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dans les institutions. M. Thiers lui-même, au moment où éclatait la révolution de Février, était occupé à raconter ses annales avec les réserves d'un esprit libéral sans doute, mais aussi avec une chaude et affectueuse admiration. Le gouvernement de Juillet s'était fait un point d'honnenr de ramener l'Empereur avec un appareil triomphal sous le dôme des Invalides. Pour certaines classes, cecultedes choses impériales ne touchait sans doute que l'intelligence ; dans les campagnes, dans la France rurale, il se traduisait sous la forme d'images familières. On avait fait un Napoléon des chaumières, le Napoléon des Souvenirs du peuple de Bérangerl C'était en réalité ce qu'il y avait de plus clair dans l'éducation politique des masses, et le jour où le suffrage universel leur était donné dans un moment de crise, elles laissaient naturellement échapper tous ces souvenirs dont elles avaient été nourries. Elles jetaient comme un défi aux révolutions qui les effrayaient le seul nom qu'elles connussent, un nom qui représentait vaguement pour elles l'ordre restauré, la révolution pacifiée, la France illustrée. L'imagination populaire et l'instinct conservateur se rencontraient au scrutin.
La naïve et terrible logique du peuple éclatait dans les incohérences d'une révolution. Les politiques, les chefs parlementaires, M. Thiers, M. Mole, des légitimistes comme des orléanistes avaient pu sans doute, jusqu'à un certain point, contribuer à l'élection par la vigueur avec laquelle ils avaient rallié les forces de réaction, par l'appui qu'ils avaient donné au dernier moment à la candidature napoléonienne. Il faut tout dire cependant : les politiques n'avaient rien décidé, rien dirigé, ils avaient
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suivi un courant irrésistible, et eussent-ils essayé, ils n'auraient rien empêché.
Les masses seules avaient fait l'élection par un mouvement tout d'instinct d'autant plus significatif que celui-là même qu'elles choisissaient n'avait aucun titre personnel. Il n'était connu que pour les équipées de Strasbourg et de Boulogne, pourune vie hasardeuse deprétendant déclassé,, pour une captivité sans gloire et pour quelques rêveries à demi socialistes. Les masses, dans ce prince dont elles ne savaient rien, acclamaient le nom qui seul parlait à leur imagination. Et, qu'on le remarque bien, ce n'était pas visiblement à un simple candidat comme (ous les autres candidats, c'était bien à l'héritier de l'Empire qu'elles donnaient six millions de suffrages, de sorle que du coup celte manifestation dépassait la . portée d'un vote strictement constitutionnel. Légalement, pour les partis, Louis-Napoléon n'était qu'un président de la République ; par la logique de toute une situation, par l'inslincl des électeurs comme par les ambitions de l'élu, le scrutin tendait à l'Empire. Ce qu'il y avait d'évident, c'est qu'il venait de se produire un pouvoir nouveau, subordonné et précaire par la légalité qui l'enveloppait, conspirant pour le règne par le nom, par la naissance et par l'acclamation populaire. Le reste était l'affaire des circonstances et aussi du caractère de celui qu'un vote spontané venait de tirer de l'obscurité de l'exil pour le porter au sommet du gouvernement de la France.
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Ce n'est point évidemment en un jour qu'avait pu se dégager tout ce qu'il y avait dans cette situation. Aux premiers moments, le président avait tout intérêt à ne rien précipiter, à s'établir dans le gouvernement, à rester d'accord avec ses alliés des partis conservateurs, sinon absolument contre la République, au moins contre les républicains, contre l'ennemi commun, la révolution.
Fataliste d'instinct, dissimulant la fixité de ses idées et la hardiesse de ses ambitions sous une apparence de réserve et de modestie, il attendait, toujours prêt à accepter la lutte, d'intelligence avec ses ministres, contre les factions encore frémissantes, — mais sachant se plier aux conditions difficiles du temps. Il sentait que la première nécessité pour lui était de prendre position, de rallier les forces sociales, surtout l'armée, de gagner la confiance, — et celle politique, qui n'était pas sans habileté, il semblait la résumer avec une franchise mêlée de bonne grâce dans un voyage qu'il avait l'occasion de faire à Ham, oîi il avait été prisonnier. « Si je suis venu à Ham, disait-il, ce n'est pas par orgueil, c'est par reconnaissance. Aujourd'hui qu'élu de la France, je suis devenu le chef légitime de celle grande nation, je ne saurais me glorifier d'une captivilé qui avait pour cause l'attaque contre un
gouvernement régulier. Quand on a vu combien les révolutions les plus justes entraînent de maux après elles, on comprend à peine Tau dace d'avoir voulu assumer sur soi la terrible responsabilité d'un changement. Je ne me plains donc pas d'avoir expié ici ma témérité contre les lois de ma patrie, et c'est avec bonheur que, dans ces lieux mêmes où j'ai souffert, je vous propose un toast en l'honneur des hommes qui sont déterminés, malgré leurs convictions, à respecter les institutions de leur pays. » C'était un langage qui séduisait, que M. Dufaure, devenu pour un moment ministre de l'intérieur de la nouvelle présidence, se plaisait à citer comme un exemple et comme un engagement.
A mesure cependant qu'on sortait des premières épreuves, ce prince repentant et modeste montrait par degrés l'impatience du règne. Il laissait percer le naturel césarien, tantôt dans une affectation de costume militaire, tantôt dans quelque lettre où il s'essayait à parler en maître, où il ne cachait pas ses prétentions de gouvernement personnel. Il écrivait au chef du cabinet, à M. Odilon Barrot ; « Il faut choisir des hommes dévoués à mapersonne, depuis les préfets jusqu'aux commissaires de police... Il faut réveiller partout, non le souvenir de lEmpire, mais de l'Empereur ! " Louis-Napoléon avait bien voulu accepter à son entrée au pouvoir un ministère composé de M. Barrot, de M. de Falloux, de M. de Tocqueville ; il voulait bien appeler au conseil M. Thiers, M. Mole: il n'entendait pas subir une tutelle. Il souffrai dans son orgueil de paraître éclipsé ou protégé par des hommes d'une importance gênante, et le jour où il se
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croyait en mesure de secouer cette espèce de patronage, il n'hésitait plus. Son premier acte décisif d'émancipation était le message du 31 octobre 1849, le congé donné au ministère de M. lîarrot et Tappel au pouvoir de quelques hommes toujours choisis dans la majorité conservatrice , mais encore assez obscurs pour être obéissanls. Il appelait cela « faire sentir la main de Télu du 10 décembre » , — tout comme Napoléon parlait autrefois de faire « sentir le bras de l'Empereur » I C'était le premier pas, ce n'était pas le dernier, et dans ce travail d'usurpalion qui commençait pour ne plus s'interrompre, le président, il faut le dire, avait la chance d'être singulièrement favorisé par tous les partis , républicains et monarchistes, adversaires et alHés d'un moment, qui se croyaient bien habiles, lorsqu'ils ne faisaient que servir la cause napoléonienne par leurs passions comme par leurs erreurs de conduite.
Les républicains, même ceux qui passaient pour modérés, ne voyaient point assurément la portée de ce qu'ils avaient fait avec leur constitution. Ils avaient refusé de suivre les conseils de M. Thiers et de ses amis, qui proposaient le système modérateur des deux Chambres, — et en plaçant une Assemblée unique en face d'un pouvoir exécutif puissamment armé, ils avaient préparé d'inévitables conflits , ils laissaient la révolution ouverte, comme le leur disait M. Barrot. Ils avaient voulu un président responsable devant le pays, directement élu par le peuple, — et en donnant au président l'élection populaire, la responsabilité, ils avaient créé un pouvoir rival de l'Assemblée, indépendant, redoutable par l'unité du
commandement et de l'action. Ils étaient les dupes de leurs passions.
Les républicains de 1848, après avoir frayé la voie au gouvernement personnel, à un consulat napoléonien par leurs combinaisons constitutionnelles, avaient le malheur de manquer de tout esprit politique. Ralliés un moment par nécessité sous le général Cavaignac, vaincus et irrités de leur défaite au 10 décembre, ils redevenaient ce qu'ils étaient, une minorité incohérente et conspiratrice, un parti de sédition et de déclamation , oii les modérés, les politiques s'effaçaient, où les violents, jacobins et socialistes, dominaient. Ces étranges républicains se croyaient bien habiles avec leurs perpétuelles menaces de mise en accusation contre le président et son gouvernement, avec leurs essais d'insurrection comme au 13 juin 1849, avec leurs turbulences et leurs jactances de parlement, avec leurs revanches de scrutin par les élections révolutionnaires et socialistes de Paris; ils se figuraient sauver ainsi la République, et ils ne voyaient pas qu'ils la ruinaient, qu'ils ne faisaient que fortifier le président, qu'ils donnaient d'incessants prétextes à toutes les répressions et a toutes les réactions. « J'espère, leur disait un jour dans un moment de raison révoltée l'homme qu'ils auraient dû le plus écouter, le général Cavaignac, — j'espère pour le bonheur du pays que la République n'est pas destinée à périr; mais si nous étions condamnés à une pareille douleur, rappelez-vous bien que nous en accuserions vos exagérations et vos fureurs. » Ces « fureurs •» et ces « exagérations» , en effet, ne pouvaient que servir Louis-Napoléon en poussant vers lui les
intérêts troublés, l'opinion effrayée par la perspective de nouvelles explosions révolutionnaires à la fin des pouvoirs présidentiels, à la date de 1852.
Les conservateurs, de leur côté, ne faisaient pas moins les affaires du président d'une autre manière et dans un sens opposé. Les monarchistes de toute nuance, rapprochés et confondus dans la guerre de défense sociale qu'ils avaient entreprise, qu'ils soutenaient chaque jour, n'avaient point assurément l'intention de refaire l'Empire ; ils n'avaient d'autre pensée que de rétablir l'ordre avec le nom de Napoléon pour complice, d'épargner au pays, s'ils le pouvaient, de nouvelles crises parla reconstitution d'un gouvernement de préservation. 11 n'est pas moins certain que ces habiles politiques, à la tête desquels marchait AI. Thiers, avaient parfois, eux aussi, leurs passions , qu'ils n'étaient pas toujours prévoyants dans leur campagne de réaction, et qu'ils s'exposaient à d'étranges mécomptes. Ils croyaient sans doute suffire aux plus impérieuses nécessités en multipliant les lois sur la presse, sur les clubs, sur les réunions, en donnant au gouvernement, à titre plus ou moins provisoire, le droit de nommer et de changer les maires, de révoquer les instituteurs, de créer de grands commandements militaires; ils se montraient toujours prêts à tout accorder ou à tout absoudre dès qu'il s'agissait delà guerre à la démagogie. En réalité, ils armaient de toutes pièces un pouvoir dont ils se défiaient. Leur illusion était de croire que les armes qu'ils créaient ne serviraient que contre leurs adversaires, que Louis-Napoléon ne pourrait rien contre eux ni sans eux, qu'avec la majorité parlementaire
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dont ils disposaient, ils resteraient m:.îlres de la situation.
Ce n'est pas tout. Les conservateurs de l'Assemblée étaient d'abord restés unis entre eux et alliés avec le président pour le combat; ils l'étaient encore dans les moments difficiles, ils gardaient du moins à demi le secret de leurs préférences. C'était leur force! Le premier danger passé, ils commençaient bientôt à se retrouver, eux aussi, (els qu'ils étaient, avec leurs souvenirs , leurs altacbements et même leurs espérances monarchiques. Ils relevaient leur drapeau. Des légitimistes , représentants du peuple ou autres, allaient avec fracas au rendez-vous que le comte de Chambord leur avait donné à Wiesbaden, et là, sans se cacher, on débattait les conditions d'une prochaine restauration. Des partisans de la monarchie de Juillet se rendaient en Angleterre, à Claremont, auprès du roi Louis-Philippe, les uns plaidant la cause de la réconcihation des dynasties, les autres rêvant la candidature de AL le prince de Joinville à la présidence de la République. AL Thiers lui-même allait porter ses derniers hommages au vieux roi à son lit de mort. Il ne conspirait pas assurément, il avait même eu le soin d'annoncer son voyage à FEIysée pour prévenir toutes les interprétations ; mais il se trouvait mêlé à cette recrudescence de démonstrations monarchiques éclatant comme le dernier mot des réactions du moment.
Ces imprudents partisans de toutes les royautés se hâtaient un peu trop de divulguer leur secret. Ils se flattaient trop de pouvoir tenir tête à tous les dangers, à tous les ennemis, et par une imprudence
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OU une illusion de plus, ils laissaient trop voir qu'à tout événemenf , ils croyaient avoir pour eux un soldat éminenl, le général Changarnier, qu'ils opposaient à l'Elysée en même temps qu'aux socialistes, dont ils semblaient faire une sorte de Monk en expectative. Ils ne s'apercevaient pas qu'en donnant des armes au président par toutesleurs lois, par leur politique, ils lui donnaient aussi des griefs par leurs manifestations, — surtout par le rôle qu'ils créaient au général Changarnier.
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Placé entre tous les partis, Louis-Napoléon se servait ou se jouait des uns et des autres avec un mélange de ruse et de ténacité calme, sachant profiter des occasions qu'on lui offrait, des fautes et des faiblesses de ses adversaires ou de ses alliés, des ressources et de la force de sa situation. Contre les républicains, il avait les défiances qu'ils inspiraient, les instincts conservateurs qu'ils avaient réveillés, la lassitude du pays, le déclin de la République déjà visible dans l'opinion. Contre la majorité royaliste de l'Assemblée, il avait le souvenir à peine effacé des défaites de toutes les monarchies, les rivalités dynastiques, l'impossibilité d'une restauration de royauté. Contre tous, il avait l'occupation du pouvoir, le droit de disposer de toutes les forces de l'administration et de l'armée, le prestige de l'autorité légale doublée par
l'éclat du nom, la supériorité d'une ambition fixe, d'une volonté unique, habile à se démasquer ou à se dérober tour à tour. Il ne se hâtait pas ; dès qu'il rencontrait un obstacle ou une difficulté, il s'arrêtait; au besoin, il se laissait imposer ce qu'on voulait ou il se laissait désavouer par ses ministres, sans se détourner néanaioins de son but. Tantôt il semblait s'étudier à désarmer les soupçons et les hostilités par quelque discours comme celui de Ham ou par un message respirant la conciliation et la légalité; tantôt il parcourait les provinces, la Bourgogne, l'Alsace, la Normandie, avec un appareil princier, demandant directement au pays le pouvoir et les moyens de faire le bien qu'on attendait du gouvernement, disant à Cherbourg : « Pourquoi l'Empereur, malgré ses guerres, a-t-il couvert la France de ces travaux impérissables qu'on retrouve à chaque pas et nulle part plus remarquables qu'ici? C'est qu'indépendamment de son génie, il vint à une époque où la nation, fatiguée de révolutions, lui donna le pouvoir nécessaire pour abattre l'anarchie, réprimer les factions et faire triompher, à l'extérieur par la gloire, à l'intérieur par une impulsion vigoureuse, les intérêts généraux du pays... » L'appel ne pouvait être plus direct. — Ou bien le président saisissait habilement l'occasion des pèlerinages légitimistes et orléanistes à Wiesbaden et à Claremont pour passer, de son côté, autour de Paris des revues militaires où les acclamations impérialistes provoquées dans l'armée éclataient comme un défi aux parlementaires.
Ce travail d'ambition, Louis-Napoléon le poursuivait à travers tout , usant les partis les uns par les autres,
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tenant les républicains j)ar les conservateurs, les conservateurs par leurs passions comme par leurs divisions, avançant pas à pas jusqu'au jour oîi un dernier défi soulevant l'Assemblée obligeait la majorité elle-même à une résistance décidée, mais déjà tardive. C'était à Toccasion de la destitution du général Changarnier, qui avait refusé de couvrir de son approbation ou même de son silence les manifestations impérialistes des revues de Satory, et qui, par ce seul fait, s'avouait le général du Parlement. Le conflit avait cela de grave que, pour la première fois, le président se trouvait directement en présence, non plus de la minorité républicaine, mais de la majorité conservatrice, qui jusque-là lui avait prêté son appui. Entre les deux pouvoirs la guerre était décisive. Pour le président, il s'agissait non-seulement de se délivrer d'un général ennemi placé à ses côtés, mais de conquérir le droit d'avoir sous la main , à Paris même , des chefs militaires choisis par lui, dévoués à sa fortune. Pour l'Assemblée, si elle se soumettait, elle perdait l'épée sur laquelle elle comptait pour sa sûreté, elle restait désarmée contre toutes les entreprises.
Au dernier moment, comme s'il eût senti le danger, Louis-Napoléon avait réuni les principaux chefs conser-» vateurs pour tâcher de leur faire accepter sa résolution. Il n'avait réussi qu'à rendre le conflit plus aigu, et M. Thiers lui avait dit : « Le commandement du général Changarnier a été alternativement un gage de sécurité pour la cité contre la démogagie, et pour le Parlement contre les tentatives assez mal déguisées de certains hommes. Tous les partis ont leurs exagérés j le vôtre,
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monsieur le président, comme les autres. Si vous' brisez le commandement du général Changarnier, ce n'est pas seulement dans son honneur, c'est aussi dans sa sûreté que l'Assemblée se sentira menacée. Que fera-t-elle? Je n'en sais rien. Croyez bien que les Assemblées ont aussi leur esprit de conduite, et que la nôtre saura éviter dans la difficile situation que vous lui faites tout ce qui ne serait que ridicule... 5)
Lalulte était désormais trop engagée pour ne point éclater en plein Parlement, et au jour du débat public, M. Thiers, reprenant cette bistoire des relations de l'Assemblée et de la présidence depuis deux ans, de tout ce qu'avait fait la majorité pour rester en paix à l'Elysée, ajoutait ces paroles significatives : « Lorsque deux pouvoirs en présence ont entrepris l'un sur l'autre, si c'est celui qui a entrepris qui est obligé de reculer, il a un désagrément, c'est vrai; si c'est celui sur lequel on a entrepris qui cède, alors sa faiblesse est tellement évidente à tous les yeux qu'il est perdu. Eh bien, je n'ajoute plus qu'un mot : il y a deux pouvoirs aujourd'hui dans l'Etat, le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif. Si l'Assemblée cède, il n'y en a plus qu'un ; et quand il n'y en aura plus qu'un, la forme du gouvernement sera changée. Le mot, le titre viendront... quand ils viendront, cela m'importe peu ; mais ce que vous dites ne pas vouloir, si l'Assemblée cède, vous l'aurez aujourd'hui même. Il n'y a plus qu'un pouvoir, je le répèle, le mot viendra quand on voudra. .. r Empire est fait !... »
Le mol était dit, il divulguait le secret de la situation. Seulement la révocation d'un chef militaire n'apparaissait
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que coQinie un signe de plus : c'était depuis deux ans que l'Empire se faisait, et Ton s'y prenait un peu tard pour l'arrêter au passage après l'avoir préparé par une politique de réaction, de condescendance pour le pouvoir, qu'on croyait nécessaire sans doute, dont on ne pouvait cependant se dissimuler les redoutables conséquences. Quelle efficacité pouvait avoir une protestation tardive? Quelle était la sanction de ce débat parlementaire qui ressemblai! à une mise en accusation du chef de l'Etat? L'Assemblée, réveillée par une parole retentissante, se donnait, il est vrai, la satisfaction de voter un ordre du jour contre le ministère qui avait signé la deslitulion du général Changarnier. Le ministère disparaissait, — la destitution de Changarnier ne subsistait pas moins. Le président avait ce qu'il voulait; il avait conquis sa liberté, et il avait réussi à diviser la majorité, dont une partie avait refusé de s'associer à une manifestation d'hostilité contre lui. C'était tout au plus une trêve, non une solution.
Peut-être, à la vérité, y aurait-il eu encore un moyen de détourner et d'atténuer la violence des événernents en faisant la part de ce qui semblait déjà inévitable ; peutêtre ce dernier moyen eût-il été une révision régulière de la constitution permettant une réélection du président, une prorogation de pouvoir dont on aurait gardé le droit de fixer le caractère et les limites. Le pays, par les conseils généraux , par des pétitions nombreuses, se montrait favorable à une réforme constitutionnelle; des hommes prudents et réfléchis de l'Assemblée, M. de Hroglie, M. de Tocqueville, M. Odilon Barrot, croyaient
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que cela valait encore mieux que de courir les chances de Finconnii, de s'exposer à une sorte de coup d'Etat spontané du pays par la réélection illégale du président. La majorité, par des raisons diverses, était après tout acquise à la révision ; mais la constitution avait d'avance créé une impossibilité en exigeant pour le vote le chiffre des trois quarts des voix de l'Assemblée. Il suffisait, pour tout empêcher, d'une coalition de scrutin entre ceux qui repoussaient la révision parce qu'ils y voyaient une menace pour la République, et ceux qui, surtout depuis l'affaire du général Changarnier , avaient pris pour mot d'ordre de n'accorder au président u ni un jour ni un écu de plus ». De sorte que, de propos délibéré, on s'enlevait le dernier expédient de transaction, on s'enfermait sans espoir, sans issue possible, dans une constitution où restaient tête à tête deux pouvoirs ennemis, disposés à s'entre-détruire.
Voilà donc le résultat de ces trois années, de ces agitations où se jouait en définitive le sort du pays ! On avait commencé par une alliance entre les forces du Parlement et la présidence napoléonienne, on touchait à un conflit, — au plus décisif, au plus irréparable des conflits. Nul, certes, ne s'était trouvé mêlé de plus près et plus activement que M. Thiers à toutes les phases de
ce drame émouvant des destinées françaises. Il avait été un des plus intrépides au combat pour la défense sociale; il avait eu la passion de l'ordre contre la Révolution, et pour celte cause, il s'était engagé plus d'une fois en faveur du président. 11 représentait maintenant la révolte de l'instinct parlementaire contre la menace d'une résurrection impériale. Il avait essayé de décider l'Assemblée à la résistance; il avait refusé de se prêter, ne fût-ce que par son vote, à la révision, — et à la vérité, on peut dire qu'à ce moment, par une évolution intime, il inclinait à chercher dans la République elle-même une force contre un nouveau danger.
Assurément, si les républicains avaient eu plus de clairvoyance ou d'esprit politique, ils auraient compris le sens et la portée de quelques paroles que M. Thiers avait accentuées avec intention dans son discours sur la révocation du général Changarnier. M. Thiers n'avait certes désavoué ni ses préférences pour la monarchie parlementaire, ni la douleur qu'il avait éprouvée au 24 février; mais, en même temps, il avait bien laissé voir avec toute sa dextérité qu'il n'était pas insensible à la puissance des événements qui avaient fait de la République le régime, la loi présente de la France, — et il avait ajouté : « A côté de la douleur que je ressentais, j'ai éprouvé cependant un sentiment qui a été, à quelque degré, un sentiment de satisfaction. Je me suis dit : Apres tout, la République, c'est le gouvernement de tout le monde, de tous les partis. Il y a quelques jours, M. Berryer était à côté de moi , M. Berryer, dont j'ai connu la vie et le caractère, lui qui, malgré des luttes
vives, s'est toujours conduit à mon égard en loyal adversaire. Il était à côté de moi, et sous le gouvernement qui me convenait il se croyait humilié ; si celui qu'il désire revenait , peut-être éprouverais-je le même sentiment. Ceux qui rêvent l'Empire se croiraient humiliés sous le gouvernement du comte de Chambord ou du comte de Paris ; les républicains aussi, bien entendu, puisque cet état ne serait pas conforme à leurs convictions. Eh bien, sous la République, qui est le gouvernement de tous les partis, personne n'est humilié. Faisons donc cette expérience, faisons-la loyalement, franchement, sans arrièrepensée. Ce que nous nous devons les uns aux autres, c'est d'y travailler de notre mieux... c'est que ni les uns ni les autres, par l'intrigue, par la violence ou par des entreprises insensées, ne conduisent cette République à autre chose qu'une République.. . »
C'était une offre d'alliance, de trêve entre les partis. Malheureusement, les passions dans tous les camps étaient plus fortes que la raison. Les républicains, dans le langage de M. Thiers, ne voyaient qu'une tactique, une perfidie de plus déguisant la grande conspiration monarchique. Ils interrompaient violemment l'orateur en lui criant avec ironie qu'il avait fait la loi du 31 mai, qu'il avait violé la Constitution, qu'il n'était qu'un royaliste, que la République n'avait pas besoin de lui! Au fond, ils avaient plus d'amertume et d'irritation contre la majorité parlementaire que contre le président, qu'ils affectaient de dédaigner. Les conservateurs, à leur tour, en se défiant des usurpations napoléoniennes, se défiaient encore plus de la République et des républicains. Ils ne sui-
vaient pas lous M. Thiers dans ses velléités à demi républicainesj ils restaienl avec leurs antipathies, leurs illusions, — toujours prêts à applaudir aux répressions, aux excès d'autorité par lesquels le gouvernement les captait encore et les compromettait. En un mot, les partis, obstinément irréconciliibles, s'épuisaient dans leurs dissensions, tandis que l'ennemi commun, faisant un pas de plus, achevait de dévoiler ses desseins, sa politique, de deux façons également signiûcatives.
D'un côté, Louis -Napoléon, qui savait bien ce qu'il faisait en éloignant le général Changarnier, avait profité de sa liberté pour réorganiser l'armée de Paris. A cette armée, composée de régiments choisis avec calcul, il avait donné des chefs nouveaux — et le premier de tous les chefs, un ministre de la guerre prêt à tout, le général de Saint-Arnaud, qui venait de conquérir quelque prèslige dans une expédition de la Kabylie. Il n'avait rien négligé pour multiplier ses rapports avec l'armée, pour réieiller dans tous les rangs les susceptibilités militaires. Au mois de novembre 1851, six cents officiers étaient conduits par le commandant de Paris à l'Elysée, et le |)résident ne leur cachait pas qu'il ferait bientôt appel à leur dévouement. 11 leur disait qu'il comptait que ce dévouement ne lui faillirait pas, — « parce que, vous le savez, ajoutait-il , je ne vous demanderai rien qui ne soit d'accord avec mon droit, avec l'honneur militaire, avec les intérêts de la patrie, parce que j'ai mis à votre tête des hommes qui ont toute ma confiance et qui méritent la vôtre j parce que, si le jour arrivait, je ne ferais pas comme les gouvernements qui m'ont précédé, je ne
VOUS dirais pas : Marchez, je vous suis ! mais je vous dirais : Je marche, suivez-moi. .. » C'était un cri de guerre.
D'un autre côté, le président préparait à l'Assemblée une surprise, une épreuve qu'il tenait en réserve, la proposition de « rétablissement du suffrage universel » par l'abrogation de la loi du 31 mai. La vérité est que Louis-Napoléon avait laissé faire cette loi, qu'il avait prêté un appui apparent à ceux qui la faisaient, mais qu'il avait toujours gardé l'arrière -pensée de la désavouer lorsqu'il se croirait intéressé à en rejeter l'impopularité sur les parlementaires. « Comment, lui disait une personne de on intimité qui était pour lui une amie de jeunesse, comment, vous, l'enfant du suffrage universel, vous approuvez un suffrage restreint? — Vous ne comprenez rien à ma tactique, répondait-il )je perds l Assemblée. — Mais vous vous perdez avec elle ! — Pas le moins du monde. Quand l'Assemblée sera penchée sur le précipice, je couperai la corde! » Il croyait sans doute le moment de « couper la corde » venu, — et c'est en quelque sorte la main sur la garde de l'épée qu'il lançait une proposition destinée à précipiter la ruine de l'Assemblée en jetant la confusion dans la majorité et en abusant les républicains par un semblant de satisfaction.
Ce qu'il y a d'étrange, c'est que même à celte extrémité, en face d'une pensée qui ne se déguisait plus, qui s'attestait de mille façons, les divisions des partis ne faisaient que s'accuser et s'envenimer à travers tous ces incidents. Elles se manifestaient jusqu'au bout dans cette
dernière tentative de résistance décousue qu'on appelait la proposition des questeurs. On croyait répondre aux défis du président et du nouveau ministre de la guerre en revendiquant pour TAsseinblée le droit de u veiller à sa sûreté intérieure et extérieure )•> , de « requérir directement la force armée et toutes les autorités " , de désigner le général chargé de commander les troupes requises pour la défense du Palais-Bourbon. Celte malheureuse proposition, loin de rallier les partis, les mettait plus que jamais aux prises et ajoutait à la confusion. Les républicains, ombrageux et aveuglés par leurs passions, affectaient de représenter la motion des questeurs comme une représaille de réactionnaires déçus contre l'abandon de la loi du 31 mai. Ils ne voyaient partout que Tintrigue royaliste impatiente de saisir l'occasion, d'avoir son armée et son général pour mettre le président à Vincennes, les républicains en prison, — et le Roi aux Tuileries ! Ils accusaient les chefs de la majorité de jouer « la comédie de la peur m , pour ériger l'Assemblée en « Convention blanche » . De l'Elysée ils ne craignaient plus rien, — ils avaient dans tous les cas pour les défendre « la sentinelle invisible, le peuple I »
Vainement M. Thiers s'efforçait de ramener les esprits troublés à la vérité de la situation, il se voyait assailli d'interruptions injurieuses qui couvraient sa voix, et il était réduit à s'écrier avec une pathétique émotion : « Dites à la France que, lorsqu'il s'agissait de l'indépendance de l'Assemblée, de l'avenir du gouvernement représentatif et de l'existence de la dernière As-
semblée peut-être qui nous représentera véritablement, vous, républicains, vous avez refusé de m'entendre !.. . « Vainement aussi les partisans les plus sérieux de la République, le général Cavaignac, le colonel Charras , M. Jules Grévy, M. Dufaure, AI. Barthélémy Saint-Hilaire, se ralliaient à la proposition. On ne les écoutait pas plus que M. Thiers, et la proposition des questeurs allait expirer au scrutin par la coalition des républicains extrêmes et de la fraction de la majorité qui hésitait k prendre la responsabilité d'une rupture déclarée avec l'Elysée. Si la proposition des questeurs eût été volée, c'était sans doute en effet la guerre immédiate ; par son vote d'impuissance, l'Assemblée s'avouait vaincue : elle se livrait, elle restait désarmée. Le dénoûment n'était pas douteux.
Et maintenant qu'on reprenne encore une fois par la pensée cette série de faits, la Révolution rouvrant l'ère des aventures, la République sortant meurtrie de la guerre civile de Juin, le pays s'épuisant en oscillations, le pouvoir d'un Napoléon renaissant d'une fascination du peuple favorisée par l'anarchie, les partis se poursuivant d'animosités implacables et se ruinant les uns les autres au profit de ce pouvoir impatient de règne ; qu'on se rappelle en même temps oii tout cela avait conduit, ce qui se passait auxderniers jours de novembre 1851 : évidemment tout était prêt pour la crise décisive. L'idée d'un coup d'État était tellement accréditée qu'on en parlait tout haut dans les réunions, dans les salons, quelquefois en plaisantant, comme de l'événement du lendemain, tout au plus du surlendemain. L'opinion
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était devenue tellement sceptique que quelques députés qui s'étaient réunis, une nuit, au Palais-Bourbon pour leur sûreté, qui faisaient surveiller l'Elysée, se voyaient livrés au ridicule. Le républicain Michel de Bourges s'amusait un peu pesamment, surtout avec une rare prévoyance, de ces « réunions nocturnes » , de ce qu'on appelait dans le public les ^ patrouilles grises » , des questeurs autour de l'Elysée.
On en était là lorsque tout à coup éclatait la catastrophe emportant à la fois et l'Assemblée et la Constitution, et M. Thiers et le général Cavaignac, et la république et les rêves monarchistes avec les libertés parlementaires. Au 24 février 1848 répondait, à près de quatre ans de distance, le 2 décembre 1851, — qui à son tour devait trouver une tragique et foudroyante réponse en 1870, après ces dix-huit années où tout était à reconquérir, où M. Thiers lui-même avait à reprendre un rôle et pour la revendication des libertés perdues et pour la grandeur française malheureusement compromise.