en revenir, je tombai dans un groupe de villageois qui causaient à la porte du cabaret. Ici, tout le monde salue les passants, et je me hâtai de prévenir ces gens affables.
— Vous venez de rendre visite à l'ermite? me dit l'un deux. Eh bien, monsieur, Tavez-vous trouvé de votre goût?
— Parfaitement, monsieur. Il est fort aimable. N'est-ce pas votre avis?
Celui qui venait de m'interpeller, et que j'interpellais à mon tour, était un gros homme riant. Je me rappelai l'avoir vu dans la cour d'un moulin voisin, faisant charger des sacs. C'est le maître meunier.
— Oh! moi, dit-il, je Taime beaucoup. C'est un brave homme, pas cagot pour un moine I
— Qu'est-ce que vous dites donc là, Tixier? s'écria une commère à la lèvre barbue et à l'œil intdligent. M. Sylvestre n'est pas plus moine que vous et moi I
— Je sais bien, dit le meunier; mais un ermite, c€st toujours une espèce de prêtre.
— Celui-là est ermite pour son plaisir, reprit la matrone. ,11 n'est jamais entré îans une église, que je crois î II dit, comme ça, qu'il adore Dieu dam le temple de Id nature,
— Preuve que c'est un fou î dit un autre interlocuteur.
— Oh ! vous, vous êtes dévot, vous ne l'aimez point t
— Je l'aimerais tout de môme, s'il était pauvre comme il paraît, car il n'est ni quémandeux ni méchant; mais c'est un vieux farceur, qu'on dit qu'il a plus de.,. Enfin je ne sais pas, mais on dit que, s'il voulait, il achèterait tout le pays, et le monde avec.
— Rien -que ça î voyez-vous ! fit la commère en haussant les épaules ; tenez, Jean, vous êtes plus foéte que vos sabots ! Je vous dis que M. Sylvestre n'a pas vingt sous par jour à dépenser, et que, s'il tombait malade, je courrais le chercher, moi, car il mourrait de misère, si on l'abandonnait. Pas vrai, monsieur, dit-elle en se tournant vers moi, que c'est un homme d'esprit et qui se respecte tout à fait?
— C'est mon opinion, madame. Y a-t-il longtemps qu'il demeure dans le pays ?
— Dix ans, monsieur, et on n'a jamais su d'où il soriaiit, c'est ce qui fait tant jaser. Les uns veulent qu'il ait fait un crime, les autres que ce soit un ancien
MONSIEUR SYLVESTRjE 7f
gënéi*a], uh ancien préfet. Ah ! tous dire tout ce qu'on dit, ça n'est pas possible ; mais M. le maire de Vaubuissdn le connaît bien, et 11 a commandé aux gendarmes de ne pas le tracasser. Il a répondu de lui coBûSÊùe de son père. Seulement, il dit bien qu'il pourrait vivre autrement, qu'il a des parents riches et que c'est un maniaq«ie de fierté. Qu'est-ce que ça fait, s'il ne fait tort à personne? Moi, d'abord, je me ferais hacher pour lui, et je ne suis pas la seule; pas vrai, les aatres?
Il y eut un assentiment général, et j'en fus heureux^ car, moi aussi, je me fixais bien hacher un peu pour cet homme sympathique qui croit au bonheur, et qui, sans se vanter immodestement de le posséder, trouve toujours moyen de remercier de toutes .choses le hasard ou la Providence.
ny
DE PIBRÎIE A PHILIPPE
Yaubuisson, 5 arril 4861.
La vie est décidément, sinon une chose gaie, comme le prétend mon optimiste^ dû moins «tme chose romanesque : me voilà épris de ma vtnsine. Je l'appelle ainsi, bien que tout un vallon nous sépai'e; mais, comme je n'y connais que deux personnes, eHe «t M. Sylvestre, et qu'elle est plus près que lui à la p^^lée de ma vue, elle sera ma voisine, à moinsque tu n'aimes
mieux que je l'appelle par son nom, car je le sais, c'est mademoiselle Vallier.
Je parcourais les bois avec Termite, qui m'intéresse de plus en plus, lorsqu'à peu de distance au-dessus de la maisonnette mystérieuse, nous nous sotnmes trouvés en face d'une assez jolie fille, ni grande ni petite, d'un blond cendré, très-blanche, légèrement rosée, jeune, vingt ans au plus, vêtue avec propreté et à la mode,-en demoiselle pauvre et soigneuse qui ne s'abandonne pas. Â la grâce indicible de la personne, car son charme est surtout dans ce quelque chose qui ne se décrit pas, et à une certaine capeline blanche et rouge bordée de noir, mais qui cette fois était relevée sur le front et laissait voir tout le visage, je reconnus ma sympathique porteuse d'amphore. Elle ne fut pas effarouchée de la rencontre, car elle vint droit à nous <l'un air souriant et tendit ses deux mains gantées de noir, et toutes petites, à M. Sylvestre, en lui demandant avec intérêt de ses nouvelles. Il la remercia en des termes. affectueux et respectueux, en lui demandant à son tour des nouvelles de la malade. .
— Il y a un peu de mieux, répondit-elle d'une voix adorable et qui va à Tâme. J'espère que, dans quelques jours, je pourrai lui faire faire une petite promenade. Elle est encore trop faible, mais elle dort mieux, et j'espère que le printemps ne se passera pas trop mal.
En parlant, elle caressait la tête de Farfadet, qui paraissait la connaître et l'aimer.
— Est-ce que vous veniez chez moi ? lui demanda encore M. Sylvestre.
— Non, cher monsieur, c'est trop loin. Je ne peux pas quitter mon enfant si longtemps. Je vais chercher
du lait pour elle au moulin, et j'ai pris le chemin des écoliers pour faire dix minutes d'exercice.
— Ah ! vous en êtes trop privée ! dit M. Sylvestre; j'ai peur qu'au métier que vous faites vous ne tombiez malade aussi.
— Non, non, je ne serai pas malade, je n'en ai pas le temps.
Et, avec un sourire de mélancolie enjouée, tout en serrant encore la main du vieillard, elle me salua sans" me regarder, mais avec politesse, et continua son chemin. Farfadet parut irrésolu et regarda son maître. Alors, celui-ci, avec un sérieux incomparable, lui dit :
— Allez I accompagnez cette demoiselle, ne la laissez pas seule, et revenez chez nous quand elle sera rentrée chez elle.
En vérité, le chien parut comprendre, car il s'élança sans hésiter sur les traces de la jeune fille et nous ne le revîmes plus.
— Voilà une ravissante personne ! dis-je à M. Sylvestre; je sais où elle demeure, je l'avais déjà vue à la source.
— Oubliez où elle denieure, si vous êtes un homme sérieux, répondit vivement le vieillard. Cette fille est ce qu'il y a de plus respectable au monde, et quiconque troublerait son repos ou-ferait seulement parler d'elle deviendrait l'ennemi de Dieu I
— Je ne sais pas si je suis un homme sérieux, monsieur Sylvestre, mais je crois être un honnête homme. Soyez donc tranquille, et dites-moi ce qui motive votre estime pour elle, afin que. mon respect lui soit d'autant plus assuré.
— Mademoiselle Vallier est venue ici il y a deux ans;
fâ MONSIEUR STLYESTRE
elle-mêiae m'a raconté son histoire, et, comtne il n'y à aucun secret, je peux vous la dire. Ses parents étaient fort riches. A la suite de spéculations que je • croirais volontiers véreuses, d'après ce qu'elle m'en a dit sans les comprendre, son père, ruiné, est mort de diagrin. Fille unique, elle a fait honneur ^à tout et s'est trouvée, à dix-huit ans, à la tête de douze cents francs de rente. C'est écart pour une jeune personne habituée à l'opulence. Elle ne s'est pas découragée^ et elle commençait à donner des leçons de musique à Paris, quand une petite bonne étrangère avec qui elle avait été élevée, et qui était comme elle sarts famille et sans ressources, est tombée gravement ma- ^ lâde. Savez-vous ce qu'a fait mademoiselle Vallier? Elle a quitté ses leçons et elle a cherché un village où elle pût faire respirer un bon air à sa compagne. Quelqu'un du pays avec qui le hasard l'avait mise en rda^ tions lui a vanté le climat doux et tiède de nolite vallée. Tout le monde n'a pas le moyen d'aller à Mice ou à Canines. Heureusement, il y a partout des petits coins où l'on peut se passer du luxe des grands voyages. Mademoiselle Vallier a donc loué la petite maisoa que vous savez, comptant y.pâsser quelques semaines; mais la jeune malade était presque condamnée pour un anévrisme au cœur, et, quand la chose a été constatée, on a dit à mademoiselle Vallier que le sbuI moyen de prolonger ia vie de la pauvre enfant était de la garder dans les conditions passables où elle se trouve, et de lui interdire toute espèce de fatigue et d'inquiétude. Dès lors, elles seront fixées ici. La malade s'en va lentement. Sa maltresse est devenue sa servante : c'est elle qui fait tout dans le petit ménage. Vous l'avez vue portant de l'eau; un autre jo«r, vousy
pourrez la voir poriant du bois ou lavant elie-jnéme les bardes de sa cbiupagoe. Tout le jour elle travaille, et la luiit idle veille quand l'autre ne dort pas ; ce qui arrive :si souvent, que je ne sais pas comment celle qui doit mourir n'a pas encore tué'oelle qui doit vivre. C'était une rose éclatante quand elle a commencé ce (fair labeur ; à présent, c'est une rose pâlie, et ses yeux, agrandis de moitié, sont plus beaux, j'en conviens, mais ils m'inquiètent. Enfin, que voulez-vous t le sacrifice de soi est une chose rationnelle et bonne; mais, quand il dépasse les forces de l'individu, on ne peut s'empêcher de blâmer l'arrangement social.
J'évitai la discussion sur le socialisme, qui est le grand ^adade mon vieux ami; je ne songeais q<u'à mademoiselle^ Yallier.
--- Croyez-vous, lui dis-je, que ce sacrifice de la personne soit si nécessaire ? Si cette aimable fille gagnait deux ou trois mille francs à Paris, elle aurait de quoi payer une femme exclusivem^^at chargée ici de ia malade. Ce serait encore très-beau d'y consacrer le tiers ou la moitié de son revenu*
— Oh ! oui-da, les soius mercenai^res ?
— Ne croyez-vous pas que, clsez les femmes d« peuple, on trouve de ces dévouements payés qui deviennent, grâce à la bonté de certaines natures, des dévouemeikts réels?
— Certes, je le crois et }e le sais; mais il faut, pour s'y fier, avoir été à même de les éprouver. D'ailleurs, les malades sont des enfants gâtés, et la petite, qui adore sa nEialtresse, mourrait peut-être le jour ^ elle la ^verrait partir.
— A quoi donc servent les prix Montyon, si mademoiselle Yallier succombe à la peine ?
84 MONSIEUI^ SYLVESTRE
«— Les prix Montyon ne s'obtiennent pas- sans protection, mon cher enfant, et la protection va rarement chercher les gens qui se cachent. Ah ! si Ton savait combien d'héroïsmes ignorés méritent l'assistance, rinsuffisanee de ces petits secours deviendrait risible.
Je ne pus empêcher M. Sylvestre de revenir à son mécontentement contre la société. C'est là où il cesse d'être optimiste, et je dus lui soumettre quelques objections. Tu sais que je ne comprends pas le' blâme déversé à un état général qui n'est que le résultat de l'imperfection des individus. Il me semble que, pour réaliser. le rêve de la fraternité universelle, il faut commencer par inculquer l'idée de fraternité à tous les hommes. C'est bête comme tout, mais je trouve encore plus bête qu'on veuille s'y prendre autrement, etmleme j'avouai à M. Sylvestre que vouloir imposer des lois idéales à un peuple positif me paraissait inique et sauvage. C'est la doctrine du terrorisme : fraternité ou la mort; c'est aussi celle de l'inquisition : hors XÈ" glise point de salut. La vertu et la foi décrétées ne sont plus la foi et la vertu; elles deviennent haïssables. Il faut donc laisser aux individus le loisir de comprendre les avantages de l'association et le droit de la fonder eux-mêmes quand les temps seront venus. Ceci ne fait pas le compte des convertisseurs, qui veulent recueillir le fruit personnel, gloire, pouvoir ou influence, profit quelconque de leur prédication orgueilleuse, ou qui se plaisent tout au moins à jouer le rôle d'apôtres puriiSés au milieu d'une société souillée. La réponse dé M. Sylvestre ne m'a pas fait changer d'avis; mais elle m'a frappé quand même par des aperçus trèsjustes.
. — On a raison, dîMl, de se nioquer des orgueilleux et de se méfier des ambitieux ; mais il ne faudrait pas regarder comme tels tous ceux qui demandent avec impatience le règne de la vérité. Tenez, moi qui vis tout seul par besoin et par goût, moi qui ne me laisserais pas imposer la promiscuité d'une association forcée, je ne vois pourtant pas de progrès réel pour le genre humain hors de Tidée d'association. Je n'ai pas de système à présenter. Je m'amuse à en faire quelquefois, mais ils ne verront jamais le jour. Les panacées auxquelles personne ne croit sont nuisibles parce qu'elles sont ridicules. Aucun de nous, d'ailleurs, ne peut prévoir la forme qui conviendra à l'association le jour où elle sera décrétée par le consentement unanime; ce jour fut-il proche, demain est déjà l'inconnu pour l'homme d'aujourd'hui. Je ne suis donc point pour les cités bâties sur les nuages ; mais je dis d'une façoû générale que tous nos maux ont un remède, parce que ces maux viennent du scepticisme et de l'apathie. Puisque la France parait aimer les dictateurs, je ne vois pas pourquoi une minorité avancée ne serait pas représentée par un groupe d'hommes, par un seul homme, si vous voulez, qui s'appuierait sur elle pour lancer en avant cette roue toujours embourbée du progrès. L'initiation n'est pas la persécution, et avec votre respect exagéré pour la liberté individuelle il suffirait de la protestation de quelques imbéciles pour empêcher l'univers de marcher. Je ne veux pas parler du temps présent, ajouta- t-il, ce serait tomber dans la discussion politique, qui ne mène à rien parce qu'elle ne voit que le moment présent; mais je vous dis que nous devrions tous être socialistes comme je l'entends, c'est-à-dire résolus à
tout souftrlr individuellement plutôt que de déeFéter la/dini^ée indéfinie de la spuffiranee des autres. Le }Our où chacun de nous aurait le coeur assez grand pour dire: «( Je veux bien être naalheuceuxà la piaeede tous, x> tous seraient heureux sans exception. Ne dîÉes pas que je prêche la vertu impossible/ Je prêche l'i»térêt personnel aussi bien que l'intérêt géaéral ; il y a là une étroite solidarité. Vous ^croyez, tous, que le triomphe de la raison amènera infailliblement la lumière sur cette solidarité? J'en suis sûr comme vous; mais que la raison est une chose difficile et longue à acquérir sans rélan du «entiment ! Le «œar est bien un autre civilisateur que Tesprét ! C'est TApollon vainqueur des montres qui monte un -char defeu ! Songez que nous datons de 89, une nuit de délii« enthousiaste. C'est qu'en une nuit, en une heure, l'émotion fait le chemin qu'un siècle de réflexion n'a pu faire. Je vous estime fort pour votre sagesse, «aon chex enfant; mais je vous trouve un peu vieux pour moi, et je suis étonné d'avoir à vous exciter quand je devrais être rajeuni et ^um^andé par vous.
Il y a du vrai dans ce que dit l'ermite. Nous ne sommes pas de notre âge; mais à qui la faute? J^u t^[»ps où nous vivons. Ce n'est pas de César, c'est da doute que nous pouvons dire : Hgsc otia feciti Nous avons une rude mission à remplir ; on a bercé mrtïe enfance de trop de systèmes, on nous a ^oiardis de controverses. 0n nous a abnïtis de sophi^mes et de vérités jetés ensemble dans rinextricable mêlée de i48, et, comme nousavoiis été trcy) émus pour y v<rir <!i«ir, comme aujourd'hui nous sommes encore trop jewoes pour faire le triage, nous attendons et nous nous Méfions de tout ee qui n'est pas nous. M. Sykesïtre avciae
que c'est noire ^roit, et que, si nous souffroosd' avoir à exïercer, dans l'âge des iUi^^ns, im di^t si rigide, e'est la £iute du délire de aos devanciers.
Ce qui n'empêcfae pas l'incorrigible enthousiaste de me reprocher ma froideur et mon hésitation. Sa gaieté charmante rei»d, du reste, nos discussions trè&^ cordiales. L'autre jour, il a décidé qu'étant le Baoia^ mûr de noms deux, il m'appellerait son papa^ et qm c'était à moi de l'appeler mon petit.
Tout cela anime ma solitude, et réellement, bien que je n'abuse pas du voisinage, je ne suis plus seal depuis que je sens à quatre pas de moi ce personnage si vivant, si étrange, si expansif quand fl s'agit de ses opinions et de ses idées, si mystérieux, si hermétiquement fermé quant aux faits de sa vie passée. Voilà pourquoi je te disais, en commençant ma lettre, que la réalité était quelquefois plus romanesque que les romans. Nous voici trois ermites dispersés dans le rayoQ d'une lieue, Sylvestre, mademoiselle Vallier et moi, tous trois ruinés, car je vois bien que le vieux a vécu dans l'opulence, et il lui échappe des mots comme ceux-ci en racontant des anecdotes : ma voiture^ mes genSy ma maison. Tous trois, nous embrassons l'état de ^pauvreté volontairement, car mademoiselle Yaliier aurait pu, à ce qu'il paraît, sauver un meilleur débris de sa fortune, si elle eût été moins scrupuleuse, et, à l'heure qu'il est, elle aurait peut-être tiré "un meilleur, parti de son courage, de ses talents et de son activité sans un dévouement personnel à toute épreuve; quant à M. Sylestre, je crois voir qu'on lîe «'est pas trompé en me disant qu'il pourrait êtiie mieux et qu'il est maniaque de fierté. Belle manie ! et qui établit, que mademoiselle ValUer le veuîHe Xf^
non, un lien de fraternité romanesque entre nous trois. Nous ne nous connaissons pas, socialement parlant, nous ne savons même pas nos vrais noms, car mademoiselle Vallier, pour peu qu'elle partage Forgueil des riches déchus qui veulent se soustraire à la Commisération blessante de leurs anciens égaux, a peutêtre aussi pris un nom de guerre. Ainsi nous sommes trois ténébreux personnages dont la destinée a fait trois disciples de l'indigence pudique, déesse des pauvres honteux ! Peut-être cette même destinée doitelle faire de nous trois amis.
DE PIERRE A PHILIPPE
Yaubuisson, 15 ayril.
Tu as mal interprété cette parole : me voilà épris de ma voisine. Je peux te la répéter, te dire même que je suis épris tout à fait, sans compromettre ni sa vertu, ni mon repos, ni ta sécurité. Je ne suis pas plus amoufeux d'elle que ma fenêtre n'est amoureuse de la sienne, .et mes soupirs ne traverseront pas tous ces prés et tous ces arbres qui nous séparent, pour troubler le calme de ses nuits méritantes et chastes. L'amour comme tu l'entends, — et je reconnais hautement que ce serait le seul amour digne de cette honnête et digne personne, — n'est pas le fait de ton ami Pierre. D'abord cela ne lui est point permis. Il faudrait avoir
une fortune, une aisance quelconque, tout au moins un état assuré à mettre aux pieds d'une compagne si é[frouvée déjà. Ensuite il faudrait un cœur de jeune homme^ et ce cœur-là ne bat pas dans ma poitrine. Que veux-tu ! je suis de mon temps, et ce temps n'est plus aux grandes passions. J'ai été à même d'en concevoir tout comme un autre, mais les autres n'en avaient pas autour de moi. Ils se mariaient pour faire une fin ou un commencement d'existence sûre ou commode, ou bien ils prenaient leurs maîtresses au sérieux, et c'étaient là de grosses mais non de grandes passions : les femmes d.es autres, ,ou celles de tout le monde! Moi, je n'ai jamais pu faire un drame ni un roman, pas même une petite nouvelle ave# l'histoire de mes plaisirs. Je les ai subis plutôt que cherchés. Je me suis débarrassé de mon ignorance comme d'un fardeau, d'un étouffement : je n'ai pas trouvé moyen d'aimer.
Est-ce l'indigence de mon âme, la stérilité de mon imagination qui en sont cause? C'est si honteux à avouer, que personne ne l'avoue. Moi, je veux bien l'avouer, si cela est; mais le fait est que je n'en sais rien. Ce que je sais, c'est que l'amour que j'ai connu ne m'a pas appris la tendresse et qu'il m'a disposé à l'oubli facile. Peut-être aussi ma première curiosité légitime, mon premier rêve de famille ont-ils été froissés par l'aspect de l'affreuse mademoiselle Aubry et de son ignoble père ; mais, que ce soit ou non ma faute, je n'ai point aimé et je crois que je ne saurais plus aimer. Le culte des idées positives m'a détourné du culte d'Astarté. Toute idolâtrie m'est devenue suspecte, et la littérature romantique nous a gâté les femmes. Elles ont voulu trouver des Kené et des An-
iony dans leurs amants, des Othello dans leurs époux, et, n'en trouvant point, elles sont devenues, de guerre lasse, aussi positives que nous. C'est tant pis po\ir elles ! 11 eut mieux valu se faire une idée juste des amours faciles ou de la sérieuse amitié conjugale. Elles ^ nous tombant d'un excès dsms l'autre, la rupture s'-est faite. L'amour s'est envolé. Bon voyage 1
Donc, je suis honnêtement et chastement éprk de mademoiselle Yallier, et je t'avais bien prédit que les t^ois ermites de val de YaniMaiisson 4iev>»6i]Ldraient un trio d'amis. Y<5ici l'aventure.
Je passais élevant le moulin des Grez, une petite usine assez rustiqiie située à nn kilomètre au^essaus du viUagoirie même .nom. Tu saîs que j'ai là une con> naissance, un gros meunier bon enfant qui voudrait bien êtite aassi m&a ami, msâquement pour saToir qui je suis. Il m'arrête au passage, me reproche de n'avoir pas encore regardé fonctionner sa machine à bluter, et m'invite à voir au moins traire ses vaches» Tous les petits propriétaires ont ici des. vaches de race suisse ou bretonne, fort jolies bêtes d'un ton chaud, rayées de noir ou mouchetées de blanc, petites oornes, larges fanckns et fines jambes. L'étable ouverte nous envoyait une tK)Dne odeur d'aniaaaux propres et de /litière firaîohe. J'entre avec lui, je regarde les mères et ieurs petits, j'écoute la biographie de chaque tête de bétail, et je ne remarque pas les femmes qui tiraient le lait, — elles sont ici généralement laides, honimasses, fortes comme des charretiers et sans caractère de physionmnle, — quand tout à oo©p je vois, aocpoupie ^ès de moi, presque sous mes pieds, une personne bien mise et délicate qui, de ses doigts fms à (^ogle rose, trait pix^remeat et adroitement une tacite
blanche. Un cliapeau de paille ombrageait les traits; mais cette jolie main et l'attitude toujours heureuse sans être cherchée, la souplesse du mouvement, ce je ne sais, quoi d'harmonienx, de noble et de touchant dans la pose, —'c'était bien mademoiselle Vallier. Sans v«otrr ses traits, on la reconnaîtrait entre mille. Je m'éloi- ^ais par discrétion ; mais, en se relevant, elle me vif, me reconnut aussi tout de suite, je ne sais comment, car elle ne m'avait pas encore regardé, et, sans embarras ni surprise, elle vint à moi, tenant avec aisance son petit vase de fer-blanc plein de la belle crème mousseuse et chaude destinée à sa malade.
— Monsieur, me dit-elle, il y a trois jours que je n'ai aperçu M. Sylvestre. L'avez-vous vu? savez-vous s'il se porte bien ?
— IJon, en vérité, madenioiselle, Êtes-vous inquiète de lui ? J'y cours î
— Vous ferez bien, monsieur. Ce. pjiuvre homme est si seuil et je ne peux pas y aller, moi. Allez-y bien vite.
— Gomment vous ferai-je savoir de ses nouvelles ? <-* S'il est gravement malade, faites-le-moi dire par
le premier passant venu. Tout le monde est obligeant ici. Si l'cm ne me dit rien, je comprendrai qu'il n'y a rien d'inquiétant Ah! attendez. S'il a besoin qu'on le garde, avertissez madame Laroze, la femme ée l'aubergiste des Grez, la première maison du bourg, en entrant, à gauche. C'est une bien bonne femme, et qui aime M. Sylvestre.
— Je l'aime aassi, mademoiselle, et vous pouvez compter que, s'il est malade, je ne le quitterai pas- Vingt minutes plus. tard, j'étais à l'ermitage. M. Syl-
weatre est enrbnmé, il a eu un mouvejnent de fièvre.
Il n*est pas sorti, afin de guérir plus vite; mais il s'est moqué de mon inquiétude, il a causé gaiement avec moi, et il n'a jamais voulu me permettre de rester près de lui. Toutefois, j'ai engagé madame Larozeà l'aller yoir dans la soirée, et j'y retournerai demain de bonne heure. J*ai fait dire à mademoiselle Vallier d*être tranquille. Je ne me suis pas permis de le lui écrire.
Elle est bien charmante. La bonté est écrite dans toutes les lignes de son aimable figure. Être amoureux d'elle me ferait l'effet d'un sacrilège.
DE PIERRE A PHILIPPE
Vaubuisson, 20 avril.
Je ne reviens pas de ma surprise, je tombe du hau* des tours de Notre-Dame! Non, je tombe de la lune! Mademoiselle Vallier... Mais je suis romancier... ou je ne le suis pas! En tout cas, j'aspire à l'être, et je ne vais pas te commencer mon roman par la fin, ni t'en dire le secret avant, d'avoir alléché ta curiosité. Écoute.
Avant-hier, M. Sylvestre allait très-bien. Hier, j'ai fait avec lui ma tournée mensuelle à^ Paris, car j'ai trouvé son plan fort bon, et je l'adopte. N'ayant pas le moyen de nous abonner aux journaux et revues, nous irons douze fois par an tâter le pouls à la civilisation
et constater les pas qu'elle fait en avant ou en arrière. Dans Tintervalle, nous savons en gros les événements principaux, lui par les nouvellistes du cabaret de madame Laroze, moi par les communications bénévoles de l'instituteur primaire de Vaubuisson, s^ec qui je m'arrête quelquefois à causer pendant quelques instants.
Comme nous ne voulons pas coucher à Paris, M. Sylvestre et moi, nous n'avons pas trop de notre après-midi pour notre séaricd.au cabinet de lecture. Nous sommes convenus de nous partager la besogne, et que l'un ferait à l'autre, après coup, le résumé verbal de son exploration littéraire ou scientifique ; car M. Sylvestre, sans être savant, est assez- au niveau du mouvement des sciences et des connaissances pour en extraire toujours la tendance philosophique d'une façon très-ingénieuse. C'est véritablement un homme de grande valeur ou de grand prestige, et, s'il y a dans son genre de vie quelque chose de fou, il est impossible de ne pas trouver des lueurs de sagesse dans toutes ses paroles.
J'étais curieux- de voir si mon ermite avait des affaires, des amis, des relations à Paris. Je n'ai pas saisi la moindre trace de tout cela. Il passe inconnu, inaperçu à travers la grande ville. Il n!y fait visite à personne, il n'y mange nulle part^ Il achète un petit pain en passant devant le premier boulanger venu et le grignote en marchant. Il n'a jamais soif. Il fait à pied des courses fabuleuses, et je crois qu'il va plus vite que les omnibus. Il ne regarde jamais ni à droite ni à gauche. Je ne Tai vu adresser la parole qu'à un vieux bouquiniste qui m'a paru connaître sa figure, mais nullement sou nom.
9i MONSIEUR SYLVESTRE
Moi, je m'efforcerais volontiers d'arriver à cet ineognûo si. commode: il n'y a pas moyen. J'affecte bien de ne pas voir les gens afin de ne pas les saluer, mais on m'arrête en chemin, et, à moins d'être grossier, il me* faut échanger quelques paroles. On me demande si j'ai obtenu mon emploi dans les chemins de fer. Je réponds que ça va bien, réponse machiavélique dont la vertu est infaillible sur les amis.
— Alors, tu es content? tu n'as besoin de rien? Tu sais, si tu as besoin de quelque chose...
— Rien, merci.
Et je me sauve.
J'ai rencontré Duport, je suis condamné à le rencontrer.
— Je sais de tes nouvelles, m*a-t-il dit d'un air malin. Il parait que tu voulais épouser mademoiselle Jeanne, et que ta fuite est un désespoir d'amour.
— Qui dit cela? Ta femme ?
— Non, il paraît que c'est un ami de ton oncle. -—Je n'ai pas donné aux amis de mon oncle le droit
de me déshonorer.
— Allons) encore tes scrupules?... Bah! j'aurais bien épousé mademoiselle Jeanne, moi, si je n'avais pas trouvé mieux. Elle est diablement belle. On flanque la maman à la porte, et tout est dit.
— Je ne trouve pas. Bonsoir! je ne suis pas seul.
^ — Tiens, tu te promènes avec ton portier? Drdte d'idée t
— Tais-toi domc t c'est un vieux -savant f
— Ah ! c'est donc ça?... Bonsoir ! bien du pkisîr 1 Je rattrape le père Sylvestre, et nous nous perdons
dans la foule.
Quand le chemin de fer nous a déposés hier à k
gare de V,aubuisson, il était neuf heures du soir. Rentrer chez moi n'était qu-une promenade; mais le vieillard avait une bonne lieiKe à faire; il tombait ime petfte pluie fine, et il n'était guère vêfetr. Je l'ai engagé à venir passer la nuit chez moi, bien que je ne soés pas chez moi; mais les Diamant m'eussent approuvé de tout leur cœur. Impossible de faire consentir ce vieil, entêté à découcher. J'ai voulu lui prêter naori pardessus. 11 m'a envoyé paître.
— Un pardessus I à mon âgel Allons donc! c'est bon pour vous, papa! .
Et le voilà parti en riaM et en: courant à travers la campagne humide et sombre.
J'étais tout de même inquiet de mon fth de soixante^ treize ans, et,, ce matin, je suis sorti plus tôt que de coutume pour aller le- voir. Son rhume l'avait repris, il grelottait la fièvre, et criait, tout en riant, par suite des douleurs lancinantes d'un point de côté. Je l'ai forcé de se coucher, je l'ai réchauffé, et il s'est endormi un peu brusquement. Puis sont venus les rêves, l'éfouffement et un peu de délire. Je voulais le garder; et pourtant avertir madame Laroze, et demander un médecin. Jegnifittais par la fenêtre les gens qui passent quelquefois sur le sentier. Il ne passait personne. Farfadet était fort inquiet ; il paraissait coflfiprendre ma situation. Une idée bizarre me traversa resprit..Si ce ch^n comprend la parole, ou du moins certaines paroles à son usage, je pouvais bien tenter une expérience, et, me rappelant la manière de procéder de. son maître, je saisis un moment d'attention bien, mar* quée de sa part, un de ces moments où deux yeux de diieu se ùmai sur vous comme deux points d'interror gation^ et je lui dis gravement: « Allez chez madame
Laroze et ramenez-la ici. » En même temps, je lui montrais la porte et son maître alternativement. Chose merveilleuse, il ne se le fit pas dire deux fois et s'élança pour partir; je le rappelai, j'écrivis au crayon, sur un bout de papier: Un médecin pour M. Sylvestre ; je passai l'avis dans Son collier, et je lui ouvris la porte.
Moins d'un quart d'heure après, je l'entendis gratter. Il revenait seul, mais le billet n'était plus dans son collier, et il avait l'air triomphant. Je sortis pour voir ^ si quelqu'un venait derrière lui. Au. bout de cinq minutes,, je vis apparaître, non madame Laroze, mais mademoiselle Yallier. Le chien ne connaît pas bien les noms; il interprète à sa manière et d'après sa logique personnelle, vu qu'il connaît les meilleurs amis de son maître. Il est beaucoup plus intelligent que s'il entendait notre langue.
— Est-il bien mal ? me dit mademoiselle ValHer en doublant le pas.
— Non, pas encore, mais cela pourrait devenir sérieux. Puisque vous voilà, je vais chercher un médecin. Veuillez me dire...
— Allez chez moi ; il est dix heures un quart ; à dix heures et demie, le médecin y sera. Il l'a promis, il est très-exact. Ma malade est chargée de lui dire qu'on l'attend ici; mais je ne crois pas qu'il y soit jamais venu. Il ne faut pas qu'il perde son temps à chercher. Gourez au devant de lui et amenez-le.
. J'obéis, laissant M. Sylvestre aux soins de sa jeune amie.
Nous ne nous étions dit, elle et moi, ni bonjour ni adieu, ni monsieur ni mademoiselle ; nous n'avions pas pris le temps d'échanger un salut, nous étions là
autour de notre malade comme frère et sœur, ou tout au moins comme deux amis de vieille date.
En deux enjambées, car on va vite à la descente, j'étais à la porte de mademoiselle Vallier. Elle était ouverte, je frappai quand même, une voix d'homme me cria d'entrer. Il n'y avait pas de temps à perdre ni de scrupules à garder ; je pénétrai dans le sanctuaire.
Un jeune médecin, à figure honnête et douce, était penché sur un hamac *où 'semblait expirer une fillette dont je ne pus, à première vue, déterminer Tâge et le type. Elle était d'un ton effrayant, jaune verdâtre avec de grands yeux vitreux, le nez trop petit, court et serré aux narines, les lèvres entièrement blanches, amincies et comme séchées autour des -dents brillantes. Elle voulut parler en me voyant. Elle savait ce qui m'amenait; mais, en proie -à une crise, elle ne pouvait se faire entendre. Je me hâtai de dire de quelle part je venais, et elle hâta par signes le départ du médecin.
— Oui, je sais, dit-il en s' adressant à moi ; l'ermite f mais tout à l'heure I je ne puis abandonner...
— Il faut, il faut ! bégaya la malade. Maîtresse l'a dit, allez I..*. Moi, très-bien»... rien du tout !
. — Au fait, me dit le médecin tout has en me prenant à part, il n'y a guère d'espoir ici, mais il y en a sans doute d'où vous venez. J'y cours, ne me conduisez pas. Je connais le bois et l'ancienne Chartreuse comme ma poche. Puisque vous êtes de bon cœur et de bonne volonté, restez ici un quart d'heure. Ne laissez pas parler la malade avant cinq minutes, ne la laissez pus s'étendre ni se rouler dans son hamac. Soutenez-la assise, et malgré elle, s'il le faut. Faites-
lui boire ce que j'ai préparé dans la tasse, mais seule« ment quand rétouifemenj; sera tout à fait passé. Après cela, elle en sera quitte pour aujourd'hui, pour plusieurs jours peut-être, et vous pourrez la laisser. Elle n'est pas au dernier période de son mal; mais elle souhaite la mort quand elle souffre, et elle se couche sur la poitrine, espérant étouffer. L'accès passé, elle est plus raisonnable, et, comme chez tou^ les malades, la résignation revient avec Vespoir.
Me voilà donc resté seul avec cette moribonde el remplissant auprès d'elle le rôle de mademoiselle VaUier. Soit que Taccès fût passé, soit que Tétrangeté 'de la circonstance fit diversion au mal, la petite malade demeura très^calme^ en silence,, bien assise, et disposée à obéir aux prescriptions du médecin. Je m'é^ tais placé à la tête du hamac et je la regardais avee surprise, car je m'apercevais enôa que c'était uœ négresse blanchie par la maladie et devenue presque jo^ lie, autant du moins qu'un spectre peut représenter l'idée de la beauté. Je regardai aussi la chambre où» BOUS nous trouvions. C'était une espèce de salon pauvre. Un autre hamac était roulé contre la muraHle. Quelques chaises de caille, une table à ouvrage trèsjdlie, un bureau très-simpla, un piano, un'grand fauteuil moelleux, quelques objets de peu de valeur, maii étranges dans ce dortoir de jeunes filles : des échantillons minéralogiques sur une petite étagère, u» casse-tête de sauvage, un collier de griffes d'oursj, im» paire de pistolets. Je ne sais quels souvenirs vagiies' semblaient s'attacher^ à la vue de ces objets, e& mes yeux se fixaient machinalement sur la bocduflre eor plumes du hamac où reposait la malade, cdoime si, dans une existence^antérieure, je me fusse déjà troavi
MONSIEUHf»SYLVESTRE 99
auprès de ce hamac dans des circonstances quelconques.
Tout à coup la malade se retourna vers moi comme pour me parler, et moi, pour lui épargner un effort, j'avançai ma chaise.
— Est-ce que vous me connaissez ? lui dis-je frappé de l'attention qu'elle mettait à me regarder.
— Non, dii^-elle. Jamais vu ! C'est vous, M. Pierre?
— Oui, je m'appelle ainsi ; et vous ?
— Moi, Zoé. Bien malade, vous voyez !
' — Mais vous guérirez !
— Vous bi^i bon ! dit-elle en secouant sa tête crépue d*un air d'incrédulité.
— Vous voilà mieux?
— Moi, bien. D ne faut pas dire à maîtresse que j'ai ^a une crise. J'étais bien quand elle est sortie.
— Je crois qu'il ne faudrait pas parier, voasi
— Oh 1 si fait. Parler d'elle ! Si bonne ! Il fout être * son ami 1
— Je le suis déjà, son ami très-respectueux et trèsdévoué.
— Tâchez^ car maîtresse ne veut pas d'ami, — elle a4ortt
— Mais l'ermite ?
— Celui-là, oui ! mais trop vieux ; il va mourir.
— J'espère que non.
— Dites-moi, vous bien pauvre aussi ?
— Tout à fait pauvre.
— Nous presque tout à fait ; après avoir été si riches !
— Dans quel pays ?
— A Rio-de- Janeiro, à Paris et à Saint-Malo. -- A Saint-Malo ?
— Oui, le père à maîtresse avait grand château et
beaucoup de domestiques. Mon père à moi était là... Oh ! méchant maître, méchant et voleur ! il a tout perdu, et c'était bien fait ; il avait fait mourir pauvre père noir !
Et, se redressant avec énergie :
— Oui, mourir pour s'amuser, ajouta-t-elle. H le faisait tomber, danser, sauter comme une bête, pour montrer beau et bon noir obéissant, et pauvre père s'est cassé quelque chose dans l'estomac ; mais Dieu a puni, le maître est mort après huit jours ! Alors, jeune maîtresse m'a dit : « Nous plus rien, plus d'argent, plus de père, ni toi, ni moi ; toi malade ! allons-nous-en ensemble. On t'a tué le père; moi, je te ferai vivre. Moi, je serai ta mère : toi, tu me berçais-dans le hamac ; moi, je te bercerai. » Et nous voilà comme ça. Elle est malade pour moi, elle a de la peine, et, si le médecin était son vrai ami, il ipe ferait vite mourir ! mais il ne veut pas, et, si je me faisais mourir, moi, maîtresse ne m'aimerait plus, elle l'a dit. Aussi je veux bien attendre. Donnez-moi cette chose qu'il feut boire.
J'étais saisi d'étonnemeht et d'émotion.
— Zoé, lui dis-je en lui présentant la tasse et en la soutenant pour l'aider à boire, votre méchant maître ne s'appelait pas Vallier ?
'— Si fait, c'était son vrai nom, que mademoiselle a repris ; mais il se faisait appeler Célestin Aubry, pour cacher beaucoup de mal qu'il avait fait sous son autre nom.
— Mais avait-il deux filles ?
— Une seule,. Esmeralda, Aldine, comme on l'appelle, ma maîtresse.
En ce moment, mademoisselle Vallier rentra. Le médecin l'avait avertie, elle ne fut donc pas surprise de
me trouver là, et elle n'en parut ni honteuse ni inquiète.
Avec une franchise calme et vraiment sainte, elle me tendit la main.
— Vous soignez ma pauvre enfant? dit-elle. Merci. Vous êtes très-bon ! Pour votre récompense, apprenez que M. Sylvestre n'aura, j'espère, rien de bien grave. J'ai laissé le médecin et madame Laroze près de lui ; mais vous ferez bien d'y retourner, si vous pouvez, et dé lui porter quelques objets qu'il n'a pas. Tenez, une bonne couverture, nous en avons assez pour nous.... et puis du sucre... Attendez! il lui faut encore une veilleuse, du linge, du sirop... Nous avons là de bon miel, du tilleul et "des violettes pour la tisane ; je vais vous arranger tout cela dans un panier.
Elle emballa son envoi avec adrese et promptitude, tout en me demandant à voix basse si la crise de Zoé avait été bien grave ; puis elle me dit encore merci,- et m'accompagna, sans pruderie, sans mystère, jusqu'au bas de l'escalier, en me recommandant de ne pas laisser parler M. Sylvestre. Il avait une espèce de fluxion de poitrine, mais très-douce et facile à combattre.
Ainsi mademoiselle Vallier n'est autre que mademoiselle Aubry ! Le petit monstre trapu et rougeaud que j'ai aperiçu il y a quatre ans est devenu cette charmante fille, d'une tournure si élégante, d'un ton si fin, d'une grâce si accomplie I J'aurais pu la voir et la fréquenter dix ans sans la reconnaître*. Rien du passé ne subsiste plus en elle. Si fait pourtant, c'est bien le type vulgaire qui m'avait frappé, car elle n'est pas jolie comme type. Elle a le nez rond, sans distinction, la bouche grande, avec des lèvres trop retroussées. Elle a aussi le menton trop court et les pommettes trop sail
im MONSIEUR SYLVESTRE
Jantes. A tout prendre, elle est peut-être laide, mais une de ces laides qui effacent les belles et les font trouver insipides. Ses yeux, que je n'avais jamais vus, puis" qu'ils étaient fermés quand je surpris son sommeil, sont deux lumières, deux émeraudes pâles, de celles qu'on appelle aigues-marines, car ils sont de la couleur de la mer quand elle passe du vert au bleu. M. Sylvestre s'aflQige de les voir agrandis par la fatigue et un peu creusés ; mais qu'ils sont beaux ainsi, limpides, intelligents et affectueux ! Ses cheveux ont pca^u les tons dorés de l'enfance ; ils sont presque châtains, et d'une souplesse, d'une abondance renfiarquables. La taille s'est élancée, tout^ la personne a grandi de deux ou trois pouces; enfin, le malheur, l'expérience et la vertu aidant, la magote que-j'ai dédaignée a subi une métamorphose complète. Elle est devenue une vierge »aave<une délicieuse et généreuse fille devant laquelle je me prosternerais de bon cœur.
C'est de chez l'ermite, à la lueur de sa petite lampe -à l'huile de pétrole, que je t'écris tout' cela, car je me suià installé près de lui. On n'a qu'un fils^ il faut bien le soigner. Il va aussi bien que possible. Je sens que je l'aime comme si«je l'avais toujours connu, et j'en peux dire autant de mademmselle Aldine, car je suis volontiers de l'avis de Béranger : que la femme idéale ne doit être ni une maîtresse ni une esclave^ mais une amie.
XVHI
DE PIERRE A PHILIPPE
25 avTi', à T^rmita^.
Nos malades ne vont pas trop bien. Zoé est si aifaihlie par sa dernière crise, que sa maîtresse ne peut la , quitter, et M. Sylvestre est si peu raisonnable, que je ne dois pas le quitter non plus. Madgime Laroze y met un grand cœur, mais elle est accaparée par ses prati- ^ ques, et son cabaret ne désemplit guère. Depuis cinq Jours, je n'ai été qu'une fois à Yaubuisson, pour chercher un peu de linge, un peu d'argent, et tranquiliiser la mère Agathe sur mon compte. En passant, j'ai pa donner à mademoiselle Vallier des nouvelles de l'ermite, et je l'ai fait d'une manière ingénieuse, pour empêcher les mauvaises langues d'incriminer nos relations. -Bien qu'il ne passe pas beaucoup de monde sur son chemin, on peut toujours être observé par les gens qui travaillent dans la campagne, et, tout affables qu'ils sont, je les crois aussi curieux et aussi 'soupçonneux que des bourgeois de petite ville. J'ai donc avisé une vieille femme qui lavait au déversoir de la 'source, ^ j'ai réclamé d'elle un service. Elle a consenti, sans 5e faire prier, à appeler mademoiselle Vallier et à •lui demander de se mettre à sa fenêtre. Dès qu'Al- ■dine s'est montrée, je lui ai rendu compte de l'éiat de II. Sylvestre en peu de mots^ en présence de la vieille,
et je me suis éloigné avec les plus profonds saluts que j'aie jamais faits. Aldine a compris ma mise en scène^ et son bon sourire m'en a su gré.
— Eh bien, m'a dit la vieille en me suivant quand la fenêtre a été refermée, si vous connaissez la musi-cienney pourquoi donc ne montez-vous pas lui parler ? Vous êtes donc bien pressé ?
^ — Je ne monte pas pour qu'on ne croie pas que je me permets de lui faire la cour. N'est-ce pas, ma bonne dame, que j'ai raison ?
— Oh ! par exemple, si vous le prenez comme ça, oui ! Vous avez des sentiments, et le monde est si jacasse I Ça serait dommage de faire du tort à une personne dont on n'^ jamais trouvé rien à dire.
— Vous l'appelez la musicienne: est-ce qu'elle joue du piano quelquefois ?
— Oui, pour amuser sa pauvre moricaude ! Elle joue tout doucement. Ah I dame, elle joue bien, oui ! Si elle n'avait pas cette petite sur les bras, elle gagnerait quelque chose dans le pays. On l'a déjà demandée bien des fois à Vaubuisson et au château de la Tilleraîe, — vous savez, derrière la colline, à deux pas d'ici ?
— Chez M. Gédéon Nunez ?
— C'est ça I Des riches! Ils viennent l'été, et il y a dès petits enfants. Un jour que M. Gédéon passait ici, il a entendu mademoiselle Vallier qui sonnait des airs. Il a écouté, et il a dit que c'était du premier numéro. On a envoyé de grands laquais pour lui demander de venir donner des leçons, mais elle a dit qu'elle ne pouvait pas. C'est malheureux, ça, parce que cette .demoiselle n'a pas plus qu'il ne faut. C'est obligé de regarder à tout, et pourtant ça se tient bien, c'est prore, c'est gentil, c'est honnête, et ça trouve encore le
moyen de faire du bien aux autres. Mais yous, monsieur, sans être trop curieuse, pourquoi donc demeurez-vous dans notre endroit?
— Je demeure assez loin, ma bonne dame.
— Oh I vous demeurez là en face ; il n'y a pas une portée de canon, comme dirait le garde champêtre, qui est un ancien militaire.
— J'y demeure en passant.
— Vous trouvez donc le pays à votre idée? ou si c'est que vous voulez acheter la maison Diamant ?
^— Non, je suis l'ami des Diamant, et je suis chez eux pour rétablir ma santé.
— Voyez-vous! Vous n'avez pas l'air trop malade pourtant I
— Il y a des figures si trompeuses !
Elle me suivait toujours. Pour me soustraire à ses questions, je dus tripler le pas.
M. Sylvestre est talme et divague peu. Ses rêveries sont inintelligibles. Il murmure à voix basse, en souriant toujours; mais il dort trop. La poitrine se dégage, mais le cerveau se prend de plus en plus, et le médecin essayera demain un traitement plus énergique, si cet état persiste.
26. — Mon vieux ami a passé une mauvaise nuit, très-agitée. Deux fois il a voulu se lever et s'en aller à la pêche, assurant qu'il faisait grand jour et que le temps était propice. J'ai réussi aisément à le retenir. Il est fort doux et ne se plaint de rien;. mais il ne dort plus et ne me reconnaît pas toujours. Le médecin n'est pas content. J'ai suivi toutes ses prescriptions, j'en attends l'effet. Madame Laroze veille avec moi. Je suis brisé de fatigue; il y a quatre nuits que je n'ai dormi.