CHAPITRE IV
LA REVOLUTION DU 24 FEVRIER 1848. — M. THIERS ET LA SECOXDE RÉPURLIQUE EN FRANCE.
A voir les choses dans la pleine lumière de Thistoire, avec leur caractère et leur suite, après plus de trente années révolues, on peut dire que la révolution du 24 février 1848 a été une des plus malencontreuses aventures d'un siècle qui a vu pourtant bien des aventures. C'était la destinée de la monarchie de Juillet frappée à mort dans cette journée appelée « funeste 5) par M. Thiers, de périr pour des fautes ou des erreurs de conduite qui n'avaient rien d'irréparable, qui surtout ne valaient pas une révolution, — et de n'apparaître qu'après sa chute dans ce qu'elle avait de bienfaisant et d'utile.
Elle avait eu sans doute ses illusions ou ses obstinations, ses aveuglements et ses accidents aggravés à la dernière heure par l'imprévu, par la désorganisation soudaine de toute défense. En réalité, cependant, elle avait donné à la France de longues années de prospérité intérieure, de liberté régulière, et loin de mériter son
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sort comme la nionarcliie qui Tavait précédée pour avoir voulu violer les lois, elle tombait avec la loi. Elle se survivait à elle-même par ses œuvres, par les intérêts qu'elle avait développés, par les habitudes qu'elle avait créées, par l'estime qu'elle avait conquise dans sa vie laborieuse.
A l'extérieur, elle avait pu, il est vrai, se donner parfois des apparences de faiblesse et risquer sa popularité en contenant les impétuosités du sentiment national, les ardeurs guerrières et révolutionnaires. Elle avait du moins réussi, sans troubler la paix du monde, à dégager la France sur sa frontière du nord par la création d'une Belgique indépendante, à fonder un royaume algérien sur la Méditerranée, à maintenir l'honneur de nos armes à Anvers comme à Isly, dans le golfe du Mexique comme au Maroc. Elle s'était fait une assez grande place pour que sa chute retentît en Europe, attestant encore l'influence française, — et cette polilique de la paix, qu'on lui avait si souvent reprochée, n'était pas si déshonorante, puisque le lendemain Lamartine, le premier porte-parole de la république naissante, ne trouvait rien de mieux que de la reprendre en la relevant par la pompe du langage. En un mot, la monarchie de Juillet, dans sa défaite, avait cette fortune de disparaître sans avoir manqué à la Constitution ni aux lois, — de laisser la France libre, intacte dans ses frontières comme dans son ascendant.
C'était au contraire la fatalité de la révolution du 24 février 1848 de se produire comme un grand désordre, comme une catastrophe sans nécessité et sans j)réparation, sans profit et sans gloire, mais non sans
des conséquences redoutables et lointaines qui ne sont pas encore épuisées. La révolulion de 1848 avait cela de caractéristique et de [jériiieux de rejeter brusquement la société française dans Tinconnu, d'interrompre d'un seul coup tout un mouvement qui, après avoir commencé au lendemain de Tempire, s'était continué sous les deux monarchies, qui tendait à la fondation d'un régime de libertés régulières, de progrès gradué, à l'abri des convulsions d'anarchie et des dictatures. Sous prétexte d'un droit populaire, dont quelques chefs de sédition, violateurs des lois et du Parlement, se constituaient les ministres, elle était la réintégration de la force dans les affaires de la France, et en naissant de la force elle appelait, elle provoquait les réactions de la force. Elle rouvrait celte voie qu'on croyait fermée, où, selon le mot expressif du chef le plus brillant de la Révolution, « les 18 brumaire du peuple préparent les 18 brumaire du despotisme » . Chose curieuse, qui montre avec quelle rapidité les situations mûrissent et la logique des événements se dégage I A peine la monarchie constitutionnelle vient-elle de disparaître, tout se précipite. Le 25 février, le drapeau rouge, emblème menaçant d'anarchie, se promène sur la place de l'Hôtel-de-Ville, et s'il s'arrête devant la magie d'ime parole éloquente, l'anarchie reste,
elle est dans l'Etat î Deux jours après, comme l'héritier voyant une succession s'ouvrir, le prince Louis Bonaparte, le prétendant de Strasbourg et de Boulogne, est à Paris. Il fait acte de présence, et au conseil qu'il reçoit de s'éloigner, il répond en mettant un orgueil calculé à constater que déjà on le craint. « Vous pensez, dil-i! au
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nouveau gouvernemciil, que ma présence à Paris est maintenant un sujet d'embarras : je m'éloigne donc momentanément... »
L'iiéritier du 24 février n'a pas perdu un instant pour se montrer, de telle sorte que, par un saisissant rapprochement, à deux jours d'intervalle, apparaissent comme dans un éclair la rérolution avec ses périls et ce qui en doit être la conséquence ou l'expiation, — le coup d'Etat du peuple déjà réalisé et le coup d'Etat napoléonien en perspective. En un mot, le 24 février met le signet à une histoire de trente-quatre années qui représente l'ère constitutionnelle et libérale de la France, pour rouvrir une autre histoire aux péripéties tragiques et redoutables.
« De quels événements extraordinaires et prodigieux vous m'informez I écrivait de Londres lord Palmerston à l'ambassadeur d'Angleterre à Paris^ lord Normanby . Cela ressemble à un drame en cinq actes et n'a guère pris plus de temps pour se jouer. » C'était bien un drame en effet, le drame orageux, toujours changeant en apparence, au fond assez invariable, des destinées françaises.
Qu'allait être cette République qui, après avoir perdu depuis dix-huit ans tant de batailles autrement graves contre la monarchie constitutionnelle, reparaissait main-
tenant, presque sans combat sérieux, dans une échauffourée d'hiver? Elle surprenait assurément tout le monde, à commencer par ceux qui triomphaient. Elle surprenait encore plus et elle consternait ceux qui, faute de Tavoir prévue, avaient peut-être aidé sans le vouloir à sa victoire et dont elle confondait les idées. Pour la masse de l'opinion elle ressemblait à une énigme menaçante. Avant même que Paris et le pays tout entier pussent se reconnaîlre, elle était devenue un fait; elle avait son gouvernement sous la forme d'un incohérent décemvirat porté à l'Hôtel de ville; elle avait entre ses chefs improvisés, à côté du vieux Dupont de l'Eure et de Ledru- Ilollin, d'Arago et de Louis Blanc, du journaliste Armand Marrast et d'un ouvrier inconnu, l'homme le mieux fait pour la décorer d'un éclat inattendu, Lamartine, tout enivré de la poésie des aventures et des révolutions. Que cette République renaissant ainsi, avec du temps, si elle en avait, et beaucoup de sagesse, avec le concours des anciens républicains éclairés par l'expérience et des républicains nouveaux ralliés à la nécessité, pût devenir un régime régulier, ce n'était point impossible sans doute. Le danger malheureusement plus vraisemblable pour elle était de ne pouvoir se fixer, d'échapper à toute direction modératrice, de déchaîner les passions anarchiques, les utopies, la guerre civile, de susciter a courte échéance la réaction des instincts conservateurs effrayés, des intérêts menacés, — et par cet irrésistible courant de réaction, de remonter bien au delà du point de départ du 24 février, jusqu'aux dictatures de la force .
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C'était là justement le nœud du nouveau drame qui s'engageait dès la première heure sur les barricades de février pour ne plus s'interrompre jusqu'au fatal dénoûment préparé par la complicité volontaire ou involontaire de tous les partis, des vaincus de la veille et des vainqueurs eux-mêmes. Lord Palmcrston, dans son langage imagé, ne se trompait que sur un point : le drame, au lieu d'être fini, ne faisait que commencer ou recommencer.
La République de 1848, par le fait, a vécu un peu moins de quatre ans, et dans cet espace de moins de quatre années elle n'a été qu'une longue crise qui a ses phases successives de violences et de trêves. Au début, sous le gouvernement provisoire du 24 février jusqu'à la réunion de l'Assemblée constituante, au 4 mai, l'anarchie se déchaîne au sein de cette société française, la veille encore paisible, maintenant menacée dans sa sécurité comme dans sa fortune. Tout est remis en doute j tout est livré aux hasards, aux manifestations de la rue, aux excitations des clubs, aux suggestions de la misère envenimée et des passions, aux conspirateurs et aux sectaires, à peine contenus par une dictature divisée ellemême, complice ou impuissante. C'est la première phase qui, à travers les «journées » du 17 mars, du 16 avril, du 15 mai, va se résoudre dans celte formidable explosion de juin, où tous les éléments anarchiques se concentrent pour une lutte désespérée, où la France et la République naissante ont besoin, pour se sauver, selon le mol de M. Thiers, « de verser plus de sang qu'il n'en a coulé dans toutes les journées de la Révolution et dans
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les plus difficiles journées de la monarchie». Le tragique conflit de cinq jours marque le point d'arrêt. La seconde phase, au lendemain de la victoire de juin, c'est une autre dictalure, la dictature de Tordre, le règne du général Cavaignac, Thonnête et ferme soldai, de TAssemblée constituante dégagée de tout péril immédiat d'insurrection, des républicains relativement modérés maîtres du pouvoir. fiCS uns et les autres auraient pu utiliser cetîe paix reconquise, ce répit qui dure cinq mois; ils ne savent que préparer et voter une Constitution qui, au lieu d'organiser la République, perpélue la révolution en mettant en présence une Assemblée unique, permanente, souveraine, et un pouvoir exécutif redoutable par son origine populaire, par la toute-puissance de l'élection directe.
Pendant ce temps, l'instinct public, profondément troublé, a pris un autre cours. Le nom de Napoléon a surgi comme une menace. Le prince qui se présentait encore assez obscurément au 27 février est bientôt élu représentant dans quatre départements, puis, après une démission, dans cinq départements, — à Paris même I Ce qu'on tente pour l'évincer le désigne et ne tarde pas à faire de lui un candidat à la présidence. Cette expérience de moins d'une année, toute pleine de luttes civiles, de déchirements, d'anxiétés sociales, a produit ses fruits, et c'est ainsi que la France, interrogée pour la présidence, répond par cette élection napoléonienne du 10 décembre, surmontant la République d'un nom qui en est pour ainsi dire la négation. Quelques mois encore, le mouvement se complète par l'élection d'une Assem-
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blée législative composée en majorité de conservateurs et de libéraux de toutes les monarchies, pour le moment confondus dans un même parti, — le parti de l'ordre!
Ici tout change. C'est la phase de réaction définitive qui s'ouvre, qui s'accentue et se coordonne pour se dérouler trois années durant, à travers toutes les péripéties. C'est le retour déclaré à une autre situation, à d'autres hommes. Les républicains, après avoir essayé de troubler les derniers jours de l'Assemblée constituante, ne sont plus qu'une minorité dans la nouvelle Assemblée législative, et, particularité curieuse, dans cette minorité républicaine, les modérés, les politiques, comme le général Cavaignac et ses amis, sont désormais moins nombreux que les violents, les agitateurs, les socialistes, qui compromettent la République en croyant la défendre. Entre le nouveau président et la majorité de réaction, qui est représentée au pouvoir par le premier ministère de M. Odilon Barrot, de M. de Falloux, qui a ses chefs, ses guides dans le Parlement avec M. MoIé, M. Thiers, M. Berr^er, M. de Broglie, M. de Montalembert, qui a son représentant militaire dans le général Changarnier, rintelligence semble d'abord intime et complète. Ils sont d'accord tant qu'il s'agit de tenir tête à la sédition, comme au 13 juin 1849, de reconstituer les forces de répression, de multiplier les garanties sociales à l'intérieur et de préserver la France des aventures révolutionnaires à l'extérieur, d'envoyer une armée à Rome pour rétablir le pape Pie IX, dépossédé par une république de hasard.
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Cet accord des pouvoirs et des grandes influences parlenientaires, mis sous la ,^arde d^un ministère qui réunit un moment M. Barrot et M. deFalloux, AI. Dufaure et M. de Tocqueville, cet accord est cependant plus apparent que réel et cache déjà plus d'un malentendu. La mésintelligence éclate bientôt. L'alliance est, sinon tout à fait brisée, au moins assez relâchée pour ne plus se renouer que par circonstance, dans quelque moment d'émoi, comme après l'élection socialiste de Paris au printemps de 1850. La lutte est au fond de tout; elle renaît sans cesse de mois en mois, de session en session. C'est, selon le langage d'alors, la guerre du Parlement et de l'Elysée : au bout est le 2 décembre 1851 1
II y a donc dans cette tumultueuse carrière, ouverte par la révolution de 1848, dans ce drame aux péripéties multiples, il y a donc à travers tout deux périodes principales : l'une où la République, par ses agitations, suscite la résistance et fait une obligation du combat j — l'autre où, par degrés, en dépit de tous les efforts, la réaction, personnifiée encore une fois dans un Napoléon, court à un nouveau 18 brumaire. Quels sont dans ces phases diverses, presque opposées, mais liées par une terrible logique, les mobiles, les inspirations, les interventions , les actes de M. Thiers aux prises avec des dangers successifs? quel a été son rôle dans ce courant redoutable d'événements, avant le 10 décembre 1848 et après le 10 décembre, vis-à-vis de la République et vis-àvis de la présidence napoléonienne, — ce prélude d'un nouvel Empire ?
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La révolution de Février était certes une pénible épreuve pour M. Thiers et ses amis, qui, en faisant la guerre à un cabinet, en combattant une politique, ne se proposaient nullement de renverser la monarcbie de Juillet. M. Odilon Barrot et son parti ne le voulaient pas plus que M. Thiers et ses amis. Les ims et les autres, appelés aux Tuileries le malin du 24 février, n'avaicjit touché au gouvernement que pour voir tout s^écrouler. M. Thiers, dans cette matinée, avait-il eu le pouvoir de sauver la monarchie? Il s'en est défendu depuis avec véhémence dans une occasion où, devant l'Assemblée de la République, il venait de soulever des orages en appelant « funestes » les journées de février. — u Je proteste, s'écriait-il, devant l'histoire et la postérité contre cette assertion que les partis jettent quelquefois à la tête de mes amis et particulièrement à la mienne, que nous ayons eu dans ces journées le pouvoir de sauver la monarchie. Non, nous n'avons pas eu ce pouvoir... Croyez bien que, si cela avait dépendu de notre dévouement le plus absolu, elle existerait encore! » Il avait eu même en pleine crise, — c'est lui qui l'a raconté quelques années après \ — il
' On retrouvera avec intérêt quelques-unes des opinions ou des impressions que M. Thiers exprimait souvent avec l'abandon de la familiarité dans un livre anglais qui n'est qu'une collection de souvenirs sur les hommes poliiiques français : Com'crsatioiis with M. Thiers, M Guizot, etc., by the latc Nassau William Senior. London, i878.
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avait eu une idée qu'il a réalisée plus tard, daus de bien autres extrémités. Il avait proposé au Roi de retirer les troupes d'un combat de rues mal engagé et de se replier sur Saint-Cloud avec l'armée ralliée sous le maréchal Bugeaud. Il se flattait d'avoir là avant peu soixante mille hommes et de pouvoir reprendre Paris avec le concours de la garde nationale elle-même effrayée par quelques jours d'anarchie. Pour jouer une si terrible partie, il aurait fallu une confiance, une résolution qu'on n'avait plus. Il était trop tard ou trop tôti
Une fois la royauté frappée à mort, M. Thiers était rentré chez lui avec l'amertume du désastre accompli, avec le pressentiment des dangers qui allaient naître d'une révolution nouvelle. Il se sentait assurément vaincu de toute façon, vaincu dans ses idées, dans ses opinions constitutionnelles, dans ses attachements politiques et dynastiques; mais en même temps, la première émotion passée, d'accord avec ses amis, il se disait qu'on ne devait ni conspirer, ni avoir l'air d'émigrer à l'intérieur, ni même créer des embarras à ce gouvernement provisoire qui venait de surgir, pour lequel il n'avait aucune sympathie, qui était cependant pour l'instant tout ce qui restait d'un ordre régulier. Sans renoncer à un rôle public que les circonstances devaient nécessairement lui rendre un jour ou l'autre, il ne montrait aucun empressement à sortir de sa retraite momentanée. Aux élections de l'Assemblée constituante, s'il ne déclinait pas la candidature qu'on lui off'rait dans les Bouches-du-Rhône, il ne la recherchait pas. Il ne cachait pas à ses amis de Provence qu'il n'avait « ni voulu, ni désiré la République » ; que s'il
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l'acceptait sans arrière-pensée, il n'entendait désavouer aucune partie de sa vie. Chose à remarquer, M. Thiers était peut-être l'homme que tenaient le plus à exclure dans les premières élections les républicains du ministère de l'intérieur, AI. Ledru-Rollin , M. Jules Favre , et, par une coïncidence curieuse, c'était un jeune homme encore inconnu, commissaire de la République à Marseille, AI. Emile Ollivier, qui mettait tout son zèle à servir les passions exclusives des grands électeurs du ministère de l'intérieur. On y dépensa quelque argent des fonds secrets I M. Thiers n'était pas élu, en effet, à Alarseille; il ne l'était qu'un mois après dans les élections partielles, et cette fois avec éclat, dans cinq départements. Il était élu à Paris avec le prince Louis Bonaparte et le général Ghangarnier. — AI. Berryer, AI. Odilon Barrot, AL de Falloux , AI. de Alontalembert, avaient déjà été nommés; AI. Alolé allait avoir son tour. Le premier résultat de ces quelques mois d'agitation et d'expérience du suffrage universel était de ramener l'un après l'autre sur la scène les hommes de toutes les monarchies, envoyés spontanément et sans distinction par la France au secours de la société en détresse.
C'est aux jours les plus agités du mois de juin, entre rémeute avortée du 15 mai et la formidable insurrection près d'éclater, que AL Thiers rentrait dans l'action politique par une quintuple élection qui révélait à la fois et les prompts retours de l'opinion et l'importance de l'homme. Il y rentrait dans des moments certes difficiles, où tout semblait confondu et remis en doute , où la société française, inquiétée sur son avenir, sentait le besoin de
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se défendre par les armes comme par le conseil et par la parole. Il se retrouvait, non plus dans une de ces Chambres de la monarchie où il régnait, mais dans une Assemblée républicaine omnipotente, nouvelle pour lui comme pour tout le monde, où il savait que son passé lui valait des défiances, — et ce n'est pas là ce qui Teffrayait. Il a dit plus tard que c'était une des Assemblées où il avait le mieux aimé parler. « Ses membres, ajoutait- il, étaient intelligents et honnêtes, mais ignorants; ils arrivaient de leurs provinces pleins de toutes sortes de préjugés que je trouvais grand plaisir à détruire. » Ce qui le préoccupait avant tout, c'était justement de gagner par la raison celte Assemblée honnête, bien intentionnée, mais inexpérimentée, de travailler avec elle et par elle, par son autorité souveraine, à préserver le pays des conséquences intérieures et extérieures d'une révolution qui venait de rouvrir une ère d'aventures indéfinies. La politique pour l'instant, en un mot, c'était la guerre non-seulement dans les rues, mais dans le Parlement, dans les comités, la guerre pour les vieux principes d'ordre , pour l'intégrité des traditions administratives, diplomatiques ou financières, pour la sauvegarde des intérêts ébranlés, — contre les faux systèmes, les utopies de subversion sociale et de désorganisation.
Cette guerre de défense et de résistance, AI. Thiers, pour sa part, l'acceptait dans toute son étendue; il l'acceptait dès la première heure pour la continuer sans interruption sous tous les pouvoirs, d'abord sous le général Cavaignac , puis sous la présidence napoléonienne , dans l'Assemblée constituante , puis dans l'Assem-
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blée législative, contenant ou stimulant les gouvernemenls et les ministres , les embarrassant quelquefois de sa protection, parlant ou agissant en conseiller prodigieusement vif et toujours indépendant. Avec sa supériorité , il était naturellement un des premiers dans cette élite des vieux parlementaires du régime constitutionnel qui passaient désormais pour réactionnaires parce qu'ils représentaient l'expérience, et à qui une piquante boutade de polémique allait bientôt donner le nom de " burgraves î>. — C'était dans tous les cas un « burgrave » d'une singulière jeunesse d'esprit, retrouvant tout son feu , sa dextérité, son art de tacticien — et peut-être des illusions nouvelles pour de nouveaux combats.
Il faut bien se fixer sur les idées, les mobiles , les impressions de M. Tbiers dans cette campagne où il i^oyait une question d'existence non plus désormais pour la monarchie qui avait disparu, mais pour l'ordre social tout entier, pour l'ordre libéral et parlementaire,
La République, il ne l'avait certes ni voulue ni appelée, €t il ne s'en cachait pas. — « Xous ne sommes pas les pères de l'enfant)) , disait -il un jour dans une spirituelle repartie. Il ne l'avait pas aj)pelée , — il ne la contestait pas non plus, du moment qu'elle avait reçu la sanction
d'un vote de la France. A son entrée dans l'Assemblée constituante, il avait tenu à s'expliquer et il avait dit ; « Mes amis et moi , nous n'avons pas désiré, nous n'avons pas fait la République, mais nous l'acceptons loyalement. Pour tout homme de bon sens, le gouvernement légal du pays est toujours digne de ses respecis... La forme avec laquelle nous cherchions à faire le bien est brisée; ce bien, nous persisterons à le poursuivre sous la forme actuelle comme sous la précédente. Nous avons, dans tous les temps, désiré la liberté, non pas celle des factions, mais celle qui consiste à placer les affaires publiques à l'abri de la double influence et des cours et des rues. Nous avons désiré la bonne administration des finances, la grandeur du pays, une politique nationale. Nous poursuivrons tout cela dans l'avenir comme dans le passé. .. » Avant peu, à un moment où il sentait plus que jamais la nécessité de l'alliance de toutes les forces conservatrices, il devait aller plus loin, et il ne craignait pas d'ajouter : « Soyez convaincu que je ne suis pas, quoique je ne l'aie pas voulue et faite , un ennemi de la République aujourd'hui. Elle a un titre à mes yeux, elle est de tous les gouvernements celui qui nous divise le moins.,. Je ne veux pas me faire à vos yeux meilleur que je ne le suis; je ne veux pas vous dire qu'une institution qui n'avait pas, il y a quelques années, ma confiance, l'ait acquise. Je vous dis seulement , en bon citoyen , qu'à mes yeux ce gouvernement nous divise moins qu'un autre. Il est, de plus, le gouvernement légal... ^ C'est la position prise par M. Thiers. Sans affecter une confiance qu'il n'éprouvait pas, sans se donner pour un converti, il ne combat-
tait donc pas précisément la république constituée, organisée, si elle pouvait devenir un régime régulier.
Ce qu'il combattait sans pitié, sans merci, c'était la république des sectaires et des conspirateurs, la république révolutionnaire préparant la guerre civile par les passions qu'elle fomentait, menaçant la paix universelle par les complicités qu'elle acceptait dans les séditions européennes , s'attaquant aux fondements de la société par les utopies qu'elle déchaînait. Le socialisme, sorti tout armé de la crise anarchique de Février, c'était pour lui l'ennemi. Il le poursuivait de sa redoutable verve de bon sens, un peu théoriquement dans un ouvrage de philosophie politique , le livre sur la Propriété j et d'une façon bien plus directe , bien plus efficace, à la tribune par ses discours de combat. Il soumettait à une inexorable analyse tous les systèmes de réforme sociale, — et le droit au travail qui était près de se glisser dans la constitution, et la banque du peuple de M. Proudhon, et les rêves confus de M. Pierre Leroux, et l'association chimérique de M. Louis Blanc, et les assignats, qui étaient le dernier mot de la science financière de M. Ledru-Rollin.
Il saisissait corps à corps les novateurs en les mettant dans l'alternative de préciser leurs idées ou d'avouer leur impuissance , ajoutant aussitôt : ce Le peuple souffre, dites-vous. Si vous avez autre chose que des généralités dangereuses et funestes , si von s avez un secret , un moyen pratique, vous seriez coupables de ne pas l'apportera cette tribune, et nous vous écouterons... Au nom de la société en péril, je viens vous demander quels sont vos remèdes. Vous accusez l'ancienne économie politique, les
anciens hommes d'Etat de n'avoir pas amélioré le sort du peuple. Je vous réplique en vous adressant toujours la même question : Quels sont vos moyens?... Il n'y a rien de plus dangereux, au lendemain d'une révolution à la suite de laquelle le peuple, dont vous vonlez améliorer le sort, mais dont vous flattez les passions, s'est emparé du pouvoir, il n'y a rien de plus dangereux que de lui dire qu'il y a quelque part un bien que de méchants détenteurs retiennent dans leurs mains et ne veulent pas lui accorder. Il faut être clair et positif, et, si l'on a des moyens, les apporter à cette tribune." Et passant en revue tous ces prétendus moyens, il opposait aux utopies meurtrières et vaines les conditions invariables de toute société , — non pas de l'ancien régime , — de la société de 1789, fondée sur la propriété, la liberté du travail et la concurrence des industries.
Ce que M. Thiers combattait aussi de toute son énergie, c'était l'esprit de propagande révolutionnaire, de subversion et d'aventure dans la politique extérieure. Non pas que la révolution de Février, sauf quelques échauffourées sans importance du côté de la Savoie et de la Belgique , eût paru impatiente de guerre et d'expansion au dehors. Elle avait été préservée de ces tentations et par ses propres difficultés intérieures et par la diplomatie poétiquement modératrice de Lamartine, et après Lamartine, par la réserve de cet autre chef de la République, le général Cavaignac. Elle était restée incohérente et inactive en présence de l'Allemagne et de l'Italie en feu, ou du moins elle s'était bornée à des paroles, à des déclarations , à des ordres du jour proclamant des «pactes
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fraternels avec tous les peuples » ; mais si le danger avait été écarté dans les premiers mois, il reparaissait bientôt par la fatalité des événements au delà des Alpes, avec la proclamation de la République à Rome à la fm de 1848 et la déiaite définitive du Piémont à Novare au mois de mars 1849. L'Italie, un instant heureuse dans sa guerre d'indépendance de l'été de 1848, était la victime, d'abord de la démagogie qui avait tout perdu à Turin comme à Florence et à Rome , puis de la réaction qui se réveillait partout. La question était maintenant de savoir si la France de Février, après s'être abstenue à une heure plus favorable , pouvait reprendre l'œuvre de 1' « affranchissement de l'Italie » , au moment où tout avait changé de face, où la Russie intervenait pour l'Autriche en Hongrie, où les Impériaux venaient de reconquérir leur ascendant en Lombardie par la victoire de Novare, et où l'Italie elle-même se sentait pour longtemps vaincue.
L'occasion avait fui, on ne pouvait plus rien pour l'indépendance de l'Italie sans risquer une guerre universelle, et là aussi, aux agitateurs qui ne reculaient pas devant cette guerre, M. Thiers adressait ces vives apostrophes : " Quand il s'agissait du socialisme, j'ai dit aux socialistes : Apportez vos systèmes ! Je dirai maintenant aux défenseurs de l'Italie qui ont la prétention de l'aimer seuls : Quel est votre moyen?... Vous voulez l'affranchissement de l'Italie I Qu'entendez-vous par l'affranchissement de l'Italie?... Vous voulez, parlez sincèrement, que la Lombardie et la Vénétie soient indépendantes, c'est-à-dire arrachées à l'Autriche?... Eh bien! y a-t-il ici quelqu'un qui ait imaginé dans son intelligence un
moyen diplomatique d'arracher la Lombardie et la Véné-^ tie à l'Autriche? Il n'y a qu'un moyen, c'est la force... La force I une armée en Italie, deux armées, trois armées, et une sur le Rhin! — La guerre!... L'intérêt pour lequel on la demande est-il suffisant? Dans les circonstances qui pourraient la justifier, est-on en mesure de la faire?» — Et lorsque peu de jours après, prenant prétexte de ces é\/énements et de l'envoi d'une expédition française à Rome en faveur du Pape, les agitateurs allaient jusqu'à menacer d'une insurrection dans l'intérêt de la république romaine et de la guerre révolutionnaire^ M. Tbiers revenait impétueusement à la charge en s'écriant : « La question d'ordre est posée partout, et c'est vous qui l'avez posée partout. Eh bien ! la civilisation européenne qui est contenue dans l'ordre aujourd'hui ne reculera pas devant la démagogie qui est à Rome. Non, elle ne reculera pas! Non, elle ne reculera pas ! » Pour cet intrépide et étincelant esprit, il ne s'agissait plus de discuter sur les traités de 1815, sur l'indépendance de l'Italie; il s'agissait de choisir ce entre l'ordre et le désordre ? , à Rome comme à Paris, dans la politique extérieure comme dans la politique intérieure.
Tout ce qui tendait à perpétuer sous une forme ou sous l'autre le désordre né de la révolution de Février,
M. Thiers le combattait d'une infatigable énergie; tout ce qui pouvait aider à reconstituer Tordre détruit, il le soutenait avec les gouvernements du jour et au besoin malgré ces gouvernements, — contre les démagogues, et au besoin contre ceux qui, improvisés ministres et dictateurs depuis février, chefs officiels de la République, n'avaient su, dans un règne de quelques mois, que donner le spectacle d'une violente, d'une ombrageuse et stérile domination de parti.
M. Thiers ne transigeait ni avec les uns ni avec les autres, et parfois il prenait de terribles revanches contre les républicains plus modérés ou plus politiques que les socialistes, mais inconséquents, qui, après avoir passé leur vie à diffamer la monarchie, dépassaient en peu de temps tout ce qu'ils avaient reproché aux monarchies, qui, après avoir mis la France à mal, se croyaient encore le droit de traiter en ennemis les libéraux et les parlementaires du passé. Il les montrait obligés de recourir aux répressions les plus sanglantes, eux qui avaient si souvent parlé des « massacres de Transnonain » , — déclarant l'état de siège, eux qui avaient appelé l'état de siège une " abomination « , — exagérant les dépenses publiques, eux qui avaient tantcrié contre les gros budgets , — cherchant à dominer les élections par les clubs, par des commissaires, après avoir tant déclamé contre les candidatures officielles. Et puis il ajoutait : a Vous avez accusé le passé, permettez au passé, sans termes injurieux, de vous rappeler vos propres actes. Je vous montre le miroir, regardez-vous dedans I... Ces hommes du passé que vous accusez d'être les ennemis du gouvernement actuel,...
s'ils n'avaient pas mis l'intérêt du pays, intérêt qui était devenu celui de notre conservation à tous , au-dessus de leurs ressentiments, ah ! qu'ils auraient pu triompher, tantôt lorsque vous veniez nous annoncer que c'était après quatre et cinq jours de combat qu'on avait rétabli l'ordre, tantôt quand vous apportiez l'état de siège, tantôt quand vous nous portiez des budgets de 1,600 et de ] ,700 millions... Ah! ils auraient pu vous attaquer rudement, vous rappeler vos inconséquences. Avons- nous joué ce rôle?... Sommes-nous venus nous armer des diffamations que vous nous aviez jetées à la face pendant dixhuit années pour vous les rejeter à x^ous à bien plus forte raison? Non, nous avons mis les intérêts du pays audessus de tout, nous avons appuyé tous les pouvoirs... « — 11 les soutenait effectivement à sa manière, — sans se défendre à l'occasion de montrer leur « suffisance j' et leur " insuffisance 55 , comme on disait alors.
Que par les excitations contraires du temps, la réaction, déjà sensible dans l'Assemblée constituante, plus décidée dans l'Assemblée législative, pût aller fort loin, et que dans le feu de ces luttes AI. Thiers lui-même fût exposé quelquefois à paraître avoir changé de camp, de position, d'opinions, c'est possible. M. Thiers n'en disconvenait pas. S'il avait changé dans une certaine mesure , un peu moins peut-être qu'on ne le disait cependant, c'est que tout avait changé autour de lui. C'est la révolution de Février qui, en ouvrant une immense crise sociale, avait eu ce résultat de faire de cette nécessité de la résistance une politique, et qui à cette politique avait donné d'un seul coup une armée avec des chefs , ad ver-
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saires ou émules de la veille devenus des alliés du lendemain. C'est le danger qui avait jeté dans un même camp libéraux et catholiques, constitutionnels de 1830 et légitimistes, M. Thiers et M. de Montalembert, M. Mole et M. Berryer, M. de Broglie et M. de Falloux, M. Odilon Barrot et le général Changarnier, pour marcher ensemble à ce qu'ils appelaient " une guerre du bien public » . C'était la guerre avec ses entraînements, et si au courant de ces années il y a des moments où cette guerre semble arrivée à son plus haut degré d'intensité, c'est surtout dans deux circonstances, dans deux affaires décisives, la réforme de l'enseignement par la loi du 15 mars 1850, et la réforme ou la réorganisation du suffrage universel, par la loi du 31 mai. C'est le point culminant de la réaction parlementaire pour la République de 1848.
Eh! sans doute M. Thiers était revenu à d'autres idées sur ce premier point de l'enseignement libre, lui le vieux partisan des droits exclusifs de l'Etat dans l'éducation. H avait changé, d'abord parce que la constitution même faite par les républicains avait tranché la question qui divisait depuis longtemps l'Université et l'Eglise, en proclamant la liberté de l'enseignement pour tout le monde SOUS la simple réserve de la surveillance de l'Etat et de certaines conditions de moralité et de capacité. C'était décidé, les républicains l'avaient voulu, il n'y avait plus à rétracter une promesse, une liberté inscrite dans la Constitution. M. Thiers avait changé aussi, c'est bien certain , par la raison politique qui inspirait tous ses actes , parce qu'il était profondément , passionnément convaincu que la société " malade « avait besoin désor-
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mais de la liberté des influences religieuses ou plutôt de toutes les forces morales , de la force de TÉglise aussi bien que de la force de l'Université. Il n'avait pas attendu l'aggravation de la crise républicaine pour le croire et pour le dire. Dès le mois de mai 1848, il avait écrit à un ancien ami, M. Madier de Montjau, le père du député d'aujourd^hui : « Quant à la liberté de l'enseignement, je suis changé! Je le suis non par une révolution dans mes convictions, mais par une révolution dans l'état social.. . Je ne vois de salut que dans la liberté de l'enseignement... Je suis tout comme j'étais; mais je ne porte ma haine et ma chaleur de résistance que là où est aujourd'hui l'ennemi. Cet ennemi, c'est la démagogie... »
Ce qu'il avait écrit au mois de mai 1848, il l'avait rappelé au mois de décembre à M. de Falloux, prêt à prendre le ministère de l'instruction publique au début de la présidence napoléonienne, et il le confirmait bientôt en disant dans l'Assemblée « avec une audacieuse franchise» , pour parler comme lui : « Oui, c'est vrai, je n'ai plus à l'égard du clergé les jalousies et les ombrages que j'avais il y a dix ans... Je le dis très-franchement, les partisans de l'Église, les partisans de l'Etat, savezvous ce qu'ils sont aujourd'hui pour moi? Ils sont les défenseurs de la société, de la société que je crois en péril, et je leur ai tendu la main. J'ai tendu la main à M. de Montalembert, je la lui tends encore... » De là la possibilité de cette loi de la liberté d'enseignement, promise après tout par la Constitution, conclue dans une pensée de transaction entre l'Université et l'Eglise, préparée par M. de Falloux, élaborée dans une commission
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OÙ M. Cousin se rencontrait avec M. Dupanloup, et soutenue dans le Parlement par les deux hommes les mieux faits pour être les orateurs, les plénipotentiaires des deux partis en présence, — AI. Thiers et M. de Montalembert.
Ce qu'il y a de curieux, c'est que ni M. de Montalembert ni M. Thiers n'échappaient aux récriminations amères.des partis opposés. M. de Montalembert était accusé par les catholiques à outrance de sacrifier l'indépendance de l'Eglise, de s'allier à l'ennemi par un compromis équivoque, d'être « dupe ou traître » . M. Thiers était accusé par les républicains et les ultra-universitaires d'oublier tout ce qu'il avait dit contre les congrégations, de passer aux Jésuites, de livrer l'enseignement laïque. — Ils ne trahissaient ni l'un ni l'autre leurs opinions; ils défendaient simplement d'un commun effort une cause qu'ils mettaient au-dessus de tout, l'intérêt de la « société en péril » , comme ils disaient. Cette cause, M. de Montalembert la défendait avec son ardeur sincère, sa foi passionnée, son impétuosité altière et provocante. M. Thiers la défendait avec son habileté et son art supérieur, s'étudiant à faire la part de tous les droits dans l'œuvre nouvelle, couvrant contre les exagérations de la droite l'Etat, l'Université, — et aux républicains qui, après avoir décrété toutes les libertés, ne voulaient plus en accepter les conséquences, répliquant vivement : « II vous est bien commode de vous donner l'honneur de toutes les libertés et de nous laisser, à nous, l'odieux du contraire... Vous proclamez la liberté d'enseignement : elle est applicable au clergé comme à d'autres, et
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quand le clergé profite des avantages de celte liberté, vous nous dites que nous livrons la jeunesse au parti clérical !...)) Ce que Aï. Thiers poursuivait en politique sensé, c'était un grand concordat entre les influences religieuses et les influences laïques dans l'enseignement, un concordat qu'il relevait de tout l'éclat d'une séduisante parole lorsqu'il disait en représentant l'Eglise et l'Université comme la religion et la philosophie en présence :
u On dit que la guerre continuera. .. Moi, je vous fais connaître ici tout le secret de mes sentiments. Je crois, j*espère qu'on peut faire vivre ensemble la religion et la philosophie. J'ouvre l'histoire du monde, et je vois ces deux grandes puissances, la religion et la philosophie, se combattre souvent, puis faire la paix après avoir combattu. Je les vois se combattre lorsqu'une grande question s'élève qui remue à la fois le cœur et l'esprit humain; mais je vois qu'après ces luttes, elles y ont en général plutôt gagné que perdu. La religion, cette puissance auguste, permettez-moi de le dire, y a gagné un peu de savoir humain; la philosophie y a gagné le respect des choses sacrées. Elles se sont rapprochées, et je n'ai jamais vu, en prenant non pas l'histoire factice faite parles partis, mais l'histoire vraie, je n'ai jamais vu que l'une ou l'autre eût succombé, fût morte. Ce sont deux sœurs immortelles qui ne peuvent pas périr I La religion et la philosophie sont nées le même jour, le jour où Dieu a mis la religion dans le cœur de l'homme et la philosophie dans son esprit. Il faut qu'elles vivent ensemble, l'une à côté de l'autre, qu'elles ne se séparent pas et que dans les temps d'épreuves elles cherchent à se rapprocher plutôt qu'à se détruire. C'est mon vœu ; je crois qu'il est réalisé dans la loi... »
Si c'était une réaction, comme on le disait, comme l'ont dit surtout depuis de fortes têtes qui ont imaginé de découvrir la " défaillance « d'un grand esprit effrayé dans le concours prêté par M. Thiers à la loi de 1850, cette réaction naissait d'une nécessité de défense créée par une vaste anarchie morale ; elle avait de plus cela d'original et de frappant qu'elle se produisait sous la forme d'une liberté consacrée par la Constitution, d'une liberté qui pouvait profiter au clergé sans doute, qui était la liberté pour tout le monde. Libre à ceux qui n'admettent de droits que pour eux et pour leurs idées ou pour leurs préjugés de croire que reconnaître la liberté des autres, c'est une « défaillance v , et que la supprimer quand on le peut, c'est un acte de haute politique et de progrès I
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La seconde bataille décisive où l'esprit de résistance concentrait son effort, où M. Thiers avait encore ce genre de « défaillance )' qui le portait au premier rang des combattants, c'est sur la question même du suffrage universel qu'elle se livrait à peu de jours d'intervalle. Des élections partielles venaient de se faire dans quelques départements comme à Paris j elles avaient commencé au mois de mars 1850, elles se complétaient au mois d avril au milieu des plus vives excitations, et
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parmi les élus de Paris, l'un, ancien officier de marine, homme à l'intelligence distinguée et troublée, M. de Flotte, était un condamné de Juin amnistié; l'autre, M. Eugène Sue, n'avait d'autre titre que de s'être fait le romancier de la démagogie. Le socialisme, qu'on croyait avoir vaincu, qu'on s'efforçait de supprimer ou de contenir, faisait une trouée victorieuse par ce scrutin dont triomphaient les républicains extrêmes.
Rien de plus étrangement dramatique, quand on revient vers ces années déjà lointaines, que l'émotion suscitée par un vote qui pour le moment ne changeait pas la majorité dans l'Assemblée, mais qui laissait entrevoir la possibilité d'un avènement légal du socialisme aux élections futures de 1852. En peu de jours, les fonds publics avaient baissé de près de 10 francs; une sorte d'effroi avait envahi le monde des affaires, paralysant brusquement l'industrie et le commerce. Aussitôt entre le gouvernement et les chefs de la majorité parlementaire se formait un concert pour chercher dans une révision de la loi électorale un moyen d'opposer une digue au torrent révolutionnaire. Comment trouver ce moyen en restant autant que possible dans la correction constitutionnelle ? On ne pouvait ni rétablir un cens, ni essayer de tempérer les emportements du suffrage universel par le vote à deux degrés, ni modi6er les conditions d'âge pour l'électorat, sans toucher à la Constitution, qui était précise, et sur le « suffrage direct » , et sur l'âge de vingt et un ans; mais la Constitution se taisait, elle avait laissé à la loi électorale le soin de statuer sur les conditions de domicile ou de capacité, et ce qu'une
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simple loi avait fait, une loi nouvelle pouvait le modifier. C'est par là qu'on croyait atteindre le but, en étendant de six mois à trois ans la durée du domicile pour l'électorat, en faisant constater le domicile par l'inscription au rôle de la contribution personnelle et en multipliant les cas d'incapacité ou d'indignité. C'était toute la loi du 31 mai : — « pas audacieux dans la voie de la réaction » , attentat contre le suffrage universel, s'écriaiton au camp des socialistes et même au camp des républicains modérés; — acte de préservation nécessaire, disaiton au camp des conservateurs. M. Thiers était de ceux qui avaient ressenti les élections de Paris comme une injure, comme une menace, et après avoir été un des plus ardents inspirateurs de la loi nouvelle, il en restait un des plus puissants défenseurs.
A vrai dire, M. Thiers avait peu de respect pour le suffrage universel ; il le mettait, ainsi qu'il le disait, au nombre de toutes les choses auxquelles il avait dû se résigner depuis quelque temps « sans être converti à aucune « . Il se soumettait à une puissance établie, il ne se croyait pas défendu de lui parler librement et même de lui tenir tête. Pourvu que la Constitution ne fut pas touchée par les mesures qu'on proposait, M. Thiers n'avait souci du reste. Il prenait la loi nouvelle pour ce qu'elle était, non comme un remède souverain, mais comme le seul palliatif possible, comme un moyen de rassurer l'opinion effrayée, de rallier les forces conservatrices. Sa pensée, il l'avouait tout haut, c'était d'enlever au socialisme une partie de son armée par une sorte d'épuration du suffrage universel, par l'exclusion
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des déclassés, des vagabonds sans domicile, des « nomades " qui sont l'éternel contingent des factions au scrutin comme dans la rue.
Le danger pouvait être sans doute de trop céder à une panique, d'éliminer d'un seul coup jusqu'à trois ou quatre millions d'électeurs, et de mettre une arme redoutable entre les mains de qui saurait s'en servir. M. Thiers ne s'arrêtait pas, et sans craindre de défier les orages par un de ces mots qui exaspèrent les partis extrêmes, il allait droit à ceux qu'il voulait exclure, en s'écriant dans un mouvement d'éloquence :
« . .. Ce sont ces Hommes qui méritent ce titre, l'un des plus flétris de l'bistoire, le titre de multitude. Oui, je comprends que certains hommes y regardent beaucoup avant de se priver de cet instrument ; mais des amis de la vraie liberté, je dirai les vrais républicains, redoutent la multitude, — la vile multitude, — qui a perdu toutes les^ républiques. Je comprends que les tyrans s'en accommodent, parce qu'ils la nourrissent, la châtient et la méprisent; mais des républicains chérir la multitude et la défendre, ce sont de faux républicains ! Ce sont des républicains qui peuvent connaître toutes les profondeurs du socialisme, mais qui ne connaissent pas l'histoire. — Voyez-la à ses premières pages, elle vous dira que cette misérable multitude a livré à tous les tyrans la liberté de toutes les républiques. C'est cette multitude qui a livré à César la liberté de Rome pour du pain et les spectacles du cirque, et qui, après avoir accepté en échange de la liberté romaine du pain et des spectacles, égorgeait les empereurs ; qui tantôt voulait du misérable Xéron et l'égorgeait quelque temps après par des caprices aussi changeants sous le despotisme qu'ils l'avaient été
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SOUS la République; qui prenait Galba, puis Tcgorgeait parce qu'elle le trouvait trop sévère; qui voulait débaucher Olhon, qui prenait Tignoble Vitellius, et qui, n'ayant plus le courage même des combats, livrait Rome aux Barbares.., C'est celte vile multitude qui a livré aux Médicis la liberté de Florence, qui a en Hollande, dans la sage Hollande, égorgé les de Witt; c'est cette vile multitude (\m a égorgé Bailly; qui, après avoir égorgé Bailly, a applaudi au supplice, qui n'était qu'un abominable assassinat, des girondins; qui a applaudi ensuite au supplice mérité de Robespierre; qui applaudirait au i7Ôlre, au nôtre; qui a accepté le despotisme du grand homme, qui la connaissait et savait la soumettre; quia ensuite applaudi à sa chute et qui, en 1815, a mis une corde à sa statue pour la faire tomber dans la boue... Ce n'est pas le peuple, le vrai peuple que nous voulons exclure, c'est cette multitude qu'on ne peut saisir nulle part, qui n'a ni domicile, ni famille.. . i?
Il parlait ainsi, opposant à l'emportement des passions une raison souvent passionnée elle-même, mettant une certaine tactique dans sa véhémence, comme il l'a avoué depuis; il ne ménageait rien, et à ceux qui lui répétaient sans cesse qu'il n'était qu'un royaliste conspirant la ruine de la République, il répondait que lui et ses amis plaçaient l'intérêt du pays et de la société au-dessus de la forme de gouvernement; que la République, plus encore que la monarchie, avait besoin d'ordre; qu'en défendant la cause de l'ordre, ils servaient mieux la République que les aveugles qui, en croyant la servir, la perdaient par leurs violences. — A ceux qui l'accusaient de procéder par l'astuce, de ne s'être arrêté devant la Constitution que parce qu'il n'avait pas osé aller jusqu'à un coup
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d'Etat, il répliquait vivement : a Vous dites que nous n'avons pas osé. Essayez de violer les lois, et vous verriez si nous n'oserions i)as! .. . » Il montrait le bout de l'épée du général Changarnier, qui commandait encore alors l'armée de Paris, et qui se faisait fort de contenir toutes les agitations. Par exemple, il eût été peutêtre un peu embarrassé d'expliquer ce qu'il aurait pu oser.
Cette guerre incessante, multiple, qu'on croyait dirigée contre la République, qui ne l'était que contre les excès révolutionnaires, M. Tbiers l'avait commencée sous le général Cavaignac, il la continuait sous la présidence de Louis-Napoléon, il la poursuivait dans une situation à vrai dire singulièrement compliquée par cette apparition d'un pouvoir d'acclamation populaire, qui était sans doute une force, une ressource pour les conservateurs, mais qui était aussi un grave danger.
Ce pouvoir nouveau, comment M. Tbiers l'avait-il vu à sa naissance? Quels rapports avait-il avec le prince dont le vote du 10 décembre 1848 avait fait un président? M. Tbiers a raconté bien plus tard, en 1871, qu'un jour de 1848, au moment oii l'Assemblée constituante s'avouait vaincue par les élections déjà nombreuses de Louis- Napoléon, il s'était trouvé auprès du prince, qu'il lui
avait été présenté par un homme d'esprit, M. Vieillard. — « Et voici, ajoutait-il, la réponse que j'eus occasion de faire à une de ses questions : Monseigneur, — car j'ai toujours eu l'habitude de donner le nom qu'exige le respect à ceux qui ont régné ou par eux-mêmes ou par d'autres, — monseigneur, pas de malentendu entre nous, vous êtes ici malgré moi. Et montrant l'Assemblée, j'ajoutai : Ces hommes imprudents qui vous ont rappelé ne savent ce qu'ils font; vous serez leur maître, mais vous ne serez jamais le mien I... j)
La vérité est qu'au premier moment M. Thiers s'était montré peu favorable à ce retour de fortune napoléonienne. Il aimait mieux l'Empire dans l'histoire, dans ce passé dont il racontait les grandeurs, que dans la réalité contemporaine. Ce n'est que par degrés, presque à la dernière heure, en présence d'un mouvement croissant d'opinion, que M. Thiers, ayant à choisir un candidat à la présidence, avait fini par se rallier au prince qui portait à la cause de l'ordre la popularité d'un nom prestigieux et parlait un langage d'une habile modération. ce .. .M. Louis Bonaparte, écrivait-il, aura au moins l'avantage de nous affranchir du joug d'une coterie incapable, désorganisatrice, antipathique à la France... Je le crois, comme individu, égal au moins au général Cavaignac... M. Mole juge M. Louis Bonaparte comme je le juge moi-même... Maintenant tout ce que je puis vous dire, c'est que, sans affirmer que cette nomination soit le bien, elle nous paraît à tous, hommes modérés, un moindre mal... )> M. Thiers suivait l'irrésistible courant sans illusion, sans trop d'humeur, acceptant ce qu'il
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n'avait pas pu empêcher, et se flattant de contenir au besoin par la puissance parlementaire les prétentions qui pourraient devenir dangereuses.
Une nécessité de situation, l'intérêt commun rapprochait pour le moment les chefs des partis conservateurs et le prince qui arrivait au gouvernement avec l'orgueil d'une acclamation populaire, mais qui, exilé jusque-là, é ranger aux affaires, presque dépaysé en France, sentait bien qu'il ne pouvait se passer du concours d'hommes éprouvés, connus du pays. M. Thiers entrait vivement dans ces rapports. Ministre, il ne pouvait pas l'être luimême , et il était le premier à conseiller à l'élu du 10 décembre de former son ministère avec des hommes moins compromis ou moins engagés par leur passé. Il était le négociateur le plus actif de cette première réorganisation d'un gouvernement conservateur avec M. Odilon Barrot, M. de Falloux, M. Drouyn de Lhuys, M. Léon Faucher comme ministres, avec le maréchal Bugeaud comme commandant de l'armée des Alpes et le général Changarnier comme commandant de l'armée de Paris. Sans entrer au pouvoir, il promettait à ceux qu'il pressait d'y entrer de servir sous leurs ordres ou auprès d'eux dans le Parlement, d'être toujours prêt « sur uu geste 5) à monter à la tribune, à s'associer à tous les actes du gouvernement, à partager toutes les responsabilités. En réalité, sous ce nouveau consulat de la seconde Ré|Kiblique, AI. Thiers n'a jamais sérieusement voulu être ministre; il tenait à garder sa liberté par précaution, par dignité, préférant rester un conseiller, un inspirateur ou un protecteur, au risque de paraître quelquefois trop
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protéger ou éclipser les ministres qu'il défendait de sa parole.
Au début surtout, M. Thiers voyait souvent le président, qui le recherchait et le flattait jusque dans ses sentiments de famille. Il n'avait pas tardé à démêler tout ce qu'il y avait dans cette ièie de visées ambitieuses et d'utopies à demi socialistes, de velléités et de rêves, d'idées confuses sur la politique intérieure aussi bien que sur la politique extérieure. Il comprenait bien qu'on n'était pas au bout des difficultés avec ce prince doux, taciturne, obstiné, prompt à se replier en lui-même après s'être trahi par un mot, réservé et entreprenant, qui répondait aux objections de M. Odilon Barrot sur un projet assez baroque : « Vous pouvez avoir raison sur ce point; cependant quand un homme qui porte mon nom est élevé au pouvoir, il faut qu'il fasse de grandes choses et frappe les esprits par l'éclat de son gouvernement!, .. ))
Toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion, M. Thiers, avec une liberté familière et vive, s'efforçait de combattre ces impatiences réformatrices et de ramener le nouveau président à la seule politique possible dans les affaires intérieures. « Vous ne pouvez, lui répétait-il, tenter de grandes et soudaines améliorations... Vous n'avez qu'une seule chose à faire : rester tranquille et assurer la tranquillité des autres I Maintenez à Paris une force militaire suffisante; montrez que vous avez le pouvoir et la volonté de châtier sévèrement toute tentative d'émeute, et la prospérité renaîtra comme par enchaalement. Voici ce qui arrive après chaque révolution : le
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peuple est fatigué et appauvri, il a besoin de repos moral et d'activité physique. » M. Odilon Barrot disait au président sous une autre forme : 'c Rendre au pays un peu de sécurité et de conGance dans l'avenir, rétablir, avec le respect de l'autorité, le culte du droit, habituer peu à peu les citoyens à faire leurs propres affaires et à en porter la responsabilité, faire cesser l'antagonisme qui a existé dans tous les temps entre le peuple et son gouvernement, rendre ainsi possibles des institutions libres et durables, voilà ce qui serait, à mes yeux, de la vraie grandeur ! 5?
C'était bien de la raison pour un président élu par six millions de suffrages ! Louis-Napoléon écoutait M. Barrot comme M. Thiers, sans être absolument convaincu. Une se désistait pas de ses idées, il les mettait en réserve, il les ajournait, et en attendant il se prêtait à la politique qu'on lui proposait, qui pouvait encore après tout le servir : il acceptait ce rôle de chef d'un gouvernement de l'ordre intimidant l'émeute au 29 janvier comme au 13 juin 1849, reconstituant sous le nom de Napoléon toutes les forces de l'autorité, rendant aux socialistes et aux républicains guerre pour guerre. Il se prêtait à tout, — sauf, quand le moment serait venu, à désavouer ce qui ne lui conviendrait plus.
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L'action de M. Thiers n'était pas moins vive dans les affaires extérieures, où il retrouvait aussi cette idée de Louis-Napoléon qu'il fallait faire quelque chose, qu'une guerre seule pouvait donner du prestige au nouveau gouvernement : — ce Une guerre, répliquait M. Thiers, produira la misère, la stagnation du travail, les sociétés secrètes, les passions révolutionnaires, en un mot tout ce que vous devez éviter... Lorsque nous avons tant à faire pour panser les blessures d'une révolution, notre diplomatie doit être sage et conciliante... » C'est surtout à propos des affaires d'Italie et de Rome que la question s' agitait, et la difficulté était d'autant plus grave pour M. Thiers que les passions belliqueuses qu'il combattait, qu'il rudoyait dans l'Assemblée, répondaient jusqu'à un certain pointa la pensée secrète du président.
Un soir notamment, — c'était à la première nouvelle de la bataille de Novare, — Louis-Napoléon mandait en toute hâte M. Thiers à l'Elysée, et il se plaignait avec amertume de ce qu'il appelait le résultat de la politique pacifique. « Je ne puis souffrir cet agrandissement de TAutriche, ajoutait-il. Il faut envoyer sur-le-champ une armée au delà des Alpes. » AI. Thiers, quant à lui, soutenait auprès du président comme devant le Parlement qu'on ne pouvait désormais intervenir sans risquer une
guerre géDérale où l'Autriche serait appuyée par la Russie, peut-être même par IMngleterre. — La conversation était des plus animées, lorsque M. Thiers, paraissant se rendre et prenant une plume, se mettait à rédiger deux décrets demandant à l'Assemblée une levée de deux cent cinquante mille hommes et un crédit de deux cents millions. Le président faisait aussitôt observer que jamais l'Assemblée ne lui accorderait tout cela. M. Thiers le croyait bien aussi, il avait simplement voulu traduire en chiffres ce qu'il fallait rien que pour commencer la guerre.
Que faire pourtant? La France ne pouvait livrer le Piémont. On restait d'accord qu'il y avait avant tout à négocier, à s'expliquer sans retard avec le représentant de l'Autriche. AL Thiers, rentrant chez lui, trouvait justement dans son salon le chargé d'affaires autrichien, M. de Hiibner, qui parlait avec orgueil de la victoire de Novare et déclarait que maintenant l'Autriche irait jusqu'au bout, sans craindre la guerre, sans accepter une interuention ou une médiation quelconque. M. Thiers écoutait un instant, fort soucieux de ce qu'il avait recueilli à l'Elysée; puis prenant M. de Hiibner à partie : « Vous venez de prononcer un mot dangereux, lui disaitil. Si c'est la guerre que vous souhaitez, vous tombez bien! Je viens de passer la soirée avec le président, tâchant d'empêcher qu'il ne la déclare immédiatement. Il a des décrets tout prêts pour demander deux cent cinquante mille hommes et deux cents millions. Je n'ai qu'à lui répéter vos derniers mots, les décrets seront présentés demain à l'Assemblée. )> A celle brusque rêvé-
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lation, M. de Hiibner, un peu abasourdi, se récriait, proteslant que l'Autriche ne désirait pas la guerre, surtout avec la France. " Alors, répliquait M. Thiers, pourquoi en parler? Pourquoi nous menacer de mesures que vous savez ne pas devoir réaliser? Pourquoi annoncer l'intention d'écraser le Piémont, lorsque vous savez qu'il est sous noire protection? «
On en revenait bientôt à une simple question d'indemnité de guerre à traiter diplomatiquement entre Vienne et Turin, et le fait est que, mêlé de près à cette négociation, suppléant à tout titre officiel par ses relations, par son crédit et son autorité personnelle, M. Thiers, plus que tout autre, contribuait à adoucir le poids de la défaite pour le Piémont, à sauvegarder la paix. Il ne réussissait pas également, il est vrai, à empêcher le président d'écrire à un aide de camp, au colonel Edgar Ney, au sujet de l'expédition de Rome, une lettre toute napoléonienne qui ressemblait à un motu jwoprio de l'Elysée opposé à un motu proprio du Pape; il n'avait connu la lettre qu'avec tout le monde, il en parlait sans ménagement dans une conversation avec le président, et il affectait de la passer sous silence dans un rapport qu'il avait été chargé de faire devant l'Assemblée sur l'expédition de Rome.
AI. Thiers intervenait dans ces affaires d'Italie comme il intervenait dans une autre affaire qui, à cette époque, mettait un moment la paix en péril; c'était la question des chefs de l'insurrection hongroise qui avaient cherché asile en Turquie et que l'empereur Nicolas, allié de l'Autriche, réclamait à Constantinople avec une hauteur
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menaçante. Le Sultan avait refusé de livrer ses hôtes, l'Angleterre appuyait la Porte dans sa résistance, et lord Palmerston avait déjà décidé le gouvernement français à soutenir la Turquie par une démonstration navale dans^ les Dardanelles. Un pas de plus, c'était évidemment la guerre ; à la première apparition des vaisseaux anglais et français, les Russes auraient répondu par Tinvasion de Fempire ottoman, d'autant plus que l'empereur Nicolas était alors dans toute l'infiiluation de sa puissance. La paix qu'on croyait sauvée du côté de l'Italie se trouvait menacée vers l'Orient. M. Thiers, informé un des premiers de la gravité de la situation, pressé par M. Mole, se mettait aussitôt à l'œuvre. « Comme toujours quand il y avait quelque besogne riscjuée, je fus chargé de l'affaire, a-t-il dit plus tard... Ce jour-là je dînai avec le président et Normanby. Leur but était visiblement d'avoir mon approbation. Normanby m'en dit quelque chose avant le dîner. J'étais profondément dégoûté de cette affaire, et je lui répondis assez rudement. Il y revint au salon, peu sagement, car il avait dû voir mes dispositions. J'éclatai contre la folie et le crime de faire la guerre pour pareille chose... Si c'était, dis-je, pour chasser les Autrichiens d'Italie ou les Russes de Hongrie, à la bonne heure I mais faire la guerre pour Kossuth! on dirait que l'Angleterre s'amuse à mettre le continent en feu. Et puis quels sont vos moyens? Votre flotte n'empêchera pas les Russes de passer les Balkans et d'entrer à Constantinople. Pour cela , il aurait fallu envoyer quatre-vingt mille hommes. L'envoi de votre flotte n'est qu'une insulte. Elle ne sera qu'une spectatrice inutile si
Nicolas met ses desseins à exécution. — On arrivait , et le président nous emmena dans une autre pièce qui ouvrait sur le salon. On ne pouvait nous entendre, mais on nous voyait, et bien des têtes curieuses essayaient de deviner sur quoi je déclamais et je gesticulais avec tant de véhémence... " Il s'agissait de sortir de là, et M. Thiers, d'accord avec le président, se chargeait de voir le ministre de Russie, M. de Kisselef, de concerter avec lui une démarche auprès de l'empereur Nicolas, non plus par voie d'intimidation, mais par une sorte d'appel à sa prudence, à sa générosité. La question des réfugiés hongrois disparaissait peu après en effet par un acte spontané de l'empereur Nicolas, qui, pour toute vengeance, se bornait à rudoyer la diplomatie anglaise.
A travers tout, qu'il s'agît de diplomatie ou d'affaires intérieures, M. Thiers se trouvait être ainsi auprès du président et des ministres une sorte d'inspirateur ou d'arbitre ingénieux et fertile dans le conseil, habile à toutes les tactiques, puissant dans le Parlement. La situation, à vrai dire, était étrange. M. Thiers ne se ménageait pas pour la politique d'ordre et de paix qu'il croyait devoir défendre; il se montrait toujours prêt à entrer dans une délibération épineuse ou dans une lutte passionnée de tribune, et au premier appel, dans les circonstances difficiles, il n'hésitait pas à se rendre à l'Elysée, où il portait son franc parler. Au fond, en donnant des conseils ou le secours de sa parole, il ne se donnait pas lui-même. Il évitait tout ce qui aurait pu ressembler à des engagements trop personnels, et un jour, c'est lui qui l'a raconté, il allait jusqu'à refuser
d'accompagner le président et lady Douglas dans une visite à Saint-Denis, " pour n'être pas vu en voiture découverte avec le prince n. Il se réservait! De son côté, le prince élevé à la présidence recherchait certes et flattait M. Thiers, surtout quand il avait besoin de lui. Il lui demandait ses avis et son concours pour s'en servir à sa manière, dans la mesure de ses intérêts; il n'avait pas la pensée de l'appeler au pouvoir, — témoin ce qu'il disait un jour après une conférence intime où les chefs conservateurs avaient vivement pressé M. Thiers de prendre la direction des affaires. « Croyez-vous, disait Louis-Napoléon, demeuré seul avec AI. Odilon Barrot, croyez-vous que, si AI. Thiers vous eût pris au mot et eût consenti à devenir ministre, j'aurais consenti, moi, à lui confier un portefeuille? Si vous l'avez cru, vous vous seriez étrangement trompé. «
On était à deux de jeu. La vérité est que AI. Thiers et ses amis se trouvaient engagés dans une situation fausse, et vis-à-vis de la République qu'ils subissaient ou qu'ils acceptaient sans l'aimer, et vis-à-vis d'un président qu'ils se sentaient intéressés à ménager, qu'ils ne soutenaient néanmoins qu'en se défiant et en se réservant. Sous les dehors d'une alliance pour une politique commune, il y avait dès le premier jour un profond et redoutable malentendu, et ici je touche au nœud même du drame de la révolution de 1848, à l'origine, à la nature, à la signification de ce pouvoir napoléonien surgissant entre les partis pour profiter de leurs divisions, de leurs aveuglements, de leurs folies et de leur impuissance.
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D'où venait-elle et où allait-elle, cette élection du 10 décembre qui renouait d'un seul coup les traditions du Consulat et de l'Empire en pleine France libérale? " Changer le roi Louis-Philippe contre l'empereur Louis- Napoléon est aussi une idée par trop ridicule, écrivait le fin et railleur X. Doudan à la veille du scrutin ; — saccager la France durant huit mois pour arriver à ce beau résultat est un fait qui suffirait pour nous rendre immortels dans l'histoire... " Je ne dis pas le contraire. Le "fait» n'existait pas moins; il était l'œuvre des circonstances, de la révolution de Février, des excès républicains qui seuls avaient rendu possible ce qui avant ces « huit mois 55 dont parlait Doudan eût paru invraisemblable, ce qui n'avait été entrevu que par l'ambition méditative du prince arrivant à Paris le lendemain de la catastrophe de la monarchie.
La révolution de Février avait fait l'élection du 10 décembre 1848 de deux manières, — par les anxiétés, par les périls de toute sorte qu'elle suscitait, et par ce qu'elle considérait comme sa grande réforme, comme sa raison d'être politique, l'institution du suffrage universel. Les pouvoirs des dictateurs sont toujours les fils des crises d'anarchie, et c'est assurément par une crise de ce genre que passait la France pendant ces quelques mois où elle
royalties lois, les inslitulions bouleversées, le crédil et le travail suspendus, la propriété contestée, une Assemblée nationale violée par les émeuliers, Paris inondé de sang par la guerre sociale. Ces spectacles qu'on croyait ne plus revoir avaient à la fois fatigué et excité le pays. De là l'immense réaction qui n'avait pas tardé à se produire, surtout dans les provinces, qui avait saisi toutes les occasions de se manifester, et qui, après juin, ne se contentant plus de la dictature du général Cavaignac, allant toujours plus loin, cherchait une expression plus nette, plus tranchée, plus saisissante. D'un autre côté, il y avait une chose à laquelle on n'avait pas songé en donnant au peuple entier de France le droit de nommer non-seulement ses représentants dans une assemblée, mais son chef suprême. Quel était depuis trente-cinq ans, sous tous les gouvernements, le nom le plus souvent invoqué, le nom le plus universellement connu du peuple, le plus légendaire?
Eh ! c'est bien certain, la réalité la plus vivante dans l'histoire contemporaine de la France, c'était la popularité de Napoléon, qui n'avait pas cessé de grandir depuis que l'homme de brumaire, d'Austerlitz, d'Iéna et de Montmirail avait disparu dans l'océan lointain. Celte popularité, tout le monde avait contribué à la répandre, les uns volontairement, par esprit d'opposition contre les régimes qui s'étaient succédé, les autres sans le vouloir ou sans le savoir. Tout ce qui venait de l'Empire était recueilli comme l'œuvre du génie, comme une tradition nationale. La poésie, le théâtre, les arts s'inspiraient de celle gloire inscrite dans l'airain des monuments comme