‹ Monsieur SylvestreChapitre 7 sur 14 · MADEMOISELLE VALLIER A M. SYLVESTRE · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE VALLIER A M. SYLVESTRE

La Tilleraie, 4«irillet.

Mon ami, j'ai réfléchi à tout ce que vous m'avez dit, et voici ma réponse, c'est, la même que je vous ai faite de vive voix : je n'aime patS M.Nunez.Tout est là^ voyezvous! Je le regarde comme ua honnête et excellent homme : il est généreux, sociable et dévoué ; il me témoigna un respect qui me touche, et certes sa position n'a rien dont je ne sois honorée; mais, que voulez-

VOUS I il y a un idéal... Ai-je un idéal, moi qui connais si peu de gens et qui ai presque toujours vécu seule? Non ! Je ne saurais dire comment serait l'homme que je pourrais aimer; je sais seulement que M. Nunez n'est pas cet homme-là. Je me consulte, je me raisonne, rien n'y fait. D'abord je n'aime pas les juifs. N'allez pas croire que j'aie d'antiques préjugés. Je n'aime pas les' Anglais non plus, et je ne sais pas pourquoi. Je crois que ces gens trop pratiques me ressemblent trop, car j'ai toujours été forcée de pratiquer une raison au-dessus de mon âge, et je ne peux pas dire que cela m'ait rendue heureuse. Si je devais l'être, ce serait précisément dans la société de gens poétiques et romanesques comme je le suis dans une certaine région bien mystérieuse de ma pensée; mais il n'est pas permis à tout le monde d'aller àCorinthef Je suis clouée au terre-à-terre, j'y marche sans langueur et sans avoir la prétention d'être faite pour quelque chose de mieux. J'ai mon Gorinthe dans un coin de la cervelle, et, quand j'ai fini ma journée de labeur et de raison, je ifle promène en rêve dans la ville enchantée. Je ne saurais vous dire si elle est d'or ou de pierre, et si ses habitants sont bruns ou blonds; mais per^nne n'y travSlle, personne n'y amasse de^ richesses, tout le monde y jouit du présent et s'y adonne à la contemplation du beau. Si on y parle de l'avenir, ce n'est pas pour savoir quelle figure on y fera, mais quel mérite on y aura acquis. Eh bien, il n'y a rien de corinthien dans les préoccupations de cette brave famille Nunez. Ils sont artistes à leur manière, c'est-à-dire à leurs heures, et ils passent du calcul à l'enthousiasme avec une facilité qui me confond. Moi, ce n'est pas sans une secrète souffrance que je me

plie à leurs alternatives, et ma souffrance me fait sentir que je suis autre, non pas meilleure, non pas si bonne ni si sage peut-être, mais plus moi-même, plus Française, c'est-à-dire plus jalouse de m' appartenir et de subir les chances de l'imprévu. Je veux, par exeniple, pleurer sous le charme de la musique, ou y être complètement insensible, si ma fantaisie m'emporte ailleurs. Enfin je suis peut-être un peu folle, et je veux avoir le droit de l'être. Qu'est-ce que cela fait, si pei^ sonne ne s'en aperçoit et ne s'en doute jamais?

Vous reconnaîtrez peut-être là l'effet de ma jeunesse brisée par une tyrannie dont je ressens encore par moments la stupeur et l'effroi. Aussi le mariage m'épouvante, et, s'il m'était permis de rester comme je suis, une fille dont personne n'a besoin de s'occuper et qui n*a besoin de personne pour maintenir sa dignité. Je m'estimerais très-contente de mon sort et ne penserais jamais au lendemain. ^

Mais voilà qu'on veut le changer, mon sort l Pourquoi, puisque je ne m'en plains pas?... On prétend qu'il faut que je sois riche : quel droit ai-je à cela, el pourquoi, d'ailleurs, accepterais-je les terribles soucis attachés à une grande responsabilité? Enfin on prétend me rendre heureuse, comtne si le bonheur était quelque chose qu'on peut nous donner par-devant notaire ! Je n'ai aucun besoin de ce qu'on m'offre, moi l Le luxe m'est odieux depuis que j'ai porté malgré moi des saphirs et des rubis comme des chaînes d'esclavage, sur mes bras d'enfant. Cette grande maison toute peinte et toute dorée où me voilà ne me dit rien da tout. C'est comme une riche auberge hospitalière qui appartient à tous les visiteurs, et dont la poasessioD ne cause aucune jouissance à celui qui en fait les frais»

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Les tableaux, les vases et les statues me rappellent le bric-à-brac de mon pauvre père : j'étais bien plus chez moi à l'Escabeau t

Et puis, voyez-vous^ il y a trop de devoirs attachés à cette situation. Il y a deux jeunes enfants à élever, deux vieilles sœurs à entourer de soins, une nombreuse famille, une clientèle immense de parées, d* amis, d'employés, d'associés, de coreligionnaires; un monde enfin à comprendre ou à deviner, à conteiûr ou à satisfaire, afin que le rôle important et actif de M. Nunea^ ne soit entravé par rien et reste tel qu'il l'entend. Tout ne me plaît pas dans l'édifice de cette cité. Indépendante comme je suis, je peux m'en retirer le jour où je ne saurai plus faire ma note juste dansce concert; mais si j'étais le chef d'orchestre I... Ah I mon Dieu I j'en perdrais la tète, et, si je manquais à la moindre des obligations que cela impose, je n'au* rais pas .d'excuse ; je n'aurais plus qu'à me dire : « Tu l'as voulu, Georçes Dandin ! »

Tout cela ne me paraîtrait rien pourtant, si j'aimais M\ Nufiez. Je ne connais pas l'amour; mais, dans l'idée que je m'en fais, c'est une des applications de lai foi. divine, de cette foi qui transporte les montagnes. Quand je regarde rintelligente et belle figure de M. Nunezr, je ne me demande doncpa» si elle me plaît, si je la voudrais plus en moins jeune,, avec; des yeux d'une autre couleur et un nez d'une autre forme. Non, je crois l'amourplu^ mystérieux que cda^ et la^aotion vague que j'en ai esfc tr^ ehaste pour que jerm'aneéta à l'examen de la peissoime extérieure. 'Sea earaelèse n'acertes^rien^iiui me' aodt antipathique; mais^ quaad je ferme les yeux et que je me vois madame^Niinez^ riches parâe, trénant dans cette opulence qui est l'oMir

vre de M. Nunez, je me sens laide, ridicule, trisle, eamiyée, et je me dis alors avec certitude : « J'appartiens àwn milieu, par conséquent à un homme, que je n'aime pas. Il faut qu'il soit laid, puisque je trouve laid tout ce qu'il a créé jusqu'aux fontaines de son jardin. »

Alors' j'ouvre les yeux, et jb me regarde, et je respire t* Je ne suis pas madame Nunez ; je suis moi, jeune, libre et forte. L'avenir m'appartient; donc, le présent est très-bon. Zoé est guérie, le plus grand souci de' mon existence est effacé. Je dois cela à M. Nunez; je suis reconnaissante, dévouée, attachée à ses enfants, ils sont très-gentils, ces enfants-là, ils ne sont pas miens. Je leur donne les bonnes notions qu'on veut que je leur donne; s'ils n'en profitent pas, ils ont une famille pour lespunir et les contrarier. Je m'impose beaucoup de peine pour eux; c'est de la fatigue, voilà tout : cela ne saurait aller jusqu'à la douleur, et, si j'ai jamais des enfants à moi, je leur apporterai une âme vierge de cette passion maternelle qui leur sera

due.

Pourtant vous m'avez prescrit de réfléchir encore^ mon ami, avant de décourager entièrement M. Nunez. V'ous-m'avez dit des choses fortes et vraies. Oui, il est. très-^vrai que l'idée d'être mère un jour fait hattraviolemment mon cœur, et que, si je n'avais pas cê^ ia»lînx!t-làv je ne serais pas une femme. Il est encans^ vrai que,, dans peu d'années^ j,e m'épouvanterai peutr être de l'isolament de ma^vie, et que le besoin d'aimeff^ lûiigtemp». refoulé par là raison, ou détourné par la préoeeapation. du travail quotidien, s'imposera à m(À avec une forée que je ne peux pas prévoir. Alors, il est posabk q^e, sous le coup d'une émotion trop vive^ je fasse un choix précipité, beaucoup moins bon-que

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celui que je pourrais faire en ce moment. Je laisse donc échapper une occasion unique dans ma vie sous certains rapports, et, comme je ne peux logiquement prétendre à un riche mariage; si j'élève une famille, ce sera avec toutes les anxiétés, toutes les fatigues, tous les périls de la pauvreté.

Hélas ! oui, je sais bien ; si j'écoute mes instincts, ^i je consulte mes goûts, j'aurai un sort. plus que modeste, et ma famille viendra augmenter le chiffre des austères nécessiteux ou des ambitieux éconduits de cette société déjà si pleine de nrisères cachées ou d'aspirations inquiètes. Devant ce danger, l'amour d'un honnête homme pauvre me paraîtra peut-être un acte de générosité que je n'oserai pas accepter. Peut-être m'abstiendrai-je de- vivre, par crainte de gâter la vie d'un autre. Vivre seule ou vivre dans la douleur et l'effroi, voilà mon avenir. - M. Nunez, à qui j'ai dit- franchement tout ce que je vous ai dit à vous-même, ne manque pas d'arguments pour m' amener à ses vues, arguments auxquels je ne sais que répondre. Il y met une grande obstination, et je ne puis m'en fâcher, car, en réalité, si c'est une manière de me faire la cour, elle ne ressemble en rien à une tentative de séduction. Il ne cherche pas à' surprendre mon imagination ni à émouvoir ma sensibilité par des phrases de roman ou de drame. Il raisonne, il plaide, il dit tout ce qu'on peut dire de plus sage pour me convaincre, et il y a des moments où je me demande si je ne suis pas une folle de rêver autre chose que la solution du bon sens; mais, l'instant d'après, je reprends possession de mon idéal inconnu, et cette chimère d'un bonheur probablement irréalisable me berce comme une eau qui chante, et m'efn-

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pêche d'écouter et de comprendre la théorie conjugale de M. Nufiez.

Enfin, malgré mon impatience de sincérité, je suis forcée de consentir à réfléchir trois mois avant de lui dire non absolument. Il me promet de ne plus me questionner ni me prêcher jusqu'à la fin de cette épreuve. Il s'impose le silence, il me jure qu'il ne sera ni troublé, ni importun, ni chagrin. Il combat la terreur que j'ai de me conduire en coquette qui se fait attendre et désirer, en me jurant qu'il n'a pas dé passion pour moi dans le sens que l'on donne à ce mot. Sa passion, c'est sa volonté, 4it-il, et il est assez fort pour vaincre l'impatience et le dépit. Dois-je me fier à ces promesseâ^qui annoncent une grande énergie de caractère ou une raison supérieure à toute émotion? J'ai peur d'être vaine et ridicule en doutant de son empire sur lui-même, car en somme je iie suis pas bien jolie et ne me crois pas assez brillante pour tourner une tête si positive dans la gouverne de ses affaires. Je l'ai pourtant menacé, s'il manquait à son serment, de quitter brusquement sa maison et de m'en aller bien loin. Il n*a fait qu'en rire; il dit qu'une fille pauvre ne peut aller loin, et qu'un homme riche la découvre en deux jours, fût elle cachée dans une cave. C'est une menace de me poursuivre et de m' obséder; mais je ne le crains pas du tout, preuve que je ne l'aime pas.

En voilà bien assez sur mon compte; parlons de Jeanne. La voilà installée ici avec madame Duport. Ce n'est pas la mère adoptive que je lui aurais choisie; mais il n'y aura pas autant d'inconvénients que je l'avais craint d'abord. La belle Rébecca est fort mondaine et. ne se plaît à la campagne que les jours où Paris vient l'y trouver. Or, comme on ne peut pas

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être en fête tous les jours de la semaine, et qu!au fond de la vie brillante qu'on mène ici, il y a une stricte r^ularité d'occupations et beaucoup d'ordre, elle s'arrange, en l'absence de son mari, pour courir d'une villégiature à l'autre avec sa belle-naère, qui a les mêmes besoins de bruit et de changement. On ne la verra donc guère ici que les jours de concert ou de réunion un peu nombreuse, et Jeanne a refusé de l'accompagner dans ses courses. L'enfant se plaît ici, quoique un peu désappointée depuis quelques jours. M. Pierre ne s'est pas montré, et il parle de devenir arare de ses visites. Il travaille et il a raison.

Je crois que, s'il aime Jeanne, fl ne Tépousera cpi'avec la certitude d'avoir des ressources bien soute mies et une certaine fécondité de talent; mais Taimet-il ? Elle prétend qu'elle en est sûre, parce qu'il l'a vertaneat grondée un jour où il l'a rencontrée seule dianslesbois. Ne pourriez-vous essayer de savoir si cette chère enfant ne s'abuse pas? Il m'est cruel de cher- <^er à la dissuader, et pourtant doit-on entretenir Une illusion dangereuse? Je vous soumets le problème, et je vous quitte : voilà les enfants debout. Il est sept heures du matin.

A vous bien tendrement et respectueusement.

Alpine.

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DE PHILIPPE A PIERRE

Volvic, 6 juillet.

Mon cher enfant^ je n'aime pas ce qui se passe autour de toi. Je n'aime plus mademoiselle Yalli^ du moment qu'elle est si positive; mais je crains que tu ne la regrettes^érieusement, et je crains aussi qu'on ne te rende amoureux de Je^ne, mal amoureux, par dépit ou par caprice, et qu'entraîné dans quelque folle équivoque, tu ne te trouves forcé d'épouser la fille de la courtisane. C'est ce qu'il ne faudrait pas. Tu me parais très-bien pénétrer le plan de madame Bébecca; mais le deviner n'est pas le déjouer. Moi, je ne crois pas du tout au grand caractère de. cette Jeanne qui se. débarrasse si brusquement et si facilement de sa mère, mais qui ne voudra peut-être pas se débari^LSS^ d'un avenir de cent nulle livres de rente pour plaire à son grand^père ei> à toi le jour où tu aurais fait la sottise (Dieu- t'en ga^det) de te compromettre auprès d'elle. Je sais bien qu'on peut faire ce qu'inr dique M. Gédéon, utiliser pour les pauvres les talents d'or de Laï&; m^s^.je suppose que sa fille y consente, qu«l sera le lendemain d'un tel sacrifice? Il faut une certaine vertu pour quitter ses habits roses et toutes qui s'ensuit, quand on est une des beautés de Paris, itomrrie dans le; Lo&e: et habituée à ne rieOi faire. Je te: Vaudrais pki& loin de la Tilleraie et plus près de moi.

Tu as beau faire et beau dire, mon ami Pierre, l'amour «st le grand moteur de toutes les sottises humaines, et c'est tout simple : il est le grand prestige de la vie, le grand besoin, la grande aspiration de tout' notre être. Pour le conquérir, on risque tout, et beaucoup sont blessés ou tués sur la brèche. Ta en as cherché trop long pour t'en défendre, et, conime un imprudent, tu as nié le danger. Le danger y est, va, et il est immense. Il ne faut point venir nous dire, à nous autres médecins qui voyons la science échouer devant le ravage intellectuel et physique des passions, que la passion pour la femme est une chose factice, née du mysticisme ou de la chevalerie, de la mode ou de la littérature.Ta ta ta t En tout temps, il y a eu de violentes déterminations de l'instinct ou de la volonté pour tel ou tel objet, et la femme est le principal. Si l'on ramenait Thomrae à l'état de 'nature en lui disant : « Assouvis tes sens, l'univers t'y convie, et ta liberté n'aura de limites que celles de ton énergie, » le premier animal de la création ne serait pas au-dessous des autres animaux; il choisirait sa compagne, il la garderait avec jalousie, il veillerait sur elle et partagerait avec elle le soin delà famille. La civilisatioiî n'a rien à voir là dedans. Vous pourrez poétiser ou matérialiser outre mesure cet entraînement, il sera toujoucs fatal, puisqu'il est naturel, c'est-à-dire qu'il est fatalement divin.

Mais choisissons bien. Plus nous sommes intelligents, plus nous devons savoir discerner et fonder l'association sur la base d'une véritable sympathie. L'ermite des Grez a raison : qui se trompe a tort de se tromper et n'a plus le droit de se plaindre. Il en est temps encore, mon cher raisonneur f Raisonnez bien.

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et, à force de nier le prestige de la femme, n'allez pas le subir un beau jour dans ce qu'il a de fallacieux et de funeste \

Tu ne veux donc pas venir te retremper dans Tair de ma montagne ? Ah t tu as bien tort I Ma mère dit que tu es un ingrat, et, moi, j'enrage de ne pouvoir aller me planter à tes côtés comme l'Ulysse ou le Mentor de r Escabeau ! Tu m'enverrais au diable ; mais je ne te laisserais pas coqueter à la Tilleraie autour de ces beaux oiseaux dont le vol n'est pas mesuré sur le tien.

DE PIERRE A PHILIPPE

Yaubuisson^ 15 juillet.

Ne crois pas que je ne tienne aucun compte de tes prévisions et de tes avertissements. Bien au contraire^ je relis plus d'une fois tes lettres; elles résument la théorie d'un bon sens que je suis loin de dédaigner. Ce qu'il a de particulier, c'est qu'il part de l'idéal^ dont tu fais une loi physiologique, une nécessité de notre organisation. Tu combats sans ménagement toute révolte contre l'amour vrai tel que tu l'entends. Tu as peut-être raison d'en faire un sentiment exclusif et souverain, une sorte de religion naturelle que Ton ne transgresse pas sans honte et sans souffrance, Gédéon semble être sous l'empire de ce sentiment

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vrai, car il entoure mademoiselle Yallier d'une muette et fervente adoration, et, comme sans aucun doute elle en est touchée, il se trouve qu'il .aura discerné et conquis la compagne qui lui convient, tandis que j'ai l'humiliation d'être le jouet du caprice de Jeanne, qui ne me convient sous aucun rapport sérieux.

Tu as très-bien défini la situation. On voudrait me rendre amoureux de cette jeune fille, et il y a une véritable conspiration autour de nous : Gédéon et ses sœurs, mademoiselle Yallier, Rébecca... et l'ermite lui-même ! Oui, le candide et généreux M. Sylvestre a cru me faire entendre avec finesse, mais en réalité m'a dit fort clairement qu'il serait heureux de me donner Magneval et sa petite-fille, et qu'un cœur généreux et droit comme le mien devrait se faire un devoir et une joie de r^éhabiliter l'avenir de cette enfant. Au moment où il me parlait ainsi en axiomes d'une naïve transparence, mademoiselle Jeanne est arrivée comme par hasard à l'ermitage. Elle a d'abord joué gaiement et insolemment la surprise; mais, devant mon regard elle a rougi, et ses jeux se sont remplis de larmes. Voilà le danger, oui, tu l'as pressenti t On peut devenir amoureux sans aimer, et j'ai éprouvé un grand trouble en voyant que ma figure railleuse et mauvaise perçait d'un trait amer ce jeune cœur à la fois timide et présomptueux. Oui, elle est séduisante, la fille aux cheveux fauves t Elle avait justement je ne sais quelle coiffure de rubans écarlates qui rehaussait encore l'éclat de cette auréole naturelle. Elle était dans un rayon de soleil, et sem--blftit être descendue de l'astre même pour entreyr comme une conquérante apparition dans le sombre réduit de l'ermite. L'ange de Tannonciation n'était

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pas plus lumineux et plus éblouissant quand il apporta l'extase «dans la. maison, du charpentier. £t moi, quand à ceUe invasion triomphante de l'ange je vis succéder sur les joues de la jeune fille le troublé de la pudeur alarmée, j'eus un peu de vertige, et je faillis dire à Termite : « Bénissez-nous f »

Mais j'ai su me défendre de cette folie, et je me suis retiré après quelques mots insignifiants échangés avec eux. Pourtant j'ai été encore plus faible quand je me suis trouvé seul dans le bois. Mon cœur grondait et battait dans ma poitrine, j'avais le sang dans les oreilles, je m'imaginais entendre le rire frais, un peu forcé, et toujours enfantin quand même de cette belle fille sans cœur ou sans conscience; car je ne l'aime pas, je te le jure, et je la juge encore plus sévèrement que tu ne le fais. Ou elle joue une comédie pour se faire épouser, ou elle n'aime ni ne plaint sa mère. Je sais que celle-ci, pour la première fois peut-être de sa vie, a eu un chagrin vrai, on dit même un désespoirsérieux. C'est ui\ châtiment mérité... Mais j'ai été voir, mon oncle, moi; j'ai vu sa tristesse, j'ai été désarmé, je l'ai embrassé avec une effusion qui m'a fait sentir que ce n'est pas à nous de punir nés panmts, et que, fusse^-ils mille fois injustes, égarés ou coupables^, nous sommes odieux quand nous les faisons volontairement^souffrir*

MoT9^ ce b^u rire de Jeanne qui me chantait dans lacervelle m'a semble aigre et discordant. Je me suis sentis impropre à cette cruelle mis^on de la séparer de la feimne qui Ta portée dans ses- entrailles et d'approuver l'ingratitude et la cruauté. NonI si j'étais l'époux de Jeanne, j'aurais pitié de sa mère, je ne saurais pas la chasser de chez moi lorsqu'elle viendrait im-

plorer un regard de sa fille; car enfin il n'est jamais entré dans Tesprit de cette malheureuse, si coupable qu'elle soit, de l'exploiter et delà perdre. Au contraire, elle se sacrifie, elle s'annule, elle s'en va... Je lui ferais grâce, et, comme la perversité est incorrigible dans de telles âmes, comme l'amour maternel ne les purifie pas, quoi qu'on en dise, le lendemain Irène dirait à Rébecca : t Je le savais bien, qu'on ne tiendrait pas rigueur à mes cent mille livres de rente t »

Se charge qui voudra de Jeanne 1 Sa destinée est un problème que je ne puis résoudre. L'amour me donnerait peut-être le courage de braver tous les soupçons, mais ce que je sens n'est pas de l'amour; c'est un autre délire, et je serais bien lâche si je ne savais pas le surmonter.

Pourtant le danger y est, tu l'as dit !... Figure- toi

qu'avec la résolution d'aller m'enfermer chez moi je

suis resté dans le bois à ^attendre. Je voulais la voir

passer sans qu'elle me vît, et, comme cette fois elle

était accompagnée d'un vieux domestique de la Til-

leraie, je n'avais pas à redouter un tête-à-tête. J'ai

attendu cinq heures, et j'ai attendu en vain, elle avait

pris un autre chemin; alors, moi, j'ai été pris de je

ne sais quelle impatience et de je ne sais quel besoin

de la revoir. J'ai couru à la Tilleraie, où je m'étais

juré de ne pas retourner, avant la fin de la quinzaine,

et, au lieu de revenir travailler, j'y ai passé la soirée.

Quand je suis arrivé, Jeanne était dans le jardin

avec mademoiselle Vallier, toutes deux assises sur un

banc. Jeanne semblait fatiguée ou triste. En me

voyant, elle s'est ranimée, et, bien que je fusse à une

certaine distance, j'ai entendu un cri de joie ou de .

triomphe mal étouffé. J'ai vu le geste de mademoi-

selle Vallier qui semblait lui dire : « Contenez-vous donc! »

J'ai été les saluer sans affectation. Au bout d'un instant, mademoiselle Vallier m'a demandé si je restais à dîner.

— Oui, si votre question est una invitation.

Elle a paru surprise.

— Me prenez-vous donc pour la maîtresse de la maison ?

Jeanne s'est écriée follement :

— Si vous ne l'êtes pas encore, vous le serez bientôt I

Aldine est devenue très-pâle, elle s'est levée avec un léger haussement d'épaules, et, sans répondre, elle s'est dirigée vers son pavillon, me laissant cette fois, soit à dessein, soit par distraction, seul avec Jeanne.

J'ai demandé à celle-ci pourquoi son amie semblait blessée d'entendre annoncer son prochain mariage.

— Que voulez-vous ! elle est d'une fierté si farouche ! Elle s'imagine qu'on l'accusera d'ambition; mais, s'il y a de méchantes langues qui la déprécient, nous la défendrons, n'est-ce pas ?

— Vous la défendrez, vous qui connaissez ses sentiments. Quant à moi, je les ignore.

. — Vraiment I elle ne vous a pas confié, à vous, son ami, qu'elle aimait M. Nunez très-sincèrement- et pour lui-même?

— Je ne me suis pas permis de le lui demander ; mais, puisqu'elle vous l'a dit et que vous me le répétez, je n'en doute pas.

— Elle ne me l'a pas dit, mais je le vois de reste, et, si vous ne le voyez pas, c'est que vous êtes aveugle.

— Je lie cherche pas à être clairvoyant ; ce genre de curiosité n'est pas Tapanage de mon sexe.

— Voilà une épigramme !

— Non, c'est une réflexion.

— Dites que c'est un reproche ; vous me croyez curieuse.

— Si je vous avais assez étudiée pour avoir des reproches de détail à vous faire, c'est moi qui mériterais d'être accusé de curiosité indiscrète et de mauvais goût.

— En d'autres termes, vous ne m'avez jamais fait l'honneur de vous intéresser à moi ? Je me flattais du contraire. La fille de l'ermite et lamie d'Âldine avait quelque droit à votre sympathie.

— C'est possible; mais que feriez- vous de ma sympathie?

— Vous me donneriez de bons conseils, vous, m'en avez donné déjà. "

— Vous ne les avez pas suivis.

— Je les ai dépassés. J'ai quitté...

— Oh! ne vous vantez pas de cela; personne ne vous engageait à quitter ainsi votre mère...

— Alors..., vous me blâmez, vous?

— Vous voulez que je vous le dise?

— Oui, j'aime mieux savoir-ce »que vous pensez de moi.

— Eh bien, je vous blâme.

— Vous croyez que je n'aime pas ma mère ?

— Je le crois.

— Vous me dites cela d'un tonl... Vous voulez donc me la faire haïr?

Elle accompagnait cette violente réplique d'un regard si étrange, si passionné ou si hautain, que je l'ai

regardée à son tour avec étonnement. « Est-ce de Tamour qu'elle a pour moi? me disais-je; est-ce de Faversion ? Et, si c'était de Tamour, serais-je vaincu ?» Onest^enu nous interrompre. J'aurais dû partir au bout d'un quart 'd'heure, car je me sentais tout trem* l)lant. Pourquoi suis-je resté ?Elle était si belle, ce soir^ avec ses cheveux en désordre qu'elle n'a pas pris la peine de lisser en rentrant, avec ses yeux ardents, sa bouche éblouissante toute pleine de mots caressants ou amers! Il y a du sphinx dans cette tête d'enfant gâté. Mademoiselle Vallier n'a pas reparu, elle a fait' dire qu'elle avait des lettres à écrire. Nous çtions seulsavec Gédéon, qui paraissait tourmenté de son absence et qui a lu les journaux toute la soirée en pensant à autre chose. Ses sœurs ont fait galerie un moment pour rire des excentricités de Jeanne, qui tantôt s'efforçait de me railler ou de me flatter, et ^tantôt se niettait au piano pour le labourer avec furie. Une de ces respectables demoiselles s'est endormie quand même. L'autre, qui est plus nerveuse, a trouvé que Jeanne lui écorchait les oreilles et s'est sauvée ; j'avoue que j'avais aussi les nerfs très-malades, et que, me trouvant seul un moment avec elle, je me suis approché du piano avec la volonté de le lui fermer sur les doigts. J'étais perdu, si j'eusse cédé à ce mofuvement d'impatience. Elle le provoquait. Elle voulait me voir colère, brutal peut-être, afin de se fâcher à son tour, ou de pleurer, que sais-je ? Il y avait dans toutes ses paroles, dans tous ses mouvements une fièvre d'amour ou une rage de coquetterie. vanité ! j'ai failli m'y laisser prendre : heureusement, j'ai eu une meilleure inspiration, j'ai feint de m'endormir comme mademoiselle Noémi Nunez. Et, comme j'étais tourné

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vers la fenêtre, j'ai eu assez de sang-froid pour voir queGédéon était assis dehors; puis je l'ai vu se leyer, marcher dans la direction du pavillon, revenir, retourner et revenir encore. C'était une simple promenade, inquiète, agitée peut-être, "mais sans intention d'aller chez sa fiancée, dont il paraît respecter afveuglément les moindres volontés. Pourquoi le faitelle souifrir? A-t-elle des caprices, elle aussi? Moi, j'ai peur que les femmes ne vaillent rien t

Quand il est rentré, j'ai fait semblant de m' éveiller, et il n'a pu s'empêcher de rire, car sa fantasque pupille était en train de casser le piano. 11 l'en a arrachée sans façon, et Jeanne s'est laissé prendre les mains, les bras et un peu la taille en riant aux éclats. Les sœurs sont rentrées aussi, et nous ont proposé je ne sais que jeu de cartes où l'on se dispute. Je n'y comprenais rien. J'ai demandé à regarder jouer. Gédéon a été le partner de Jeanne. Ils se sont taquinés très-amicalement, et se sont dit, avec des regards émoustillés, de grosses injures. J'observais Jeanne. Elle est coquette, rien de plus, et j'ai été parfaitement sot de me croire l'objet d'une attaque sérieuse. Elle a fait bien plus de frais ce soir pour irriter, surprendre et occuper Gédéon qu'elle n'en avait fait pour moi ; je me suis retiré calmé. Voilà où j'en suis. Encore deux ou trois observations^ de ce genre, et le danger est passé. C'est une beauté qui parle aux sens. Elle l'ignore et cherche sans doute à éveiller une émotion plus sérieuse; mais, malgré elle, son charme n'agit pas sur l'âme. Elle n'empêchera pas Gédéon d'aimer Aldine, et moi de trouver que Gédéon a raison.

Chose étrange, c'est quand je pense à mademoiselle Vallier que je me sens fort contre Jeanne, car il y, a

des moments... Mon cher Philippe, je veux te dire bien naïvement ce qui ce passe en moi. Tu m'as souvent reproché de marcher sur des petites échasses de ma façon, et de vouloir être plus grand d'une coudée que ma taille naturelle. C'est peut-être vrai, je n'en rougis pas; je crois que nous sommes tous ainsi, et peut-être faut-il qu'il en soit ainsi pour que nous tirions de notre petite stature tout le parti possible. Vouloir se grandir, c'est aspirer au grand. Il me plaisait, je te l'avoue, d'avoir assez profité de mes études et de mes réflexions pour m'élever au-dessus des passions factices et des idées fausses. Je ne- suis pas un sot pour cela; mais je puis bien être un homme faible encore et forcé de rester un peu en arrière de^son ambition. Reçois donc ma confession entière ; oui, je regrette que mademoiselle Yallier ne puisse être rien pour moi , et son mariage avec Gédéon me fera souffrir. Je ne puis croire que j'éprouve de l'amour pour une femme qui n'a jamais daigné songer à m'en inspirer. Je suis donc persuadé que mon regret est un mauvais sentiment et que. je dois le combattre. C'est de la personnalité jalouse, de l'amour^propre blessé ; c'est le dépit de voir apprécier un mérite qui n'a pas apprécié le mien t Mais je m'en suis très-bien défendu. Je rie l'ai pas laissé paraître ; je ne me suis pas permis d'y songer ; j'ai assez bien travaillé quand même. Je suis certain d'assister avec dignité et cordialité au mariage ; je veux même y assister, être le garçon d'honneur de Gédéon, s'il le faut. Je veux rester son ami, je veux dire et penser de sa femme tout le bien possible. En-^ €ore une fois, et bien que je sois peut-être la proie d'une sotte souffrance, je ne suis pas un sot, car, cette souffrance, je la surmonterai.

A côté de cette défaillance intérieure que je constate et jugule, comme tu dis à propos de l'invasion de certains maux physiques, j'éprouve une surexcitation trèsnaturelle en songeant que Jeanne, soit par dépit, soit par goût momentané, soit par caprice.nerveux, désire être à moi. Que veux-tu I l'épreiive est rude pour un homme de vingt-quatre ans qui n'a pas abusé de la vie, et, si ma raison juge froidement cette situation, mes sens ne la supportent pas sans révolte. Mon sommeil et mon travail. en sont un peu troublés, et je reconnais que, si j e dois aifronter l'intimité de mademoiselle Vallier, je dois fuir celle de Jeanne. Je ne peux pas me faire un grand crime de cette émotion involontaire; mais je me mépriserais beaucoup, si, pour me donner le droit d'y céder, je nie nourrissais l'esprit de sophismes; non, il n'y aura pas de cela f Je ne me persuaderai pas que mon imagination peut parler à la place de ma conscience, qu'il m'est permis de donner le change à mon cœur quand je sens qu'il n'est pas en jeu. Non, je ne me laisserai pas entraîner à un mariage qui me répugne, par la raison que je ne ferai pas la cour à mademoiselle Jeanne... Et, si j'avais le malheur de lui dire un mot d'amour, ce serait un mot brutal qui la dégoûterait de moi ; ce ne serait pas ' une phrase de convention, c'est-à-dire un mensonge et un piège. J'aimerais mieux être grossier queilâche; mais ne crains pas que cela m'arrive. J- éviterai si^ bien l'occasion, qu'elle ne reviendra pas.

Et puis je pensais à Vautre/ Gomme je te le disais,

' quand son image se.présente à moi, celle de Jeanne

disparaît. Et pourtant Jeanne est admirablement belle,

Aldine ne l'est pas; mais sa grâce parle à l'esprit et

son sourire va droit au cœur. On sent que, «i elle ai-

mait, on l'aimerait d'amour et d'amitié, ce qui serait sans doute l'idéal de l'affection. Et pourquoi n'aimerait-elle pas Gédéon ? Je n'en sais rien , moi ; je ne suis pas femme. Il est peut-être très-séduisant quand il parle aux femmes. Jeanne est coquette avec lui aussi. Était-ce pour me piquer au jeu ? Je rougirais de m'y laisser prendre.

Depuis cette soirée, c'est-à-dire depuis quatre jours, je me suis tenu coi à l'Escabeau, et je n'ai mêmepas causé avec mon ermite, bien que je l'aie vu aller à la pêche ^t que nous ayons échangé de loin un signe amical. Je ne veux plus qu'il me parle de Jeanne, je serais forcé de lui faire de la peine, et j'espère qu'il comprendra mon silence. J'ai à peu près terminé mon second article, je n'en suis pas mécontent. J'ai le travail facile, je ne me fatigue pas, car je dors très-bien et tout de saité après avoir veiRé assez avant dans la nuit. Ne t'inquiète donc pas de moi quand je mets un peu d'intervalle entre mes lettres. Je les fais assez longues et assez détaillées pour te dédommager. Je me 'suis promis et je te promets de continuer l'analySe consciencieuse et fidèle de cette phase de ma vie. C'est une étude qui n'a rien de bien dramatique; tout se bornera, je crois, à naviguer tant bien que mal, mais sans naufrage, entre deux écueils, puisque le temps d'aborder ce que tu regardes comme la terre promise n'est pas encore venu pour ton ami Pierre. Dans cette navigation, j'ai tout de même une étoile propice que je ne puis invoquer, mais dont la mystérieuse et salutaire influence me préserve du météore à l'ardente chevelure. Aldine me sauvera de Jeanne, et elle ne le saura pas : esl-ce que les étoiles savent qu'dles nous éclairent et nous guident ?

DE PIERRE A PHILIPPE

L'Escabeau, 16 juillet.

Ce matin, j'ai vu passer Termite si près de ma baraque, que j'ai craint de manquer à tous les devoirs de Tamitié en n'allant pas le rejoindre. Je pensais en être quitte pour quelques instants de causerie, car il était équipé pour la pêche, et la pêche à la ligne requiert la solitude ou le silence; mais, en me voyant, il a posé son attirail à terre, ♦et, s'asseyant sous une saulée à la lisière d'un pré, il m'a dit d'un air confiant et amical :

— Causons I

L'endroit était charmant : le pré, doucement incliné vers Teau, était tout parsemé de spirée-reine-des-prés et de grandes salicaires pourpres qui dépassaient princièrement la foule pressée des vulgaires plantes fourragères. Nous avions pour sièges et pour lits de repoe de larges blocs de grès, masses hétérogènes descendues jadis de la colline et enfouies dans la terre, que leur dos usé et arrondi perce de place en place. Ces beaux grès propres et sains, semés dans l'herbe sous un clair ombrage, invitent au repos, et Termite les connaît bien.

— Voilà, me dit-il, un des riches et moelleux boudoirs que dame nature met à ma disposition. Il faut

MONSIEUR SYLVESTRE aiS

aussi que j'en remercie la généreuse hospitalité de mes semblables, car tout le monde n'est pas autorisé à pénétrer dans ces herbages.^ En qualité de pauvre discret, j'ai la permission d'aller partout. On sait comme j'aime la beauté des plantes, comme je mesure et dirige mes pas pour ne pas fouler l'herbe, çt comme je respecte les petits rejets des arbres. N'est-ce pas là un privilège quasi royal ? Toute la vallée m'appartient, et, quand le paysan jaloux et un peu despote vient à moi d'un air menaçant, sitôt qu'il me reconnaît, il sourit et me confirme mon droit en me disant :

» — Tiens, c'est vous, monsieuv Sylvestre? Alors, c'est bon, c'est bon ; restez tranquille, on ne vous dit rien.

x> Je vous demande un peu quel est le potentat à qui Jacques Bonhomme a jamais d'aussi bon cœur prêté foi et hommage.

» C'est ici, continua-t-il, une de mes retraites favorites. Voyez, à cent pas de nous, comme le ruisseau est gracieux en se laissant tournoyer mollement dans cette déchirure du terrain I C'est lui qui a dévasté cette petite rive; il lui a plu, après avoir glissé, docile et muet, dans les prairies, de faire ici une légère pirouette et d'y amasser un peu de sable pour y sommeiller un instant avant de . reprendre sa marche silencieuse et mesurée. Tout s'est prêté à son innocente fantaisie, la berge s'est élargie, les iris et les argentines se sont approchées pour jouer avec l'eau, les aunes se sont penchés pour l'ombrager, et l'homme, en établissant là un gué, lui a permis de s'étendre et de repartir sans effort. Il y a dans tout cela une man$uétude que l'on ne trouve pas dans la grande culture des plaines ou dans la lutte avec les grande cours d'eau. La petite culture a bien ses petits enne

«e MONSIEUE SYLVESTRE

mis ; mais elle s'arrange avec eux et leur cède quelque chose pour recevoir quelque chose en échange. Si ce ruisseau était mieux réglé dans son cours, ce pré serait moins frais et moins vert, de même que, si ces roches qui en mangent une partie étaient extirpées du sol, le sol, effondré par les pluies, s'en irait combler et détourner le lit du ruisseau. Plus tard,.* ( vous savez, je dis toujours ce mot-là, qui est tout mon fonds de réserve contre les choses mauvaises du présent), plus tard, Fhomme comprendra qu'il ne faut pas tant dénaturer la terre pour s'en servir, et que Ton pourrait concilier le beau. avec l'utile; mais ce n'est pas d'agriculture que je voulais vous parler. J'ai en tète, depuis quelques jours, de savoir où vous en êtes, et de reprendre avec vous notre discussion sur le bonheur.

— Eh bien, monsieur Sylvestre, je crois à présent que le bonheur existe.

•—Bon ! Et à quoi vous étes-vous aperçu de cela?

— A la privation de certains biens qui m'ont paru constituer pour les autres, non pas seulement des éléments de bonheur, mais le bonheur lui-même.

— Vous avez reconnu alors l'exc^lence de certains dons de Dieu, dons tellement précieux, qu'ils peuvent, à un moment donné, nous faire oublier toutes les-nrisères de la vie?

— S'ils n'avaient cette vertu qu'à un moment" denné, ils seraient trop fugitifs pour être le bonheur. *

— Oh ( quels progrès vous avez feité, mon cher père f Vous en voilà venu à pens«r avec mw qu'il y a une tdle sonime de bonheur répandue dans- iè fait de l'existence et dans Texercice de la vie, que l'homme sera heureux le jour où il saura l'être ?

— Je ne vais pas encore si loin; les hypothèses ont. toutes une base qui leur permet de s'établir, et je ne nie permets aucune hypothèse, n'ayant pas encore deS' bases assez solides dans l'esprit. Je n'en suis encore qu'à l'expérience personnelle et aux réflexions successives qu'elle fait naître ; mais je crois avec vous que certains hommes peuvent être heureux quand ils ont découvert où gît leur idéal.

— Certains hommes? s'écria M. Sylvestre un peu indigné. Oh I ne dites pas cela ! Tous ont des droits égaur, et Bieu ne consacre pas les privilèges.

— Voilà où je ne puis encore vous suivre. Les doctrines du socialisme humanitaire, qui, plaçant le bonheur tout à fait en dehors de l'individu, le font consister dans l'établissement d'une société idéale de leur façon, m'ont toujours semblé très-pemicieuscs. Elles conduisent tout droit aux révolutions, dont à coup sûr je ne m'inquiète pas à un point de vue personnel , moi qui désormais n'ai rien à perdre et qui aurais peu^être tout à gagner dans un milieu agité €ft dans une éclosion d'aventures politiques ; mais je hais- le» révolutions qui n'aboutissent pas à Tainélioration des individus, *et je qe crois pas aux sociétés meilleures que ceux qui les font. Je croi» que les masses, comineon dit aujourd'hui, du moment qu'elles S(»!>aient imbues de ce principe, que la société leur doit le bonheur, quelque ignorantes ou corrompues^ qu'elles soient, deviendrai^it ivres de fureur et de tyrannie. Personne n'étant capable de ce bonheur qui veut avant tout l'ordre, le travail^ le dévouement et l'a modestie, et tout le monde croyant en être digne, nmm verrions une lutte e^firoyable' s'établir entre la f&ule foll^nent exigeante et Téphémère dictature ou

248 MONSIEUK SYLVESTRE

rintolérable conflit parlementaire chargé de lâ contenter à rinstant même et sans réserve. La civilisation périrait dans cette tourmente, et le seul -refuge serait encore une fois...

— N'achevez pas, ne blasphémez pas^'écria M. Sylvestre en interrompantPexposé de ma proposition.Vous voulez dire que vous aimez mieux voir périr la liberté que votre vaine civilisation d'hier ou d' avant-hier? Eh bien, moi, je dis : Périsse l'ouvrage d'hier et de ce matin plutôt que l'âme d'un peuple ! Et savez- vous ce que c'est que l'âme d'un peuple? C'est sa .volonté d'être heureux, c'est l'éternelle aspiration au bonheur qui est la promesse éternelle de Dieu à l'humanité. Les gouvernements les plus craintifs le savent bien; car ils ne prétendent pas détruire ce rêve sacré qui seul maintient le courage des hommes et l'activité de leur industrie. Us promettent toujours les éléments du bonheur, même quand ils en sapent la base, la liberté ! Ils se redressent même un peu contre le clergé romain quand celui-ci proclame qu'il n'y a ni repos ni bonheur à chercher sur la terre, et que le progrès est la peste des sociétés. Le pouvoir se débat alors contre les doctrines de mort et d'abrutissement, — trop tard peut-être pour ses propres intérêts, mais jamais trop tard pour faire vibrer la corde de l'énergie populaire. Faites donc attention, vous qui ne voulez pas des rêves socialistes, que vous donnez la main au mysticisme, qui n'en veut pas non plus.

Je l'interrompis à mon tour.

— Permettez, monsieur Sylvestre. Si on laissait faire le mysticisme, l'univers deviendrait un grand monastère. L'idéal de la communauté a pris naissance dans les cloîtres, et vos socialistes né font que vouloir

répéter ce qui a prospéré avant eux, l'anéantissement de rindividu dans l'association t — S'il est des socialistes qui veulent cette chose » moilStrueuse, je vous les abandonne de tout mon cœur, répliqua l'ermite; mais est-ce que je vous parle, moi, d'anéantir ou seulement d'amoindrir l'fndividu? Avec vos étroits systèmes philosophiques, qui ne veulent et ne peuvent jamais concilier les extrêmes et relier les antithèses par un troisième terme, vous rendez toute conclusion impossible. Vous voulez que l'individu prime l'association, et dès lors vous mms accusez de vouloir une association qui supprime l'individu. Nous ne sommes pas si exclusifs qu'il vous plaît de l'être. Nous voulons que tgut homme cherche en lui-même les instincts, les facultés et le libre développement de son bonheur ; mais nous voulons aussi que tout homme sache qu'il ne trouvera en lui-même que la moitié de ce qu'il cherche et que Tégoïsme n'est qu'une demi-satisfaction sans réelle solidité, sans éléments sufiSsants du durée. Nous voulons que, tout en se rendant propre au bonheur et digne de le posséder par la sagesse, la poésie, la pureté des mœurs et le sentiment du beau et de bon, l'individu soit bien pénétré que ce bonheur-là est inséparable du bonheur des autres, et qu'il doit vouloir ardemment pour tous ses semblables la possibilité d'aspirer aux mêmes biens, c'est-à-dire à l'instruction, à une somme nécessaire de loisir, à l'absence des rigoureuses nécessités, des travaux excessifs et des maladies qu'engendre la misère, à la liberté, à la sécurité, à la notion de l'égalité sainte et de la fraternité en Dieu. Si tous les hommes n'ont pas ces moyens d'arriver au bonheur, aucune sagesse, aucune vertu, aucune force d'intelligence et de vo-

lonté ne la donnera même aux hommes d'élite; car je vous défie, fussiez- vous Socrate ou Jésus, de triompher froidement dans ia gloire du supplice et de ne pas pleurer des larmes de sang sur l'aveugleiâent et la méchanceté des hommes qui Tinfligent.

» Voyons, ajouta-t-il, vous voilà jeune, instruit, libre; que vous manque-t-iL pour être heureux? Une philosophie comme la mienne? Non, car, quelque riante qu'elle vous paraisse, elle ne m'inspire que l'espoir, le courage et la foi dans l'avenir de la race' hu* maine ; elle ne me donne qu'un bonheur très-relatif et troublé cent fois le jour par le spectacle du monde que j'ai sous les yeux. Je ne suis donc pas heureux. Non, mon enfant,* nous ne le sommes ni l'un ni l'autre, et, si vous prétendiez que votre stoïque appréciation de la réalité suflSt au repos de votre esprit et au développement de vos facultés, je ne vous croirais pas. Cherchons donc ce qui nous manque. Est-ce l'amour? Il n'est plus de mon âge, et il est assure au . vôtre. Est-ce le bien-être? Je suis habitué à m'en passer, et, quand même vous ne seriez pas certain d'en acquérir, vous êtes de force à vous en passer aussi. Est-ce la gloire, l'influence, un peu d'autorité sur les autres ? Vous êtes plus sérieux que cela, et, moi, je n'y ai jamais songé. Nous sommes donc des gens assez forts, des philosophes convenablement trempés : qui trouvera son bonheur en lui-même, si nous ne l'y trouvons pas?

» Eh bien, nous ne l'y trouvons pas complet et assuré, parce que son complément indispensable est en dehors de nous, parce qu'il n'y a pas de lien volontaire et solide entre nous et les autres nous qui composent la société où nous vivons, et parce que, eus-

sions-nous ce lien, cet idéal d'une société parfaite en France, il nous manquerait encore pour la solidifier le concours d'autres sociétés fondées sur les mêmes bases, la fraternité européenne. Et, après cela encore, il faudrait à l'Europe la fraternité universelle. Tant que des sociétés protesteront contre le principe, le principe aura à lutter, et toute lutte trouble le vrai bonheur quand elle ne l'exclut pas. Quelle satisfaction espérez-vous retirer de votre semblable, si vous sentez en lui un ennemi? Avec la loi du chacun pour ' soi, nous sommes tous ennemis les uns des autres, et, -sous ce rapport, nous vivons encore à l'état sauvage. Nous nous arrachons les membres de la proie, et, si nous l'osions, nous nous tuerions les uns les autres pour faire de la place aux besoins inassouvis. Où est le bonheur d'être riche, s'il faut toujours craindre d'être dévalisé par les voleurs ou exploité par les intrigants? Où est la sécurité de l'amour, cette chose infiniment précieuse et rare à l'état complet, si autour de vous les ardeurs mal contenues, l'amitié sans foi, de' désir sansrespect, les convoisites sans pudeur, menacent sans cesse le' trésor que vous cachez en vain? Où est le bonheur de faire le bien quand chacun voit l'insuffisance effrayante de ses ressources et la mine inépuisable de la misère? Quand vous avez donné à un pauvre, il ea arrive cent autres à qui ^ous nepou- <vez donner, ou à qui vous ne pouvez donner que le pain du corps, sans espoir de détruire en eux rabaissement et les vices du désespoir. Où est Tenivrement de la gloire, d'un succès quelconque, quand vous sentez l'irritation de vos rivaux. et la haine qui vous at- .tend? Où est la jouissanee de contempler et d'étudier la nature quand vous savez que tant d'yeux et d'intel-

~2u2 MONSIKOiR SYLVESTRE

ligences sgnt fermés à ses bienfaits et à ses clartés? » J'énumérerais ainsi tous les éléments dont se compose le bonheur individuel, et j'aurais cent mille fois trop d'e^xemples et de preuves pour vous montrer que le manque d'association dans les intérêts et, par conséquent, dans les sentiments rend à peu près nulle là somme de bonheur que chacun pourrait trouver en «oi. Vous me faites l'effet d'un homme qui prétendrait faire couler un fleuve en isolant chaque goutte d'eau dans un récipient particulier. L'humanité est un seul être, et, pour que chaque parcelle animée de cet être concoure au développement et à la durée de sa vie, il faut des conditions générales et absolue^ de vie pour l'être entier. C'est par là seulement que chacune de ses molécules vivra de la vie qui lui est propre et pourra remplir la fonction particulière qui lui est assignée. Quand je vois combien nous sommes loin de ces conditions vitales, je renonce à l'idée du bonheur sur la terre, je ne le vois possible ni en moi ni en dehors de moi, et il y a des jours où, anéanti, je me cache dans les rochers, appuyant ma tête endolorie et mes mains épuisées sur leurs flancs arides, comme pour leur demander l'admirable privilège dont ils jouissent, celui de savoir attendre sans impatience et sans crainte la longue transformation des choses. Voilà pourquoi j'aime les pierres. Elles se désagrègent sans souffrir, et souvent je voudrais être calme et patient comme elles; mais la forte virtualité qui est dans Thomme reprend le dessus, et, instruit par l'imposante majesté des choses inertes, ce réservoir inépuisable des choses qui doivent vivre, je sens la foi me ranimer. Je m'exerce à la science de ïattente^ c'est-àdire à la certitude des ressources de mon esoèce, et

je me dis que les hommes meilleurs, les hommes heureux, sont en germe dans ceux dont Rousseau disait encojfe hier : Malheureux humains que nous sommes l

Il tennina en me disant :

— A présent, vous comprenez ma formule : « Le bonheur est en nous et en dehors de nous. » J'ajouterai qu'avec ces deux termes il est encore incomplet. Il faut dire encore qu'il est aussi au delà de nous^ et je viens de vous le prouver en vous montrant dans quelle possession du sens de l'avenir je puise mon courage. Il faut donc nous aimer nous-mêmes, aimer nos semblables, et les aimer, ainsi que^nous-mêmes, dans l'accomplissement des temps que la logique divine nous fait clairement entrevoir. . Je ne puis dire que je trouve mes contemporains fort sages et fort aimables; mais ils sont perfectibles, et, pour cela, je les aime dans le présent comme dans le passé et dans l'avenir. Avec cette notion, j'ai beau souffrir, je ne suis pas radicalement malheureux ; mais qu'il y a loin de cette ver lu relative, de ces théories de transition, de cette philosophie péniblement acquise et laborieusement gardée, à la félicité que l'homme pourra un jour trouver en lui-même et dans les autres ! Alors, il s'apercevra que cette terre tant excommuniée par les mystiques, cette vallée de larmes, ce champ de bataille, est une délicieuse oasis parmi les innombrables oasis de l'immensité; mais je vous parlerai un autre jour du bdnheur intrinsèque dont jouit notre planète. J'ai beaucoup trop bavardé aujourd'hui, et je n'ai pas péché le moindre goujon...»

Il me quitta, sans avoir fait aucune allusion aux projets de mariage que je lui attribuais l'autre jour. M'é-

tais-je trompé, ou bien a-t-il compris que ces projets

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étaient irréalisables? Je suis en somme très-content d'avoir retrouvé mon fils tel qu'il était avant ses aventures personnelles. Le voilà replongé dans son idéal philosophique et oubliant les soucis et les déceptions de la vie réelle. J'ai cru devoir te transcrire tout au long notre entretien. Tu aimes notre ermite, et l'esquisse de sa doctrine explique celle de sa physionomie, que tu m'as plus d'une fois reproché de laisser incomplète.

Gédéon m'a écrit ceci : < Vous semblez nous fuir, et, puisque vous n'en dites pas la raison, il faut gue je la (levine. Voyons. Une certaine beauté coiffée de rubans rouges est absente de chez nous pour huit jours. Si cette nouvelle nous ramène notre ami, nous serons à l'avenir plus discrets et pkis prudents. »

La fin est énigmatique. Se reproche-t-on d'avoir un peu compromis Jeanne vis-à-vis de moi, et se prometon de m pas recommencer ? Ou bien me promet-on, à moi, de ne plus chercher à me surprendre et de me laisser le temps de la réflexion? N'importe, j'irai demain à la Tilleraie, pour que l'on ne doute pas de ma protestation. Et pourquoi n'irais-je pas ce soir? Il n'est que huit heures, et il fera si bon revenir à minuit, à la pure clarté des étoiles!

L'Escabeau, 17 juiUet.

Je reprends ma lettre d'hier. J'ai donc passé ma soirée à la Tilleraie. Une soirée charmante! Il n'y avait pas d'étrangers, les enfants étaient couchés, et mademoiselle Vallier, qui d'ordinaire se retire comme eux à neuf heures, pour aller veiller dans son pavîl-

Ion, a consenti à rester. Gédéon l'en a priée avec instance, disant que sans elle j'allais m'ennuyer! Elle a souri en répondant qu'elle ne se croyait pas trèsamusante.

— Il n'y a qu'une personne que-j'égaye, a-t-elle ajouté, c'est ma pauvre Zoé, qui n'est pas difficile, et , qui trouve la soirée bien longue quand je m'attarde ici.

— Eh bien, s'est écrié Gédéon, je vais la chercher!

— Vous n'y songez pas ! Elle n'est pas en toilette, elle n'osera jamais.

— Bah ! je lui dirai que vous avez besoin d'elle.

— Vous allez l'inquiéter I

— Non, je la ferai rire, elle ne demande que cela.

— Mais vous n'allez pas entrer chez moi? a repris mademoiselle Vallier d'un ton ferme, quoique enjoué. Mon domicile est inviolable, vous savez les conventions?

— Parbleu! a répondu gaiement Gédéon. Je vais lui jouer un air de guitare, et il faudra bien qu elle paraisse au balcon. — Pierre, venez avec moi^ vous chanterez 1

Et, prenant une guitare dans le petit salon, il m'a emmené à la conquête de la négresse. Les demoiselles Nunez et Aldine nous ont suivis pour assister à la scène comique ; mais rien de plaisant n'est résulté de l'entreprise : Zoé, attendant sa maîtresse avec l'impatience accoutumée, venait au-devant d'elle. On l'a ramenée au salon, où elle s'est utilisée tout de suite en roulant des allegradores pour la provision de la cheminée. J'ai remarqué la gentillesse, c'est le mot, de Gédéon causant avec cette petite comme avec une enfant qu'il voulait adopter aussi, et dont il imposerait au besoin la présence à ses hôtes sur un pied d'éga-

lité. Il lui a reproché de ne jamais paraître aux soirées de musique, et il lui a demandé si c'était par coquetterie, c'est-à-dire par manque de toilette^ qu'elle se cachait ainsi. La négresse a répondu que non, qu'elle avait de plus belles robes que maîtresse^ parce que, quand maîtresse en achetait deux, elle gardait pour elle la plus laide et la moins chère. Elle a ajouté que, quant à elle, si elle ne venait pas au salon, c'est parce qu'elle était noire ^ née esclave^ par conséquent moins qu'une domestique blanche.

Gomme Gédéon allait probablement/ dire ce que j'étais en train de penser, j'eus 1 etourderie de le dire avant lui. Je fis observer à Zoé qu'elle avait été soignée et traitée par mademoiselle Vallier comme une sœur, et que dès lors tout le monde lui devait les mêmes égards qu'à sa maîtresse. Mademoiselle Vallier me regarda avec surprise, et je me hâtai d'ajouter que j'exprimais à coup sûr la pensée du maître de la maison.

— Et je vous remercie de m'avoir si bien deviné t s'écria Gédéon en souriant, car je n'aurais pas su m'exprimer aussi bien.

Il avait peut-être un peu de dépit; mais je m'attachai à le dissiper, et il reprit confiance; la causerie devint amicale et facile.

Je ne connaissais vraiment pas mademoiselle Val-"^ lier. C'est plus qu'une charmante femme, c'est une femme fortement trempée, et je ne suis plus du tout surpris qu'un homme riche et solidement posé dans la société veuille la mettre à la tête de sa famille et de sa maison. Il faut qu'elle ait un tact exquis et un profond sentiment des. plus hautes convenances pour se maintenir avec tant de modestie et de fierté dans la

délicate situation où elle se trouve placée. Si elle aime Gédéon, c'est avec tant de pudeur et de retenue, qu'il est impossible de surprendre en elle la plus légère émotion au milieu des §ôins dont il Tentoure et des prévenances dont il l'accable en quelque sorte; car elle ne peut faire un mouvement, lever les yeux ou étendre la main sans qu'il se précipite pour deviner ce qu'elle veut et la servir avec une impétuosité convulsive. Je ne sais si elle en est flattée ou importunée, elle a l'air de ne pas s'en apercevoir. Elle lui parle avec une liberté d'esprit extraordinaire, mais on ne peut deviner si c'est l'effet d'une confiance absolue ou d'une indifférence inexorable. Gela est bien singu- ^ lier, et j'en suis réduit à croire qu'elle prend tranquillement possession du rang qu'il lui offre comme d'une chose due à ses instincts de haute sagesse et de grâce accomplie. Oui, elle est née pour les situations les plus élevées, les plus difficiles peut-être, et Gédéon comprend qu'elle lui fait beaucoup d'honneur en agréant ses millions.

Pourtant rien ne trahit chez elle l'ambition grande ou petite. La conversation a roulé sur l'ermite des Grez. Gédéon l'a vu plusieurs fois, et il fait le plus grand éloge de son esprit et de ses manières. Ses sœurs, qui n'avaient jamais été bien curieuses des bizarreries de ce vieillard, commencent à chercher par quel moyen elles l'attireront chez elles, et ni mademoiselle Vallier ni moi ne suffisions à répondre à leurs questions. Elles voulaient absolument deviner quel personnage autrefois important pouvait être cet homme supérieur tombé dans une si profonde misère, ou volontairement adonné à la vie cénobitique. Elles cherchaient naïvement quelle figure historique avait

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mystérieusement disparu de la scène du monde depuis une dizaine d'années.

— Je ne puis vous répondre, leur dit Gédéon. Je ne sais rien. Je crois bien quç mademoiselle Yallier et l'ami Pierre savent tout; mais ils ne vous le diront pas. Ils sont impénétrables.

Je regardais attentivement la figure de Gédéon pendant qu'il parlait ainsi. J'ai cru voir qu'il en sait autant que nous. Est-ce avec la permission de l'ermite que mademoiselle Yallier lui a confié son secret? est* ce Termite lui-même qui a parlé ? Nous avons calmé les deux vieilles filles en leur disant que tous leurs efforts pour attirer M. Sylvestre dans leur salon resteraient parfaitement inutiles et ne lui seraient nullement agréables. Et, comme elles s'extasiaient sur l'étrange amour de cet homme pour la solitude et la pauvreté, mademoiselle Yallier leur a répondu de manière à leur faire sentir qu'elle appréciait beaucoup plus la liberté d'une telle existenoe que l'opulence dont elles font si grand cas. Nouvelle surprise de leur part.

— C'est que vous ne savez pas, leur dit^lle, les compensations que l'on trouve dans l'indépendance et dans le sentiment de sa force. Pour ceux qui ont passé par la vie restreinte à sa plus simple expression^ tout ce qui vous parait nécessaire semble absolumeiEt inutile, et beaucoup de choses que vous trouvez agréables sont à leurs yeux importunes et fatigantes.

Elles ont beaucoup réclamé contre ce qui leur semblait être un paradoxe. Gédéon, pensif, ne disait rien. J'ai cru pouvoir parler et dire que le seul bonheur d'une âme élevée comme celle de mademoiselle Yallier était de se dévouer.

— N'èlagérez pas, me dit-elle ; c'est là une tendance, et non un bonheur. C'est la consolation des malheu- •reux ; leur récompense est de voir leur dévouement devenir utile. Tout cela, c'est le devoir avec ses douleurs et ses joies, ce n'est pas le bonheur.

— Alors, dit Gédéon, le bonheur, c'est...

— Je n'en sais rien, reprit-elle. Il y a des gens tellement pris dans l'engrenage du devoir, qu'ils n'ont pas le loisir de savoir si le bonheur existe, et qu'ils n'ont pas même le droit d'y songer.

— Tout le monde a le droit d'échapper aux devoirs qui dépassent les forces, répfiqua Gédéon : c'est la plupart du temps une question d'argent, et tout le monde a le droit de s'enrichir ; mais vous avez des préventions, je dirai même des préjugés contre la richesse, et je crois que Pierre les partage.

Je repondis que non , mais je crus devoir développer ma courte théorie. Tu la connais : que les richesses bien acquises soi<Mit bien employées, et je les regarde comme de bons instruments dans la main de bons ouvriers ; mais quelles soient le but personnel de l'acti- • vite de l'individu, c'est, selon moi, un mal. Travailler à la richesse collective et sociale en se contentant des conditions où le travail est un bien, une vertu, une santé, voilà l'ambition légitime et l'activité logique : tout ce qui dépasse ou contredit ce terme est vanité, intempérance ou manie.

Gédéon répliqua fort sagement que, dans une société bien ordonnée, on pourrait juger du mérite de l'individu d'après le chiffre de son avoir. Celui qui vivrait dans la misère serait avec raison réputé incapable, paresseux ou prodigue, et celui qui arriverait à une vaine opulence pourrait être accusé de cupidité, d'intempé-

rance ou de folie ; mais dans le monde troubfë où nous vivons il n'en est pas ainsi. La misère peut être grandeur, et la richesse vertu. Tout dépend des hasards, des nécessités, des charges mal réparties, des obligations anormales, enfin de tout ce qu'il y a de factice ou de fatal, de brutal on d'aveugle dans un monde en voie de transformation depuis la base jusqu'au faîte. Il ne faut donc pas dire d'un homme qu'il est bon ou mauvais parce qu'il est riche, ou parce qu'il est pauvre; il faut connaître sa vie ou réserver son propre jugement.

— Moi qui vous parle, ajouta-t-il, j'ai beaucoup travaillé pour devenir riche. Mes parents ne m'avaient pas enseigné d'autre science que celle de faire de l'argent avec de l'argent. Ils exigeaient que toute ma volonté, toute mon intelligence, toute mon énergie, tout mon tenips, fussent consacrés à cet aride labeur. Et, comme mes instincts s'y refusaient un peu, j'étais menacé de leur malédiction. J'ai cédé à leur vœu, et j'ai senti la fièvre du gain, qui est une passion de joueur, se développer en moi, me changer , me transformer et m'enivrer, comme il arrive à tous ceux qui font violence à . leur nature pour se jeter dans l'extrême; mais j'ai eu le bonheur de m'arrêter à temps. Redevenu libre, j'ai quitté les affaires, et je n'en fais plus que pour rendre service aux autres. J'ai senti la force des affections, et j'ai compris que le bonheur était là. Je crois être dans le vrai et n'avoir pas grand'chose à me reprocher, car si j'ai eu, d'abord comme insouciant et ensuite comme ambitieux, une première jeunesse assez mal réglée, j'ai eu la victoire d'une maturité assez saine, et me voilà riche sans être ni un- aigle ni un idiot, ni un coquin ni un grand homme.

MONSTEUR SYLVESTRE 231

— Personne ici ne se permet de vous juger, reprit mademoiselle Vallier, et le parti que vous avez pris de quitter les affaires prouve que , quant à la théorie , nous somnies d'accord. Je peux donc dire, sans vous blesser en rien, qu'il ne sied pas aux pauvres de rêver la richesse et le fardeau d'obligations qu'elle impose, car ils ne sauraient le porter.

Ici, Gédéon se leva et parla avec une vivacité inattendue, comme si, blessé au cœur par le dédain de mademoiselile Vallier pour sa prépondérance sociale, dont il avait fait si bon marché , il se décidait à la lui faire sentir.

— Si vous dites, s'écria-t-il, que les pauvres ne sauraient pas être de bons riches, vous confondez tous les pauvres dans un égal mépris. Moi, je vous abandonnais les riches, ne voulant pas tomber dans des généralités de critique ou d'éloge qui n'aboutiraient qu'à des personnalités ; mais vous abandonnez bien davantage la cause que vous sembliez défendre, car, selon vous, les pauvres seraient tous incapables ou égoïstes.

— Il me semble, dis-je à mon tour, que nous confondons ici la richesse et la pauvreté avec leurs effets.

— Eh bien, reprit Gédéon, il est impossible, vu l'état des choses sociales et humaines, de faire autrement. La richesse par elle-même est une force, et, comme on n'a pas encore trouvé le moyen d'en répartir également les bienfaits , il y a nécessairement des gens qui sont plus ou moins forts dans la société, selon qu'ils sont plus ou moins riches. La pauvreté constitue un état de faiblesse. Celui qui ne peut rien pour lui-même ne peut rien pour les autres, tandis que le riche peut beaucoup pour lui et pour beaucoup d' autres. Qu'il se serve mal de sa force ou qu'il ne s'en

serve pas, c'est tant pis pour lui et pour la société. Les avares sont des fous qui se coupent les mains pour ne pa3 porter le fardeau du devoir. Les prodigues sont un autre genre d'insensés qui jettent leurs armes au mflieu du combat de la vie. Les uns et les autres sont la proie d'un vertige; mais que prouve tout cela contre la richesse? De ce qu'il y a des ivrognes qui s'usent et se tuent, s'ensuit-il que le vin ne soit pas un cordial généreux destiné à retremper le corps et Tesprit? Vouloir toujours acquérir sans jamais user de ce que Ton acquiert est certainement une maladie que j'ai condamnée; mais ne venez pas me dire que la volonté de ne jamais posséder soit une vertu ou une sagesse. C'est comme si vous me disiez qu'étant faible il ne faut pas souhaiter d'acquérir des forces. C'est nier la logique, c'est déposséder l'homme du besoin de s'améliorer, c'est nier le progrès, et je m'étocme de trouver cette doctrine d'impuissance et de paresse chez deux disciples de M. Sylvestre.

— Permettez^ répondit. mademoiselle Vallier, M. Sylvestre croit que, si la richesse n'est pas une force collective dont on pourrait répandre le bienfait «ur tous les hommes, c'est parce qu'elle se concentre trop dans les main^ d'un potit nombne qui ne veulent ni ne savent en faire profiter le grand nombre . D'après lui, les riches serai^at des gens démesurément forts qqi, bien loin d'aider et de porter les faibles, seraient pour la plupart déterminés à les écraser. Admettons qu'il se trompe, qu'il ne les connaisse pas^ que la plupart soient des hommes de progrès et d'intelligence, >et qu'on doive à leur initiative les merveilles de l'industrie et l'espoir du bien-être général : il n'en est pas , moins vrai que cette foule de malheureux et d'inca^a-

bles placés sous la dépendance de quelques personnes habiles, disposant de toutes les forces sociales et parfaitement libres de s'en mal servir, ne présente pas un tableau bien rassurant. Moi, je comprends que l'on ait de l'inquiétude, et qu'une âme tendre et fière comme celle de notre ermite soit naturellement portée à prendre le parti de ces faibles et de ces inhabiles contre les gens heureux et stiperbes qui ont tout et qui peuvent tout.

— Alors, il faut ruiner les ritîhes, les piller ou les pendre? dit Gédéon avec un enjouement très-amer. Si votre ermite a raison, je ne vois pas d'autre conclusion raisonnable : la confiscation, l'exil ou la mort pour les capitalistes ; après (juoi, les hommes vivront en frères et sauront tous le moyen de créer la richesse.

L'éclat de rire de mademoiselle Vallier fit rentrer Gédéon en lui-même. .

— Je sais bien, dit-il, que vous avez horreur de ces choses-là; mais enfin où veut-il en venir, votre ermite?

— Ohl je ne sais pas, répondit-elle; il ne me l'a pas dit ; c'eût été peine perdue. S'il a un système, je ne le comprendrais pas ; mais je sais bien qu'il ne veut tuer ni voler personne, et qu'il ne fait pas de prédications incendiaires, car il ne dit sa pensée qu'à ses amis intimes.

— C'est-à-dire à vous et à Pierre?

— Pourquoi vous en tourmentez- vous, si vous la jugez insensée?

— Je ne diâ pas cela; je voudrais le mieux connaître et savoir si votre ami est un rêveur, un enragé, ou un apôtre.

— Ce n'est rien de tout cela, c'est un sage.

— Et vous Pierre, que dites-vous ?

— Moi, je dis que c'est un saint.

— Ce n'est pas la même chose.

— Non certes, repris-je; les saints ont le droit de franchir les tristes et froides limites de la raison.

— La raison n'est pas la sagesse, dit mademoiselle Vallier ; les vrais sages méprisent Tégoïsme et la petite prudence du monde. La vraie sagesse est une sainteté, et la vraie sainteté est une haute et sublime sagesse.

— Allons, je suis battu pour ce qui concerne M. Sylvestre, dit Gédéon; mais le problème de la richesse n'est pas résolu. Mademoiselle Vallier ne me dit pas ce qu'il faut faire des riches.

— Il faut en faire des sages, répondit-eHe.

— C'est-à-dire des ermites?

— Non, il leur faudrait trop d'idéal; mais il y a sagesse 'et sagesse. C'est à vous autres de connaître celle qui ne dépasse pa3 vos forces. Moi qui n'ai pas besoin de m'élever si haut, je ne puis vous l'enseigner.

— Que voulez- vous dire par là ? Je ne vous entends pas. Pierre, est-ce que vous comprenez ?

Il me regardait avec des yeux moitié suppliants, moitié menaçants.

— Non, répondis-je, je ne sais pas du tout pourquoi mademoiselle Vallier ne prétendrait pas à une grandeur morale qu'elle sait si bien définir.

— Je veux bien m'expliquer, répondit-elle. Les grands devoirs sont des montagnes que je ne me sens pas obligée de gravir. Je ne suis pas bien forte, et je me suis déjà beaucoup fatiguée à monter et à descendre de petites collines insignifiantes où les chemins

étaient bien durs. Ce n'est probablement pas fini. Je n'ai donc pas à me préparer à autre chose, et cela suffit à ma taille. La sagesse des gens qui sont dans ma position consiste à. savoir se passer de ce (|ue vous appelez le bonheur. Oh I j'ai lu attentivement l'article de M. Sorède dans la revue. Je ne sais pas encore s'il croit au bonheur ou s'il le nie, la question n'est pas là pour moi; mais j'ai tiré ma petite conclusion d'avance : c'est que de tout temps les hommes se sont rendus malheureux pour avoir voulu être plus heureux qu'il ne leur est nécessaire de l'être, et je me suis bien sérieusement demandé s'ils méritaient une si grande félicité quand tout dans l'univers se soumet à la souffrance et se contente de la somme de compensations qui lui est échue. Puisque le bonheur, qui est, je le suppose, le plein exercice d'une grande plénitude de hautes facultés, est si difficile, pour ne pas dire impossible à atteindre, pourquoi donc, ne mettrait-on pas son ambition à posséder quelque chose de plus facile à saisir, la résignation par exemple, la modestie des aspirations, une sagesse douce et pieuse, une patience attendrie que je comparerai, si vous le permettez, à un jour de pluie fine avec quelques doux rayons de soleil? Ne peut-on vivre -avec cela quand on n'est ni aigle, ni lion, ni d'humeur conquérante, ni doué de forces immenses, ni saint Michel, ni millionnaire, ni riche, ni* ermite? Je comprends bien que M. Sorède, écrivain, ambitionne la renommée, que M. Nuîlez, capitaliste, aspire à répandre des bienfaits, et que M. Sylvestre, philosophe, rêve les victoires du stoïcisme. Il n'en faut pas tant au commun des martyrs; cm'ils montent paisiblement les degrés de leur calvaire ignoré et qu'ils se disent : « Je ne pourrais

pas boire la iger, je dois et je peux me contenter d'une goutte de rosée. »

J'essaye de te traduire comme je peux le langage facile et charment de mademoiselle Vallier. Elle parlait avec une conviction si touchante et si gracieuse, que Gédéon, éperdu, fit le mouvement de saisir ses mains pour les baiser; mais, comme si elle eût pressenti ce mouvement, elle se leva sans le voir et allft frapper sur l'épaule de Zoé en lui disant :

— Sais-tu, petite, qu'il est onze heures, et que le médecin gronderait s'il te voyait encore debout! Allons dormir.

En parlant à sa négresse, elle rencontra je ne sais comment mes yeux, et je sais encore moins comment et pourquoi ils étaient humides. La peinture qu'elle venait de faire de la résignation m'avait ému apparemment.» Elle tressaillit d'une manière imperceptible; mais ce tressaillement n'exprimait que la surprise, et je crois que Gédéon ne s'en aperçut pas.

— Quelle âme forte et quelle douceur de caractère ! s'écria-t-il quand efle fut sortie.

— C'est un ange, dit une de ses sœurs.

— (y est une sainte, ajouta l'autre.

Et toutes deux se retirèrent.

— Et vous, mon ami Pierre, qu'en pensez-vous? me dit Gédéon quand nous fûmes seuls.

— Je pense que vous êtes un sage de l'avoir choisie; mais je pense aussi que j'ai à travailler, et qu'il faut que je me sauve.

— Bien, bien... un moment! Dites-moi si vous croyez qu'elle me pardonnera d'être riche?

— Allez-vous souhaiter qu'elle vous en fasse un mérite?

MONSIEtJR SYLVESTRE 267

— Non, VOUS avez raison. Si elle m'agrée, je serai bien sûr de lui plaire !

— Amen et bonsoir, mon cher ami.

Il me suivit jusquez chez moi, sous prétexte qu'il .avait besoin de prendre Tair, mais en réalité pour me confier ses perplexités, qui m'ont paru assez plaisantes. Tantôt il redoute d'être accepté à cause de sa fortune, tantôt il veut qu'on lui tienne compte de cet avantage. Voilà un embarras où ni toi ni moi ne nous trouverons jamais. De plus, il voudrait savoir, et savoir par moi, s'il est ainié. Il croit qu'il le 3era; mais il s'impatiente. Il m'a répété dix fois :

— Tâchez donc de l^ lui faire dire I

Voilà une commission trop délicate, je ne m'en charge pas.

DE PIERRE A PHILIPPE

L'Escabaau, 25 juillet.

L'absence de mademoiselle Jeanne se prolonge. Je peux retourner souvent à la Tilleraie. J'y passe des heures agréables. Depuis que je suis bien sur de n'être pas amoureux de la future madame Nunez, je trouve dans l'intimité de cette remarquable personne un charme réel. Ma sympathie, parfaitement désintéresséevme permet de l'apprécier chaque jour davantage. Le sot dépit que. j'ai eu contre elle est entière-

ment vaincu. Je trouve on ne peut plus naturel qu elle soit touchée des soins de son ami Gédéon, et je dois dire que je m'étais trompé aussi sur le compte de cet homme généreux et sincère. Nous sommes volontiers injustes envers les riches. Ce n'est pas de l'envie, c'est de l'exigence. Nous sentons bien qu'ils possèdent en eflTet de grandes forces sociales; mais nous leur imposons des devoirs qui dépassent souvent le pouvoir toujours limité dont ils disposent. Et puis nous leur attribuons une vanité outrecuidante qu'ils n'ont pas toujours et que.Gédéon n'a certainement point ; car il me paraît douter quelquefois outre mesure du succès de son entreprise, et il me demande avec une naïveté d'enfant de lui enseigner à plaire^ coînme si j'avais ce secret-là, moi qui n'ai encore plu qu'à une petite folle, et sans le vouloir encore !

Il prétend qu'il a quelque chose de vulgaire au fond de ses idées et de ses manières. C'est peut-être vrai, mais cela est compensé par un second mouvement qui rachète ou efface toujours le premier, et une femme intelligente doit lui savoir d'autant plus de gré de ce continuel effort sur lui-même qu'elle peut l'attribuer à son influence. Si mademoiselle Vallier ne pense pas ainsi, elle est injuste. Je me suis trouvé seul avec elle une ou deux fois; j'ai fait vivement l'éloge de Gédéon, elle m'a répondu de manière à me prouver qu'elle avait encore mieux que moi observé et apprécié les côtés excellents de son esprit et de son caractère. J'ai redit ses paroles à mon ami; j'ai voulu brûler mes vaisseaux. Il en a été touché jusqu'aux larmes. Heureux homme ! ne fût-il pas aimé passionnément, l'état de son âme est digne d'envie. Il aime, lui, et il espère !

Oui, Philippe, je le reconnais en présence du fait, heureux ceux qui peuvent aimer ! J'ai nié cela, moi, ou du moins j'ai cru qu*en dehors de la rigide et tranquille amitié conjugale, il n'y avait rien qu'une surexcitation des sens ou de l'imagination. Je vois bien qu'il y a autre chose, puisqu'un homme positif comme celui que j'ai sous les yeux a des émotions si douces et si vives. Il faut peut-être l'action d'une femme sincère et forte en même temps que gracieuse et charmante pour faire naître ce sentiment qui est un mélange d'ardeur et de délicatesse. C'est comme un besoin de vivre à deux dans le sens intellectuel et moral du mot. On ne se contente plus de sa propre 'approbation, on sent qu'elle est froide et stérile. On cherche sa conscience dans celle de la femme aimée, car on la lui donne, on désire qu'elle l'interroge et qu'elle l'apprécie, et un mot d'encouragement qu'elle lui accorde vous fait tressaillir, un éloge d'elle vous enivre. On n'existe plus par soi-même, on se trouve sot d'avoir cherché si longtemps en soi une force qui n'y était pas, et on découvre que cette force, née du souffle de l'amour, peut devenir immense et faire un homme supérieur de l'homme- très-ordinaire que l'on était avant oe baptême.

Je ne sais si je me trompe sur le compte de Gédéon, si je m'exagère ce qu'il éprouve, s'il est véritablement à la hauteur de cet enthousiasme ou de cette vigoureuse croyance, s'il est sincèrement naïf, et si, en feignant d'implorer son appui, il ne travaille pas adroitement à m'engager. Ce que je sais, c'est qu'en cherchant à pénétrer la cause de ses alternatives de tristesse et de gaieté, d'abandon et de méfiance, je me suis avisé de quelque chose de nouveau en moi-même,

de quelque chose que je ne veux ni ne dois éprouver pour mademoiselle Yallier, mais qu'elle eût pu me faire connaître, si la destinée m'eût permis de lui offrir une vie aisée él solide, au lieu des éventualités du travail au jour le jour.

N'importe, je lui sais un gré infini de m' avoir -<- à son insu «— révélé la notion d'une faculté que j'ignorais^ et sans laquelle mon travail sur le bonheur fût resté incomplet, glacé, erroné peut-être î Aht pauvre homme de lettres ! voilà ta destinée, à toi : fegarder vivre les autres, analyser les ressorts de leur existence, en découvrir attentivement les principaux mobiles, plaindre leurs déceptions ou applaudir à leurs triomphes, et faire de tout cela... un livre !

Enfin ! je sais à cette heure non-seulement que l'amour est quelque chose, mais encore que c'est une très-grande chose.* J'y rêve avec attendrissement dans mes promenades solitaires. J'ai repris en amitié ma jolie petite vallée. Il y a entre le sol aplani qui bovde le ruisseau et les collines abruptes qui ferment l'horizon, des mouvements qu'on pourrait appeler les sous-collines^ et qui font l'horizon encore plus resserré quand on est assis au bas de leurs molles déclivités. Il n'y a là que de l'herbe, des saules blancs trapus, étageant leurs grosses boules de feuillage argenté sur un fond de prairie éclatant de fraîcheur, et un peu plus haut des zones d'arbres fruitiers d'un ton sombre, se détachant sur les lignes bleues des arbres fo^ restiers étages aussi plus haut et plus loin : tout un paysage de verdure, sans maisons, sans chemins, sans diversion au sentiment de là solitude où l'on est et de l'oubli où l'on peut vivre. C'est là une impression qui s'accuse beaucoup dans ces régions de pâturages où

MONSIEUE SYLVESTRE 271

Ton n'élève pas de troupeaux et où, le temps de là récolte passé, on ne rencontre pas d'autres êtres vivants que ceux qui ne dépendent pas de Thomnie. Le calme y est si profond, que, malgré la grâce et la mollesse de formes du paysage, malgré la richesse du sol et la fraîcheur du coloris, on y est saisi d'un certain effroi ou d'une sorte de tristesse inexprimable. ^11 n*est donc pas nécessaire d'aller chercher dans les déserts du nouveau monde Témotion de l'isolement. On la trouve à deux pas de Paris, peut-être à deux pas de Londres, et, par cela même qu'on échappe si facilement à l'action de ces grands centres d'expansion sociale, on sent plus vivement le charme et la douleur de n'appartenir à rien et de ne rien posséder sur la terre.

J'ai dit le charme et la douleur. Il y a de l'un et de l'autre dans mes promenades sans but et dans mes rêveries sans objet déterminé. Je ne cherche pas beau- • coup à rencontrer M. Sylvestre, et même, si je ne Taimais pas infiniment, je l'éviterais dans la disposition d'esprit où je suis. Je redoute ses analyses, son besoin de se rendre compte de tout et de se consoler de tout par l'espérance de temps meilleurs qu'il ne verra pas. Moi qui suis jeune, j'aurais besoin de vivre de ma propre vie; maïs cela ne m*est pas permis. H faut que je travaille ou que je pâtisse, sans qu'un être aimé soit associé à ma fatigue, à mes dangers ou à mes privations. Ce serait mal de souhaiter, insensé de .se plaindre. J'ai dans ma jeunesse et dans ma raison des forces appropriées à la destinée que j'ai choisie. Allons... Quelques larmes coulent parfois' de mes yeux distraits, sans que je sache bien sur quoi j'ai envie et besoin de pleucer. Suis-je un être assez intéressant

•273Ï MONSIEUE SYLVESTRE

pour que Je me berce et me console comme un enfant ijui s'ennuie ? Non certes I ces larmes sont vite essuyées, et je rentre pour écrire d'une main ferme : € Le bonheur n'est pas un mot, mais c'est une Ile lointaine. La mer est immense, et les navires manquent. »

Onze heures du soir.

Ce soir, Gécléon est venu causer avec moi. Tout à coup ï heureux mortel m'a beaucoup déplu. Il a été sujflSsant et fat. Il a oublié que, s'il avait quelque motif d'espérer, c'est moi qui le lui avais donné en provoquant l'éloge qu'on a fait de lui et en le lui rapportant. Il n'est pas si épris que je croyais, puisqu'il croit en lui-même. Il me semble que l'amour doit être craintif et placer son idole dans une si haute région, que le respect la défende de nos chants de triomphe. Si j'étais agréé par une femme comme ma- * demoiselle Vallier, je ne le dirais qu'à toi ou à M. Sylvestre. Gédéon ni aucun autre ne me le ferait avouer, j'aurais peur qu'un sourire ne me fit comprendre que je suis indigne d'elle. Loin de là, Gédéon proclame sa victoire avant de l'avoir remportée, et, s'il ne dit pas qu'il est aimé, il déclare qu'il sera adoré. Quand dond? pourquoi ? Il m'a donné des envies de rire et des frissons décolère. J'ai été sur le point de lui dire qu'il était un sot.

Mais de quel droit, et de quoi est-ce que je me mêle? Il a peut-être reçu des encouragements que j'ignore^ et, au fait, je ne sais rien de tout ce qui se passe entre eux. Mademoiselle Vallier n'est pas obligée de me le dirfe. Elle peut avoir déjà disposé irrévocablement de son avenir, et le nier par prudence ou par pudeur. Gédéon m'a dit ce soir :

— Aussitôt après mon mariage, je la mènerai en Italie, c'est son rêve. Si elle veut un palais à Venise pour y aller passer un mois de temps en temps, ce sera moins vulgaire que de descendre à l'hôtel. J'ai déjà en Suisse un chalet qui lui plaira, une vraie maison de paysan à l'extérieur, mais très-grande, et l'intérieur est d'un confortable et d'un goût exquis. Ça ne m'a coûté qu'une quarantaine de mille francs à décorer; vous viendrez nous y voir...

Que de navires il étale sous mes yeux pour sa conquête de la terre promise I Allons, tant mieux pour mademoiselle Vallier ! je n*ai pas même une piroguer de sauvetage à lui offrir.

DE M. PIERMONT A M. SYLVESTRE

Paris, 25 juillet.

. Monsieur, j'ai appris par M. Diamant, qui estuo homme très-estimable et très-dévoué à ma famille, que vous étiez un vrai philosophe, vivant d'une manière extraordinaire et pratiquant la plus étonnante sagesse. Mon âge et mes infirmités ne me permettent pas de me rendre auprès de vous, car il paraît que vous demeurez sur une hauteur où aucune route carrossable ne mène, et je vous-avoue que je ne puis m'élever aussi haut que vous au physique et au moral. D'ailleurs, on m'a dit que vous n'aimiez pas les yisites, et je m'abstiens par discrétion; mais je me

permets de vous écrire pour vous demander un conseil et peut-être un service.

Vous êtes, à ce que Ton m'assure, Tami pour lequel mon neveu Pierre Sorède a la plus grande estime, la plus grande confiance et le plus grand respect. C'est donc de lui que je veux vous parler.

Quand ses parents moururent, ils ne laissèrent aucune fortune; mais un frère de sa mère, M. le vicomte de Pongrenet, qui était un vieux garçon économe et assez riche, vivait encore; il était sous le joug d'une servante-maîtresse qui le grugea tant qu'elle put et se fit léguer son bien. Toutefois, M. le vicomte eut un repentir, et, peu de temps avant sa mort, il vint me confier une somme de cent mille francs qu'il me pria de faire valoir sous mon nom. La personne avec laquelle il vivait ignorait l'existence de cette somme, et M. le vicomte désirait que ladite somme, dont il ne faisait aucune mention dans son testament, fût par moi remise à son unique neveu, Pierre Sorède, capital et intérêts, lorsqu'il aurait atteint l'âge de vingtcinq ans. La preuve de cette volonté est constatée dans un billet de trois lignes dont je joins copie à cette lettre, et dont Pierre, qui prétend ne- rjeû rece-: voir de moi, pourra voir l'autographe entre mes mains. Je tiens donc à sa disposition le capital de cent cinquante mille francs qu'il pourra toucher dans trois mois, afin de se conformer, quant à l'âge de vingt-cinq acis révolus, à la voloftté expresse du testateur.

J'ai gardé, conforitîém^ij^ à cette volonté, le secret absolu sur le dépôt placé entre mes mains. M. le vicomte craignait sa gouvernante, il craignait sa propre faiblesse; il en était réduit à tromper cette fèuffinè.

pour assurer au fils de sa sœur une faible portion de sa fortune. Après sa mort, j'ai cru devoir garder encore le secret pour écîhapper à toute réclamation inique de la part de cette créature. Elle est morte maintenant, et nous n'avons plus rien à craindre. J'aurais donc pu annoncer à Pierre, qui est venu me voir le mois dernier, les ressources qu'il possède et qui lui permettent de s'établir à sa guise; mais j'ai craint quelque folie : on m'avait dit qu'il était fort épris d'une mademoiselle Vallier que j'ai voulu autrefois lui faire épbuser, mais qui, étant aujourd'hui entièrement ruinée, ne lui convient plus. J'apprends par M. Diamant que cette demoiselle fait un très-beau mariage, et je sais, en outre, par madame Duport que mon neveu est en position de plaire à mademoiselle Jeanne de Magneval, qui serait un grand parti pour lui. Pierre a des sentiments de fierté que je ne blâme pas, il ne voudrait, pas se présenter dans la misère à une héritière riche; mais je pense qu'en se voyant dans une position qui, sans être brillante, est assez honorable, il n'aura plus de scrupule et pourra se livrer à une inclination que je suis loin de désapprouver.

Dans l'intérêt de l'avenir de mon neveu, je viens donc vous prier, monsieur, de l'informer de ce qui fait l'objet de cette lettre, à moins que vous n'y voyiez de l'inconvénient. Par exemple, si mademoiselle Vallier manquait son mariage avec M. Gédéon Nunez, et que, se rejetant sur mon neveu, elle lui fit négliger Tespérance de plaire à mademoiselle de Magneval, vous penseriez certainement comme moi qu'il ne faut pas mettre le jeune homme à même de faire une sottise, et vous attendriez que le danger fut passé.

N'ayant pas Tavantage de posséder la confiance de M. Pierre, qui est un 'bon cœur à coup sûr, mais une tête bien légère et bien exaltée, je remets son sort entre vos mains, et vous prie, monsieur, d'excuser ma démarche, et de me croire votre très-humble serviteur.

Baptiste Piermont.

DE M. SYLTESTRE A M. PIERMONT.

L'Ermitage, 26 juillet.

. Je regrette, monsieur, de ne pouvoir répondre à votre confiance avec la conformité de vues qui vous donnerait satisfaction; mais le secret que vous me contiez n'appartient plus ni à vous ni à moi. Du moment que le don que vous êtes chargé de transmettre^ à votre neveu ne court plus le danger d'être contesté, Pierre doit, connaître sa situation et, si l'ignorance de cette situation devait influer sur ses déterminations actuelles dans un sens contraire à son inclination, vous pourriez avoir de graves reproches à vous faire. Fiez-vous donc à sa raison , et trouvez bon que je lui dise la vérité. Pierre n'est ni exalté ni frivole, vous ne le connaissez pas; c'est au contraire un esprit -trèssérieux, un caractère très-énergique, d'une droiture à toute épreuve et nullement disposé à se laisser gouverner par ses passions. J'ignore ses sentiments pour mademoiselle Vallier, mais je puis vous répondre

qu'il n'a aucune inclination sérieuse pour mademoiselle de Magneval, et que, cette jeune personne voulant bien m'honorer aussi de sa confiance, je ferai ce que j'ai déjà fait, c'est-à-dire que je lui donnerai le conseil de ne jamais songer à M. Pierre. Renoncez donc à une illusion toute gratuite et considérez que, dans trois mois, vous serez forcé de dire à votre neveu ce que vous hésitez à lui dire aujourd'hui. Laissez-le disposer de son sort et vous savoir gré d'une preuve d'estime et de confiance qui lui est due.

Agréez, monsieur, l'expression de mes sentiments distingués.

DE PIERRE A PHILIPPE

L'Escabeau 1<"^ août.

Mon cher ami, mon Philippe, figure-toi que je. suis riche, très-riche, sept à huit mille francs de rente; un roman, un don posthume du frère de ma mère. Je te conterai ça une autrefois. Je suis ivre ! C'est honteux, n'estce pas, pour un philosophe?... C'est que tu ne me comprends pas, et comment me comprendrais-tu? Il y a trois mois que je te trompe en me trompant moi-même- J'aime mademoiselle Vallier ! Ou je ne le savais pas, ou je ne voulais pas le savoir. Ce qu'il y a de certain, c'est que je ne devais pas me l'avouer, c'est que je ne devais pas le dire, même à mon meilleur ami. L'amour, l'ile

enchantée, était inabordable ; je n'avais pas de navire f A présent, j'ai au moins une barque; et pourquoi ne Itttterais-je pas contre la flotte de Gédéon? — Car elle ne l'aime pas, je le sentais bien, et à présent je le sais^ Termite me l'a dit. Il croit qu'elle n'aime personne; jele crois aussi ; mais qui sait? Je n'ai jamais cherché à gagner sa confiance, je ne lui ai jamais laissé soupçonner que j'étais ému auprès d'elle, et que loin d'elle je ne pensais qu'à elle ; n'est-ce pas mon droit de le lui dire à présent ? Si je ne lui apporte pas l'opulence, j'apporte du moins, non-seulement le courage et une certaine capacité, mais encore l'aisance modeste et la certitude du nécessaire. La misère, c'est bien plutôt la crainte du lendemain que la souffrance du présent. Dans le mariage, tout est lendemain, tout est prévision, et le bonheur d'être père est étouffé par l'appréhension de laisser des orphelins sans ressources. Pourquoi donc n'aurais-je pas une femme et des enfants, moi qui ne suis ni galant, ni libertin, ni coureur d'aventures, ni possédé de la vanité du vice ? J'ai un état, je suis un homme, un peu plus par mon humble talent que le premier venu, et sûr *de ne pas être un lâche, un étourdi ou un sot. Il faudrait être aimable, je ne le suis pas, je ne l'ai jamais été. Je ne m'appartenais pas : j'étais méfiant, hautain, farouche, comme sont forcés de l'être ceux qui ne veulent ni tromper ni mendier; mais qni sait si je ne suis pas un homme charmant ? Faut-il pour cela se prosterner devant la femme aimée ? faut-il l'écraser de louanges ? faut-il courir au-devant de ses nxoindres désirs? Gédéon est charmant, et il n'est pas aiméî Ce n'est donc pas comme lui qu'il faut être. Comment? Je ne sais; ce doit être affaire d'inspiration...

Mais, mon ami, conseille-moi ; que vais-je dire ? que vais-je faire? Gédéon m'a confié sa cause, j'ai promis d'être son avocat, et il mérite plus que moi larecouDâissance,puisqu'il oifre un sort mille fois plus heureux que mon humble médiocrité. Que pensera-t-il de nioi quand je vais lui apprendre... car il faut que jele lui dise ou que je le trahisse, et trahir m'est impossible? Il m'est impossible aussi de revoir mademmselle Vallier sans changer de rôle et sans lui laisser voir que je déteste l'idée de son mariage avec un autre que moi. — Ne pas la revoir, m'éloigner, attendre qu'elle ait ôté toute espérance à Gédéon serait le plus sage; mais si en mon absence elle allait se mettre à l'aimer ? Cette pensée me rend fou, et je ne me reconnais plus. Je suis même un peu honteux de moi, car je me sens dominé par l'ennemi que je bravais, et l'amour me révèle des agitations qui sont peut-être indignes d'un esprit sérieux. Me voilà inquiet, ombrageux, sans sommeil, sans repos, sans volonté, et tout à coup emporté par un vouloir âpre, aveugle et jaloux, prêt à mal agir plutôt que de renoncer à mon but, et capable de passer par-dessus des sbrupules de conscience qui ne me paraissent rien aujourd'hui après m'avoir rendu héroïque jusqu'à présent. Ce que c'est que l'espérance i C'est donc la tentation, c'est donc le mal?

J'ai ouvert mon cœur à mon vieux ami Sylvestre. Il est tout surpris, tout bouleversé. Il ne m'a pas dit un mot de blâme ; il m'a demandé le temps de la réflexion, deux ou trois jours ! J'ai promis, mais pourrai-je tenir ma promesse? Comment I la Tilleraie est à un quart d'heure de chemin. J'y vais tous les jours, et je n'irai pas aujourd'hui, ni demain t Et pendant que j'attendrai ici follement le conseil d'un vieillard

t|ui ne sait plus ce que c'est que l'amour, (iédéon arrachera peut-être à l'estime et à la reconnaissance une promesse qui ne pourra plus être révoquée I

Dix heures du soir.

J'ai voulu essayer mes forces et connaître l'état de mon cœur. J'ai été à la Tilleraie. Gédéon n'y était pas; il a des affaires à Paris pour deux jours. Si je l'avais su, jp n'aurais pas fait cette visite. J'y ai beaucoup souffert. Me trahir en son absence serait une perfidie apparente. Il faut qu'il ait mon secret avant qu'il m'échappe. Je me suis trouvé presque seul avec elle: une des sœurs était indisposée et gardait la chambre; l'autre, sans méfiance, allait et venait, laissant à mademoiselle Vallier le soin de me tenir compagnie. Le médecin, mandé pour la malade, n'est resté qu'un instant au salon, mais cet instant a failli faire éclater la crise. Je t'ai parlé de-ce brave homme, c'est celui qui a soigné Zoé. Il exerce la médecine et la -chirurgie dans les campagnes environnantes. Il est fort attaché à mademoiselle Vallier, et, avec une rondeur naïve, un peu inconvenante sans le savoir, il lui a presque fait compliment de son mariage avec Gédéon, disant que c'était la nouvelle du pays. Elle lui a répondu que tout le pays s'occupait d'une chose dont elle n'avait jamais entendu parler.

Quand nous avons été seuls, je lui ai demandé pourquoi elle niait un fait qui me paraissait notoire. A quoi boTi cette dissimulation avec un ami comme le docteur ? Et moi, n'étais-je pas aussi une espèce d'ami, ou tout au moins un dévoué serviteur

qu'elle devait savoir capable de garder un secret?

— Vous voulez donc savoir la vérité ? C'est pour la dire à M. Nunez, n'est-ce pas ?^

— Je présume qu'il n'en est pas à l'apprendre.

— Mais il a dû vous dire où nous en sommes?

— Il dit qu'il espère et qu'il craint.

— S'il espère,.*, je dois quitter sa maison.

— Il a donc tort d'espérer ?

-^ Je n'ai pas à répondre à cette question; mais il m'avait promis de ne pas espérer avant d y être autorisé par moi. S'il manque à sa parole, je ne suis pas obligée de tenir la mienne.

— C'est selon. Que lui avez-vous promis?

— De réfléchir. S'il vous a dit autre chose, il n'a pas pris ma réponse au sérieux, et dès. lors je dois m'en aller, pour ne pas me trouver engagée à mon insu.

Je me suis senti très-agité. Il est certain que Gédéon m'a laissé croire qu'il avait reçu des encouragements. Pourtant je n'avais pas encore le droit de le desservir en disant la vérité, et la sotte position que sa confiance m'a faite me force de mentir à mademoiselle Vallier. J'ai essayé d'éluder ma réponse. Elle a insisté.

— Je veux savoir si M. Nunez compte que j'accepterai ses offres.

J'ai fait un effort terrible. J'ai répondu qu'il ne comptait sur rien, mais qu'un homme très-épris avait toujours, sinon le droit, du moins la liberté d'espérer.

— J'ai demandé conseil, à M. Sylvestre, a repris ynademoiselle Vallier. Il m'a dit de réfléchir, je réfléchis. TVI. Nunez a accepté cette situation, qui doit durer un certain temps; mais, s'il ne l'accepte pas au

»2 MONSIEUR SYLYESTRE

pied de la lettre, il est inutile qu'elle se prolonge. Je n'ai pas eu le temps de fixer mes idées, j'irai réfléchir ailleurs.

— Il vaudrait mieux vous presser un peu de lire en vous-même. Est-ce donc si diflScile?

— Est-ce de sa part que vous m*y engagez? •

. — Non,... c'est de la mienne. Vous voyez qu'on parle de votre mariage : est-il bon de faire parler de soi?

— Ah! si Zoé était radicalement guérie!... J'ai fait bien des sacrifices à cette pauvre enfant. Le plus rigoureux est certes celui que je lui fais en ce moment! Tenez, si je lui disais ce soir : < Faisons nos paquets et quittons cette belle maison! » je ne répondrais ^as d'une rechute pQur demain matin, au lieu que, si je ]>ouvais tarder encore quelques semaines, elle anmt tout à fait recouvré ses forces..

— Ainsi c'est pour Zoé, encore et toujours pour elle, que vous acceptez le malheur? Hier, c'était hi misère; aujourd'hui, c'est l'obsessiou; demaia, peutêtre, ce sera la calomnie !

— A coup sûr, ce n'est pas pour moi I

— Vous avez pour cette enfant une tendresse que j'admire. Pourtant ne craignez-vous pas qu'elle ne soit exagérée?

— Je sais que le dévouement a certaines limites. On dit qu'une femme doit ne sacrifier sa réputation à personne. Eh bien, il y a des circonstances où à éela même il faut se résigner. Si vous aviez vécu ma vie, vous seriez aussi tendre et aussi faible que moi. J'ai eu, parmi beaucoup de chagrins profonds, la douleur de perdre mon frère, un enfant adorable de douceur et de sensibilité, le portrait vivant de ma pauvre

mère. Ce n'est pas Dieu qui Tavait fait trop faible pour vivre, c'est Tinjustice et l'emportement d' autrui qui l'ont brisé. Quand je l'ai vu sur son lit d'agonie,

. où il a langui plusieurs mois, j'ai senti vivement que la douceur et la tendresse eussent pu le ranimer encore; mais on nous séparait, et cette tendresse qui fait des miracles lui a manqué. Quand j'ai vu Zoé dans une situation analogue, je me suis juré que cellelà ne périrait pas par manque de soins et d'affection. Tout le monde ne sait pas ce qu'il y a d'amer, ce qu'il y a d'horrible à voir mourir ceux gue l'on croit avoir été capable de sauver. Pour moi qui le sais, que j'aie tort- ou raison, que mes amis me condamnent ou m'approuvent, je n'hésiterai jamais entre mes devoirs envers moi-même et la vie de ceux qui n'ont que moi pour appui. >

En parlant ainsi et en se rappelant son frère, elle avait la figure couverte de larmes qu'elle ne songeait ni à montrer ni à cacher.

J'ai eu envie de me jeter à ses pieds et de lili dire les choses les plus folles. Ce n'est pas la crainte d'être absurde qui m'a retenu, c'est celle de lui paraître lâche. On est venu nous interrompre. Je me suis retiré quelques instants après, et à présent je -me dis que je n'aurais pas été lâche du tout. N'est-elle pas

^ libre? La cause de Gédéon n'est-elle pas perdue? N'est-ce pas lui qui a été un peu lâche de me cacher la vérité et de me confier avec tant d'aplomb ses espérances, jusqu'à faire devant moi des projets, et de me parler de son bonheur au futur bien plus qu'au conditionnel? Enfin n'ai-je pas été sa dupe, le confideût d'un bonheur imaginaire, le gardien d'un château en Espagne ? Pourquoi laisser croire et laisser dire à tout

son entourage et à tout le pays que son mariage est décidé? C'est le mariage d'Arlequin qui était à moitié fait^ parla raison qu'il voulait épouser Isabelle; il est vrai qu'Isabelle ne voulait pas épouser Arlequin...

Pauvre Gédéon ! je le raille et je l'accuse. Je n'ai pas encore ce droit-là. Il faudrait s'expliquer avec lui, voir si, devant un interrogatoire sérieux, auquel je n'ai pas encore eu le sang-froid et le courage de le soumettre, il persisterait à mêler la fatuité à ses illusions. Et puis il faudrait reprendre la parole que je lui ai donnée de le servir, et lui déclarer franchement, dussé-je l'irriter et l'avoir pour ennemi mortel, que, moi aussi, j'aime mademoiselle Vallier, et que je veux le lui dire. — Il faudrait ? il faut î sans cela, je suis un fourbe à ses yeux. J'attendrai son retour, je ne reverrai pas Aldine malgré le sentiment que j'ai à présent de mon droit. Gédéon a été passablement léger avec moi dans cette affaire; je ne veux pas l'être avec lui, je ne le serai pas.

Je suis dévore d'impatience jusqu'à en souffrir. Qu'importe ! je vois bien que Tamour est une chose terrible ; il est pourtant le bonheur 1 Un bonheur terrible! voilà une définition étrange. Mais pourquoi veut-on que le bonheur soit calme? Un si grand mot peut-il s'appliquer à un état négatif? N'est-ce pas plutôt une exaspération de puissance vitale, et çi'estil pas bien bon de se sentir tout à coup, un beau matin, supérieur à soi-même ?

Qu'importe, d'ailleurs, que l'amour soit ou ne soit pas le bonheur? Il est le but jréel de l'homme, et, si le bonheur n'est qu'un but imaginaire, il est bien facile de s'en passer quand on a une réalité si palpitante et si enivrante à saisir !

DE PHILIPPE A PIERRE

» Volvic, 3 août.

Mon cher enfant, ta lettre m'inquiète. Il y a une rupture violente, un duel peut-être, au bout de l'explication que tu veux avoir avec M. Nunez. Pourquoi brusquer ainsi une situation délicate? Éloigne-toi, et contente-toi de lui écrire. Oui, tu es dans ton droit, puisqu'il t'a un peu joué; mais il l'a fait très-naïvement, je le parierais, et il serait déplorable de se couper la gorge avec un ami pour une sorte de malentendu. Et puis le scandale, les propos sur le compte de mademoiselle Vallier î — Prends ton temps, il n'y a pas péril en la demeure; elle ne l'aimera pas! Confie ta cause à l'ermite, c'est à lui de savoir si tu as de meilleures chances. Qu'^n savops-nous ? Qu'en saistu ? Si tu n'en as pas, pourquoi se presser de rompre avec Gédéon? De toute manière, l'absence est un régime indiqué, et je te le prescris en attendant que nous sachions ce qui menace. Veux-tu que j'aille lui parler, moi, à ce Gédéon? Je l'apaiserai, je le convaincrai, j'en suis sûr; mais, auparavant, je parlerai à mademoiselle Vallier, je saurai ce qu'elle pense de toi. Si elle t'agrée, je lui dirai de quitter la maison de M. Nunez, où elle peut subir quelque affront si tu manques de prudence. J'espère que l'ermite s'avisera

de tous les dangers de la situation et qu'il en préservera ses deux amis avant que j'arrive. Un mot de réponse par le télégraphe. Dis-moi que tu vas m'attendre à Paris et j'y serai presque aussitôt que toi, ma mère y consent et m'y engage.

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