‹ Monsieur SylvestreChapitre 8 sur 14 · TÉLÉGRAMME — A M. PHILIPE TAVERNAY, A VOLVIC · texte numérisé non relu

TÉLÉGRAMME — A M. PHILIPE TAVERNAY, A VOLVIC

5 août, Paris, deux heures après midi.

Trop tard; mais n'aie pas d'inquiétude, tout va bien. Ne viens pas.

Pierre Sorède.

de pierre A PHILIPPE

Pans, 5 août.

Je viens de t'envoyer un télégramme pour te rassurer. Il m'a fallu pour cela venir ici, car il n*y a pas ' de ligne télégraphique dans la paisible vallée de Yajabuisson. J'ai profilé de cette course pour rendre visite à mon oncle. Il est sorti; je t'écris de chez Jui en l'attendant.

Tout ce que tu me disais est fort sage, mais trop

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sage pour moi. Tu oublies que je ne suis plus le sioïco' sceptique que tu connaissais hier ou avant-hier. Je suis un homme qui aime, qui veut, qui agit, qui existe. De la prudence à moi, allons donc ! Que penserait de moi celle à qui je prétends offrir ma vie, si je ne commençais pas par l'offrir pour elle â la vengeance d'un rival ? Et lui, d'ailleurs, s'il allait croire que j'agis dans l'ombre et avec circonspection par peur de sa colère ! Car il est furieux, ce pauvre Gédéon; mais jusqu'ici il se contient, et il est possible qu'il s'en tienne là. Voici ce qui est arrivé.

Sache d'abord que je n'ai rien à me reprocher. Je n'ai pas revu mademoiselle Vallier depuis l'entretien que je t'ai raconté. Le lendemain, je me suis contenté d'envoyer à la Tilleraie un billet où je priais Gédéon, dès qu'il y serait de retour, de venir me trouver à l'Escabeau pour affaire pressante. Il y est accouru le jour suivant, c'est-à-dire hier.

— Mon ami, lui ai-je dit, je ne dois plus remettre les pieds chez vous. Je suis amoureux de la personne que vous voulez épouser.

II est devenu pâle, et, s' efforçant de sourire :

— Que me dites- vous là? Est-ce une plaisanterie?

— C'est la chose la plu» sérieuse que j'aie jamais éprouvée.

— Allons donc î vous qui ne croyez pas à l'amour

— J'y crois^ à présent, vous le savez bien.

— Ah ! oui, depuis que vous me voyez le traiter sérieusement; mais, chez vous, ce n'est qu'une velléité, une rêverie t

— C'est tellement le contraire d'une rêverie, que je suis résolu à épouser mademoiselle Vallier, si elle m'agrée.

— Vous le lui avez offert?

— Je ne lui ai pas même laissé soupçonner ma passion.

— Sa passion! Est-il original! Et depuis quand cette grande passion?

— Depuis le premier jour où je l'ai vue.

— Alors, vous m'avez trompé quand vous m'avez dit...

— Je vous ai dit que je n'avais jamais songé à lui faire la cour. Je ne vous ai pas dit autre chose.

— Peut-on aimer avec passion sans songer à provoquer l'amour?

— C'est un devoir quand on n'a que la misère à offrir.

— Vous êtes donc riche à présent?

— J'ai de quoi vivre. Un héritage inattendu.

— Combien ?

— Cent cinquante mille franps.

— Peuh!

— Tout est relatif. Mademoiselle Vallier n'a que douze cents francs de rente.

— Elle sait que vous avez cette petite fortune?

— Non.

— Vous êtes venu c^ez moi il y a deux jours.. Vous le lui avez dit?

— Non.

— Mais vous avez chargé l'ermite de le lui dire?

— Je le lui ai défendu.

— Alors, vous ne lui avez fait aucune déclaration ?

— Écoutez, mon cher Gédéon. Du moment que, vous sachant absent, je ne suis pas retourné chez vous, et du moment que je vous fais venir ici pour, vous dire mes sentiments et mes intentions, à vous le pre-

mier, sans détour, sans hésitation et sans ménage- • ment, vous devez comprendre que je vous ai gardé fidèlement ma parole jusqu'à ce jour. En douter serait me faire injure, et j'espère que- vous n'en doutez pas. '

— C'est juste. Je n'ai rien à vous reprocher quant au passé ; mais, quant au présent, vous pensez bien que je ne vais pas vous autoriser...

— Permettez î Je ne vous demande aucune espèce d'autorisation. •

— Vous comptez venir me couper l'herbe sous le pied ? Voilà qui est fort !

— Si vous êtes un homme sage et solide, vous direz vous-même mes intentions à mademoiselle Vallier. . — Par exemple ! moi, je ferais la cour pour vous?

— Vous ne feriez que me rendre la pareille.

— Mais vous renonciez, et je ne renonce pas f

— Raison de plus. Priez-la de décider entre nous deux. Si elle ne veut, comme je le crains, ni de vous ni de moi, restons ses amis et ne montrons aucun dépit ridicule. Si elle vous choisit, je me retirerai sans murmurer, et je ne vous en aimerai pas moinsr Si c'est moi qu'elle accepte, trouvez son choix légitime, et ne me prenez pas en haine. Tout ce que nous ferons, vous et moi, en dehors de ce programme sera misérable et absurde.

— C'est très-bien raisonné; mais je ne suis pas si fort que cela. Mademoiselle Vallier est engagée envers moi ; elle m'a promis d'attendre trois mois avant de se prononcer : jusque-là, personne n'a le droit de l'influencer en sens contraire, et je vous interdis ce droit-là.

— Je n'accepte pas l'interd'^^tion. Mademoiselle Val-

lier né s'est pas engagée à ne réfléchir que sur votre proposition.

— C'était sous-entendu.

— Matière à procès ! Je plaide contre vous.

— Alors, c'est la,guerre?

' — Si vous le voulez, mais une guerre loyale où je ne compte pas, moi, vous desservir personnellement. Grâce à la droiture de ma conduite et de mes instincts, je n'ai rien à changer ii la manière dont je lui ai jusqu'à présent parlé de. vous, et le bien que je compte toujours lui en dire est même nécessaire à la justice et à la dignité de ma cause.

-^ Ainsi vous êtes un héros de candeur et de générosité?

— Pourquoi pas? Gela me semble facile;

— Qui m'eût dit que vous deviendriez un don Quichotte?

— J'ai toujours aimé don Quichotte, etije ne sw^ais pas-humilié d'arriver à lui ressembler.

— Moi, je préfère le bon sens de Sancho^ et je n-ac* cepte pas le duel avec le».moulins à vent. Je ne ferai pas votre déclaration.

— Je la ferai moi-ménae.

— Où ? comment?

— Du moment que vous^ne vous en oharçez pas^ je n'ai plus de comptes*à vous rendre.

— * C'est très-bien ; mais je vous avertis que je plaiderai fort et ferme contre vous.

— Vous ferez ressortir la médiocrité de ma fortune, car je vous défie de dire du mal de mon caractère,

— Si j'en savais, je le dirais. Pavoue que je n'en sais pas et que je ne suis pas hoïnme à vous calom-

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nier;, mais je pourrai bien lui dire que vous êtes fou.

— En quoi suis-je fou?

— Que diable! ce changement de faœ, cette affectation de froideur, et tout à coup ce roman de cheva* lerie, cette demande que vous me faite» sérieusement de me sacrifier à vous ou d'entrer dans la lice avec vous comme un paladin, tout cela est d'un cerveau fêlé, mon> cher ami, et je ne me gênerai pas pour en rire!

— Vous voulez pie piquer^ vous ne réussirez pas. Dites tout cela à mademoiselle Yallier. Si elle est romanasque, comme vous le lui* avez quelquefois rnpro* ché devant moi, vous aurez servi mes intérêts.

— C'est pourtant vrai. Eh bien, je combattrai les tendances romanesques. Aa lieu de parler respectueusement et généreusement de la pauvreté, je lui prouverai qu'elle est une preuve d'infériorité morale.

— Vous avez, je le vois, plus d'une théorie au service du moment; mais je vous le pardonne, vous êtes jaloux, et vous ne savez pas bien ce que vous dites.

— C'est possible; mais^ si vous n'êtes. pas jaloux aussi, c'est que vous n'aimez pas.

— J'ai été trèâ-jaloux de vous-. le le suis- depuis le jour ou mademoiselle Vallier est entnée chez^vous. Cela ne m'a pas- rendu injuste, oar, tout pauvre que j'étaiS) je lui ai toujours parlé de la richesse comme d'une puissance réelle bien plaoée^ntre vos mains> et je ne-ohangerai pas de thème. Il y a quelques jours-, vous ne vouliez pas être aimé pour votre richesse; moi, je ne veux pas l'être pour ma pauvreté relative.

— Tout cela est superbe et sans réplique; maisje déclare- que vous êtes un faux ami^ un égoïste et un ingrat !

— Ces mots-là sont fort blessants ; mais, en voyant que vous avez l'intention de m'irriter, je me garderai de la colère. Voyons, soyez aussi calme que je veux l'être, DémontFez-moi tranquillement mon égoïsme et mon ingratitude. Si vous me les prouvez, je me reconnaîtrai coupable. M'avez-vous rendu de tels services, que je vous doive le sacrifice de ma vie entière? Vous m'avez offert une hospitalité et des secours que j'ai obstinément refusés.

— Eh ! qui vous parle de cela ? Vous les eussiez acceptés, que je n'aurais pas la p>atitudè de vous les reprocher. Ce que je vous reprocherais bien plutôt, ce serait de les avoir refusés avec une prudence qui cachait une arrière-pensée.

— Cela n'est pas possible; faites un effort de mémoire : quand je les ai refusés, vous ne. connaissiez pas mademoiselle Vallier.

— Je la connaissais, je l'avais vue, j'étais épris d'elle depuis un an.

— Alors, c'est vous qui m*avez trompé.

— Vous me faites des reproches, vous î

— Pourquoi pas ? fis sont sans amertume et font partie de ma justification. Vous me traitez d'ingrat...

— Oui, je vous traite d'ingrat. Quand on a accepté l'amitié et les confidences d'un homme de bonne foi, on ne cherche pas à le supplanter; on se préserve de la tentation, on s'observe, on ne se permet pas d'improviser en soi-même un caprice qui peut le désespérer; on le lui sacrifie, on ne dit rien et on s'éloigne. L'amitié est un contrat, et, quand on l'a signé avec sa conscience, on ne le déchire pas à la première bouffée de convoitise qui vous passe par la tête, surtout quand on se pose en Amadis et en Grandisson !

— Mon cher Nunez, vous exagérez les liens de notre amitié. Elle n'était pas intime avant notre rencontre dans ce pays-ci, et cela date de quelques semaines. Vous m'avez fait toutes les avances, c'est fort aimable; mais j'y ai très-discrètement répondu. Vous m'avez confié votre amour le plus tard possible, et quand vous ne le cachiez plus à personne, quand je savais vos intentions formelles par M. Sylvestre, à qui vous n'aviez pas recommandé le secret, et tout cela après m'avoir trompé, je le répète, car, en voulant m'employer pour décider mademoiselle Vallier à se charger de l'éducation de vos enfants, vous m'avez presque juré que vous n'aviez jamais vu sa figure. Ceci n'est pas dune franchise chevaleresque, et, si je pardonne à votre amour des contradictions et des dissimulations qui ne sont pas de grands crimes, vous pouvez bien pardonner au mien une résolution et une sincérité qui ne sont pas des actes de vertu farouche et insupportable.

— Vous avez plus d'arguments que moi, mon cher; vous en avez fait provision d'avance, et vous me battrez aisément en paroles. Reste à savoir si vous serez aussi éloquent par correspondance avec mademoiselle Vallier, car j'imagine que vous ne viendrez pas dans ma maison faire la guerre contre moi,

— Je vous ai dit, dès que vous êtes entré ici, que je ne pouvais pas retourner chez vous. Inutile de me le défendre.

— Ainsi nous n'avons plus rien à nous dire? Vous ne voulez pas renoncer?...

— Non.

— Et vous avez de l'espérance ?

— Non.

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— Mais vous agirez comme si vous en aviez?

— Oui. Et vous, vous ne voulez pas admeltre que j'en aie le droit?

— Non, certes.

— Et vous allez me haïr?

— Je vous en réponds.

— Gomment comptez-vous manifester votre haine?

— Vous le verrez quand elle se manifestera. Adieu! Et, jetant les portes avec violence, il est 'remonté

dans sa voiture, a fouetté son cheval avec fureur, prenant à travers bois par un chemin impossible qui mène à TErmitage.

J'ai laissé passer deux héhres et j'ai été trouver M. Sylvestre. Je l'ai rencontré en chemin.

— J'allais chez vous, me dit-il. Je viens d'avoîlr une vive discussion avec M. Nunez. Il a cassé sa voiture et abîmé son cheval pour venir chez -moi, et il s'en retourne à pied par le haut. Redescendons pour ne pas le rencontrer. Il n'a pas sa tête ; s'il doit vous chercher querelle, que ce soit du moins de parti -pris et après avoir dormi sur sa colère.

— Vous n'avez pas réussi à le calmer?

— Gomment pouvez-vous croire que cela eût été possible?

— Blâmez-vous la manière dont j'ai agi ?

— J'aurais agi comme vous. Il m'eût été insupportable de dissimuler seulement une heure; maiis jesuis une mauvaise tête, moi, et je regrette que mon cher papa ne soit pas plus sage que moi.

— Qu'eût-il. donc fallu faire pour être sage?

— Ge que vous conseillait votre ami Philippe: faire une absence, écrire de loin, et me charger de vos intérêts.

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— Mais je compte bien vous en charger; je ne me permeUpai pas d'écrire des billets dou^x.

— Oh ! pour le moment, il faut laisser «mademoiselle Vallier tranquille, ne pas Texposer à des expli*cations désagréables, et attendre l'explosion ou^rapaîsèment de l'orage.

— Mais l'orage est en moi aussi, mon cher'fils I Je crains qu'elle ne se décide en faveur de mon rival.

— Il faut donc que je vous rassure et que je vous montre une lettre de mademoiselle Vallier qui la peint tout entière et que je viens de montrer à M. Nunez pour le calmer aussi. La chère enfant n'aime sans doute ni vous ni lui; mais...

On sonne, c'est mon oncle qui rentre; je mets cette lettre dans ma poche. Je la finirai ce soir à l'Escabeau.

L'Escabeau, onze heures du «oir.

'Oh ! j'ai bien des choses à te raconter; je t-ai quitté 'Comme on sonnait à la porte de l'appartement de •mon oncle. Pendant que je pliais ma lettre pour remporter, j'ai entendu deux voix et j'ai reconnu celle de Gédéon; j'étais entré pour écrire dans le cabinet contigu au salon. Le domestique qui m'avait iillroduit était apparemment sorti, <et apparemment la gouvernante ne me savait pas là. Mon onde et Gédéon sont '«ntrés au salon sans se douter de ma présence. Une porte îentr'ouvepte nous séparait. J'ai entendu prononcer mon nom. Je soisTesté assis devant le bureau. J'étais curieux de savoir ce que Gédéon venait dire de moi à mon oncle. Il parlait très-haut comme un

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homme très-animé. Il racontait de point en point ce qui s'était passé entre nous, et, voyant que mon oncle blâmait beaucoup mon projet de mariage avec mademoiselle Vallier, il l'engageait à s'y opposer.

— Gomment faire? disait mon oncle. Il est majeur, et je ne suis pas son père.

— Menacez-le de le déshériter.

— Vous ne le connaissez pas. Il s'e» moque bien, de mon héritage! surtout à présent que ce coquin d'ermite lui a parlé du legs de son oncle maternel.

— Retenez ce legs.

— Je n'en ai pas le droit.

— On peut toujours soulever un empêchement, une difficulté. Dites-lui que votre banquier ar emporté l'argent, que vous n'en étiez pas responsable, que vous êtes ruiné aussi.

— Je ne peux pas voler mon neveu, et je n'ai jamais volé personne.

— Mais c^est une feinte que je vous indique pour le sauver d'une folie. Dans trois mois, il ne pensera plus -à mademoiselle Vallier, peut-être sera-t-elle ma femme, je l'espère. Alors, vous lui direz la vérité, et il ne vous saura peut-être pas mauvais gré de ce que vous aurez fait pour son bien.

— Il est trop tard. Et puis je ne suis pas menteur. J*ai parlé trop tôt. J'ai fait une sottise, tant pis !

— Eh bien, prenez-le par les sentiments, demandez-lui un service, envoyez-le à l'étranger pour une affaire fictive. Je vous fournirai les moyens de donner à cela une apparence de vérité.

— Gela est une idée, quoiqu'il m'en coûte de men tir, je vous le répète.

— Ne désirez-vous pas qu'il épouse mademoiselle de Magneval ?

— Sans doute ! Cent mille livres de rente t

— Eh bien, elle est de retour d'un petit voyage; elle doit être chez moi ce soir. On pourrait inventer un incident, amener une rencontre romanesque. Elle a du dépit contre» lui, elle voudra lui plaire. Elle est ravissante, il ne résistera pas. Espérez tout de l'avenir, si vous réussissez pendant trois mois à faire croire à Pierre qu'il est ruiné.

— Mais enfin, vous avez donc bien peur qu'il ne plaise à mademoiselle Vallier?

— Eh bien, oui, j'en ai peur ! Je suis jaloux; il y a des moments où je crois voir qu'elle est éprise de lui. Que voulez-vous 1 j'ai quarante ans, il en a vingt-cinq, il est joli garçon, il écrit bien, il vient d'avoir un succès littéraire. Et puis la gloire d'avoir converti à l'amour un homme qui se vantait de n'y pas croire! Les femmes sont si vaines! Enfin j'ai peur. Aidezmoi, et je vous réponds qu'il épousera Jeanne.

— Eh bien, je vais lui écrire de venir me voir. Indiquez-moi le prétexte pour l'éloigner.

— Ce n'est pas difficile. Je viens dernièrement d'envoyer Louis Duport en Allemagne pour y gagner de l'argent. Envoyez Pierre auprès de lui sous prétexte que Duport peut vous faire rentrer une créance importante. J'avertirai celui-ci, il saura jouer son rôle. Quand il en sera temps, je lui ferai tenir une somme que Pierre vous rapportera e^ qui sera censée vôtre. Pendant qu'il sera en Allemagne, madame Duport ira y rejoindre son mari avec Jeanne. Essayons, ne nous laissons pas battre sans combattre. Voyons, vous êtes

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un homme de volonté, et je suis là pour vous seconder.

Mon oncle a promis, et Gédéon est sorti plein d'-espoir et d'activité après lui avoir remis des notes au moyen desquelles mon pauvre oncle devait me mystifier; mais je l'ai affranchi de ce triste soin en me, montrant, en lui disant que j'avais tout entendu, et en lui faisant avouer que Gédéon lui faisait jouer un vilain jeu. Il s* est-fâché d'abord; j'ai réussi à le calmer en le prenant par Tamour-propre; j'ai été plus adroit, plus patient, plus gentil^ comme il dit, que je n'ai encore su l'être avec lui. L'amour assouplit le cœur et l'esprit apparemment, car j'ai trouvé des paroles persuasives. Mon oncle s'esf laissé gagner. Il n'aime pas les gens plus riches que lui, et il ne m'a pas été difficile de le dégoûter de son alliance improvisée avec Gédéon. Enfin, s'il ne consent pas encore à m'approuver, il est résolu du moins à ne pas seconder mon adversaire.

Ah î mon ami, depuis cette lettre de mademoiselle Vallier que l'ermite m'a. fait lire, je suis rempli du feu sacré de l'espérance. Elle a une répugnance invincible pour la position que Gédéon lui oflre, et elle n'éprouve aucun attrait pour sa personne. Et pourtant elle aime ! die aime sans objet, «lie rêve Tinoonnu, elle fispire aux joies de la famille. On sent que son cœur parle et déborde, et ce qu'elle dit là-dessuB est si beau, si bon, si chaste et si vrai! Je l'adore, je veux qu'elle le sache. Je persuaderai bien à M. Sylvestre de l'attirer chez lui pour que je lui parle ; apr^s quoi, si elle veut que, pour lui donner le temps flese dégager et de quitter tranquillement la TîHerafe, je m'éloigne pendant trois mois, j'obéirai. Si elle dft

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seulement peut-être I je partirai heureux, confiant, plein d'énergie et de soumission. M. Sylvestre m'approuve, tout en me grondant de ma précipitation. Ah î l'excellent homme ! on voit bien qu'il a aimé, lui ! Il comprend si bien la douce fièvre qui m'agite ! Il semble heureux de me voir revenir à ce qu'il appelle l'état normal de la jeunesse; il ditque, dès le premier jour de ma rencontre avec mademoiselle Vallier chez lui, il a pressenti que, malgré tous les obstacles, nous nous aimerions, car il croit qu'elle m'aimera, il le désire, il y travaillera de toute son âme. 'Il dit tout cela pour me calmer, pour me faire prendre patience, il croit que c'est le moyen.

Trois heures du matin.

C'est la journée et la nuit aux aventures. Pendant que je t'écrivais, avec la fenêtre ouverte, un cheval est passé au galop sur l'étroit chemin qui rase ma pauvre maison. A son allure déréglée, j'ai senti le cheval sans cavalier, et, devinant un accident, j'ai descendu l'escalier extérieuir. J'ai. regardé, j'ai écouté; il m'avait semblé entendre un faible cri, la voix d'une fesaH^. J'ai cru distinguer un ccH'ps étendu en travers du chemin à quelque distance. J'y ai couru. Ce n'était qu'un manteau dont le ohevail échappé s'était débar* passé. J'ai continué à marcther. J'ai vu bientôt une {kttraoB'Be assise sur un gros arbre équarri au <bord de la route. 11 faisait sombre^ et Tendroit est fort ombtsgé;; Je ne distinguais pas si c'était un homme ou une femme» J'ai demandé qui était là, «et ^ l'on avait été démonté.

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— Oui, aidez-moi; mon cheval m'a emportée et jetée à terre.

C'était la voix de Jeanne.

— Êtes-vous blessée ?

— Non... Je ne sais pas, je suis étourdie, j'ai été effrayée... Aidez-moi à rejoindre madame Duport et M. Nuîiez, qui doivent être bien inquiets de moi.

— Pouvez-vous marcher ?

— Je ne sais pas, j'essayerai.

— Et où sont-ils?

— Ils doivent être fort près d'ici, ils couraient après moi.

Je prêtai l'oreille; rien ne troublait le silence de la nuit, sinon le clapotement d'une source voisine et le chant d'une rainette. Il était bien étonnant que les compagnons de promenade de mademoiselle Jeanne se fussent laissé devancer à ce point en la voyant en danger. Je lui démandai s'ils, étaient montés sur des ânes; je me rappelais ce que Gédéon avait dit à mon oncle du projet d'une rencontre imprévue, d'une surprise romanesque. Jeanne s'était levée, je ne pouvais voir si c'était avec effort. Sans la prévenir, j'enflammai vivement une allumette et je la regardai attentivement pendant la demi-minute que dura ce faible luminaire. Elle me sembla très-pâle, niais elle ne paraissait avoir aucun mal ; sa robe ne portait aucune trace de chute ; sa chevelure n'était pas dérangée sous son petit chapeau, dont le voile n'était pas déchiré et dont l'aigrette de plume n'était pas brisée; sa cravache ne s'était pas échappée de sa main.

— Mademoiselle Jeanne, lui dis-je, lorsque l'allumette fut finie, vous n'êtes pas tombée, et ceux qui vous accompagnaient ne sont pas inquiets de vous ;

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VOUS les avez avertis de ce que vous alliez faire ; vous êtes descendue de cheval ici, vous avez donné à votre monture un coup de cravache qui Ta fait partir au galop et s'en retourner gaiement à son écurie; vous avez compté que je donnerais dans le piège, que je m'attendrirais sur l'accident, que je vous porterais chez moi ou que *je vous reconduirais à votre gîte, enfin que .je serais assez simple pour vous compromettre; après quoi, en homme d'honneur, je serais dans la délicieuse nécessité de vous offrir mon cœur et mon nom. Eh bien^ vous n'avez pas fait cela de vous-même, car vous ne m'aimez pas ; si vous m'aimiez, vous m'estimeriez un peu et vous ne me jugeriez* pas capable de vous aimer par surprise, comme où aime la première venue. Vous avez été trompée; on vous a dit que j'étais amoureux de vous, que ma fierté se refusait à vous implorer, et que, si vous faisiez naître un accident favorable, je succomberais à l'émotion pour tomber à vos pieds. Or, comme yous vous ennuyez de votre position, dont j'apprécie les difficultés et dont je plains les tristesses, vous avez consenti à jouer cette comédie de mauvais goût qui vous répugne et que vous n'avez pas seulement su mettre en scène.

Jeanne s'était rassise, j'entendais les sanglots briser sa poitrine. Était-ce une feinte ? Elle pouvait pleurer de colère. Je distinguais dans l'ombre son mouchoir blanc lîollé contre sa figure; je le touchai sans qu'elle vît approcher ma main, il était parfaitement sec* Elle sentit mon mouvement et se retira en arrière avec indignation.

— Ne craignez rien, lui dis-je, je cherche vos larmes et je ne les trouve pas; tant mieux pour vous!

On dit que les femmes pleurent à volonté, et vous êtes trop franche et trop fière pour aller jusque-là.

— Écoutez! dit-elle, ne me jugez pas sur les sepparences. Il y a du vrai dans ce que vous avez dit ; mais vous ne savez pas ce que je pense. Si je me suis prêtée à une comédie dont vous n'avez pas été dupe, mes motifs'ne sont pas ceux que v<^s supposez. II est certain que je ne vous aime pas; mais on a voulu me faire croire que ^ous m'aimiez, et pendant quelques jours je Tai cru. Mon grand-père, M. Nunez, mademoiselle Yallier, madame Buport, tous ceux qui m'entouraient s'efforçaient de nous engouer l'un de Vautre. Il me semblait voir que vous n'aviez pour moi que<âe l'antipathie; je le disais, on me répondait que vous étiez furieux de m'aimer et que vou^ m'aimiez d'autant plus. Gela m'a peut-être rendue un peu indécise, un peu coquette, un peu curieuse; vous pouvez bien më le pardonner, on me faisait perdre la tête; je sentais qu'on me poussait peut-être à jouer un rôle ridicule et déplacé; j'avais des moments de lucidité, par conséquent de colère. Enfin tout à coup j'ai cru voir que vous aimiez mademoiselle VaUier, je le lui ai dit : elle l'a nié; je lui ai reproché de me tromper, nicms nous sommes fâchées. J'fti quitté la Tilleraie très-mécontente de tout le monde et de moi un peu; j'y ireviens aujourd'hui; et, ce soir, après de grands conciliabules entre madame Duport et M. Nunez, on me propose l'équipée que je viens de faire, en me promettant qu'on ne me perdra pas de vue. ..

— Permettez, lui dis-je en l'interrompant; «st^œi là auprès de nous? entend-on ce que vous me dites?

— Je n'en sais rien, «mais peu importe, je feuis résolve à tout braver 5 je veux savoir la vérité. G'^st pour

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cela que je me i§uis prêtée à leur «fantaisie; j'ai cru deviner que M. Nunez était affreusement jaloux de vous et qu'il voulait me compromettre pour vous engager avec nvoi. Je me suis dit : « Il est temps de voir clair dans une intrigue oii je sers de jouet à ceux qui se disent mes meilleurs amis. Je verrai M. Sorède, je lui parlerai sans qu'on ose m' interrompre, je lui demanderai une franchise entière. » Parlez donc; aimezvous mademoiselle VaUier?

— Je n'ai pas à répondre à une question que je ne vous ai paS' donné le droit de me faire.

— Vous craignez d'être entendu?

' — Non, dis-je en élevant la voix; je n'ai pas de secret pour Gédéon Nuôez !

— Mais pour madame Buport?

— Gédéon peut disposer de mes confidences.

— "Vous lui avez confié votre amour pour Aldine, à lui^

•— Ëh bien... oui, mademoiseUet

— Alors, vous ;me le confiez, à moi aussi ?

— Oui, puisque vous nae dites que cela est nécessaire pour faire cesser unquiprofm ridicule.

— Aldine sait que ve^us l'aimez?

— Non, elle ne s'en doute seulement pas.

— Vous me le juiœz ?

— Sur l'honneur. . ^

— Alors, elle ne m'a pas trompée. J'ai été injuste envers dlle. Je vais toi en demander pardon.

— Vous ferez bien.

— Voulez-vous qiw je lui dise que vous l'aimez? — J'y cQ»aens de lont mon coeur !

f — Ah !.. . Vraiment?

Jeanne, qui s'était rassise , nealâ «m mdment sans

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rien dire; puis elle se leva, et, avec une énergie de sincérité dans la voix :

— Vous êtes un brave et honnête garçon! Aldine est ma véritable amie. Elle se sacrifiait pour moi, car je suis sûre qu'elle vous aime. Eh bien, je lui dirai tout ce que nous venons de nous dire.

— On vous en empêchera.

— M'empêcher, moi, de faire ce que je veux? J'en défie Tunivers ! Ohî j'ai une volonté, allez! On ne me connaît pas. Je ne me connaissais pas moi-même avant ces derniers événements, qui m'ont prouvé que ma destinée dépendait tie mon énergie. Elle est terrible, ma destinée; mais je serai aussi terrible qu'elle. Ne me croyez pas mauvaise pour cela. J'ai rompu en apparence avec ma mère, mais nous nous écrivons et nous nous entendons tr^s-bien ; dès que je serai mariée, je saurai l'imposer à ma nouvelle famille et triompher de toutes les circonstances. Je connais mon pouvoir à présent ! J'ai essayé mes forces depuis quinze jours que l'on me promène dans le beau monde. J'ai été affreusement coquette, et je n'aurais qu'à choisir un mari parmi les jeunes fous à qui j'ai fait perdre la tête; mais je veux une très-grande fortune et un homme raisonnable. Vous voyez que je n'étais pas aussi éprise de vous qu'on a sans doute essayé de vous le faire croire.

— Je ne l'ai jamais cru.

— Quand vous l'auriez cru un peu, qu'importe? Vous me connaissez maintenant; je suis ambitieuse, je dois l'être. Si je ne l'étais pas, si je n'avais pas la volonté et la force de combattre le malheur de ma naissance, je serais forcée d'être courtisane ou religieuse. Je ne serai ni l'une ni l'autre. Je serai riche et

considérée, coquette et vertueuse. On croit que c'est difficile. Je sais à présent que c'est très-aisé; il ne s'agit que de renoncer à l'amour et de ne. pas tomber dans le roman. On a voulu m'y jeter, je m'insui^e; mais tout cela ne m'empêche pas d'être bonne, et je veux être grande. Tenez, donnez-moi la main, monsieur Sorède : à partir de ce jour, vous avez en moi une çincère amie. C'est moi qui vous marierai avec mademoiselle Vallier, je vous en donne ma parole, et, si M. Gédéon vous cause quelque ennui, c'est moi qui vous vengerai.

— Comment cela?

— En devenant sa femme.

--Vous?

— C'est une résolution que j'ai prise ce matin en consentant à la farce de ce soir.

— Mais, pauvre enfant, vous ne l'aimez pas !

— Non; mais, en le voyant si agité par sa passioii pour Aldine, je me suis dit que ce n'était pas à elle, mais à moi, d'inspirer cette passion-là.

— Vous ne craignez pas qu'il ne vous entende?

— Non ; regardez ce gros saule là-bas, tout au bas de la prairie !

— Eh bien, il est caché là ?

— Oui, avec cette mauvaise pièce de Rébecca, qui a voulu me jouer et qui me le payera tôt ou tard. Nous nous adorons en attendant.

— Dois-je vous reconduire auprès d'eux?

— Non. Restez là, suivez-moi des yeux. Dans l'ombre qui couvre ce chemin désert, on rfa pu vous voir. Je dirai que je ne vous ai pas vu.

— On ne vous croira pas.

— Pourquoi donc? Mon cheval emporté pouvait pas-

ser devant votre maison, je pouvais gémir, frapper même à votre porte. Vous dormiez profondément, ou vous n'étiez^ pas chez vous.

— Mais si l'on me demande?...

— Vous mentirez. Aimez-vous mieux me compromettre ?

— Je mentirai.

— Que pensez-vous de moi?

— 'Beaucoup de mal et beaucoup de bien.

— Vous ne m'épouseriez pour rien au monde, n'estce pas?

— Pour rien au monde.

— Mais vous pouvez être mon ami ?

—Oui, si vous écoutez quelquefois un bon conseil.

— Nous verrons. Adieu !

Elle rassembla vivement les plis de son amazone, franchit lestement un petit fossé qui nous séparait de la prairie, coupa en droite ligne dans l'herbe humide, €t se perdit dans la brume qni montait de la rivière. En regardant bien, je vis, au bout d*un quart d'heure, trois ombres sortir de derrière le saule, qui était à Tétat d'ombre lui-même, et, pour n'être pas rencontré, si l'on venait du côté où j'étais, je rentrai chez 'moi sans m'écarter du couvert des grands cerisiers qui bordent jnon chemin.

Ma lampe, que j^avais laissée dans un courant «d'air «n sortant à la hâte,, était depuis longtemps éteinte. J'observai de ma fenêtre la marche des trois ombres encore visibles sur le fond clair des prés blanchis 4)ar la rosée du soir. Je distinguai sur la route de Vapbuisson quejque chose qui ressemblait à des chevaux, et le groupe s'éloigna dans la direction de la Tilleraie .par le bas du vallon.

J'allais refermer jma fenêtre pour me coucher, il était ppès de minuit, quand j'entendis tout près de ma maisonnette des pas légers et rapides qui faisaient crier faiblement 'le «able. Une divination soudaine, surnaturelle, un violent battementde cœur, une sorte de révélation magnétique qui tient du prodige, me firent descendre précipitamment et m'écricr comme dans un rêve :

— Est-ce vous, mademoiselle Vallier ?

— »Oui, c'est moi, yépondit*elle tout essoufflée. Le cheval que .montait ce -soir Jeanne à la promenade vient de rentrer seul à la Dilleraie. Je suis sortie avec les dome^ques, ils <m'ont devancée, ils ont dû entrer dans le bois par Jci. Vous .n'avez rien vu, rien, entendu?

— Je sais qu'il n'est rien arrivé de fâchçux. Mademoiselle Jeanne avait mis pied à. terre quand, son cheval s'est échappé.

—Ah! fiieu merci! dit :mademoiselle Vallier en se laissant tomber sur les marches de. son ancien escalier. J'étoufïe f

-^'Lai6sez-<moi vous aller chercher un verre d'eau.

—-Je ne pourrais ipas leboire.Laissez^moi reprendre haleine.

Elle resta quelques mstant? sans pouvoir rien dire, <^4noi sans trouver un mot. J'étais seul avec elle, dans la»nuit, au seuil de ma demeure. ^C'était le moment de lui vparler. 'Quand te retrbuveraiije^ ce bienheureux moment? Je l'ai laissé perdre... lUn ravissement inexprimable, unTespecttoraîntif, ont endhaîné ma langue, Jevêvais tout^éveillé. Je ^me 'Cfoyais à ses genoux, je m-JErna^nai^ lui parler. Un 'flot d'expressions éloquen* tes 'comme la passion vraie bouillonnait dans ma poi-

trine, mes lèvres étaient muettes. Qu a-t-elle dû penser de moi? Tout ce* que j'ai pu faire, c'es* de lui tendre la main quand, brisée encore par sa course, elle s*est relevée pour partir. Elle s'est aperçue que je tremblais. Elle n'a pas compris pourquoi.

— Vous me trompez, s'est-elle écriée, il est arrivé un malheur ! • . . -

J'ai dû jurer que non pour la rassurer. Elle ne se doute donc pas que je l'aime à en mourir...

Quelqu'un venait vers nous. A sa taille, j'ai reconnu le groom de Gédéon. Nous l'avons interrogé. C'est lui qui accompagnait son maître à la promenade.

— Je m'en retourne à pied par le plus court, nous at-il dit, parce que le cheval de la demoiselle s'est sauvé. Elle a pris celui de monsieur, et inonsieur a pris le mien. La demoiselle ne se tient guère, assise de côté, sur une selle d'homme;. ils sont forcés de redtrer au pas. Voilà tout. Personne n'est tombé.

— Je rentrerai avec vous, lui a dit mademoiselle Vallier.

Et elle m'a quitté.

Je n'ai pas offert de la suivre. Et à peine avait-elle disparu, que j'ai couru après elle. Pourquoi ne lui aurais-je pas offert mon bras? Les promeneurs rentraient au pas, j'avais tout le tçmps^de la reconduire sans risquer de les rencontrer. La présence du groom eût ôté à mon offre toute idée compromettante; mais ce groom était peut-être dans la confidence du tour que l'on devait me jouer. Peut-être était-il chargé de passer par l'Escabeau pour savoir si j'y étais. Peutêtre racontera-t-il ma courte rencontre avec mademoiselle Vallier. Je ne veux pas qu'on l'interroge, elle ; je ne veux pas qu'à cause de moi on lui fasse

sentir les piqûres d'un sot et injuste dépit. Non, non, ce n'esf.pas par surprise et à la dérobée que je veux goûter le bonheur de la voir et de l'entendre ! Elle viendra à TErmitage. M. Sylvestre consentira bien à Vy appeler, et, devant notre ami commun, devant notre père adoptif^ je lui dirai que je l'aime comme un fou, comme un enfant, comme un frère, comme un esclave... — Bonsoir, mon bon Philippe; je t'aime davantage depuis trois jours. Il me semble que je ne t'avais pas encore aimé comme tu mérites de l'être.

DE PIERRE A PHILIPPE

L'Escabeau, 6 août.

Je ne la reverrai peut-être jamais. Ah ! pourquoi ne lui ai-je pas dit cette nuit, quand elle était là : « Aimons-nous et fuyo;is ensemble I » Nunez nous eût poursuivis; mais j'aurais eu un jour de bonheur, un jour où elle m*eût dit : « Je t'aime!... » Bah! je suis fou ! elle ne peut pas m'aimer, elle ne me connaît pas; je me suis toujours montré à elle si différent de ce que je suis ! Tant mieux après tout, car, si elle m'aimait, je serais lâche, et ce n'est pas le moment de l'être.

Ce matin, comme j'étais chez M. Sylvestre, résolu à lui arracher la promesse de me faire obtenir un en-

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tretien avec elle^ j'ai trouvé chez lui Gédéon fort animé. Il venait de lui faire de vifs reproches^ et le vieillard lui avait répondu avee fermeté qu'il me regardait comme investi du droit imprescriptible de lui disputer la main de mademoiselle Yallier. Il lui avait parlé avec fant de force et de raison, que Gédéon avait été ébranlé un instant; mai& bientôt ils'était montré d'autant plus irrité qu'il se sentait dans- son tort.

Louis Duport, arrivé d'Allemagne ce matin à Kim^ proviste, était là aussi, s'efforçantîde le calmer, et s'y prenant fort mal, car il voulait lui persuader de i^enoncer à mademoiselle Yallier, la traitant de coquette ambitieuse, et jurant qu'elle avait voulu courir deux lièvres à la fois, M. Sylvestre défendait chaudement sa jeune amie, et on se disputait réellement quand je suis entré. N'étant pas au courant de ce qui s'était passé, je devais attendre qu'on m'adressât la parole. Le silence soudain qui m'accueillait était fort^embarrassant. M. Sylvestre, visiblement inquiet de ma présence, dit à Gédéon :

— Nous reprendrons cette discussion quand vous voudrez, monsieur... Maintenant, j'ai affaire, je sors avec M. Sorède, et je vous salue.

Il me prit le bras avec autorité, et nous- allions^sortir, quand Gédéon, hors dfr lui et dans un véritable état de démence, s'est jeté sur moi avee l'intention dfe me frapper. Il est physiquement beaucoup plu»* fort que moi; mais je crois que je me serai&tué si j'avais» reçu de lui cette insulte; car, Teusse-je lavée dims' son sang, je n'aurais jamais osé me présenter devant Âldine avili par la main de mon rival. La crainte d'un tel affront a décuplé ma vigueur : j'ai terrassé Gédéon, je l'ai tenu sous moi comme un enfant, et, sans

MONSIEUR SYLVESTllE 3H

l'injurier ni le frapper, je l'ai laissé presque évanoui de stupeur et de rage dans le» bras- de Buport et de M. Sylvestre.

Je suis revenu chez moi attendre le résultat de cette scène de violence, ne sachant vraiment pa»^ lequel de nous devrait réparation à l'autre; car, s'il avait- eu rintention d'une agression brutale, il en avait subi les humiliantes conséquences, et nous étions quittes»

rai vu bientôt arriver Louis Duport avec M. Sylvestre. Gédéon voulait un duel : il se disait Toffensé; Quelle qu'eût été son intention en &*élançant.sur moi^ je ne m'étais pas contenté de parer ses atteintes, je Tavais rem»ersé, tenu à terre^, j'avais déchiré ses habits; c'est ce qui Toffensait' le plus, et M. Sylvestr© ' dut rappeler que ce n'était pas moi, que c'était son chien qui, en me voyant menacé, s'était jeté sur Gédéon et l'eût mordu si je ne l'eussepréservé. N'importe, Louis Duport m'accusait de brutalité et me den^andait réparation de la part de son ami. M. Sylvestre jurait que la chose ainsi présentée était inique et absurde, que Gédéon était l'agresseur, et que, s'il y avait rencontre, j'avais le choix des armes.

— Ne discutons pas^ là-dessu», lui* dis-je; la rcn^ contre est inévitable. Je ferais en vain grâce à l'emportement de M: Nunez, il est décidé à me pousser à bout ih n'attendrai pa&de nouvelles insultes, et, bien que g 'aie été parfaitement maître de moi et que je ne l'aie provoqué en aucune façon en me préservant de sa furie^ j'accepte toutes les conditions qu'il lui plaira de demander. Veuillez être mon témoin. Je présume que M. Duport sera celui de M. Nuîiez, et je souscris à tout ce qui sera décidé entre vous.

Duport m'a dit que Gédéon réclamait en effet son

assistance, et qu'il ne pourrait la lui refuser, mais qu'il ne savait pas si je parlais sérieusement en lui proposant de s'entendre avec M. Sylvestre, qui était un philosophe ennemi dû duel, et peu versé probablement dans la pratique de pareilles affaires.

— Pardonnez-moi, monsieur, répondit l'ermite en se redressant;' j'ai servi, je me suis battu à Waterloo avant que vous fussiez né, je sais subir toutes les nécessités de la vie pratique, et je reconnais que, pour ne pas rester exposé aux outrages d'un homme qui a perdu la tête, M. Sorède doit fatalement se battre avec son ancien ami. C'est odieux, mais oh nous y force, et nous acceptons le malheur de cette situation. Il

•pourrait y avoir discussion entre nous sur le véritable auteur de l'agression; mais vous voyez que M. Sorède ne recule devant rien, et, en gens d'honneur, c'est à nous d'égaliser les chances.

— Quant à moi, messieurs, leur dis-je en prenant mon chapeau, je sais que je ne dois plus me mêleç de rfen. Je vous laisse ensemble.

J'ai été faire un tour de promenade, et, chose étrange, je n'ai eu qu'une préoccupation, celle de finir mon article payé d'avance par la Revue cosmogonique. Si je suis tué, mon travail historique doit au moins être complété, et je veux y laisser percer ma pensée, que jusqu'à présent j'ai trop réservée. Je dirai ce que je crois comprendre maintenant. Le bonheur n'a jamais été défini et ne pourra jamais l'être. Chaque homme s'en fait une idée qui lui est propre, et qui varie même selon l'état de son âme. Rien n'est le bonheur proprement dit, et tout est le bonheur pour une âme bien vivante. Jl ne s'agit donc pas de poursuivre le bonheur, mais de développer la vie.

qui nous le donne, humble ou magnifique, ardent ou calme, enivrant ou gracieux, comme elle donne le talent ou le génie selon l'organisation qui se manifester Et je pourrai bien ajouter que, pour la jeunesse, le véritable et le plus bel emploi de la vie, c'est l'amour !

En rentrant chez moi, j'ai trouvé M. Sylvestre seul, très-accablé d'abord, car il m'aime, le cher homme, et je crois que, s'il m'arrive malheur, il me regrettera beaucoup. En me voyant si joyeux d* avoir trouvé ma conclusion, il a repris courage. II a consenti à dîner avec moi, et nous avons discuté et philosophé deux bonnes heures. Il n'est pas mécontent de ma formule. 11 voudrait bien que je fisse une petite -réserve pour le bonheur absolu dans les temps futurs ; mais je n'en suis pas encore là. *

— Laissez-moi vieillir, lui dis-je; j'arriverai peutêtre à croire comme vous que l'homme est* indéfiniment perfectible en me sentant perfectible moi-même. Certes, si j'emploie bien ma vie, si je'connais les joies de l'amour partagé, si j'ai des enfants, je deviendrai meilleur, plus actif et plus intelligent que je ne suis. Qui sait si, quand j'aurai atteint votre âge, je ne me sentirai pas- assez purifié et assez grandi pour penser comme vous?

J'avais oublié absolument que je me bats demain. Je me le suis rappelé en voyant Termite se détournei^ pour me cacher deux grosses larmes qni roulaient dans ses gros yeux noirs. Oui, mon ami, c'est demain, à cinq heures du matin, que la querelle sera vidée auprès de l'Ermitage. Gédéon est fort au pistolet, et je n'y entends rien; mais nous sommes à peu ptès égaux à répée : on a décidé que ce serait notre arme.

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