Ce matin, je me suis aperçu que le sommeil
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m'avait vaincu, en entendant une voix douce qui reiiiplissait comme d'une mélodie la chambre de mon malade. Mademoiselle Vallier causait à voix basse avec madame Laroze. Je m'étais Jeté tout habillé sur une botte d'herbes sèches. Je ne saiaquel instinct de honte m'a fait refermer les yeux. J'ai entendu que madame Laroze me plaignait, tout en disant que le malade avait passé une meilleure nuit, et qu'il fallait me renvoyer prendre vingt-quatre heures de vrai repos chez moi.
*— Oui, oui, a répondu mademoiselle Yallier, je veillerai cette nuit avec votre belle-sœur, que j'ai vue «hier en passant et qui m'a dit être libre. Zoé va beaucoup mieux. Sa tante est venue la voir et passera huit jours chez nous.
— Elle a donc une tante, votre négresse? une noire aussi ?
— Oui, elle est cuisinière à Versailles. Elle a obtenu une semaine de congé. Me voilà plus tranquille, et je pourrai m' occuper de M. Sylvestre.
— Est-ce que vous connaissiez ce jeune homme avant qu'il vienne au pays? dit madame Laroze en me désignant.
— Non, je ne le connais, pas II a l'air bon et bien élevé.
— Vous ne savez pas d'où il sort?
— Je n'ai pas songé à le demander à M! Sylvestre.
— Vous n'êtes guère curieuse, je sais ça.
— Je n'ai pas le temps de l'être.
— Sans doute que M. Sylvestre sait quelque chose de lui; mais lui, il ne connaît M. Sylvestre que depuis un mois ou deux.
— Ah ! dit mademoiselle Vallier avec surprise, je
croyais qu'ils se connaissaient davantage ! Alors, ce jeune homme a d'autant plus de mérite à le soigner si" bien.
— Si vous pensez qu'il est honnête comme il en a l'air, je peux vous laisser avec lui, car je ne vous cache pas que je fais bien faute chez moi. •
— Allez, madame Laroze ; mais envoyez-moi votre belle-sœur le plus tôt possible, pour que je puisse rendre la liberté à ce pauvre garçon. Laissons-le dormir en attendant. Il doit en avoir besoin.
— Et puis les hommes! reprit madame Laroze en s^en allant, ça ne sait guère veiller. Ça n'est pas comme nous... comme vous surtout qui ne dormez ja-' mais une bonne nuit! A présent que vous pourriez vous reposer un peu de votre malade, vous voilà auprès de ce vieux!
— Que voulez-vous! c'est comme cela! répondit Ah dine avec son toii résigné et enjoué quand même.
Je n'osai feindre de dormir plus longtemps, et; p'endknt que mademtoiselle Yallier reconduisait madame Laroze, je me secouai et jne remis sur mes pieds en toute hâte; mais, avant qu'elle m'eût engagé à partir, le médecin arriva et me prescrivit de rester. Il trouvait M. Sylvestre bien affaibli. Si la nature n'opérait pas ané forte réaction, il ne passerait pas la journée, et quelle réaction espérer à soixanle et treize ans, après «ette vie de fatigue et de misère? Eh bien, it se trompait, le jeune médecin! La réaction s'est faite au bout de deux heures. Les sueurs sont venues, la tète s'est dégagée, M. Sylvestre a recouvré toute sa raison et s'est étonné de nous voir là. Il ne se savait pas malade. Le médecin est revenu le soir, il drt que notre ami est sauvé ; mai&iliaat Tempécherde se découvrir en dor-*
iOè MONSIEUR SYLVESTRE
mant et ne pas le quitter d'une minute. Mademoiselle Vallier reste avec l'autre femme. Je t'écris de la cuisine, et je remonte pour les relayer. Je suis content, je ne suis plus fatigué. Je ne m'endormirai plus. Farfadet a compris notre joie, et, après avoir sollicité et obtenu un regard de son maître, il a consenti à manger. Ah! le chien du pauvre! celui-là aussi a des affections et des dévouements qu'on ignore !
28. — Un accès de fièvre à quatre heures du matin. Le malade s'est assis sur son lit et nous a dit d'étranges choses.
— Toi (il s'adressait à moi), tu es le représentant des fourmis, et tu me pries de te recommander au grand Être ; mais ta demande n'est pas raisonnable. Tu veux que la fourmi ait la notion de ses rapports avec le reste de l'univers : à quoi bon ? N'a-t-elle pas la notion admirable de tout ce qui convient à son espèce? N'a-t-elle pas la prévoyance, la patience, la mémoire, l'activité, l'industrie, la science des faits, l'économie, l'ordre, le courage ? Va, la fourmi est un grand peuple, et, si les hommes s'imaginent qu'elle n'a pas la notion du moi et du non-moi^ laisse-les dire. Ils sont loin d'avoir des notions complètes sur leurs rapports avec ce qui les entoure, et tu ne dois pas les envier. Ils se vantent de lire dans les étoiles, ils sont inca))ablés de lire dans le merveilleux intellect d'une fourmi. Ce serait plus intéressant que de savoir la métallurgie de Sirius ! Mais ils ne peuvent pas !...
Il s'est ensuite adressé à son chien, qu'il prenait pour un homme malade.
— Tu as peur de mourir ? lui disait-il ; tu crois que ton âme sera punie des erreurs de ton intelligence? C'est possible ; mais tu n'en sauras rien, et tu revivras
quand même avec Fespérance. Tu crains de comparaître devant le grand justicier? Insensé I tu ne le verras jamais, car tel que tu le conçois il n'existe pas. Sa justice ne peut pas être faite comme la nôtre, qui réprime et châtie. Châtier 1 la, plus grande douleur qui puisse être infligée à l'amour! Non, non. Dieu neia connaît pas, Dieu serait trop malheureux I Et, comme mademoiselle Vallier l'engageait à se
calmer :
— Je suis calme, répondit-il. Où sont ceux qui m'ont fait du mal ? Je ne les connais plus, j'ai tout oublié.
Il s'est endormi paisible, et, ce matin, il est tout à fait hors de danger. Nous lui avons administré le fébrifuge prescrit. Madame Laroze reviendra veiller ce soir, mademoiselle Vallier retournera chez elle ; mais, moi, quoi qu'on puisse me dire, je ne quitterai l'ermite que quand il sera debout.
Cette maladie mortelle dont je le vois triompher après. avoir traversé avec tant de douceur et de sérénité des crises voisines de l'agonie m'a donné beaucoup à réfléchir. A mon âge, on ne songe, je crois, jamais à la mort, et, d'ailleurs, je ne m'étais jamais trouvé au chevet d'un mourant. Quelle chose facile et simple que cet affaissement rapide, ces rêves sans terreur, ce sommeil d'enfant par lequel on entre dans l'éternelle nuit sans en avoir conscience 1 II est vrai que, pour avoir la mort douce, il faut peut-être avoir les doux instincts et les riantes illusions de mon ermite. Heureux ceux qui croient 1 II ne faut pourtant pas convenir de cela, si leur croyance est un mensonge. La vérité ' n'est-elle pas le bien suprême, et faut-il lui préférer le bonheur?
110 • MONSIKITR SYLTESTRE
20 avril.
La fièvre a. tenté de reparaître- cette nuit, mais elle a avorté sou& la. mystérieuse et puissante influence de la quinine* Le malade a eu seulement, de quatre à six heures du matin, un peu d'excitation avec beaucoup de lucidité. U m'a appelé près de lui en me disant:
— Je ne peux plus dormir. Je ne sens plus riea de cette maladie-; combien donc a-tc^elle duré ?
— Huitjoursi
— Tout' celai Ces huit jours ont passé pour moi comme une heure ; pourtant tout ce que j'ai rôvë est incroyable; mais ce n'était pas« ennuyeux^ et.lc' tempsm'a paru court M'a-t-on beaucoup drogué ?
— Le» moins possible.
— C'est encore trop, car, si on ne m'eût rien fait, je serais debout maintanant sans perte- de forces ou endormi pour toujours sans co?Yibat et sans fa^ tigue..
— Vous ne cnoyez.pas à la .médecine ?
— Si fait,, j'y crois comme? à^ une chose empinique qui. nous sauve à la condition de nous épuiser. G'est tant, pis pour nous, lorsque nous n'avons pas;la; force de supporter le remàdei. C'est peutK3tre taotpfe aussi lorsqu'il nous tire d'un mauvais pas pour nous.laisseir' dansuamauvais- chemin le reste de notre vie;
— Craignez-vous de. ne^ pas guérir complètement? J'espère: que vous vous tromper; on répond de- vous.
* — Moi, je réponds d'y faire- mon possible en-, ne
changeant rien: à< mes habitudes et en reprenant, ma
"^ ie active; mais il n'en est pas moins vrai que^ ^
MIS m'eussiez laissé lutter tout seul contre mon mal.
MONSIEUR SYLVESTRE lU
je m-en fusse plus vite débarrassé dans un sens ou dans l'autre.
— Alors, vous en voulez un peu à vos amis d' avoir agi pour vous comme Hs agiraient pour* eux-mêmes ?
— Non pas I La médecine trouvera peu à peu le moyen de tout guérir sans rien^ tuer en nous. Il faut bien qu'elle expérimente sur nous, et que nous nous soumettions k payer ses tâtonnements. Nouslui appar* tenons à nos risques et périls, comme nos volontés^ nos ijitelfigences et notre dévouement appartiennent à tout progrès. Je me suis dit cela en voyant le médecin près de moi. J'ai pensé à la mort, dont je n'avais pas encore eu l'avertissement dans mon sommeil, et je-me suis dit : « Allons !: voici le creuset î j'en sortitai* or ou poussière. » J'eusse mieux aimé me passer de cela et n'avoir affaire qu'à dame nature, qui est plus maligne qu'on ne croit; mais il ne faut ni vivre ni mourir *en égoïste, et nous- allons voir l'effet des poisons.. Si ce jeune médecin me tue, il saura qu'il faut ménager* la dose à un autre, et ses- autres malades le trouveironl plus prudent I
» Savez-vous, dit-il encore après une pause, que je crois avoir un peu vu, pendant quelques instants^ de l'autre côté de la colline de la vie? Vous me demaa>derez comme c'était fait par là? Mèn Dieu,, c'était Êait comme mon propre esprit voulait que ce flït fait, et ce sera vraisemblablement aiiasi, car nos instincts sont des révélations. Chacun rêve son^p^adis- à sa manière^ c'est soft droit. Le* seul droit qu'il n'ait pas, c'est de vouloir imposer aux autres la ferme que sa vie pressente imprime d'avance à sa vie futmre. Ghacuni va où il veut aller, car, si la mort n'était pas la délivrance^ elte ne serait pa^ un bien. Dieu merci., elle est un bien
pour ceux qui en acceptent les lois. et les conséquences. Donc, l'amant de la liberté s'y plonge, et s'en relève avec le sentiment de la liberté. Voilà pourquoi ce que j'en ai aperçu, quand je me suis trouvé à la limite, était fort de mon goût. C'était, comme je vous l'ai dit sans métaphore, le revers de la colline. Seulement, il avait un aspect nouveau. Le ravin était plus profond, les rochers plus imposants, les bois d'une altitude plus majestueuse, j'aime le grand ; mais il n'y avait rien d'extraordinaire, rien de fantastique dans, mon Éden. C'était bien la nature telle que je la connaissais, et la nature de nos climats telle que je la préfère. C'était simple, c'était bon et vrai. Il y avait aussi de menus détails, car le grand n'est majestueux qu'à la condition d'avoir à ses côtés le délicat et le gracieux. Quelles belles fleurs il y avait là, sur les pentes sableuses I des digitales, des orchidées, des parisettes, des jacobées... et des graminées!... mon Dieu, tout ce que nous connaissons, car je n'ai jamais demandé plus et mieux que ce que j'aime et apprécie en ce monde. C'était peut-être le même monde, qui sait? Je ne demande pas à le quitter, moi t II est aussi habitable, aussi riche et aussi perfectible que les autres. Seulement, j*avoue que je le voyais déjà en grande voie de perfectionnement.4.es arbres n'étaient pas mutilés, les fleurs n'étaient pas foulées aux pieds. Il y avait un torrent étroit, cristallin, tour à tour impétueux et caressant, bondissant en cascatelles, ou endormi parmi les herbes, ou babillant sur les cailloux, — et.il n'était pas emprisonné par des écluses, ni souillé par les détritus des usines. A vrai dire, il n'y avait pas d'usines, et je n'ai pas aperçu d'habitations. Sans doute elles étaient cachées pour ne pas gâter l' agreste physiono-
MONSIEUR SYLVESTRE ii*
mie du ravin, et, si l'industrie régnait sur ce monde paisible, elle se tenait^ distance, respectant les sanctuaires de la nature et conservant avec amour ses grâces et ses splendeurs, comme nous respectons aujourd'hui ces jardins paysagers que Ton crée pour remplacer et reconstruire artificiellement la nature qui s'en va. C'était bien agréable, je vous assure, le Jardin naturel que j'ai entrevu! Il y avait de jeunes bouleaux en robe de satin blanc et de vieux chênes aux bras étendus tout couverts de mousses blon des. Je crois avoir aperçu des chevreuils qui ne fuyaien pas, des perdrix et des faisans qui ne se sauvaient pa devant Farfadet; car il était là, mon chien, et j'ai bien vu qu'il avait aussi une âme. Quant à vous dire comment la mienne était habillée et à travers quels organes je pensais, je ne m'inquiétais de rien. Je ne me trouvais pas emprisonné, je me déplaçais sans effort, et j'attendais... Quoi? Je ne saurais le dire, car vous m'avez mis, je crois, des sinapismes qui m'ont fait rentrer brusquement dans ma chambre et dans ma peau. Mais vous ne me teniez pas encore; je suis reparti au bout d'un instant, et je me suis trouvé- dans un crépuscule, sur un beau lac, où je nageais comme un cygne, comme une oie, si vous voulez ; je ne demande pas à mieux nager que ça ! JeVoyais au loin des formes confuses, mes nouveaux semblables probablement, car mon cœur s'élança vers eux avec un transpprt de confiance et d'amitié que je ne saurais rendre, et j'allais me joindre à eux, les interroger, les connaître... Vous m'avez dérangé, tout s'est évanoui. Ah ! on ne sait pas de quelles solutions désirées on prive un malade quand on le tourmente pour le ranimer. Dans ce moment-là, vous disiez : c Mon Dieu,
lU MOXSIELU STL\ESTRI£
qu'il est calme! n'est-il pas mort? » Je vou^ ai entendu; alors, j'ai >iLccepté ia sentence en me disant : « Peut-être fautilétre ce qu'ils appellent mort, c'està-dire endormi pour un certain temps. Peut-^être le paradis des gens humbles comme moi commence-t-il paT'un bonettlong repos de la notion de la vie. (Peutêtre, à ceux qui ne sont pas bien pressés et qui ne doirtent pas du tout, faut-il un ou deux siècles pour retrouveç cette notion dans une société meilleure, dans un monde où la nature aura reconstitué sa l)eauté première, et les hommes la droiture native de leurs instincts, éclairée par le soleil de la science et de la poésie. Pourquoi non? S'il faut mettre les choses au pis, pourquoi l'être quejc suis ne se dissoudrait-il pas «en une multitude d'êtres sans conscience du moi que je suis, pour^e reconstituer lentement en un être qui serait encore moi, tout en étant un être meilleur que moi? Qui sait? et qu'importe, puisque tout est bien, ou doit devenir bien? » Et, là-dessus, j'ai vu une chose que vous avez pu .voir dans la réalité : au commencement du printemps comme en automne, il y a, sur nos collines, d'épaisses brumes gris de perle qui descendent jusqu'au niveau de la plaine, effaçant, avalant, pour ainsi dire, les rochers, les arbres et les villages. Quand cette nuée moelleuse est sur Vaubuisson, je la vois d'ici, et je la compare à un gros oiseau qui s'accroupit snr les demeures de l' homme tcomme une couveuse sur ses œufe. Tout bruit cesse alors, toute lumière s*éteint. Dans mon rêve, je me sentis pris sous la nuée, et je me dis en fermant les yeux : « La voilà, c'est la fin du jour, c'est la mort de l'homme ; elle est douce et maternelle comme le sein qui couvre les germes de la vie nouvelle sous le duvet de l'amour. »
Puis Jl ajouta en riant x
— Qu'est-ce qui dit qu'elle -est tiil manlype? C'est tout^bûimeinent un ëénedcoi )
'Qet:hor»nie «est hoireux jusque^ans «Les bras de la mort! Étrange organisation ! «étrange eonfiancôf
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D£ iPI«iMi»E .A rIVHUJlPP.£
4o'«nai, .tonjoius à rermiUge.
Tout^allaitrbiea, .mais une visite niystérieuse a jeté un> trouble, profond daas cette âdme si forte. Un soir, comme il reposait et que je m'apprêtais à allumer la .lampe, on a frappé dottcement à la porte. J'ai ouvert à une femme voilée, assez, grande et toute vêtue de blanc avec une simplicité de haute allure. Elle ne m'a rien dit, elle a été dcoit auJit du vieillard et s'est agenouillée en lui baisant.les mains.
— Ah! c'est toil s'est-il écrié; que viens- tu .faire ici?
£t, séjournant vers moi :
— Laissez-nous, mon enfant ! laissez-nous bien seuls, et fermez les -portes.
J'ai obéi. Je suis descendu à la cuisine. Une autre femme, très-volumineuse et cachée missi ,par un double voile, était assise devant le feu. Un .grand laquais se tenait debout à. la porte. La grosse femme avait une
116 MONSIEUR SYLYESTBE
robe noire très-simple, mais d'une ampleur trois fois aristocratique. Elle s'était levée comme pour me questionner sur l'état du malade; mais tout à coup, comme si elle eût reconnu en moi une figure qu'elle ne souhaitait pas rencontrer, elle me tourna le dos. Je ne crus pas devoir me montrer curieux, je sortis. Farfadet, que je voulus emmener, ne consentit pas à me suivre. Il resta sur l'escalier, inquiet et mécontent, grommelant tout bas. Je fis quelques pas dehors. Le jour éclairait encore un peu. Je vis au bas du sentier une voiture brillante, un gros cocher, deux chevaux fringants et une ombre noire, debout à quelque distance. Je ne crus pas devoir m'éloigner de Termitage. J'étais un peu méfiant, un peu soucieux, comme Farfadet. Au bout de dix minutes, je le vis venir à moi comme pour m'appeler, et je rentrai, résolu à être impoli plutôt que délaisser tourmenter mon malade, lequel ne» m'avait pas semblé accueillir cette visite avec beaucoup de joie. Je me croisai avec les deux femmes, qui " sortaient suivies de leur laquais. Il me sembla que la plus grande, qui avait la démarche élégante et jeune, étouffait des larmes, et j'entendis la voix de l'autre — une voix qui ne m'est pas inconnue — lui dire :
— A lors ^ c'est toujours la même chose? il ne veut pas?
Elles passèrent, et je trouvai M. Sylvestre absorbé. Quand il me vit, il me demanda si la femme qui était entrée chez lui était venue seule. Je ne pus prévoir que je dusse le tromper, je lui dis qu'une autre femme avait attendu en bas.
— Quoi ! . s'écria- t-il, elle a osé entrer ici I Ahî je voyais bien qu'on me mentait ! Mon ami, si je retombais malade, jurez-moi que personne d'étranger, per-
sonne, entendez-vous! n'approchera de moi. Jurezmoi que vous me ferez mourir en paix !
Et, au bout d'un instant, il ajouta : * '
— J'ai peut-être tort. L'enfant m'aime I et elle est bonne ! Mais non t il ne faut pas accepter ce qui est mal! Il faut protester jusqu'à la dernière heure!... Ah! mon ami, il est bien cruel. de ne pouvoir pardonner !
Et il fondit en larmes.
Il me sembla qu'il avait besoin de s'épancher, et je lui dis que, si ses peines pouvaient être adoucies par mon affection, j'étais à lui corps et âme.
— Je le sais, dit-il en me prenant la main ; vous êtes de ces athées comme j'en connais quelques-uns, dont l'âmç a la religion de l'humanité d'autant plus, fer-
vente qu'elle n'en admet pas d'autre. Je vous ai jugé dès le premier jour, et bien jugé, car je ne me trompé plus; à force de vivre de déceptions, je suis devenu clairvoyant malgré ma bienveillance excessive. Vous m'aimez aussi, car vous avez trouvé en nioi la sincérité. Eh bien, sachez que votre ami a été bien malheureux, que son cœur a été mille fois brisé et qu'il y reste des plaies incurables^ C'est pourquoi je ne veux pas croire à la colère de Dieu contre les fous et les pervers. Dieu ne doit pas souffrir ce que je souffre. Il pardonne tout, lui qui peut fout renouveler ! Mais nous^ pauvres justiciers d'un jour, il faut bien que nous disions à ceux qui nous assassinent : c Soyez punis en cette vie par le mépris, puisque vous ne l'êtes pas par le remords ! »
Puis il parla par phrases entrecoupées :
— J'ai eu des enfants, une fille... Mais à quoi bon y songer ? elle mourra, et peut-être au seuil de l'autre
IIJJ MONSIEUR SY.LTESTRE
vie, «per«evra-4-0He nine himière... On peut toujours se purifier, môfnc après! L'expiation vost l^t^ernelie source dé rajeunissement. Quri sait si je n'itfi pas été on Ugpe, moi, daftts quelque eicisieiiee4cttntaine dont la tonte de «Dieu jn';a Mé le souvenir et retiré la iata^ Uté?Et puis on expie peut-être poaries antpes; dans le dogiHe chrétien, il.y a iune cho3e qui j«e plaît, c'est cette âme aimante qui croit épuiser en elle toutes les douleurs de l'humanité. Et quisadît si -ces .larmes <pie je répands n'ont pas une vertu raystéuieuse? Ve*is qui les recueilles, ^ouvenez-^vous d'^un vieillard immolé qui souffrait beaucoup et qui vous iai^it flitié. Sijarmais vau3 êtes tenté de souiller /les icheveux blancs, vous vous Tappelle]?ez ^ee q^ue vous voyez id.
En'pariant ainsi, îl pleurait et avouarit sanshorfte-sa faiblesse.
— Ges larmes vous soulagent peut-être, lui dis:je ; mais il ne faudrait pascâller jusqu'à .la fatigue. Pouvezvez-vous faire un effort pour vous distraire de vos peines?
— Oui, dit-il, je veux, essayer. Je ne voudrais pas remourir en pensant à ces choses de la vie présente; elles sont JiTop somb£es,.et vous allez.m' aidera chasser les i^ectres de mon momie intérieur. /Parlez -moi de V04fts.; ayez confiance ^en moi. Dites-moi qui voas<ètes et d'où vous venez.
Je «'iiésitai 'pas à lui raccmter en ^ue^fuesta^stma oeorte ^t vulgarpe existence *sfins noinmer persosneiet sans entrer dans d'inutiles détails. Il m'éeoutaavecattention, et, eomme j'ëtàîs foFoé, ^pràs isevoir «effleoré riMstoire des deuK premières tentatives de madage de mon oncle à mon égard, d'être un peu plus explicite
sar la trobtème,oaii»e'6aGOFeirràlante de notre ov^p* ture, il dit vivement :
— Où était la honte de cç mariage? Quelle était cette mère infâme dont la fille innocente n'a pu trouver grâce devant vous?
— Me trouvez-vous trop rigide? C'était une ancienne
courtisane.
— Comment la nommait-on? Mademoiselle Irène,
peut-être?
— L'avez-vous connue?
— J'ai ouï parler d'elle autrefois. C'était elle, n'estce pas?
— C'était elle. Me blâmez-vôus ?. . .
•— Non, certes!. A ipréseat, ne me parlez jilu^ j'ai besoin de réfléchir.
31 appuya sa tête «dans ses nnains, parut rêver et <&liit par -s'endormir ; mais tia nuit n'a pas été «bonne, son sommeil était -efitrecoupé de 8angk>(s étouiffés et de soupirs déchirants. Hdureusemçnt, miademoîselle Yallier est arrivée de bonne henre, et -sa iprésence a. paru le caliDeriiomiiieipar^enGfaanlemetlt.
— Celle-ci est:uniaûgp ! i^-t-^il-dit àphisteuBS «a* prises.
£t il portait à son «oœtir lesifnaîns de. la.jMBe 6Ile comme -sitcd^euaseat fermé sesS^Iessures.
Il a raison,.«mademotâeUe. Aldiae«est im^ioge. lapais la maladie de - not»e aHod, je ^me surs «éfiiottsement Ué avec elle, «et j 'ei^èite qu'olle a de rtestûne fiour -moi . Je ne fiai pas ipàrïé de :HOs «eniretiens à v^ûk ^basse :au chevet du malade. Il ^*eài ipas été bien d'^u vouloir tvop sa^vourer^la tdoueeur, tant ^que j'ai été ^ous le poids de rinifuiéèifide. Ôi la icrise de oette nujt ii'a pas de suites, je t'en pavl8rai<dON»ain.; car, à travers
toutes ces angoisses, j'ai bien eu quelques rayons de soleil.
DE PIERRE A PHILIPPE
VaubuissoD, S mai.
Me voilà revenu à mon gîte. Après de légères rechutes, mon ermite est sur pied, et j'ai vu que l'habitude d'être seul était en lui si invétérée, qu'un excès d'assiduité le gênerait. Il m'a fait promettre pourtant d'aller au moins tous les deux jours passer deux ou trois heures près de lui ; car il aime aussi la société, pourvu qu'elle ne soit pas imprévue et tenace.
Je retrouve avec un certain plaisir ma petite chambre, ma jolie vue, et mon travail commencé, que je relis et dont je ne suis pas mécontent. J'aperçois que j'ai été sinon influencé, du moins très-impressionné par ridéalisme du cher Sylvestre, et que j'ai tenu compte de la solidité de certaines de ses objections. Il est heureux pour moi d'avoir mis par hasard la main sur l'homme qui pouvait me les présenter et me montrer plus qu'aucun autre l'étendue de mon sujet.
Je t'ai promis de te parler de mademoiselle Vallier, et, au ton de mes lettres, tu vois que je peux le faire shns que ma conscience me reproche rien. Je ne lui ai pas dit un seul mot, adressé un seul regard qui pussent porter le trouble dans son âme. J'en suis fâché
pour toi, mon unique lecteur; mais mon roman, qui a eu le loisir d'arriver de la première rencontre au premier embrassement, n'a pas encore fait jaillir la moindre étincelle. C'est froid, mais c'est logique. C'est ainsi que cela doit être entre un garçon honnête et une fille sage. S'il en était autrement, l'un des deux serait coupable : ou le garçon coupable d'impertinence et de légèreté, ou la jeune fille coupable d'imprudence •et de coquetterie. Donc, le roman de l'amour n'aura ici ni commencement ni fin; mais le roman d'amitié, car l'amitié comporte parfaitement le romanesque, est en bonne voie et a marché vite. Le moyen qu'il en fût autrement ? J'y ai été de tout cœur, et ma voisine y est venue en toute confiance.
C'est une belle chose que la confiance, sais-tu t et le plaisir de l'inspirer vaut peut-être bien celui de faire naître l'émotion. Il n'y a pas grand mérite à accéférer les battements d'un cœur féminin et à appeler la rougeur sur les joues d'une vierge. Le premier sot venu peut se vanter d'un pareil triomphe; mais rassurer sa conscience en obtenant son estime, c'est moins commun, et j'aime les rôles délicats et sûrs.
Il'faut dire aussi que, si les hommes ne sont pas tous dignes d'inspirer la confiance en amitié, les femmes ne sont probablement pas toutes capables de l'éprouver. Pour croire aisément à la loyauté, il faut être très-loyal soi-même, il faut n'avoir aucune arrièrepensée, et je suis certain à présent que mademoiselle Vallier est une de ces natures saintement tranquilles que les épreuves de la vie ont armées de pied en cap contre les puériles vanités et les tentations mauvaises. Elle a encore la candeur de l'enfance dans les yeux et dans le sourire; on voit que chez-elle la passion n'a
rien ravagé, peut-être rien ejfflleuré du tout; mais on voit aussi dans l'attitude aisée et instinctivement fière, dans la liberté de l'accent et de la démarche, 4aDS la spontanéité des réponses, qu'elle sent en elle une force vraie et que ce serait tant .pis pour de lâche ou. l'idiot qui espérerait la tromper.
Elle ne cherche pas l'esprit, elle en a^pourtant : un esprit doux et sage, indulgent et tiatuFellement gai. Mais elle a plus que cela, elle a <une raison cultFvée, elle a lu et réfléchi dans sa solitude, elle est très-instruite pour une femme, -et elle a des côtés d'intelligence très-sérieux. Elle a aussi des idées, et on voit bien que deux ans de causerie et d'épainchement avec M Sylvestre ont passé par là. JEUe a une sorte de culte pour ce vieillard, et, si elle est destinée à avoir «ne imperfection, ce sera d'avoir vu par ses yeuK et d:av^ir trop accepté par enthousiasme 4es opinioQ3 toutes faites. Ma protestation contre ces théories Auira-t'elle à notre amitié? Peut-être que non, car M. Sylvestre .est dans la ^pratique un apôtre de tolérance.
J'ai eu, parmi quelques autres, une très-intéressante journée où, en présence de notre ami, elle a .raconté de point en point toute sa vie. J'essayerai dete la.résumer sans tenir convpte desquestionset desinterrup- ■tions qui ont provoqué les développements. Je fais donc parler Aldine sans espérer rendre fia i)onbûmie et la simplicité de son »éctt.
— Je n'ai pas souvenir de moii ^èrc aueomnaencement de ma vie. J'avais deux ou trois ans quand il repartit , pour le Brésil, où il avait fait déjà de ielles affaires : du moins, il le' disait à ma mère; mais il ne nous laissa pas de quoi l'attendre, ^ar il r^sta plus de dix ans absent, et donnant si peu de ses nouvelles,
qu'à la fin. ma mère crut qu'il était mort. Elle n'avait pas été heureuse avec lui, il était emporté, inconstant dans ses entreprises «et pniodigue rquand il avait de l'argent. Il avait ^laangé lapetite dot qu'elle lui avait apportée, et, quand, mon frère' et moi, nous lui .faisions des questions, elle nous disait :
» — En vérité, mes en&nts, Je ne «peux ,pas trop vous répandre. Votre père a tant couru et v^y^^gé, que }e ne le^connais pas beaucoi^p. Il ne £aut pourtant pas 4'acûttS6r d«ouWi. 'Peut-être nous a-t-il envoyé des lettres et des secours qui n'arrivant pas.
» Ma mère, sn'aj^it jjlus rien pour vîvfb, avait em- ^ui^ les fonds nécessaires pour ^monter le premier étaUiâsement qui lui avait paru offrir des chances de :$iieoès dans noire pays; nous habitions :Rouen. <EUe inspirait de la oonfiânce^elle était ;active et orangée. £ne\nonta unëtahiissemeait deJ^ains où-ellelit|proniplement d'assez bonnes affaires pour -s'acquitter ^et pour s'assurer un revenu honorable. Elle nous mit en pension et ne négligea rien pour nous faire bien élever.
» Voyant ma mère presque tous les Joarâ et^me seatant «aimée partoirt oe ^ui m'entourait, j'ai €ai. une enfance heui^ouse': mais, un. jour, mon ^père reparut avec un navire, des trésors et des eatclaves. Geiut^pour Dous, enfiuftts, une surprise, un téblouiss^i^nt, »un oonte de fées, mais sMxtre Joie Jie fut ipas. longue. Mon père était incompréhensibLe.JI nous aimait sans doi^, mat^ il avait, sur dcautomté dutpève de famièle, du mari, -du maître Btde l'homme riche, des .idées si étranges, qoe inous «n ^osts abasourdis. U uoe nous témoignait aucune «affection, critiquait :notre onanière d'être, nous troussait «mal élevés idaHSdao6{penâiens,;e^ il nous -signifia d'avoir ii le siHvreii Paris, où. il v€(u-
i2î. MONSIEUR SYLVESTRE
lait s'établir et mener le train qui convenait, disait-il, à sa position. ' .
» Ma mère, qui l'avait d'abord accueilli avec joie, s'attrista subitement, tomba malade et mourut peu de semaines après notre arrivée, à Paris.
» Mon père ne nous laissa pas voir son affliction et nous laissa à la nôtre. Il paraissait absorbé par mille occupations importantes que nous ne comprenipns pas. Au bout de deux mois, que nous passâmes à pleurer ensemble, mon pauvre frère et moi, nous vîmes un grand luxe se déployer tout à coup autour de nous. De l'hôtel garni où nous étions descendus, on nous conduisit à un vieil hôtel de la place Royale, où d'immenses appartements étaient remplis de curiosités et d'objets riches^ou étranges*qui nous faisaient un peu peur. Il y avait des têtes de sauvages embaumées et momifiées avec des coquillages dans les yeux et de longs cheveux noirs, qui pendant bien longtemps m'empêchèrent de dormir.
» Nous vîmes arriver là toute sorte de gens qui vendaient ou achetaient ces choses sans nom, depuis de grands seigneurs jusqu'à de petits juifs, tout un monde qui nous était étranger et ne faisait pas la moindre attention à nous. L'ennui nous rongeait, on ne nous permettait pas de toucher à rien, ni de sortir de l'appartement, ni de faire le moindre bruit. Mon frère attendait avec impatience qu'on songeât à le remettre au collège. Moi, je n'osais demander à aller en pension, pourtant j'en mourais d'envie. Enfin mon père se décida à faire reprendre l'éducation de son fils, qui était studieux, intelligent et doux; mais le malheur était sur nous : un jour de sortie, mon pauvre frère commit une faute bien légère, et mon père, qui était
MONSIEUR SYLTESTRE 423
prorapt à la menace, fit mine de vouloir le frapper. L'enfant, efï'rayé, recula jusqu'au bord d'un escalier de service où il roula à Ja renverse. 11 resta malade et contrefait, et on dut le confier aux soins d'un médecin spécial qui promit de le guérir et de le redresser, mais quL ne put que prolonger un peu sa vie et le nourrir d'espérances.
» Mon père fut sans doute très-affligéde ce malheur, mais son chagrin se manifesta par des accès de colère et de -dureté qui m'épouvantaient. Ses habitudes de commandement tournèrent à une frénésie inquiétante, et'je crois bien qu'à partir de ce moment il perdit la raison. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il est mort fou, et je dois le dire pour le faire absoudre d'avance de tout ce que j'ai souffert de bizarre auprès de lui.
» D'abord il me reprocha ma laideur et prétendit qu'il y avait de ma faute, parce que j'étais maigre et chétive, et que j'entretenais ma maigreur par une activité bourgeoise, mesquine, déplacée chez la fille d'un millionnaire. J'étais laborieuse, il me voulut nonchalante; j'aimais à m'instruire, il me voulut ignorante. Je dus me soumettre à ne rien faire, à passer ma vie dans un hamac, bonne couchette pour la nuit, mais qui devient un supplice quand on est astreint par ordre à y compter les heures de la journée. J'aimais les ' soins du ménage, il me les interdit absolument. Je ne tenais pas à la parure, il me couvrit de diamants, luxe ridicule et déplacé chez une jeune fille. Je voulais porter le deuil de ma mère, il m'en empêcha. Il me permettait à peine de faire de la musique un instant et d'ouvrir un livre à la dérobée. J'étais fort soumise, j'avais grand' peur de Jui; mais, quand ma mère fut morte et mon frère estropié, la colère me vint au cœur
i%y MONSIEUR SYLVESTBE
et j'essa^y^ de me révolter. Je souhaitais que mon père me tuât, et je le menaçai de me tuer moi-même. Savez-vous ce que; dans son dé(ire,.il imagina pour me réduire à merci? J'aimais beaucoup Zoé, la petite servante noire qu'il m'avait donnés.
» — Je ne veux ni vous tuer ni vous fairû souffrir, me dit-il. Je veux vous marier, et, comme vous êtes horrible, il n'y a que la fraîcheur de vos joues qui vous fera accepter. *
» Il faut vous dire en passant que, comme j'étais fort pâle, il me forçait à mettre tous les matins une épaisse teinte de rouge de Chine.
» — Je ne vous battrai donc pas comme vous le mériteriez, continua-t-il ; mais, toutes les fois que vous essayerez seulement de désobéir, je .ferai batti*e sous vos yeux Zoé par son père, et, s'il ne la bat ferme, je la battrai moi-même. Quant à vous jeter par la fenêtre, essayez si vous voulez, mais je vous juve que Zoé prendra immédiatement le isiême chemin que vous, et qu'avant d'être en bas, Vous la recevrez sur la tête.
)) Je sais bien à. présent qu'il ne l'eût pas fait; mais j'étais assez simple pour le croire, et cette manière d'inventer des menaces terribles et fanlastiqties était IcTrai moyen de me rendre.folle ou sti^de.
Pendant que mademoiseUe YaïUier Bftoointftit oes choses, je pensais tout bas :
— C'est donc ïlà le pauvre petit êtne que j-ai vu, dans S€Hi développement arrêté par «un régime iéroce, avec des joues ridioulement fardées et des bras 'Chargés de pierreries, condamné à dormir sous peine de torture morale ! Et je -me sui^ moqué de ce pauvre être, je l'ai raillé, méprisé, presque liaï, croyant faire
acte d^indépendancfi, de désintéressement et de fierté ! Veîià comme la destinée nous mène et nous trahit ! Ah î*i j'avais pu deviner, — je ne dis pas la suave beauté qui devait se développer chez cette petite fille, — mais la beauté ftwrale de son âme, et to»t ce que âon soHmieil accablé ceu*vait de douleurs profondes, de dévouements sublimes et de bonté sympattbique, je l'eusse prise dans mes bras, je l'eusse arrachée à ce vampire, je l'eusse sauvée, cachée, élevée comme ma fille, et aujourd'hui j'aurais un état, car j'aurais travaillé ^pour elle, et je pourrais lui dire : « Sois jna •femme ! car, aussi vrai 4ue je ne suis pas unAmadis et un don Quichotte, je suis un brave garçon qui met sa gloire à te jïrotéger. Oublions ton indigne père et méprisons son indigne fortune; car qui sait mieux que moi combien les «nfi^nts sont innocents des fautes de leur famille ? »
Ce ^and fonds d'inconnu qui est daâs la vie, et ^ue nous appelons le hasard, en a ordonné autrement. Me voilà en face d'un avenir qui n'offre rien de solide, et presque au dépourvu dans le présent, car. la maladie dejfnon ermite, Ja perte de mon .temps, les remèdes Jbi les petits adoucissements que, malgré lui et à son insu, j'ai apportés à sa misère, ont fort entamé ma réserve.,. Me voilà, dis-je, nullement découragé ni inquiet pour mon compte, mais réellement incapable de me charger d'une femme et de voir sans effroi arriver des enfants. J'ai passé à côté du bonheur sans le pressentir, et cette adorable compagne qui eût réalisé toutes les vagues aspirations de ma stérile jeunesse ne pourra trouver en moi l'appui de sa faiblesse et la consolation de son passé !
Mais je continue l'histoire de cette chère personne,
128 • JklONSIEUR SYLVESTRE
et je ne dois pas oublier un incident que j'étais trèscurieux de sonder. Je lui ai demandé pourquoi, lorsqu'elle était à Paris, elle ne s'était pas mariée, n'importe comment, et sans réflexion, pour échappeivà la domination de ce père insensé.
— Je n'ai été tentée quun^ fois, m*a-t-elle répondu, de prendre ce parti-là ; mais j'ai reçu une rude leçon qui m'a rendue circonspecte. C'est ma seule aventure, la voici.
ï Un jour, mon père me dit : ■
» — Tâchez de ne pas être trop sotte, et vous serez mariée dans quinze jours. Vous avez vu chez nous le vieux M. Piermont ? Il a un neveu beau et bien fait, pas riche, mais de haute famille, qui doit venir aprèsdemain. .
» Zoé, à qui je racontai la nouvelle, sauta de joie.
» — Maîtresse, vous m'emmènerez, vous prendrez pauvre père noir avec vous. Vous nous rachèterez au maître, bien cher s'il le faut, mais vous ne nous laisserez pas ici !
» Vous pensez bien que je promettais tout et ne doutais de rien. Quant à mon fiancé, oh ! je l'adorais d'avance, car je ne lui demandais, pour être adore'? que de ne pas faire battre mes amis et de ne pas trop me battre moi-même. Ah ! q«e les hommes donneraient le bonheur à bon marché à de pauvres filles dans certaines positions intolérables! On m'avait dit que le neveu de M. Piermont était beau et de bonne famille, je voyais en lui un prince, peut-être un dieu. Que voulez-vous ! j'avais un peu plus^de quinze ans, je n'avais jamais pensé au mariage : ce devait être le paradis de la liberté !
» Au lieu de venir le surlendemain, le vieux M. Pier-
mont, qui était pressé de conclure, amena son neveu le, lendemaiji, et, comme mon père ne s'y attendait pas, comme je n'étais pas avertie, et que j'avais passé la nuit à babiller avec Zoé sur les perfections présumées de mon fiancé, je dormais tout de bon dans le hamac quand il arriva. Zoé, qui me berçait, s'endormit aussi^ et nous n'entendîmes rien de ce qui se passait dans le salon voisin. Tout à coup les voix s'élevèrent, la porte était ouverte. Je fis signe à Zoé de ne pas bouger. Nous ne dormions plus, nous écoutions. Une voix jeune disait :
t — Jamais, mon oncle I Cette fille est un monstre, et son père...
» Je ne vous répéterai pas le mot, mais imaginez ce qu'il y a de pis !
». — Jamais, disait le neveu, — car c'était bien lui, — jamais un honnête homme n'épousera mademoiselle Aubry !
» — Tais-toi ! tais-toi 1 sortons, pas d'esclandre ici 1 répondit l'oncle.
» Et il l'emmena brusquement.
» Je m'étais élancée du hamac pour l'apercevoir; l'oncle le poussa le premier hors du ^alon, je ne vis que le dos de l'oncle. Je n'ai jamais su le nom du jeune ^omme.
» Mon père m'annonça qu'il était venu et qu'il reviendrait le lendemain. Je savais bien qu'il ne reviendrait pas, çt je^ n'en dis rien. Il ne revint jamais.
» Vous pensez bien que, repoussée ainsi et qualifiée de monstre, je me le tins pour dit. Je n'ai plus jamais songé au mariage, et, mon père n'ayant plus rencontré pour moi de parti selon ses vues, je me suis ap-
plaudie de ne pas risquer d'être mariée de force à uii malhonnête homme.
— Vous devez en vouloir pourtant, lui dis-je à ce grossier personnage qui vous avait si mal regardée par le trou de la serrure et qui disait ^i haut des choses que vous ne deviez pas entendre.
— Eh bien, pas du tout, répondit mademoiselle Vallier, et même, je veux vous le dire, c'est si naïfî j'aiaimé de tout mon cœur d'enfant cet inconnu dont la dure parole était restée dans mon oreiHlB. Cette parole m'éclaira pour la première fois sur ma situation^ Je n'avais jamais pensé que ce fût une honte d'épousei* une fortune dont on ne savait pas l'origine. Jte^me-rappelai alors des mots échappés à ma- mère, j'observai les manières des gens qui venaient chez nou?. Je compris qu'il yavait eu dans la vie délirante de mon père des erreurs ou des fautes, et je me mis à souffrir db ma richesse comme les autres souffrent en rougissant de leur pauvreté. Pendant plus d'un an, j'ai pensé à ce fier jeune homme qui m'avait avec raison trouvée si affreuse et peut-être si grotesque-. Pbuvais-je lui en savoir mauvais ^ré?' Je me trouvais laide aussi. Quelles eussent 'été ma honte etmon infortune si, au lieu de cette nature hautaine et franche, on m'éûtpré» sentée un ambitieux sans scrupule qui m'eût épousée pour ma dot, que j'eu^e- aimé ingénument, et qui m'eût abandonnée ou tenue sous ses pieds? Mon père m'opprimait, mais mon* cœur ne saignait pas trop de son manque d'affection. Je ne me piquais pas d'une tendresse hypocrite pour lui. Je n'avais jamais reçu ses caresses, je ne* connaissais de lui que ses excentricités, redoutables.. Je les- subissais comme unouragan sous lequel on se courbe sans vaines malé*-
dictions. Si je l'eusse connu bon et paternel, j'aurais souffert mille fois davantage de son égarement.
D Peu de temps après l'aventure que je vous ai dite, mon père acheta une terre aux environs de* Saint- Malo. Il y fit' dé grandes dépenses, prétendant tripler son revenu. Il s'y ruina et en vint aune telle exaspération, qu'il voulut battra ses régisseurs et ses-paysans. A la suite d'une querelle où ils se révoltèrent, on lo rapporta chez nous blessé et mourant. Il ne survécut pas six mois à mon frère. Il n& survécut pas huit jours au père de Zoé, mort aussi par suite <i'une obéissance trop- passive à ses terribles fantaisies
» M. Sylvestre- vous a dit que j'avais réussi à payer toutes \esr diettes^ de mon? père-. Sa situation- était si embrouillée, que la lutte durerait encore, si j'avais voulu lutter; mais je ftis prise d'un si grand; dégoût devant cette liquidation, cpie j'abandonnai lout aux soins d'un honnête avoué du pays et déclarai que je m'en tenais à ce qui pouvait rester de l'héritage de ma mère. C'était une petite rente qui ne me fut pas contestée, niais- que j'abandonnerai aussi, s'il le faut, dans quelques mois, à ma. majorité. On m'assure pourtant que les créanciers ne perdront rien, et que je conserverai ce débris» J'ai cherché fortune à Paris, ou deux ou trois femmes excellente* s'iaitéressaient à moi et avaient commencé» à me trouver des leçons ; mais Zoé est tombée malade. J'aurais pu payer sa tante pour- la soigner et rester libre; mais aurais-jc gagné l'équivalent de eeiV& dépense ? Et, si je l'eusse feit, à quoi bon quitter cette enfant qui n'aime que' mot au monde, et qui, tout en se résignant, mourrait de chagrin sans moi ? Vous voyez que cela ne se peut pas. Si je dois la perdre, au moins elle aura été aussi
heureuse et aussi choyée qu'il dépendait de moi qu'elle le fût.
J'ai été sur le point de répondre à la confiance de mademoiselle Vallier par la mienne, et de lui dire que j'étais ce neveu de M. Piermont dont elle avait daigné garder un si bon et si généreux souvenir. Je n'ai pas osé, par la raison qu'elle m'avait parlé de cet inconnu avec une certaine vivacité touchante qui m'avait fait un peu battre le cœur. Il m'a semblé que sa pudeur serait froissée de me voir profiter en quelque sorte de l'abandon plein de charme avec lequel elle venait de me parler de moi-même. Comme je n'ai pas dit Qion nom à M. Sylvestre, qui ne me l'a pas demandé, comme je lui ai parlé de M. Aubry sans le désigner et sans le dépeindre, Aldine peut ignorer encore longtemps qui je suis. Si quelque hasard le lui apprend, elle me saura gré de ma réserve et en comprendra les motifs.
Quel malheur pourtant que je ne sois pas riche et romanesque I Gomme ces deux rencontres bizarres avec Aldine et la confidence qu'elle m'a faite gaiement de son ampur d'enfant pour moi, — car c'était de l'amour en somme, toute jeune fille aime l'homme qu'elle rêve et qu'elle attend ! — comme tout cela était bien disposé pour nous lancer dans une passion charmante I réalité, ma souveraine, vous êtes maussade et revéche, il faut en convenir, et votre sceptre est une verge de fer, surtout quand on a vingt-cinq ans, un cœur tout neuf et de l'imagination tout comme un autre I
MONSIETDR sylvestre 133
DE PHILIPPE A PIERRE
Volvic, 20 mai.
Tu diras ce que tu voudras, mon ami Pierre, tu es amoureux de mademoiselle Vallier, et le roman que tu regrettes de ne pouvoir entamer est en pleine voie d'exécution. Eh bien, tant mieux ! pourquoi t'en défendre ? Du moment que tu peux estinter et respecter cette digne personne, du moment qu'elle mérite d'occuper ainsi ton cœur et ton esprit, tout ce que tu vas entreprendre d'héroïque pour elle sera du travail intellectuel, de la dépense morale, du temps et de la volonté bien placés et bien employés. Je compte beau coup sur cette passion, car c'en sera une, pour échauf fer ton âme et la ramener à des habitudes moins scep tiques; mais dépêche-toi de rajeunir et d'aimer; car moi qui n'ai pas vieilli encore et qui suis tout croyant si je vais te voir et que tu te drapes encore dans le manteau de l'indifférence, je te déclare que je prends feu, que je guéris la négresse, que j'emmène ces deux pauvres enfants dans ma montagne, et que je mets aux * pieds d'Aldine mes trente ans, mon cœur ingénu, mes bras solides, mon humble science, mon honorable état et les quatre mille francs que, l'une dans l'autre et Dieu aidant, je gagne à présent chaque année. Ce n*est pas brillant; mais ma clientèle augmente tou-
13'f MONSIEUR SYLVESTRE
jours, et ma robuste santé peut accepter encore plus de travail et de fatigue que je n'en ai. Et puis... et puis! l'inconnu ne me fait pas peur. Tu as la prévoyance du riche, toi, de l'homme qui n'a manqué de . rien et qui, n'ayant plus rien, veut se relever et ne pas risquer un nouveau désastre. Le pauvre a un autre genre de prévision : il sait que, parti de rien, il est devenu quelque chose en risquant tout, et, pour conquérir le bonheur, auquel il est payé pour croire, il est prêt à traverser encore de rudes épreuves. Il compte sur cette Providence qu'on vous a appris à méconnaître en vous montrant des portefeuilles garnis d'inscriptions de rentes et en vous disant : « La Providence , elte est là! » Eh Bien, non, elle n'y est pas ! L'argent se perd ou s'épuise, l'espoir et la volonté se renouvellent.
Tout cela, c'est pour te cKreque la première fennYie pauvre et vertueuse que^ j'aimerai sera ma fenwne, si elle m'aime, et, je te le crie du fond du cœuf^ cher enfant, fais ainsi : arme maéemoiselte Vallier, elle est prête à t' aimer, si elte ne-t'ainie déjà; ne combats pas tes bons instincts, travailla sous l'empire de Tamour et sous l'inspiration cte Va, fei ! Oui, cpcis à ITamour, si tu ne^ peux croire' i au tre> chose; ce' scr» la clef de rédiïïce. L'émotion' ouvrira les écluses de t(Hi talent, et tu seras un poëte, un philosophe o» imi a»*tiste, parce que tu seras un homme.
S'il en est ainsi, comme je rfespèreet le souhaité, je te promets de' chérir mademoiselle Vallier ceomidfsa sœur; mais, comme- il faudra un aliment à raew en^ thousiasme, je me rejetterai sur l'ermite, que j'adbre déjà-, vuque^ je sens en lui le résumé idéalisé de* tons mes penchants et d« toutes mes cvoyasiees.
Tu manques d'arg6nt, je p&vie. Je t'en eii¥oie un -peu, -ce -sont -me» '■ëa(Mieiiiie&. Si 'lu n'en *as .pas- besoin, empioies-en adroitement uneipartie à seuteair M. Sylvestoe, «et, si c'est iaipossîMe, ^arde-le-naei. Je n'en ai 4qae faire maintenant, je te le jure. Ma mère ne ^manque de rien, nous sommes xi^ies.
DE PISJtlIE A PHILIPPE
Vauboisson, SS -mai.
Mon ami Philippe, tu es un singulier mentor ! Tu me prêches l'effort héroïque qui doit me soustraire au dénûment, et tu m'envoies de l'argent, le dissolvant par excellence, l'hôte perfide qui dit à la paresse : « Dors encore un peu, je suis là ! » Et en même temps tu me fais un sermon sur l'étroite prévoyance des riches. Tu lîie foudroies et tu rae gâtes. Et puis tu me menaces d'enlever Aldine, si je ne me dépêche de mettre à ses pieds mon présent et mon avenir, sans te souvenir .qu'à l'heure qu'il est, elle est douze cents fois plus riche que moi, ayant un revenu de douze cents francs, tandis que je n'ai pas encore un 'franc de rente! Tu bals la campagne; mais que c'est beau et bon d'être fou comme toi .1
N'importe, je me défends. Je ne toucherai pas à tes cent écus, car M. Sylvestre est redevenu trop lucide
pour souffrir que je change un iota à son plan d'existence. Je ne chercherai pas non plus à me faire aimer de ma charmante voisine; car, si je suis un cerveau creux et un incapable, comme cela est fort possible^ je serais par-dessus le marché un misérable de troubler son repos et de compromettre sa bonne renommée pour lui apporter ma misère et ma honte. Donc, elle ne saura rien de mes sentiments pour elle, et, si je l'aime comme tu le prétends, je n'en veux encore rien savoir moi-même.
Je travaille avec acharnenflent. J'ai eu avec M. Sylvestre une discussion où j'avoue qu'il m'a vaincu sur certains points. Je crois encore qu'il donne trop d'importance à la solidarité humaine, comme tous ceux de son école ; mais il a pourtant augmenté à mes yeux cette importance, et la chaleur de sa conviction m'a paru avoir la valeur d'un solide argument. J'y reviendrai, je veux d'abord y réfléchir.
DE PIERRE A PHILIPPE
33 mai 186i.
J'ai reçu ce matin une visite qui m'a beaucoup surpris. Je sortais pour aller voir M. Sylvestre, quand j'ai été saisi au passage par Gédéon Nunez.
— Je venais chez vous, me dit-il. Je vous savais ici. Votre véritable aventure est enfin connue, elle vous
MONSIEUR SYLVESTRE - itî
fait honneur ; je tenais à vous en foire mon compliment. Je suis à la Tilleraie depuis vingt-quatre heures ; j'y passe une partie de Tété, et je viens vous demander de prendre gîte chez moi. Ma maison est la vôtre.
Tu connais peu Gédéon. Je dois te dire en trois mots tout ce que- je sais de lui, car il n'est pas mon ami intime. Il a eu une jeunesse orageuse; mais, retenu ou repris par ses parents (tu sais que la paternité Israélite est rude et tenace), il est rentré dans la voie de Tordre et de la richesse, qui, aux yeux de sa race,
— de la nôtre à présent, — est le chemin de la vertu. Tout cela n'empêche pas Gédéon d'être intelligent, serviable et libéral. A présent, je continue.
Après que je l'eus cordialement remercié, l'assurant que je ne m'ennuyais pas de ma solitude, qu'elle était nécessaire à mes projets de travail, et que je trouvais ma demeure agréable, — je lui ai foit croire que j'en étais locataire et que j'avais des ressources assurées,
— nous avons causé de Paris et de Vaubuisson, de nos connaissances de là-bas et de nos voisins d'ici, de sa cousine Rébecca, qui, selon lui, mènera bien son mari, de l'ermite des Grez, qu'il a souvent rencontré, mais qui n'a jamais voulu lier conversation avec lui, et finalement de mademoiselle Vallier, sur le compte de laquelle ifvoulait, disait-il, me consulter.
— Je sais en gros, mon cher, l'histoire de cette de-' moiselle, riche et ruinée, honnête et pauvre. J'ai un peu connu son père, un affreux gredin, soit dit entre nous. Je sais qu'elle se dévoue à une servante malade; je sais qu'elle a du talent, je l'ai entendue; je sais qu'elle a de l'instruction, de l'esprit, un noble caractère. Le médecin du pays, en qui j'ai toute confiance, m'a dit d'elle des choses superbes, peut-être en est-il
amoureux; mais je ne sais pas si die est belle ou laide, je ne l'ad jamaiis vue, et ça m'^estparEaU^ement égal. Eh bien, je suis veuf, j'ai quarante ans et plusieurs millions. J'ai donc l'esprit assez sérieux et la bourse assez bien garnèe pour vouloir à tout prix élev^ on ne peut mieux mes deux mioches, une fiUetle de cinq ans et un garçon trop j>6une encore pour Je collège'. J'ai pour eux spécialement* une gouvernante, une bonne et un groom. Le gro<MXi est gentil, la bonne dévouée, la gouvernante assez soigneuse, mais ^eni^ée de prosélytisme, et voulant faire absolument baptiser mes petits juifs. Je tiens, ^moi, à ce qu'ils gardent la foi de leurs pères, et je renvoée la ^ouvernan^fee. Il m'en faut vite une aotre. On Ta m'«n proposer <^ent; mais j'ai dans l'idée que Ja meil-leure de tou~ tes est là, «près de moi, sous ma inain. C'est une vertu éprouvée, et je sais que, pieuse ou non, quand elte peut quitter sa malade, ce n'est pas pour alter faire sa cour aux curés, mais pour soigner l'ermite, qui est on vieux esprit fi>i*t, à ce qu'on m'assure. J!ai déjà Mt une tentative l'année passée pour qu'elle vînt donner des leçons à mon petit Sam, qui a des dispositions musicales merveilleuses. Il n'y a pas eu moyeda. J'ai offert d'envoyer l'enfant étudier chez olle : la «naïade était trop mal. £nfm cette année voici ce (|tie de jpremier mouvement, sauf votre avis, j'imagine. Je prendrais chez moi la noire avec la blanche; elle^ auraient pour elles deux un joli pavillon dans mon parc, avec nourriture, entretien complet et trois mille francs d'appointements. Vie de famille ou vie à part, vie d'anachorète, si bon lui semble, pourvu qu'elle apprenne à lire à la petite et qu'elle enseigne la musique au petit, tout en leur parlant raison et mpralc de temps
MONSIEUR SYXVESTRE 439
à autre, *eii fiMe d'écrit, ^et fsaas s'occu^per de la questkm-Aeé&ffBnte, ^ttîHezjue dâfifier 'eofiâdU: ferais-je ïAm^ ffSt âocepiei^aiè^te ?
— 'A coup sûrv^v^oas :&r)ez èien, «d'apréfe teut ce qu'on Mmss a vdit de <mad^»oiaeUe ValUeir^ mais «eomment puis-je savoir si elle accepterait? je la connais si })eiit
-^ AllôiisdonCjtSiidnrnaisi vous la voyez ts^os les jours. '
^^ Vous vous trae^pez. ie k veneontreNquelq^efois par fhftsaj^d Jàvi^c TerRiite, JiOiis osuisonsii J;rois un instaaskt, «et el^e «'en va «eiile.
— Mais quand vous l'mez •sôigaéloiis ^es deux ?
— *• dious a'vovifi toujôUFs ^été^ois at qudquefais ^latse atuppès de hii. Le malade AOus4oBoait beaueoup td'dnqudéUide; <i)ous lui «OiinHies très^attadaés. Les cirxôBStaAceSin'ont dotac pas iavarisé une liaison bten partieuli^.
— Diable J j^e trouve ^e si !
— • lbiH(t¥ee<oe «^ ^wai& voudrez, mon cher Gédéon, mads §6 vous jure «que je «ne suis pas «a^ez lié avec i^le pour safV4»r iû eHe^aec^ptecait vos oi&es et .pour Lui donner le conseil de «lesâccefit^^
— Votre parole d'cbonneur?
*— Qui, ma tparote d'honneuis Fép€aidisr|e.
-^ Alors.. . ^^^eus. ne pouvez 2111'aider^ je vim ça. ! Par qui diable lui ierai^je parler ? Si le vieux Sylvestre voulait;... mais c'est.un oucs assez mal Jéobé.
— C'est, au contraire, un ;homme clmomant.
— cAhl possible I maïs il aie J'est ^s avec .tout le monde. Si je vaistcbez cette demeiseUe, elle .ne me mettra pas à la porte?
~ ie ne sais jias.
— EUe est donc bien .farouche ?
i40 MONSIEUR SYLVESTRE
— Je n'ai pas eu l'occasion de m'en assurer.
— Je ne suis plus un jeune homme, que diable f je suis un père de famille, un homme posé ! Si elle croit que je veux lui faire la cour, c'est une prude ! Je ne l'ai jamais vue; elle est peut-être affrcfuse) Comment est-elle?
— Ni laide ni jolie, plutôt bien que mal, et trèsdistinguée.
— C'est ce qu'on m'a dit. Voyons! quand on veut quelqiTe chose, il faut le vouloir ferme. Vous pouvez me rendre un service; conduisez-moi chez l'ermite, présentez-moi à lui comme un de vos amis; qu'il-
. vienne avec moi chez mademoiselle Vallier, qu'il assiste âmes propositions et qu'elle se décide. Au moins, ce soir, je saurai à quoi m'en tenir, et, si je dois renoncer à elle, je chercherai quelqu'un. Mes enfants ne peuvent pas rester longtemps sans direction, et, moi, je ne veux pas être esclave. Je n'aime pas à rester en place. Oh ! mademoiselle Vallier ne me verrait guère à la maison; elle y serait seule pendant les trois quarts de l'année, car mes sœurs et moi n'y passons guère que trois mois, et je compte y laisser les enfants, même l'hiver; Ts^ir de Paris ne leur vaut rien. Voyez! ce serait pour elle une vie de liberté, car ce serait une mission de confiance. Si elle aime la retraite, l'isolement, elle serait servie à souhait et sa malade pourrait guérir, grâce à un confortable réel. Enfin venez, allons chez ce toqué de Sylvestre !
Je ne pouvais refuser; nous montâmes dans la voiture de Gédéon, et en vingt minutes nous étions à l'ermitage.
M. Sylvestre reçut très-froidement le seigneur de la Tilleraie. Il l'avait déjà éconduit^ ainsi que ses hôtes. '
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II déteste les curieux et s'en débarrasse avec une franchise triomphante ; mais, quand il sut qu'il s'agissait d'une offre avantageuse pou» mademoiselle Vallier, il écouta Gédéon avec une attention marquée; aprèsquoi, il lui dit :
— Je transmettrai votre proposition à cette demoiselle. Il est inutile d y aller, elle ne vous recevrait pas. Je n'y vais jamais moi-même. Elle m'a dit, une fois pour toutes, qu'elle n'est pas installée de manière à recevoir des visites, et cela doit être vrai; mais elle reçoit les lettres qu'on lui écrit, et je m'étonne que vous n'ayez pas confié votre idée à la poste. C'était beaucoup plus simple et tout aussi prompt. Le facteur passe sur nos chemins deux fois par jour, et il est trèsexact.
M. Sylvestre avait un air narquois qui n'échappa point à Gédéon; toutefois celui-ci insista.
— Si je n'ai pas écrit, dit-il, c'est que je savais bien qu'elle vous consulterait avant de me répondre, et j'ai voulu au moins vous dire tout ce qui vous mettra à môme de lui faire comprendre ses intérêts.
— Eh bien, monsieur, je vous ai très-bien écouté, j'ai bonne mémoire, et je n'omettrai rien de ce que vous m'avez chargé de lui dire.
— J'en suis bien sûr, reprit Gédéon, et pourtant ce n'est pas comme si je lui parlais «loi-même. Je pourrais répondre à des objections que je ne prévois pas^et même... augmenter le traitement que j'ai fixé, si elle ne le trouvait pas suffisant.
— Je lui dirai encore cela, et^ si elle présente des objections, je vous les ferai transmettre par M. Pierre, puisque vous le connaissez.
Gédéon voulait emmener M. Sylvestre en voiture
jnsque'chezTnademoisclle Yallieret Tattefidi^e à ]af>orte pour avoir plus tôt sa Téponse. Je vis 4^iie oet-te impatience un peu hautaine -de rhomme riohe qui croit tout aplanir avec de* l'argeat déplaisait à l'ermite, et je décidai Gédéon à aller attendre chez lui la réponse que je tâcherais d «tre en mesm*e de lui porter bientôt. ^ ^
Il voulut alors «oe mener déjeuner k la TiUeraie, disant que^ sa voiture serait à noa disposition pour revenir prendre la réponse de M. Sylvestre dans Faprès-midi. Je sais que M. Sylvestre déteste les carrosses autour de sa tbébaïde, et puis j'étais un peu inquiet de seïi opinion sur l'affaire qui venait d'être entamée. Je priai Gédéon de me laisser faire ma promenade accoutumée dans les bois et de ne m' attendre que le lendemain.
— Voyez-vous cet Israélite rusé et passionné î me •dit M. Sylvestre dès que nous fûmes seuls. Je jurerais qu'il a très-bien vujnademoiselle ValUer, précisément parée qu'il s'empresse de nous dire le contraire. Il i*a désire, il la vent et il 4'espère, et vous êtes sa dupe!
Le rouge nae monta au visage. M. Sylvestre me ré- *vâait crûment la cause du malaise et de l'irritation que, depuis une heure, je sentais gronder et monter Mimoi.
— Eh bien, lui dis-je, je crois que vous avez raison ! Je n'osais pas m'ariS&ter à cette idée, mais la voilà qui «l'apparalt aussi! Pourtant... Gédéon a beaucoup aimé sa femme, et il n'y a, pas assez longtèmps^it'il Ta perdue...
— Votre Gédéon a des (passions violentes, je vous dis. Je ne m'occupe pas de ce qu'on en pense .et de oe qu'on en raconte dans le pays , mais l'ardeur de ses
sens et de sa volonté est écrite sur sa figure moitié bestiale, moitié divine, ca» il est très-beau, du froafc jusqu'au bout du nez ; le reste est inquiétani;. Non, il ne faut pas qu'Aldine aecepted/ aller ehûz lui, elld y subirait des obsessions outrageantes,, et qui sait à quelle vengeance le dépit d'avoir échoué popterait uq homme de cette trempe?
Je devais défieadre Gédéoa. J'armai à M. Sylvestre que- j^le croyais kofitsae d'hôaneus.
— Qa'il sok hûmme d'honneur en affaires, je n'er dbute pas, puisque vous, le dites^ reprit M. Sylvestre > Je sais qu'il Êaût beaucoup de bien, soit pour se faire ^ pardonner sa richesse^ soit par inclination natuneUe» Ne croyez pas> quie^ j'aie, des ppéventLoos contre lui ai contre sa race; j'ea ai eu au<t£efois eommQ taM d'autres, mais l'éèudÊ! pliUosophiquie détruit les préjugés, et les- hommes de FAn^ien* Te&tadiaent on^ peut-être aujourd'hui plus de nouveauté dans les idées que les bonunes du nouveau dogaxie. C'est un^ fière race, allez i întelligeat^: comme n6us na le sommes peut-être plus, mais encore primitive à bien des égards, c'està-dii-e terrible dans ses instincts. NjQn^ non, Aldioe n'acceptera pas soûl hospitalité dangereuse ! ]e ne le veux pas.
Je t'avoue, mon cher Philippe, que'je ne le vouîai^s pas riDn plus,.eÉ que- j'ai attendu a«vec une assez vive impatience le. retour de M. Sylve&lre.. H uq va pas exicore bien vite, ses j-ambes se ressentent de la. maladie^ et il n« met pas< aH>ins d'une demi-heure mainteuant ' pour dtesoeadre au bocd de la rivière, a Vendcoit oii ette rase: le ipr^mmv diegjré de- La celUne. d'est là (|ue mademoiselle Yailier va Ofdiaaiuem^at le i-ej^indfe n instant, quand elle peut sortir. Je craignais telle-
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ment de rencontrer Gédéon rôdant de son côté, que je n'accompagnai pas Termite. Ou je me serais mon. tré indigné des tentatives auxquelles M. Nunez voulait m'associer, et il m'eût cru jaloux, ou j'aurais laissé Toir à mademoiselle Vallier des craintes que je n'ai pas le droit de lui exprimer. Le temps m'a paru long ; j'ai monté et descendu dix fois le versant à mi-côte duquel, dans une coupure bien ombragée, l'ermitage se cache comme un nid de troglodyte dans les rochers et les bruyères. L'endroit est triste, sans horizon, — une seule petite échappée vers le village et la vallée, — et pourtant il a une saveur de mystère et d'abandon qui peut charmer à la longue un rêveur humble et doux comme M. Sylvestre. Rien de bien austère ni de franchement pittoresque dans les 'mouvements? tantôt brusques, tantôt paresseux, de ces terrains légers qui s'échappent des masses de grès et se laissent couler sous l'effet des pluies, en longues zones jaunâtres, là où la végétation a refusé de les assujettir. Sur les pentes où le taillis s'est bien installé, les plantes sauvages sont belles, vigoureuses, et certaines espèces atteignent des proportions inusitées. Les sentiers du ''bois sont bien ménagés, faciles même dans les éboulements; les ronces ne s'en sont pas emparées, les genêts et les fougères n'occupent pas non plus de trop grands espaces dans les clairières, et Jes nombreux Tessauts du coteau ne permettent pas la monotonie. Tout cela est charmant pour ceux qui aiment le moindre détail de la canipagne, qui se plaisent à découvrir les tapis de muguets et de jacinthes sous la feuillée, et qui, comme moi, regardent volontiers pendant une heure la toilette d'une oiseau dans le sable; mais, comme le pays^ n'est pas remarquablement beau, il
n'attire personne, et on y peut errer des journées entières sans y rencontrer une figure humaine. Il n'y a aucune clôture, et un petit chemin de piétons conduit du hameau des Grez au sommet de la colline ; mais c'est une communication indécise et peu fréquentée. L'ermitage en est assez loin pour qu'aucun regard curieux ne l'atteigne. D'ailleurs, qui porterait ce regard indiscret sur un débris si misérable et si insignifiant par lui-même? Le hameau des Grez n'a pas deux cents habitants, et tous sont occupés à leurs travaux. Le dimanche, on va pêcher ou se baigner à la rivière, ou on fait de la politique chez madame Laroze. Et puis, tout le monde connaît Termite, il ne se cache pas de ses voisins; il n'y a rien à piller autour de lui; les gamins eux-mêmes respectent sî^ tranquillité .
Quaint aux habitants des villas plus*ou moins voisines, aucun que je sache ne s'est épris de botanique,, ou bien iis ont trouvé ailleurs une flore plus intéressante. Je n'en*ai pas aperçu un seul jusqu'à présent, et, sans les femmes mytérieuses qui sont venues un certain soir, je pourrais dire que, depuis trois mois, Gédéon est le seul échantillon du monde civilisé qui ait violé le sanctuaire de M. Sylvestre. Il est vrai qu'à lui seul, Gédéon nous causera peut-être plus de,souci qu'une armée de flâneurs parisiens, et mes anciennes inquiétudes reviennent. Déjà ceux qui me connaissent - savent où je suis, et ceux qui ne me connaissent pas vont savoir qui je suis. Ils n'en seront guère plus avancés ; je ne suis pas quelqu'un^ mais je serai peut-être quelqu'un de trop pour mademoiselle Vallier,^ quand elle apprendra qu'elle a confié certain petit rêve d'enfance à celui-là même qui en a été* l'objet. J'aurais
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mieux fait de le lui dire, et il me tarde un peu d'en trouver l'occasion.
Enfin M. Sylvestre est revwau, il avait la figure un peu longue.
-*- Elle n'accepte pas précisément, mais elle ne veut pas refuser non plus. Elle demande à réfléchir. Que •voulez- vous! elle ne comprend pas le danger, et, n'étant ^s son père, je n'ai pas le^roit de le lui faire coH]Ç)rendre. D'ailleurs, ce sont toujours là des explications dangereuses. Des idées d'ambition peuvent toujours naître dans une situation pénible, et, quant au trouble des sens, la crainte peut l'éveiller dans un être qui s'ignore lui-môme. Elle n'a que vingt ans au bout du compte ! Elle a toujours vécu,captive, elle ne sait rien du monde. Une prudence craintive Ta bien avertie jusqu'à ce jour de se tenir cachée, paixîe qu'elle est sans appui. Bh bi^, elle se figure qu'elle seiia plus en sûreté dans le château de la Tilleraie que dans sa petite maison isolée, sans clôture et sans gardien au bord d'un chemin. Elle dit qu'elle y a peur la nuit, qu'elle n'y dort pas, même quand elle pourrait dormir, qu'elle est un peu lasse des soins de la vie matérielle, qui prennent trop de temps et restreignent trop la vie de l'intelligence. Tout cela est malheureusement vrai, l'existence de deux femmes dont l'une ne peut aider l'autre est plus compliquée que la mienne, et il est certain que la beauté de mademoiselle Vallier m'Inquiète. Vous ne me comprenez pas? C'est que vous ne l'avez pas vue arriver ici; elle était encore un peu laide; c'est la fatigue qui lui a donné ce ton fin, cette transparence dans les yeux, cette démarche lé- • gère et* assouplie. Oh ! ce n'est plus la même personne, et, si elle recouvre la santé chez Gédéon, elle ne lui
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plaira peutHÊtre plus; mais, en attendant... D'ailleurs, je me suis peut-être trompé. Il se peut qu'il n'ait au^ cun projet, qu'il ne l'ait même jamais vue. Elle jure que non, que cela ne se peut pas, qu'elle cache soigneusement sa figure, afin de cacher sa jeunesse aux gens qu'elle ne connaît pas, qu'elle ne se met jamais à sa fenêtre sans savoir qui l'appelle; enfin elle s'étonne grandement de mes questions et de mon inquiétude, et j'ai eu peur de lui en trop montrer. J'ai été forcé de me rabattre sur les propos qu'on pourrait faire sur son compte. Elle répond qu'on fait toujours des propos, et qu'on y est peut-être plus exposé dans la solitude que partout ailleurs. Elle me rappelle les hi«stoires qu'on a faites longtemps sur mon compte et le^ suppositions malveillantes dont elle-même a été l'objet pendant plus d'une année. A présent, on voit sa vie, et on lui rend justice. Eh bien, si on jase d'abord de sa résidence à la Tilleraie, on cessera de jaser quand on y verra sa conduite ; la vérité triomphe toujours dans l'opinion : la pauvre enfant croit cela!... Bref, elle a été étonnée de me voir lui déconseiller uae chose si avantageuse pour elle, et je crois bien que la petite Zoé est furieuse contre moi. Elle s'imagine que « vivre dans belle maison^ avec des bancs pour s'asseoir dans grand jardin^ et ne plus voir maîtresse faire le ménstge, la lessive ^et la cuisine, » sont des joies qui la guériront du jour au lendemain. Pour conclure, on me prie de réfléohir à ma première impression, et, sans enlrer <eû révolte contre le vieux ami, on espère que je verrai plus olair^ians quelques jours. Moi, je ne suis pas sévère ; malheureusement, le besoin de gâter ceux que j'aime, la crainte de les voir souffrir, m'ont toujours nendu incapable de les bien diriger»
Cela, je le reconnais, je n'ai pas la bosse de Tautorité, je suis cruellement payé pour le savoir, et c'est peutêtre ce qui m'a toujours préservé de l'ambition. Il est fâcheux, mon papa^ que vous n'ayez pas trente ou quarante ans de plus, vous auriez été plus persuasif et plus inflexible que moi ; mais votre figure de jeune homme vous interdit l'influence et toute tentative de direction sur une jeune fille.
Que pouvais-je répondre à M. Sylvestre ? Rien en vérité. De quel droit mettrions-nous obstacle à l'amélioration d'une triste destinée? Pourquoi accuser un honnête homme de projets infâmes parce que son profil grec se termine en barbe de faune? Pourquoi, d'ailleurs, douter de l'énergie avec laquelle une fille chaste saurait se défendre de la séduction ? Et puis, moi, tout cela ne me regarde pas ; elle n'est pas ma sœur, elle n'est pas ma fiancée, et, quand je dis qu elle est mon amie, je bats la campagne comme un romancier.
Mais il me répugne, après les doutes que M. Sylvestre a fait naître dans mon esprit, de m'employer à cette négociation. J'ai signifié à l'ermite que je ne m'en mêlerais pas, et, pour qu'il n'y ait pas de doutes à cet égard, j'irai voir Gédéon demain pour lui dire de faire ses affaires lui-même.
La soirée est à l'orage, et la vallée est singulièrenient triste et oppressée ; le ciel est bas, rayé de nuées violettes qui semblent vouloir tout écraser. Les derniers reflets du couchant sont d'un jaune cuivré lugubrôe Les rossignols chantent par phrases nerveuses, inachevées, comme si le bruit de leur voix les effi^ayait tout d'un coup. La campagne n'est décidément pas belle ici. Trop de joli, et pas assez de caractère. Le
joli est mou et fade à la longue. M. de Florian donne ici la main à M. Berquin. il y a trop de verdure partout, et r horizon est si court, si court, qu'on s'en lasse. J'en sais les contours par cœur, et les grands arbres se manièrent un peu. Et puis je ne vais plus être seul; les Diamant viennent tous les dimanches, et il faut bien que je vive avep ces braves gens, qui me racontent beaucoup leur histoire. Je la sais à fond maintenant. Gédéon, qui est têtu, va me tourmenter pour que je voie son luxe et ses hôtes nombreux. Mademoiselle Vallier ne manquera pas d'adorateurs, si elle éprouve le besoin d'en avoir. Moi, je ne tiens pas à avoir tant d'amis t II n'y a que mon ermite qui me retienne ; mais peut-être enaurai-je assez dans quelque temps. Ses impressions sont trop soudaines, et sa volonté n'est pas à la hauteur de ses aperçus. Les hommes pratiques sont rares, et les hommes d'imagination ne feront jamais rien qui vaille.
DE PIERRE A PHILIPPE
Yaubuissoii, 12 juin.
Oui, je t'ai négligé, mon bon Philippe. J'ai beaucoup travaillé. Je suis devenu un peu dur envers ma question du bonheur. Je la traite du haut en bas, et j'élimine toute illusion décevante. M. Sylvestre perd de son iufluence, et je crois bien que ma résistance à
son idéal optimiste Tagace un peu sans qu'il eri convienne. II est trop patient, ce digne homine, je Toudrais parfois l'irriter un peu. D'autres fois je crains de r assombrir, car, lorsqu'il parle des peines de sa vie réelle, il est d'une sensibilité presque féminine. — Au reste, je ne sais pas pourquoi je me sers de ce motlà : les femmes n'ont qu'une sensibilité extérieure et physique. Je crois leur âme beaucoup plus froide que la nôtre.
J'ai été plusieurs fois à la Tilleraie. Mes habils d'été de Tannée dernière né sont pas de la première fraîcheur, et je suis déjà, de la tête aux pieds, un peu démodé. Je ne m'en apercevrais peut-être pas pour mon compte, mais cela se lit dans les yeux qui m'examinent curieusement. Je ne shis pas fâche de braver ce commencement de divorce avec le monde moderne, car, si mon livre fait fiasco,, je serai encore plus fané ef plus démodé dans un an. Et qui sait si, dans vingt ou trente ans, de fiasco en fiasco^ je ne serai pas arrivé au costume suranné et à l'étrange aspect de M. Sylvestre? Pourquoi n'y serais-je pas aussi indifférent que lui ?
La Tilleraie est une très-belle résidence, et Nunez y reçoit beaucoup d'hommes. Quelques femmes de sa fa- 'mille, vieilles et jeunes, y viennent dîner une fois par semaine avec leurs frères, leurs oncles ou leurs maris. Ce monde israélite est admirablement uni et de mœurs exemplaires. Les liens du sang y sont pris plus au sérieux que chez nous, la solidarité de race y crée l'assistance mutuelle sur des bases très-larges et trèssages; mais ce n'est pas un monde très -gai. Ce n'est pas l'intelligence qui y manque à coup sûr, mais bien la légèreté, dont nous avons la bonne ou mauvaise ha-
bitude. Moi qui me pique d'être positif, je m'y sens èé* passé, et cette étemelle préoccupation d'affaires qui ne m'intéressent pas me feit là un isol^nnent moral qui ne m'aînuse pas toujours. On m'y office les moyens de faire fortune, maïs je ne me laisse pas tenter. Je comprends que l'on s'enrichisse en risquant ce qu'on a, c'est un travail, une science, un art si l'on veut; mais risquer ce qu'on n'a pas,i&n acceptant des avances et en faisant travailler les autres à sa place, ne convient pas à un homme jeune qui veut être l'artisan de sa destinée et qui est dominé par Famour des idées*
Tu me demanderas pourquoi je vais souvent là. Il y a des livres, de la liberté, des nouvelles ; deux ou trois femmes aimables y ont été amenées par M. et madame Duport, et, ces jours-là, les causeries sont plus animées, les préoccupations moins exclusives. Pourquoi ne rentrerais-je pas dans le mouvement de la civilisation, tout en gardant mon indépendance d'ermite^?
Je veux même rendre cette indépendance plus entière. Je vais quitter la maison Diamant, qv^ les enfants du tailleur rendent un peu bruyante, et où je crains de gêner leurs ébats. J'ai loué la maisonnette occupée récemment par mademoiselle Vallier. J'y serai plus près dé la Tilleraie, il est vrai, mais aussi plus près de. M. Sylvestre. Je verrai mes fenêtres et mes arbres de cet hiver. Ma vue d'été sera l'inverse de
ce qu'elle est maintenant, ça me changera un peu. J'ai trouvé une vieille femme pour faire mon ménage et mon dîner. Cela augmente très-légèrement ma dépense, et mon travail y gagnera en tranauillité.
Mais mademoiselle Vallier, me diras-tu ? Eh bien, quoi ? Mademoiselle Vallier est installée à la Tilleraie dans un charmant pavillon où sa négresse est en train
io^ MONSIEUK SYLVESTRE
de guérir. Le médecin en est émerveillé et ne peut pas en croire sa propre affirmation. Mademoiselle Àldine a donc bien fait de se décider. Elle paraît très-contente des enfants qu'on lui a confiés et s'en occupe assidûment. On la voit fort peu; comme elle a d3 beaux appointements, elle a demandé à payer ellemême une servante et à manger chez elle. Elle y donne ses leçons, et, quand il y a du monde au château, elle amène les enfants, reste un quart d'heure au salon ou sur la terrasse, et se retire quand les petits vont se coucher avec leur bonne. Gédéon lui témoigne beaucoup de respect, dit le plus grand bien d'elle, et assure qu'elle n'est pas jolie. Elle a pourtant beaucoup de succès auprès des autres hommes, et madame Duport lui fait mille mamours en déclarant que c'est une personne adorable.
A propos de madame Duport, avec qui je m'attendais à un combat d'escarmouches tout au moins, elle est délicieuse avec moi, je ne sais pas pourquoi. Voilà toutes mes nouvelles; tu vois qu'il n'y a rien d'intéressant.
DE PIERRÇ A PHILIPPE
17 juin. L*ËsGabeau> par Vaubuisson^ département de...
C'est le nom de mon nouveau réduit. Il est très-laid, très-pauvre extérieurement; mais mademoiselle Val-
lier y a laissé quelques recherches à Tintérieur, c'està-dire des portes et des fenêtres qui ferment bien, des papiers frais, des planchers bien joints, en un mot tout ce qu'elle y avait dépensé de son petit avoir en vue de rendre Fhabitation saine pour sa malade. C'est cette propreté qui m'a décidé à m'installer là. Je ne l'aurais pas trouvée ailleurs à si bas prix.
J'ai pourtant un peu hésité à me charger de ce reste de bail pendant quelques mois que, par l'intermédiaire de M. Doublot, c'est le nom du médecin, elle m'a autorisé à prendre. Je pensais d'abord qu'en prévision d'une déception quelconque à la Tilleraie, elle eût pu se réserver son gîte; mais elle brûle ses vaisseaux, et, si je n'eusse loué, elle se hâtait de louer au premier venu. C'est une personne rangée^ il n'y a pas à dire ; die ne laisse pas un jour de non-valeur dans ses affaires. Pauvre ôlle! je ne l'en blâme pas. Du moment qu'elle met tant d'ordre dans son budget, il est à croire qu'elle compte mettre de la prudence dans ses actions.
Dois-je~t' avouer une faiblesse? Une autre petite raison qui m'a déterminé à prendre ce logement, c'est la crainte de voir briller à cette fenêtre un flambeau de nuit allumé par une main étrangère. Je m'étais habitué à compter les heures de veille de ma pauvre voisine, alors qu'elle était vraiment pauvre, et machinalement je réglais les miennes d'après ce lumineux sablier qui nous mesurait les phases du travail. Je ne pourrais plus m'intéresser à ce vis-à-vis, et j'aime autant avoir à présent celui de mon ancienne fenêtre, où j'apercevrai peut-être mon double illuminer la vitre blafarde et m'exhorter en silence au nocturne labeur.
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Tu prétends que je boude mademoiselle Vallier tout en me rapprochant d'elle et en fréquentant le château qu'elle habite. Tu dis n'être pas dupe du fon d'indifférence avec lequel je te parle d'elle, et que cela cache une secrète jalousie. Je t'ai laissé dans le romanesque, et tu ne veux pas rentrer dans la plate réalité. Eh bien, le roman tourne dtin autre côté, et, puisque tu en veux, jê vais t'en donner.
L'autre jour, à la Tilleraie, comme nous étions en pleine partie de billard, une carrossée de visiteurs s'est abattue sur Gédéon, et juge de masjurprise quand j'ai vu madame Duport présenter aux vieilles demoisdles Nunez, sœurs du châtelain, mademoiselle Jeanne de Magneval! Oui, Jeanne la rousse, la fille d'Irène la eourtisane, laquelle est una pécheresse convertie et purifiée au dire de Rébecca, de Rébecca, juive baptisée et, i>ar conséquent, fervente catholique. Les sœurs âe Gédéon sont baptisées aussi, et, si Gédéon ne l'est pas, ce n'est pas faute de persécution; mais il tient bon pour lui et ses enfants, par respect pour sa dé- &inte femme, qui était attachée à la tradition de famille: au fond, il est aussi sceptique que moi.
Tant il y a que, quand on est du monde, il faut subir les influences les plus contradictoires, et que la haute dévotion de mademoiselle Irène est un passe-port pour sa fille ici et ailleurs. La damé n'ose pas encore" se présenter en personne; mais cela pourra bien arriver un jour ou l'autre, par la protection des bonnes âmes et la recommandation du clei^gé. En attendant, la belle Jeanne se produit avec un grand air de candeur et de nonchalance aristocratique, et madame Duport, qui paraît s'intéresser beaucoup à elle, m'a
reproché tout bas de n'être pas assez charmé de sa grâce et de sa beauté.
Mademoiselle Vallier se trouvait assise près de nous, et Rébecca a invoqué son témoignage.
— N'est-ce pas, chère, que mademoiselle Jeanne est un ange? Dites donc à M. de Sorèdequll ne s'y connaît pas.
Je réclamai contre le de dont madame Duport voulait m'affubler et je lui dis qu'il fallait laisser ces usurpations de particule à madame Irène de Magneval; que, pour mon compte, j'espérais n'en avoir jamais besoin.
— Vous croyez que c'est une usurpation ? reprit Rébecca. Eh bien, pas du tout. Je me suis informée ; mademoiselle Ifène est réellement de famille noble, elle esf rfe Magneval tout au long, ne vous en déplaise. Mademoiselle Vallier peut nous dire son avis sur Jeanne de Magneval, à qui personne ne peut contester d'être la fille de sa mère.
Mademoiselle Vallier fit Téloge de Jeanne et ne parut pas ignorer quelle créature était mademoiselle Irène ; soit fermeté d'honnête femme, soit pactisation avec le monde, elle s'abstmt de la honnir, et prononça avec beaucoup de décision que Jeanne, innocente des fautes d' autrui, ne devait pas en porter la peine. Selon elle, c'était un préjugé de croire qu'un honnête homme ne pouvait pas épouser une honnête fille, ftttelle née dans la fange.
Était-ce un reproche à mon adresse? car aujourd'hui Aldine sait bien que je suis ce même neveu de M. Piermont qui a méprisé sa fortune et repoussé sa main... son cœur peut-être! Je ne sais ce que j'allais répondre, Rébecca ne m'en laissa pas le temps.
— Et moi, s*écria-t-elle, je soutiens que le repentir et la confession purifient tout. Oui, monsieur Sorède, vous aurez beau dire : où est la réhabilitation hors de rÉglise ? Elle n'est que là, et il est heureux que le monde, qui par lui-même serait impitoyable, subisse aujourd'hui l'influence de l'Évangile.
Mademoiselle Vallier fut de l'avis de madame Duport. Peut-être 'veut-elle tourner aussi â la dévotion pour prendre le courant des intérêts bien entendus de son siècle. Moi qui veux remonter les courants troublés, dussé-je m'y briser, je parlai avec un peu de véhémence contre l'exploitation de l'Évangile au profit des intérêts personnels.
Je ne sais si Aldine me donna raison au fond de sa conscience ; mais mademoiselle Jeanne, attirée par mon accent un peu vif, s'approcha de nous, etfléckra tout bas à Rébecca qu'elle était de mon avis.
— Voyez! s'écria maladroitement Rébecca; voilà mademoiselle Jeanne qui ne sait pas du tout de qui nous parlions, mais dont la sincérité répond victorieusement à certains doutes I
— De qui donc parliez-vous? demanda Jeanne ingénument.
Il se fit un. silence qui eût pu lui devenir pénible et j'eus pitié de sa situation.
— Nous parlions de vous, mademoiselle, lui répondis-je.
— De moi ? dit-elle en rougissant. Me prenez-vous, pour une hypocrite ?
— Oui , repris-je avec un grand sérieux, cela est écrit dans vos regards, et tout lenionde ici est d'accord pour se méfier de vous. ^
Elle vit que je plaisantais et que mon impertinence
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était un compliment. Elle se mit à rire en baissant les yeux. Elle est réellement touchante de grâce et de simplicité.
A dîner, soit par hasard, soit par suite d' une manœuvre de madame Duport, je me trouvai assis auprès de Jeanne. Je n'avais qu'un prétexte à conversation, qui était de renouveler ma plaisanterie. Elle la prit fort' bien, et je dois dire qu'elle y i'épondit avec un mélange de finesse et de confiance, sans la moindre coquetterie. Je la crois une très-bonne fille. Je la voudrais pourtant plus humble et plus inquiète, telle que j'avais cru la voir et la deviner. Elle est vraiment trop ignorante on trop abusée. Elle semble toute prête à dire à un honnête homme qui lui ferait la cour : t C'est tout simple que vous m'aimiez ; je le mérite à tous égards : comptons I où sont les vertus et les qualités qui vous rendent digne de moi ? »
Elle serait dans son droit après tont, si elle est aussi pure et aussi sincère qu'elle le paraît. Je voulais m'en aller de bonne heure, Gédéon me retint. On attendait quelques personnes encore, on allait faire de la musique.
Mademoiselle Jeanne chanta un duo avec Rébecca, qui a une belle voix. Mademoiselle Vallier les accompagnait. La voix de Jeanne est frêle, mais sympathique, et mademoiselle Yallier accompagne à livre ouvert avec une rare intelligence. Ces trois femmes au piano étaient bien éclairées et très-belles : Rébecca avec sa robe bariolée et sa sombre tête de Judith, Jeanne avec sa parure d'un bleu verdâtre et sa chevelure d'un blond véronèse ; mademoiselle Vallier, tout en blanc, formait par lé ton plus fin de sa peau et de ses cheveux, le trait d'union entre les deux types. En musique
comme en peinture, elle était là une harmonie nécessaire, et quelques personnes ont prétendu que, sans être jolie, elle était la plus charmante du trio.
La soirée finie, il n'y a pas eu moyen de s'en aller; des chambres avaient été préparées pour tout le monde, et des sorbets étaient servis au clair de la lune sous une riche tonnelle de. glycine en fleur. On s'est dit bonsoir à une heure du matin. J'ai fait semblant de gagner la chambre que Gédéon me désignait, et je suis revenu fort tard à l'Escabeau, où j'avais quelques pages à revoir avant de m'endormir.
Ces quelques pages m'ont mené plus loin que je ne pensais. J'ai été tout surpris de voir le jour percer mes rideaux et une traînée de soleil levant s'étendre sur la prairie. J^avais la tête un peu brûlée par la veille, j'ai été tenté de lui procurer un bain de rosée dans le taillis qui descend jusqu'à ma porte. Je suis sorti, et, entrainé par la beauté du matin dans les bois, je me suis trouvé assez près de l'ermitage de M. Sylvestre.
Je ne l'avais pas vu depuis plusieurs jours, et j'allais^ frapper chez lui quand j'entendis deux voix, et reconnus tout d'abord celle de mademoiselle Yallier. Je oe voudrais pas qu'elle crût que je cherche l'occasion de la rencontrer hors de la maison où elle a jugé à propos de s'établir. Je me retirai donc et entrai brusquem«iït dans les grès, dont un massif assez éleW touche presque la maisonnette. C'est de là que je vis sortir nuh demoiselle Yallier d'abord, puis mademoiselle ieanne, à qui M. Sylvestre, en la reconduisant, donna un baiser au front; mais cette caresse fut accompagnée d'un adieu sévère.
MOXSIEITR SYLVESTRE 159
— Fais ce que je te dis ou ne rerîens jamais. C*est mon dernier mot !
Jeanne la rousse voulut parier.
— ^,Non, non! rej)rit Termite vivement; c'est un caprice, selon toi, mais i! est invincible. Si tu reviens avec ta mère, je quitterai cette retraite, je disparaîtrai tout à fait et pour toujours. Voilà tout ce vous aurez gagné à me tourmenter et à m' affliger.
Il rentra et ferma sa porte. Je venais de comprendre que les deux femmes dont j*avais surpris la visite durant sa maladie n'étaient autres que mademoiselle Irène et sa fille. Cette fois, Jeanne ne pleura pas. Elle paraissait plutôt un peu irritée en prenant le bras de mademoiselle Vallier; et, en pasdant près du lieif où j'étais caché, elle lui dit :
— Ah f je le vois bien, tenez Mi y a des moments où mon pauvre grand-père n*à plus sa tête.
Je ne sais ce que répondit mademoiselle Vallier; elles passèrent, et Farfadet, qui me sentait là, fît, en furetant autoilr de ma cachette, un vacarme qui m'empêcha d*en entendre davantage. J'étais curieux de savoir avec qui et comment ces deux jeuues filles avaient fait de si grand ma^in cette promenade. Je les épiai: elles étaient seules et s'en retournèrent mystérieusement par le sentier des piétons qui coupe sous bois et en biais la coHine.
Eh bien, j'espère que voilà une aventure, une découverte imprévue? Il ne faut plus se demander à préswit pourquoi M. Sylvestre ou M. de Magneval, car c'est probablenent son vrai nom, est un pauvre honteux dans toute l'acception du mot. Son nom, il le cache, parce que son indigne fille a Taudace de le porter. Sa
ICO MONSIEUR SYXVESTRE
misère qu'il lui serait, à ce qu'on dit avec raison, si facile de chanarer contre toutes les aises de la vie, il la chérit comme la sauvegarde de son honneur. Ahl le pauvre digne homme ! Je comprends le déchirement de, sa vie et les paroles qu'il croyait dire à son lit de mort I
Je n'ai pas osé rentrer chez lui tout de suite; j'ai erré encore autour de sa demeure pour lui donner le / temps de se remettre, et je l'ai trouvé fort abattu. Nous
ne nous. sommes rien dit de l'incident: il est hors de doute qu'il serait humilié et blessé si je lui apprenais que son secret n'en est plus un pour moi; mais je me suis demandé pourquoi on le tourmente ainsi. Est-ce pour qu'il accepte un sort meilleur, ou tout simplement pour qu'il se confesse avant de mourir? C'est peut-être l'un et l'autre. Que sa fille ait l'impudence de lui offrir des secours religieux ou matériels, elle n'en choisit pas moins l'innocente Jeanne pour porter ses offres au vieillard, et le rôle de Jeanne est déplorable. Il m'est venu une terrible envie de saisiria pre- # mière occasion de lui parler sévèrement pour l'empêcher de recommencer. Je vois le mal qu'on fait à mon fils^ et c'est peut-être à moi de le préserver, puisqu'en cas dé maladie nouvelle ii me l'a fait promet^ tre. Il se porte bien, il est vrai ; mais n'a-t-il pas droit au repos de ses dernières années?
Seulement, je n'ai pas revu mademoiselle Jeanne à la Tilleraie, et je né sais pas du tout quels motifs lui donner pour la convaincre. Mademoiselle Vallier est initiée au secret de l'ermite, mais il m'est difficile d'échanger quelques mots avec elle. Gédéon parait jaloux de la réputation de la gouvernante de ses enfants à un point de vue que je ne veux pas trop approfondir.
IJ s'inquiète visiblement quand on lui parle à Técart et même quand on le regarde avec attention. Louis Duport, qui n'a pas toujours une causerie du meilleur goût, semble lui porter ombrage. Je ne voudrais, pour rien au monde, jouer le rôle ridicule d'un séducteur éconduit qui réclame.
DE PIERRE A PHILIPPE
La Tilleraie, 20 juin.
Je suis ici depuis deux jours, mais non pour y rester. Une nouvelle soirée musicale, où plusieurs artistes en renom sont venus se faire entendre, m'a attiré; mais, cette fois, j'ai eu pour me laisser retenir des raisons que je vais te dire.
M. Sylvestre est venu me trouver chez moi avanthier soir. Lui qui se couche en été avec le jour pour ne pas brûler d'huife, il ne songeait nullement à dormir, et, comme je lui demandais s'il avait la faculté de changer ainsi ses habitudes :
— J. en suis, me répondit-il,le moins esclave possible^ mais, depuis plusieurs nuits, je suis en proie à une cruelle insomnie. J'ai l'esprit tourmenté, le cœur malade; il faut que je vous dise mon chagrin et mes perplexités; peut-être m'aiderez- vous à leur trouver une issue quelconque.
» J'aurais dû vous dire plus tôt mon histoire ; après les soins que vous m'avez prodigués, l'amitié vraiment filiale que j'ai trouvée en vous, je vous devais toute ma confiance. J'ai été retenu par ma répugnance habituelle à parler d'un passé que je voudrais oublier et d'un présent auquel je ne puis porter remède.
ï Je me nomme Léonce de Magneval. C'est tout vous dire en un mot, car il y a de par le monde une malheureuse créature que vous connaissez, et qui a rendu tristement célèbre ce nom modeste et honorable d'un obscur gentilhomme; mais- je dois entrer dans quelques détails.
» Je suis Champenois de race et de naissance; n'ayant hérité d'aucune fortune, j'ai servi l'Empire à la veille de sa chute. J'ai toujours eu la religion de la liberté; mais, à ce moment de notre histoire, l'Empire, c'était la patrie, et je me suis battu avec la rage du désespoir à Waterloo. A vingt-quatre ans, j'étais officier et décoré. Ma carrière fut brisée. Je ne voulus pas servir la Restauration, je dus vivre de ma demisolde et du mince produit de mon héritage.
ï Je ne demandais pas beaucoup plus, j'ai toujours eu des goûts simples, j'étais déjà très-studieux; je vivais tranquille quand l'amour mit ses orages dans mon cœur. J'aimais une personne admirablement belle et convenablement élevée qui m'eût rendu heureux si elle eût su être heureuse elle-même. Ses mœurs furent irréprochables ; mais son humeur ambitieuse me créa mille tourments. Elle me reprochait mon apathie et se sentait dévorée d'ennuis et d'humiliations dans notre modeste gentilhommière. Elle avouait m' avoir épousé à cause de mon nom et détruisait par d'incessantes récriminations les illusions de mon amour.
Nerveuse, irritable, emportée même, après avoir mal amené au monde deux enfants qui ne vécurent pas, elle élevait notre fille Irène dans des idées absolument contraires aux mienne3,ne Fentretenant que de futilités et lui montrant toujours un idéal de richesses et de luxe auquel il ne nous était pas possible de prétendre.
» Irène était belle et remplie de séductions. A dix ans, elle était déjà coquette et agissait comme une femme qui calcule et intrigue pour soumettre tout le monde à ses fantaisies. J'essayai en vain de prendre de Fascendant sur elle. Je n'en eus jamais. Elle était douée d'une énergie diabolique, et moi, naturefïement tendre, je ne savais pas refuser mon pardon et mes caresses à ses larmes et à ses emportements de repentir habilement joués. Je ne sais pas punir, voilà mon malheur ! Et puis ma femme me reprochait amèrement les moindres tentatives de sévérité, et ma fille, en s'entendant traiter de victime, riait sous cape du rôle ridicule qui m'était assigné.
» Irène avait déjà quinze ans quand notre fortune changea subitement. Nous avions un parent riche, âgé, sceptique et libertin, que je voyais rarement et chez qui je ne voulais pas mener ma fille, certain qu'elle ne trouverait là que de mauvais conseils et de mauvais exemples. Son château était très- voisin de notre* petite ferme, et il vint une ou deux fois nous rendre visite. Je lui fis un accueil assez froid; il ne revint pas, et ma femme m'en fit de vifs reproches. Selon elle, ce cousin était malade, usé, près de mourir. Nous étions ses héritiers naturels. Un peu d'amabilité de ma part eût pu assurer une fortune à ma fille, et j'avais fait exprès de lui aliéner la bienveillance qu'elle eût voulu conquérir.
» Od thème nous ramenait au profond désaccord qui régnait entre nous sur l'appréciation de la richesse. Be ce que je ne voulais pas qu'on se crût autorisé à l'acquérir à tout prix, ma femme et ma fille concluaient que j'étais un stoïcien exalté et aveugle, et elles ne parlaient de moi qu'avec la pitié qu'on a pour un fou.
ï Tout à coup le cousin mourut, et, à ma profonde surprise, il me léguait sa fortune. Je ne pouvais en croire mes oreiltes à la lecture du testament. Je ne me réjouissais qu'à cause de ma fille. Son ambition satisfaite, je me flattais qu'elle saurait élever ses idées et ses vues. Elle voulait un riche mari, elle pourrait au moins le rencontrer saris intrigue et sans provocation. Elle aimait le luxe, elle'allaît le trouver dans le château du défunt. Son esprit ne serait plus forcé de se mettre à la torture pour se le procurer. Bientôt rassasiée, elle ouvrirait peut-être enfin son âme à la notion des vrais biens.
» Je me trompais, la lutte recommença plus acharnée sur ce nouveau terrain. Ma femme et ma fille trouvèrent l'opulence de leur château insuffisante, surannée, de mauvais goût. Il fallait tout changer. Elles taillaient et tranchaient comme en pays conquis. En un tour de main, elles firent des laquais et même des fermiers et régisseurs leurs âmes damnées. Lé chef de famille n'y entendait rien. Habitué à la vie bourgeoise et imbu avec cela de fantaisies philanthropiques, il n'était bon qu'à se ruiner pour les pauvres fainéants, tout en condamnant sa maison et ses hôtes à une existence parcimonieuse. Donc, elles touchaient les revenus, ordonnaient les dépenses, achetaient des chevaux qu'elles montaient ou conduisaient avec une
crânerie de parvenues, pour visiter leurs domaines et distribuer leurs aumônes; car, voulant se faire des amis pour se donner raison contre moi, là où je voulais procurer le travail qui moralise, elles jetaient à pleines mains Targent qui avilit.
» Comment pouvais-je combattre et défendre mon autorité, quand tous ceux qui m'entouraient, jusqu'à mes plus fidèles serviteurs, jusqu'à mes plus vieux amis, étaient sous le charme et se tournaient contre moi pour m'accuser tantôt de folie, tantôt d'avarice? Pouvais-je me disculper en leur montrant la profonde perversité de celles qui les méprisaient en les flattant? Pouvais-je, en présence de mes fermiers et de mes gens, m' opposer à leurs envahissements de pouvoir, leur défendre de commander, et renier les dettes qu'elles me faisaient contracter?
» Ma vie était un enfer. Je ne pouvais plus me distraire de mes chagrins par la lecture ou la réflexion, et, d'ailleurs, le bruit perpétuel, le bouleversement fantasque, qui régnaient dans ma maison, ne me laissaient plus une heure de repos. L'esprit de vertige d'Irène et de sa mère avait passé dans toutes les têtes. Elles m'amenaient des visites, elles se faisaient des amis, elles m'imposaient des relations. Je me trouvais à toute heure en face d'une lutte impossible : la douceur des instincts et la tendresse du cœur aux prises avec la volonté inflexible et l'absence totïile de sensibilité. Je devais être vaincu, moi le plus faible.
» De ces deux tyrans de ma vie, le plus terrible éjait certainement ma fille. In telligente et pleine de séductions, elle communiquait à sa mère le profond scepticisme qui était en elle. Elle l'aidait à réagir contre moi, quand un reste d'affection menaçait de
ICG MONSIEUR SYLVESTRE
m' épargner. Durement menée par elle dans son enfonce, elle avait tout à coup pris le dessus, et la femme obstinée et violente était devenue l'esclave dé la jeune fille railleuse et froide.
» Je fus obsédé de vains conseils, mais personne ne m'aida. Les amis et les parents dont j'invoquai J'influence trouvèrent plus simple de plier devant cette volonté inexpugnable qui savait au besoin jouer tous les rôles. Ils tremblèrent d'abord devant ses sarcasmes et se trouvèrent humiliés de ses mépris. C'était chez elle un système qu'elle posséda d'instinct dès l'enfance, et qui ne se démentit jamais. Quand elle avait froissé l'amour-propre et trouvé le point vulnérable de la susceptibilité, elle feignait de s'adoucir, de vous prendre en quelque considération^ de revenir peu à peu d'une prévention injuste, et^ pagsantà la câlinerie, elle persuadait à chacun. qu'il était son meilleur ami. Certaine de çamener ainsi à elle des esprits d'autant plus flattés de son suffrage qu'elle les avait fait plus souffrir de son dédain, elle se composa de bonne heure une petite cour dont elle arriva à se faire une armée pour me combattre.
» Ah! j'entends encore ces cruelles et révoltantes paroles autour de moi : « Pauvre homme, laissez-la donc faire 1 vous n'êtes pas capable de la diriger, vous n'entendez rien aux choses de ce monde. Yous êtes un rêveuE, un poëte, un idéaliste. •Il est heureux pour votre fille .qu'elle ait une meilleure Icte que vousl » Les hommes, les femmes, les gens de toutes les classes étaient épris de sa grâce et de ce qu'ils apptelaient son habileté. Ah! dans ce temps-là, j'ai bien Téfléchi à la raison d'être des dictateurs.
» J'ai J)ién réfléchi âussi à la puissance fatale des
instincts, et je suis souvent resté anéanti devant ce fait brutal qui semblait proclamer, contrairement à toutes mes croyances, leur puissance imprescriptible. Il y a eu des Jours où je me suis demandé si cette puissance ne constituait pas un droit, et si le droit sans limites de rindividu ne devait pas l'-emporter sur mon code de morale et de progrès.
ï Cette atroce situation me conduisait à l'athéisme, et j'ignore comment j'^i pu m'y soustraire. Je me demandais avec effroi si je n'eusse pas mieux fait de ne jamais contrarier cette nature terrible, si elle n'eût pas trouvé d'elle-même une meilleure application de son énergie, et si tout ce que j'avais dépensé de volonté, de dévouement, de conscience et «l'ardeur pour la modifier ne l'a vail pas, au contraire, développée par réaction jusqu'à l'excès. Vous voyez que, si quelqu'un au monde est payé pour nier le devoir et la foi au bien, c'est le malheureux qui vous parle. Eh bien, si cette foi a eu des défaillances, si ce sentiment du devair n'a pas su triompher, ma faute doit m'ètre pardonnée, par cette seule raison que ma croyance a persévéré quand même, et que je proclame toujours la doctrine de la perfectibilité.
» J'ai donc été la victime d'un fait anormal, j'ai été sous l'empire d'une fatalité exceptionnelle, voilà tout Vous souvenez-vous que je vous ai dit une fois : « Il y a un certain mérite de ma part à être optimiste, et, si l'on consultait les hommes de mon âge, on en trouverait bien peu qui estimeraient et aimeraient encoïKî leurs semblables?»' Eh bien, ceux qui résistent comaaafi jnôi à l'horreur du découragement croient aux bien- * faits illimités de l'avenir, car ils savent bien les décej^ tioQS sans limites du passé, et, sans la foi à l'kuma-
nité future, ils seraient les ennemis du genre humain.
f Maintenant je passerai vite sur ce qui me reste à vous raconter. Quelle que soit Fatrocité des faits, vous devez y être préparé par ce que je vous ai appris de la jeunesse d'Irène et de nos désaccords sans remède.
» Ma femme mourut. Irène avait vingt-deux ans.
» J'eusse voulu la marier. Je m'imaginais qu'un homme plus énergique et plus intelligent que moi prendrait sur elle un empire qni la sauverait d'ellemême; mais sa fortune et ses séductions n'attirèrent que des gens indignes. Je m'en étonnai. Comment, avec tant de succès, tant de prestige, tant de créatures, ne pouvait-elle conquérir le cœur d'un seul homme de mérite? Je voyais bien que nous nous ruinions; mais un homme de mérite ne devait pas être attiré par sa dot. Il y avait là'un mystère qui me fut révélé bientôt. .
» Un jour que j'essayais de lui faire comprendre qu'elle se trompait en croyant que la fortune ne vient qu'aux haÈiles, il m'arriva de lui citer comme exemple le testament de mon cousin en ma faveur.
» — Il était entouré de flatteurs et d'intrigants, lui dis-je, et à son dernier moment une lumière s'est faite dans son esprit : il a reconnu que le plus digne de sa fortune était encore celui qui avait gardé vis-à-vis de lui sa dignité d'homme.
^ Irène était irritée; elle éclata d'un rire amer, et me répondit que je ne devais qu'à elle seule les bienfaits de mon vieux parent. Effrayé, je l'interrogeai. Elle avoua qu'elle avait été souvent chez lui, en secret, la nuit, et qu'elle s'était emparée de son affection. Elle se défendait de toute impudicité, mais elle se vantait d'avoir acheté paf des soins et des flatteries l'héritage
dont nous jouissions. Puis, pour se débarrasser de mes reproches, elle me dit, en riant toujours, que nous étions criblés de dettes, et qu'il lui faudrait bientôt trouver, pour me sauver, quelque autre ressource sur le succès de laquelle elle ne comptait pas me consulter.
» Je pris un parti énergique. Cette richesse mal acquise m'était odieuse, et la menace mystérieuse d'Irène me faisait frémir. Je mis toutes mes propriétés en vente, et j'emmenai ma fille à l'autre bout de la France, sinon dans^'espoîr de la convertir, du moins dans celui de rompre les intrigues qu'elle pouvait avoir nouées dans notre pays. Nous avions à peine fait cinquante lieues, qu'elle disparut.
.» Je la cherchai, je la retrouvai au bras d'un homme avec lequel je me battis, et qu'elle abandonna, blessé, pour un autre qui refusa de se battre et l'abandonna à son tour. Plusieurs fois je la repris avec moi, et toujours elle m'échappa avec une habileté et une promptitude inouies. Un jour, je la rejoignis dans une petite maison de campagne où elle paraissait vivre seule et dans des conditions modestes. Elle se disait malade et prétendait vouloir rentrer dans le bon-chemin. Elle vivait du produit de quelques bijoux, débris de notre splendeur passée, et dont elle sut justifier la possession d'une manjère assez plausible. Moi, j'étais ruiné ; mais j'avais, toutes mes dettçs payées, le petit revenu de mon patrimoine intact. Elle me supplia de lui pardonner, de rester près d'elle, de l'aider à se bien conduire. Elle s'était, dans sa vie d'aventures, perfectionnée dans l'art de pleurer et de convaincre. Elle jouait admirablement le repentir, et moi, naïf, j'y fus pris. Je m'établis auprès d'elle, et j'y passai
trois lïîofô, presque heureux et raascoré. Je n'avais plu» besoin de la prêcher, et mes sermons ne lui causai^t cette fois nul ennui; elle allait au-devant de toute remontrance en s'accusant elle-même. Elle était devenue pieuse^ sa conduite paraissait exemplaire. De plus, le caractère était tout changé, aimable, prévenant et facile. Sa gaieté me faisait bien encore un peu de mal : je ne comprenais pas que cette fleur de l'âme eût survécu à la honte ; mais il y avait un si notable amendement dans tout le reste, jque je ne voulais pas lui rendre la sagesse maussade, la ¥ertu repoussante.
> Une lettre qui tomba dans mes mains me fit découvrir que ma présence auprès d'Irène servait à un projet (ï association avec un riche personnage qui demandait quelques arrhes à sa fidélité. Il trouvait bien qu'elle reprît son nom, qu'elle eût pendant une saison les dehors d'une personne modeste, vivant avec ' un père honorable. A ce prix, il l'aimerait exclusivement et l'établirait dans un château qu'il devait acheter pour elle, et où il désirait que je vinsÉ^e m'établir pour la surveiller en même temps que pour couvrir leur liaison, car il n'était pas libre, lui, de faire du scandale : il avait une fenrnae fidèle, une famille puissante, une position très en vue, etc.
» Ainsi ma fille avait réussi à m'attirer dans l'abîme^ J'étais avili avec elle, avili pour Tavoir trap aimée, pour avoir poussé le dévouement jusqu'à la bôtis^ 1 J'étais sa dupe depuis trois mois, et, pour peu que j'y misse de bonne volonté, on allait jne proposer un S9rt pour servir de manteau à des turpitudes.
» Je m'enfttis à l'heure même, je quittai la France a{>rès avoir été dire au personnage en ^jjuestion q^Q mon «lépris payait le sien avec atsure. U fat d'autant
plus irrité qu'il éllait pto kanteux; mais il craignait trop le bruit pour regimber, il dut garder l'insïilte.
» Irène osa m' écrire qxie ma folie faisait échouer la dernière eombinaison kormête et morah de sa vie, et <jue, désormais sans ressources, elle était forcée- de se donner au plus- offrant, fe lui enroyai les elefe de ma genlilhominière et une lettre poui" mon régisseur. Je luî assurais le mince revenu qui était tout mon avoir, et je lui cédais le seul toit où j'eusse pu reposer ma tête. Elle n'était donc pas forcée de se faire courtisane? Ladessus, je partis à pied avec s©ixante-trods francs,^et j*allai en Suisse chercher un gagne-pain. J'y ai fait plusieurs métiers sous le nom de Sylvestre.
-% J'ai été répétiteur dans un collège, secrétaire, journaliste, commis de librairie, proffisseur de diverses sciences^ copiste, suppléant de maître d'école au besoin. J'ai toujours gagné ma vie à travers plus ou moins de privations dont je ne me suis guère aperçu; mon esprit avait été trop endolori pour que le corps f&t resté bien sensible. J'ai su là-bas- qu'Iréiae avait acquis une babillante renommée et fait une soKde fortune î Elle n'a pourtant pas dédaigné de toucher mon petit revenu et de louer ma maisonnette^ peut-être dans l'espoir qu'elle me verrait m'avilir au point de lui demander l'aumône. Son système a toujours été celui-ci : que personne ne supporte volontairement la misère. J'ai résolu de la faire mentir. J'ai amassé péniblement par mon travail le capital de trois cents -francs de rente, et, sur mes vieux jours, malade du dé-, sir de revoir la France et menacé de perdre la vue si je ne prenais du repos, j« suis venu chercher, à proximité de Paris, un coin où je pusse vivre libre sans être trop isolé. Je n'avais plus besoin de changer de nom,
Sylvestre était devenu le mien. Ma figure était oubliée et d'ailleurs transformée par l'âge. Mon costume antîqu€f et sordide achevait de me rendre méconnaissable. Je n'avais voulu conserver aucune relation en France, J'ai donc vécu ici neuf ans parfaitement à ma guise et sans être exposé à d'autres importunités que celles de quelques curieux; mais je n'avais ni longue barbé blanche, ni robe de bure : un ermite en redingote noire et en moustache grise les a bien vite désillusionnés.
^» Irène vivait à Florence, à Londres, à Bade, partout où elle avait des intérêts à cultiver après vingt ans de l'existence que vous savez. Envahie par l'embonpoint et n'aimant personne, il lui prit fantaisie d'aimer une fille qu'elle avartt mise au couvent et qu'elle prit avec elle, prétendant la marier honorablement quand il lui plairait. Cette fille était belle, douce, candide et très-bien .élevée; mais elle a déjà vingt ans, et personne de convenable ne se' présente. Irène s'imagina peut-être que je pourrais relevet* la situation et se mit à ma recherche. Après bien des pas inutiles et une persévérance inouie, elle me découvrit, m'écrivit, et, sans attendre ma- réponse^ me fit surprendre par Jeanne un jour de l'année dernière»
> L'enfant a bon cœur, on l'avait bien avertie que j'étais un vieux maniaque. Elle venait me supplier de retourner en Champagne, d'y vivre dans mon ancienne médiocrité aisée, et de permettre qu'elle vînt tous les ans y passer l'été auprès de moi. Sa mère s'engageait à ne pas m'y relancer. Je dus. me refuser à cette combinaison. Je suis, en tant que Champenois et hobereau, mort et enterré. Il né sera pas dit que j'ai souillé un seul jour volontairement la pauvre maison de mas
pères par la présence du père de la courtisane. Mon nom m'est devenu odieux, je ne le reprendrai jamais. Mon avoir patrimonial, je ne veux pas Tentamer d'un centime, il restera là pour protester,, par l'abandon et la solitude, que l'héritière des Magneval a toujours eu de quoi vivre sans se déshonorer.
> Donc, je n'avais qu'un conseil à donner à la pauvre Jeanne. C'était de rentrer au couvent jusqu'à sa majorité ou d'aller vivre à Magneval avec une gouvernante respectable que je tâcherais de lui procurer.
» Vous pensez bien qu'elle n'a rien compris à mesidées. Elle ne sait rien et ne peut rien deviner du passé de sa mère, qui est aujourd'hui dévote et qui joue •l'austérité devant elle. Je n'ai pu me charger d'expliquer le mystère, et elle m'a quitté bien persuadée quej'étaîs insensé.
» Elles ont su que j'étais malade, Jeanne est revenue, sa mère a osé l'accompagner, pour me proposer un prêtre. Je sais qu'il était dans la voiture qui les a amenées, bien qu'il n'ait pas osé se montrer. Enfin, une troisième fois, ces jours derniers, Jeanne a obtenu de mademoiselle Vallier, qui sait une partie de la vérité et qui devine le reste, qu'elle l'amènerait cliez moi. Elle m'a encore supplié de quitter cette ruine, où la tempête m'ensevelira quelque jour, d'accepter au moins qu'on la répare, qu'on m'y apporte des meubles et qu'on m'y paye une servante. Je me suis impatienté et lui ai signifié d'obtenir de rentrer au couvent ou de ne plus me voir: voilà où nous en sommes. .
» Vous voyez que c'est une question insoluble, si vous ne me suggérez pas une idée . Cette jeune fille est digne d'intérêt. J'ai beau m'en défendre, ses larmes me troublent, et l'idée qu'elle est condamnée à
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épouser un homme sans âme, ou à se perdre par dépit, par co/îtagion , par fatalité héréditaire peuirétre, m'empêche de r^pirer librement. J'en sois malade, je ne vis plus. Je voudrais l'aimer, je le dois peut-être, bien que je ne sache pas si elle n'est pas la fille du plus méprisable des hommes. Je ne l'aime certainement pas; pourtant je ne puis la voir sans être bouleversé, et je ne puis penser à elle sans une anxiété inconcevable. Esl^ce la voix du sang, est-ce pitié pour la jeunesse et l'innocence, es^ce faiblesse de vfeilhtrd? La solitude, loin d'atrophier mon cœur, Tâ-t^lle rendu plus craintif et plus tendre? Est-ce puérilité, oisiveté d'âme? ou quelque voix secrète de la conscience me erie-t-elle que j'ai encore un devoir à remplir en ce monde, et que je chercherai vainement à m'y soustraire.? Voyons, éclairez-moi, vous qui prétendez être très-positif et qui avez certainement un vif sentiment de la moralité humaine. J'attends que vous me rendiez le calme philosophique dont je n'aurais peut-être pas dû me départir, ou que vous gourman^die2 mon égoïsme, si c'est l'égoïsme qui me fait exagérer le sentiment de ma fierté. Parlez, dites ce que vous feriez à ma place. Je ne le ferai peut-être pas, mais enfin j'y réfléchirai, et j'aurai un but à pour^ Suivre vi^à-vis de moi-même.
Ainsi parla l'ermite, et tu penses bien que je ne me trouvai pas peu embarrassé. Je demandais le temps de réfléchir aussi. II ne voulut pas me le donner; ce qu'il voulait, c'était précisément le résultat de mon premier mouvement.
— Eh bien, lui dis-je^ à votre place, avec Ttos instincts de tendresse et de dévouement, je chargerais quelqu'un de parler énergiquement à madame Irène,
MOKSIEUR SYLVESTRE 475
et je tenterais de la faire renoncer à' tous ses droits sur sa à\le. Si eile y consentait, j'emmènerais ma petile^fille à ma gentilhommière de Magneval, et, là, je ta marierais avec an homme assez fier ptair repousser les dons de sa be^le*mère et asseï épris paar rendre sa f^nnme heirrense dans une. condition médiocre. Je ne sais pas si vous rencontreriei hicilement cet hommelà et si mademoiselle Jeanne serait assez raisonnable pour le préférer aux brillants cavaliersqui l'entourent ; mais, si j'étais M. SyWestre, je le tenterais^ et, si j'échouais, j'aurais été d'accord atec moi-même d'un boM à FsMitre de ma rie, ce qui est la seule manière d'être calme malgré tous «lei chagrins, et de finir en paix après àTOir lutté jusqu'à la dernière heure.
—Vous parlez d*orf s'écria rermite, dont les yeox brillaient déjà du feu de l'enthousiasme à l'idée de weommencer, avec une enfant inconnue et peut-être déjà corrompue au fond du ecèur, l'effroyable et stérile lutte sontenue contre Irène. Mais, comme il n'est pas fou le moins du monde, il rêva un instant et reprit:
o^Yous m'avez dit ce que vous feriez, û vous étiez moi. Il faut me dire à présent ce que voas fericà, s'il vous était possible de vous trouver dans ma situation avec votre manière de voir.
*— Je ferais la même chose, mais je la ferais autrenient. Je me.dirais que, selon toute probabilité, je ne persuaderai pas à madan^e Irène de me laisser mari^ sa fflle à ma guise, non plus qu'à mademoiselle Jeanne de quitter le monde pour aller s'enterrer à Magneval en vue d'épouser un pauvre hère riche de cœur. Bien certain que je tente une chose à peu près inutile et passablement folle^ je la tenterais quand même pour
> l'acquit de ma conscience, mais fort tranquillement, et si bien préparé à l'insuccès de mon entreprise que je n'aurais pas le moindre regret de la voir échouer. Je remercierais même beaucoup la destinée de me dispenser d'un essai qui m'eût créé beaucoup de soucis, et qui n'eut peut-être pas amené un bon résultat.
— Voilà qui est raisonné sagement, répondit naïvement le bon Sylvestre, et vous me donnez une excellente leçon, mon cher pèrel Je ferai ce que vous me dites, et je le ferai avec autant de tranquillité d'esprit et de cœur qu'il me sera possible. Agissons donc, et advienne que pourra! Seulement, je ne demanderai pas à conduire Jeanne à Magneval; je me suis juré de ne jamais y retourner, je n'y -retournerai jamais. Les motifs de ma disparition y sont d'ailleurs trop connus et, si j'avais quelque espoir de bien marier Jeanne, je verrais plus de chance dans jin pays où l'on ne saurait rien de notre histoire^ En Suisse par exemple, où le père Sylvestre a laissé de nombreux et braves amis, ma petite fille^ si elle consentait à n'avoir pas d'autre nom que mon humble pseudonyme et à ne jamais parler de la fortune de madame sa mère, rencontrerait bien un bon parti comme je l'entends.
— Voyons, prenez garde, lui dis-je, vous entrez en plein roman, ce me semble! Que ferez-vous d'une jeune personne habituée au luxe avec vos Cent écus de rente ? Au moins, avec le irevenu de Magoeval, vous la mettriez à l'abri du besoin, et, au lieu de lui faire épouser un ouvrier ou un paysan, vous lui trouveriez peut-être un jeune savant ou un artiste.
— Aussi je compte bien, reprit M. Sylvestre, reprendre possession de mon revenu de Magneval, si je me cliarge de Jeanne. J'ai là pour elle trois mille franes
MOÎTSIEUR SYLVESTRE 177
de rente avec lesquels je me fais fort de l'entretenir très-confortablement, tout en continuant pour mon compte à manger des pommes de terre et à boire de Teau. Avec trois mille francs de rente, elle se mariera fort bien, je vous en réponds.
— Et vous espérez cacher de qui elle est fille ?
— Oui, puisque là-bas j'ai bien su cacher de qui jesuis père. Jeanne n*a jamais voyagé : on ne la connaît pas.
— Je vous demande pardon, tout Paris la connaît» Quand une femme est belle et qu'elle a été trois fois à rOpéra ou aux Italiens en grande loge, elle ne peut pas espérer de voyager en Europe sans être reconnue dans tous le3 endroits où les gens du monde se promènent.
— Eh bien, reprit M. Sylvestre, nous irons dans les endroits où ^ces gens-1^ ne se promènent pas. Oh ! je sais, moi, de bons petits coins où votre belle civilisation ne pénètre jamais 1 Je connais la Suisse, FÂllemagne et une partie de l'Italie comme vous connaissez à présent le val de Vaubuisson. D'ailleurs, je ne prétends pas pousser trop loin le mystère. Le jour où le futur qui réalisera mop rêve se présentera sérieuse* ment, je lui dirai tout, et il ne nous en estimera que mieux ; mais je parle de tout cela comme si cela devait arriver ! Je n'oublie pas que c'est un^pure hypothèse. Seulement, je veux être prêt à tout, si par impossible on me mettait à même d'agir. Aidez-moi maintenant à entrer en négociations avec cette malheureuse femme de qui dépend la pauvre Jeanne.
Je fis observer à M. .Sylvestre qu'il était trop tôt pour y songer. La première chose à faire était de savoir si la pauvre Jeanne consentirait à entrer en arrangement,
décidé, avec une admirable bonne foi, à sacrifier l'orgueil de sa vie stoïque et l'amour bien réel qu'il éprouve pour sa retraite. Je crois que le sacrifice sera très-grand, et je voudrais bien que mademoiselle Jeanne en fût digne. Je ne vois pas sans chagrin et sans elfroi mon pauvre ami embarqué dans cette entreprise, qui va peut-être le ramener aux agitations et aux douleurs de sa première paternité. C'est pourquoi je Tai prié, saciiant par lui que Jeanne allait revenir à la Tilleraie, de me laisser avant tout observer attentivement tes manières et les idées de cette jeune fitle. Si je découvrais en elle un mauvais sentiment ou une légèreté incorrigible, mon devoir serait de m'opposer absolument à ce que M. Sylvestre sortît de son repos -et risquât de mourir de chagrin et de fatigue pour une ingrate.
Donc, me voici à mon poste, c'est-à-dire à la Tillejaie depuis hier matin. Mademoiselle Jeanne n'y a pas encore paru, et j'ai pu m'occuper un peu* de mes propres affaires, dont tu me reproches de ne pas me sou-
- cier ou de ne pas songer à t' entretenir.
Il est certain que le roman de mon ermite a pris
» tant de place dans mes lettres, que j'ai dû te paraître plongé dans une lâche paresse.: cela n'est pas. J'ai
' compris avec toi que mon traité dû bonheur pourrait bien prendre dix ans de ma vie sans me rapporter un morceau de pain, que, pour mener à biencine recherche si sérieuse, il ne fallait pas être pressé par le besoin, Je me suis donc essayé à un travail plus rapide et plus positif. J'ai broché en une quinzaine de jours, une étude sur le même sujet, mais pris sous un aspect qui n'engage pas sans appel ma conscience philosophique. 42'est une simple recherche historique sur la notion du
bonheur aux âges primitifs de riiumanité. Si cette première étude réussit, j'en ferai plusieurs autres appropriées aux phases successives de l'histoire, et ces travaux réunis pourront devenir les prolégomènes de mon traité. Donc, à tout hasard, j'ai porté mon ébauche à d'Harmeville pour avoir son avis. Il m'a encouragé au delà de mes espérances, et ce premier spécimen lui a paru, tel qu'il est, mériter les honneurs de la publicité dans sa revue. Aujourd'hui, je l'ai rencontré à la Tilleraie, où je crois bien que Gédéon l'avait invité à cause de moi. Nous avons causé ensemble une partie de la journée, et il m'a témoigné de la suite de mon essai et de mes idées sur l'ensemble, une si grande satisfaction, que j'en suis tout content moimême et tout surpris. Il prend tout ce que j'ai en manuscrit et en projet, et me verse d'avance une très-jolie somme que je ne lui aurais certes pas demandée. Ainsi, mon ami, me voilà riche depuis ce matin. J'ai cinq cents francs dans ma poche, et le mois prochain j'éu aurai autant, si je travaille. Je peux donc sans te fâcher, j'espère, te renvoyer ce que tu m'as prêté et n'en pas priver plus longtemps tes pauvres. Mes trois chapitres, car il y en a trois sur les temps primitifs de l'humanité, "vont paraître dans un seul numéro de la Hevue cosmagonique^ la semaine prochaine, et je me hâterai de ^t' envoyer mon exemplaire. J'ai besoin que tu m'encourages et que tu m'approuves, car ici je reçois tant de compliments, que j-'ai peur d'être ridicule de les accepter. Mon succès auprès de d'Harmeville a . été la nouvelle du jour à la villa Gédéon ; tout le monde m'a félicité, et les vieilles sœurs de l'amphitryon ont presque pleuré de joie en me parJant de
mon avenir,
ifô MONSIEUR SYLVESTRE
Une seule personne ne m*a rien dit du tout, c'est mademoiselle Vallier. Il me semblait pourtant que c'était justement la seule qui dût s'intéresser un peu à moi. Elle ne m'a pas fait l'honneur de partager mon opinion.
J'entends sonner le premier coup du dîner, et il me semble voir passer, comme une flamme dans le jardin, l'ardente chevelure vénitienne de mademoiselle Jeanne; je vais procéder à ma toilette et je t'envoie cette lettre, car je ne veux pas te laisser plus^ longtemps dans l'inquiétude sur ma situation. Je reprendrai le récit des aventures de mon ermite aussitôt qu'il me sera possible.
DE PIERRE A PHILIPPE
La Tilleraîe, Si juin.
Cette fois encore, je me suis trouvé à table auprès de la belle Jeanne, et je me suis permis de lui parler de sa promenade matinale de la semaine dernière à l'ermitage.
— Ah ! vraiment, vous m'avez vue sortir de l'ermitage ? Est-ce que vous saviez que je connaissais un peu l'ermite des Grez?
— Est-ce que vous ne savez pas, vous, mademoiselle, que j'étais le garde-malade de M. Sylvestre quand vous êtes venue le voir une autre fois, le mois dernier?
— Ah ! c'était vous ? Oui, il me semblait bien... Et, comme si elk se fût décidée tout d'un coup à la
franchise, elle ajouta :
— D'ailleurs, je le savais I mademoiselle Vallier me l'avait dit. Vous êtes l'ami de ce brave ermite...; peut-être n'a-t*il pas bieaucoup de secrets pour vous.
Pourquoi aurais-ie dissimulé? Aller droit au fait était le moyen d'abréger de vains préliminaires, je répondis sans hésiter:
— Mademoiselle Vallier a dû vous dire cela aussi.
— Oui, reprit Jeanne en rougissant, et même elle a. ajouté que vous étiez d'une discrétion à toute épreuve.
— Je me-flatte qu'elle ne s'est pas trompée.
— C'est que, vous savez, il tient tant à cacher son nom!... Si on le découvrait ici, il partirait tout de suite. C'est bien étonnant, bien bizarre ; mais c'est comme cela, et j'ai si grand' peur qu'il ne se sauve encore...
— Ne parlons doue pas davantage de lui à cette table, car je crains les oreilles adroites à saisir ce qui n'est pas dît pour être entendu. Il me semble que votre voisine de gauche, malgré l'énorme monsieur qui vous sépare...
— Madame Duport est curieuse, je le sais. Elle est bien bonne pour moi, et pourtant je ne voudrais lui rien confier.
— Vous plaît-il de remplacer le nom de Sylvestre par celui de Mozart? On croira que nous parlons musique, et nous ne serons plus forcés de tant baisser la voix, ce qui pourait être remarqué.
— Oh ! oui, voilà une bonne idée'^! Eh bien , vous aimez Mozart, et, moi, je l'adore f
18i MONSIEUR SYLVESTRE
— Ce serait à vous de F aimer et à moi de Tadorer, car je le connais beaucoup, et vous le connaissez à peine.
— C'est vrai, mais il a pour moi un prestige... Je ne peux pas expliquer ça ! c'est mon rêve de tous les instants. N'est-ce pas qu'il a du génie?
— Le plus beau génie, celui qui vient du cœur. — Il a bien aussi ses obscurités, on ne le comprend pas toujours.
— Parlez pour vous, mademoiselle Jeanne ; moi, je le comprends toujours.
— Ah ! dame I c'est tout simple, vous êtes un homme instruit, à ce qu'on dit : moi, je ne suis qu'une enfant.
— Eh bien, c'est très-beau d'être une enfant I II faut l'être tout à fait et avoir confiance.
— C'est-à-dire qu'il faut étudier Mozart avec foi?
— Oui, mademoiselle.
— Comme vous dites cela sévèrement I
— Je le dis sérieusement, voilà tout.
Après le dîner, comme j'errais seul sous les grands arbres du jardin, je vis arriver mademoiselle Jeanne, qui paraissait entraîner mademoiselle Vallier malgré elle.
— Eh bien, mademoiselle Jeanne, lui dis-je en riant, vous voulez encoPe parler de Mozart ?
— Oui, répondit-elle; mais je voulais d'abord vous parler de vous, et je n'ose pas.
— Osez, mademoiselle, je suis votre arrière-grandpère ; car l'ermite me fait l'honneur, pour «e moquer de moi, il est vrai, mais avec affection quand même, de m'appeler son papa.
— Oh 1 je sais cela, reprit-elle, je sais toutl... et
même je sais des choses que je ne devrais pas savoir... Que voulez-vous! Rébecca est bavarde. Je sais pourquoi vous êtes brouillé avec votre onde.
— Non, mademoiselle, m'écriai-je, surpris et mécontent d'une ouverture si hardie, vous ne le savez pas I
— Je vous demande pardon, reprit Jeanne avec une décision extraordinaire. Oh î ma bonne Aldine, vous avez beau me serrer le bras à me le rendre bleur pour m' empêcher de parler d'une chose qui vous paraît si délicate, il faut que je la dise; elle ne me trouble pas, et j'ai besoin de Ja dire. J'ai besoin, au milieu de toutes ces énigmes qui m'entourent, de sauvegarder ma franchise et ma fierté à moi! Eh bien, voilà... Je sais que votre oncle voulait vous marier, monsieur Pierre, et je sais avec qui ; mais je vous assure que, ce matin encore, je ne le savais pas, et qu'en l'apprenant de Rébecca, j'en ai eu un chagrin affreux! Comment! c'est moi qui suis la cause de votre ruine, de votre malheur, de l'obligation où vous voilà de travailler pour vivre! Oui, en apprenant cela, j'ai été presque fâchée contre ma pauvre mère, qui aurait dû, à tout prix, vous réconcilier avec M. Piermont. Voyez donc quelle situation ridicule et vilaine on me fait dans tout cela ! Il passe par la tête de votre oncle de vous marier, vous qui préférez peut-être rester garçon, qui, dans tous les cas, ne voulez pas d'une inconnue parce qu'elle est riche. Gela vous fait honneur certainement. De son côté, maman, qui croit apparemment que j'accepterai l'homme de son choix sans le connaître, encourage le beau projet de votre oncle sans me consulter ! Et voilà un mal-
.heur de famiUe qui vous écrase! Ah! vous avez dû
me haïr! Mais je vous jure qu'il n'y a pas de ma faute, et que je gronderai maman de la ^belle manière !
Que dis-tu, mon cher Philippe, de ccïtte tirade de petite fille bon cœur et mauvaise tête, enfant gâtée s'il * en fut, mal élevée à coup sûr, mais peut-être excellente quand même? J'en ai été très-abasourdi, et pourtant, au fond de cette grosse inconvenance, il y avait un tel accent de sincérité, que j'ai dû m'y rendre et m'en tirer avec un remercîment cordial au bout d'un petit sermon. Je ne sais pas si j'ai été bien convenable moi-même et si je n'ai pas dû lui sembler pédant de fierté, car je ne pouvais souffrir qu'elle me plaignît d'être pauvre et de travailler pour vivre, surtout en présence de mademoiselle Vallier, qui travaille bien plus péniblement que moi et qui est bien plus digne d'intérêt. J'étais troublé aussi de l'attitude étrangement impassible et du silence systématique de mon ancienne amie, placée là entiie nous deux comme une cofifidente ou comme un chaperon. Cela me portait sur les nerfs, je ne sais pourquoi, et, ne pouvant plus y tenir, je lui ai demandé ce qu'elle pensait de Texplication provoquée par mademoiselle Jeanne. Elle ne se décida pas sans peine à répondre; enfin elle avoua qu'en venant là, elle croyait qu'il ne serait question, que de M. Sylvestre.
— Le reste, ajouta-t-elle, me paraît au moins superflu, et Jeanne a bien compris à mon silence que je ne l'approuvais pas. •
— Oh ! vous ! dit Jeanne en l'embrassant sur Tépaule, vous êtes parfaite, on sait cela, et on est heureuse de le reconnaître ; mais aussi vous n'êtes pas dans une position équivoque conmrie la mienne.
— Équivoque! m ecriai-je ; voyons, madimoiselle Jeanne, qu entendez-vous par là?
— Ma foi, je n'en sais rien, répondi^elle ; c'est un mot que j'entends murmurer autour de moi, et qui signifie peut-être que je suis destinée à être très-malheureuse. Pourquoi ? Je n'en sais rieA. Je ne l'ai pas mérité, voilà ce que je sais, et je suis très-résolue à réagir contre mon sort dès qu'on voudra bien m'éclairer. D'après la conduite bizarre de mon grandpère, ma mère a eu des torts envers lui, des torts que sans doute elle ne sait pas et ne comjH^end pas; car elle est si bonne pour mol^ qu'elle ne peut pas avoir été méchante avec lui. Elle ne paraît songer ni à s'en accuser ni à s'en repentir. Donc, cela tient à des opinions différentes, et voilà où mes idées s'em*
brouillent tout à fait. Peut^on et doit-on se désunir et
rompre ses liens de famille parce qu'on ne pense pas de même sur la philosophie ou sur la politique? Alors, je me demande si la politique et la philosophie .ne font pas plus de mal que de bien en ce monde, et si, en me disant de chercher à convertir mon grand-père, que cette prétention-là a beaucoup offensé, maman ne m'a pas fait faire une grande imprudence, pour ne rien dire de plus. La manière dont mon grandpère m'a répondu m'a prouvé qu'il était bien loin d'être un athée, et que son âme vaut peut-être mille fois mieux que celle de beaucoup de dévots et* de dévotes que je connais. En outre, il est plus tolérant qu'eux, car il m'a dit : « Sois pieuse, et retourne au couvent, si tu crois à ce qu'on y enseigne. Pourvu que tu sois sincère et pure, Dieu te bénira! » J'aime donc la religion de mon grand-père, et, s'il veut m'y instruire, j'irai avec lui où il faudra, bien que ma-
man y consente, elle peut être bien sûre que je l'aimerais toujours et que son père ne m'en empêchera pas, n'est-il pas vrai, monsieur Pierre ?
— Vous pouvez en être sûre ; je ne connais pas de cœur plus généreux et plus délicat que celui de M. Sylvestre.
— Ah! j'aime à entendre dire cela! Et comme il parle bien, comme il est éloquent, mon grand-père l'ermite! comme il est beau avec ses grands yeux noirs, ses épais cheveux gris tout bouclés et son costume pittoresque I
Le costume pittoresque me donna à réfléchir. Il est bien vrai que, chez lui, pour ménager sa fameuse redingote, M. Sylvestre s'enveloppe dans je ne sais quel lambeau de couverture de voyage qu'il a coupée et agencée à son usage et qu'il lui plaît d'appeler une robe de chambre. Le hasard ou peut-être l'instinct d'un goût naturel a fait à son insu de cette guenille quelque chose d'assez heureux de couleur et de forme. En outre, ses cheveux sont encore superbes, et il ne les cache pas quand il est chez lui; mais, dès qu'il sort, il les ramasse sous une calotte noire qui. lui descend jusqu'aux sourcils, et qui, en masquant son beau front, fait par trop valoir la majestueuse proéminence de son nez. Il a adopté cette calotte, que surmonte triomphalement un chapeau vénérablement déniodé, dans un temps où il voulait effacer tout vestige de ressemblance avec l'honome qu'il ne voulait plus être. La précaution est bien inutile aujourd'hui que tout le monde l'a oublié; mais l'habitude a prévalu, et la redingote, qui porte au moins la date des glorieuses journées de juillet, est quelque chose de si fantastique sur ce long corps maigre, que je crains
fort Teffet de cette apparition sur la romanesque Jeanne lorsqu'elle la verra cherchant des grenouilles dans les fossés ou ramassant des colimaçons dans la campagne pour alimenter le sybaritisme de l'ermitage.
Je crus devoir demander devant elle à mademoiselle Vallier si elle ne pensait pas qu'il y avait plus d'imagination excitée que de véritable attachement dans l'attrait que Jeanne éprouvait pour son grand-père. Jeanne allait répondre elle-même quand elle crut s'entendre appeler par madame Duport. Elle nous quitta vivement en disant à mademoiselle Yallier :
— Restez ici, je vais me montrer et je reviens. Ohf soyez tranquille, je saurai dépister la curieuse Rébecca. Le concert ne commencera pas avant dix heu-
' tes, et j'ai encore bien des choses à dire à M. Pierre.
Elle glissa comme un rayon dans l'ombre, et je restai seul avec mademoiselle Yallier.
Je tenais beaucoup, vis-à-vis de celle-ci, à ne pas sembler troublé par le tête-à-tête imprévu, et, continuant la conversation comme si de rien n'était, je lui demandai pourquoi mademoiselle Jeanne, qui savait bien mon nom de famille, m'appelait familièrement M. Pierre tout court, comme si j'étais son ami d'enfance ou son petit cousin.
— C'est probablement ma faute, répondit mademoiselle Yallier. Il y a trois mois que je vous connais sous le nom de M. Pierre, puisque vous n'en portiez pas d'autre dans le pays, et, en parlant de vous avec Jeanne, j'ai toujours dit M. Pierre par habitude. Elle se sera habituée aussi à dire comme moi. Elle manque d'usage d'ailleurs; mais c'est chez elle un mérite, ei* • • «
J*interrompis Aldine. Je ne Técoutais guère; j'étais préoccnpé 'd'ttn remords personnel. Je me rappelais malgré moi un aveu charmant, bien plus délicat que les condoléances étourdies de Jeanne. Le moment n'était-il pas venu, à présent qu'elle sait qui je suis, de lui faire amende honorable? Aussi, sans trop réfléchir aux conséquences, emporté par un sentiment à'équUé irrésistible, je l'interrompis pour lui dire qu'après tout je me souciais bien peu de la familiarité de mademoiselle Jeanne, et que je regrettais le temps où je pouvais m'imaginer qu'en m'appelant M. Pierre, mademoiselle Vallier avait un peu d'estime et d'amitié pour moi. J'ajoutai que je comprenais bien l'extrême réservé qui devait régner entre nous, maintenant qu'elle se trouvait sous les yeux d'un monde moins bienveillant que nos amis les paysans de la vallée, mais je tenais à saisir une occasion fortuite, probablement unique, de lui renouveler l'hommage de mon respect et de ma sympathie.
Hélas! je mentais un peu : mon respect et ma sympathie ont légèrement diminué depuis qu'elle a voulu, malgré l'avis de M. Sylvestre, se fier à la protection, encore problématique pour moi, de Gédéon Nunez ; mais, comme après tout je n'ai rien vu qui me donnât le droit de soupçonner le mal, je pensais devoir payer une vieille dette, afin qu'il n'en fût plus jamais question.
Elle me remercia de mon compliment; mais, plus prudente ou plus pudique que Jeanne, elle ne voulut pas avoir l'air d'en saisir la portée rétrospective. Elle m'assura avec un peu de froideur que son estime pour moi n'avait fait qu'augmenter lorsqu'elle avait appris les circonstances où je me trouvais, et elle ajouta»^
avec une sorte d'empressement singulier^ que Jeanne avait bien senti le mérite de ma situation, encore qu'elle s'en fût mal expliquée, — que mon succès auprès de M. d'Harmeville, si difficile et si sévère pour la rédaction de sa revue^ avait été pour moi un triomphe auquel Jeanne avait été très-sensible, — enfin que Jeanne^ loin de m'en vouloir pour le passé, était trèsdisposée à suivre tous les conseils que je voudrais lui donner relativement à son grandrpère.
Nous remontions une assez langue allée qui nous rapprochait de la maison, et mademoiselle Vallier ne paraissait pas disposée à attendre le retour de sa compagne, car elle marchait un peu plus vite depuis que nous étions seuls.
— Voyons, lui dis-je, puisqu'il nous reste peu d'instants, et que vous ne voulez parler que de Jeanne, c'estrrà-dîre de M. Sylvestre, car c'est à cause de lui que nous nous occupons d'elle avec tant de sollicitude, parlons-en...
— Attendez, reprit mademoiselle Vallier; ce n'est pas seulement à cause de son grand-père que je me tourmente pour elle. Je l'aime sincèrement, parce qa'elle le mérite.
— Alors, résumons-nous en deux mots. En votre âme. et conscience, vous itaroyez qu'il lui doit sa protection, au risque de tous leS' ennuis, de toutes les fatigues, de tous les chagrins qui pourront en résulter pour lui?
— Oui, je le crois fermement. C'est une enfant remplie de petits défauts et d'immenses qualités. Si elle cause quelques chagrins à son grand-père, elle, lui donnera du bonheur quand même, et, quoi qu'il en
dise, il lui faut ces joies et ces peines-là, à lui dont le cœur ne se refroidira jamais.
— Je pense comme vous sur ce point ; mais je ne puis si vite accepter mademoiselle Jeanne comme une si généreuse nature ; je ne la connais pas assez, et jusqu'ici je la trouve plus romanesque et plus exaltée que tendre et soumise. Si nous attendions encore un peu pour la juger? Vous-même ne craignez-vous pas de lui prêter les qualités qui sont en vous?
— Non, et j'ai, pour désirer que nous ne perdions pas de temps, une raison bien grave. Jeanne pressent déjà quelque chose de fâcheux et d'anormal dans sa position. D'un jour à l'autre, une indiscrétion, un hasard, une indélicate sollicitude, peuvent l'éclairer tout à fait... Si on pouvait lui épargner la honte et la douleur de connaître et de comprendre l'infamie de sa mère!... si on pouvait la soustraire à la mauvaise influence qu'une pareille découverte peut avoir sur elle, et la remettre, encore ignorante et confiante, entre les mains de M. Sylvestre, ce serait infiniment meilleur pour elle et pour lui.
— Je le crois aussi, et vous l'emportez. Donc, je vais chercher le moyen de hâter la séparation entre la mère et la fille sans que celle-ci en sache le motif. Il s'agit de savoir qui portera la parole à cette femme. Ce ne peut être moi. Je suis trop jeune, et je la connais trop peu. Ce ne peut être aucune des personnes qui sont ici, puisque toutes doivent ignorer le lien qui existe entre le mystérieux ermite des Grez et la trop célèbre Irène...
— Vous oubliez qu'une de ces personnes sait tout, et qu'elle donnerait sa vie pour épargner à M. Sylvestre
MONSIEUR SYLVESTRE IW
la mortelle souffrance d'une explication avec son indigne fille. Cette personne-là, c'est moi.
• — Vous? m'écriai-je. Vous n'y songez pas! Vous ne pouvez pas aller chez cette femme I vous n'irez pas... Vos amis ne le souffriront jamais I Gédéon...
— Eh bien, quoi, M. Gédéon? Vous croyez qu'il chasserait la gouvernante de ses enfants s'il apprenait une pareille démarche? Il aurait peut-être raison; mais il ne le ferait pas, car il subit l'ascendant du monde tout comme un autre; il voit que l'hypocrisie triomphe de tout, et, grâce à la feinte dévotion de madame Irène, il n'est pas impossible qu'elle s'introduise ici un de ces jours. Madame Duport travaille pour elle; donc, le temps presse, et il faut que je voie madame Irène.
— Ainsi vous irez chez elle?
— Non certes ! je lui ferai dire par Jeanne que son père la prie d'aller seule à l'ermitage : c'est moi qui y serai pour la recevoir, tandis que vous 'emmènerez M. Sylvestre bien loin dans les bois.
— Mais que direz-vous à cette femme pour la convaincre ? C'est l'athéisme du cœur et de la conscience incarné dans une âme hypocrite et vile.
— Elle aime sa fille, je ne lui parlerai que de sa fille.
— Eh bien, moi, je crois qu'elle n'aime pas sa
fille !
— Est-ce possible?
— C'est même probable. Elle l'aime comme un jouet que Ton pare et que l'on montre; une pareille créature n'a que de la vanité.
— Alors, je la prendrai par sa vanité. Je lui dirai que ce qu'il y aurait de plus habile et de plus triom-
194 MOÎ{SIEUR SYLVESTRE
phant dans sa situation serait d'avoir pour gendre l*homme le plus honorable et le plus désintéressé.
— Vous la tromperez, car elle se flattera de pouvoir s'appuyer sur le pardon d'un homme qui, s'il se respecte, ne la verra jamais.
— Eh bien, j'essayerai autre chose, mais je ne veux pas vous dire mon secret, vous n'êtes pas assez naïf; vous m'ôteriez la foi, et il faut que j'aie la foi pour réussir. Voici Jeanne qui revient, mais je suis bien sûre que madame Duport la suit ou l'observe. Déjouez la curiosité de l'une et n'encouragez pas l'imprudence de l'autre. Prenez cette allée à gauche et disparaissez. Moi, je vais me montrer avec Jeanne.
J'ai obéi, tout en trouvant mademoiselle Vallier remplie de sagesse et de présence d'esprit, et ma mauvaise habitude de douter de tout me souffle bien un peu à Toreille que la charmante Aldine ne se souciait peut-être pas d'éveiller d'autres soupçons sur son propre compte.
Je ne sais si on nous avait épiés. Quand, après un long détour dans le parc, je me suis retrouvé dans.un coin du salon, très-loin de Jeanne et d' Aldine, Gédéon est venu se placer près de moi comme pour écouter la musique. Il l'aime avec passion, et, comme la plupart des juifs , il est admirablement doué sous ce rapport» Après les premiers morceaux, il était dans une sor^ d'ivresse, il me serrait les mains comme un homme qui a le vin tendre.
— Calmez-vous, lui dis-je, je ae suis pas l'aolAur de Moïse,
— Ça m'est égal, répondit-il en:riant,:je voaô aime et Je vou^ estime... Oh! mais trèsi-particulièrement î
Ne prenez pas cela pour une banalité. Je connais trop les hommes pour en estimer beaucoup.
— Pourquoi donc m'estimez-vous tant que ça, mon cher Gédéon? Qu'ai-je fait de si remarquable et de si méritant?
— Je ne vous dis pas que vous ayez fait des merveilles, mon cher ; mais votre caractère rfest pas celai d'un autre. Enfin je m'entends, et il ne fiendra pas-à moi que vous ne fassiez votre chemin dans la vie...
Me remerciait-il de ne pas avoir fait la cour à mademoiselle Vallier, ou m'engageait-il à ne pas la lui faire?
Mademoiselle Jeanne est partie à deux heures.du matin avec madame Duport, et Je suis resté. Que veuxtu ! c'est bête, mais je voudrais savoir si je joue un rôle ridicule ou misérable dans l'esprit de Gédéon. Il m'est venu des doutes terribles sur le mérite de ma prose et sur la sincérité de d'Harmeville à mon égard. Qui sait si Gédéon n'est pas un des principaux actionnaires de sa revue ^ si son argent ne m'a pas protégé beaucoup plus que mon mérite ? D'Harmeville est un fort galant homme, mais il y a des influences qu4l faut bien un peu subir quand le protégé n'est pas tout à fait un crétin.
Enfin ma position me tourmente. Je n'ai pas voulu avoir une pensée d'amour pour mademoiselle Vallier. Ma conscience me le défendait, et, pendant que je n'y voyais que du feu, cette vertu si pin^eet si respectée était peut-être l'objet de convoitises plus hardies^t d'espérances mieux fondées. Ça m'est égal, il y a des jours d'ironie où l'on se dit que deux beaux yeux sont deux beaux yeux, qu'ils soient verts, -bleus xm noirs, et qu'il y a beaucoup de beaux yeux partout; mais, si Gédéon se persuadait par vanité qu'il m'a
supplanté, et que, par calcul ou par connaissance, je me laisse supplanter de bonne grâce... Tout cela, m'ennuie, et j'aimerais autant n'avoir jamais rencontré mademoiselle Yallier.
J'ai donc résolu, pour me remettre l'esprit en paix, de savoir à quoi m'en tenir, et, puisqu'on me garde gracieusement ici, d'y rester jusqu'à ce que j'aie une notion certaine de la vérité. Je veux bien m'intéresser à la situation romanesque de mademoiselle Jeanne ; mais ma situation à moi est peut-être équivoque aussi, comme dit cette petite fille, et un pauvre diable qui débute dans une carrière délicate doit faire grande attention à entrer dans la vie par la bonne porte.
DE PIERRE A PHILIPPE
La Tiilcraie, !22 juin.
Ce que j'ai entrepris m'est fort pénible. C'est un métier d'espion ou d'inquisiteur; mais comment, faire autrement?
Ce matin, j'ai erré dans le parc en véritable mouchard. J'ai vu mademoiselle Yallier sortir du pavillon qu'elle habite et se rendre au manoir pour donner ses leçons aux enfants. Pourquoi ne les donne-t-elle pas chez elle, puisqu'elle,a un piano qui lui appartient?
J'ai aperçu la négresse qui émondait un rosier à trois pas du pavillon. Je suis arrivé comme par hasard
auprès d'elle, et naturellement je me suis arrêté pour lui demander de ses nouvelles.
— Ah I je suis guérie, bon monsieur I et si contente ! Nous riches à présent. Jolie maison, jolies chambres. Venez donc voir I
— Non, mademoiselle Zoé, ce ne serait pas convenable. Je ne dois pas entrer chez vous.
— Maitresse ne saura pas.
*— Raison de plus.
— Alors, par la fenêtre ouverte, voyez! Joli salon, beau papier tout rose, plafond tout brodé d'or! Ah! tout plus beau que chez l'ancien maître!
— Je vois pourtant là d'assez laides choses qui vous viennent de lui et que mademoiselle Vallier a précieusement gardées.
— Grands pistolets et collier dégriffés? Ça, c'était à pauvre père noir! Jamais jeter ce qui vient de lui !
-r- Et ces tomahawks, ces mocassins ?
— Ça, c'était au frère de mademoiselle. Elle jamais jeter non plus. Et le portrait: pauvre petit! Maitresse l'aimait plus que tout. Elle pleure tous les jours en le regardant.
— Même depuis qu'elle est ici ?
— Encore plus.
— Elle est pourtant contente d'être ici?
— Contente pour moi, oui; pour elle, non. Monsieur l'ennuie!
— Ah ! M. Gédéon l'ennuie?
— * Si brave homme pourtant! Lui mari pour elle quand elle voudra, mari bien bon, bien joli, bien riche!
— Et elle pas vouloir?
Zoé, voyant que je parlais comme elle pour mener
plus vite le dialogue, se mit à rire comme rient les nègres, à gorge déployée et sans pouvoir s'arrêter, heureusement, elle se mit à tousser ;. sans quoi, nous y serions encore.
Enfin j'ai réussi à savoir par cette naïve enfant ce qui se passe entre Gédéon et mademoiselle Vallier.- Il lui fait ouvertement la cour en présence de Zoé, qui, par Tordre de sa maîtresse, ne la quitte jamais quand il vient comme moi flâner autour du pavillon. Jamais il n'y entre. Il ne paraît pas avoir besoin d'être tenu à distance, il s'y tient de lui-^même et se conduit absolument comme un homme qui veut épouser. La présence de Zoé ne le gêne pas du tout pour offirir son cœur et sa main, et même devant ses enfants, qu'il amène volontiers avec lui, il parle de ses projets de manière à n'être pas compris, mais dans un sens si honnête, qu'ils pourraient le comprendre sans rien perdre de leur respect pour Aldine et pour lui. Telle est du moins l'opinion de Zoé.
Quant à mademoiselle Vallier, elle lui répond comme si elle ne prenait pas l'ofire au sérieux, et elle le décourage si bien, que Zoé s'en effraye et s'en désole.
— Maîtresse pas raisonnable, pas vouloir marier jamais. Beau M. Gédéon épouser une autre si ça continue I
Je n'ai pas osé faire de questions trop délicates, ni me montrer trop curieux. Je craignais aussi d'être surpris dans cette honteuse occupation de faire parler une suivante. Je me suis éloigné en affectant de l'empêcher d'en dire davantage, afin de lui donner envie d'en dire plus une autre fois. Je suis entré à la villa comme pour chercher un journal dans le salon. C'est
dans un salon plus intime, à coté, que mademoiselle Vallier donne ses leçons aux enfants. Le bruit des gammes que faisait le petit Sam a couvert le bruit de mes pas. Mademoiselle Vallier me tournait le dos. J'ai pu Texaminer à mon aise pour la première fois depuis que je la comiais. Je ne voyais pas sa figure penchée sur le pupitre, mais je contemplais tranquillement sa belle chevelure si moelleuse et d'un ton si doux rabattue en touifes énormes sur sa nuque blanche et forte, son buste un peu serré des épaules, arrondi chastement, souple comme une liane, et si honnêtement vêtu, que l'on n'oserait pas le regarder, si elle savait qu'on y songe. On sent en elle, jusque dans le moindre pli de la robe, une décence instinctive, ni cherchée ni affectée, car ce ne serait plus la vraie décence, quelque chose de modeste et de fier, peut-être l'insouciance du succès ou l'inconscience de la séduction. Je me demandais s'il étoit possible que Gédéon, libre de cœur et de volonté, ne fût pas épris physiquement de cette fille que personne ne peut voir sans ressentir un certain trouble, comme si son austérité cachait des trésors de tendresse ou de volupté, et en même temps je me disais que, si cet honmie de sens et d'expérience s'imaginait pouvoir la séduire sans l'épouser, il fallait que ce fût là une femme bien hypocrite avec les autres,... ou encore.. . que je ne sois qu'un niais !
Tout à coup, en me penchant un peu pour la mieux voir, je me suis avisé d'une glace où elle pouvait me voir moi-même, et je me suis sauvé en me sentant rougir comme un écolier pris en faute. Mécontent de moi, je m'en suis allé chez M. Sylvestre. Je voulais lui parler de Jeanne, je ne lui ai parlé que de
aOO MONSIEUR SYLVESTRE
mademoiselle Vallier. Je lui ai reproché de songer à partir avec une petite-fiUe qu'il ne connaît pas, au lieu de songer à surveiller et à diriger cette fille adoptive qui lui a montré tant d'affection et qui a peut-être besoin de ses conseils et de ses avertissements. Il m'a répondu qu'il était tranquille sur le compte de celle-ci. Votre Gédéon Nunez est revenu me voir, et il m'a parié à cœur ouvert, à ce qu'il dit. Il prétend toujours n'être pas amoureux, et il se défend d'être homme à faire un coup de tête ; mais il assure qu'il faut qu'il se remarie. Ses enfants ont besoin d'une mère. Ses sœurs n'entendent rien à la gouverne de sa maison. Il dit que mademoiselle Vallier est son idéal de raison, de douceur, de convenance et de distinction. Les enfants l'adorent, les valets la respectent. Il tient, lui, à montrer qu'un israélite est aussi désintéressé qu'un autre et ne fait pas toujours du mariage une affaire. Que vous dirai-je? Il me demande en quelque sorte la main d'Aldine, car il me presse de la décider en sa faveur.
— Et vous avez promis?...
— Ma foi ! oui, j'ai promis de parler pour lui, et je parlerai, à moins qu'elle ne me donne un bon motif pour m'en empêcher. Par malheur, je ne la vois pas souvent à présent : elle a des devoirs à remplir, et moi, je ne vais pas dans les châteaux; mais je pourrais aller bien près, là-haut, sur le versant du bois, et elle viendrait causer avec moi un quart d'heure. Dites-lui cela de ma part, et qu'elle me fasse savoir son jour.
— Ainsi, vous me chargez...?
— Mais pourquoi pas? Vous n'avez jamais été amoureux d'elle, vousl Vous ne voulez pas de l'amour, vous n'y croyez pas I
Je ne sais si M. Sylvestre a voulu me railler ou me punir. Je ne lui ai pas donné la satisfaction de me taquiner. Je lui ai promis de faire la commission, en ajoutant :
— Faudra-t-il que je plaide aussi la cause de mon ami Gédéon ?
— Pourquoi non, s41 est vraiment votre ami et s'il mérite de l'être?
— Il ne m'a pas chargé de ses affaires, il ne m'a rien confié.
— Alors, ne vous en mêlez pas.
Je lui ai fait part de la résolution que mademoiselle Vallier a prise de parler à madame Irène, et du rendez-vous qu'elle doit lui avoir donné de sa part à l'ermitage. Il a été fort attendri de ce dévouement, et, me prenant la main, il m'a dit en me quittant : - — Mon ami Pierre, mademoiselle Vallier est une généreuse et intrépide nature ! Je sais ce qu'une telle démarche doit lui coûter. Ah! je regrette que vous n'ayez pas l'indépendance de position de votre ami Nunez ! Peut-être alors comprendriez-vous qu'on peut faire de l'amour l'affaire la plus sage de sa vie.
— Vous parlez ainsi, vous qui avez été si malheureux dans le mariage !
— C'est ma faute, il eût fallu mieux choisir. C'est nous qui avons tort de nous tromper; Dieu, quia fait l'amour, ne nous a pas interdit le discernement. Allez, allez, l'homme n'a jamais raison de se plaindre, et ce qu'il peut faire de mieux quand il porte la peine de ses aveuglements, c'est de la porter sans honte et sans faiblesse. C'est la seule manière de les expier.
Je suis revenu à la Tilleraie par le plateau. De là, je plongeais d'un côté sur toute la vallée de Vaubuisson,
de l'autre je voyais une plaine immense dont les hautes moissons avaient le mouvement d'uiie mer caressée par la brise. Il faut que j'aie été bien préoccupé depuis quelque temps pour n'avoir pas fait attention au changement qui s'est opéré dans la campagne. Les fourrages et les céréales ont poussé avec tant de .vigueur, que je ne reconnais plus la place des petits chemins, et que les pommiers, plongés dans cette puissante verdure, semblent s'être enfoncés en terre. Los maisonnettes, basses, éparses dans la campagne, plongent aussi jusqu'à leurs petits toits dans une forêt d'épis. La fertilité de ce sol est presque effrayante. Il faut dire aussi* que le paysan travaille sa terre quatorze heures par jour et n'y laisse pas un brin de plante parasite. La féconde nature s'en rit, car toutes les mauvaises herbes, rejetées sur le bord des chemins ou le lohg des fossés, poussent là, les unes sur les autres, avec une sorte de folie. Je n'ai jamais vu de fleurs et de graminées sauvages si fières et si dévergondées. Les ruisseaux ne voient plus le soleil, et la terre semble étouffée sous cette toison qui l'opprime. Les arbres sont si chargés de fruits, que leurs branches traînent dans le foin avec des attitudes de fatigue et d'accablement. Au milieu de cette richesse inouïe, la campagne a quelque chose de pesant et de morne qui m'a passé dans l'âme. M. Sylvestre eût fait des réflexions sur ce luxe de la terre qui déborde sans que l'aisance ait pénétré dans la classe qui cultive et récolte. Moi qui ne me pique pas de tendresse humanitaire, j'étais tout bonnement triste et las quand je suis rentré à la Tilleraie,