LE CANDIDAT
J'offre cent mille francs!
Il est jeté au plafond et meurt écrabouillé. Silence général. Quinze cents à deux mille victimes. Arrivée des reporters et de la police, commentaires.
Chaque fois que j'entends parler des usuriers avec légèreté, je pense au père Lebrun. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, qui avait l'air d'un vieux militaire; je fus son dernier client. Il vit maintenant retiré en Normandie, dans une belle ferme qu'il exploite luimême, et, au jour de l'an, il ne manque jamais de m'envoyer sa carte avec un mot gracieux.
Quand je le connus, je travaillais à ia Bourse chez un coulissier. Les affaires ne marchaient pas. Nous étions là une bande de débutants qui vivions assez mal. J'allai trouver le père Lebrun dans un café du boulevard, muni d'une lettre de recommandation. Au bout de deux ou trois rendez-vous consacrés à des pourparlers, il me prêta de l'argent en me disant :
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— J'ai renoncé à ce genre d'opération, mais enfin, vous m'êtes adressé par un ancien client et d'ailleurs votre ligure me revient. Je suis un peu physionomiste...
Je lui signai des billets, puis il ajouta :
— Quand vous voudrez me voir, je suis ici tous les jours de cinq à sept, excepté les dimanches et fêtes.
A l'échéance des billets, je ne les payai pas et je me rendis auprès de lui pour m'excuser.
— Je le savais d'avance, mon jeune ami, me dit-il en souriant. A votre âge, on ne paye jamais à l'échéance. Je ne vous ferai pas de frais cette fois parce que j'ai confiance en vous! Travaillez, travaillez ferme 1
— Que voulez-vous, mon cher monsieur Lebrun? C'est toujours la première mise de fonds qui manque. Alors on s'endette, on s'endette...
Il me regarda attentivement.
- — Eh parbleu ! je connais cette histoire-là. Je crois que vous êtes sérieux et que vous ferez quelque chose un jour. Hum! je vous avancerais même encore volontiers de l'argent, si j'étais sur que vous travailliez. Mais travaillerezvous? Toute la question est là. . .
J'eus un geste qui ne laissait aucun doute à ce sujet.
— Revenez donc domain.
Los réflexions qu'il lit durant la nuit me furent évidemment favorables, car, à son heure ordinaire, je le trouvai attablé au café. 11 me convia à une partie de dominos et à la fin me prêta sur ma signature une somme assez ronde. Pendant les mois qui suivirent, cette petite scène se renouvela plusieurs fois. Je contractai ainsi envers le père Lebrun diverses dettes qui constituaient un joli total. Nous étions au joui de Fan et comme je m'étais pris de sympathie pour mon créancier, j'allai dans les premiers jours du mois lui porter mes souhaits de bonne année. 11 me reçut avec bonhomie : pourtant il me lit des observations.
— Vous avez régulièrement manqué toutes vos échéances, mon jeune ami. Je ne vous ai pas tracassé, car vous m'inspirez de l'intérêt. .Mais que diable' C'est -rave, c'est très grave. Ma créance devient très forte. Vous rappelezvous seulement ce que vous me devez?
Je dis un chiffre.
— Vous ne savez même pas le chiffre exact! Voyons, ce n'est pas sérieux. Je vais être obligé de vous poursuivre. Je me suis trop découvert et je commence à le regretter...
— Oh!
— Je n'incrimine pas vos intentions, mon jeune ami, mais votre bonne volonté, continuat-il en se radoucissant.
— Faisons-nous un domino? dis-je pour détourner le cours de ses pensées.
Cette tentative échoua.
— Il s'agit bien de dominos ! Je vous le répète, la somme est exagérée, surtout pour une dernière opération, car je ne voulais plus prêter. . . Enfin !
Il murmura des paroles vagues, puis brusquement :
— Où dînez-vous ce soir?
— Voulez-vous me faire le plaisir de di ner avec moi? demandai-je.
— Gaspillage, cela, gaspillage. Venez au contraire dîner chez moi, en famille.
Je répétai machinalement :
— En famille?
— Avec ma femme, qui sera enchantée de faire votre connaissance. Je lui ai souvent parlé de vous.
Je l'accompagnai, me livrant à des conjectures suir ce que pouvait être l'intérieur du père Lebrun. Il demeurait boulevard Magenta, au troisième, dans un appartement qui me frappa tout de suite par *on confortable et son
heureuse disposition. La lionne nous introduisit dans le salon d'un luxe calme et bourgeois, saris mauvais goût.
— Je vais chercher ma femme, asseyez-vous. Je songeais : « La mère Lebrun doit être
très drôle! » Mais quand je la vis, je fus stupéfait, et me repentis de cette supposition gratuite. Elle paraissait trente ans à peine; elle avait les cheveux d'un blond clair, le nez droit et fin et cette souple démarche qui charme au premier coup d'œil. Elle me tendit la main sans timidité et il me vint un respect subit pour le père Lebrun, souriant à son côté d'un air paisible et confiant.
Le repas bien servi fut cordial. Nous n'étions que nous trois. Le père Lebrun me mit à mon aise dès le potage.
— Dirait-on que ce garçon-là a une aussi mauvaise conduite? Hein! Cécile?
Elle leva sur moi des yeux très doux.
— Est-ce vrai, Monsieur?
Le père Lebrun m'évita de répondre.
— Très mauvaise. Aucun sérieux dans ses engagements. Je vois le moment où je serai contraint de lui faire des frais... Buvez donc...
— Il ne faut pas en arriver à cette extrémité.
Monsieur. Il faut travailler, dit madame Lebrun d'une voix aimable et grave.
— Ecoutez-la, mon jeune ami, elle est de bon conseil.
Je l'écoutais et il me semblait que j'étais dans ma propre famille. Lui, avait des attitudes d'oncle qui gronde un coquin de neveu. Je me figurai un instant que j'étais auprès d'une jeune tante, situation exquise pour tous les esprits un peu délicats.
Au dessert, le père Lebrun s'approchant de sa femme lui donna un baiser sur le front. Ce détail me rappela à la réalité. Evidemment, ils formaient un ménage très uni, et je ne surpris pas une seule fois de ces paroles aigres et à double sens qui sont fréquentes entre époux d'âges disproportionnés.
Je revins dans la maison la semaine suivante et j'y fus accueilli par madame Lebrun presque avec familiarité. Quant à lui, je ne songeais plus du tout à sa profession équivoque et il m'apparaissait seulement comme un brave homme ayant des idées étroites sur les questions d'argent.
Je me mis insensiblement à faire la cour à sa femme, mais une cour discrète et hésitante, sans grand espoir, et plutôt pour excuser vis-à-
vis de moi-même mon intimité avec le père Lebrun. Nul indice ne m'y encourageait et je n'a- A'ais vraiment d'autre raison que le penchant naturel à mon aire. Elle reçut les premières galanteries que je risquai comme elle eût fait d'un compliment banal et de peu d'importance : malgré l'insistance de mes poignées de main quand je me présentais chez elle ou que j'en sortais, je ne parvenais pas à lui arracher un de ces sourires spéciaux et rapides qui chatouillent. Il arrivait fréquemment que son mari nous laissait seuls pendant quelques minutes, mais j'étais gêné et je n'osais mettre ce temps à profit pour une déclaration décisive.
Enfin, une fois, humilié de ma timidité, je me dis: « Bah! qu'est-ce que je risque? De me fermer la maison du père Lebrun, et après? » Son mari causait avec un client dans la pièce voisine et avait soigneusement tiré la porte. Elle était au piano : je me penchai et l'embrassai dans le cou. Je m'attendais à un incident, mais elle ne se retourna pas et continua de jouer plus lentement. Alors, je lui saisis la figure et je l'embrassai à plein visage. Nous entendîmes la voix du père Lebrun qui reconduisait son client. Je balbutiai : « Quand vous verrai-je? » Elle répondit : « Un de ces jours j'irai chez
vous. » J'insistai : « Venez demain. » Et au moment où son mari rentrait, elle murmurait : « Quatre heures. »
La facilité de cette victoire ne m'inspira que l'idée que je m'étais conduit fort habilement.
A l'heure indiquée, on sonna à ma porte. J'allai ouvrir : c'était elle. Je la menai dans une petite pièce attenant à la chambre à coucher et là, je la pris entre mes bras sans prononcer la moindre parole. Elle s'abandonna avec simplicité.
Ce fut une maîtresse aussi agréable que peut la souhaiter un jeune homme qui esta la Bourse. Elle était d'une exactitude minutieuse dans ses rendez-vous convenablement espacés; elle avait le plaisir pratique et franc. Ne m'inspirant jamais ni passion ni jalousie, elle ne cessa de me plaire tout le temps que dura notre liaison.
Dès notre second rendez-vous, elle commença à s'inquiéter de ma vie privée avec un soin charmant et presque fraternel. Elle disposa mon appartement d'une façon plus raisonnable et mit de l'ordre çà et là. Lorsque je lui avouais que j'avais joué la veille ou négligé -quelque affaire, elle me faisait de doux reproches, et même une fois elle me dit, en rougissant, qu'elle serait très joyeuse quand je ne devrais plus
d'argent à son mari... Je compris ce sentiment délicat, je répondis : « Moi aussi » et je me promis de m'acquitter le plus tôt possible. Elle revint d'ailleurs sur cette idée-là à plusieurs reprises, mais toujours avec un tact extrême et sans que cela put me blesser. J'avoue qu'au contraire ces petites scènes m'amusaient fort, tant elle y apportait de discrétion et de gentillesse.
Et elle choisissait parfois des circonstances si singulières pour me conseiller le travail et l'économie que ses recommandations me restaient longtemps dans la mémoire.
Au bout de six mois, soit que les affaires, comme on dit, eussent repris, soit qu'en effet je travaillasse davantage, je m'étais acquitté non seulement avec le père Lebrun, mais encore avec d'autres créanciers. Cécile en manifesta une vive joie.
Le lendemain du jour que son mari me rendit mes billets, elle arriva chez moi un peu triste et, m'embrassant avec tendresse :
— Il faut nous quitter, mon ami, me dit-elle simplement. Nous partons demain, mon mari et moi, pour la Normandie. Nous nous sommes décidés subitement : il renonce aux affaires. J'espère qu'on aura de vos nouvelles de temps en temps.
Je vis qu'il eût été inutile d'insister. Nous nous rappelâmes pendant deux heures les moi.s que nous venions de vivre si intimement.
Puis elle s'éloigna, après m'avoir donné un taiser franc et délinilif, comme elle eût apposé sa signature au bas d'un acte.
Son souvenir ne m'abandonna pas aussi vite que celui des aventures ordinaires d'amour. Je lis de nombreuses hypothèses sur sa conduite à mon égard et aussi sur le rôle du père Lebrun. J'allai jusqu'à des conjectures malveillantes et d'ailleurs absurdes. Je finis par m'arrèter à cette idée que Cécile n'avait pas eu la moindre arrière-pensée dans notre liaison, et que tout en étant agréable à son amant, elle avait profité de l'occasion pour être utile à son mari, vertus qi i sont l'honneur de certaines femmes de la bourgeoisie française.
Le petit Serquy et Jule« Debot, que ses amis appelaient plus corn m aué ment Bobo, étaieul complètement décaves depuis un le.jips immémorial. C'est, au point «ju*, $&n\ les ancêtres du boulevard, nul ne se rappelait avoir vu de l'argent entre leurs mains. Ils étaient arrivés à cette situation par des chemins différents, mais également surs. Bobo avait en peu d'années perdu ou gaspillé un assez mince patrimoine, et, quant au petit Serquy, il n'avait jamais possédé la moindre valeur. Les nécessités de l'existence les avaient toujours empêchés. L'un et l'autre, d'exercer une profession quelconque. On ne connaissait pas leurs familles : d'ailleurs, ils vivaient très bien et ne se montraient que vêtus avec une extrême élégance. Ils fréquentaient aussi la
meilleure société. Leur âge était à peu près le même, quarante ans environ, et leur réputation, sans être de celles qu'on exige des arbitres en matière d'honneur, était encore enviable.
Une bonne humeur charmante une gaieté inaltérable, leur attiraient des invitations fréquentes, des succès, des relations; et on leur pardonnait, grâce à ces agréments personnels, les « tapages » incessants qui constituaient leur seule ressource. Car ils ne subsistaient véritablement plus que çle cette variété si délicate et si parisienne de l'emprunt, à laquelle il a, bien fallu donner un nom particulier : le « tapage », en effet, n'est pas l'emprunt et, tout en étant une opération financière de la mêrpe famille, il s'en distingue par des traits essentiels.
Si vous demandez, par exemple, une somme d'argent à quelqu'un, en lui promettant de la lui rendre à une époque déterminée, vous contractez un emprunt; si vous vous contentez, au contraire, de dire à un ami ou à une simple connaissance, ou à un étranger : « Prêtez-moi donc une cinquantaine de louis », sans vous engager aucunement à les lui restituer, c'est d'un « tapage » qu'il s'agit. Les hommes s'empruntent réciproquement de l'argent dans tous les pays et dans toutes les conditions, mais on ne
« tape » qu'à Paris et entre gens d'un certain monde. L'emprunt est souvent pénible : il vous place momentanément dans une position inférieure et légèrement humiliante. Il n'en est pas de même du tapage qui doit être pratiqué avec une large désinvolture et comme si le fait de taper était une sorte d'hommage à la personne choisie.
Bobo et Serquy excellaient à cet art redoutable. Ils avaient chacun une méthode fixe dont ils avaient expérimenté la puissance par un long usage. La force du p^tit Serquy consistait en un tact surprenant qui Lui faisait deviner la minute exacte où quelqu'un pouvait être tapé : il savait lorsque son client avait gagné au jeu, il guettait l'air de sa physionomie, il n'abusait pas, il se servait de phrases brèves. C'était l'opérateur discret qui vous arrache une dent d'une poigne solide, au moment qu'il faut, sans étaler ses instruments. Il ne comptait plus ses triomphes.
Bobo était le dentiste plein de faconde qui n'attache visiblement aucune importance à ce que vous ayez une dent de plus ou de moins. A ses gestes bon-enfant à sa parole souriante et douce, les poches s'ouvraient naturellement. Ainsi, tous les deux, ils menaient une existence
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facile et joyeuse, exempts de pessimisme, supportant sans dégoût les échecs passagers, et se fiant aux: combinaisons innombrables du hasard. Môme, ils avaient eu dans leur vie de brillantes périodes et jusqu'à des heures de luxe : les mois qui précédèrent le krach restaient dans leur souvenir, puis l'époque du Rio-Tinto. Ils espéraient toujours que des moments pareils reviendraient, car leur destinée suivait les péripéties de la fortune publique ; et, après les grands coups de Bourse, on les voyait arriver chez leurs relations, comme des glaneurs.
Mais, depuis quelque temps déjà, Bobo et Serquy traversaient une crise assez dure : les affaires n'allaient pas et ils étaient les victimes d'une accalmie déplorable. Ils venaient de passer une semaine avec de vagues pièces de monnaie, prenant leurs repas dans des restaurants indignes, se rencontrant parfois à la table de quelque gargote, les soirs où ils ne dînaient pas en ville, et échangeant alors des considérations sur la difficulté de la vie à Paris et l'augmentation de toutes choses. Ils conservaient, cependant, une tenue parfaite vis-à-vis l'un de l'autre et affectaient de réaliser des économies, en attendant que les affaires reprissent.
Par une coïncidence fâcheuse, la plupart de
PRÉSENCE D'ESPEIT 203
Leurs clients ordinaires jouaient de déveine. Biache, le coulissier, qui « avait les dix louis faciles », prenait au club la forte culotte; Dick perdait aux courses une somme énorme. Des accidents analogues frappaient leurs meilleurs camarades. Jamais, peut-être. ils ne s'étaient trouvés dans des circonstances aussi défavorables.
Enfin, une nuit, Bobo, en traversant la salle de jeu du cercle, comme il avait coutume chaque jour pour savoir les nouvelles, apprit, par le bruit des conversations, que Boisgenet, un très gentil garçon, tout jeune, presque un débutant, venait de tailler une de ces banques aux-, quelles l'argot des joueurs donne le nom pittoresque de « rasoir». Après cet exploit, Boisgenet avait immédiatement quitté la partie. Bobo se hâta de regagner son domicile et laissa- à son concierge, sur une de ses cartes, l'ordre de le réveiller à dix heures du malin.
A dix heures et demie, il pénétrait dans l'antichambre de Boisgenet.
— Monsieur est sorti, dit le domestique. Bobo murmura un « ah! » de désappointement.
— Mais il rentrera sûrement avant midi : il a des amis à déjeuner.
— Parfait, fit Bobo; je vais l'attendre au fumoir.
Et il se mit à lire un journal avec tranquillité. Mais il avait à peine parcouru quelques lignes que le domestique ouvrait la porte de nouveau et introduisait un visiteur, très correct, ganté de clair, souliers vernis, le sourire aux lèvres. C'était Serquy. Bobo et Serquy se serrèrent la main en fronçant imperceptiblement les sourcils.
— Vous allez bien?
— Pas mal, et vous?
— Tiens ! comment se fait-il qu'on ne vous ait pas vu au Club, hier soir? demanda Bobo.
Serquy reprit :
— Je suis arrivé un peu tard; on m'a dit que vous veniez de partir.
— Ah!
Un silence embarrassé suivit ces paroles. Bobo et Serquy connaissaient trop l'existence pour conserver le plus léger doute sur le but de leurs visites ; d'un autre côté, ils étaient trop corrects pour se permettre des plaisanteries déplacées. Très résolus à n'abandonner le terrain ni l'un ni l'autre, ils se regardèrent, froids, graves, attentifs. Et ils commencèrent à causer de choses indifférentes, évitant de prononcer le
nom deBoisgenet, comme s'ils n'étaient pas chez lui. Une demi-heure s'écoula ainsi.
Tout à coup, la physionomie de Bobo se détendit. Il appela le domestique :
— Vous êtes bien certain que Monsieur rentrera pour déjeuner?
— Absolument certain.
— Bien.
Le domestique disparut. Bobo se tourna vers Serquy.
— Figurez-vous, cher ami... Au fait, je peux vous dire cela, à vous... Vous connaissez Boisgenet, n'est-ce pas? Quel charmant garçon! Et obligeant... Figurez-vous donc, que le mois dernier Boisgenet m'a prêté cent louis... avecune cordialité! Ah! les gens qui vous prêtent cent louis quand vous êtes gêné deviennent rares, allez! Et je vous avoue que ce matin, en recevant de l'argent de chez moi, j'ai eu un plaisir énorme à penser : « Tiens ! je vais pouvoir rendre ses cent louis à Boisgenet! » Ma foi, il nous fait un peu poser, mais je J'attends tout de même. Je n'aurais qu'à les reperdre ce soir... Quel charmant garçon, ce Boisgen»t, hein?
— Charmant! lit l'autre.
Et, comme il était un peu énervé par l'attende,
Serquy perdit une minute la netteté de son esprit. Il songea naïvement: « Ça se trouve très : bien; je repasserai après déjeuner. » Et, se levant :
— Ma foi, moi, je venais tout simplement lui demander un renseignement sur les courses de demain. Je le verrai ce soir, il sera toujours temps. Au revoir, cher ami.
Et ce fut tëobo qui, cette fois-là, tapa Boisgenet.
Malgré L'indulgence et même une espèce de considération qu'on a dans la campagne pour les gens très avares, l'avarice de M. Boussut, rentier à Eponay était si extraordinaire, si absorbante, si rare, qu'elle l'avait rendu presque populaire dans tout le canton. On en citait des laits qui n'auraient pas été croyables si trois générations n'en eussent été les témoins, car M. Boussut habitait la commune depuis soixante ans, y étant né et ne l'ayant jamais quittée.
Ce fut vers sa vingt-huitième année que AI. Boussut, venant de perdre ses parents et d'entrer ainsi en possession d'une fortune assez ronde, commença à laisser voir une rapacité inconnue jusqu'alors dans le pays. Rien ne pouvait faire deviner, avant cette époque qu'il ca-
chait un pareil vice. Au contraire, il dépensait assez généreusement l'argent que lui donnait sa famille, et on le citait parmi les jeunes gens de la région qui étaient capables, un jour ou l'autre, de gaspiller leur patrimoine. Brusquement cela changea, à la suite d'un procès qu'il eut avec un de ses voisins, lorsque la mort du père le fit maître de son bien.
Ce procès, où il s'agissait d'une simple haie mitoyenne entre deux lopins de terre, il le perdit en première instance, en appel, et le poussa jusqu'à la cour de cassation, où il fut également débouté; et comme il était convaincu d'avoir raison et d'être victime d'une immense injustice, il voua dès lors à ses concitoyens une haine implacable et sournoise que le temps ne parvint jamais à adoucir.
Il était à son aise et pouvait vivre de ses rentes. Il se retira dans la maison qu'il possédait au haut du village et s'appliqua, avec une rancune et un entêtement incessants, à faire gagner le moins d'argent possible à tous les fournisseurs d'Eponay. Il subsistait uniquement des légumes de ses terres, des produits de sa bassecour, et ne mangeait pas de viande, afin que le boucher ne fit sur lui aucun bénéfice; il se privait presque entièrement, aussi, d'épicerie, e^
en arriva à fabriquer son pain lui-même. A mesure qu'il vieillissait, sa haine et sa rage d'isolement s'augmentèrent encore. Il se passa même des services de sa bonne, parce qu'elle était du pays, et lava son linge. Il apprit la menuiserie, la serrurerie, pour n'avoir jamais recours aux gens d'Eponay, et les rares fois où il lui fallait donner quelques sous pour un service quelconque, il éprouvait une véritable colère intérieure. Si l'on n'avait pas su qu'il était excessivement vigoureux, on n'aurait pas hésité à lui faire un mauvais parti dans le village.
Une hostilité sourde se forma néanmoins contre lui, ce qui exaspéra de plus en plus son âpreté. Et peu à peu, cette fureur d'avarice, qu'il s'était pour ainsi dire créée dans un but de vengeance, finit par le posséder jusqu'au fond de lui-même et devenir la seule préoccupation de son esprit.
Il ne se maria pas, quoiqu'il en eût plusieurs fois l'occasion, pour éviter la dépense qu'entraîne cette cérémonie, et atteignit l'âge de soixante ans, seul, silencieux, renfermé dans sa haine et dans sa rapacité. Mais ce dernier sentiment était maintenant le plus fort.
Il y avait à ce moment-là, dans Kponay, une
espèce de méchant drôle, surnommé Séco, à peine adulte, excessivement maigre, avec d^ longs bras et de longues jambes, qui mendiait et rapinait, et dont on ne comptait plus les mauvais tours. On l'avait chassé du château où il était aide-jardinier, et on ne le tolérait dans la commune qu'en attendant d'en être débarrassé par le service militaire.
Or Séco, qui était do né d'nn aplomb et d'un cynisme rares, annonça, un dimanche, en plein café, qu'il ne s'écoulerait pas huit jours avant qu'il eût volé à M Boussut le plus beau coq de sa basse-cour, un houdan dont il était lier.
Ce fut une exclamation générale.
— Prendre quelque chose à M. Boussut!
Mais tu es fou, mon garçon. Tu te feras tirer un coup de fusil et tu laisseras ta peau.
Séco s'entêta.
— Je lui prendrai son coq et je l'apporterai ici, et pas plus tard que demain.
Les habitués du café, tout en blâmant en principe le vol, même au préjudice de M. Boussut, encouragèrent Séco sous main et promirent de ne pas le dénoncer.
— Voler M. Boussut, c'est ça qui serait drôle ne put s'empêcher de murmurer le patron du cabaret.
El Séco, se sentant appuyé par l'opinion publique, songea aux meilleurs moyens d'accomplir sa coupable entreprise.
Il avait remarqué que le poulailler <lc Rt. Boussut n'était accessible que par un pan de mur imparfaitement réuni à un grillage que favarice du propriétaire avait négligé de remplacer ; et il se résolut à l'escalader la nuit suivante. Dès qu'il serait entré, il sauterait sur le coq endormi, et d'un bond se retrouverait dans la ruelle. Il fallait trois minutes pour toutes ces opérations.
Ce plan ténébreux ne s'effectua que dans sa première partie, car à peine Séco eut-il pénétré dans le poulailler que la porte s'ouvrit avec une rapidité foudroyante et M. Boussut, en caleçon, saisissant le malfaiteur à la gorge, le renversa d'une poigne solide.
— Ah! je vas t'étrangler, voleur! cria-t-il.
— Grâce! monsieur Boussut, gémit l'autre suffoqué.
M. Boussut desserra légèrement les doigts.
— Tu venais voler mes poules, vaurien! je vas te faire ton affaire.
Et il l'entraîna hors du poulailler, dans le jardin, pendant que les volatiles, émus de ce bruit inaccoutumé, commençaient à faire entendre de
vagues gloussements et des froissements d'ailes.
— Ah I tu venais voler mes poules! répéta M. Boussut.
Séco put prononcer :
— Pas les poules, monsieur Boussut! Je voulais le coq; je ne le ferai plus.
— Mon coq de Houdan, bandit ! s'écria le propriétaire. Qui est-ce qui t'a dit de voler mon coq de Houdan?
— Personne!
— Si ! Ce sont ces filous, ces misérables, tous ces sales gens d'Eponay qui t'ont conseillé ça, avoue-le! Ah! j'en tiens un, enfin. Je vais réveiller les gendarmes et on te flanquera en prison! Ça en fera toujours un de moins. Vol avec effraction... En cour d'assises! Houp!
Séco eut une idée subite.
— Ne faites pas ça, monsieur Boussut... puisque je vous dis que ça ne m'arrivera plus... Et puis vous auriez plus d'ennuis que moi...
— J'aurais plus d'ennuis que toi, sale bête?
— Dame! moi, au fond, je m'en moque pas mal de la justice! La prison ou le régiment, oh! la! la!... Tandis que vous, c'est ça qui vous en coûtera de l'argent et des désagréments...
M. Boussut lâcha le cou du vaurien, se contentant de le maintenir par le bras.
— Comment! ça me coûterait de te faire passer en cour d'assises, voleur! Ce serait fort... Explique un peu, pour voir.
— Ecoutez donc, reprit Séco. Vous serez témoin, nécessairement... Il y a le voyage, il vous faudra déjeuner à la ville...
— La Justice le paye, le voyage! Il ne manquerait plus que ça!
— La moitié, seulement!
— Tout!
— La moitié I
— Tu mens!
— C'est une affaire de cinquante francs pour vous, conclut Séco.
M. Boussut bougonna, troublé :
— Cinquante francs ! nom de nom ! si c'était vrai...
Séco affirma.
— C'est sûr.
Et il ajouta :
— Puisque je vous promets que je ne le ferai plus...
En proie aux plus cruelles incertitudes, dominé par l'accent de sincérité de Séco, M. Boussut demanda :
— Tu le jures, que tu ne le feras plus, au moins?
— Je le jure, là!
— Eh bien! alors, va-t'en...
Comme Seco s'éloignait, il le rappela :
— Et puis, reviens demain matin à la maison... Je te donnerai... oui... je te donnerai dix sous, à condition que tu n'essayes plus jamais de me voler mes poules.
Et, ouvrant la porte du jardin, il poussa doucement Séco dans la rue.
Ui\ INGRAT
— Voilà un homme qui a de l'aplomb! murmura Serviet en lisant la carte que lui tendait le garçon de bureau. Vous êtes sûr, continua-t-i!, que c'est à moi qu'il désire parler?
— Oui, Monsieur.
— A moi personnellement? ou bien vient-il pour affaires concernant l'administration?
— Pour affaires personnelles à Monsieur, je le lui ai déjà demandé.
— Voyons, c'est un homme de cinquante ans environ?
— A peu près.
— Portant toute sa barbe? large d'épaules?
— Oui.
— Et un binocle?... C'estbien lui. Que diable peut-il me vouloir? Introduisez-le.
Serviet, qui était à l'ordinaire d'une humeur nonchalante et paisible, et qui menait aujourd'hui la vie pacifique d'un employé dans une Compagnie d'assurances, ne gardait de toute sa carrière qu'un mauvais souvenir. Quand un incident quelconque ou un hasard de mémoire lui rappelait le nom de Nicolas Rajon, ses mains se crispaient machinalement. C'était un agent d'affaires véreux, auquel il avait eu plusieurs fois recours pour des emprunts, à l'époque où il n'a vait que des ressources précaires; et ce Rajon l'avait poursuivi, traqué, avec un acharnement incroyable, sans même lui donner ces répits que les pires usuriers eux-mêmes accordent à leurs clients. Le nom de Rajon était mêlé à tous les événements néfastes de la vie de Serviet : à une saisie de son mobilier, suivie d'une vente, à une brouille avec sa famille, à un mariage avantageux manqué au dernier moment. Nicolas Rajon, en toutes ces circonstances, ne s'était pas conduit seulement comme un créancier farouche, mais comme un ennemi impitoyable.
Et pendant que le garçon de bureau poussait la porte, Servi.1! songeait: « Si je n'étais pas aussi sûr de ne plus rien lui devoir, je crois que j'aurais peur! »
Nicolas Rajon t>e présenta d'un air timide, tournant son chapeau entre ses doigts el regardant de roté. Physiquement, il n'avait guère changé depuis sepl nu huit ans que Serviet ne le fréquentait plus, niais il lui avait laissé pourtant, dans l'œil, uue autre impression, celle d'un homme remuant sans cesse les hras et les jambes, bavard, criard et agressif. Le Rajon, au contraire, qui était là, devant son bureau de souschef se tenant presque avec humilité et cherchant par où commencer son discours, était un Rajon amorti et penaud, et d'une attitude tellement inolTensive que Serviet en ressentit une sorte de plaisir vague.
— Asseyez-vous donc, monsieur Rajon, dit-il poliment.
Rajon balbutia:
— Merci, monsieur Serviet, vous êtes bien aimable.
Et il se hasarda à demander :
— Ça va-t-il, les affaires, monsieur Serviet?
— Et les vôtres sont-elles toujours aussi brillantes que de mon temps ?
— Comment, brillantes? s'écria Rajon, mais vous ne savez donc pas ?... On ne vous l'a donc pas dit?
— Non. Quoi?
— Mais, mon pauvre monsieur Serviet, j'ai été dévoré, positivement dévoré par mes créanciers... Mes affaires avaient fini par mal tourner... Mon cabinet a été A^endu... Il y a cinq ans de cela, et depuis cinq ans, je vis je ne sais pas comme... Tout le monde m'est tombé dessus... J'avais encore quelques clients qui me devaient des sommes, mais c'est une fatalité... impossible de leur tirer un centime. Ah ! les gens qui payent deviennent rudement rares !
— Et les amis ? Vous n'aviez donc pas d'amis?
— Vous me croirez si vous voulez, monsieur Serviet. J'ai été dur quelquefois, mais quelquefois aussi j'ai rendu des services à des personnes... Eh bien! je peux m'adresser maintenant à ces personnes-là, elles me reçoivent comme un chien, Monsieur, comme un chien. Alors, vous ne savez pas ce que je me suis dit? Je me suis dit: puisque les gens que tu as obligés te tournent le dos, essaie des autres. Ils n'ont peutêtre pas de rancune. Et j'ai pensé à vous, monsieur Serviet.
Serviet se leva, ébahi :
— A moi? pourquoi faire, monsieur Rajon? Rajon baissa les yeux :
— Pour me prêter un louis, monsieur Ser-
vict... ou cent sous. Ma parole d'honneur je n'ai pas déjeuné ce matin.
Depuis les premières paroles de l'usurier, Serviet ne conservait plus aucune trace de ses anciens ressentiments. A cet aveu, il fut, sinon ému, du moins étonné; mais, en mettant la main à la poche, il ne put s'empêcher de faire un peu de morale. D'ailleurs, liajon lui en fournissait l'occasion, sans se ménager.
— Je n'ai pas toujours été très convenable avec vous, monsieur Serviet, je ne me le dissimule pas, allez. Je vous ai fait du tort... j'ai été dur...
— Vous rappelez-vous, Rajon, que vous m'avez fait saisir?
— Hé oui!
— Et vendre mes meubles à l'encan sur la voie publique ?
Rajon soupira :
— En 1881. C'était le bon temps!
— Je ne parle pas, continua Serviet, de ce mariage que j'ai manqué par le fait de vos calomnies...
— Je me le reproche encore, monsieur Serviet; sur ma parole, je me le reproche. Mais un homme comme vous, monsieur Serviet, est inca-
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pable de se venger de quelqu'un qui lui a fait du mal, il y a si long-temps.
— Je ne dis pas...
— Et puis, c'est peut-être tous ces ennuis-l\ qui vous ont porté bonheur. Vous voilà aujourd'hui dans une belle position, atous pouvez penser: « Hein t quand j'étais jeune, j'ai été vendu sur la voie publique et, aujourd'hui, je suis souschef de bureau dans une grande compagnie ^assurances! »
Serviet sourit.
— Voilà un louis, Rajon, et tâchez de aous débrouiller.
— Je n'ai pas besoin de vous remercier, monsieur Serviet. C'est, entre nous, à la vie à la mort.
Serviet lui tendit la main et le reconduisit jusqu'à la porte. Puis il se mit à sa table de travail, et, tout en fumant des cigarettes, lit, sur l'instabilité de la fortune et la bizarrerie des destinées humaines, des réflexions qui lui firent agréablement passer le temps jusqu'à l'heure du départ.
Quelques semaines après, Rajon revint. Il avait trouvé une petite place, mais son palmn était sur le point de (aire faillite et ne pavait plus ses employés. Serviet comprit immédiatement le sens de cette, histoire. Il lui donna cent sous et lui conseilla le travail.
— Il esj bien pénible de commencer, à mon âge, à travailler pour les autres, mais je vais y être obligé. Vous qui avez beaucoup de relations, si vous étiez bien gentil, vous m'en trouveriez une place, une bonne place, dans le contentieux, par exemple.
Serviet promit de s'en occuper, et sous ce prétexte, Rajon vint l'attendre le surlendemain, à la sortie du bureau, sur le trottoir. Il voulut l'entraîner dans un café, afin de prendre un vermouth, et le sous-chef pour l'éviter fut obligé de lui prêter quinze francs, dont Rajon avait absolument besoin pour solder un compte.
Puis, comme les affaires continuaient à ne pas aller, et que Serviet, d'ailleurs, négligeaitde faire des démarches et de lui procurer une place, Rajon contracta peu à peu l'habitude de stationner chaque jour devant la porte de l'administration, en attendant la sortie des employés. Serviet commençait à froncer les sourcils dès qu'il l'apercevait, mais il lui était impossible de fuir: il dut, à diverses reprises, lui prêter encore de menues sommes d'argent, et même le recommander à son propre tailleur, pour qu'il lui fit une redingote, caria redingote de Rajon remont ;'.[ à l'époque de sa splendeur.
Cependant, une fois, il refusa nettement un louis à l'usurier.
— Vous comprenez, mon cher, je ne puis plus. . . mes moyens ne me permettent pas. . . Vous êtes arrivé à me devoir pas mal.
— Ce sera le dernier, insista Rajon.
— Impossible, vraiment, tout à fait impossible.
Rajon murmura, piqué :
— C'est comme il vous plaira. Vous êtes le maître, n'est-ce pas? Vous ne me devez rien... Mais j'espérais qu'en souvenir de nos relations...
Serviet haussa les épaules et l'autre s'éloigna en mâchonnant:
— Ah ! quand on est tombé dans le malheur, il n'y a plus de camarades!
Le sous-chef s'en crut définitivement débarrassé, quand il le rencontra huit jours après, au môme endroit, la figure souriante. C'était l'heure du départ, et tous les employés s'évadaient, en causant et roulant des cigarettes:
— Encore vous! voyons...
— Ah! cette fois-ci, monsieur Serviet, mes malheurs sont finis. Je suis casé...
— Tant mieux, Rajon, tant mieux!
— Seulement, il me faut un petit cautionnement... Si j'avais cent francs, je gagnerais tout
UN INGnAT 285
de suite trois ou quatre cents francs par mois... Alors, je nie suis dit : M. Serviet est là... Pour un pareil motif il ne refusera pas à un ancien...
— Vous êtes fou, hein? Cent francs! s'écria Serviet. Elle est bonne!
— Vous nie refusez, à moi? fit Rajon stupéfait. Pas possible!...
— .le vous refuse carrément et je vous prie de me laisser tranquille à l'avenir... Au revoir.
Alors, comme d'autres employés s'étaient arrêtés pour écouter la scène, Serviet s'éloigna rapidement. Et Rajon, s'adressant à eux, s'écriait :
— Il s'en va! lime refuse! A moi... Lui!... un homme que j'ai obligé plus décent fois... quand il n'était rien...
Et Serviet, à la suite de cette histoire, ne perdit jamais complètement la réputation d'un homme ingrat et intéressé.
LA M!i:\ ELLE CHASSE
La cbasàe va ouvrir bientôt dans un grand nombre de départements. Ouoique la moyenne des chasseurs soit relativement plus intelligente que la mo}renne du gibier de poil et de plume, ce dernier se rend cependant parfaitement compte que la nouvelle de l'ouverture l'intéresse au plus haut degré. C'est ùri fait que tous les observateurs consciencieux des mœurs des animaux ne nient plus aujourd'hui ; les perdreaux, les lièvres, les lapins, les faisans savent qu'à des époques périodiques un homme précédé d'un chien et tenant à la main un fusil est capable de les tuer à la distance d'une centaine de mètres maximum. Cette notion si essentielle n'a pénétré parmi eux qu'à la suite d'innombrables et cruelles expériences, mais il est certain qu'ils sont
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arrivés à la posséder d'une façon très catégorique. Les pères et les mères la transmettent à leurs petits et, quoique nous ne soyons pas fort au courant des détails de leur système d'éducation, le résultat en est évident. Et tandis que chez nous un homme qui a brillamment terminé ses études est tout à fait ignorant de l'existence, le moindre perdreau de quatre ou cinq mois, habilement élevé par des parents intelligents, connaît parfaitement la vie, les mœurs des hommes et la portée des armes à feu.
Cette connaissance s'applique même à la date exacte de l'ouverture de la chasse. Par quels mystérieux moyens le gibier de toute une contrée en est-il informé ? La science n'a encore que peu d'idées à ce sujet ; mais deux ou trois jours après que le numéro du Journal officiel a paru, lièvres, perdrix et lapins — le premier moment d'émotion passé — commencent à prendre leurs précautions et à mettre de l'ordre dans leurs affaires.
Sans oser affirmer quoi que ce soit de positif dans une matière aussi délicate, je m'imagine parfois que la nouvelle de l'ouverture n'épouvante plus le gibier que médiocrement et peutêtre même lui est-elle plutôt agréable. Si la chasse constitue pour nous un sport plein de