‹ Monsieur SylvestreChapitre 5 sur 14 · JEANNE DE MAGNE VAL A MADEMOISELLE VALLIER · texte numérisé non relu

JEANNE DE MAGNE VAL A MADEMOISELLE VALLIER

Pâtre, 2â juin.

Mon cher ange gardien, maman ira à l'ermitage après-demain, â deux heures de l'après-midi. Elle est si contente que son père consente à la recevoir, qu'elle en a remercié Dieu toute la matinée. Je crains même qu'à force de le bénir et de le pi|ier, elle ne Tait un peu ennuyé ; car enfin c'est bientôt fait de lui dire qu'on l'aime et qu'on est content, et je ne vois pas ce que trois heures passées dans un église ajoutent à la vérité de nos sentiments pour lui.

Chère amie, vous croyez donc que maman se prêtera à l'idée d'un voyage que je ferais avec mon grandpère? Ce voyage sera-t-il amusant ? Je n'en sais rien ; mais si on y tient... Vous a-t-on reparlé de moi? Il me semble qu'on ne me hait plus. Pourquoi me haïssaiton auparavant! Est-ce à cause de mes cheveux rouges? Non, tout le monde dit qu'ils sont beaux, et maman en est fière. C'est donc toujours ce mystère que personne ne veut me révéler? Oh 1 je finirai par le savoir, allez! Mon grand-père ne sera pas si impénétrable que maman et vous. Je n'en aurai pas Je démenti !

J^ai dit à maman tout ce que je vous avais dit de . M. Pierre, je n'ai pas de secrets pour elle. Elle ne l'aime pas, elle; mais elle dit que, s'il me plaît et que

je le ramène à moi, elle lui pardonnera tout. N'est-ce pas que c*est une bonne mère? Vous, vous êtes une méchante amie de ne vouloir pas me parler de lui dans vos lettres. Vous craignez que je n'y pense trop? Si j'y pense trop, ce sera tout de même votre faute. Pourquoi m'avez-vous dit tant de bien de lui ? C'est égal, vous êtes mon bon ange, et je vous aime de tout mon cœur. Vous avez pourtant des jours où vous êtes méchante, ma belle enfant! M'avez-vous assez grondée d'avoir parlé à M. Pierre de notre mariage manqué! Vous dites que c'est de la coquetterie. Eh bien, quand même? Est-ce que je n'ai pas le droit de vouloir plaire à un jeune homme- qui n'a rien, moi qui suis riche, et qui n'est pas bien beau, moi qui suis, à ce qu'on dit, une des beautés de Paris? Où est donc mon crime de me sentir désintéressée, généreuse, et pleine de confiance en lui? S'il ne comprend pas cela, il n'a pas de cœur; mais Rébecca, qui est plus consolante que vous, me jure qu'il en a, et qu'il est d'autant plus amoureux de moi qu'il s'en défend et le nie. Nous verrons bien. Je viens de me commander une robe... Oh! ma chère, vous verrez ça, une merveille ! une gaze algérienne avec un filet d'argent presque invisible, mais d'un pur! Les quatorze mètres de la jupe passent dans ma bague sans se chiffonner. Avec ça, Dorothée m'a inventé une nouvelle coiffure qui fait bien autrement valoir mes cheveux ! A propos, pourquoi donc ne voulez-vous pas prendre un jour de vacances et venir dîner chez nous un dimanche ? Maman serait si contente de vous recevoir ! EHe dit que, si vous vouliez être ma dame de confjpagnie, elle vous donnerait le double de ce que vous gagnez chez M. Nunez. Songezy, ça en vaudrait bien la peine, et je serais si heureuse

avec vous! Tâchez qu'on fasse bientôt de la musique à la Tilleraie. Je m'ennuie beaucoup à Paris.

DE PIERRE A PHILIPPE

L'Escabeau, 24 juin.

J'ai passé l'après-midi avec l'ermite pendant que mademoiselle Vallier était en conférence avec sa fille à l'ermitage. Il était si ému et si agité en attendant le résultat, qu'il ne pouvait rester en place. La famille Diamant est arrivée chez moi fort à propos pour le distraire. Ces braves gens passent à Vaubuisson les fêtes et dimanches, et, quand je ne vais pas les chercher, ils viennent me prendre pour la promenade. J'ai eu par eux des nouvelles de mon oncle. Il sait où je suis, et j'ignore qui lui a dit que je gagnais ô^aifcowjo d'argent II souhaite que j'aille le voir ; j'irai, et je lui laisserai croire que je suis très-riche.

Les Diamant et l'erhiite se sont pris en grande amitié, ils se sont déjà rencontrés plusieurs fois à la pêche. Le vieux et digne aventurier qui a eu quatrevingt mille livres de rente, et puis soixante-trois francs dans sa poche pour toute ressource, a fait, comme je te l'ai dit, bien des' métiers. Il est donc au courant de la vie industrielle sous toutes ses formes, et le parfait gentilhomme parle avec les Diamant comme s'il avait été dam la partie. Il leur dit qu'il a

été ouvrieiî, et ils ne savent que penser de lui ; car, s'il a toutes les connaissances pratiques du petit et du grand commerce, il a aussi cette distinction de manières et celte grâce aristocratique dont les petits bourgeois sont meilleurs juges qu'on ne l'imagine.

— Voyez- vous cet homme-là, dit madame Diamant, ça a beau avoir travaillé, ça a toujours été quelque chose. Je ne dis pas que nous n'ayons pas des sentiments autant que lui. Pour ce qui est de ça, M. Diamant n'est pas au-dessous d'un sénateur ou d'un archevêque; mais, quand on n'a pas reçu d'éducation, on ne sait pas se faire valoir. Si votre viQux ermite voulait demeurer dans notre petite maison de Vaubuisson et donner des leçons de n'importe quoi à nos enfants, nous lui ferions le sort plus heureux qu'il ne l'a, et nous serions encore ses obligés, car l'éducation, c'est touti

L'ermite repousse cette proposition en disant qu'il est trop vieux, qu'il a perdu la mémoire et qu'il ne sait plus rien. Les Diamant ont pourtant beaucoup insisté. Leurs deux garçons travaillent mal à Paris ; ce sont de vrais petits Auvergnats qui ont besoin du grand air pour vivre et qui aimeraient mieux monter dans les cheminées pour aller respirer sur les toits que d'étudier dans une classe. Les plaintes et les inquiétudes des parents m'ont donné l'idée de leur rendre service et de leur témoigner mon amitié. Gomme leurs enfants passeront les vacances à Vaubuisson, j'ai offert d'être à cette époque leur précepteur pendant deux heures tous les jours, et de 'bien examiner leurs aptitudes afin d'indiquer la direction à leur donner. La reconnaissance de M. Diamant a été portée au deniier paroxysme quand je lui ai annoncé avec cela que, sur

ma recommandation, Gédéon s'enrôlait dans sa clientèle. Il lui donnera de l'occupation ; car, depuis que mademoiselle Vallier est chez lui, il ne trouve plus rien d'assez élégant pour se rajeunir, et quinze fois par jour il maudit son tailleur allemand, qui lui inflige, à ce qu'il prétend, la tournure du docteur Faust avant son pacte avec le diable. Je la lui souhaiterais !

. Nous avons pu enfin nous arracher aux effusions de nos braves amis pour aller attendre mademoiselle Vallier dans le bois tandis que la voiture de madame Irène s'éloignait dans la direction de Parisr; mais il parait que j'étais de trop dans ce que Ton avait à dire à l'ermite, car j'ai remarqué un certain embarras chez mademoiselle Vallier quand elle m'a vu avec lui, et je me sui3 hâté de les laisser ensemble. Au bout d'un quart d'heure, l'ermite m'a rejoint.

— Elle consent! m'a-t-il dit. Elle me confie sa fille pour un an. Oh ! ce n'a pas été facile ! Elle était furieuse de ne pas me trouver au rendez-vous, et elle a été fort rude et fort mauvaise avec mademoiselle Vallier; mais la brave fille a tenu tête et l'a réduite à merci. Si je sais comment elle a fait!... N'importe, nous aurons plus de détails demain, Aldine m'écrira; elle était pressée de rentrer et paraissait émue ôt fatiguée; Laissons-la respirer. Moi, je vais réfléchir à mon voyage, puisque c'est décidé !

Il m'a fallu lui démontrer que la première chose à faire était d'avoir de l'argent, vu que mademoiselle Jeanne ne gagnerait pas la Suisse à pied avec un sac sur les épaules. Il est tellement habitué à se passer de tout, que mon observation l'a troublé. Il lui répugne d'accepter la moindre avance de sa fille, et.

pour se faire envoyer le revenu de Magneval, il faut qu'il signe une procuration et fasse connaître son nom ici. Le voyant fort tourmenté, j'ai été heureux de lui offrir cinq cents francs et de lui dire qu'il pouvait m'envoyer sa procuration de Lyon ou de Genève ; moyennant quoi, je le mettrais en règle pour l'avenir avec son régisseur. S'il faut aller pour cela en Champagne, j'irai, et même je désirerais que ce fût nécessaire. Un petit voyage pédestre ne me ferait pas de mal ; car, mon ermite parti, je vais singulièrement m'ennuyer dans ma solitude.

d'aldine valliei; a m. sylvkstre

La Tilleraie, 24 juin.

Cher et digne amî, vous m'avez dit que vous vouliez me parler de moi avant de partir. Quand vous voudrez ; mais, aujourd'hui et avant tout, parlons de Jeanne. Vous voulez que je vous raconte en^détail mon entrevue avec sa mère. A quoi bon? J'ai été d'abord un peu troublée de son emportement contre moi, lorsque j'ai déclaré que vous ne vouliez pas la voir et confessé hardiment que je l'avais trompée en lui donnant un rendez-tous de votre part. Elle a prétendu qu'elle n'écouterait rien, à moins que je ne consentisse à aller chez elle. Mon refus l'a exaspérée; mais j'ai pu adoucir sa colère en lui parlant avec tant de mena-

gement, qu'elle en a été touchée. Alors, elle m'a dit qu'elle savait vos projets, que Jeanne les lui avait confiés, et qu'elle ne s'y opposerait pas, si je voulais accompagner sa fille. Il m'a bien fallu lui dire que cela était impossible, que j'étais pauvre, que je ne pouvais me séparer de Zoé, que je devais gagner ma vie et la sienne, et que vous n'étiez pas assez riche pour payer une gouvernante. Alors est revenue cette triste question d'argent. Elle m'a offert un traitement considérable, et, malgré le soin que j'ai mis à ne pas le refuser avec trop de vivacité et à ne pas vouloir motiver mon refus, elle a compris de reste que l'idée de lui devoir quelque chose m'était aussi antipathique qu'à vous-même. .Elle s'est emportée contre nos fausses délicatesses, contre notre intolérance et nos implacables préjugés. Tout ce que le dépit lui a fait dire là-dessus m'a semblé bien curieux. Elle y mettait autant de passion, autant d'éloquence, autant d'indignation que si elle eût plaidé une cause juste contre des ennemis acharnés et cruels. Elle a déclamé contre la pudeur et la fierté, cherchant à rabaisser avec amertume tout ce qu'elle sent au-dessus d'elle ; enfin elle ne m'a pas plus épargnée que les autres, et m'a fait entendre que j'étais désireuse de plaire à M. Nunez. J'avoue que j'ai été en colère; mais elle ne l'a pas vu, et mon apparente patience l'a forcée de rentrer en elle-même, ou tout au moins de faire semblant. Elle a essayé alors de jouer le rôled'une pécheresse repentante ; mais elle m'a déplu davantage sous cet aspect, et ses feintes larmes ne m'ont pas attendrie. Enfin, après bien des paroles et des émotions inutiles, elle a cédé, non à ce qu'elle appelle votre obstination et votre bizarrerie, mais à une considéra-

tîon dont vous ne vous doutez pas, et dont il faut bien que je vous parle.

Apprenez, mon ami, que Jeanne aime ou croît aimer M. Pierre. Je ne crois pas, moi, que ce soit bien sérieux. Elle est si enfant! Vraiment, Jeanne n'a encore que quinze ans pour Texpérience et la réflexion. Elle s'abandonne à ses premières impres^ sions avec une naïveté étonnante, et elle donne tout à coup le nom de passions à ses caprices. Heureusement, le moindre jouet, une robe, un éventail, dne ceinture l'occupe tout autant qu'un projet de mariage. Quand elle sera avec vous,elle vous parlera certainemeM à cœur ouvert, et ce sera à vous déjuger si vous dev^z approuver son choix ou l'en dissuader. Je crois savoir d'avance votre opinion : vous aimez et vous estimidz M. Pierre ; mais vous le trouvez trop positif pour son âge, et je suis un peu de votre avis. Je crains qu'il ne soit pas du tout disposé à aimer Jeanne comnfô il faudrait l'aimer pour oublier sa mère; mais il y a ici une petite madame Duport qui, à je ne sais qu^te intention, lui monte la tête et lui fait croire que M. Pierre est amoureux d'elle. Plût au ciel que ce lût vrai, car il ne manque à ce brave et bon jeune homme qu'un peu d'enthousiasme et de foi. Certes il serait digne de vous appartenir, etj le jour où il serait assez ^w pour se charger de l'avenir de Jeanne, on pourrait être tranquille sur cet àvèriîr. Quanta moi, je fais mon possible pour qu'il Bppté^ cie le charme, la bonté, la généreuse confiance et la touchante naïveté de Jeanne.

Madame Irène croit-elle réellement que l'amour de Jeanne soit sérieux? Elle déteste M. Pierre, et pourtant elle désire vivement qu'ail soit son. gendre. Est-ce

une revanche qu'elle veut prendre du refus qu'il a fait de sa fille ? Elle aime à croire avec madame Duport qu'il s'est épris de Jeanne en la connaissant davantage, et qu'il ira vous rejoindre en Suisse, à présent qu'il a trouvé des ressources dans son talent. Après tout, ce n'est pas impossible, et j'ai dû 'nonseulement laisser cette espérance à madame Irène, mais encore lui en exagérer un peu la solidité. L'important, c'était de la faire consentir à vous laisser Jeanne pour un an. C'est décidé. Fixez l'époque de vôtre départ. Madame Irène sera censée conduire sa fille en Italie, c'est jusqu'à Lyon seulement qu'elle la conduira, et c'est là que vous l'attendrez pour qu'elle vous soit remise."

Reste à savoir pour combien de temps Jeanne est à vous. Si vous pouvez la marier d'ici à un an, bien certainement elle est à vous pour toujours, et, comme sa volonté est toute-puissante sur sa mère, elle épousera l'homme qu'elle aimera et dont elle sera aimée. Si M. Pierre ne se décide pas à nous faire connaître Ses sentiments, je crois qu'elle yïHBnoncera vite et l'oubliera «ans effort. Peut-être aussi jugerez-vous à propos de l'inviter à vous rejoindre en voyage, car je ne réponds pas d'avofr raison en -supposant que madame Duport se trompe et que Jeanne s'abuse. Ge sont choses très^délicates, et dont je ne peux m'oc:cuper qu'avec beaucoup de réserve- et de discrétion.

J'irai demain au rende^^ous que'M. Pieyrrem'a donilé de votre part. Je n-ai pas voulu vous laisser vingt-quatre heures dans l'ignorance de ce qui se passe dans le coeur de Jeanne et dans l'esprit de sa mère.

A vous tout mon dévouement.

Aldine Vallier.

2i2 MONSIEUR SYLVESTRE

DE PIERRE A PHILIPPE

L'Escabeau, ai juin.

Mon ami Diamant, qui a été ce matin en grande conférence avec Gédéon à FefFet d'adoniser ses quarante printemps, est venu me voir en revenant de la Tilleraie. D'après lui, il faudrait croire que mademoiselle Vallier a écouté les sages conseils de sa petite Zoé, et que son mariage avec le châtelain est à peu près décidé. Les domestiques tiennent là chose pour certaine, et les vieilles sœurs le donnent à entendre sans y apporter le moindre obstacle. Comme elle doit être aujourd'hui en explications avec M. Sylvestre et que celui-ci est revenu de ses préventions sur le compte du prétendant, je pense bien que, ce soir ou demain, Gédéon viendra me faire la confidence de son bonheur, à moins qu'il ne craigne de m* affliger, car il est certain qu'il me redoute un peu. Il a grand tort, je ne suis pas assez Tami de mademoiselle Vallier pour qu'elle me consulte, et, si elle me consultait, je lui répondrais qu'avant tout il faut être d'accord avec soi-même. Elle est raisonnable et positive. La richesse est un grand bonheur pour ceux qui V aiment. L'occasion est magnifique. Gédéon a le mérite d'être amoureux : pourquoi^hésiterait-elle?

Cinq heures da soir.

Je t'ai quitté brusquement. M. Sylvestre est venu me parler. Il croit que mademoiselle Aldine fera de sages réflexions. Elle lui a promis d'en faire. Moi, je crois qu'elles sont toutes faites, et que l'on ne me dit pas tout. Pourquoi M. Sylvestre, si naïf et si franc, veut-il me laisser croire que le mariage n'est encore qu'à l'état d'éventualité? Je me suis senti impatienté contre une réserve qui n'est pas dans son caractère. Est-ce que mademoiselle Vallier s'imagine que je suis amoureux d'elle ?Gédéon le lui a-t-il persuadé, et par contre l'a-t-elle persuadé à l'ermite? J'ai craint de donner créance à cette absurdité en cherchant à m'éclairer là-dessus. J'ai caché un moment d'humeur, et je me suis vengé en faisant de Gédéon le plus magnifique éloge. L'ermite m'a beaucoup parlé de Jeanne et de ses projets de voyage. C'est dans huit jours qu'il l'emmène. Il m'a demandé si je n'étais pas tenté d'aller faire aussi un tour en Suisse, et j'en suis tenté en effet. Il dit qu'il se fixera pour le reste de la saison du côté de Zurich, et que, si je passe par là, il sera heureux de me voir. Pourqui n'y passerais-je pas?

Je m*ennuie beaucoup ici maintemant, et, quand j'aurai terminé le travail que, j'ai promis à d'Harmeville, c'est-à-dire dans un ou deux mois, je quitterai cette charmante petite vallée, où je n'aurai plus de motif pour m'enterrer. Le départ de mon ermite m'y fera un vide affreux, et je ne tiens pas à faire mon chemin dans les lettres sous l'égide de Gédéon Nunez.

Îi4 MONSIEUR SYLVESTRE

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