‹ Monsieur veut rireChapitre 57 sur 70 · LA NOUVELLE CHÂSSE · texte numérisé non relu

LA NOUVELLE CHÂSSE

Lrticles. (>u L'appelai! Le Lièvre^ avec des lettres majuscules. C'était (juelque chose dans le genre de la Tarasque.

Alors tous les chasseurs do la contrée se mirent à parcourir les champs et les coteaux. Des meutes de chiens bondissaient à leurs côtés. Après plusieurs jours d'une course enragée, il apparut. 11 était superbe et semblait très vieux. C'était évidemment un ancêtre. Il essuya cent coups de fusil peut-être en quelques minutes : aucun ne l'atteignit.

Le lendemain, la chasse recommença avec plus de fureur encore. De nouveau le lièvre fut aperçu, tiré et manqué par tout le monde, avec cet ensemble qui caractérise les Méridionaux dans les circonstances solennelles.

Il en fut de même le surlendemain et toute la semaine. Les chasseurs, étonnés, saisis de je ne sais quelle crainte superstitieuse, déclarèrent alors qu'il était invulnérable et, d'un commun accord, renoncèrent à le poursuivre plus longtemps.

Mais, ô surprise, le dimanche matin le lièvre, l'air fatigué par les terribles poursuites qu'il venait de subir, se montra soudain sur la place de la mairie. On courut aux armes. Avant qu'on ait pu le tirer, lui, dédaigneux et dégoûté de la

vie, se précipitait par un suprême effort dans la propre cuisine du maire dont la porte était entr'ouverte et se passait la broche au travers du corps, suprême ironie adressée à ses bourreaux. Tel est le récit de ce cas étrange de suicide chez les animaux. L'espace nous manque pour en déduire toutes les conséquences possibles.

UiN DRAME LITTERAIRE EN 1895

(L'AFFAIRE SKRGE-BABIN)

Rappelons brièvement les faits qui amènent aujourd'hui le poète Babin devant le jury de la Seine. Le premier juin dernier, le nommé Durand, exerçant dans un des principaux journaux de Paris les fonctions de critique littéraire, fut trouvé assassiné dans son lit ; c'est son concierge qui fît cette lugubre découverte en lui montant une tasse de chocolat, comme il avait coutume chaque matin.

Le même jour, le sieur Serge Babin vint so constituer prisonnier au commissariat de police du quartier de Xotre-Dame-de-Lorette, se déclarant l'auteur du crime. Il montra au corn-

missaire de police le poignard qui lui avait servi, lequel était encore tout couvert du sang de la victime. 11 n'en fallut pas davantage pour que le magistrat le mit immédiatement en étal d'arrestation. Puis il procéda à une interrogation sommaire.

Mais le seul mot que Babin consentit à répondre fut : « Je me suis vengé !

INTERROGATOIRE DE l'aCCUSÉ.

D. — Babin, vous avez vingt-huit ans. Vous appartenez à une bonne famille, mais vous avez toujours été rêveur, indiscipliné, et d'un caractère difficile. Dès l'âge de dix ans vous avez commencé à faire des vers. L'instruction a pu s'en procurer quelques-uns : je reconnais qu'ils sont bien rimes et dénotent une disposition naturelle pour la poésie. Vous les lisiez à vos condisciples, mais vous ne supportiez pas la plus légère critique. Dans la classe de cinquième, vous avez battu un élève qui vous reprochait en plaisantant d'avoir mis un pied de trop dans un alexandrin. Vous lui avez, comme on dit en termes familiers, poché les deux yeux. De» lors, les signes de votre caractère aigri ne font que se multiplier. Tout ce qui est critique vous

UN DRAME Lll J'EliAlliE EN 18 «. 295

inspire une véritable horreur, qui s'étend même aux écrivains qui pratiquèrent jadis ce genre. Que de fois vous a-t-on entendu dire que Boileau était le dernier des miséraliles ! Vous avez fréquemment aussi proféré des imprécations contre M. de Pontmarlin ; vos condisciples et vos professeurs ne pouvaient guère soupçonner jusqu'où irait plus tard cette aversion pour les critiques littéraires. (Sensation prolongée.)

R. — Quelques-uns de ces détails sont exagérés.

D. — Ne m'interrompez pas. A dix-sept ans, vous passiez votre baccalauréat, puis vous entriez en qualité de surnuméraire au ministère de l'agriculture. Là, vous ne tardez pas à vous faire remarquer par votre emportement. En lisant les journaux, on vous surprend parfois à pousser des cris de rage, et, un jour, vous jetez au feu, dans un mouvement de colère, un numéro de la Revue des Deux Mondes, qui ne vous appartenait môme pas. (Émotion dans l'assistance.) Enfin, vous annoncez à vos collègues que le métier de bureaucrate vous dégoûte (ce sont vos propres expressions) et vous envoyez votre démission. Alors on vous voit courir dans les bureaux de rédaction des journaux, portant çà et là des poésies que l'on vous refuse partout.

Ne m'interrompez pas je n'apprécie pas, je constate. L'an dernier, vous oll'rez à tous les éditeurs de Paris un volume de vers intitulé Fibres suprêmes, et vous n'hésitez pas à user de la menace pour les forcer à vous imprimer.

R. - Oh!

D. — Ne niez pas ; les témoignages vous confondraient. Vous avez pénétré dans le cabinet de M. Lemerre avec un revolver et vous lavez menacé de mort s'il ne vous signait pas un traité sur le quart d'heure. 31. Lemerre vous ayaut répondu que ce n'étaient pas les habitudes de la maison de traiter les affaires les armes à la main, vous vous disposiez à tirer sur lui lorsqu'un employé est entré. Passons. Vous finissez par trouver un éditeur, et Fibres suprêmes paraissent. Six mois après, aucun journal ni aucun critique n'en avaient encore parlé.

R. — Naturellement.

D. — Enfin, un jour, en ouvrant un journal, vous lisez un article sur votre œuvre, article plein d'éloges et d'encouragements. L'article était signé d'un de nos critiques les plus distingués, M. Durand. La semaine suivante, le malheureux était assassiné, et par vous !... (Sensation.) Le jury appréciera.

R. — Je n'ai qu'un mot à dire pour ma dé-

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