‹ Monsieur ThiersChapitre 3 sur 19 · LA JEUXESSE DLX HOMME D'ÉTAT. - M. THIERS ET LA RESTAURATION · texte numérisé non relu

LA JEUXESSE DLX HOMME D'ÉTAT. - M. THIERS ET LA RESTAURATION

Les morts vont lite! les uns tombent dans l'oubli, les autres entrent aussitôt dans l'histoire. Il y a quelques années déjà, un de ces hommes faits pour se survivre à eux-mêmes par leurs actions, un homme qui semblait n'avoir point encore rempli tout son destin, quoiqu'il fût comblé de jours, disparaissait tout à coup, au milieu d'une des plus graves crises publiques. Il s'éteignait subitement, à quelques lieues de Paris, dans une hôtellerie de Saint-Germain, et ceux qui ont pu le voir une dernière fois, au moment où il venait d'être saisi par la mort, dans ce camp de deuil improvisé, en ont gardé l'ineffaçable souvenir. Dans une modeste chambre d'au-

berge, sur un petit lit sans ornements, entre quatre cierges, il reposait endormi du sommeil sans rêves, avec

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sa physionomie caractérisiicjuc, naguère encore si vivante, maintenant rigide et immobile. C'est tout ce qui restait d'un homme qui, après avoir pendant soixante ans occupé le monde du retentissement de ses œuvres et de sa parole, — politique, oraleur, historien des scènes nationales, minisire des heures prospères ou des heures de miséricorde, chef d'opposilion ou chef de gouvernement, et toujours inépuisable d'esprit, d'expérience, d'activité, de sagesse ingénieuse, de passion, — avait eu un instant l'étrange fortune d'apparaître comme le génie familier de la France en détresse. C'était le dénoûment soudain d'une carrière qui, après avoir commencé dans l'obscurité, n'avait cessé de s'agrandir à travers les révolutions et les contestations du siècle, pour se résumer à son terme dans une sorte de dictature morale du patriotisme et de la raison prévoyante. C'était, en un mot, la On de M. Thiers, le dernier grand témoin d'un autre âge, le dernier grand conseiller public, mourant à Saint-Germain dans l'éclat d'une popularité nationale et d'une renommée universelle.

C'est toujours une destinée rare, c'est le privilège exceptionnel d'un petit nombre d'hommes de se dégager en personnages de l'histoire des agitations et des contradictions de leur temps. M. Thiers est entre ses contemporains un de ces privilégiés qui grandissent dans les mêlées de leur siècle. Certes, à l'époque où, jeune et inconnu, il se plaisait à dérouler dans ses récits impétueux et faciles les scènes tragiques de la Révolution française, en attendant de reproduire les spectacles guerriers de l'Empire, — à l'époque oii il entrait dans la car-

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rière publique par une victoire du droit populaire sur le droit traditionnel, de la monarchie élue et parlementaire sur la légitimité royale, — à cette époque, déjà lointaine et presque légendaire, il ne voyait pas tout l'avenir; il ne se doutait pas que la révolution qu'il avait racontée n'était pas finie, que la monarchie nouvelle qu'il contribuait à fonder n'aurait qu'un règne éphémère, que le régime parlementaire lui-même aurait ses éclipses, que la République et l'Empire renaîtraient avec leurs fatalités, et que, lui, demeuré l'un des derniers survivants de sa génération, il serait appelé à recevoir dans ses mains la grande victime épuisée de désastres, la France vaincue, déchirée et mutilée.

M. Thiers a vécu assez pour voir se nouer et se dénouer tous ces drames, pour y jouer un rôle toujours nouveau et toujours grandissant même dans la défaite, pour s'élever de degré en degré au-dessus des contestations vulgaires, et pour pouvoir dire avec une confiante fierté, à une heure décisive de son vieil âge : a Je n'entends pas paraître au tribunal des partis, derant eux, je fais défaut; — je ne fais pas défaut devant l'histoire, et je mérite de comparaître devant elle :> Il l'a mérité, sans doute, et -ce qui fait vraiment de M. Thiers un de ces hommes qui s'appellent des personnages historiques, ce n'est pas seulement l'éclat des rôles publics, ce n'est ni le pouvoir conquis ou perdu dans les luttes de parlement, ni même cette magistrature presque souveraine qui a couronné sa vieillesse; ce qui fait surtout de M. Thiers un personnage de l'histoire, c'est qu'à toutes les heures, dans toutes les situations, il s'i îentifie si inti-

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mement avec son temps et avec son pays, qu^il en est inséparable, qu'il reste la frappante expression de tout un ordre d'idées et d'événements.

Il est plus que tout autre , à travers les hasards d'une longue vie, par tout son être, le fils des temps nouveaux, de la société moderne, de la révolution française. C'est son origine, c'est sa tradition ; il est de ces races nouvelles qui se sont mises en marche à l'aube de 1789 pour ne plus s'arrêter, dont il semble résumer d'un trait familier le mouvement ascendant en s'appelant lui-même dans l'éclat de la fortune, avec une bonhomie qui n'est pas exemple d'orgueil, « le petit bourgeois 55 . De cette révolution dont il est né, à laquelle il tient par toutes les fibres, il n'aime sûrement ni les abstractions vaines, ni les destructions sanglantes, ni les fureurs et les crimes. Il aime simplement ce que la France a aimé, ce qui a survécu à tout, ce qui a rallié les générations au lendemain des orages : les bienfaits d'émancipation civile sans les représailles outrées contre le passé, l'ennoblissement des classes grandissantes sans les excès de démocratie jalouse, les libertés nécessaires sans la licence des multitudes, la tolérance sans la réaction contre les cultes traditionnels. Il aime la révolution fixée, coordonnée par une administration puissante, par les codes, par le concordat. Il est jusqu'au bout de cet ordre nouveau qu'il ne cesse de défendre contre les retours d'ancien régime aussi bien que contre les utopies des sectes. M. Thiers a une autre passion inspiratrice, dominante, la passion de la grandeur nationale, surtout de la grandeur militaire. Ici il ne distingue plus entre la patrie ancienne et la

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patrie nouvelle, entre la France de Vauban, de Turenne, de Louis XIV, et la France de Marceau, de Napoléon, de Davout, de Masséna. Il a la religion du pays, le fanatisme de ses gloires et la pitié de ses malheurs. Tout ce qui est du pays le touche au cœur, devient son affaire personnelle, et il dira avec abandon : « Mon pays, je le connais bien, je connais ses défauts, ils me font bien du mal; je connais aussi ses qualités, et j*en jouis profondément. « Politique, orateur, écrivain, il est patriote, fils de la révolution : il est tout cela sans effort, sans affectation, avec le feu d'un esprit qui s'intéresse à tout, qui comprend tout, avec la liberté d'une nature faite pour le mouvement, — impélueux et facile, cordial, entreprenant, habilement mesuré, inépuisable de séductions, de ressources et d'évolutions à travers les événements. C'est l'originalité de M. Thiers, et c'est parce que le pays s'est senti vivre en lui, parce qu'en lui le pays a retrouvé ses instincts, ses ardeurs généreuses, ses attachements, même parfois si l'on veut ses préjugés, ses superstitions et ses faiblesses ; c'est pour cela que ce mort enfermé un instant il y a quelques années dans la petite chambre de Saint-Germain reste un personnage historique. Il reste le grand Français qui, en définitive, depuis qu'il est entré en scène jusqu'à la dernière heure, se trouve lié à toutes les phases du siècle, — à la Restauration par l'éclat de ses débuts, — à la iMonarchie constitutionnelle de 1830 par son double rôle de ministre et de chef parlementaire, — à la République de 1848 par la résistance aux déchaînements d'anarchie, — au second Empire par la défense des libertés nécessaires, — aux

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catastrophes de 1870 par le dévouement d'un patriotisme désolé et réparateur. Qui ne le voit qu'à un moment ou par un seul côté et avec l'œil des partis ne le connaît pas. Sa vie, tout entière à l'action, est comme un cours d'histoire contemporaine et de politique en permanence.

On raconte qu'un soir de ses dernières années, dans une de ces réunions familières où tout le monde passait, Français et étrangers, M. Thiers se trouvait au milieu de quelques-uns de ses plus anciens amis, ses contemporains, tous octogénaires ou bien près de l'être. Ils se livraient ensemble à une de ces conversations d'esprits éminents qui ont beaucoup vu, qui ont acquis l'expérience sans perdre le feu d'autrefois, la vigueur native, et M. Thiers, le plus animé de tous, regardant autour de lui avec une satisfaction souriante, se serait plu à dire : « C'est nous qui sommes encore les jeunes aujourd'hui! » C'était le sentiment qu'exprimait, il y a quelque quarante-cinq ans déjà, M. de Talleyrand entrant un jour à la Chambre des pairs et se rencontrant avec quelques-uns de ses contemporains de l'Assemblée constituante arrivés comme lui des premiers à la séance. Ceuxlà aussi se croyaient les jeunes parce qu'ils arrivaient les premiers après avoir fait une longue route à travers les révolutions. Le mot est devenu peut-être plus vrai aujour-

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d'hui qu'il ne l'était il y a quarante-cinq ans, à une époque où, sans parler de bien d'antres, il y avait dans les Assemblées, dans les lettres, dans la presse, des hommes comme Guizot, le duc de Broglie, Berryer, Odilon Barrot, Lamartine, Cousin, Villemain, Thierry, Armand Carrel, le républicain généreux à l'àme fière, au talent viril. Ce qu'il y a de certain, c'est que le siècle a vieilli depuis 1835, que les esprits ont vieilli comme le siècle, que la sève s'est ralentie ou dispersée, — et que M. Thiers et ses amis pouvaient encore se croire les jeunes parce qu'ils sentaient en eux le souffle d'un temps qui, en définitive, reste le plus beau de l'histoire française après le réveil de 1789.

S'il y a eu, en effet, une époque brillante, ayant pour ainsi dire son cadre, son originalité historique, son unité, en dépit d'une révolution accomplie dans l'intervalle, c'est cette période de trente-trois ans qui va de 1815 à 1848. Elle a vu au lendemain des défaites une carrière nouvelle s'ouvrir, les esprits se former et s'animer aux luttes libérales, le génie littéraire renaître, la société moderne, sortie de la Révolution et de l'Empire, essayer de se fixer dans des institutions modérées. Elle a été pour la France vaincue et frémissante encore de ses désastres, l'ère réparatrice par la monarchie constitutionnelle, par le régime parlementaire. Cette monarchie constitutionnelle inaugurée dans un deuil national, elle n'a pas complètement réussi sans doute, elle a eu ses fatalités, ses crises nées du choc des passions, elle n'a point duré. Qu'est-ce donc qui a duré de nos jours? Cette trêve ou ce cycle de trente-trois ans a du moins suffi pour donner

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à la France le temps de se relever par la paix, par les idées, par l'éloquence des tribunes, par la vigoureuse poussée de générations pleines de sève et de vie. C'est justement aux premières heures de cette époque que commence à se mettre en marche celui qui allait être un des chefs de ces générations nouvelles. M. Adolphe Thiers avait dix-huit ans en 1815.

Il était né le 18 avril 1797 dans une modeste maison d'une petite rue de Marseille, berceau obscur d'une destinée promise aux agitations et à l'éclat des scènes publiques. Il avait une origine simplement bourgeoise plutôt que plébéienne. Son aïeul paternel, avocat au parlement d'Aix, puis archiviste ou secrétaire de la ville de Marseille, était allé mourir à Menton, presque suspect d'émigration. Son aïeul maternel, M. Amie, était un homme de négoce entendu et estimé. Son père, atteint dans sa petite position par les événements révolutionnaires, semble avoir réuni quelques-uns de ces traits de volubilité, de vivacité, qui se sont reproduits chez le fils avec la supériorité de l'intelligence et de la grâce. Sa famille avait un lien de parenté avec les Chénier, et c'est par le frère de l'infortuné et poétique i\ndré, c'est par Joseph Chénier que le jeune Thiers avait pu entrer comme boursier de l'Etat au lycée de Marseille, oii, après les lettres classiques, objet de ses premières études, il s'attachait avec feu aux mathématiques qui préparaient à la carrière des armes. Il a parlé de ces années de collège bien longtemps après, un jour que, s'abandonnant à ses réminiscences familières et rappelant les partis à la sagesse par le spectacle des ruines de tous les régimes

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qui se sont crus éternels, il disait à la dernière Assemblée : " J'étais élevé alors dans les lycées impériaux, et à toutes les distributions de prix nous avons fait des vers latins pour le héros qui nous gouvernait ; moi, j'en ai fait. Ce héros devait être éternel, et l'on pouvait être tenté de le croire. .. « M. Thiers aimait à se rappeler le temps où il faisait des vers latins sur l'Empereur, et oii ses maîtres le notaient comme c^ intelligent et indiscipliné ». C'était un enfant de petite bourgeoisie marseillaise, qui, dès le premier âge, avait vu défiler les régiments de l'armée d'Egypte revenant en France, qui avait été élevé dans les écoles de l'Empire, et qui arrivait aux épreuves de 1815 avec un esprit déjà instruit, fait pour tout saisir et pour tout comprendre.

Origine, instinct de classe, éducation impériale, impressions de la jeunesse en présence de l'iuvasion étrangère, tout cela s'est certainement retrouvé en se confondant, en se transformant dans cette nature si vive^ si prompte, qui s'est déployée de tant de façons, à travers tant d'événements, et qui, au fond, a si peu changé.

Sa première instruction politique à dix-huit ans, c'était tout ce qui se pressait sous ses yeux : cette chute soudaine d'un puissante gouvernement né de la révolution, élevé par la guerre, frappé par la guerre, — celte résur-

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rcction de ranciciino monarchie avec ses princes inconnus, avec ses promesses et ses falalitcs. Celait cetle crise de 1815 qui allait conduire la France ce de la soumission silencieuse à la liberté éloquente " , mais qui, pour le malheur d'un régime naissant, commençait par se confondre avec une poignante humiliation nationale. Si l'Empire avait duré, M. Tbiers était destiné sans doute à entrer dans les armées ou dans l'administration avec cette génération des lycées que Napoléon s'était flatté de former pour ses desseins de gouvernement ou pour ses dévorantes entreprises.

La Restauration changeait tout, ouvrait à la jeunesse d'autres perspectives encore indistinctes, et le fils des petits bourgeois de Marseille, pauvre et sans nom comme il le disait, ayant sa fortune à faire et ne pouvant la demander qu'à lui-même, parlait d'un cœur léger pour Aix, où il allait suivre les cours de droit. Avec l'Empire il eût été un officier, il aurait fait la guerre, — il a peut-être toujours gardé le regret d'une vocation trompée I Avec la Restauration il devenait en peu d'années un avocat, il entrait au barreau; mais, avocat ou officier, il n'était sûrement pas de ceux qui restent en chemin, qui consentent à borner leur horizon. En faisant son noviciat d'avocat, il étendait et multipliait ses études; avec ce don du travail sans fatigue, ce goût d'universalité et cet air d'improvisation perpétuelle qui ont été chez lui une sorte d'originalité innée, il allait de l'interprétation des lois à la littérature des derniers siècles, des mathématiques à la philosophie de Descartes. Eu ouvrant son esprit à toutes les études, il suivait de loin

les luttes politiques qui se déroulaient à Paris, qui retentissaient à Aix, dans ces pays du Midi aux passions ardentes, aux partis tranchés. Dans cette vie provinciale mêlée de travail, de rêves d'ambition et même de plaisirs, il se signalait rapidement par la netteté de son intelligence, par la hardiesse de ses opinions libérales, par toutes les saiUies d'une nature heureuse, et c'est dès ces premiers moments qu'il s'était lié avec un autre jeune homme né à Aix, étudiant comme lui, bientôt avocat comme lui, M. Mignel. C'est alors que se formait cette amitié fidèle qui n'a jamais souffert depuis ni éclipse ni atteinte, qui a défié les années, les épreuves, les changements de fortune dans un siècle où la politique et les révolutions ont brisé ou dénoué tant de liens, — '' amitié, selon un vieux mot, point seulement d'amis, mais de frères » .

Ils s'étaient rencontrés au seuil de l'Ecole de droit, on peut dire au seuil de la vie, — l'un, jeune homme à la physionomie grave et douce, à l'àme chaleureuse, mais contenue, à l'esprit pénétrant et méditatif, porté aux hautes interprétations en histoire comme en politique; l'autre vif, décidé, tout mouvement et tout feu. Avec des caractères et des goûts d'esprit différents, ils avaient été conduits aussitôt à une sérieuse et forte intimité par l'attrait de la jeunesse, par des analogies d'origine et de destinée. Tous les deux ils étaient nés dans des conditions modestes, ils avaient reçu la même éducation et ils avaient leur chemin à faire. Ils entraient ensemble dans une carrière aux émulations généreuses, ils se sentaient tous les deux les mêmes instincts d'émancipation libé-

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raie, la même ambition de s'élever par le (aient, de chercher l'avenir au delà d'une ville de province. Ils mettaient en commun leurs études, leurs idées, leurs espérances, leurs projets, et tandis que M. Mignet débutait, coup sur coup, à l'Académie de Nîmes par un Eloge de Charles VIIj à l'Académie des Inscriptions de Paris par un savant essai sur la Féodalité et les institutions de saint Louis, AI. Thiers lui aussi prenait son essor. Il tentait un peu toutes les voies : il cherchait fortune jusqu'à Toulouse, aux Jeux Floraux, par un discours sur les « caractères de la littérature romantique » , et il a écrit en ce temps-là sur 1' « éloquence judiciaire " j mais son vrai coup de maître élait VEloge de Vaiwenargues, présenté à un concours de l'Académie d'Aix, — et à cette première tentative, à ce premier succès est restée attachée une légende de malice.

M. Thiers, connu déjà pour une chaude tête libérale, effarouchait quelque peu les honnêtes académiciens d'Aix, presque tous royalistes, qui voyaient en lui. moins le talent que les opinions suspectes, et qui, pour éviter de couronner le discours dont il était présumé l'auteur, ajournaient le concours. Sans se décourager, avec la complicité d'un magistrat, M. d'Arlalan de Lauris, plus sensible, lui, au talent qu'aux opinions, il faisait arriver mystérieusement de Paris un autre discours écrit en toute hâte, et le discours venu de Paris était naturellement jugé digne du premier prix, tandis que l'éloge attribué à M. Thiers devait se contenter d'un modeste accessit. Quand on brisa le sceau qui cachait le nom des lauréats, on s'aperçut que les deux ouvrages étaient du même

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auteur ! Le tour avait réussi, l'Académie provençale se trouvait un peu mystifiée, et dans sa première bataille le brillant débutant avait mis son industrieux et piquant génie. Tel qu'il était, même à part le jeu de la mise en scène, cet Eloge de Vauvenargiies méritait son succès et dépassait le cadre d'une petite Académie de province. Il est resté une de ces œuvres de jeunesse où se dessinent les linéaments d'un caractère et d'un esprit.

C'est déjà M. Thiers presque tout entier, pensant avec aisance, observant avec finesse et sans amertume, écrivant d'un style simple, clair et courant, de ce « style modelé sur les choses « , représentant tout avec vérité et sans saillie. Son idéal se déclare du premier coup. II peint, chemin faisant, les moralistes, — et Montaigne le sceptique, le sage, " qui préfère le doute comme plus facile, peut-être aussi comme plus humain dans un temps où l'on s'égorgeait par conviction 5) , et La Rochefoucauld, l'analyste profond, mais incomplet, des secrets du cœur, et La Bruyère, « le génie véhément et élevé qui a l'impatience de la vertu ^' , comme Tacite en avait la ce douleur -^ . A la suite de ceux-ci, nouveau venu dans celte famille de moralistes, se dégage Vauvenargues avec ses vues sur l'homme, son àme généreuse, son goût pour les actions fortes et ses élans comprimés. Son panégyriste aimait en lui, j'imagine, moins le penseur " silencieux et souffrant 55 , refoulé sur lui-même, que le jeune homme sensible à ces « premiers regards de la gloire » plus doux que les « premiers feux de l'amour ^ . Dans tous les cas, par cet essai un écrivain venait certainement de naître à Aix, et ce double succès, — celui de AL Thiers avec

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V Eloge de Vauvenargues, celui de M. Alignet avec le discours sur les Institutions de saint Louis, — comblait surtout un désir des deux amis : il leur ouvrait la route de Paris et les transportait ensemble sur un théâtre à la fois plus vaste et plus animé, où leurs facultés devaient trouver, avec des horizons agrandis, tous les stimulants de la vie publique et intellecluelle. M. Mignet s'acheminait le premier sur Paris au mois de juillet 1821, et au mois de septembre M. Thiers Pavait déjà rejoint.

Unis dans la grande aventure comme dans leur vie d'étudinnis, ils étaient partis avec leurs couronnes. Ils débarquaient dans la ville des agitations et des révolutions à celte heure décisive du second ministère Richelieu, et pour première demeure ils choisissaient dans un petit hôtel du passage Montesquieu deux petites chambres contiguës, plus que modestement meublées, où s'abritaient pour quelque temps ces fortunes fraternelles destinées à grandir si vite par le talent. Ils arrivaient inconnus, sans relalions, avec peu de ressources, mais avec la jeunesse, l'ardeur du travail, la volonté de réussir, une inépuisable confiance, et quelques lettres de recommandation pour les puissants du jour. Une de ces lettres leur avait été donnée, je crois, par un homme estimé à Aix, le docteur Arnaud, le père de l'aimable

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auteur de gracieux romans, madame Ch. Reybaud. Ils se trouvaient ainsi accrédités auprès de leur compatriote Manuel, le tribun le plus populaire du moment, et par Manuel ils étaient introduits dans ce monde libéral qui grandissait par les encouragements de l'opinion, par la lutte de tous les jours, quelquefois même par des défaites apparentes. Ils entraient dans cette société vivante et active de l'opposition du temps représentée par ses journaux et par ses saluns. M. Mignet avait été admis presque aussitôt au Courrier français , auprès de Châtelain, de Benjamin Constant, de Kératry; M. Thiers, de son côté, était accueilli au Constitutionnel par AI. Etienne. Les deux amis marchaient du même pas. Ce qu'ils avaient fait dans leur vie d'étude à Aix, ils ne cessaient de le faire dans leurs petites chambres du passage Montesquieu : ils travaillaient en commun, ils échangeaient leurs idées, ils se préparaient ensemble à de nouveaux efforts. Tout semblait leur sourire, et tandis que M. Mignet écrivait sur la politique extérieure de façon à exciter l'attention de M. de Talleyrand, ou professait à l'Athénée avec une séduisante gravité, avec une savante et ingénieuse précision, sur l'histoire de la réformation, M. Thiers portait dans le journal le plus populaire du temps le feu de son espritj je ne sais quel accent nouveau et inattendu fait pour relever le ton un peu banal de ces polémiques d'un libéralisme bourgeois, impérialiste et classique.

Une fois introduit dans ce monde de la politique et des lettres, M. Thiers se montrait prêt à tout. Rien ne lui semblait étranger. Tantôt, à propos d'une brochure de M. de Montlosier, la Monarchie française au 1" mars

1822, il prodiguait les aperçus fins et hardis, essayant déjà ses idées sur l'histoire de la Révolution, vengeant le inonde de 1789 des dédains et des passions d'ancien réginne, faisant d'une simple critique d'un livre une sorte de manifeste ardent de la société nouvelle; tantôt il se tournait vers les arts, et donnait au Constitutionnel un compte rendu du Salon de 1822. Il écrivait peut-être un peu légèrement, en critique un peu inexpérimenté des traditions de l'art, des grandes écoles de la peinture, mais avec un instinct juste , un goût très-vif et une verve naturelle qui se plaisait à saluer tour à tour la mémoire du jeune Drouais, « dévoré de ses feux et ravi avant l'âge» , ou la renommée naissante d'Horace Vernet. Un jour, AI. Thiers laissait échapper quelques pages enjouées et libres, moins connues peul-ê(re que toutes les autres, sur la destinée singulière d'une comédienne anglaise, mistress Bellamy. Un autre jour, vers la fin de 1822, aux approches de la guerre d'Espagne, après une excursion rapide à travers la Suisse, la Provence et le Languedoc, il revenait avec un récit aussi attrayant qu'instructif : les Pyrénées et le midi de la France pendant les mois de novembre et de décembre 1822. Il mêlait à ses impressions de politique en voyage les descriptions à la fois précises et imagées de la vallée du Grésivaudan , des beautés de Marseille, sa ville natale, des sites pyrénéens, de l'éblouissante perspective du prieuré de Saint-Savin. Au même instant, sans mesurer encore la porlée de l'œuvre qu'il allait entreprendre, il se préparait déjà à V Histoire de la Révolution, dont les premiers volumes datent de l'automne de 1823.

Ainsi, avant que deux années eussent passé, M. Thiers se signalait dans tous les sens, sous toutes les formes, par la vivacité du talent. Il commençait à être salué comme un jeune athlète à la brillante armure dans les mêlées nouvelles du temps. Peu auparavant, à propos de Charles de Rémusat, M. Guizot venait de parler de « cette jeune génération, l'espoir de la France, qui naît h la vie politique, que la Révolution et Bonaparte n'ont ni brisée ni pervertie, qui aime et veut la liberté sans que les intérêts ou les souvenirs du désordre corrompent ou obscurcissent ses sentiments, à qui enfin les grands événements dont fut entouré son berceau ont déjà donné, sans lui en demander le prix, celte expérience qu'ils ont fait payer si cher à ses devanciers » . M. Thiers, lui, allait dire bientôt d'un ton plus délibéré, en parlant de luimême et de ceux avec qui il commençait à nouer amitié : «Nous sommes la jeune garde.» Il était sûrement, du droit du talent, de cette élite des générations en marche. Il se trouvait dès son apparition un des premiers, un des chefs de cette jeunesse libérale qui grandissait déjà dans toutes les régions de la politique et de l'esprit, qui embrassait l'avenir avec confiance, qui a rempli de sa séue, de ses promesses, de ses œuvres, dix des plus belles années du siècle.

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La Resfauralion a été un temps à la fois heureux et malheureux. Elle a eu cette fortune de donner à la France, au lendemain des désaslres de la guerre, une grandeur nouvelle par des institulions généreuses, par l'éclat des tribunes et le réveil des esprits. Elle avait le malheur de s*êlre confondue en naissant avec des passions d'ancien régime, des ardeurs et des menaces de réaction qui faisaient de la royauté bourbonienne une suspecte ou une ennemie au milieu d'une société renouvelée par la Révolution et l'Empire. C'est le secret de son histoire^ de son caractère, de ses luttes et de sa ruine. Elle arrivait justement, entre 1821 et 1824, à une crise décisive de sa destinée. Elle avait vécu assez pour que tout se dessinât dans ce drame plein d'émouvantes péripéties. La politique de réaction, un instant contenue par un roi sage et par des ministres modérés, semblait désormais victorieuse : elle l'était certainement, elle l'était par ellemême et par le vaste mouvement de réaction européenne qui lui permettait la guerre d'Espagne; mais c'était une victoire meurtrière conduisant par une terrible logique de M. Decazes à M. de Richelieu , de M. de Richelieu à M. de Villèle, pour finir par conduire de M. de Villèle à M. de Polignac. L'opposition semblait vaincue, elle l'était sans doute dans les élections, dans les Chambres, dans

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les journaux victimes des répressions et de la censure; mais à la place ou à côté de la vieille opposition des premières années, souvent violente et conspiratrice, commençait à se former et à se montrer une opposition bien autrement redoutable, ce que AI. Royer-Collard appelait « une nation nouvelle » , cette jeunesse que signalait AI. Guizot, qui arrivait par degrés à la vie publique, impatiente de liberté et d'activité.

Déjà, en effet, se manifestait ce mouvement de rénovation qui embrassait la politique et les lettres, la philosophie et les arts. C'était le moment où un livre comme les Coiisidéralions surla Révolulion de madame de Staël remuait de vives intelligences, où les imaginations et les esprits, animés d'un souffle imprévu, s'essayaient au rajeunissement de la poésie, de l'histoire, des idées, où la pensée française commençait à s'étendre par l'étude des littératures étrangères. Par lui-même, ce mouvement n'avait sans doute rien d'hostile et de menaçant; il se conciliait avec la monarchie constitutionnelle, il n'excluait pas chez quelques-uns la fidélité royaliste. Il pouvait cependant devenir dangereux, il l'était déjà après 1821, parce que dans cet avènement d'une génération impatiente de vivre l'inspiration dominante était toute libérale, parce que cette jeunesse qui arrivait se sentait la fille de la société de 1789, la complice des intérêts et des instincts nouveaux, l'alliée de toutes les revendications généreuses contre une réaction grandissante. Dans cette légion des jeunes de 1820 qui, à peine échappés à la discipline d'airain de FEmpirc, avaient respiré l'air d'un temps plus libre et plus doux, tous n'avaient pas la

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même origine, les mêmes traditions, les mêmes préoccupations ou les mêmes tendances.

Les uns, sortis de l'Uniuersilé, de l'Ecole normale oîi ils avaient été nourris de Tardente parole de Victor Cousin , leur frère aîné et déjà leur maître, étaient des hommes d'étude instruits et réfléchis : celui-ci, Augnslin Thierry, ayant l'instinct des résurrections historiques; celui-là, Jouffroy, délicat et profond psychologue ; Duhois , âme de polémiste supérieur; Damiron, critique juste et fin. Dispersés d'abord dans les lycées de province, ils s'étaient bientôt retrouvés à Paris, suspects, persécutés, bannis de leurs modestes fonctions universitaires, comme Cousin, Guizot étaient exilés de leur tribune de Sorbonne. Ils commençaient à former un groupe d'esprits indépendants et originaux, qui dépassaient par le vol de leurs idées les doctrines du dix-huitième siècle aussi bien que les préjugés révolutionnaires, et alliaient le spiritualisme philosophique h un libéralisme élevé en politique. D'autres, appartenant par leur naissance, par leurs relations de famille, à des classes sociales différentes, étaient des jeunes gens d'une brillante et forte culture , sans haine contre la Restauration, mais vivement épris de liberté, de dignité nationale, de justice. Ils représentaient dans le nouveau libéralisme cette école mondaine et lettrée dont M. de Rémusat, qui en était, a reproduit les traits avec l'émotion du souvenir \ C'étaient des volontaires de la pensée que le mouvement des choses rapprochait bien vile des jeunes philosophes de l'Ecole normale, et

' Voir les Critiques et Eludes littéraires, ou Passé et Présent, par (liiarlcs DE REMISAT, 2 vol. in-18.

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quelques-uns , notamment M. Duchâtel , M. Vitet , s'étaient rencontrés pour la première fois dans cette petite chambre de la rue du Four oîi Jouffroy professait avec une éloquence attachante, presque religieuse. Je ne parle pas de tous ceux qui, en dehors de la politique et de la philosophie, mettaient leur génie naissant à créer une poésie, une littérature nouvelle, un art nouveau.

Il y avait, en un mot, dans ce mouvement multiple et grandissant de jour en jour, toutes les variétés de la vie, de réducation et des talents. Ce qui rapprochait tous ces esprits, ce qui est resté le caractère de ces années de la jeunesse du siècle, c'est la foi aux idées, l'ardeur généreuse des convictions, la sève morale; c'est cette livacité de passion d'une société renaissante, cù l'on s'intéressait à tout, à la Charte et à la poésie, aux luttes parlementaires et à une œuvre d'hisloire , à une nouveauté littéraire comme à un discours de Royer-Collard, aux Méditations de Lamartine comme à une leçon de Cousin. Epoque heureuse, après tout, où la violence même des combats de la politique et de l'esprit s'ennoblissait par la sincérité et par les illusions!

C'est dans ce monde si animé , si vivant , que M. Tliiers , nouveau venu à Paris, était entré avec éclat. Il avait fait ses premières armes au Constitutionnel; il n'avait pas tardé à étendre ses relations, à nouer amitié avec tout ce qui était jeune comme lui, notamment avec M. de Rémusat, et tous ces talents qui s'élevaient à la fois se trouvaient même un instant réunis dans un recueil dont un homme actif, M. Coste, avait eu l'idée, les Tablettes universelles. Ce recueil existait déjà; on le réorganisait en

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rassemblaiilces forces nouvelles sous raulorité des noms les plus accrédilés de l'opposition. C'élail , à côté des journaux livres aux improvisations d'une polémique ardente, un essai de «Revues où l'on devait traiter «avec plus de soin et d'étendue les grandes questions de la politique et de la littérature v , AI. de Rémusat se multipliait dans les Tablettes. C'est là qu'il publiait, sous ce titre : le Choix d'une opinion, des pages d'une délicate fermeté qu'il a recueillies depuis, qui ressemblaient alors à un manifeste des jeunes libéraux mondains à l'adresse des salons. M. Dubois écrivait sur l'Université et sur M. de Lamennais, son orageux compatriote de Bretagne. M. Mignet parlait avec sagacité de la diplomatie, des affaires obscures de la Russie- d'autres écrivaient sur la philosophie, sur les « poésies de M. de Lamartine 55 , sur les essais historiques de M. Guizot. M. Thiers, pour son compte, s'était chargé de ce qu'on appellerait aujourd'hui une "chronique)', — d'un «bulletin politique » qu'il ne signait pas, où il retraçait périodiquement la situation, à ce moment troublé de la guerre d'Espagne : on était en 1823. Dans ces «bulletins» inconnus, curieux à relire, M. Thiers déployait dès lors une singulière sûreté de coup d'œil, l'intuition des affaires, le sens juste et fin des jeux de la politique, des ambitions et des rivalités des hommes. Il maniait la polémique avec un art souple et hardi; mais cette alliance des forces nouvelles dans une même œuvre n'était que d'un moment.

La disparition forcée des Tablettes laissait sans lien l'armée à peine en formation. Les universitaires, suivis de M. de Rémusat, de AI. Vitet, de M. Duchàtel, de

MOXSIEIR THIEIIS. 23

M. Duvergier de Hauranae, allaient, par la création du Globe, ouvrir en pleine Restauration une école de critique supérieure et de philosophie destinée à devenir bientôt une puissance intellectuelle. M. Thiers revenait au Constitutionnel, ou plutôt il était un peu partout, guerroyant au Constitutionnel d'abord, écrivant un instant au Glohe sur le Salon de peinture, poursuivant en même temps V Histoire de la Révolution qu'il venait de commencer, s'occupantde politique, de Onances, d'art militaire, et partout montrant déjà ces qualités natives qui ont fait de lui le plus puissant, le plus lumineux des vulgarisateurs.

Au fond, en entrant avec ses jeunes contemporains dans le mouvement de la Restauration , M. Thiers ne se confondait pas avec eux. Il était leur aUié, il marchait sous le même drapeau , il se retrouvait à peu près avec eux dans les luttes décisives, il ne leur ressemblait pas. On peut bien dire que dans cet essor du commencement du siècle il a eu, dès le premier jour, une place particulière et distincte par l'originalité de sa nature et de ses idées , par la direction et même par la forme de son talent. 11 a représenté presque seul avec M. Mignet une nuance intellectuelle et politique du mouvement de la Restauration. Il différait assurément des jeunes philosophes dont il était l'ami, qui allaient planter leur drapeau et dresser

S4 MOXSIKLU THIKRS.

leur lente au Globe. Ceux-ci étaient des esprits réfléchis qui ne craignaient pas d'interroger les plus secrets problèmes de la destinée humaine et du monde nouveau , qui tentaient de dégager la vérité historique de la confusion du passé, la vérité morale de la confusion des systèmes. Sans désavouer le dix-huitième siècle, ils prétendaient relever la philosophie par un spiritualisme indépendant. En reslant passionnément fidèles aux principes de la Révolution française et de la société moderne, ils voulaient les féconder par un libéralisme supérieur, de même qu'ils admettaient dans la littérature, dans les arts, ce souffle d'inspiration rénovatrice qui s'est appelé le romantisme. Ils restaient en tout des penseurs généreux, des novateurs spéculatifs et doctrinaires.

M. Thiers, lui, n'a jamais été de cette famille d'esprits. Il a été de bonne heure de ceux qui trouvent que " l'univers bien compris n'est point désespérant 5) , et qui restent volontiers dans la réalité, dans l'interprétation simple des choses. Il avait pour philosophie le sens commun; en fait d'idées générales, le dix-huitième siècle, le siècle de Montesquieu et de Voltaire était visiblement encore sa tradition préférée. C'était la tradition de la raison lumineuse. Dans les écoles nouvelles, il n'aimait ni les théories qui transfiguraient l'histoire, la philosophie ou la politique, ni ce qu'il appelait le genre «impressif ^ , l'abus de l'analyse, de la rêverie solitaire. Pour lui , génie tout en dehors, il était né avec l'instinct de l'action , il aimait l'action pour elle-même, sous toutes les formes, dans toutes les conditions, en homme fait pour la comprendre, pour en ressentir les émotions généreuses. Il le disait à son début.

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dans son Eloge de Vauvenarcjues, comme s'il se donnait à lui-même un mot d'ordre : c; La vie est une action, et, quel qu'en soit le prix, l'exercice de notre énergie suffit pournous satisfaire, parce qu'il est l'accomplissement des lois de notre être. " Il le répétait quelques années plus tard d'un accent plein de feu dans des pages sur les Mémoires du maréchal Gouvion-Saint-Cyr, où il se plaisait à représenter l'homme de guerre en campagne, obligé de songer à tout au milieu des circonstances les plus extraordinaires et de périls de tous les instants : ^ Penser fortement, clairement, au fond de son cabinet, est heau, disait-il ; mais penser aussi fortement, aussi clairement, au milieu des boulets, est l'exercice le plus complet des facultés humaines. « Et il ajoutait, résumant sa pensée : u L'homme est né pour agir. Qu'il soit ou ne soit pas destiné au bonheur, il est certain que jamais la rie ne lui est plus supportable que lorsqu'il agit fortement. Alors il oublie , il est entraîné et cesse de se servir de son esprit pour douter, blasphémer, se corrompre et mal faire. -^ L'idéal inné de M. Thiers, c'est l'action, et avec ci^X instinct de l'action il en a la langue, une langue à lui, simple, claire, assez souvent négligée, toujours courante et vive. C'est ce qui explique le polémiste, l'écrivain, l'historien, avant d'expliquer le politique, le parlementaire et le ministre. C'est ce qui explique aussi comment et en quoi il différait dès lors de ces autres esprits sérieux, élevés, un peu dogmatisants, pour qui il avait plus d'estime que de goût, et dont il parlait quelquefois dans l'intimité assez malicieusement. Il était homme à écrire un jour à Ampère : u Faites -nous de ces savants articles qui sont

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savants sans elre insupportables comme ceux de nos amis du Globe. » Il y avait entre lui et les amis du Globe des incompalibililés d'humeur et de caractère qui n*ont pas laissé d'avoir un rôle dans la politique du temps.

Il différait, d'un autre côté, des libéraux mondains, de ces jeunes whigs français qui devenaient une des forces de l'opposition nouvelle. Ceux-là tenaient à la haute société, à des familles qui avaient occupé, qui occupaient la veille encore des fondions publiques, et ils étaient avant tout des Parisiens. Ils se ressentaient de cette vie sociale qui, sans enchaîner l'essor de leurs convictions, donnait à leur libéralisme un caractère particulier. M. Thiers avait une tout autre origine. Il a dit depuis dans un jour de libre familiarité : « Par ma naissance, j'appartiens au peuple; par mon éducation, je suis de l'Empire; par mes goûts, mes habitudes, mes relations, je suis de l'aristocratie." Il avait certes raison, il a été de la plus haute aristocratie, celle du génie. Il était fait pour être bientôt, selon le mot de M. de Talleyrand, non un parvenu , « mais un personnage arrivé ^ .

Ases débuts, il avaitToriginalité d'un nouveau venu portant dans le monde parisien la verdeur d'un jeune homme sorti d'une classe obscure et les saillies de sa nature méridionale. Il arrivait du fond de sa province avec ses idées et son talent. Par son âge comme par son esprit, il devait se lieraveclesjeunes libéraux du monde qu'il rencontraitdans quelques salons, chez M. Laffitte, chez M. Ternaux ; il allait plus loin qu'eux, il était naturellement d'une opposition plus avancée, plus révolutionnaire si l'on veut, et dès les

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])remiers pas, dans cet article par lequel il se signalait, où il s'aKaquait à M. de Alontlosicr relevant un drapeau d'ancien régime, il prenait hardiment position au cœur de la société créée par la Révolution française. « AI. de Montlosier, disait-il dans ce morceau qui avait déjà l'allure d'un discours. M. de Monllosier parle sans cesse des vanités plébéiennes, il rappelle continuellement notre bassesse et nos crimes. Je n'invoquerai pas les lois contre cette insulte aux classes , mais j'opposerai à ces injures chevaleresques le langage de ma raison bourgeoise et écolière. Oui, dirai-je à Aï. de Alontlosier, nous avons des prétentions comme vous : c'est l'orgueil qui chez nous demande l'égalité, et qui chez vous la refuse; mais entre ces deux orgueils, lequel est coupable, de celui qui demande le droit commun, ou de celui qui le conteste?» Et tous ces défis d'ancien régime résumés par AI. de Alontlosier, le publiciste, la veille encore inconnu, les relevait avec la verve impétueuse d'un homme parlant au nom des classes nouvelles , visant à travers les théories du vieux patricien un gouvernement déjà troublé par l'esprit de réaction.

Ce qui reste caractéristique , c'est qu'il y a eu certainement un point, le point décisif du combat, où AI. Thiers a été dès le premier jour plus vivement, plus directement engagé que les libéraux mondains et les philosophes de la jeune opposition. Sur la Révolution et sur l'Empire qui lui apparaissait comme la concentration victorieuse et coordonnée de la Révolution, il avait ses idées arrêtées, sou parti pris. De naissance, d'instinct, d'éducation, d'imagination, il appartenait à cette époque de rénovation

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puissante, redoutable et <jlorieuse. Il s'avouait révolutionnaire et patriote tout net, sans subterfuge et sans quintessence. Sur ce point, il pensait et il sentait comme Manuel et comme Déranger; il allait plus loin que le» jeunes libéraux, les modérés et les doctrinaires constitutionnels. En même temps, cependant, s'il semblait se séparer par certaines de ses hardiesses de ses amis de la jeune opposition , il échappait par son âge , par la vivacité de son esprit, aux préjugés de la vieille opposition, du vieux libéralisme campé au Constitutionnel. De ce libéralisme représenté par le Constitutionnel, mélange singulier de fanatisme révolutionnaire, de réminiscences napoléoniennes, de démocratie ombrageuse, de philosophie du dix-huitième siècle et de superstitions classiques, M. Thiers ne prenait que ce qui convenait à sa nature. Il n'avait, quant à lui, ni les banalités d'irréligion à la Dulaure, ni les ressentiments jaloux a la Courier, ni envie, ni haine. Jusque dans ses opinions les plus vives, il gardait je ne sais quelle liberté aisée d'intelligence qui le défendait des vulgarités de parti, bien plus encore des passions de secte, et s'il se sentait de la race de Voltaire, . il ne se confondait pas avec tous les voltairiens.

En un mot, il restait lui-même, avec ses instincts, avec ses dons naturels, entre les jeunes et les vieux libéraux, lié aux uns et aux autres par une pensée commune d'opposition, indépendant des uns et des autres parla liberté de son allure, par la vigoureuse souplesse d'un talent qui avait l'ambition, le goût et le pouvoir de régner.

MOXSIELR THiERS. 2»

VU

Qu'élait-ce que AI. Thiers dans ces brillantes et fécondes années de la Restauration où il s'élevait de jour en jour, où il se dégageait rapidement de la mêlée universelle? Plus que tout autre, c'était un jeune fils des classes nouvelles, ne devant rien qu'à lui-même, entrant ai^ec éclat dans un monde où tout était nouveau comme lui, où tout souriait aux hardiesses du talent. A peine arrivé depuis quelques années, presque depuis quelques mois, il avait déjà marqué sa place par le feu et la fertilité d'un esprit fait pour tout comprendre et tout entreprendre, pour pouvoir dire aux autres en leur donnant le signal de la marche : « Nous sommes la jeune garde I « Ce qu'il a été depuis avec plus de retentissement, sur de plus vastes théâtres, dans des conditions qu'il ne pouvait pas même entrevoir, il l'était, dans son premier essor, au début de cette prodigieuse carrière.

Il avait surtout la confiance, le puissant et élastique ressort des natures destinées à arriver à tout et à rebondir à travers les événements d'un siècle; il avait la confiance de l'homme qui sent croître ses forces , qui a hâte de prendre possession de la vie, et celte confiance ne se manifestait pas seulement chez lui par la netteté des idées, — de ces idées qu'il avait conçues toutes faites en naissant, disait-il, — par le ton décidé et tranchant

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de ses polémiques, de ses premiers écrits ; il la portait, pour ainsi dire, dans tout son être, dans ses relations, dans les salons de M. Laffitte, de AI. Ternaux, de M. de Flahaut, où avec sa petite taille, son accent méridional ot sa verve étincelante, il intéressait autant qu'il étonnait. Il avait de l'assurance, il la justifiait parla supériorité et la variété de ses aptitudes. Il avait l'ardeur et la facilité du travail, une merveilleuse puissance d'assimilation, le besoin inné d'étendre ses conquêtes, je veux dire ses connaissances, l'art de s'instruire par la conversation, par ses rapports avec des hommes qui avaient l'expérience et l'autorité, qui pouvaient lui donner ce que l'étude solitaire ne donne pas toujours.

Avec le baron Louis, qu'il avait séduit, qu'il se plaisait à consulter en le contredisant quelquefois, et dont il a souvent parlé depuis en l'appelant son maître, il s'initiait aux détails du budget, il débrouillait les opérations de finance et de crédit. Avec le général Jomini, il étudiait les affaires militaires en homme déjà persuadé que «l'histoire de la guerre est une des bases de la science politique », qu'on ne « sait à fond la carte d'un pays qu'en étudiant les combats dont il a été le théâtre 5>, et qu'on ne connaît bien aussi « les relations de ce pays avec les autres qu'en connaissant bien sa carte » . Avec les témoins ou les serviteurs de la Révolution et de l'Empire, dont il se faisait le familier, il avait l'impression directe, aussi juste que vive, des événements et des personnages du grand drame français et européen. A tous il demandait le secret de leur expérience ou de leurs souvenirs, et en les interrogeant, en les écoutant, il les devançait, il discu-

lait, il paraissait déjà tout savoir, guerre et politique, diplomatie, administration et finances.

Physionomie certes curieuse, singulièrement vivante! Tout se réunissait ou se combinait dans ce jeune homme des classes nouvelles occupé à se frayer un chemin, — Timpétuosité et la mesure, l'imagination d'un artiste et la raison bourgeoise, l'ardeur d'un combattant engagé sous un drapeau d'opposition et l'instinct du gouvernement, la passion des grands intérêts et le goût des détails, l'art de tout animer, le mouvement, la décision avec la cordialité et la bonne humeur. C'était l'originalité de AI. Thiers! Tous ces traits d'une nature heureuse, vivacité, souplesse, compréhension rapide, lucidité, tous ces traits, ils étaient déjà sans doute dans les coups d'essai par lesquels AI. Thiers se signalait à son entrée dans les journaux ; ils se rassemblaient et s'accentuaient surtout dans une œuvre plus vaste, poursuivie pendant plusieurs années, qui était à la fois la révélation d'un talent grandissant, une nouveauté historique et un livre de combat politique, — V Histoire de la Révolution française.

L'homme était certainement fait pour l'œuvre, et l'on peut dire que AI. Thiers en portait le germe à son arrivée à Paris. Il en traçait le programme, il en précisait du moins la pensée première et le dessin général dans ces pages ardentes par lesquelles il débutait dans le Constitutionnel, où, prenant à parlie AI. de Alontlosier, il relevait et résumait les titres de la Révolution française pour les opposer aux résurrections d'ancien régime. C'est l'esprit tout plein de cette pensée qu'il s'était mis au travail à la première occasion offerte par un libraire, sans près-

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sentir encore peut-être l'étendue de ce qu'il enlreprenait. II avait commence avec un prête-nom, ou une sorte de palronage d'un homme tombé depuis dans l'oubli, Félix Bodin, qui du reste ne lui donnait que son nom et avait le bon goût de s'effacer presque aussitôt. Au moment où M. Thiers s'engageait dans son immense entreprise, à ses côtés M. Mignet, lui aussi, abordaità sa manière, avec son esprit sobre et généralisateur, le redoutable problème de l'époque révolutionnaire. Les deux premiers volumes de M. Thiers paraissaient à l'automne de 1823; le vigoureux et saisissant précis de M. Alignet paraissait en 1824. Les deux amis travaillaient ensemble dans leur fraternelle intimité, comme des émules animés du même feu, allant au même but, se contrôlant et s'encourageant mutuellement. D'un seul coup la Révolution française tronvait ses deux premiers historiens, et c'était là justement une œuvre aussi neuve que hardie, aussi délicate que difficile.

Ce qu'il y avait de hardi et de nouveau, c'élait cette idée de ramener aux proportions historiques une époque si récente et si sombre, dont les résultats étaient sans doute écrits partout, dans la société, dans les lois, dans la transformation des mœurs, mais qui par elle-même restait encore enveloppée d'une redoutable obscurité. Jusque-là en effet, il y avait eu un étrange phénomène. L'Empire, par la gloire militaire dont il occupait la nation, par le silence intérieur qu'il lui imposait, semblait avoir reculé dans un passé presque lointain les dix dernières années de l'autre siècle. En s'appropriant les bienfaits civils les plus incontestés de la Révolution,

l'Empire avait mis l'interdit sur tout le reste; il s'était étudié à imposer d'autorité, de force, la paix entre les opinions, entre les passions, entre les classes, entre les vainqueurs et vaincus, même entre la religion et la Ré^ volulion. Il aurait voulu élouffer jusqu'aux souvenirs, et lorsque ces souvenirs avaient l'air de se réveiller, ne fûtce que dans un discours académique comme celui de Chateaubriand à propos de Joseph Chénier et de son rôle pendant l'époque sombre. Napoléon éclatait avec violence contre ceux qui troublaient sa politique. Il ne voulait souffrir ni la réhabilitation ni le procès de la Révolution; il aurait mieux aimé que de longlemps on n'en parlât plus. Son rêve était d'imprimer aux inslitulions et aux hommes une effigie nouvelle faite pour tout écHpser. Il avait réussi jusqu'à un certain point à détourner les esprits, à faire oublier le passé. Avec la Restauration, le procès se ravivait; il n'était pas jugé ni même instruit. De la Révolution que savait-on? Elle rappelait aux uns la Terreur, le sang, le Roi immolé, les persécutions et les spoliations, — aux autres des événements terribles où ils avaient eu un rôle.

La Révolution n'était guère connue encore que comme une redoutable légende ou par des Mémoires partiels, par des documents peu répandus, par des plaidoyers intéressés, par les témoignages des victimes et des acteurs survivants. Après quelques années, l'ouvrage qui répondait le mieux à l'idée d'une révision indépendante, d'un jugement supérieur, qui contribuait le plus aussi à réveiller une curiosité intelUgente chez les jeunes générations, c'était le livre des Considérations de madame de

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Slaè'l; mais ce n'était qu'un essai, un programme de philosophie libérale et conslilulionnelle. Pour la première fois, avec M. Thiers et AI. Mignet, la Révolution française était ressaisie, interrogée et décrite dans son ensemble et dans ses détails, dans sa marche orageuse à travers des péripéiies toujours nouvelles et toujours sanglantes, dans ses excès et dans ses ambitions légitimes, dans le mouvement de ses partis comme dans le déploiement de sa puissance, dans ses personnifications sinistres ou héroïques. Tout ce passé sortait du domaine des légendes et des souvenirs pour reparaître à tous les yeux dans sa réalité vivante, multiple et pathétique.

C'était la première histoire de la Révolution, et celte histoire, elle était écrite par des hommes qui devaient à leur âge de n'avoir point été mêlés à ce passé qu'ils racontaient, d'être étrangers aux fautes et aux crimes d'une époque de combat. Les deux écrivains, par leur jeunesse et par la position où ils se trouvaient placés, avaient l'avantage de pouvoir profiter des témoignages des derniers survivants « sans partager leurs passions» , comme aussi de pouvoir rester attachés à la cause de la Révolution «sans la confondre avec ceux (jui l'avaient mal servie» . Leurs ouvrages, loin de se nuire ou de se contrarier, se complétaient par la diversité des talents. Celui de M. Mignet était comme une condensation savante et lumineuse de vingt années de révolution dans un récit d'un vigoureux relief^; il s'inspirait visiblement d'une pensée réfléchie, d'une certaine philosophie de

' Le livre de M. Migvet a pour titre : Histoire de la Révolutio n française depuis M^Si jusquen ISIV, 2 vol.

l'histoire, et ce que M. Mignet résumait dans un précis demeuré un modèle, AI. Thiers le racontait avec mille détails, avec une curiosité intime de toutes choses, — avec le même esprit. L'un et l'autre rendaient à la Révolution de France le service de la débrouiller, et en îa débrouillant de la représenter non plus comme une convulsion acciden{elle d'anarchie, mais comme une crise fille de la logique de l'histoire, mère et source d'une société nouvelle.

Parce que M. Mignet et M. Thiers, dans leurs récits, taisaient la part de la nécessité, de la puissance irrésistible des choses, parce qu'au lieu de scinder ou de renier la Révolution, ils l'embrassaient tout entière et ils s'efforçaient de l'expliquer, est-ce à dire que ces jeunes esprits fussent comme les complices rétrospectifs de tout ce qu'ils racontaient? Elail-ce la réhabilitalion indistincte, systématique et inquiétante de toutes les phases de la Révolution, de la Terreur aussi bien que de la défense du sol menacé, des tyrannies sanguinaires, spoliatrices, aussi bien que des actes destinés à survivre? Etait-ce la glorification de la fatalité, du succès, du fait accompli? Il y avait sans doute parfois une certaine indulgence déguisée sous l'impartialité. Assurément ces jeunes annalistes d'un temps qui n'avait pas eu encore d'histoire ne voulaient point incliner tous les sentiments de vérité et de justice devant la déesse d'airain, la fatalité ; ils n'avaient pas la pensée de réhabiliter les crimes, de prendre le succès pour unique et souveraine mesure des actions hnmaines, d'idéaliser les moyens révolutionnaires. S'ils considéraient la Révolution comme ué-

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cessaire et légitime dans son principe, ils la regardaient pour le reste comme l'œuvre des hommes, comme le résultat de leurs passions, de leurs aveuglements, de leurs fureurs, de leurs efforts contraires. « La Révolution, disait M. Mignet, a eu beaucoup d'obstacles à vaincre, ce qui a produit des excès passagers à côté de bienfaits durables. Les privilégiés ont voulu l'empêcher; l'Europe a tenté de la soumettre, et, forcée à la lutte, elle n'a pu ni mesurer ses efforts, ni modérer sa victoire. La résistance intérieure a conduit à la souveraineté de la multitude, et l'agression du dehors à la domination militaire. Cependant le but a été atteint malgré l'anarchie et malgré le despotisme, jj Je ne dis pas que d'autres interprétations n'aient été possibles; celle des deux jeunes émules n'excluait ni la pitié pour les vaincus, ni la sévérité pour les violents triomphateurs d'un jour, ni la liberté à l'égard de tous. Elle ouvrait, pour ainsi dire, un cadre à la fois précis et flexible, où M. Thiers particulièrement pouvait se déployer à l'aise, avec ce qu'il a appelé depuis la première qualité de Thistorien, l'intelligence, — l'intelligence pour tout comprendre, avec le don de la clarté pour tout remettre dans son vrai jour.

Ce qui a fait de V Histoire de la Révolution française de M. Thiers un livre d'un intérêt durable qui a pu être complété, rectifié ou contesté, mais, qui dans son ensemble, n'a pas été sérieusement dépassé, c'est le mouvement et la vie, c'est l'art de ranimer, de coordonner ce drame confus, puissant et terrible, qui commence à la veille de 1 789, qui s'achève ou du moins a un dénoûment provisoire au 18 brumaire. Les premiers

volumes se ressentaient encore sans doute de certaines hésitations de talent. A mesure que l'auteur pénétrait dans le drame, il semblait en saisir mieux Fétendue. Il s'avançait d'un pas plus assuré, sans regarder derrière lui, s'attachant peu aux pouvoirs qui se succédaient, entraîné lui-même dans le mouvement, allant de crise en crise, de l'éclipsé tragique et émouvante de la monarchie aux convulsions de la République naissante, des délires de la Convention et de la Terreur aux épuisements, aux velléités de réorganisation régulière du Directoire.

Il déroulait le tissu des événements comme s'il eût écrit le bulletin d'une longue bataille, faisant passer dans ses abondants et faciles récits les hommes , les partis acharnés à s'immoler les uns les autres, la Révolution tout entière concentrée dans un gouvernement formidable pour tenir tête à la guerre civile et à l'invasion étrangère. Il portait la lumière, il rétablissait une sorte d'ordre dans le chaos obscur et sanglant où se débattait la société française. Sur deux points il se montrait particulièrement nouveau et supérieur. D'un côté, il exposait avec aulant de savoir que de netteté toute la partie économique et financière de la Révolution, les bouleversements du crédit, les combinaisons de Cambon, la création du grand-livre; d'un autre côté, il se plaisait à décrire avec l'instinct le plus vif et le plus sûr, avec un art attachant, les opérations de guerre, l'organisation et la marche des armées, la campagne de l'Argonne, les batailles de Sambre-et-Meuse ou du Rhin, la première campagne d'Italie, l'expédition d'Egypte. 11 racontait la guerre en stratégiste comme il racontait en financier

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la création du grand-livre. C'est encore le charme de ses récits.

Il racontait la Révolution en homme qui Taimait dans ce qui Tennoblissait et la relevait, qui en subissait la fascinalion au point de jeter trop facilement un voile sur ce qu'elle avait de plus sombre, qui à aucun moment ne consentait à se séparer d'elle. Il se laissait emporter à ce courant, et c'est avec une entraînante vivacité d'émotion que, touchant déjà presque au terme, au lendemain de la campagne d'Italie, oubliant les crimes et les malheurs pour ne se souvenir que de l'éclair de gloire qui venait de Rivoli, il écrivait celto dernière page d'un de ses derniers volumes : « Jours à jamais célèbres et à jamais regrettables pour nous I à quelle époque notre patrie fut-elle plus belle et plus grande? Les orages delà Révolution paraissaient calmés^ les murmures des partis retentissaient comme les derniers bruits de la tempête. On regardait ces restes d'agitation comme la vie d'un Etat libre. Le commerce et les finances sortaient d'une crise épouvantable... toutes les voix étaient libres. La France, au comble de la puissance, était maîtresse de tout le sol qui s'étend du Rhin aux Pyrénées, de la mer aux Alpes. D'admirables armées faisaient flotter les trois couleurs à la face des rois qui avaient voulu l'anéantir. Vingt héros, divers de caractère et de talent, pareils seulement par l'âge et le courage, conduisaient les soldats à la victoire; Hoche, Kléber, Desaix, Moreau, Joubert, Masséna, Bonaparte et une foule d'autres encore s'avançaient ensemble. On pesait leurs mérites divers; mais aucun œil, si perçant qu'd pût être, ne voyait dans

cette généralion de héros les malheureux ou les coupables. Aucun œil ne voyait celui qui allait expirer à la fleur de Tàge, atteint d'un mal inconnu, celui qui mourrait sous le poignard musulman ou sous le feu ennemi, celui qui opprimerait, qui trahirait sa patrie : tous paraissaient grands, purs, heureux, pleins d'avenir! Ce ne fut là qu'un moment, mais il n'y a que des moments dans la vie des peuples comme dans la vie des individus. .. "

M. Thiers écrivait l'histoire avec l'originalité de sa nature et de son esprit : originalité assurément différente de celle de M. Guizot ressaisissant les lois de la civilisation française et retraçant en philosophe, en doctrinaire, en écrivain toujours un peu abstrait, les progrès des nations européennes 5 originalité différente aussi de celle d'Augustin Thierry, le grand artiste des résurrections du passé. M. Thiers, lui, écrivait en politique, un peu en tacticien, en homme d'action : ses récits étaient encore de l'action. Il avait dans les luttes de l'esprit quelque chose de ces jeunes héios dont il aimait à évoquer la mémoire, et V Histoire de la Révolution française était sa campagne d'Italie, brillante, retentissante.

Un soir de ce temps-là, dans le salon du prince de Talleyrand, on parlait de ce livre, dont les derniers volumes avaient déjà paru. Des royalistes le critiquaient avec amertume comme la plus audacieuse réhabilitation de l'époque révolutionnaire; ils ne voyaient pas tout ce qu'il y avait sous ce feu de vive et nette intelligence des choses de gouvernement. Aï. de Talleyrand écoutait tout et hnissait par dire : « Je pense que M. Thiers, qui est au fond

UO MOXSIEUR THIERS,

un esprit très-monarchique, écrirai! encore mieux Thistoire de l'Empire; je crains seulement que vous ne lui en laissiez pas le temps. » Le rusé diplomate, qui avait des coquetteries pour la jeunesse, démêlait dans l'écrivain le politique fait pour un grand rôle, et dans l'œuvre présente l'œuvre future; mais l'heure n'était pas encore venue. Pour le moment, V Histoire de M. Thiers restait le livre le plus complet, le plus éclatant sur la Révolution. Elle avait l'à-propos, le mérite de répondre à toute une situation morale et politique, le retentissement d'un succès populaire dans les classes nouvelles , dont elle reconstituait la tradition, dont elle flattait les instincts. Elle était, sous la forme historique, comme le manifeste du libéralisme militant opposé à la contre-Révolution qui occupait déjà le pouvoir et les Chambres, qui essayait de renaître et de s'organiser sous le nom de la Restauration.

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On comptait déjà plus de dix années de vie constitutionnelle. On touchait à ce point culminant de 1827- 1828, où le ministère Villèle venait de succomber dans les élections, où In lutte des partis s'animait de jour en jour, où l'opposition grandissait par l'affluence des talents, par la vivacité des griefs, par les complicités croissantes de l'opinion.

A parler franchement, après tant d'espérances déçues

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et tant d'efforts (rompes, on peut bien dire désormais qu'il y avait plus de passion qne de raison et de prévoyance dans ces luttes, que celte opposition se laissait emporter trop loin à l'égard d'un gouvernement plus agité, plus égaré que sérieusement menaçant. Telle qu'elle était, cette Restauration, elle avait été assurément un bienfait. En dix années, tout avait singulièrement changé. La France n'était plus la grande vaincue rançonnée et humiliée de 1815. Diplomatiquement elle avait repris sa place en Europe avec M. de Richelieu, elle avait reconquis son crédit dans les cours et auprès des peuples. Rien ne se faisait plus sans elle, et cette guerre d'Espagne elle-même qui avait été un grief pour les libéraux, elle avait du moins servi à réveiller un peu partout le sentiment d'une Jiation militaire toujours vivante. La France pouvait peser encore dans les conseils du poids de son alliance et de son armée rajeunie, ramenée au feu. Intérieurement la liberté pouvait être laborieuse, contestée, soumise à de pénibles épreuves, à de dangereux mouvements de réaction, elle gardait toujours sa vivace et irrésistible énergie; elle avait pour elle l'opinion, l'instinct de la France nouvelle, le régime eonstitutionnel, le mouvement des esprits, toutes les forces morales conspirant pour sa défense. La Restauration était heureusement condamnée à ne pouvoir gouverner qu'un pays libre. Les armes dont on se servait contre elle, c'est elle qui les avait données, et M. de Rémusat disait avec sa leste bonne grâce : « Je n'ai jamais eu un grand fonds d'aigreur contre la Restauration; je lui savais gré en quelque sorte de m'avoir donné des

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idées que j'employais contre elle. " Ce brillant essor des

intelligences qni a clé l'honneur d'un temps, qui aurait

pu en être la force, c'est par elle qu'il avait été possible.

La France lui avait dû de se relever de touîe façon en

dix années. Au fond, entre la royaulé et la France noui^elle, entre la Restauration et les libéraux, il n'y avait aucune incompatibilité absolue. Le grand traité d'alliance entre eux était toujours la Charte; mais il y avait une fatalité, un redoutable malentendu : il y avait la défiance! La Restauration ne croyait pas à la sincérité des libéraux; elle voyait dans le libéralisme la Révolution toujours prête à ren ître, elle se roidissait contre le péril, et en montrant ses alarmes elle irritait l'opposition sans pouvoir la dominer. Les libéraux à leur tour ne croyaient pas à la sincérité ^e la Restauration , ils voyaient en elle une ennemie de la société nouvelle, de la Charte elle-même, ils ne cachaient pas leurs soupçons, et ils ne faisaient qu'ajouter au trouble d'un gouvernement prompt aux réactions.

C'est ce fatal malentendu qui compromettait tout. Il y avait sans doute des trêves, des moments où un souffle de conciliation semblait tempérer la lutte, dissiper les ombrages, et la dernière de ces trêves était le ministère Martignac en 1828; mais ce n'était encore qu'une trêve. La défiance régnait au fond des cœurs, obstinée et agressive chez les uns, mesurée et attristée cbez les autres; elle était pour ainsi dire l'àme de cette opposition libérale, qui devenait une armée aussi nombreuse que puissante. Les plus modérés avaient évidemment cru d'abord à une alliance possible, durable, de la légitimité et du

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régime constitutionnel; parfois, au moindre, signe favorable, ils y croyaient encore, peu à peu ils y croyaient moins. AI. Tiiiers, quant à lui, était de ceux qui n'y croyaient pas du tout. Plus que tout autre il se sentait engagé dans cette guerre de la défiance par ses instincts, par ses amitiés, par ses opinions sur la Révolution, par cette Histoire même qu'il avait achevée en 1828, qu'il terminait par ces mots : " La liberté n'est pas encore venue, elle viendra! »

Assurément M. Thiers ne conspirait pas, il n'avait dans sa nature rien de l'irréconciliable; il ne mettait ni haine, ni fiel dans son opposition. Il ne croyait pas à la Restauration, il la combattait avec toutes les ressources d'un talent agrandi par l'étude, avec une dangereuse habileté, en polémiste à qui AI. Royer-Collard pouvait dire un jour : « Vous les attaquez bien vivement, vous jouez bien la partie. Cela me fait peine, mais que puis-je ? la raison est de votre côté. » AL Thiers cependant, lui aussi, avait pu croire que les luttes décisives allaient être tout au moins ajournées par l'avènement du ministère Alartignac, et même à ce moment il avait formé un projet singulier. Il étudiait le système du monde, il se proposait d'écrire une Histoire générale j et pour réaliser son dessein tel qu'il l'avait conçu, il songeait tout simplement à accompagner le capitaine Laplace prêt à partir pour un voyage de circumnavigation. Il avait trouvé aiprès du ministre de la marine, AI. Hyde de Neuville, le plus aimable empressement. Il touchait déjà au départ, lorsque tout à coup, le 8 août 1829, l'arrivée au pouvoir de AL de Polignac venait changer

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