‹ Monsieur veut rireChapitre 9 sur 70 · L'OPINION DE JEAN · texte numérisé non relu

L'OPINION DE JEAN

taient levés. Les huissiers leur liront signe de s'asseoir : : « Monsieur le maire est dans la salle voisine. Il arrive tout de suite. » Et, s'avançant encore vers les époax, il leur dit : « Veuillez vous mettre sur ces deux, fauteuils. »

Pendant qu'Edmond, machinalement, s'asseyait, il entendit l'huissier qui murmurait de nouveau, très distinctement :

— Vous avez tort de vous marier.

— Cette fois-ci, songea Edmond, c'est bien à moi qu'il s'adresse. Que me veut cet imbécile .'

11 fronça les sourcils, allongea discrètement le bras pour saisir le vieux garçon; mais celuici avait déjà disparu.

— Vous avez entendu ce qu'a dit cet hommelà. Henriette'7 demanda-t-il à sa fiancée à voix basse.

— Non, mon ami.

Elle reprit en souriant, sans détourner la tète vers lui :

— Vous connaissez l'huissier?

Il fit :

— C'est qu'il m'avait semblé qu'il disait quelque chose. Au fait, j'ai dû me tromper.

« Non, non, non, pensait-il, je ne me suis pas trompé. Ce vieux, fou m'a dit que j'avais t nï de me nuiiiei-. Si j'avais le temps, j'irais lui

luire flanquer une semonce. Je le ferai sûrement après la cérémonie. »

Et il appuya fortement son pied contre le tapis, presque en colère. Il jeta un coup d'œil à ses côtés, tâchant d'apercevoir l'impertinent. Le vieil huissier se tenait près de la porte par laquelle le maire allait passer. Sa figure était insignifiante; il regardait par la fenêtre de la salle qui donnait sur des jardins.

Quelques minutes s'écoulèrent. Enfin, la porte s'ouvrit et l'huissier cria :

— Monsieur le maire, Messieurs!

Tout le monde se leva. Le maire, s'inclinant légèrement, s'avança vers le bureau. Le vieux garçon l'y accompagna avec respect. Et, en regagnant sa place, pendant que les invités se rasseyaient, il murmura pour la troisième fois, de manière que le fiancé put l'entendre :

— Vous avez tort de vous marier.

Les poings d'Edmond se crispèrent. 11 faillit le saisir à la gorge, mais il recula devant l'énormité de ce scandale. Le vieux était allé se placer dans un coin de la salle avec deux ou trois autres huissiers et contemplait la cérémonie. Edmond l'apercevait en clignant de l'œil.

Les formalités commencèrent. Edmond,

L'OPIXIOX DE JEAN 07

énervé, se mordait les lèvres. Il songeait, avec une espèce de rage, à l'imbécile, au misérable, oui au misérable, à cet huissier, à ce domestique, qui osait se permettre une pareille grossièreté; et non seulement tout à l'heure il le ferait chasser de la mairie, mais encore il lui administrerait, dans quelque couloir, la correction qu'il méritait. Le drôle lui gâtait sa journée avec cette indigne plaisanterie. Car Edmond était troublé. Mon Dieu, oui, il ne se le dissimulait pas. il était troublé, inquiet, furieux. Il y avait du fantastique et du surnaturel dans cette aventure. Jamais, de mémoire d'homme, on n'avait vu un huissier de mairie dire à un fiancé, cinq minutes avant le mariage, qu'il avait tort de se marier. Si cet homme était fou, ce n'était pas évidemment la première fois que sa folie se manifestait, et, dans ce cas, on l'aurait su, on ne lui aurait pas laissé de telles fonctions; s'il n'était pas fou, c'est qu'il avait quelque raison grave, sérieuse, décisive. Mais quoi, quoi ? Cette inquiétude était insupportable.

Le maire avait terminé la lecture des actes et entamait celle des articles du Code qui pourvoient au bonheur des époux.

Edmond détourna le regard vers le vieux drôle, toujours immobile dans son coin. Chose

étrange! le regard de l'huissier n'avait plus d'ironie. Au contraire, il était doux, paternel, et parut, à Edmond, compatissant.

Le fiancé ne put s'empêcher de toucher le plastron de sa chemise avec l'index de sa main gauche, comme pour l'interroger, comme pour demander lui-même :

— C'est moi, c'est hien moi à qui vous vu us adressiez? C'est hien moi, ici présent, qui ai tort de me marier? Vous persistez? Vous ne vous trompiez pas?

Le regard répondit : « Oui, oui... C'est hien vous. >y Puis il se glissa a ers d'autres objets.

Durant une minute, Edmond l'ut en proie à une rude angoisse. Non, l'huissier n'était pas lui fou, l'huissier n'était pas un misérable plaisant. L'huissier savait quelque chose. L'huissier s'intéressait à lui, Edmond. En le voyant, dans cette salle de mairie, au moment de se marier, au moment d'épouser Henriette, il avait été prodigieusement étonné. Il devait être possesseur d'un de ces secrets de famille que le hasard livre parfois au premier venu. Certainement, il connaissait sa fiancée, il était au courant d'un mystère.

Et, d ,n it cette minuti, uie foui' d.> peti'9

L'OPINloN DE JEAN 60

événements, de détails insignifiants, se présentèrent à l'esprit d'Edmond et, navré, il se dit : « Oui, il a raison, j'ai eu tort de nie marier. » Il était trop tard.

— Monsieur Edmond Lureau, dit le maire, consentez-vous à prendre pour épouse mademoiselle Henriette Busson ?

Edmond, pâle, anéanti, étourdi, murmura :

— Oui, monsieur le maire.

Lorsque l'épousée eut également répondu « oui », on passa aux signatures et les conversations éclatèrent dans L'assistance.

Alors, Edmond Lureau vit s'avancer vers lui le vieil huissier et il le regarda sans colère.

— Vous avez eu tort de vous marier, fit le vieux en mâchonnant.

— Je le sais, reprit Edmond d'un mouvement des lèvres.

Il ajouta :

— Restez par ici. Je voudrais vous dire un mot. Comment vous appelez-vous?

— Jean.

Et comme s'il lui donnait un ordre ayant rapport à la cérémonie, Edmond le prit à part et, vite :

— Dites-moi ce que vous savez. Tenez, voici cent francs.

— Moi ? Je ne sais rien, Monsieur, dit l'huissier en souriant.

— Vous ne savez rien, vous ne me connaissez pas?

— Mais non, Monsieur.

— Mais alors, misérable, pourquoi me ditesvous que j'ai tort de me marier?

Le vieil huissier lit la moue :

— C'est, mon opinion. Monsieur. Je trouve qu'on a tort de se marier. Chacun a le droit d'exprimer son opinion, n'est-ce pas ?

MONSIEUR, tfeïite-huit ans. —MADAME, trente uns. - MADAME LEBARDIN, couturière. - LA FEMME DE CHAMBRE. — TOM, jeune caniche- Dans la chambre à coucher de Madame — Huit heures et demie du soir. — Madame assise. — Monsieur debout, ïom va et vient pendant la conversation.

Quelle est cette plaisanterie? Vous ne voulez plus aller aux Français? Je vous prie d'observer que j'ai mis mon habit noir.

MADAME

Vous êtes fort bien en habit noir. Conservezle, cela me fera plaisir.

Enfin, que contient ce petit Meu qu'on vous a remis après diner, et qui vous empêche d'aller au théâtre quand nous l'avions décidé formellement ?

MADAME

C'est un mot de ma couturière. Le voici, vous pouvez le lire. Elle va venir à neuf heures.

A neuf heures du soir?

MADAME-

De ce soir, dans vingt minutes : elle est très exacte.

Vous ne ferez, j'espère, aucune difficulté d'avouer que neuf heures du soir est une drôle d'heure pour conférer avec une couturière?

MADAME

Elle vous parait drôle parce que vous ne réfléchissez pas et que vous ne savez pas les choses. Nous avons une iete de charité dans huit jours, n'est-ce pas?

MONSIEUR, ricanant.

On ne parle que de ça, dans les journaux.

MADAME

Au profit des inondés du Centre. Trois dépar-

tements sont envahis par les eaux. Si vous n'ignoriez pas la géographie, comme d'ailleurs toutes les sciences en général, vous n'en seriez point surpris. Le centre de la France va en pente... MONSIEUR.

Oh ! oh! en ètes-vous sûre?

MADAME

Qui, cher monsieur, il va en pente, et dès qu'arrive la saison des pluies, les fleuves grossissent, débordent

C'est excessivement intéressant. D'où tenezvous ces curieux détails?

MADAME

Je les ai appris au pensionnat, à l'âge de six ans. Je savais déjà, à six ans, presque tout ce que vous savez aujourd'hui. De plus, je les ai entendu répéter au Comité par un homme qui est légèrement plus savant que vous...

Diable!

MADAME

Par M. Jules Simon, qui est notre président. Vous êtes peut-être pins savant que lui ! Et lorsqu'un homme de la valeur de M. Jules Simon se place à la tête d'une œuvre, c'est qu'apparemment cette œuvre a quelque raison d'être. Vos

ricanements ni vos facéties n'y feront rien. Il y a en ce moment, dans Paris, un élan de charité admirable, et je suis fière d'y être associée. Chacun comprend l'humanité -à sa façon : vous, vous êtes l'ornement de la Société protectrice des animaux, et votre ambition est de sauver des petits chiens dans la rue; moi...

MONSIEUR, sèchement.

Evitez-moi vos railleries habituelles sur une Société dont vous ne soupçonnez ni l'importance ni le rôle soeial.

MADAME

Commencez par m'épargne? les vôtres sur une œuvre de bienfaisance abritée par le nom d'un homme qui...

MONSIEUR, conciliant.

Allons, ne nous disputons pas... Tu disais que la couturière...

MADAME

Eh bien! dans la dernière séance du Comité, nous avons reçu de très mauvaises... non, de très bonnes nouvelles de l'inondation. Lespluies ont cessé, il fait un temps superbe, les eaux se retirent, et dans huit jours il n?y aura peut-être plus un seul inondé. Vous sentez que, dans ces conditions-là, notre fête aurait manqué de prestige, et nous avons décidé de la donner demain

soir, pendant qu'il reste encore des victimes. C'est préférable pour l'élan... Alors j'ai écrit à lis i couturière de se dépêcher, et elle m'a répondu qu'elle m'apporterail ma robe à neuf

heures. Voila... Je l'essaierai devant vous, si cela peut vous être agréable.

Certes !

Vous vous tiendrez bieu tranquille, pendant cette opération, assis sur ce fauteuil. Gardez votre chien entre vos jambes et tâchez qu'il ne vienne pas nous embarrasser. 11 est très joli, votre chien, mais encombrant dans une chambre à coucher...

[ci, ïom ! mon pauvre ïom! Un èpagneul magnifique.. . Ne bougez plus, Tom ! Vous voyez, ma chère, il obéit. Il a une intelligence d'homme, cet animal.

MADAME

A peu près, oui. (on sonne.) C'est madame Lebardin avec ma robe.

Entre la couturière. La femme de chambre lui aide à

porter un grand carton.

MADAME LEBARDINj mise simple, ah" distingué.

Madame, Monsieur... Ayez la bonté, Made-

moiselle, de déposer le carton, là, sur cette table. Je vous remercie, je me charge du reste.

Elle déploie la robe pendant que Madame enlève la sienne. La couturière s'approche d'elle et vérifie si le corset est bien ajusté.

Oh! oh! Voici une robe somptueuse... Peste! quels volants!

MADAME LE BAR D IN, soufflant.

Ce ne sont pas des volants.

MADAME, haussant les épaules.

Des volants!...

Je le croyais. Xe m'en veuillez pas de mon erreur, madame Lebardin. La robe est délicieuse, c'est l'essentiel. C'est une belle robe de bal.

MADAME

Ce n'est pas une robe de bal.

Madame Lebardin. essayant la robe à Madame. — Elle étouffe un léger rire.

Ce n'est pas une robe de bal? Elle en a l'air. MADAME.

Retenez votre chien. On dirait qu'il veut s'échapper. Ainsi, vous supposez que je pourrais, mettre cette robe-là dans un bal ?

Elle et madame Lebardin rient franchement ensemble.

Où la mettrez- vous donc?

MADAME, continuant à rire.

Mais à la fête de chanté, mon ami...

Et puis:'

Vous rappelez-vous la robe que je portais l'hiver dernier à la kermesse... en l'honneur des victimes de ce fameux incendie dans l'Amérique du Sud?

Parfaitement. Elle était bleue. Au fait, qu'estelle devenue? Je ne vous l'ai jamais revue...

MADAME

Elle est devenue ce que deviendra celle-ci. Ce genre de robes ne peut se porter qu'une fois. MADAME VLEBARDIN.

Et encore !

Fichtre ! ,. .

MADAME

Il serait tout à fait ridicule de porter la même robe pour deux catastrophes différentes. Telle robe convient pour un incendie qui serait déplacée pour une inondation, et une fête que l'on donnerait à la suite d'un grand accident de che-

min de fer comporterait une autre espèce de toilette. Madame Lebardin vous expliquera cela

mieux que moi. (se regardant clans une glace haute.)

Il me semble que le ci usage est un peu large...

MADAME LEDARDIX.

C'est que la glace est mal placée.

Ce que dit ma femme, madame Lebardin...

MADAME LERARDIN.

Est la vérité pure et Madame l'explique merveilleusement. Depuis vingt ans que je m'occupe de modes à Paris, j'ai habillé bien des dames pour des fêtes de charité; eh bien ! il n'y a pas plus de ressemblance entre la toilette qui convient à un incendie et celle qui convient à une inondation qu'entre ces deux événements eux-mêmes. Cela ne parait pas, au premiei; abord, pour les profanes, mais un œil exercé ne peut pas s'y tromper.

Vous ne faites pourtant pas des robes allégoriques et je ne vois pas en quoi celle-ci évn [ue plutôt l'idée d'une rivière qui déborde...

Madame hausse les épaules dédaigneusement. MADAME LERARDIN.

Pour vous, Monsieur, non, en effet,

MADAME-

Vous êtes bien bonne de perdre votre temps à expliquer...

MONSIEUR» il ont le naturel ironique reprend le dessus.

Du tout, dn tout, continuez; J'aime à [n'instruire...

MADAME LEBÀRDIN.

D'ailleurs, c'est intraduisible. Je me contenterai de vous dire, Monsieur, qu'il y a dans cette robe un je ne sais quoi qui indique que c'est une robe de fête de charité et que cette fête de charité a lieu à la suite d'une inondation...

Dans le Centre?...

MADAME, elle enlève la robe et remet celle qu'elle avait au début.

Vous êtes agaçant à la fin. Appelez donc voire chien, qui tourne autour de nous. Allez,

Toi n !

MADAME LERARDIN.

Tenez, regardez cette dentelle, Monsieur. Elle esta gauche; pour un incendie, il l'aurait fallu à. droite. Pourquoi? me demanderez vous. Je l'ignore, je suis incapable de le définir, mais toutes les femmes me comprendront... Avant de travailler, je lis et je relis avec soin le récit de l'accident, je m'imprègne de la catastrophe...

MADAME

Et vous faites des chefs-d'œuvre. Votre robe est un chef-d'œuvre...

Il me semble que je suis inondé.

MADAME

Outre que cette plaisanterie est stupide, Monsieur, elle est fort déplacée en présence de madame Lebardin. Excusez-moi, ma chère madame Lebardin. Mon mari a une façon particulière de pratiquer la charité et il n'entend pas la notre. Il ne protège que les animaux. L'autre jour il a sauvé la vie d'un caniche âgé d'un an qui allait être écrasé par un omnibus... Ça lui a valu une médaille d'honneur... Il en est beaucoup plus content que s'il avait empêché une famille entière de mourir de faim.

MONSIEUR, piqué.

Je vous serais obligé de ne pas prolonger cette conversation.

MADAME LERARDIX, très ennuyée.

Je me retire... La robe est à la perfection... Madame, Monsieur...

MADAME, sonnant la femme de chambre.

Reconduisez madame Lebardin, Julie.

Monsieur et Madame restent seuls.

MONSIEUR, après un instant de silence, colère concentrée.

Vous me ferez le plaisir, dorénavant, ma chère amie, d'éviter ces sortes d'explications devant vus fournisseurs. De qui avons-nous l'air?...

MADAME

Il ne fallait pas vous mêler de choses qui ne vous regardent pas, et ma couturière est habituée à plus de considération de la part de ses clients. Toutes les femmes se font faire des robes pour des fêtes de charité. En revanche, il y a peu d'hommes aussi insupportables que vous avec leurs animaux. Je ne sors plus dans la rue avec vous, à cause de cette rage de faire dresser des procès-verbaux aux cochers...

Qui martyrisent leurs chevaux. Je considère cela comme un devoir.

MADAME

Quand je pense que vous vous êtes jeté sous les roues d'un omnibus pour sauver un caniche... Vous avez tout bonnement sacrifié votre femme, votre famille cà vos manies. Car enlin, vous auriez pu être écrasé vous-même. Tl est vrai que votre Société vous a décerné une médaille d'honneur. C'est bien flatteur pour moi !

Vous ne vous imaginez pas à quel point je suis charmée d'avoir épousé un homme qui obtient des médailles d'honneur de la Société protectrice des animaux ! . . .

Je ne veux pas revenir sur cèttte histoire pour la dixième fois. J'aime les animaux, certainement; mais je ne me croirais pas le droit de risquer ma vie pour sauver un chien. Je ne me suis donc pas précipité sous les roues de l'omnibus, je vous l'ai dit et redit assez souvent. Le chien, avec l'instinct admirable qui caractérise ces bêtes, se voyant sous les pieds des chevaux n'avait pas fait un mouvement et l'omnibus avait passé sans le blesser... J'ai bondi vers lui quand l'omnibus était déjà parti : je ne courais dune aucun risque d'être écrasé...

MADAME

Alors, qu'est-ce que c'est que cette médaille?

C'est une médaille d'honneur.

MADAME

Et pourquoi vous l'a-t-on donnée?

Je suis un des membres les plus assidus.,. La Société cherchait depuis longtemps une occasion de me décerner une médaillé d'honneur...

M A DAME, froidement.

Autant dire que vous l'avez usurpée.

Si je soupçonnais que vous sachiez la valeur des mots que vous prononcez, je me fâcherais... je préfère me retirer...

MADAME

Au revoir. N'oubliez pas d'emmener ce grotesque animal.

Ici, Tom !

MADAME, à Tom.

Veux-tu bien ne pas le frotter contre ma robe ! Il ne manquerait plus que ça ! MONSIEUR.

Quel dommage! Une si belle robe ! Une robo pour faire honneur aux inondés du Centré. Ali ! ils ne connaissent pas leur bonheur, les inondés du Centre !

MADAME

Vous avez bien commandé un habit noir tout neuf quand on vous a décerné cette fameuse médaille... pour avoir vu passer un omnibus sur un petit chien !

MONSIEUR, pâle.

A propos, vous ne comptez pas sur moi pour voua accompagner demain soir? Cette robe est

du plus mauvais goût — j'aime autant vous le dire tout de suite — et il ne saurait nie convenir de me montrer en public avec une femme ainsi fagotée.

MADAME» nerveuse.

Je ne tiens pas le moins du inonde à ce que vous m'accompagniez, et je n'ai que faire de votre opinion sur mes toilettes, (a Tom qui s'approche.) Tom ! veux-tu t'en aller.

Elle le menace de la main.

Je vous défends de battre ce chien !

MADAME

Je ferai ce qu'il me plaira.

Si vous levez la main sur ce chien, je déchire votre robe en morceaux, vous m'entendez!

Il froisse la robe de la main.

MADAME, exaspérée.

Monsieur! vous... ma robe... pour ce misérable animal... Voilà un geste dont vous vous repentirez.

Elle sonne avec acharnement.

LA FEMME DE CHAMBRE, arrivant.

Madame?

MADAME, elle lui dit quelque chose à l'oreille, puis tout haut.

Dépêchez-vous et dites que c'est pressé.

Elle arrange la robe.

MONSIEUR, à pari

J'ai peut-être été trop loin, (naut.) Mon amie,

voyons...

MADAME

Ali! ah! nous allons rire...

Mon ùniiu...

MADAME, riant nerveusement.

Nous allons bien cire, laissez-moi.

Qù'avez-vous dit à Julie, à l'oreille?

MADAME

Vous désirez le savoir. Je lui ai dit d'aller chez le pharmacien et de se dépêcher de revenir. MONSIEUR.

Et quoi faire chez le pharmacien ?

MADAME

Chercher une boulette, une gentille petite boulette pour Tom... pour votre chien qui m'agace, qui m'horripile et à qui je l'offrirai un de es jours.

La femme de chambre rentre et remet à Madame un petit paquet.

MONSIEUR, blême.

C'est ça, la boulette?

Oh! ne craignez rien, ce n'est pas pour ce soir.

MONSIEUR, menaçant.

Donnez-moi cette boulette.

MADAME, raillant.

Ce bon Tom !

Donnez-moi cette boulette, (n s'avance vers sa femme.) Donnez-moi ou je vous l'arrache !

Il saisit le bras de sa femme qui laisse tomber la bou. lette, en se débattant.

Ah! mon Dieu... La boulette est par terre... Dépèehez-vous... Ramassez-la...

Tom, apercevant un objet rouler sur le tapis, se précipite, le flaire et le gobe.

Où, où?

MADAME

Il l'a mangée I Ah! pauvre Tom! Mon Dieu, mon Dieu!

Elle s'assied en fondant en larmes.

MONSIEUR, il entraîne le chien dans une pièce voisine, revient au bout d'une minute et d'une voix grave.

Tom est mort !

MADAME, balbutiant et pleurant.

Oh! mon ami... c'était pour rire... Ah! quelle horreur! Je voulais te faire peur seulement... Pauvre Tom! Jamais je ne lui aurais donné la boulette, tu le sais bien... Je ne suis pas méchante... Tu me crois, dis?...

MONSIEUR, consolé.

Bah! il est mort, n'en parlons plus... Et no te mets pas dans des états pareils.

Il l'embrasse.

M AD ami:.

Dire que Torn ne serait pas mort, si tu n'étais pas membre de la Société protectrice des animaux !

Est-ce drôle !

11 l'embrasse.

MADAME

Et quant à cette fête de demain, je n'irai pas, mon ami, je te jure que je n'irai pas...

Je vais donner aussi ma démission... Je m'en moque au fond, des animaux...

MADAME

Et moi des inondés !

En revenant du voyage qu'il faisait chaque année à Monte-Carlo, Pierre Mareuil s'arrêta, cette année-là, à Dijon, où il avait un ami d'enfance, professeur de rhétorique. Depuis longtemps, il lui promettait cette visite, mais comme il perdait généralement au tient ■ et quarante tout l'argent qu'il apportait, il quittait le midi d'assez mauvaise humeur et avait hâte de rentrer chez lui. Par hasard, il venait de gagner. Il descendit île wagon, très joyeux et très dispos, malgré les secousses d'une nuit de sleeping en murmurant : « Ce diable de Billot sera joliment content de me voir. » Il se lit conduire au domicile de son ami, et apprit avec stupéfaction que le professeur ne serait de retour à Dijon que le surlendemain soir, avant pris justement

un congé pour régler à Paris une affaire de famille. Il en conclut que Billot n'avait pas de chance. Quant à lui-même, il ne resterait certainement pas deux jours à s'ennuyer dans une ville de province pour attendre un garçon de mœurs aussi vagabondes, et il repartirait la nuit prochaine par le premier rapide.

Il s'installa donc dans un hôtel voisin et déjeuna en maugréant. Ensuite, il sortit se promener par la ville. Il s'assit dans des cafés, lut des journaux, examina vaguement des devantures de magasins, et enfin rédigea une lettre pleine d'amertume à l'adresse de son ami. Et, avant de diner, il passa la déposer à la maison de Billot. Mais, en traversant la rue, il aperçut une dame d'un certain âge et une jeune fille qui traversaient en sens inverse : machinalement, il regarda celle-ci qui était blonde, mince et qui riait aux éclats, en marchant. Mareuil resta un instant immobile, puis tout à coup se retourna et vit qu'elles entraient dans la maison située en face de celle de Billot : au-dessus de la porte, les mots : Pensionnât de jeunes filles, s'allongeaient en grosses lettres. Il eut un frisson de joie, en songeant qu'elles vivaient peut-être là, car le visage frais, gracieux: et fin qui lui était apparu une seconde, il lui sembla soudain qu'il

UNE UlSTUllfti i>E PARISIEN 91

le reconnaîtrait dans dix ans, toujours, et que jamais il ne pourrait l'oublier.

Cet incident lui suggéra, à l'égard de son uni, des pensées plus bienveillantes et il se dit : ■< te bon Billot, je vais lui serrer la main avec plaisir, m

— Vous êtes sûre, n'est-ce pas, deinanda-t-il à la bonne, que Monsieur sera ici demain soir?

— Oui, Monsieur, j'ai même reçu une dépèche.

La première question que Mareuil posa à son ami, après une vigoureuse poignée de main, fut:

— Qu'est-ce que c'est que cette jeune lille, blonde, très jolie, que j'ai rencontrée hier?

— C'est, reprit le professeur, mademoiselle Berlhe Miret, fille de madame Miret qui tient ici un pensionnat. Elle est à marier. Si tu veux que je te présente?

Mareuil s'écria :

— Es-tu bète!

— Mettons-nous à table, ajouta Billot. Alors, mon vieux, nous revenons de Monte-Carlo:' Et nous avons perdu une forte somme naturellement?

— Pas du tout. Nous avons gagné, au contraire.

— Et l'an prochain, nous retournons à Monte- Carlo, à la même époque?

I — Parfaitement.

— Et cet été nous irons à Aix-les-Bains et à Trouville?

— Comme toutes les années ?

— Et tu es bien décidé à mener toute ta vie cette existence ridicule?

— Rien ne m'en empêchera. D'abord, ce n'est pas plus ridicule que d'habiter la province ou de faire de l'agriculture.

— Tu sais que tu as trente-sjpt ans?

— Je ne les parais pas. Toi non plus, d'ailleurs. Oh! nous sommes d'une rude génération-

Le professeur cessa de manger et s'accoudant, commença à développer une théorie qu'il affectionnait et dont il avait l'intention de faire un article pour une Revue.

— Tu n'es qu'un provincial. Vous autres, à Paris, vous êtes tous des provinciaux, et pires que nous, oui, plus réguliers et plus maniaques encore. Au lieu de vous coucher à dix heures du soir, vous vous couchez à trois heures du matin, mais avec la même ponctualité. Vous faites les mêmes chose à des époques périodiques, et vous êtes esclaves de vos mauvaises habitudes, comme nous de nos bonnes. Vous n'avez

aucune fantaisie, et vous êtes incapables de vous amuier ingénieusement. Arotre chic parisien est j lus étroit que la convention de la vie de province. Si j'avais, comme toi, soixante mil.'e francs de rente...

— Un mot, cher ami, interrompit Mareuil sans daigner se dérendre. Tu connais bien ces dames?

— Quelles dames?

— Les dames d'en face.

— Je fais le piquet de madame Miret deux fois par mois.

Mareuil se leva de table :

— Eh bien! j'accepte ta proposition. J'ai l'intention de rester quelques jours avec toi; présente-moi.

— Rien n'est plus facile ce soir même.'!. Prends ton chapeau : madame Miret m'avait justement chargé d'une commission pour Paris. Diable! lu n'es pas long à devenir amoureux et d'une provinciale... Tu devrais rougir...

Avec force, Mareuil déclara :

— Non, je ne suis pas amoureux..., il faut que tu sois vraiment naïf pour t'imaginer qu'un garçon de mou âge, qui a vécu et qui a de l'expérience, tombe amoureux ni cinq minutes. Seulement je préfère, pendant mon se-

jour ici, voir des figures agréables... voilà' tout.

Et après un silence :

— A propos, d'où ça vient-il, ces Miret? Une famille de Dijon?

— Tu es fatigant, mon vieux. Dis-moi tout de suite que tu veux des renseignements. Je vais t'en donner. Famille anciennement aisée... Le père, un Parisien, dans ton genre, bon à pas grand'chose, noceur... lia ruiné sa femme... et il est mort...

— Honorable?

— Très honorable ! Il a mangé sa fortune et celle de son enfant... et il a laissé sa famille dans la misère... mais tout cela de la façon la plus honorable. Personne n'a rien à dire. Alors, madame- Miret est retournée à Dijon, sa ville natale, a fondé une institution et a élevé sa fille... Vingt ans environ, pas un sou de dot...

— Idiot! répliqua Mareuil.

Madame Miret accueillit les deux amis avec les démonstrations les plus aimables. Mareuil passa la soirée dans un rêve continuel. La première fois que, par-dessous la lampe, son regard croisa celui de la jeune iille, il eut la respiration coupée, comme si on lui serrait la gorge.

Elle était très gaie, riait pour un mot, et ne pouvait rester en place. Les yeux de Mareuil la suivaient; attachés à elle. Il ne songeait plus à rien. Subitement, elle devint attentive, quand Billot dit à madame Miret :

— Oui, Madame, mon ami revient de Monte- Carlo.

Berthe se rapprocha de sa mère et murmura : « Monte-Carlo ! » Mareuil répéta : « Oui, Mademoiselle, Monte-Carlo. »

— Et avez- vous gagné, Monsieur? demanda madame Miret.

— Un peu.

— Au fait, combien as-tu gagné? reprit le professeur.Je n'ai pas pensé à te demander ce détail.

Mareuil prononça négligemment :

— Oh ! ce n'est pas un mystère... Dix-huit mille francs, je crois.

— Oh! que c'est beau! s'écria mademoiselle Berthe en le regardant soudain avec admiration. Oh! que c'est beau! A quel jeu est-ce? Gomment ça se joué-t-il?

Ii fallut que Mareuil, prenant le jeu de caries qui siTvail au rubicon de la vieille dame, expliquât le mécanisme du trente et quarante. Berthe l'écoutait, les yeux iixes, la bouche'à demi ouverte.

96 MONSIEUR YETJT RIRE

— Dieu ! que c'est compliqué! dit madame Miret.

— Mais, c'est très simple, au contraire, maman, j'ai compris tout de suite.

Kt elle donna, sans se tromper, une leçon de tren e et quarante à sa mère.

— N'est-ce pas que c'est cela?

— Tout à fait.

— Il y a encore la roulette, dit Mareuil. Mais je ne peux pas vous l'apprendre... j'aurais besoin d'en avoir une...

— Quel dommage de ne pas avoir une roulette! soupira Berthe.

Et tous éclatèrent de rire. Cependant Mareuil tira de son portefeuille quelques petits cartons quadrillés de rouge et de noir.

— Ce sont des coups que j'ai marqués.

Et il fit la théorie do plusieurs martingales en vogue. Berthe, penchée sur son épaule, se passionnait, prise comme un enfant qui assiste à une féerie pour la première fois.

Ils S3 retirèrent vers dix heures du soir. Dès qu'ils furent dans la rue, Mareuil saisit le br;;s de son ami et l'interpella brusquement : « Gaston! »

— Quoi ? Qu'y a-t-il 1 Tu n'es pas satisfait de ta soirée?

Alors, «l'une voix de commandement et qui n'admettait pas de réplique, Mareuil continua, scandant les syllabes :

— Gaston, écoute bien ce que je te dis : lu vas aller demain matin, je te donne jusqu'à midi, chez madame Mirct et là, tu lui demanderas, en mon nom, la main de sa litle Berthe.

Le professeur eut un haut-le-corps.

— C'est sérieux? Ou bien me fais-tu une de ces délicieuses plaisanteries parisiennes?...

— C'est sérieux, reprit Mareuil, au point que ce n'est même pas la peine de discuter là-dessus. J'épouse Berthe, si elle y consent, et dans le plus bref délai... Maintenant allons nous coucher et parle-moi, je te prie, à partir de cette minute, comme un homme marié.

— Rentrons donc fumer un cigare, nous causerons à la maison. Ta chambre est prêle.

En versant à son ami un verre d'eau-de-vie, Billot l'examina gravement:

— Il est convenu que ce n'est pas une farce, hein?

Mareuil haussa les épaules.

— Veux-tu que je t'écrive une lettre ou que je m'engage sur l'honneur:'

— Raisonnons, reprit le professeur. Il est clair que tu es sous le coup d'un emballement, et je

te crois sincère, mais demain... iNote que je suis loin de te dissuader, elle est charmante, mademoiselle Miret. instruite, élevée ù la perfection...

— Que de phrases, que de phrases inutiles! s'écria Mareuil... Ah! mon vieux, ça t'étonne un peu, ça, avoue-le! Tiens! vous me faites pitié, toi et tes sermons, et ta province, où vous réfléchissez six. mois avant de prendre la moindre résolution... Ah! je le pense, fichtre bien, ce n'est pas un habitant de Dijon, qui se marierait comme ça, simplement, sans peser un tas de raisons pour ou contre et, sans consulter un tas d'imbéciles!... Voilà comment nous sommes a Paris, mon vieux, continua Mareuil en s'animant. Nous sommes simples, nous sommes carrés et nous sommes rapides... Rien ne mérite qu'on se casse la tète et qu'on se mette la cervelle à l'envers. Quand quelque chose nous plaît, nous le faisons immédiatement .. tu m'entends... immédiatement... Vous n'êtes que des traînards qui discutez pendant une heure avant de placer un pied devant l'autre...

Il parcourut à grands pas la pièce où ils étaient et sans permettre à son ami de dire un mot, il poursuivit triomphalement :

— Tu m'en trouveras beaucoup en province des gens qui reviennent tranquillementde Monte-

Carlo, qui s'arrêtent Irais jours dans une ville quelconque [tour serrer la main d'un ami cl qui repartent, mariés, avec une jeune Bile qu'ils ne connaissaient pas l'avant-veille. Ah! ah! voilà qui est chic!...

Le professeur ajouta avec flegme :

— Très chic. Ainsi résumons-nous, .le vais demain présenter ta demande...

— Je suis agréé, je pars aussitôt pour Paris, je rapporte les papiers nécessaires et dans trois semaines, ton ami est parfaitement heureux, grâce à la désinvolture supérieure avec laquelle il comprend l'existence.

— Très chic, répéta Billot ironiquement.

— Maintenant, cher ami. bonsoir. Allons nous coucher.

Les idées qu'aimait à développer Billot sur la vie parisienne n'étaient pas trop exagérées en ce qui concernait Mareuil.

Mareiiil appartenait, en effet, à cette race peu nombreuse, mais indestructible, de Parisiens capables d'accomplir depuis leur jeunesse jusqu'à l'âge le plus reculé les mêmes actes, méthodiquement : de penser toujours la même chose, d'avoir toujours les mêmes goûts, sans que la marche du temps, les traînant de l'enfance à l'âge mûr et de l'âge mur à la vieillesse,

puisse jamais modifier leurs habitudes ou leurs opinions. Ils sont intelligents, mais d'une intelligence, pour ainsi dire immobile et fixée. Ils ne jugent que par comparaison avec Paris et ne conçoivent de différence entre les pays que p ir la distance où ils sont a la capitale.

Des champs, des bois et des fleuves, ils ne connaissent que ce qu'on en ap.'iroit de la portière d'un express et la mer n'est qu'un prétexte à établir des casinos. Chaque saison ils vont dj Paris à Trouville ou à Dieppe, et traversent l'admirable panorama de la végétation normande en jouant aux cartes dans le salon-restaurant. Quand, entre deux parties, il leur arrive de jeter un coup d'œil au dehors, ils envoient quelques mots aimables à l'adresse de la -'nature, <( charmant, très joli », comme ils parlent des actrices aune première représentation, vaguement persuadés que les collines vertes et les ruisseaux furtifs qui glissent dans les prairies ont été placés là par les soins d'une administration prévoyante, pour rendre le parcours agréable aux voyageurs des compartiments de luxe.

Parfois, il en est qui désertent, se marient ou s'enfuient. Mais les vrais, les purs, ceux constitués d'une essence vraiment parisienne et in- 1 1 i visible, vieillissent en même temps que les

.ir|uvs des boulevards, les canapés des cercles, les maîtres d'hôtels des restaurants. Ils ont des souvenirs relatifs à des changements de patrons de calé, à des rues démolies, à des scandales qu'ils sont les seuls à se rappeler.

Ils deviennent alors dos vieillards rabâcheurs et narquois, .nais dont le gâtisme a quelque chose de brillant et porte comme une aigrette pimpante. Ils étonnent les générations nouvelles par leur intrépidité et le mépris dont Us parlent de l'avenir. Et même ils ne manquent pas d'une certaine grandeur dans leur stoïcisme et dans

leur dédain.

Mareuii, venu à Paris à dix ans, était pétri de ce pur limon, introuvable ailleurs, qui est la gloire du sol parisien. Un hasard, comme un coup de foudre, le jetait brusquement hors de sa route naturelle, et il se décida à changer sa vie ainsi qu'il eût quitté son cercle pour se présenter à un autre.

Il dormit cette nuiilà d'un sommeil innocent. C'était un dimanche de la fin de mars. A dix heures, le professeur vint ouvrir sa fenêtre et lit entrer soudain un air lumineux et frais qui le

réveilla.

— Bonjour. Rien de dérangé ce matin ?

Mareuii s'étira danssonlitct les événements de

la veille, peu à peu, se replacèrent dans sa mémoire.

— Comment, malheureux, tu en doutes ? Va et dépèche-toi pendant "que je m'habille.

Le professeur fut de retour une demi-heure après; il riait.

— Elle a été ahurie, madame Miret, ahurie... Je n'ai jamais vu une figure pareille...

— Enfin, le résultat, vite?

Billot s'assit et croisa ses jambes l'une sur l'autre :

— Comme tu y vas! Alors, tu t'imagines que madame Miret t'a accordé sa fille, à la première réquisition...

— A-t-elle refusé, oui ou non?

— Elle n'a pas refusé, je te dis qu'elle a été ahurie. J'ai donné sur toi des renseignements précis, j'ai répondu de ta fortune, de ta moralité, de tout ce qui peut rassurer et convaincre... Elle m'a supplié de lui laisser quelques heures de réflexion... Tu ne peUx vraiment pas exiger d'une institutrice de province cette belle imagination et cette superbe philosophie qui te caractérisent...

— Que de lenteurs! mon Dieu, que de lenteurs! s'écria Mareuil. Résume-toi donc. Oui ou non :;

— Oui. probablement. Tu iras la voirdemain, c'est convenu. Moi j'y repasserai dans l'aprèsmidi.

Mareuil ne cessa toute la journée de maudire un retard aussi imprévu ; puis le délai écoulé sonna à la porte du pensionnât.

— Chère madame, dit-il à madame Miivt, M. Billot vous a parlé en mon nom. J'aime mademoiselle Berthe, je l'aime autant que si je lui avais fait la cour pendant six mois; voulezvous de moi pour gendre ?

Elle balbutia :

— Je vous préviens crue... je ne l'ai pas encore consultée, Berthe... et... que...

— Je vous demanderai donc la permission, dit Mareuil, de le faire moi-même...

Berthe entrait précisément. 11 s'avança vers elle et lui prit la main. Madame Miret se retira, très émue, les laissant seuls.

Mareuil sourit, légèrement embarrassé, puis il se décida :

— Mademoiselle... je suis sûr, dit-il, que vous aimeriez beaucoup faire un voyage à Monte- Carlo ?

Elle fit :

— Oh! oui... malheureusement...

— Il y aurait, roiitinua-t-il, un moyen bifeti

simple de le faire, ce voyage... Ce serait de...

de... m'épouser.

Elle fit un pas en arrière, devenant toute rouge.

— J'en ai parlé à madame votre mère... qui... de son côté n'y voit pas d'inconvénient.

Alors, elle se rapprocha de lui, les yeux baissés, sans répondre. Et elle se prit à sourire aussi : leurs sourires se rencontrèrent. Elle murmura : « Monte-Carlo » et ce fut leur déclaration d'amour.

Le temps des fiançailles apporta à Mareuil, outre les joies exquises de ses entretiens quotidiens avec Berthe, de triomphantes satisfactions d'amour-propre vis-à-vis de son ami. Il le regardait parfois avec la mine fière d'un homme qui accomplit une action dont aucun autre homme ne serait capable. Et sincèrement, il se figurait que ce qu'il faisait était unique dans les fastes du parisianisme ; qu'il reculait les bornes du chic par ce mariage presque instantané, d'une allure romanesque et originale. Quant au professeur Billot, il le défiait fréquemment de citer un fait analogue.

Un voyage à Paris suffit à tout régler. 11 ramena un de ses amis qui fut son second témoin, décidant do n'envoyer des lettres de faire-part

à toutes ses connaissances <Jue la cérémonie terminée.

Elle eut lieu à Dijon avec une extrême simplicité d'appareil. Mareuil n'ayant admis aucune invitation parmi les relations et les élèves de madame Miret, ce qui occasionna un petit scandale local. V la mairie, il parut vêtu d'une redingote, d'un pantalon clair, bravant avec hauteur la mode qu'il considérait comme provinciale de se marier en habit noir.

Les deux époux montèrent dans le rapide qui passe l'après-midi à Dijon. Ils arrivèrent à Monte- Carlo, le lendemain matin, se rendirent à l'hôtel le plus fameux et à quatre heures du soir, Mareuil conduisit sa femme à la roulette, tout surpris et pénétré du bonheur de cette vie nouvelle. Berthe entra au bras de son mari dans l'immense salle des jeux avec une sorte de recueillement.

— C'est là que vous avez gagné vos dix-huit mille francs? demanda-t-elle à Pierre.

— Tenez, à cette table de trente et quarante que vous voyez là-bas.

Elle voulut d'abord jouer à la roulette. Mareuil qui prévoyait le caprice de jeu qu'elle allait avoir, faisait mentalement le sacrifice de l'argent gagné dans le précédent voyag-

Elle joua d'abord quelques loui>. lés perdit, regarda son mari d'un air piteux et enfantin; alors, celui-ci, charmé, l'excita, la poussa, lui mit dans la main des billets de banque, qu'elle froissait et jetait sur le tapis, ramassait ou abandonnait nerveusement, les pommettes roses, serrant le bras de Pierre qui se tenait auprès d'elle.

Elle perdit ainsi avant dîner une assez grosse somme: ils mangèrent en hâte, revinrent au Casino, où elle joua jusqu'à la fermeture et linalement, à minuit, elle avait perdu à peu près tout l'argent que Pierre avait emporté.

En rentrant à l'hôtel, honteuse, elle murmura : « Oh ! mon ami, quelle horreur ! tout notre argent ! »

— Désirez-vous que j'en fasse venir d'autre ? dit Pierre en souriant, insensible à cet accident.

— Oh ! non, mon ami, reprit-elle vivement. Je ne veux plus jouer cette fois-ci. Repartons pour Paris le plus vile possible.

Le lendemain, ils se contentèrent de promenades en voiture, le long de la côte enchantée : elle ne vint pas au Casino ; mais le jour suivant, deux heures avant le départ, elle voulut ne garder que strictement la somme nécessaire au voyage et risquer les quelques louis qui dépas-

saicnt, pour la fantaisie de retourner à Paris sans un sou.

— Très chic ! accentua Mareuil.

Et quand ils s'installèrent dans le rapide, ils possédaient vingt francs à eux deux. Elle était d'une gaieté de gamine satisfaite et Mareuil la contemplait avec des yeux attendris. Ils télégraphièrent à madame Miret et au professeur de se trouver à Dijon, au passage du train. Berlhe dit leur aventure et demanda à sa mère, en riant aux éclats, de lui prêter cinq francs. Comme la vieille daine se fouillait avec empressement, le train s'ébranla, et madame Miret désespérée levait les bras au ciel, pendant que Berthe refer mait la portière en proie à un accès de joie folle

Ils occupèrent à Paris l'appartement de -arçon de Pierre, rue du Helder, projetant d'en chercher un plus vaste après la villégiature d'été. Le mariage de Mareuil avait provoqué parmi ses camarade* une petite rumeur ; au bout d'une semaine, les réflexions cessèrent et on le traita en homme qui avait toujours été marié. Lui-même, d'ailleurs, oublia sa vie antérieure, comme d'un seul coup, et il lui semola qu'il avait toujours eu à son côté cet être joyeux à la démarche souple.

A peine arrivée dans l'appartement conjugal, Berthe bouscula les meubles, changea la destination des pièces, courut les magasins pour acheter des bibelots et des étoffes, suivie et admirée par son mari que ces innovations transportaient.

C'était l'époque des toilettes printanières, où les femmes se parent pour la fête du premier soleil. Pierre mit à sa disposition autant d'argent qu'elle en voulut ; elle l'éparpilla, le jeta dans les boutiques, se comportant, comme à une kermesse, le lançant sur les comptoirs comme à Monte-Carlo sur le tapis vert, grisée par la dépense. Pierre l'accompagnait dans cette folie, faisant surgir d'un mot de nouveaux caprices.

Ils louèrent une écurie dans une maison voisine de la leur et eurent un cheval et une voiture.

Elle avait par dessus tout le besoin de prendre de l'argent dans ses poches, de le manier, de le voir disparaître et de recommencer le lendemain. Il lui arrivait parfois de donner une pièce d'or à un mendiant, moins pour faire la charité que pour sentir l'or glisser entre ses doigts, ayant un tel goût de bohème et de fantaisie qu'elle (Hait heureuse lorsque dans la

journée elle avait épuisé sa provision d'argent, et qu'elle se trouvait loin de chez elle, sans un sou.

Mareuil jugeait ces mœurs très parisiennes et empreintes d'un chic souverain; et il admirait seulement qu'elles aient pu se développer dans une cervelle du province. « A Dijon ! pensait-il, c'est moi qui ai fait cette découverte, à Dijon 1 » Et il en ressentait une grande fierté.

Une lettre qu'il écrivit au professeur Billot contenait cet enthousiasme. « D'après ce que tu me racontes, répondit le professeur, ta femme m'a l'air de tenir plutôt de son père. Tu es décidément un garçon bien heureux. »

— Son père devait être un homme exquis ! s'écria Mareuil.

Quand, après leurs vagabondages, ils se retrouvaient seuls, ils étaient aussitôt aux bras l'un de l'autre. Dans son intérieur, elle mettait de la gaieté et de la joie aux actes de la vie familière, et lui, vivait dans un rôve secoué d'éclats de rire.

Les courses du printemps, où elle se passionna pour ce jeu, les conduisirent jusqu'è l'époque des villégiatures. Ils allèrent à Aix-les-Bains, de là à Trouville et à Dieppe, toujours jouant t>t s'agitant ; ils firent même une calme excursion

en Bretagne tous les deux, puis, repris du désir du bruit et de la fête, descendirent aux Pyrénées, à Biarritz et à Luchon.

Ils ne revinrent à Paris qu'à la fin d'octobre et leur emménagement boulevard Malesherbes occupa le début de l'hiver.

À la fin de l'année, Mareuil, en établissant ses comptes, constata dans ses revenus un déficit énorme et souvent, au cours des journées qui précédèrent le jour de l'an, il fut effleuré de quelques réflexions raisonnables.

Le 1er janvier, il offrit à Berthe une parure magnifique et un portefeuille plein de billets de banque.

— Il V a dix mille francs, ma chérie, dix mille francs pour votre argent de poche...

Elle sourit:

— Dix mille francs! Pourquoi ce chiffre baroque?... D'ailleurs, je n'ai que faire d'argent de poche... Je préfère que vous m'en donniez comme l'année dernière... peu à peu...

— Hum ! peu à peu... fit-il. C'est que... peutêtre, vaudrait-il mieux nous fixer un chiffre pour... certaines dépenses... et calculer...

Etonnée, elle demanda :

— Calculer, calci 1 r quoi-?

— Dame ! nos revenus et nos... frais...

Devant la ligure triste et effarée qu'elle eut, il se repentit d'avoir parlé.

— Au fait, dit-il en l'embrassant... j'exagère... Et puis, il y a une façon de tout réparer. Nous irons bientôt à Monte-Carlo, et nous en serons quittes pour gagner...

Elle battit des mains:

— Evidemment... Il n'y a que ça à faire... Mon ami, je sens que nous gagnerons beaucoup... ça équilibrera nos dépenses de l'année dernière...

EtMareuil, la voyant si heureuse, répéta avec assurance, comme s'il serrait déjà des liasses de billets :

— Oui, ça équilibrera nos dépenses de l'année dernière.

Un détail encore rassurait Mareuil : elle n'était pas mondaine. Les réceptions, les dîners en ville, le jeu des relations, les histoires courantes et la médisance ne l'intéressaient pas. Elle aimait les toilettes pour le plaisir d'en avoir beaucoup et d'en changer, non pour la satisfaction de la coquetterie, ni pour éclipser d'autres femmes. « Voilà l'essentiel, pensait Pierre confiant dans sa vieille expérience de Parisien. Le reste n'est rien et, en tout cas, coûte moins cher. »

Parmi ses connaissances, Berthe préférait les Dufayet et les Vignot, qui formaient un groupe

de familles se fréquentant sans relâche durant l'année. C'étaient d'anciens amis du père Mareuil, que le fils, étant garçon, avait négligés complètement : il se bornait à envoyer sa carte au jour de l'an ou bien lorsque quoiqu'un des leurs mourait. Il leur présenta sa femme, qu'ils accueillirent avec les marques de l'affection la plus cordiale, et Berthe se plut aussitôt dans ce milieu aimable et familier, d'où la pose et la contrainte semblaient bannies. Il y avait cinq ou six dames et autant de messieurs, parents ou intimes. Tous étaient riches et ne se privaient d'aucun plaisir.

Les Dufayet étaient rentiers et les Vignot tenaient un grand magasin d'horlogerie, mais songeaient à se retirer avant peu. Berthe s'attacha particulièrement à madame Dufayet, la jeune, dont le caractère avait quelque rapport avec le sien, car elle était rieuse, assez bavarde et pleine de caprices.

Us se réunissaient plusieurs fois par semaine. Après le dîner, une. dame se mettait au piano; mais comme ils détestaient tous la musique sans oser l'avouer, au bout d'un quart d'heure on dressait des tables de jeu. Hommes et i'emmjs jouaient ensemble, au baccara, au rains, au poker. Cela durait souvent jusqu'à deux heures

du matin, principalement le samedi, les Vignot n'ouvrant pas leur boutique le dimanche.

Berthe eut bientôt, parmi eux, la réputation d'une joueuse excellente, désintéressée dans le gain, parfaitement insensible à la perte. Le fait est que, tout en retournant les cartes avec des gestes fébriles, les yeux luisants, les joues rouges, elle dédaignait l'enjeu et ne se passionnait vraiment que pour le hasard des combinaisons, quoiqu'il y eût parfois sur les tapis des sommes qui n'auraient pas été déplacées dans un tripot. Elle apportait en outre, au jeu, une délicatesse rigoureuse, et se serait crue humiliée de profiter du moindre avantage, ce que les joueurs les plus sévères n'hésitent pas à faire, à l'occasion. Deux jeunes gens, le frère de madame Vignot, étudiant en droit, et un cousin des Dufayet qui était à la Bourse, se plaisaient à jouer contre elle et à lui gagner leur argent de poche.

.Mareuilno se mêlait guère à ces parties, avant joué si gros jeu dans sa carrière de viveur qu'il méprisait ces petites sommes. Il se contentait d'habitude de fumer des cigares, en commentant les coups, d'un ton détaché.

En rentrant, il demandait négligemment à sa femme :

— As-tu perdu ou gagné, ma chérie?

Elle répondait en riant :

— Ma foi, je n'en sais rien; je crois que j'ai perdu, pourtant.

— Combien? '

— Oh! une misère, cent cinquante francs peut-être, même pas...

— Et hier ?

— Oh! hier, encore moins... trois louis...

— Bon!

Quand elle gagnait, à de rares intervalles, car elle n'avait ni prudence ni ce que les spécialistes appellent la conduite, elle achetait, immédiatement un bibelot d'un prix fort supérieur à son bénéfice, en disant : « Autant que je ne reperdrai pas. » Et elle regardait Pierre en hochant la tète avec fierté, de l'air d'une ménagère qui réalise une économie ingénieuse.

Mareuil, lui, passait sur le boulevard et dans les cercles pour l'homme le plus heureux de Paris ; il en avait les apparences, la mine calme, l'œil reposé, la parole indulgente. Il plaignait ses anciens camarades de fête continuant leurs rudes travaux et leurs ébats toujours pareils, et tirait quelque vanité de sa propre situation. On le surprenait même à conseiller le mariage aux célibataires avec qui il engageait des discussions :

— Ah! parbleu, si vous épousez une petite bourgeoise, pot-au-feu, ennuyeuse, de mauvaise humeur, vous êtes perdus, évidemment. Mais le mariage bien compris, le mariage moderne, gai, fantaisiste, parisien, tout est là. Ainsi moi, vous me vo}Tez rarement au cercle, je ne taille pas une banque par semaine, et vous vous dites : « Voilà un garçon rangé. » Eh bien, mes enfants, je le suis peut-être moins que vous, rangé! Et j'ai des distractions rudement plus piquantes et variées...

Ces discours soulevaient des contradictions nombreuses. Mais, en réalité, malgré ses développements sur la fantaisie et le parisianisme, Mareuil, à son insu et insensiblement, se rangeait. S'il taillait moins de banques, c'est qu'il était plutôt un joueur désœuvré qu'un joueur endurci et qu'aussi il avait un meilleur emploi de ses revenus; s'il venait moins au club, c'est que, sans qu'il s'en rendit exactement compte, il était un peu fatigué par quinze ans de promenades entre les mêmes murs tapissés d'étoffes immuables; et s'il s'était détaché de tout cela, c'est parce que sa femme et ses occupations de ménage suffisaient à emplir son esprit.

Et lentement, de jour en jour, par mouvements inape.yus, il se prenait dans ce piège de

la régularité des repas où sont venues sombrer tant de belles existences de noceurs.

Ce second voyage à Monte-Carlo, qui était chez Berthe une idée fixe, ne lui inspirait qu'un enthousiasme médiocre. Il s'y décida pourtant vers la fin de janvier : le résultat en fut désastreux. La moitié environ d'une année de ses revenus disparut en huit jours sous les palettes des croupiers. Berthe, touchée de la tristesse de son mari, crut parer cette catastrophe par une résolution énergique. Elle déclara que, dorénavant, elle se priverait de cheval et de voiture, et on vendit l'attelage.

Mais, en février, elle toucha dans une course suburbaine, Matador à quatorze contre un, et Mareuil lui-même fut d'avis que cet argent ne pouvait être employé qu'à racheter un nouvel équipage.

L'été vint. Ils firent ce qu'ils avaient fait l'année précédente. En se rendant d'Aix-les-Bains à Trouville, ils s'arrêtèrent à Dijon et reçurent les compliments du professeur Billot. Celui-ci trouva Berthe extrêmement changée et à son avantage : elle s'était arrondie de corps et de figure. Ses lignes frêles de jeune fille, ses traits fins et comme à peine tracés s'étaient enfuis. Mais c'est surtout son langage et l'incohérence de ses

idées qui le frappèrent. « Comment 1 se dit-il, toutes ces choses baroques étaient renfermées dans cette petite pensionnaire qui avait l'air d'un joli oiseau! » Et il essaya, mais en vain, de rattacher cette observation à un système quelconque de philosophie.

Il se borna alors à féliciter Mareuil d'une transformation aussi agréable.

— Voilà la vie! répondit Pierre avec assurance.

Il se laissa conduire pendant quatre mois de casino en casino, à travers les stations balnéaires qui forment les étapes du parisianisme d'été, d'abord content, puis résigné, puis exténué. Il revint à Paris avec de vagues douleurs à l'estomac et certaines inquiétudes dans l'esprit.

Cette fois-ci, la brèche était assez importante pour nécessiter une réforme immédiate. Mareuil la conseilla doucement à sa femme, en établissant le compte approximatif des pertes et gaspillages de l'année. Il cita un chiffre.

— C'est impossible ! s'écria Berthe.

Il alla chercher une feuille de papier, une plume et de l'encre et entreprit des calculs.

— Oh! non, mon chéri, je te crois. Eh bien, qu'est-ce qu'il faut faire? Dis-le moi, va, je serai raisonnable.

La voyant si pleine de bonne volonté, il la rassura :

— Le danger n'est pas encore très grave. Cependant, mon amie, avec les virements auxquels j'ai dû me résoudre, la vente que j'ai effectuée de certaines actions et les pertes qui en ont résulté nécessairement, je constate, depuis un an et demi que nous sommes mariés, un déficit d'à peu près deux cent mille francs. J'ajoute, continua-t-il en souriant, qu'il n'y a pas péril en la demeure. Nous avons cinquante mille francs de rente, au lieu de soixante... voilà tout.

Elle eut une moue qui traduisait le peu d'importance qu'elle attachait à ce détail.

— Notre train d'existence, poursuivit Mareuil, n'a pas besoin d'être modifié, et c'est l'essentiel. Le seul changement qui s'impose est de renoncer provisoirement à Monte-Carlo, à Aix-les Bains et aux courses...

— Nous y renonçons, c'est convenu, dit Berthe gentiment.

— Quand nous aurons fait des économies, nous rejouerons; mais attendons d'en avoir fait.

Et il songea : « G'est-il assez facile de diriger les femmes^) Il n'y a qu'à savoir s'y prendre. » Ce plan remarquable fut mis en pratique dès

UNE IIISTOir.K DE PARISIEN 119

îe lendemain. Berthe le poussa même jusqu'à vouloir rogner sur ses toilettes d'hiver, et. afin de n'avoir plus rien à « se commander » de la saison, elle les lit faire toutes d'un seul coup. Elle y joignit les chapeaux indispensables, puis, sûre de n'avoir plus grande dépense do ce côtélà, elle se sentit la conscience apaisée. Et, même, elle relusa L'offre d'une loge à une première de la Comédie-Française pour laquelle on s'arrachait les places à prix d'or, dans la haute société parisienne.

Elle se contenta de passer la plupart de ses soirées, tantôt chez les Dufayet et tantôt chez les Vignot, à jouer de petites parties de poker ou de haccara.

— De cette façon, disait-elle à Pierre en souriant, je me distrais et je m'amuse môme, et ça ne nous coûte rien. Quand je pense que cette loge à la Comédie nous aurait coûté quatre cents francs ! Si ce n'est pas stupide de dépenser quatre cents francs à voir une pièce que nous verrons pour un louis dans quinze jours!...

Pierre se gratta le front et murmura : ((Hum! »

— Quoi, hum * Est-ce que je n'ai pas raison?

— Oh ! je ne parle pas de la loge... Pour la loge, tu as bien raison... mais... sais-tu, ma chérie, ce que tu as perdu, ce mois-ci, dans les pe-

tites parties de famille des Vignot et des Dufayet. qui sont des gens charmants, d'ailleurs ?

— Bah! je n'ai pas compté; mais c'est peu de chose. ..je gagne un soir, je reperds le lendemain.

Il tira de sa poche un carnet:

— Tu as perdu trois mille deux cent cinquante francs depuis notre retour, dont deux mille ce mois courant.

— Trois mille !...

— J'ai marqué au fur et à mesure, et je suis peut-être au-dessous de la vérité.

Elle promit de se modérer encore sur ce point. Mais elle avait cette étrange faculté d'oublier instantanément tout ce qu'elle venait de dire et tout ce qu'elle venait de faire ; ses paro- les les plus précises, ses plus- fortes résolutions n'avaient aucune conséquence, et sa vie semblait divisée en petites tranches d'un quart d'heure, absolument indépendantes les unes des autres.

De même qu'elle gaspillait naturellement, et que l'or filait entre ses doigts comme un courant d'air par une porte, le jeu l'entraînait aussi par une poussée irrésistible. A des époques périodiques, un instinct analogue à celui qui expulse les oiseaux migrateurs la jetait vers les

endroits voués à cette passion. Elle y serait allée un bandeau sur les yeux, comme les hypnotisées.

Mareuil se défendait assez mal contre cette sorte de magnétisme. D'ailleurs, deux êtres en lui étaient en hostilité, en contradiction permanente et le neutralisaient : le bourgeois et le viveur. De sang et d'éducation, il était bourgeois, et quand il faisait quelque chose inconsciemment, il agissait ainsi que le premier bourgeois venu, ainsi que son père et son grand-père eussent agi. Dans toutes ses excentricités, on retrouvait le goût du confortable et de la méthode. Son imagination seule était d'un Parisien fantaisiste et paradoxal. Or, en tant que Parisien, il ne pouvait qu'approuver la vie hasardeuse que sa femme l'obligeait à mener, et c'est le Parisien qui écrivait à son ami le professeur Billot des lettres enthousiastes ; en tant que bourgeois, il. était parfois assailli de pensées maussades, et il n'aimait pas se déranger brusquement pour aller perdre son argent à la roulette.

Il devait à ce phénomène une étonnante indécision dans tous ses actes. Tantôt il accueillait les folies de sa femme avec une désinvolture supérieure ; tantôt, en constatant une nou-

velle trouée dans sa fortune, il avait subitement la gorge sèche. Alors, il se renfermait dans son cabinet et cherchait à établir ses comptes à un son près, actions, obligations, argent liquide, propriétés. Il n'en possédait qu'une, dnns le Poitou, d'où sa famille était originaire. Il en touchait irrégulièrement les fermages, qui consistaient en sommes assez faibles, :>t il ne l'avait pas visitée depuis son enfance. « Ce n'est pis une valeur, songeait-il, et je voudrais la vendre que je n'en trouverais peut-être pas vingt-cinq mille francs. Il ne fauf doue tabler que sur le reste. Or, si nous continuons cette vie-là, avec les prises que je fais sans cesse sur le capital, nous n'aurons plus rien dans cinq ans. Je vais avoir avec Berthe une conversation sérieuse. »

Et il avait avec Berthe des conversations qui duraient des heures entières, après lesquelh-s l'un et l'autre, d'un commun accord, adoptaient un plan sévère d'économies, renvoyaient un domestique. Jamais elle ne s'insurgeait ni même boudait. Elle acceptait tout de bonne foi. Lui, demeurait très rassuré sur l'avenir. Ils s'embrassaient, et le lendemain ils ne faisaient plus ni l'un ni Vautre aucune allusion à ces réformes ; ou bien ils croyaient accomplir un gros

sacrifice en retardant une semaine un voyage à Aix ou à Monte-Carlo.

Ils eurent pourtant, un jour une petite dispute sans amertume, mais qui était leur première, au sujet du jeune Vignot, l'étudiant en droit.

— Je t'affirme, dit Mareuil à Berthe, que je l'ai vu regardant dans ton jeu. Parfaitement, et je suis prêt aie jurer. C'était pour ce coup oùil y avatt au moins trois cents francs sur la table. Sais-tu comment cela s'appelle, ça, ma chère ? cela s'appelle tricher. Et il n'est peut-être pas le seul dans toute cette bande! Ainsi, tu t'imagines que j'ai une confiance énorme en Paul Dufayet ?...

— Oh! mon ami ! s'écria-t-elle indignée.

— Eh ! parbleu, fit-il en se radoucissant, je ne les accuse pas de vol. Mais ils jouent mieux que toi ; ils abusent de leur force, ils te grugent... Tu es continuellement fourrée parmi ces gens-là... C'est toujours nous qui payons, quand on va au théâtre et au restaurant... Moi, ■j'en ai assez. Tu te plais chez eux et, certes, je ne t'empêche pas d'y aller ; mais quant à moi, je ne t'y accompagnerai plus ou, du moins, très rarement ; ce qu'il faut pour les convenances.

134 MONSIEUR VEUT RJRÉ

Voyant Pierre si affecté, elle eut des remords de le tracasser pour si peu de chose, et, comme si elle n'attendait qu'une occasion, elle devint tout à coup extrêmement menteuse.

Il eut alors des surprises fréquentes : des notes de fournisseurs pour lesquelles il avait donné l'argent et qui lui étaient présentées impayées, des dettes de jeu qu'il lui fallut régler : il ne lui faisait que des reproches très tendres.

Berthe vivait maintenant, plusieurs heures par jour, avec madame Dufayet, la jeune, dont le mari avait mauvais caractère. Elles faisaient ensemble, l'après-midi, d'interminables parties de bézigue chinois, ou couraient par les magasins, achetant un tas de choses inutiles et dispendieuses, pour passer le temps. Les affaires de leurs ménages respectifs en souffraient ; mais tandis que M. Dufayet criait quand ses repas étaient en retard, Pierre supportait ces mésaventures avec résignation.

Il l'attendait tranquillement, devant la tabletoute servie, en lisant un journal. Elle arrivait le soir, à huit heures, chargée de paquets. Il les examinait d'un œil indifférent.

— Tiens! Juliette m'a accompagnée jusqu'à la porte, s'écriait-elle. Elle va encore avoir une

scène de M. Diïfayet... Il n'est pas commode... Ah I c'est toi, mon chéri, qui est gentil... Tu ne te fâches pas pour des bêtises pareilles...

Elle se jetait à son cou, et, en effet, Pierre aussitôt redevenait gai, insouciant et calme. En tête-à-tète, ils étaient les deux époux les plus tendres et les plus réguliers du inonde. Ils riaient d'un rire enfantin, ils se livraient à des farces conjugales et, parfois, après le diner, quand il pleuvait, jouaient au piquet jusqu'à minuit. Il arrivait même à Pierre de lui lire des bouts de roman ou de revue, et, à ces momentslà, ils offraient un exemple touchant de paix familiale et douce. Ils ne faisaient jamais la remarque qu'ils n'avaient pas d'enfants.

Une lettre du professeur Billot annonça sa visite prochaine, aux vacances de Pâques. Le soir qu'il sonna à leur porte, ils n'étaient chez eux ni l'un ni l'autre. Il demanda à la femme de chambre :

— Monsieur et Madame dînent en ville?

— Pas du tout. Quand Monsieur et Madame dînent dehors, ils me préviennent toujours.

— Alors vous êtes sûre qu'il rentreront?

— Absolument, Monsieur peut attendre.

Il attendit jusqu'à huit heures et, comme il descendait, rencontra Mareuil dans l'escalier.

— C'est à cette heure-ci, que vous dînez?

— A sept heures et demie, comme tout le monde.

— Il est huit heures.

Mareuil regarda sa montre :

— En effet, il est huit heures ; je ne m'en étais pas aperçu.

Berthe ne fit son entrée qu'une demi-heure après, parut très joyeuse en voyant le professeur et dit en manière d'excuse :

— Figurez-vous que j'ai joué au bézigue jusqu'à maintenant.

Durant le repas, très cordial, Billot ne put s'empôcher de songer à diverses reprises : « Ah ça! mais, il est idiot, ce pauvre Mareuil... Il devient gâteux... C'est le bonheur. »

Effectivement, xMareuil était atteint, peu à peu, de ce gâtisme spécial qui fleurit sur nos boulevards. Il était à la fois maniaque et blagueur, rabâcheur et plein de prétentions à l'ironie ; il se croyait un scepticisme transcendant, et cela l'ennuyait, malgré lui, que ses repas ne fussent pas prêts à l'heure exacte. Il aimait les aphorismes et il écrivait à Billot : « Mettre de l'imprévu dans la vie conjugale, voilà la solution de l'existence. »

De l'imprévu, le sort lui en réservait. Sa for-

tune s'écroulait par petits éboulcments successifs. Chaque saison, il résistait et se cramponnait; il prédisait la ruine à sa femme, avec des airs navrés et des paroles lamentables. Mais il se heurtait à une indifférence, à une inconscience plus fortes qu'une volonté de fer.

Alors, il s'abandonnait, possédé soudain de la rage de se ruiner lui-même et visiblement, par coups énormes. Il tenta des spéculations maladroites, il retourna à son cercle et tailla des banques avec frénésie.

L'ne fois, sortant de la salle de jeu, il fut accosté par un ponte qui lui demanda dix francs, n'ayant pas de quoi dîner, ('/était l'ancien propriétaire de deux immeubles qui justement se trouvaient sur le boulevard, vis-à-vis du club. Il avait tout perdu au jeu. Mareuil lui donna un louis et eut un serrement de cœur: « Est-ce que je vais arriver un jour à mendier comme ça? » se dit-il.

Cette réflexion le lit tournoyer sur lui-même comme s'il eût reçu une balle dans la tète. Il s'appuya une seconde contre la porte du club, que le valet de pied venait de fermer derrière lui ; puis descendit l'escalier précipitamment, sauta dans une voiture et arriva boulevard Malesherbes, tout secoué d'une colère furieuse. La

présence de lîerthe qui, par hasard, s'y trouvait, transforma sa fureur en une rage froide qui lui crispait les mains :

— Il faudrait pourtant, une fois pour toutes, ma chère amie, nous faire une idée exacte de notre situation, car il est infiniment probable que, dans un an ou dix-huit mois au plus tard, lorsque vous nie demanderez de l'argent pour paver votre couturière, je serai obligé de vous répondre que je n'en ai plus, d'argent... Oui, ma chère, c'est ainsi... Nous sommes mariés depuis cinq années, et aujourd'hui, si nous voulons vivre de nos revenus, nous avons juste neuf mille trois cent cinquante francs à dépenser par an... Je répète neuf mille trois cent cinquante francs, c'est-à-dire un capital d'un peu plus de deux cent mille francs. Je ne vous adresse, remarquez-le, aucun reproche... Je vous demande simplement : Qu'allons-nous faire ?...

Elle murmura : « Deux cent mille francs, » comme si ce chiffre ne signifiait rien pour elle.

II reprit :

— Deux cent mille francs, au lieu de onze cent et quelques mille... Plus, ajouta-t-il en ricanant, une propriété dans le Poitou, dont nous

recevons chaque automne quelques paniers de fruits que mangent les domestiques.

Elle s'assit, rêveuse :

— Oui, qu'allons-nous faire ?

Il poursuivit :

— Nous ferons ce que vous voudrez...

— Mais je ne sais pas, moi, mon ami, je ne sais pas... dit-elle.

— Moi non plus, répondit-il froidement, je ne sais pas...

— Faisons des économies.

Mareuil poussa quelques éclats de rires stridents :

— Ah! ah! oui, je la connais celle-là. Voilà cinq ans que nous en faisons des économies... Pour faire des économies, il faut de l'argent...

— Eh bien, dit-elle toute décontenancée, décide, réfléchis».. Moi, je ne vois rien...

Il reprit :

— Il n'y a rien, en elfet...

— Alors, quoi ? murmura-t-elle.

— J'ai voulu simplement, nia chère Berlhe, vous prévenir que nous n'aurons plus un seul sou l'année prochaine, en continuant notre existence ordinaire, bien entendu.

Elle se pendit au cou de son mari et l'embrassa :

— Bast ! tant pis...

Il la regarda : elle souriait. Alors il déclara :

— Tant pis ? Allons, n'en parlons plus... Tant pis !

Et il se promena, les mains derrière le dos, dans l'appartement, en sifflotant un air de caféconcert.

Ils dînèrent en tète-à-tète, comme s'ils n'avaient eu qu'une petite discussion sur un détail peu important du ménage; et, dès ce jour, Pierre, avec une exaspération méthodique, un acharnement d'enfant ou de fou qui brise ses jouets, dégoûté, abruti, se mit à précipiter sa ruine, comme s'il attendait impatiemment l'heure où son dernier billet de mille francs serait réduit en miettes.

L'heure arriva : ils étaient au printemps de leur sixième année de ménage. Jamais ils Savaient été plus gais que cette année-là. Ils ne faisaient, par un accord tacite, aucune allusion à la catastrophe imminente ; ils avaient renoncé à la vie régulière, dînaient presque tous les soirs au restaurant, en cabinet particulier, ainsi que des étudiants en bonne fortune.

Un jour, il lui dit tranquillement :

— C'est Uni... Maintenant raisonnons.

Emue, elle se jeta dans ses bras.

— Jo t'ai ruiné, mon pauvre chéri, je t'ai ruiné !... C'est moi... Je t'aime bien, va...

— Raisonnons, reprit-il.

— Je t'aime tant, mon chéri, mon petit Pierre !... Quel désastre !... Ça vaut pourlaut mieux ([ue si je l'avais trompé, dis?

— Certainement, répondit-il avec flegme.

Et il insista :

— Raisonnons.

Elle s'assit sur ses genoux et il passa son bras autour de sa taille.

— Voici ce qui nous reste à faire : je vais aller à Poitiers. Là, je tâcherai de vendre notr propriété ou d'emprunter sur hypothèque. Toi, retourne à Dijon, en attendant... Avoue tout à ta mère, c'est préférable...

Deux jours après, ils se séparèrent sans amertume, le regard souriant en se disant : « A bientôt. Ec ris-rnoi vite. »

Mareuilse rendit à Poitiers, chez Me Blutard, le notaire de sa famille et un ancien ami personnel de son père. En quelques mots, il le mit au courant de la situation.

— Vendez-moi la propriété le mieux que vous pourrez.

Le notaire lui prit la main :

— Mon cher monsieur Pierre, vendre cette

propriété serait une sottise pire que toutes celles que vous avez faites jusqu'à présent. Vous n'en tireriez pas trente mille francs, une misère... Voulez-vous un conseil d'ami : habitezla...

Il réfléchit.

— Cette propriété qui ne vous rapporte rien... Combien dites-vous?

Mareuil cita un chiffre.

— Cette propriété, quand vous l'habiterez et la surveillerez vous-même, vous rapportera trois fois plus... et vous nourrira, vous et votre femme... Allons-y passer l'après-midi de demain... Autant que je me la rappelle, elle est fort jolie...

Elle consistait en deux, fermes et en une quarantaine d'hectares. La maison d'habitation,- assez solide encore, quoiqu'elle n'eût pas été habitée depuis vingt ans, était au centre d'un petit bois de châtaigniers.

— Avec quelques réparations, dit le notaire, et en faisant venir vos meubles de Paris, vous serez là parfaitement.

Ils visitèrent les fermes. Me Blutard murmurait :

— Oui, mon cher ami, quand vous habiterez ici, vous verrez la différence...

Mareuil y resta huit jours, les huit premiers jouis (lu mois de juin, surpris de ne pas s'ennuyer dans la solitude, apaisé comme aux époques de convalescence, comme si ses pensées, détraquées et éparses, se remettaient lentement dans son cerveau à leur place naturelle. Il songeait : « Ah! si Berthe pouvait vivre ici !... .Mais voilà, ça c'est impossible, impossible... »

Vu matin, brusquement il partit pour Dijon et télégraphia de Paris qu'il arrivait. Elle était ta la gare, en robe de deuil, toute seule..

— Ta mère est morte ?

— Mais non, nigaud, dit-elle en souriant, je te l'aurais écrit... Voyons... Es-tu bête !... Seulement, tu ne te fâcheras pas?.. . Pour éviter les explications avec les amis, les voisins, tu sais, les bavardages des villes... j'ai dit que j'étais veuve... pas à maman, bien entendu... Est-ce drôle... hein ?

Ahuri, il dit :

— Tu as dit que j'étais mort ?

— Oui, mon chéri, continua-t-elle en éclatant, de rire. Aussi, tu vas passer la nuit à l'hôtel et tu repartiras par le premier train. Je te rejoindrai dans quelques jours...

— C'est de la folie ! de la démence ! s'éeriat-il. Moi qui venais...

— Causons, mon petit Pierre... La campagne ?

— On peut y vivre, si tu veux...

Elle ajouta rapidement. :

— Je veux bien, je veux bien... dans huit jours, je pars pour Poitiers.., et nous serons heureux, va, mon chéri !

Un peu affolé, il se laissa conduire à l'hôtel et regagna Poitiers le lendemain.

Ainsi qu'elle l'avait promis, la semaine suivante, elle arrivait, la joie dans les yeux, plus jeune et plus vive qu'au début de leur mariage.

— Tu ne sais pas d où je viens, tu ne sais pas? ])e Monte-Carlo... et j'ai gagné... trente... mille francs... avec les quelques sous qui me restaient... Tu comprends... trente mille francs... C'est énorme.

Et elle les éparpilla sur une table, comme si elle restituait à Pierre toute sa fortune gaspillée. Puis elle regarda tout autour d'elle :

— Oh! que c'est beau, ici, que c'est beaut Allons-nous être heureux !... Et pour le jeu... fini... le jeu... Mais j'aurais eu des remords de ne [tas leur reprendre un peu do notre argent... Nous ne jouerons plus qu'entre nous, une petite partie le soir, pour passer le temps.

Alors elle eut l'étrange idée de partager vif tuelleinent la propriété en deux portions, l'une

pour lui et l'autre pour elle. Et, le soir, ils jouaient leurs lots au piquet, à L'écarté ou au bézigue chinois. Ils jouaient aussi des animaux de basse-cour, les récoltes, les fruits, en manière de plaisanterie :

— Tiens! disait-elle, je te fais le Clos-aux- Vaches, en einq secs, contre le pré qui est sur la rivière.

Il trouvait cela excessivement comique, et ils riaient tous les deux en se regardant, non sans se rendre compte qu'ils devenaient un peu gâteux.

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