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ses projets et le retenir à Paris, en lui offrant Toccasion la mieux faite pour le tenter et renflammer.
Avec le ministère Alarlignac les derniers beaux jours de la Restauration s'en allaient. Avec le ministère Polignac éclatait partout en quelque sorte le sentiment d'une crise prochaine et décisive. On n'avait pas besoin de retenir AI. Thiers, et de le détourner de son voyage, on n'avait pas à lui dire : " Restez et combattons ! " Il avait déjà pris son parti de rester et de combattre. Il était prêt à entrer dans les luttes nouvelles, non plus en débutant inconnu et impétueux comme en 1822, mais avec l'autorité du talent et du succès, avec le nerf d'un tacticien aussi habile que hardi, avec des idées assurées et un but précis. Il avait devant lui l'ennemi, la contre-révolution ostensiblement assise au pouvoir, saisissable et menaçante. Il avait un moment songé à chercher dans le Constitutionnel un instrument de combat, mais il y avait eu quelque difficulté avec le vieux journal. Tout devait être nouveau dans une situation si nouvelle. C'est l'origine du National, né des circonstances et pour la circonstance, avec le concours de AI. Thiers, de AI. Alignet et d'un jeune talent moins connu alors, Armand Carrel. Tandis qu'à ses côtés le Globe, avec AI. Dubois, avec AI. de Rémusat, accentuait l'opposition des jeunes philosophes du libéralisme, W. Thiers, lui, engageait au National une véritable campagne qui commençait aux premiers jours de 1830 pour se dénouer six mois après au bruit d'une révolution, en pleine victoire.
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Ce n'est plus ici l'historien allant chercher dans un passé orageux les titres de la société moderne; ce n'est pas non plus seulement un polémiste harcelant un ministère : c'est un politique à la stratégie savante, se servant d'un journal pour une action déterminée, mettant le siège autour d'un pouvoir suspect, traçant d'heure en heure dans le feu du combat tout un programme de conquêtes libérales. J'ai dit que V Histoire de la Révolution était la campagne d'Italie de M. Thiers; on pourrait bien plutôt caractériser ainsi cette lutte de six mois menée avec autant de précision que d'irrésistible vigueur. Il fau( bien se rendre compte de ce que pensait et voulait M. Thiers, puisque c'est ce qu'il a toujours pensé et voulu dans sa longue vie, puisque c'est déjà l'homme
d'Etat tout entier à l'œuvre avec ses vues familières, ses procédés et ses mots retentissants.
Assurément il était de ceux qui voyaient la destinée des Stuarts écrite sur le visage des Bourbons aînés, comme d'autres, en ce moment même, voyaient « les ordonnances écrites sur le visage des ministres du 8 août 55 . Il croyait la Restauration fatalement vouée à des tentatives meurtrières de réaction, il croyait aussi que la nalion serait un jour ou l'autre réduite à résister, à se défendre : il acceptait toutes les chances de ce duel.
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Il n'hésitait devant aucune des exirémités du conflit, et en cela il avait ce qu'on peut appeler le sentiment révolutionnaire; mais il n'était révolutionnaire qu'en cela. Au fond il restait, selon le mot de M. de Talleyrand, « un esprit très-monarchique » , très-occupé de sauvegarder à travers tout les conditions d'un gouvernement régulier. Il avait la prétention de ne chercher son point d'appui que dans la légalité, dans les instilutions, dans la Charte, dans les libertés qu'elle consacrait. L'habiieté profonde et redoutable de sa tactique était justement d'enlacer la faction royaliste maîtresse du pouvoir, de l'enfermer dans la loi et de la réduire à l'alternative d'en sorlir avec effraction ou d'y périr étouffée. Dès le premier jour M. Thiers, donnant le ton aux polémiques du National, n'hésitait pas à préciser ainsi la lutte entre ceux qui voulaient la Charte, toute la Charte, rien que la Charte, et ceux qui depuis quinze ans ne cessaient de la menacer par une série d'entreprises venant se résumer et se concentrer dans un dernier défi sous le nom de ministère Polignac. Il avait merveilleusement choisi et défini le terrain, où, appuyé à la légalité, il pouvait se déployer à l'aise, porter la guerre au camp ennemi, eriflammer l'opinion et la préparer à toutes les résistances en faisant son édu cation constitutionnelle.
Principes et usages des régimes libres, droits du parlement et du peuple, droit de se défendre contre la violation des lois même au besoin par le refus du budget, il rémuait tout, il éc'airait tout avec une hardi, sse calculée et mesurée. A ceux qui croyaient l'embarrasser en lui demandant s'il voulait refaire une révolution de 89, il
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répondait que de tels événements ne se reproduisaient pas deux fois, que c'était une grave extrémité. « Une révolution, poursuivait-il, est une chose si terrible, quoique si grande, qu'il vaut la peine de se demander si le ciel nous en destine une. Examinant sérieusement la chose, nous nous sommes dit qu'il n'y avait plus de Bastilles à prendre, plus de trois ordres à confondre, plus de nuit du 4 août à faire, plus rien qu'une charte à exécuter avec franchise et des ministres à renverser en v^ertu de celte Charte. Ce n'est pas là sans doute une besogne facile; mais enOn elle n'a rien de sanglant, elle est toute légale, et bien aveugles, bien coupables seraient ceux qui lui donneraient les caractères sinistres qu'elle n'a pas aujourd'hui, m Et, un aulre jour, après avoir parlé de la révolution d'Angleterre et de la révolution française, de ce qui s'élait passé pour Charles l"et pour Louis XVI, de ce qui ne devait plus se passer, il ajoutait avec un mélange de menace d'un autre genre et de pitié, comme par un pressentiment ; " Quand Jacques If, après avoir éloigné ses amis de toutes les opinions et de toutes les époques, se trouva isolé au milieu de la nation morne et silencieuse; quand éperdu, effrayé de sa solitude, ce prince qui était bon soldat, bon ofllcier, prit la fuite, personne ne l'attaqua, ne le poursuivit, ne lui fit une offense. On le laissa fuir en le plaignant. 55 Avant que six mois fussent écoulés, c'était l'histoire du roi Charles X partant pour Cherbourg.
A ceux qui, pour le malheur du vieux roi, se plaisaient à rêver encore une monarchie semi- absolue, mêlée de réminiscences d'ancien régime et de velléités
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dictatoriales, AI. Thiers opposait une vive peinture de la monarchie constitutionnelle telle qu'elle devait être, avec ses conditions, avec ses traits essentiels . « Un roi héréditaire, disait-il, inviolable dépositaire du gouvernement, obligé d'en confier l'exercice à des ministres responsables qui font pour lui la paix, la guerre, rédigent les lois, abministrent la fortune publique, sur lesquels la sévérité nationale punit les fautes commises; un roi placé ainsi dans nne région supérieure où il siège audessus des coups de l'ambition, au-dessus des traits de la haine publique, .. Au-dessous de ce roi, une pairie que son hérédité rende indépendante des ministres et que ses lumières rendent dépendante de l'opinion.. . A côté de cette pairie, une assemblée élective composée de tous les hommes distingués par l'industrie, par les armes, par les sciences, par les arts, — envoyée pour représenter le pays, faire prédominer son esprit, non pour nommer les ministres, mais pour les faire nommer par l'usage qu'elle fait de ses votes, — n'administrant point de ses mains, mais par les mains des hommes qui ont sa confiance : un tel ensemble d'institutions compose le gouvernement le plus calme et le plus libre, le plus balancé et le plus vigoureux. C'est celui qu'au dix-neuvième siècle, entre le Rhin, les Alpes, les Pyrénées et l'Océan, on peut et on doit souhaiter à la France!... Si c'est la vraie royauté, c'est aussi la vraie république, mais la république sans ses orages. Elle a ses mouvements, ses passions, ses élévations, ses chutes subites, mais tout cela sous des formes plus régulières et plus belles. Elle a ses Césars aussi, mais chez elle les Césars sont des
Chalham, des Pilt, des Canniiig. Ils arrivent non à la tête des armées, mais par des majorités. On ne les poignarde pas, on les envoie à la Chambre des pairs. Ainsi dans celte république monarchique, le génie s'élève sans usurper, sans périr, sans bouleverser l'Elat. La vérité se fait jour, le cœur humain s'agite, se satisfait, et l'ordre règne... » Une fois lancé dans cette voie des interprétations hardies, il se plaisait à représenter cette monarchie constitutionnelle sous toutes ses faces, dans ce qu'elle avait de favorable à la « grandeur nalionale de la France » comme à la " vraie liberté 5' . Il en définissait de toute façon les conditions pratiques, positives, et en venait bientôt à hasarder ce mot, destiné à rester comme la formule du régime parlementaire : « Le Roi règne et ne gouverne pas! 55 M. Thiers avait dès lors de ces mots expressifs, décisifs, qu'il a reproduits plus d'une fois au courant de sa carrière : « Le Roi règne et ne gouverne pasi... Si on ne veut pas passer la Alanche, on passera l'Atlantique!... 5) En d'autres termes, si on ne veut pas se contenter de la monarchie à l'anglaise, on risque d'avoir la république à l'américaine.
Y avait-il malgré tout, dans ces polémiques tour à tour menaçantes ou ingénieuses, une arrière-pensée plus précise, et, pour dire le mot, une préméditation conspiratrice en faveur d'un changement dynastique? En réalité, M. Thiers n'avait eu encore à cette époque aucune relation avec le prince vers qui se tournaient déjà bien des regards. 11 n'avait jamais vu \L le duc d'Orléans, il n'avait eu avec lui aucune communication indirecte ou directe. Il n'allait au Palais-Royal ni comme un confi-
dent ni comme un hôte, et il n'était pas même, je crois, (le celte fêle du printemps de 1830, donnée par le roi de Naples, fêle vraiment napolitaine, où, selon M. de Salvandy, " on dansait sur un volcan » . II ne faudrait pas cependant être plus naïf que ne Tétait M. Thiers. Il est bien certain qu'avec ses sentiments pour les Bourbons aînés, avec ses opinions, avec cette conviclion qu'il n'y avait plus nécessité d'une révolution d'institutions en France, mais qu'il pouvait y avoir un a accident )•> changeant les personnes royales, — il est bien certain, dis-je, qu'avec ces idées, il n'en élait pas h s'interroger sur celte évenlualilé d'une substitulion dynastique. Il ne rappelait pas si souvent la révolulion anglaise de 1688 sans pousser dans le secret de son esprit l'analogie jusqu'au bout. Apparemment il metlait bien un nom sous ce portrait qu'il traçait un jour du prince qui conviendrait à la France : « Des vertus simples, modestes, solides, qu'une bonne éducalion peut toujours assurer chez l'hcrilier du trône, qu'un pouvoir limité ne saurait gâter; voilà ce qu'il faut à la France î voilà ce qu'elle souhaite! jj
Evidemmenl il faisait entrer ce nom sous-entendu et celle idée, avec bien d'autres, dans ses calculs. Il avouait parfaitement d'ailleurs qu'il n'avait pas le secret de l'avenir, que cet avenir élait dans les mains de ceux qui pouvaient tout apaiser comme ils pouvaient déchaîner l'orage. Pour le moment, il s'efforçait de tenir ferme sur son terrain de monarchie libérale. Il passait son temps, ainsi qu'il l'écrivait gaiement à Ampère, à éclaircir « le gâchis pour les électeurs h cent écus " . Toute celte campagne du National, en un mot, il la conduisait avec une prodigieuse
dextérité, redoublant de souplesse audacieuse sous les répressions, toujours prêt à la défense ou à Tatlaque, entraînant les uns, retenant les autres, jouant entre tous le rôle d'excitateur et de guide.
Rien ne représente mieux peut-être M. Thiers à ce moment d'activé expansion qu'un portrait singulièrement vivant tracé par Lamartine dans le récit d'une rencontre qu'il avait eue un peu par hasard avec l'historien de la Révolution. Les deux hommes n'étaient guère faits pour s'entendre. Ils ne se ressemblaient ni par la naissance, ni par l'éducation, ni par l'esprit, ni par les idées, ni par les affinités sociales et politiques; il n'y avait entre eux d'autre lien que l'attrait mutuel de deux talents également supérieurs dans des sphères différentes. Cet attrait existait; Lamartine ne cachait pas qu'il avait du goût pour M. Thiers « comme on a des préférences dans le camp ennemi! » M. Thiers, quoique peu porté de son naturel à la rêverie, se faisait un plaisir de saluer dans le iXational l'apparition des Harmonies. Un ami commun, M. Auguste Bernard, revenu depuis peu des colonies, avait voulu réunir, sans aucune intention politique, uniquement par amitié, le poëte attaché aux Bourbons et le jeune polémiste du National. C'était un soir du printemps 1830 que se rencontraient ces trois hommes destinés l'un à l'oubli, les deux autres à des rôles retentissants. Ils étaient réunis chez Véry au Palais-Royal, dans un repas intime animé de la plus cordiale liberté.
« Je vis, a dit Lamartine, un petit homme taillé en force par la nature, dispos, d'aplomb sur tous ses
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membres comme s'il eût été toujours prêt à l'action, la lête bien en équilibre sur le cou, le front pélri d'aptitudes diverses, les yeux doux, la bouche ferme, le sourire fin, la main courte, mais bien tendue et bien ouverte, comme ceux qui, selon l'expression plébéienne, ont le cœur sur la main. ..
« L'esprit était comme le corps, d'aplomb sur toutes ses faces, robuste et dispos. Peut être, comme un homme du Midi, avail-ii un sentiment un peu trop en saillie de ses forces. Il parlait le premier, il parlait le dernier, il écoulait peu les répliques j mais il parlait avec une justesse, une audace, une fécondité d'idées qui
lui faisaient pardonner la volubilité de ses lèvres
c'étaient l'esprit et le cœur qui causaient. Nous avions en vain exclu la politique de l'entretien ; elle rentrait par la fenêtre ouverte. Il s'abandonna au courant du jour; il jugea sans haine, mais avec une sévérité tempérée seulement par ses égards pour moi, la situation de CharlesX et celle du duc d'Orléans, dont il me montrait de la main les fenêtres de l'autre coté du jardin. On voyait qu'en secouant le vieux trône, il tenait déjà une monarchie en réserve dans le palais des révolutions. Il semblait l'évoquer du geste dans la certitude anticipée de la gouverner, mais sans prévoir qu'il contribuerait également à la perdre. Il y avait assez de salpêtre dans cette nature pour faire sauter dix gouvernements. Ce qui me frappa surtout, et oserai-je le dire, ce qui me convainquit de l'immense supériorité de ce jeune homme sur toutes les médiocrités de l'opposition aux Bourbons, c'est le mépris de son propre parti, vertu de vieillesse à laquelle on arrive ordinairement avec les années, mais qu'il professait hautement avant l'âge par la seule justesse et par la seule fierté de son esprit.
u Je sortis plus convaincu que jamais de la perte de la Restauration, puisque la Providence lui avait suscité u^
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<el ennemi ; mais je sortis en même temps charmé d'avoir rencontré un ennemi digne d'être combattu, un esprit brave et résolu dans une légion d'hommes de parti médiocres... "
C'est M. Thiers dans cette allure de jeunesse militante, dans le feu de ce mouvement de 1830 où se préparait une révolution pour laquelle tout conspirait, gouvernement et opposition, qui était à demi faite, tout au moins commencée le jour où à l'adresse altièredes 221 on avait répondu par une dissolution irritée de la Chambre. De toutes parts, sous toutes les formes, les droits du peuple et les droits du Roi se trouvaient ouvertement en présence : les uns et les autres avaient leurs champions. S'il y avait, par une dernière faveur de la fortune, une circonstance faite pour détourner ou tempérer les crises prochaines, c'était cette expédition d'Alger qui venait d'être entreprise, qui mêlait une diversion d'honneur national aux agitations intérieures du moment. Elle aurait pu rallier les esprits, elle ne les ralliait pas : elle n'était pour l'opposition, pour son jeune leader du National, qu'une cause de défiance de plus, un grief nouveau, — peut-être pour le Roi, pour son premier ministre M. de Polignac, une cause d'ilhision de plus.
Le roi Charles X était un prince bien intentionné, sincère dans ses superstitions de race et de foi, aimant
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riionnciir de Ja France, haïssant d'inslinct tout ce qui uenait de la Révolution, agile au souvenir de Louis XVI, mêlant lout cela dans une té(e légère et allant les yeux fermés au-devant d'un danger qu'il créait ou qu'il augmentait par ses craintes ou par ses défis. A celte fête du 31 mai 1830, donnée pour les princes napolitains au Palais-Koyal, le vieux roi, qui avait accepté avec bonne grâce l'invitation du duc d'Orléans, s'était rapproché un moment d'nne fenêtre, et, regardant le ciePconstellé, par une soirée merveilleusement pure, il disait : « Voilà un beau temps pour ma flotte d'Alger; dans ce moment mon armée doit toucher la côte d'Afrique I » Quelques jours après, Alger était pris, l'armée avait planté le drapeau français sur la terre d'Afrique. On était en pleine crise d'élections, et l'archevêque de Paris, W de Quélen, en ordonnant un Te Deum pour célébrer cette rapide victoire, ajoutait ces dangereuses paroles : « Ainsi soient traités partout et toujours les ennemis de notre seigneur et roi! Ainsi soient confondus ceux qui osent se soulever conlre lui ! " C'était par trop laisser voir qu'avec cette victoire des armes françaises on s'enhardissait à la politique de combat à l'intérieur, et ces appels à la force répétés autour du gouvernement avaient d'autant plus de signilication qu'ils semblaient répondre aux élections toutes libérales qui s'accomplissaient.
Tout devenait pressant en efl'et : ou il fallait se décider à céder devant la Chambre nouvelle, convoquée pour le 3 août, ou il fallait agir sans plus de retard. Le coup d'Etat était dans l'air; il s annonçait assez pour que M. Tliiers, relevant les bruits qui couraient dans Paris,
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précisant les projets attribués au ministère, ne craignit pas de dire un jour : « Nous entendons par coup d'État ne pas réunir la Chambre, casser les élections, fonder un nouveau système électoral par ordonnance. Tout cela fait en s'appuyant ou non sur Farlicle 14, avec un motif ou un autre, est pour nous un coup d'Etat... Voilà ce qu'on croyait ce soir... On disait encore la presse menacée la première. Cela ne nous étonnerait point, car dans le mouvement qui vient d'avoir lieu en France, la presse a l honneur, qu'elle ne désavoue pas, d'être le principal coupable; mais elle résistera, elle se fera condamner s'il le faut, et protestera de tous ses moyens contre la violation des lois... » Et, comme pour mettre un raffinement de plus dans ses déiis, il ajoutait : «Nous ne croyons pas encore aux bruits qui circulent... Les ministres ne voudront pas jouer leurs têtes pour faire honneur à la parole de leurs partisans. L'heure fatale viendra sans doute, car il n'y a malbeureusement pas d'exemple d'un parti corrigé par l'expérience, mais cette heure n'est pas venue : nous ne la craignons ni ne la souhaitons, n II parlait ainsi le 21 juillet. Avant que cinq jours fussent écoulés, le coup d'Etat était accompli, tout au moins tenté par ces ordonnances, où Charles X et M. de Polignac, avec leur désastreux aveuglement, croyaient voir le salut, — que le ministre de la marine, M. d'Haussez, ne signait qu'en évoquant le souvenir de Strafford I La fatalité l'avait emporté ; les ordonnances déchaînaient la lutte qui en « trois soleils », selon le mot de Chateaubriand, allait changer la destinée de la France, qui pendant trois jours se partageait pour ainsi
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dire entre trois camps divers : le camp du peuple et de la révolution à Paris, le camp des illusions à Saint- Cloud, le camp d'une royauté nouvelle à Neuilly.
Une fois la lutte ouverte, M. Thiers y était tout entier de l'esprit et du cœur, par le conseil et par l'action j il était surtout, si l'on veut, au début et au dénoûnient. Je ne veux pas suivre celte révolution de trois jours dans toutes ses péripéties; je voudrais simplement préciser l'intervention décisive de AL Thiers sur deux points essentiels, aux deux moments principaux. Ainsi, à peine les ordonnances avaient-elles paru le 26 juillet, le National était aussitôt comme le quartier général des écrivains de l'opposition. M. Thiers le premier proposait la protestation des journaux, qui se résumait en ces mots : <c Le régime légal est interrompu, celui de la force est commencé. L'obéissance cesse d'être un devoir. Les citoyens les premiers appelés à obéir sont les écrivains des journaux; ils doivent donner les premiers l'exemple de la résistance à l'autorité qui s'est dépouillée du caractère de la loi... C'est à la France de juger jusqu'où doit s'étendre sa propre résistance..." La promesse qu'il avait faite cinq jours avant, il la tenait, — et cette protestation, il ne voulait pas qu'elle restât un manifeste anonyme publié par les journaux; il entendait lui donner la sanction de la signature, "Iliautun acte, disait-il avec véhémence, il faut des noms au bas, il faut des têtes au bas! " Une discussion des plus vives, des plus confuses, s'était engagée entre les journalistes réunis au National. Il y en avait qui hésitaient. AI. de Rémusat, un des premiers, répondait à l'appel de AI. Thiers. a Voulez-
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VOUS signer? lui avait dit celui-ci. — Sans aucun doute I » répliquait sur-le-champ M. de Rémusat. Tout le monde finissait par signer. Celait le premier acte de la résistance, de la révolution; c'était le signal décisif qui impliquait assurément, pour ceux qui le donnaient, une assez grave responsabilité.
On était loin de savoir ce qui allait arriver. On ne pouvait pas croire surtout que le gouvernement tentât cette aventure sans être prêt au combat, et même dans l'opposition, aux yeux des chefs les plus sérieux, des militaires, des députés, le succès d'une insurrection semblait fort douteux en face d'une armée fidèle. A mesure que les heures passaient cependant, la situation de Paris s'aggravait par degrés. La défense faiblissait ou flottait, — le mouvement populaire ne cessait de s'enflammer et de s'étendre. Au début, on avait parlé tout an plus d'une résistance légale; — le second jour, surtout le troisième jour, on touchait à une révolution. Déjà la République trouvait des défenseurs jeunes et ardents qui entouraient le général Lafayette, et l'Empire lui-même avait quelques partisans qui commençaient à lever le drapeau de Napoléon II.
La confusion était complète, le sang coulait : il u'y avait plus un moment à perdre pour donner une direction au mouvement, et ici encore M. Thiers prenait un rôle des plus actifs. Hardiment, chezM. Laffitte, il conseillait de sauver la monarchie par un changement dynastique. Il n'inventait pas sûrement le nom du duc d'Orléans; mais un des premiers il jetait ce nom dans le peuple par une proclamation où il rappelait que le prince u avait été à
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Jemmapos ^ , qu'il « avait coiTibaltu sous les trois couleurs » , qu'il appartenait à la Révolution. Non-seulement il donnait le mot d'ordre en engageant le nom, il recevait en même temps de M Laffille, du général Sebasliani, la mission d'aller à Neuilly décider le duc d'Orléans à accepter le rôle qui s'offrait à lui, et là se passait une scène singulièrement émouvante. Le prince avait quitté Neuilly, il était au Raincy. M. Thiers se trouvait pour la première fois, lui inconnu, en face de la duchesse d'Orléans et de la princesse Adélaïde, à qui il dépeignait la situation sous les plus vives couleurs. Il n'hésitait pas à montrer que si, par un relour de fortune, Charles X l'emportait encore, le duc d'Orléans était désormais trop compromis pour n'être pas menacé de toutes les colères delà cour, que si on laissait la révolution aller jusqu'à la République, on courait aux excès, aux divisions sanglantes, et que la féimille d'Orléans aurait le sort des Bourbons, que de toute façon^ le prince, en acceptant la couronne, en rentrant à Paris, préservait la France et sa maison. La duchesse d'Orléans, depuis la reine Marie- Amélie, profondément émue, refusait de se rendre à ces raisons toutes politiques. La princesse Adélaïde, plus hardie, ne craignait pas de s'engager au nom de son frère et autorisait le jeune plénipotentiaire à porter à Paris des promesses qu'elle était prête à sanctionner de sa présence. « J'irai, lui disait-elle avec une confiance toute virile; on ne se défiera pas d'une femme, et il est naturel qu'une sœur risque sa vie pour son frère. »
Ce n'était pas tout : il restait à en finir avec le gouvernement de Charles X, à désarmer les partis qui vou-
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laient pousser la révolution plus loin, à organiser Tavénement d'une royauté nouvelle avec le concours de la Chambre qui se réunissait spontanément. Tout pouvait dépendre de la promptitude ou de l'à-propos d'une résolution, et là aussi M. Thiers mon trait sa décision : c'est lui qui, avec M. de Rémusat, suggérait l'idée de ménager la transition en nommant d'abord le duc d'Orléans lieutenant général du royaume. Le reste était une affaire de combinaison. M. Thiers ne faisait pas les événements, je le sais bien et ne veux rien grossir. 11 n'était qu'un des acteurs du grand drame ; il ne jouait que son rôle, il le jouait hardiment en donnant au début le signal de la résistance, en contribuant au dernier moment à donner un roi à la révolulion, à dénouer une formidable crise.
Et maintenant qu'on embrasse d'un regard ce chemin parcouru par le plus alerte des nouveaux venus de la vie publique. Il y avait huit ans tout au plus que le jeune fils de la Provence était arrivé à Paris, obscur et inconnu, sans ressources et sans relations, n'ayant pour toute arme et pour toute puissance que l'esprit. En huit années, il avait réussià briller au premier rang dans la mêlée des opinions, à devenir un des chefs de la génération nouvelle. Il avait raconté à une société renaissante ses propres origines, ses propres traditions, en l'intéressant passionnément à la Révolulion française, et il y avait conquis la popularité. Il avait été pour celte brillante et malheureuse Restauration un ennemi d'autant plus redoutable qu'il avait le talent qui entraîne, la cordialité qui séduit. Le jour où la lutte définitive avait paru s'engager entre une réaction à outrance et le libéralisme
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menacé, entre l'ancien régime et la société nouvelle, il s'était porte aussitôt au point décisif du combat. Il avait mené la campagne avec éclat, il venait d'avoir son rôle dans une révolution habilement dénouée et fixée.
Désormais ce n'était plus seulement l'écrivain, l'historien de la Révolution, le stratégiste du National : c'était plus que cela, ou si l'on veut c'était tout cela résumé dans un politique préparé à passer des luttes de l'esprit à l'action, lié d'avance à cette monarchie nouvelle qu'il venait d'aider à naître, qui lui apparaissait comme un couronnement de la Révolution française.