COLLE
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Portrait de Collé.
égards; il est en conséquence d'une suffisance et d'une fatuité révoltantes. Je l'ai vu jouer aux échecs; il étonne, et d'autant plus, comme je l'ai dit, et personne ne m'en dédira, que c'est très réellement une bête (1). » Or, non seulement Philidor n'avait pas l'ombre de vanité, mais, même son talent mis à part, sa correspondance suffirait à prouver qu'il était tout autre chose que ce que prétend Collé.
On verra plus loin l'opinion qu'il avait de Monsigny, opinion qui exciterait l'indignation si elle ne faisait simplement hausser les épaules, et dont Mme de Genlis fait, de son côté, justice dans ses Mémoires. Au reste, il faut voir comment ledit Collé traite tous ses confrères, et de quelle façon il apprécie leur talent et leurs œuvres; pour se rendre compte de. la grâce et de l'aménité de sa critique, il suffit de la voir s'exercer sur n'importe lequel des ouvrages dont il se plaît à parler, les Moissonneurs de Favart, les Deux Amis de Beaumarchais, le Fabricant de Londres de Fenouillot de Falbaire, les Valets maîtres de Rochon de Chabannes, les Etrennes de Vamour de Cailhava, Hamlet de Ducis, le Bourru bienfaisant de Goldoni, le Marchand de Smyrne de Chamfort, etc. Je ne prétends certes pas qu'il n'y ait là que des chefs-d'œuvre, mais je constate que rien ne trouve grâce devant ce pédant insupportable, devant ce juge toujours venimeux, envieux, grincheux et jaloux.
Mais aussi bien, à propos de son lie sonnante et de sa collaboration avec Monsigny, nous allons avoir l'occasion d'apprécier la situation que celui-ci occupait auprès du duc d'Orléans, et nous connaîtrons la nature de ses relations non seulement avec le prince, mais avec la charmante femme qu'il avait épousée secrètement, Mme de Montesson. Des détails intéressants nous seront fournis à ce sujet par Mme de Genlis, nièce de Mmo de Montesson, dont l'affection pour sa tante était mince, mais qui, vivant au Palais-Royal, était placée pour bien voir et bien juger.
Précisément, le mariage du duc d'Orléans, qui n'était secret qu'officiellement, n'avait pas élé du goût de son fils, lequel n'avait pas laissé d'en exprimer son sentiment. Mme de Genlis dit à ce propos dans ses Mémoires : — « M. le duc d'Orléans
(1) Collé : Journal historique, t. II, p. 270.
fut, comme je l'ai dit, très fâché du mécontentement de son fils; il confia son chagrin au bon Monsigny, qu'il aimait et estimait avec raison, et qui, sous prétexte de prendre ses ordres pour les détails relatifs à sa place, avait les matins avec lui de longs entretiens dans lesquels M. le duc d'Orléans lui parlait avec une confiance qu'il n'avait avec aucune des personnes considérables qui lui étaient attachées. Monsigny allait aussi très souvent chez ma tante, qui le demandait pour lui faire répéter quelques morceaux de musique; de là il passait chez M. le duc d'Orléans, qui le retenait toujours pour causer (1). »
On sait que le théâtre était pour le duc d'Orléans une véritable passion. On jouait sans cesse la comédie chez lui, soit à Paris, soit à la campagne, et tout le monde y prenait part, à commencer par lui. M"1C de Genlis nous renseigne aussi sur ce point : — « Nous restâmes six semaines à l'Ile-Adam, ensuite je passai quelques jours à Paris, au bout desquels je partis avec ma tante pour Villers-Gotterets, où j'allais pour la première fois. Nous avions encore appris des rôles pour y jouer la comédie, et même l'opéra. Nous jouâmes Vertumne et Pomone. Je jouais Vertumne, qui est déguisé en femme, ma tante jouait Pomone; elle avait imaginé de se faire faire un habit garni de pommes d'api et autres fruits. Mme d'Egmont dit qu'elle ressemblait à une serre chaude. Cet habit était lourd, ma tante était petite, et n'avait pas une jolie taille; sa voix était trop faible pour un rôle d'opéra; elle échoua tout à fait dans celui-ci. Le marquis de Glermont, depuis ambassadeur à Naples, joua très bien le dieu Pan. J'eus un succès inouï dans mon rôle de Vertumne. Nous avions dans les ballets tous les danseurs de l'Opéra; on devait donner trois représentations de ce spectacle, on ne le joua qu'une fois, ainsi que l'Ile sonnante, opéra-comique, paroles de Collé et musique de Monsigny. J'y jouais une sultane, et j'ouvrais la scène par une grande ariette que je chantais en m'accompagnant de la harpe. Monsigny avait fait l'ariette et le rôle pour moi. J'avais un habit superbe, chargé d'or et de pierreries; et quand on leva la toile, je fus applaudie à trois reprises, et on me redemanda deux fois mon ariette. Il me fut impossible
(1) Mémoires de Mme de Genlis, t. II, p. 117.
de ne pas remarquer que ma tante, après le spectacle, avait beaucoup d'humeur. Nous jouâmes Itose et Colas: ma tante, qui avait trente ans, fit le rôle de Rose, et moi celui de la mère Bobi. Nous jouâmes encore le Déserteur. Mme de Montesson y joua le beau rôle, je jouai celui de la petite fille... (1).
On voit que tout le répertoire de Monsigny y passait (2). Mme de Genlis nous parle encore de lui : — « Monsigny, l'un des plus honnêtes hommes que j'aie connus, et qui avait beaucoup d'esprit naturel, se passionna pour ma voix et pour ma harpe, et venait tous les jours faire de la musique avec moi dans ma chambre. Je pris de l'amitié pour lui ; nous causions tout en faisant de la musique; il me contait beaucoup de petites choses curieuses, et il m'en dit une qui me parut surprenante. C'est que ma tante lui avait recommandé en secret, ainsi qu'à Sedaine, de ne lui donner que des louanges aux répétitions (où se trouvait toujours M. le duc d'Orléans) et de ne lui donner des avis qu'en particulier; elle disait que cela l'encourageait. Monsigny et Sedaine pensaient bien qu'il s'agissait de la faire valoir auprès de M. le duc d'Orléans, et à cet égard ils la secondaient à merveille, car ils lui prodiguaient les éloges. Ce manège lui réussit parfaitement; M. le duc d'Orléans était persuadé qu'elle avait des talents miraculeux... (3) »
(1) Mémoires, t. Ier, pp. 313-314. — Mme de Montesson, aussi enragée de théâtre que le duc d'Orléans, ne se contentait pas de jouer ainsi la comédie et l'opéra : elle faisait des pièces, dont elle et son époux se faisaient les principaux interprètes, et qui n'étaient pas toujours bonnes. Voici ce que, dans ses Souvenirs et Portraits, dit à ce sujet le duc de Lévis, beaucoup plus bienveillant cependant que M™0 de Genlis : — « Madame de Montesson est auteur de plusieurs pièces de théâtre, qui furent toutes représentées chez M. le duc d'Orléans, et souvent il fut, ainsi qu'elle, au nombre des acteurs. Ces pièces avaient, comme on s'y attend bien, un succès infaillible. 11 ne fallait pas dans les spectateurs beaucoup de politesse pour les applaudir, parce qu'elles n'étaient pas précfsément mauvaises, et cependant il en fallait, parce qu'elles n'étaient pas bonnes; on y remarquait plus de sens que de verve, plus d'adresse que de talent; jamais rien de choquant ou de ridicule, mais aussi rien de saillant, pas un trait heureux, pas un mot piquant. Le dénouement ar/ivait au bout des cinq actes, comme les morts de vieillesse, parce qu'il faut bien que tout finisse; alors on éprouvait, pour la première fois, un mouvement de gaîté en songeant au bon souper qui suivait immédiatement cette froide représentation. »
(2) De même qu'à Trianon, où, Mme Gampan nous l'apprend dans ses Mémoires, la reine Marie-Antoinette jouait non seulement le Roi et lu Fermier, comme nous l'a dit Grimm, mais encore Rose et Colas etOnn°. s'avise jamais de tout, ainsi que le Sorcier de Philidor.
(3) Mémoires de M"" de Genlis, t. I", pp. 318-319.
MOiNSIdNY ET SON TEMPS 123
Mme de Genlis cite encore à diverses reprises le nom de Monsigny, qui, dit-elle, servait souvent d'intermédiaire entre elle,
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Portrait de Mm" de Genlis, dessiné par Miris, gravé par Copia. — (Bibl. nationale.)
M. le duc d'Orléans et Mme de Montesson, lorsque quelque petit différend s'élevait entre eux sur un sujet quelconque.
Occupons-nous enfin de Vile sonnante. On avait déjà joué chez le duc d'Orléans la comédie encore inédite de Collé, la Partie de chasse d'Henri IV, et une ou deux parodies du même. Le prince lui demanda un jour un autre ouvrage important, mais dans lequel la musique aurait sa part. C'est alors que, ayant à faire une pièce à ariettes, il eut l'idée au moins bizarre d'en profiter pour jeter le ridicule sur ce genre, qui était pour lui l'abomination de la désolation. Comme il en fait complaisamment l'historique dans son Journal, je vais lui emprunter les détails relatifs à cette fameuse Ile sonnante, qu'il considère, en ce qui le concerne, comme une manière de chef-d'œuvre :
J'ai trouvé, dit-il d'abord, j'ai trouvé un sujet pour faire la pièce à aiiettes que M. le duc d'Orléans m'a demandée. Je lui en ai déjà montré le plan, qu'il a approuvé. Il veut que ce soit Monsigny qui en fasse la musique; j'eusse mieux aimé Philidor. Ce sujet, qui est entièrement de mon invention, me rit beaucoup et est totalement dans mon genre. Je vais à Viry le 5 de ce mois, et je compte y travailler. L'Ile sonnante sera le titre de cette comédie, que j'ai arrangée en trois actes. Dans cette pièce, je me propose de jeter le ridicule sur le genre des comédies à ariettes; mais indépendamment de cette critique, mon sujet subsisteroit par lui-même si je voulois.
La pièce faite et terminée, il s'agit du musicien et de la musique à faire sur ce chef-d'œuvre :
Monsigny s'est enfin chargé de composer la musique de mon opéra à ariettes, de mon Ile sonnante. Il a fallu toutes les herbes de la Saint-Jean pour l'y déterminer. Sedaine, avec qui pour ainsi dire il est marié, étoit furieux de ce qu'il travailloit avec moi. M. le duc d'Orléans a été obligé de faire venir Sedaine pour lui faire avaler cette pilule, qu'il trouve, je crois, encore bien amère. J'eusse mieux aimé Philidor ; Monsigny n'a pas autant de force et de génie qu'en a ce dernier, à ce qu'ils disent tous. Il faut convenir pourtant qu'il a bien autant de vanité, d'amour-propre et de présomption que l'autre ; et c'est beaucoup dire, car l'amour-propre de Philidor est au-dessus de toute expression (1).
Enfin, tout est prêt, poème et musique, les rôles sont distribués, chacun a sa part, et il ne s'agit plus que d'organiser
(1) C'est sans doute en raison de ces lignes relatives à Monsigny, que Mmc de Genlis écrivait de son côté : — « En général, les Mémoires historiques de ce siècle sont remplis de calomnies et de mensonges. . . Dans les Mémoires de Collé il y a un portrait sans aucune vérité du célèbre Monsigny: on l'y traite avec indignité, et ce grand compositeur, que j'ai connu dès mon enfance, avait autant de vertus et de loyauté que de talent. » — (Mémoires, T. IV, p. 4.)
les études. On procède d'abord à une sorte de lecture générale, l'affaire ne va pas sans quelque solennité, et l'on va voir à quel point le doux Collé s'exalte et se grise au sujet de son œuvre et du triomphe qu'elle lui paraît remporter. Il n'en ferait pas plus s'il s'agissait du Menteur ou du Misanthrope. Le morceau vaut d'être reproduit dans son entier :
Le vendredi 5 du courant (juin 17G7), il y eut à Bagnolet une manière de répétition totale de l'Ile sonnante. Caillot, Laructte et une chanteuse que je ne connois point exécutèrent, avec M. le chevalier de Glermont et Mme la marquise de Montesson, tous les différens morceaux de chant de Monsigny ; je lus, moi, ma pièce à mesure, et un orchestre nombreux accompagnoit les ariettes, duos, trios, etc., etc.
Je n'ai point encore vu de sensation plus vive ; M. le duc de Chartres luimême, qui est comme le mercure qu'on ne peut fixer, ne désempara pas un moment. Ce fut d'ailleurs de la part de tous les acteurs une attention soutenue, telle que je n'en ai jamais trouvé dans les grands et dans ces gens qui sont blasés sur tout. Après l'exécution, ce même orchestre et tous les musiciens parurent étonnés de la force de la musique: ils ne cessoient de répéter que jamais Monsigny n'en avoit composé d'un genre aussi mâle ; ils le mettoient au-dessus de Philidor. Ils n'avoient pas moins été frappés machinalement du poème, car tout est machinal chez les musiciens (il y tient) : son extrême singularité les avoit confondus. Ils n'avoient cessé de rire pendant que je lisois, et d'admirer le chant et la musique forte pendant qu'ils exécutoient. Laruette et Caillot, extasiés de la besogne de Monsigny, se récrioient en même temps sur l'extrême gaîté et la nouveauté originale de mon drame, dont ils trouvoient d'ailleurs la conduite exacte, et les ariettes rimées et faites avec la plus grande aisance et le plus grand soin. Ces deux comédiens, ou chanteurs, sont, à ce que l'on m'a assuré, les grands juges de ces pauvretés lyriques, qui font actuellement le find de leur théâtre, et l'on veut qu'ils ne se trompent jamais dans les décisions qu'ils portent des comédies à ariettes qui les enrichissent à présent et que la postérité sifflera à coup sûr, si le goût ne vient pas à se perdre totalement. Nos neveux devront un jour nous trouver bien bêtes d'avoir applaudi à toute outrance ce genre métis, qui n'est qu'un assemblage monstrueux de celui de la farce et de l'opéra, de ce genre qui ôte toute illusion théâtrale, et que je trouve également opposé à la raison, à la vraie et belle nature, et à l'institution primitive du théâtre et du vrai poème dramatique.
Ce sont les sentimens que j'ai contre ce genre, qui m'ont fait entreprendre de jeter sur lui un ridicule qui fera peut-être rire, mais qui n'opérera pas de conversion : on ne peut l'attendre que du temps. Quoi qu'il en arrive, file sonnante sera du moins, si elle réussit, regardée quelque jour comme une réclamation et une protestation en forme contre le mauvais goût de ce siècle, et j'aurai l'honneur d'avoir osé la faire.
Revenons à l'enthousiasme que cet ouvrage a inspiré à la répétition, et qui
12(i MONSIGNÏ ET SUN TEMPS
peut fort bien être démenti à la représentation (il le fut, et la pièce ne fut jouée qu'une fois). Les comédiens et musiciens qui l'ont entendu en ont été tellement enivrés, que le lendemain de cette répétition, qui étoit le jour de leur assemblée, sur le rapport de Caillot et de Laruette, les Comédiens italiens arrêtèrent de m'offrir mon entrée à leur spectacle. Le dimanche G de ce mois (1) je reçus d'eux, à ce sujet, une lettre très polie à laquelle je répondis, le lundi, que l'Ile sonnante n'avoit été composée que pour M. le duc d'Orléans, qu'elle alloit être jouée en juillet à Villers-Cotterets, et que sans les ordres de S. A., ni moi, ni Monsigny n'en pouvions disposer: que conséquemment je n'avois aucun titre qui pût me faire accepter décemment mon entrée. Le mercredi 10, réponse des Comédiens à ma lettre. La voici :
« Monsieur,
a Quand nous avons délibéré de vous offrir vos entrées à notre spectacle, nous n'y avons été portés que par l'estime et la considération que méritent vos talons, sans aucun motif d'intérêt personnel. Nous vous prions donc de vouloir bien les accepter comme une justice que nous vous rendons, et dont nous serions très mortifiés que vous ne voulussiez pas profiter, etc.
« Carlin, Lejeuni:. Balleth, Caillot, clavarelli, claibval, glfampville, p. véronè^e. »
Comme je suis sur du consentement de M. le duc d'Orléans pour faire jouer ma pièce aux Italiens, j'ai cru devoir me rendre à cette seconde politesse ; d'autant plus que l'Ile sonnante étant déjà regardée comme lue et reçue, j'ai dès ce moment le droit incontestable de jouir de mes entrées. J'ai été les en remercier, samedi 13, à leur assemblée.
Collé ne dut pas tarder à apprécier à leur valeur 1' « enivrement » et 1' « enthousiasme » dont avaient témoigné ses admirateurs. La vérité est que Vile sonnante, jouée à Villers-Cotterets
dans les premiers jours d'août 1767, y obtint un succès tel
que le duc d'Orléans ne jugea pas à propos de renouveler l'épreuve et d'en donner une seconde représentation. Elle ne fut pas beaucoup plus heureuse, comme nous allons le voir, à la Comédie-Italienne, où elle fit son apparition le 4 janvier 17(18. Un juge pourtant fort indulgent d'ordinaire, d'Origny, en parle ainsi dans ses Annales du Théâtre-Italien : — « C'est une singulière idée que celle d'une isle où la musique a des autels, où tout marque son pouvoir, ressent son empire, et dans laquelle on
(1) Collé est tellement « enivré » lui-même, qu'il tronque les dates. Si le vendredi, jour de la répétition, était le 5 juin, le dimanche suivant devait être le 7, et non le 6.
ne parle qu'en chantant; elle vient de Rabelais (1); Collé y a ajouté une petite intrigue, dont le but est de ridiculiser le genre des comédies mêlées d'ariettes, et le 4 janvier 4768 on a représenté sa pièce sous le titre de l'Ile sonnante. Quoiqu'elle ne soit pas sans mérite, puisqu'elle a fourni à M. Monsigny des motifs nouveaux de tendresse, de force et d'harmonie, il seroit aussi déraisonnable de juger de l'auteur sur cette production qu'il y auroit d'injustice à juger de Molière sur la Comtesse (VEscarbagnas. » C'est très bien ; mais Collé n'avait fait ni Tartuffe ni r Ecole des femmes.
Le Mercure n'est pas beaucoup plus encourageant : — « On a donné, dit-il, sur ce théâtre (la Comédie-Italienne) la première représentation de Vile sonnante, opéra-comique en trois actes, paroles de M. Collé, musique de M. de Monsigny. L'extrême • singularité de ce drame a tenu quelques jours le public en suspens sur le jugement qu'il en devoit porter; mais le concours des spectateurs semble aujourd'hui l'avoir fixé, et nous comptons donner l'extrait de cette pièce dans le prochain Mercure. » Et 1' « extrait » annoncé ne parut jamais.
Enfin, Grimm va nous donner la note exacte de l'effet produit :
On a donné sur le théâtre de la Comédie-Italienne la première représentation de flic sonnante, opéra-comique en trois actes, par M. Collé, lecteur de M. le duc d'Orléans, et la musique par M. Monsigny. Vite sonnante avait été faite pour le théâtre de M. le duc d'Orléans à Villers-Cotterets, où elle fut représentée pendant le voyage de l'été dernier. Quelle que soit l'indulgence des spectateurs à qui un prince fait partager ses amusements avec autant de politesse que de désir de plaire, l'Ile sonnante tomba à Villers-Cotterets, comme on dit, tout à plat, et l'on n'osa jamais risquer de la jouer une seconde fois. Cet arrêt n'a pas épouvanté M. Collé, ou du moins il a voulu le faire ratifier par le public de Paris, qui a rendu le 4 de ce mois un arrêt confirmai if de la sentence de Villers-Cotterets, sans mettre cependant le poète et le musicien hors de cause et de procès : c'est-à-dire que cette Ile sonnante aura pourtant quelques faibles représentations.
On trouve une lie sonnante dans Rabelais. Celle de M. Collé est peuplée par des gens qui parlent en chantant, ou du moins en rimant. Aussi ses pér-
il) On se rappelle les six premiers chapitres du livre cinquième de Pantagruel : « Comment Pantagruel arriva en l'Isle Sonnante, et du bruit qu'entendismes. » La vérité m'oblige à déclarer que le récit de Rnbslais est considérablement plus gai que la divagation scénique de Collé.
sonnages s'appellent M. Yivace, où, à la française, Vivatché (1), M. Piano, M. Presto, M"'e Mélophanie, qui s'appelait à Villers-Cotterets Cacophonie. Voilà des noms de bon goût ! M. Collé, qui enrage depuis longtemps que l'opéra-comique en musique ait écrasé l'opéra-comique en couplets, a voulu faire la satire de l'opéra-comique en musique ; mais cette satire est la plus triste et la plus détestable de toutes les bouffonneries .... Tenez, M. Collé, la satire est naturellement chagrine, et n'est pas gaie, et une bouffonnerie qui n'est pas gaie est détestable. Les fous sont tristes au théâtre ; c'est le poète
qui fait un opéra bouffon qui doit être fou, et non pas ses personnages
Vos folies de l'Ile sonnaille s'appellent, en français pur, des bêtises: or, être bête et être comique sont deux choses fort différentes.
La musique de l'Ile sonnante a paru agréable en beaucoup d'endroits ; mais elle n'a pu faire réussir la pièce. La musique n'est pas faite pour faire parler des fous, encore moins des fous plats qui ne sentent rien et n'expriment rien.
Collé, naturellement, ne voulut pas vis-à-vis de lui-même admettre sa déconvenue, et il en fit retomber la faute sur Monsigny, que son Journal traite de haut en bas : c'est dans l'ordre. Comme, quatre mois après la première représentation, le 5 mai, on donnait péniblement la treizième, ce qui suffit à caractériser l'empressement du public, il écrit ceci :
Le jeudi 5 du courant a eu lieu la treizième représentation de l'Ile sonnante, avec les changements dont j'ai parlé dans le mois dernier, à l'exception de l'ariette nouvelle, qu'il n'a pas plu à Monsigny d'ajuster pour la musique, dans un seul endroit qui le demandoit. Lui en ayant écrit mon sentiment avec quelque petit sarcasme, et lui ayant rappelé une autre impolitesse qu'il m'a faite en ne me donnant pas la musique d'un vaudeville que je lui avais composé, j'en ai reçu une réponse qui décèle bien que c'est un homme sans éducation, sans esprit, en un mot un très joli musicien. Cette aventure, de peu de conséquence, me procure l'avantage d'être brouillé avec un des hommes de France les plus ennuyeux ; c'est une tête perdue : les éloges des sots la lui ont tournée et lui ont donné un amour-propre de la force de celui de Mole et de Préville.
Collé n'était pourtant pas un imbécile ; mais on voit, par les citations empruntées à son Journal, combien la vanité et la haute opinion de soi-même peuvent faire dire de sottises à un homme d'ailleurs bien doué et qui n'était pas plus maladroit qu'un autre. Ce qui ressort de tout ceci, c'est que, par sa faute et quoi qu'il en pensât, file sonnante n'obtint pas plus de succès devant le grand public que devant les spectateurs de choix qui avaient été appelés d'abord à la juger.
(1) Grimm au>ait dû dire : « à l'italienne », attendu que c'est l'exacte prononciation du mot Vivace.
Nous voici bientôt en présence du Déserteur, le chef-d'œuvre de Monsigny, je dirais volontiers aussi le chef-d'œuvre de Sedaine, tellement la pièce de celui-ci est bien faite, bien conduite, avec son heureux mélange de sentiment et de comique, tellement elle acquiert de valeur par la rare beauté, l'imprévu saisissant et la grandeur dramatique de son dénouement.
Au moment où le Déserteur se présentait aux spectateurs de la Comédie-Italienne, ce théâtre venait de remporter deux grands succès avec deux ouvrages dus à un jeune compositeur qui arrivait d'Italie et qui avait ainsi débuté d'une façon presque triomphale, donnant au public les arrhes d'une carrière qui promettait d'être longue et glorieuse. Ces deux ouvrages avaient pour titres le Huron et Lucile, et leur auteur s'appelait André- Modeste Grétry (1). Le succès de Lucile surtout fut complet; il n'empêcha pas pourtant celui du Déserteur, joué deux mois après elle, le 6 mars 1769, et qui devait se maintenir à la scène pendant plus d'un siècle (2).
Mais quelque sympathie, je dirais presque quelque admiration que m'inspire parfois la partition de Monsigny, je m'en voudrais de n'attribuer qu'à elle seule un succès aussi éclatant, et il me semble de toute justice d'en reporter une part sur la pièce de
(1) Grétry dit dans ses Mémoires, au sujet de son installation à Paris : — « On
écrivit à Liège que j'étais venu à Paris pour lutter contre les Philidor, les Duni et les Monsigni ; les musiciens de Liège reprochèrent à mes parents l'excès de ma témérité; cette menace ne me découragea pas; au contraire, elle enflamma mon émulation, et je me disais : Si je peux approcher de ces trois habiles musiciens, j'aurai le plaisir de surpasser les compositeurs liégeois, qui s'en reconnaissent très éloignés. »
(2) Lucile avait été jouée le 5 janvier. — Pour ce qui est du Déserteur, il était âgé de 124 ans lors de la dernière reprise qu'en fit l'Opéra-Gomique, le 23 juin 1893. Et sera-ce la dernière?
Sedaine. C'est surtout, me parait-il, la valeur de l'une et de l'autre, aussi bien que l'accord parfait qui règne entre elles, qui justifie l'importance et la continuité de ce succès séculaire. Sedaine avait cette grande qualité qui au théâtre est une vertu: l'émotion. Il l'a prouvé dans le Déserteur comme il l'avait prouvé récemment, à la Comédie-française, clans Je Philosophe sans le savoir; et comme il avait, dans Monsigny, un collaborateur qui possédait au suprême degré cette qualité, il n'est pas étonnant qu'à eux deux ils aient enfanté un chef-d'œuvre. Parlant du Déserteur, Mme de Genlis écrivait : — « Le drame est de l'invraisemblance la plus extravagante (ce qui est vrai pour la donnée première), mais il offre des détails touchants et des scènes du plus grand effet. J'allai à la première représentation et j'avoue que j'y versai des torrents de larmes ». On ne voit plus guère aujourd'hui de livret d'opéra qui fasse verser des torrents de larmes. Il est vrai que nous n'avons plus de Sedaine.
Et pourtant, chose singulière, le public se montrait presque toujours rétif aux premières représentations des ouvrages de Sedaine, il combattait en quelque sorte ses impressions, restait rebelle à l'émotion, et ce n'est qu'après quelques soirées, alors qu'on croyait la pièce tombée, qu'un revirement se produisait et que le succès commençait à se dessiner, pour devenir complet et irrésistible. En veut-on une preuve pour le Déserteur? Voici comment l'ouvrage était jugé, après sa première représentation, par le rédacteur des' Mémoires secrets :
Tout Paris a couru aujourd'hui au Déserteur, avec cet empressement ou plutôt cette fureur qu'on a pour tous les spectacles, mais surtout pour le cher opéra-comique. Le drame en question, ouvrage à prétentions et à très grandes prétentions, n'a même pas eu les suffrages de ces spectateurs indulgents ou d'un goût peu difficile, qui trouvent tout hon ou du moins se laissent aisément prévenir par le nom de l'auteur. Cette pièce en trois actes rou'e sur une plaisanterie qu'on veut faire à un soldat venu pour se marier, et auquel on fait accroire que sa prétendue lui a joué le tour d'en épouser un autre.
Et après une critique assez acerbe de la pièce, l'annaliste continue :
... Outre ces défauts de hon sens décidés qui sautent aux yeux de tout le monde, il y en a quantité d'autres dans les détails et une multitude de bêtises qu'on aurait peine à pardonner au plus mauvais farceur. Un personnage épisodique, nommé Montauciel, qu'o.i introduit dans la pièce par une méchante
MONSIGNY ET SOiN TEMPS
équivoque sur son nom, égaie un peu ce drame du plus grand noir, mais dégénère souvent en un misérable quolibetier des tréteaux de Nicolél Le
Statue de Sedaine, au squaro d'Anvers, à Paris.
musicien paraît s'être mieux tiré de sa besogne : il y a des endroits de sa composition fort applaudis et d'un joli tiavail; on voit qu'il cherche à sortir
de temps en temps de la tristesse et de la mélancolie où le jette le poète, et dans laquelle il retombe souvent, entraîné par son modèle (1).
Ce rôle de Montauciel, si vivement critiqué dans les lignes qu'on vient de lire, contribua justement pour sa bonne part au succès final du Déserteur. Il est vrai qu'il était joué d'une façon exquise par Glairval, qui, tout en donnant à ce soldat bon enfant et à moitié ivre sa physionomie comique, le représentait avec un tact, une discrétion et une mesure que nul n'eût pu surpasser. On raconte que c'est à Préville que Sedaine dut ce type qu'il sut si bien employer et porter à la scène. Préville avait connu en province un grenadier du régiment de Champagne qui portait ce nom de Montauciel, sorte d'original qu'il avait étudié au point de s'en servir lui-même et d'en produire une sorte de portrait lorsqu'il reprit le rôle de La Rissole dans le Mercure galant de Boursault. Le grand comédien ne tarissait pas, dit-on, au sujet de ce personnage d'une nature bizarre, dont il racontait souvent les aventures burlesques et les saillies singulières. Sedaine, qui était observateur et pour qui rien n'était perdu, en profita pour s'approprier ce caractère et le présenter, lui aussi, au public, à sa manière. On vient de voir qu'au premier moment il ne fut pas au gré de tout le monde, et le rédacteur des Mémoires secrets, souvent moins timoré, le reprochait assez aigrement à l'auteur.
Mais les critiques avaient généralement peu de prise sur Sedaine, qui avait une confiance presque inébranlable dans la justesse de son sentiment scénique et dans la sûreté des effets préparés par lui et sur lesquels il comptait. Même les manifestations ouvertement hostiles du public ne pouvaient ni l'émouvoir ni lui faire croire qu'il s'était trompé; il s'en remettait au temps et à la réflexion du soin de replacer les choses au point
(1) On avait fait du Déserteur une répétition générale avec presque autant d'éclat que celles qu'on nous donne aujourd'hui. Ce sont encore les Mémoire s secrets qui nous l'apprennent, à la date du 4 mars : — « Le Déserteur, opéra-comique du Sr Sedaine, dont le Sr Monsigny a fait la musique, annoncé depuis longtemps et retardé par les soins et embarras qu'ont (sic) donné (sic) au musicien la place de maître d'hôtel de M. le duc d'Orléans dont ce prince l'a revêtu, doit être enfin joué aprèsdemain. Il y a eu hier une répétition presque aussi brillante que sera la première représentation. M. le duc d'Orléans, M. le duc de Chartres y étaient, et quantité de seigneurs, qui ont trouvé cet ouvrage miraculeux. »
Toujours de sang-froid le jour d'une première représentation et se promenant tranquillement dans les coulisses, il écoutait, impassible, les murmures des spectateurs, et si quelqu'un lui faisait remarquer ces bruits fâcheux: cent représentations ! répliquait-il d'un ton bref; et si l'on insistait : cent cinquante représentations! Et le plus curieux, c'est qu'il avait toujours raison. Mme de Bawr a raconté dans ses Souvenirs ce fait significatif. On jouait pour la première fois le Comte d'Albert, dontGrétry avait écrit la musique. La salle était houleuse, et le premier acte était accueilli par des sifflets vigoureux. MmeDugazon, quijouait la comtesse, se trouve, sortant à la fin d'une scène, précisément en face de Sedaine, et lui dit, toute tremblante : « Nous n'achèverons pas le second acte. » Alors, lui, tout tranquillement: «Ma chère, lui dit-il, au second acte, quand vous entendrez des cris de joie, quand les applaudissements effondreront la salle, ne vous troublez pas, je vous en prie, et ne soyez pas trop émue ». De fait, le second acte eut un succès fou et la pièce fut jouée cent fois.
C'est que Sedaine, écrivain rocailleux et trop peu soucieux de la forme, était, avant tout, homme de théâtre, et né pour la scène. Il n'avait ni la grâce élégante de Favart, ni la verve parfois exhilarante d'Anseaume, ni la correction d'ailleurs froide de Marmontel; mais il était toujours dans la vérité du sujet et des situations, il savait créer des incidents, varier ses effets, et son ressort dramatique acquérait, à certains moments, une puissance extraordinaire. Un écrivain qui connaissait bien le théâtre pour l'avoir beaucoup étudié, Victor Fournel, l'a jugé d'une façon très saine : — « Avec son style abrupt et son ignorance absolue de toutes les finesses de la langue, dit-il, Sedaine réussit, par l'irrésistible attrait de la nature, à charmer cette société efféminée du temps de Louis XV, qui se reconnaissait dans les œuvres de Marivaux, Grébillon fils et Dorât. Quelquefois, il est vrai, l'étonnement de l'auditoire, dépaysé dans des parages nouveaux pour lui, se manifestait aux premières représentations par un silence de mauvais présage, ou même par des murmures; mais, le premier moment de surprise passé, on applaudissait à cette gaité simple et vive, à ce dialogue naïf et vrai, à ce sentiment toujours juste, à ces situations claires et émouvantes, à cet art d'accroître l'intérêt et de le faire progresser jusqu'au
dénouement. Sedaine était original, novateur même à sa manière : il devait tout à l'instinct de son génie, rien à l'imitation; il ne lui a peut-être manqué, à cause des lacunes de sa première éducation, que l'étude de la grammaire, le soin et le sentiment du style, pour s'élever aux premiers rangs (1). »
Sedaine était non seulement un observateur, mais un contemplateur très attentif. Diderot, qui l'admirait, en donne un exemple curieux dans ce petit récit, où l'on retrouve son exubérance ordinaire : — « Sedaine, dit-il, donne son Philosophe sans le savoir : la pièce chancelle à la première représentation, et j'en suis affligé; à la seconde, son succès va aux nues, et j'en suis transporté de joie. Le lendemain je cours après Sedaine; il fait le froid le plus rigoureux; je vais dans tous les endroits où j'espère le trouver. J'apprends qu'il esta l'extrémité du faubourg Saint-Antoine ; je m'y fais conduire, je l'aborde, je lui jette mes bras autour du cou; la voix me manque, et les larmes me coulent le long des joues; voilà l'homme sensible et médiocre. Sedaine, froid, immobile, me regarde et me dit : Ah! Monsieur Diderot, que vous êtes beau! Voilà l'observateur et l'homme de génie. »
Revenons à notre sujet. Qu'est-ce donc enfin que ce poème du Déserteur, qui, à son apparition, suscita de si dures critiques (2) ? La donnée première est absurde, et je l'accorde volontiers. Mais que me fait l'invraisemblance du sujet, si de celui-ci l'auteur a su tirer un drame non seulement palpitant et plein d'émotion, mais qui, après un moment de terreur, se termine d une façon saisissante? Alexis est un jeune militaire dont le congé expire clans peu de jours, et qui a obtenu la permission de venir voir la fiancée qu'il a laissée au village. Celle-ci et tous ses amis l'attendent; mais la châtelaine du lieu a eu la
(1) Biographie Didot, article Sedaine.
(2) Après la première représentation on fit courir l'épigramme suivante :
D'avoir hanté la Comédie, Un pénitent, en bon chrétien, S'accusait, et promettait bien De n'y retourner de sa vie.
— Voyons, lui dit le confesseur :
C'est le plaisir qui fait l'offense.
Que donnait-on? — Le Déserteur.
— Vous le lirez pour pénitence.
Scène du premier acte du Déserteur, d'après une gouache inédite de Moreau. — (Archives de l'Opéra.)
singulière idée de lui jouer un tour de sa façon. Elle a imaginé de lui faire croire que Louise, sa fiancée, a renoncé à lui et en épouse un autre, et pour l'en convaincre, on simule une noce dont, naturellement, et malgré elle, Louise est l'héroïne. Alexis voit de loin passer la noce, que précèdent les violons; il s'approche du village, demande quelle est cette mariée, et lorsqu'on lui dit son nom, il demeure atterré. Dans son désespoir il songe aussitôt à mourir, et pour ce faire il déserte, sachant bien qu'alors il sera condamné à être fusillé. Et comme on est à deux pas de la frontière, il la franchit ouvertement sous les yeux des soldats de la maréchaussée, qui le poursuivent et l'arrêtent.
Tel est le point de départ, absurde, je l'ai dit. Mais c'est ensuite que la pièce prend véritablement corps. Au second acte, Alexis est prisonnier. On l'a su dans le village, sans connaître le motif de son arrestation. Son futur beau -père, Jean-Louis, qui le sait brave et honnête, croit à une simple incartade, et vient le voir avec sa fille. Il est difficile d'entrer dans le détail de cet acte, construit avec une rare habileté, où des scènes épisocliques d'un rire très franc, grâce à la présence du dragon Montauciel et du cousin Bertrand, alternent avec les scènes pathétiques dans lesquelles Alexis apprend avec stupeur que sa fiancée ne l'a pas trompé, et où Louise elle-même et son père apprennent avec désespoir qu'il a déserté. Cet acte se termine sur une pensée de Louise, qui, sachant que le roi est au camp, tout près de là, projette, sans en rien dire à personne, d'aller se jeter à ses genoux et de lui demander la grâce de son fiancé.
Le troisième acte se passe encore dans la prison. Alexis a été traduit devant le conseil de guerre, qui l'a condamné à mort. Ses parents, ses amis, viennent le voir une dernière fois. Seule, Louise n'est pas présente; elle a disparu, sans qu'on sache ce qu'elle est devenue. On est à sa recherche. Alexis la recommande à son père. Quand tous sont partis, Alexis écrit une lettre qu'il confie à Montauciel pour qu'elle soit remise après sa mort à Jean-Louis. Bientôt on entend un roulement de tambours. C'est l'heure de l'exécution. Des gendarmes viennent chercher le condamné. Au moment où ils vont l'emmener, arrive Louise, échevelée, palpitante, à bout de forces, qui tombe évanouie dans les bras de son fiancé, en prononçant ces deux seuls mots :
Alexis, ta... Alexis la dépose sur une chaise et veut la secourir, mais les gendarmes interviennent, l'obligeant à les suivre, désespéré. Restée seule, Louise se réveille, revient à elle peu à peu, et cherche à rassembler ses souvenirs. Bientôt elle se rappelle, elle voit un papier dans son sein... c'est la grâce d'Alexis qu'elle apportait. Soudain, elle entend au dehors des cris confus; elle devine. « Grand Dieu! il sera trop tard! » Elle pousse un cri et s'enfuit en courant, épouvantée. — A ce moment, le théâtre change. La prison disparait, et nous sommes sur le lieu de l'exécution. La foule se presse, contenue et refoulée par la force armée. Des soldats commandés par un officier viennent prendre position : c'est le peloton d'exécution; au même moment, escorté de quatre gendarmes, parait Alexis, qui va se placer en face d'eux. L'heure est venue; l'officier va commander le feu. Avec son épée, il donne le signal au tambour. Au premier coup, les soldats portent les armes; au second, le premier rang met un genou en terre ; au troisième, les soldats mettent en joue. A ce moment on entend un grand cri; une femme perce la foule et accourt en criant: Arrêtez! arrêtez! C'est Louise en pleurs, un papier à la main, qu'elle tend à l'officier. Ce papier, c'est la grâce qu'elle a obtenue du roi. Les fusils sont relevés, Alexis est sauvé.
On criera tant qu'on voudra à l'invraisemblance, et sans doute on aura raison. Il n'en est pas moins vrai que, comme coup de théâtre, ce dénouement est simplement admirable, et que son effet est grandiose. Par ce dénouement nous sommes, soixante ans avant son bruyant avènement, en plein romantisme, et Sedaine se fait une place à part dans l'histoire de notre théâtre (1).
(1.) Peu de jours après la représentation du Déserteur, Sedaine envoyait sa pièce à Voltaire, en y joignant celle de la Gageure imprévue, jouée peu de mois auparavant à la Comédie-Française. II recevait en réponse la lettre suivante :
« Au château de Ferney, 11 avril 1769.
« Je vous ai plus d'obligations que vous ne croyez, Monsieur. J'étais très malade lorsque j'ai reçu les deux pièces que vous avez bien voulu m'envoyer ; elles m'ont fait oublier tous mes maux. Je ne connais personne qui entende le théâtre mieux que vous, et qui fasse parler ses acteurs avec plus de naturel. C'est un grand art que celui de rendre les hommes heureux pendant deux heures; car, n'en déplaise à
Au sujet du Déserteur, il est curieux de voir l'opinion exprimée par Grimm. Grimm n'a pas assez d'éloges à accorder à Sedaine, et il n'a pas assez de sarcasmes et de critiques à l'adresse de Monsigny. Il est vrai de dire que Grimm, cœur sec et dépourvu de poésie, d'ailleurs ennemi né de la musique française, qu'il ne cessa jamais de combattre aux côtés d'Holbach et de Jean-Jacques Rousseau (ils étaient pour cela trois étrangers), était incapable de comprendre et d'apprécier le caractère pathétique et le sentiment si profondément ému de celle de Monsigny. Voici donc comme il parle du Déserteur :
Enfin, nous avons vu le Déserteur, comédie en trois actes, en prose, mêlée d'ariettes, que M. Sedaine avait dans son portefeuille depuis environ trois ans et dont la négligence de son musicien avait frustré l'attention du public jusqu'à ce moment. Depuis que M. Monsigny a aspiré à une place de maître d'hôtel de M. le duc d'Orléans, et qu'il l'a obtenue, il a paru négliger son métier de compositeur, et il m'a prouvé une chose que je savais déjà, c'est que les devoirs d'un courtisan et les occupations d'un homme de génie ne sauraient s'allier ensemble. Il faut de la solitude pour trouver ces idées rares et fortes qui émeuvent et pénètrent les autres, et communiquent en un clin d'oeil l'enthousiasme de l'auteur à l'àme de ses auditeurs. Dans les antichambres dos princes on trouve quelquefois de l'esprit et des agréments, des bons mots, des épigrammes, plus souvent de la frivolité, de la minutie, une nature factice et composée, c'est-à-dire le contraire du génie, et l'on perd son temps. Heureusement, je n'ai pas grand regret à celui de M. Monsigny, et pour pleurer sur son génie il faudrait qu'il me fût démontré qu'il en a. Ce qui me fâche, c'est que le seul homme qui en ait montré en ces derniers temps pour le théâtre se soit arrangé de façon à faire dépendre le sort de ses pièces de la négligence ou du bon plaisir d'un musicien. Si M. Monsigny avait daigné mettre en musique le Déserteur il y a deux ans et demi, lorsqu'il lui fut livré, M. Sedaine aurait fait depuis trois ou quatre autres pièces, et la richesse de nos théâtres s'en serait accrue. A force de persécutions, on a enfin arraché ce Déserteur des mains du musicien, et l'on en a donné la première représentation sur le théâtre de la Comédie-Italienne le 6 de ce moi«, c'est-à-dire six jours avant la clôture des spectacles.
Ceci n'est rien. Grimm revient sur le Déserteur lors de sa reprise à la réouverture des théâtres, et l'on va voir de quelle
messieurs de Port-Royal, c'est être heureux que d'avoir du plaisir; vous devez aussi en avoir beaucoup en fesant de si jolies .choses. Je suis bien fâché de n'applaudir que de si loin à vos succès.
» J'ai l'honneur d'être, avec toute l'estime que vous méritez, monsieur, etc.
« Voltaire »
façon cette fois il drape Monsigny. A un siècle de distance, le morceau vaut d être lu :
Le Déserteur n'a pu avoir que quatre représentations avant la clôture des spectacles (pour les fêtes de Pâques) ; il va être repris la semaine prochaine, immédiatement après la réouverture des théâtres. Les avis sur cette pièce étaient extrêmement partagés à la première représentation, beaucoup de gens d'esprit la regardaient comme tombée; mais c'est le sort des pièces de M. Sedaine de tomber à la première représentation, et puis de se relever successivement et d'aller aux nues. Pourquoi n'en serait-il pas des ouvrages de poésie comme des ouvrages de peinture et de sculpture ? L'effet des grands morceaux des ouvrages du génie n'est pas subit, il est même médiocre au premier aspect; il s'accroît et se fortifie à mesure qu'on regarde, bientôt on n'en peut plus arracher les yeux, ou si l'on porte ses regards ailleurs, les fantômes de ces tableaux vous suivent, et vous ne pouvez plus les effacer de votre imagination. D'un autre côté, il y a une sorte de médiocrité piquante qui vous séduit dans le premier moment, et qui vous ennuie l'instant d'après. Guyard prétend qu'elle fait le caractère de la plupart de nos sculpteurs français et de leurs productions : « Ils ont, dit-il, de cette impertinence qui frappe au premier aspect et blesse au second ». L'effet des ouvrages des Phidias et des Praxitèle, et même des Michel-Ange, est lent, mais durable.
Quand M. Sedaine n'aurait que cette conformité avec les hommes de génie de l'antiquité et des siècles modernes, elle suffirait pour rendre les jugements de ceux qui ne se piquent pas de parler au hasard beaucoup plus réservés. Le Déserteur, presque tombé à la première représentation, était déjà au comble de sa gloire à la quatrième, et je suis persuadé qu'il aura le plus brillant succès et le plus durable à la rentrée des spectacles, malgré tout ce que M. Monsigny a fait pour nous en dégoûter.
Lorsque Sedaine me lut pour la première fois son Déserteur, il y a trois ans, je lui dis que le premier compositeur de l'Europe n'était pas trop bon pour mettre cette pièce en musique ; je le pense encore. Monsigny n'était pas en état de se tirer d'une besogne de cette force ; il n'est pas né sans talent, il n'est pas sans idées ; mais il n'a pas appris le métier. Il ne sait pas écrire, il vous fatigue l'oreille par des solécismes et des effets d'harmonie placés sans jugement; il ne connaît pas l'art de moduler, ni ces routes par lesquelles un grand maître sait conduire son chant avec le plus grand goût à travers la plus profonde science; il n'a point de style; il ne sait ni phraser ni ponctuer en musique. Il n'y a que Paris dans le monde entier où M. Monsigny puisse passer pour un musicien. Toute la partie tragique, tendre et pathétique de son Déserteur est pitoyable et d'un froid à glacer ; elle était digne d'être traitée par un Hasse ou par un Pergolèse. La partie comique est comme M. Monsigny sait fairo ; elle aura même de la réputation, et je ne serais pas étonné que la totalité de l'ouvrage en eût beaucoup, tant le public de Paris est de bonne composition sur cet article. Quand une fois un chant quelconque, adapté à des paroles quelconques, a pu se faire jour à travers la dureté de nos oreilles et se placer dans notre mémoire, il est jugé bon, quelque plat ou
faux qu'il soit, et l'on ne croit pas même possible que les mêmes paroles puissent être chantées d'une manière plus heureuse. L'ouverture du Déserteur, dans laquelle M. Monsigny a voulu exprimer tous les différents caractères de son drame, peint son génie mieux qu'il ne pense. Le premier motif en est agréable et pastoral, et à mesure qu'il avance il devient baroque et barbare. Rien ne prouve mieux l'état désespéré du public de Paris par rapport à la musique, que l'accueil qu'il fait indistinctement à la bonne et à la mauvaise musique. Je prends congé de M. Monsigny ; c'est un très aimable maître d'hôtel, qui fait très bien les honneurs de la table des gentilshommes de M. le duc d'Orléans; mais qu'il me laisse en repos avec sa musique.
0 triple cuistre, émule de Marsyas ! avec quoi te bouchaistu donc les oreilles, si longues qu'elles fussent, en entendant cette musique si touchante et si émue du Déserteur, pour y rester insensible et la juger de cette façon ? Ecoute ce qu'en disait soixante ans plus tard un de tes compatriotes, un autre nllemand, vivant comme toi en France, celui qui se qualifiait de « Prussien libéré », et qui sans doute était mieux organisé que toi pour saisir la nature et la puissance de ces accents qui partaient du cœur pour aller retentir au plus profqnd des âmes. Voici en effet ce qu'Henri Heine écrivait en 1844, à propos d'une récente reprise du Déserteur faite à l'Opéra-Comique ; après avoir enregistré le succès de divers ouvrages nouveaux, il continuait en ces termes :
... Mais tous ces triomphes ont été surpassés par la vogue du Déserteur, vieil opéra de Monsigny, que l'Opéra-Comique a exhumé des carions de l'oubli. Voici de la vraie musique française! la grâce la plus sereine, une douceur ingénue, une fraîcheur semblable au parfum des fleurs des bois, un naturel vrai, vérité et nature, et même de la poésie. Oui, cette dernière n'est pas absente, mais c'est une poésie sans le frisson de l'infini, sans charme mystérieux, sans amertume, sans ironie, sans morbidezza, je dirais presque une poésie jouissant d'une bonne santé. Et cette santé est à la fois élégante et rustique. L'opéra de Monsigny me rappela immédiatement les œuvres de son contemporain, le peintre Greuze : je reconnus dans la musique de celui-là toutes les scènes champêtres que celui-ci a peintes, et je crus retrouver dans certains morceaux de Monsigny le pinceau de Greuze. En écoutant cet opéra, je compris clairement que les arts du dessin et les arts récitants de la même époque respirent toujours un seul et même esprit, et que les chefs-d'œuvre contemporains portent tous le signe caractéristique de la plus intime parenté (1).
(1) Henri Heine : Lutèce (éd. Michel Lévy, p. 414).
MONSIGNY ET SON TEMl'S
Sans s'arrêter au parallèle que Heine cherche à établir entre l'art de Monsigny et celui de Greuze et qui me semble prêter à discussion (car l'émotion de Greuze est factice, et quand il la cherche il est outré et mélodramatique, tandis que Monsigny est sincère et verse de vraies larmes), on peut dire qu'il rend pleine justice au compositeur et qu'il caractérise son œuvre comme il convient, quoique d'une façon encore incomplète. Gela nous remet du pédantisme impassible de Grimm.
Ce qu'il faut apprécier, j'allais dire ce qu'il faut admirer dans le Déserteur, c'est l'alliance ou, pour mieux dire, l'alternance d'un sentiment comique parfois irrésistible et poussé à sa plus haute puissance, comme, au second acte, dans la scène de Bertrand et de Montauciel, avec des accents empreints non seulement d'une émotion profonde, mais d'un pathétique parfois déchirant, comme dans le trio si dramatique du même acte : 0 ciel! quoi tu vas mourir? et dans l'air si douloureux d'Alexis prêt à marcher au supplice : Mes yeux vont se fermer sans avoir vu Louise. Mais c'est ici qu'il faut en rabattre un peu de la profonde ignorance attribuée à Monsigny, et l'on doit bien convenir qu'avec le Déserteur il devient presque un autre homme. On a vu Grimm se plaindre avec aigreur qu'il ait conservé pendant plus de deux ans le poème de cet ouvrage. Mais quoi? c'est que Monsigny sentait sans cloute qu'il y allait de sa renommée de rendre sa musique digne de ce poème, digne du sujet qu'il avait à traiter, qu'il ne voulait rien laisser au hasard et que par conséquent il prenait son temps. Est-ce donc trop de deux ou trois années pour produire un chef-d'œuvre? Je sais bien que le susdit Grimm ne tenait pas pour tel le Déserteur; mais le public, qui avait d'autres oreilles que lui, l'accueillait de la sorte, et nous aussi, qui savons à quoi nous en tenir.
Et c'est ici que je défends Monsigny du reproche de si grande ignorance, parce que si tout n'est point parfait encore, au point de vue de la forme, dans la partition du Déserteur, elle décèle pourtant de sa part, sous ce rapport, un progrès immense. Je n'en voudrais pour preuve, entre autres, que deux des morceaux que je viens de signaler. C'est d'abord le beau trio du second acte entre Alexis, Louise et son père, qui débute, d'une façon très curieuse, par une exposition en style fugué : si la fugue
n'est pas, dans la réponse, absolument régulière, elle n'en est pas moins traitée avec une certaine habileté, et le compositeur a su tirer, sous le rapport dramatique, un très bon parti de cette
Scène du deuxième acte du Déserteur, d'api es un dessin de Duclos. (Collection de l'auteur.)
forme musicale. Le second morceau est celui de la scène de Bertrand et de Montauciel attablés à boire. Montauciel veut faire chanter Bertrand, qui s'y refuse d'abord, puis entonne, de sa voix glapissante, la chanson : Tous les hommes sont bons. « Ta
142 Mn.NSIf.NY ET SON TEMPS
chanson ne vaut rien, lui dit Montauciel; écoute celle-ci; et il chante : Vive le vin! vive V amour ! » Et quand il a fini : « Tiens, dit-il, chantons-les ensemble. — Ensemble? mais ça n'ira pas, dit l'autre. — Essayons toujours, » réplique Montauciel. Et ils essayent, et ils chantent, et cela va très bien. Or, il y a là, pour faire accorder ces deux chansons, d'ailleurs si différentes de forme et d'accent, un petit travail de contrepoint que beaucoup aujourd'hui, qui paraissent ou se disent très forts, seraient peutèlre fort embarrassés de mener à terme avec autant d'habileté. Et j'ajoute, en plus, que l'effet est d'un comique irrésistible.
Mais il faudrait tout citer de cette partition du Déserteur, si pleine et si savoureuse, où l'on ne rencontre pas une page faible, si ce n'est peut-être l'ouverture, qui manque d'unité et dont les vues ambitieuses sont médiocrement réalisées (1). Dès le commencement du premier acte on peut applaudir l'air de Louise : Peut-on affliger ce qu'on aime? pour sa grâce et sa sensibilité ; et celui d'Alexis, qui respire la joie du retour près de celle qui lui est chère; et son duo avec Jeannette, qui débute, lui aussi, par une adroite exposition de fugue... Le second acte est plus intéressant encore, plus varié, plus vivant, si l'on peut dire, complet enfin, et sans que l'attention de l'auditeur cesse un instant d'être éveillée par des beautés sans cesse renaissantes. C'est d'abord le bel air d'Alexis, dont les paroles ont été si souvent raillées : Mourir n'est rien, c'est notre dernière heure, qui se fait
(1) Qu'on mette en regard, par exemple, celle de Tom Jones, de Philidor (1765), d'un style si ferme et si serré, et l'on verra la différence. Il s'est pourlant trouvé un écrivain pour tracer de l'ouverture du Déserteur un programme curieux. « Que de choses dans un menuet! » s'écriait Vestris père. « Que de choses dans une ouverture ! » pourrait-on dire en lisant l'analyse de celle du Déserteur telle que la donne Martine dans son livre : De lu musique dramatique en France (Paris, 1813, in-8°). Qu'on en juge : — « L'allégro si gracieux et si chantant qui la commence annonce la joie du village et les préparatifs de la noce d'Alexis. Vient ensuite un Presto ma non troppo, coupé deux fois par un solo de flûte d'un mouvement lent qui exprime la douleur, tandis que le presto peint l'agitation, le trouble, l'elfroi. A la fin du morceau, la musique prend un caractère encore plus marqué qui annonce que le déserteur va être fusillé (.?). Le changement qui surviendra dans sa situation est annoncé par un silence de deux demi-pauses (!!), suivi d'un air gai en forme de marche pour indiquer sa grâce, et auquel succède bientôt la répétition du début de l'ouverture qui exprime l'allégresse produite par cette heureuse nouvelle. C'est sur ce motif que se chante le chœur final. » Si Monsigny a pu lire ce tableau pittoresque, ce ne fut {'as, je pense, sans sourire un peu des idées que l'auteur lui prêtait.
remarquer par son mouvement et son énergie; puis la délicieuse cavatine de Montauciel : Je ne déserterai jamais, qui, dans sa forme spirituelle et piquante, dans sa désinvolture aimable, dans l'allure un peu dégingandée qui convient si bien au personnage, est bien l'une des choses les plus charmantes que l'on puisse entendre; quel contraste avec le duo plein de chaleur de Louise et d'Alexis, où celui-ci reproche à sa fiancée ce qu'il croit être sa trahison, et surtout avec le trio si dramatique que j'ai signalé, dans lequel Louise et son père, apprenant qu'il a déserté, se lamentent sur son sort tandis que lui même cherche à les consoler! Ici, le sentiment pathétique atteint une puissance extraordinaire, à quoi il faut ajouter que le morceau, par sa structure, est un chef-d'œuvre de vérité scénique. Entre les deux s'est placée la jolie ariette dans laquelle Louise se justifie auprès de son ami : Toi, me croire infidèle ! Pouvais-tu le penser ? tout empreinte de tendresse et de grâce mélancolique. Et c'est ensuite, comme nouveau contraste, la scène exhilarante de Montauciel et de Bertrand avec la double chanson entendue en duo, qui termine l'acte sur un éclat de rire. Le troisième n'e«t guère moins rempli ni moins digne d'intérêt. Le morceau de la lecture de la lettre par Montauciel est joliment conduit, gentiment modulé et orchestré avec élégance; je le recommande encore à ceux qui exagèrent l'ignorance de Monsigny. L'air d'Alexis pensant à Louise et regrettant son absence : Il m'eût été si doux de, V embrasser ! est tout baigné de larmes; celui du gendarme Courchemin : Le roi passait, est d'une forme superbe et écrit d'un grand style; la cantilène d'Alexis : Mes yeux vont se fermer sans avoir vu Louise, offre un caractère de résignation poignante; et l'adieu qu'il lui jette lorsque, toute pantelante, elle est arrivée dans la prison pour s'évanouir, et qu'il doit la quitter pour marcher au supplice : Adieu, chère Louise! est rl'un accent déchirant et désespéré (1).
On peut dire que d'un bout à l'autre de ces trois actes l'ins-
(1) Au sujet de l'air de Courchemin, que je viens de signaler, le librettiste Eugène de Planard, dans son article sur Sedaine des Éphémérides universelles, rapporte cette anecdote, dont je ne saurais garantir l'exactitude, mais qui est assez curieuse, sur les rapports des deux collaborateurs en ce qui concerne leur travail :
« On s'est fort gendarmé contre les vers des opéras comiques de Sedaine; il faut
piration ne faiblit pas un instant, et cette musique du Déserteur semble encore aujourd'hui aussi fraîche qu'à l'heure de sa naissance. Pourquoi? Parce que Monsigny, sous l'influence du caractère dramatique de l'œuvre et des situations qu'il avait à traiter, a trouvé dans son cœur les accents quf convenaient à ces situations et qui pouvaient les traduire avec toute leur puissance pathétique. Grâce à sa sensibilité naturelle il a trouvé, pour peindre la douleur d'Alexis et de Louise, l'expression la plus noble, la plus chaste, la plus émouvante et la plus passionnée en même temps que la plus sincère, et c'est parce qu'elle était sincère et vraie qu'elle était poignante, et qu'après plus d'un siècle elle continue d'arracher des larmes.
Que m'importe, auprès des beautés que me présente en son ensemble une œuvre émouvante et forte, réconfortante et salutaire, quelques maladresses ou quelques ingénuités que l'on pourra me signaler dans la forme? Il y a toujours des cuistres ou des envieux pour trouver des taches au soleil, qui, heureusement, ne cesse de nous verser sa lumière et sa chaleur. Une belle œuvre d'art est comme le soleil : elle nous réchauffe et nous éclaire, et la critique des pédants à son endroit me rappelle simplement la fable du Serpent et la Lime. Pour moi, je me demande, en présence de cette œuvre : Mon cœur a-t-il été troublé, l'émotion m'a-t-elle envahi, mes yeux se sont-ils mouillés de pleurs? Oui. Cela me suffit ; que peut me faire le reste?
convenir qu'ils sont souvent illisibles; mais on dit que pour les faire ainsi il avait son système. Monsigny le suppliait de changer le passage suivant :
Le roi passait, et le tambour Battait aux champs. Une fille bien faite Perce la foule ; elle crie, elle court. Le roi s'arrête...
Hélas! disait Monsigny, comment voulez-vous, mon ami, que je lasse de la musique sur des vers coupés de la sorte? — Je le fais exprès, répliqua vivement Sedaine; vous serez forcé de chercher, et c'est ce que je veux; quand je vous donne des couplets bien réguliers, bien tournés, bien peignés, avec le même rythme, le quatrain ou le huitain de rigueur, mesuré, aligné, comme par exemple Vive le vin, vive l'amour! vous vous mettez à votre clavecin ou à votre épinette, et le premier motif de chant qui vous tombe sous la main est tout de suite le bien venu, qu'il soit bon ou médiocre. Non, non, monsieur mon Amphion, grattez-vous un peu plus la tête, prenez un peu de peine; c'est ainsi qu'on fait quelque chose. »
Scène du troisième acte du Déserteur, d'après une gouache inédite de Moreau. — (Archives de l'Opéra.)
Comme toutes les œuvres d'un mérite supérieur, le Déserteur eut cette chance de rencontrer, pour le présenter au public, des interprètes admirables et d'une valeur exceptionnelle. Alexis, c'était Caillot ; Louise, la charmante Mme Laruette ; et Montauciel, Clairval. Pour les autres rôles, c'était Laruette (Jean- Louis), Trial (Bertrand), Nainville (Courchemin), Mlle Beaupré (Jeannette) et Mme Bérard (la tante). Tous étaient excellents, mais il faut absolument tirer de pair les deux héros: Caillot et M"10 Laruette, qui non seulement se montraient chanteurs habiles, mais, et surtout, comédiens de premier ordre, faisant preuve tous deux d'une sensibilité exquise et d'un sentiment pathétique extraordinaire. Sans oublier Clairval, qui, d'un rôle fort difficile, sut faire un type plein de grâce et d'originalité.
Tous les contemporains, nous l'avons vu déjà, s'accordent à dire que Caillot fut un acteur incomparable. Mais il n'est pas sans intérêt de faire connaître de quelle façon Grimm luimême, qui s'entendait si bien à écorcher tous nos artistes, exprimait ses regrets à la fois et son admiration lorsque la perte de sa voix obligea celui-ci à prendre prématurément sa retraite et à quitter le théâtre, en 1772, trois ans seulement après l'apparition du Déserteur. — « Nous avons fait cette année, dit-il, une perte irréparable au théâtre de la Comédie-Italienne. M. Caillot l'a quitté à la rentrée des spectacles, après Pâques... Cet acteur était sublime sans aucun effort, et c'est peut-être de tous les talents le plus rare. Personne ne faisait avec une mesure plus juste tout ce qu'il voulait faire. Lekain est un homme prodigieusement rare, peut-être Caillot est-il plus rare que lui. Caillot ne se doutait point de son talent; il se croyait fait pour chanter avec beaucoup d'agrément, jouer avec beaucoup de gaieté, avec une belle mine bien réjouie, mais il ne se croyait pas pathétique. Garrick, l'ayant vu jouer pendant son séjour en France, lui apprit qu'il serait acteur quand il lui plairait. Ses essais furent des succès aussi étonnants que rapides ; il créa presque tous les rôles dont il se chargea. On n'a pas peutêtre idée de la perfection avec laquelle l'art du comédien peut atteindre quand on n'a pas vu Caillot dans le Déserteur, dans Luette, dans Silvain, dans f Amoureux de quinze ans. Mais à mesure
lu
que son jeu s'était perfectionné, sa voix s'était perdue. Elle était devenue capricieuse; sujet à des enrouements fréquents, il la perdait quelquefois du soir au lendemain; il est vrai que le surlendemain il n'y paraissait plus... Quoi qu'il en soit, cette diminution et ce caprice de la voix ont servi à Caillot de prétexte pour demander et obtenir sa retraite. La Comédie lui a accordé une pension de retraite de cent pistoles, et il s'est engagé à jouer sur le théâtre de la Cour encore pendant deux hivers ; ainsi, pour le voir il faudra aller à Versailles. Si la fantaisie de voyager le prenait, cet acteur gagnerait ce qu'il voudrait. Caillot ne se retire pas riche, il a peut-être 5 ou 6.000 livres de rente ; mais il est riche de sa modération et du bonheur qu'il met dans la médiocrité de sa fortune. Il vit dans sa famille, avec une mère et une sœur qui fait le commerce de la bijouterie et qu'il aime. Il aime la campagne et il y possède un petit bien. Naturel, gai, aimable dans la société, honnête, bon enfant, sans aucun des défauts des gens de son état, il a réuni à un talent unique les qualités les plus estimables, et l'on n'a pas besoin de se souvenir de l'acteur sublime pour être charmé de le rencontrer dans le monde. »
Si le triomphe de Caillot fut complet dans le Déserteur, celui de M""' Laruette ne lui céda en rien, et le rôle de Louise, dans lequel elle trouvait l'occasion de déployer ses rares qualités de sensibilité, de tendresse et de pathétique, lui valut un de ses succès les plus éclatants. Cantatrice exquise, elle ne brilla pas seulement, comme lui, au point de vue du chant, mais elle se montra aussi comédienne chaleureuse et passionnée, et ses accents touchants et dramatiques allaient frapper tous les cœurs. Les annalistes sont unanimes à faire son éloge et à la considérer dans ce rôle comme absolument supérieure (1).
(1) A. propos de Mn,e Laruette, je ue saurais résister à rapporter ce que dit d'elle, dans ses Mémoires, l'écrivain dramatique Hippolyte Auge. Mn,e Laruette, qui mourut presque centenaire, s'était remariée après la mort de Laruette, et. devenue vieille, n'aimait pas, parait-il, qu'on lui parlât de sa carrière théâtrale et de se* succès passés, pourtant si brillants. Auge, qui la connut dans son extrême vieillesse, fait à son sujet ce récit intéressant et curieux : — « La comtesse d'Aurignac était née de Villetie, et de famille noble; pauvre, bien douée pour la musique, elle avait débuté à la Comédie-Italienne, dont les artistes n'étaient pas repousses du giron de l'Église. Résolue à vivre en honnête femme, elle avait épousé un honnête homme, ce Laruette
Huant à Clairval, la critique ne put assez louer le tact, la mesure et la discrétion remarquable qu'il apporta dans l'interprétation du personnage de Montauciel, où il eût été si facile de forcer la note et de devenir presque grossier. 11 mettait au contraire une sorte de grâce comique dans l'ivresse, de gaité bon enfant, de telle façon que le personnage devenait non seulement amusant, selon que l'avait désiré le poète, mais sympathique au spectateur.
L'interprétation supérieure due à ces excellents artistes et à leurs camarades, jointe à l'intérêt de la pièce de Sedaine et à la
qui créa un type de rùle, un emploi auquel son nom est resté jusqu'à nos jours. Elle s'était retirée du théâtre avant que son mari mourût, et quand elle devint veuve, pour récompenser l'affrction qu'un gentilhomme lui avait témoignée en respectant ses principes, elle l'avait épousé à un âge où l'amitié remplace ordinairement l'amour. Mais avant la conclusion de ce second mariage, on avait essayé de l'empoisonner, pour que les biens de la famille d'Aurignac ne lui fussent point. laissés. Généreuse, elle avait pardonné en exigeant, par son contrat de mariage, qu'il ne lui fût assuré qu'un revenu viager; et pendant la Révolution elle avait ainsi sauvegardé, par sa vie, les biens pour lesquels on avait voulu lui donner la mort. Pieuse et tolérante, elle était respectée dans ses 90 années pour la pureté de son âme, comme elle l'avait été, dans sa jeunesse, pour la pureté de sa conduite. Cependant elle n'aimait pas qu'on lui parlât de sa carrière théâtrale. Ce fut par une gracieuse exception que, quand elle eut appris que je voulais devenir auteur dramatique, que j'avais une pièce reçue à la Comédie-Française, elle me parla un jour, presque en me prenant en pitié, de cette vie de théâtre où les succès sont parfois plus funestes que les revers. — Je l'avais aperçue assise près d'une pièce d'eau où barbotaient des canards. Je m'étais approché d'elle sans qu'elle m'entendît. Elle chantonnait d'une voix tremblante, mais juste encore, un air d'autrefois, et je m'étais arrêté à l'écouter avec une émotion respectueuse : écho du passé, débris d'une époque à laquelle je m'étais rattaché par mes lectures, je la voyais mignonne, correctement vêtue, ainsi qu'il convenait à son âge, avec une recherche de coquetterie traditionnelle, par conscience, par vanité pour la vieillesse; elle s'aperçut que je l'écoutais : «Ah! c'est vous, Monsieur, me » dit-elle, je vous attendais. — Si j'avais pu le deviner, Madame, je vous aurais de- » vancée. — Vous vous destinez donc à la carrière des lettres? Dieu me garde de » vous décourager, mais qu'il m'aide à vous faire entendre quelques vérités utiles. » J'ignore ce qui se fait aujourd'hui, et. je me suis trouvée liée à tout ce qui s'est » fait autrefois. J'ai eu seize ans avant d'en avoir quatre-vingt-seize. Tous les hommes » dont les noms plus ou moins retentissants sont arrivés jusqu'à vous ont cherché » un de mes sourires, et je souriais à tous indifféremment. J'ai chanté tout le prin- » temps, tout l'été de ma vie, mais en cigale prévoyante. Sedaine, Marmontel, Favart » même, tout outrecuidant qu'il était, n'ont pas dédaigné mes conseils; je conseil- » lais d'autant mieux que je ne plaçais pas mon amour-propre à faire prédominer » mes convictions : c'est le premier conseil que je dois vous donner. » L'aimable petite fée me parla ainsi d'une voix douce, avec les expressions nettes qui jaillissaient du fond de l'âme, jusqu'au moment où la cloche du dîner se fit entendre. Elle prit mon bras en me donnant, pour chaque jour, un rendez-vous. »
beauté de la musique de Monsigny, emporta un succès qui dépassa encore celui qu'avait obtenu le Roi et le Fermier et qui s'est prolongé jusqu'à nos jours. Après l'hésitation de la première soirée, hésitation qui accompagnait toujours, nous l'avons vu, l'apparition de tous les ouvrages de Sedaine, le Déserteur commença cette carrière qui devait durer plus d'un siècle.
Sèdaine, à ce moment, avait tous les bonheurs. 11 avait triomphé peu auparavant à la Comédie-Française avec son Philosophe sans le savoir; il venait d'être élu secrétaire perpétuel de l'Académie d'architecture; et c'est pendant que le Déserteur attirait la foule, à peine un mois après sa première représentation, qu'il épousa la jeune femme qui devait le rendre si heureux et qui lui donna quatre enfants. Et c'est Monsigny et le frère de celui-ci qu'il choisit pour lui servir de témoins dans cette importante circonstance, ainsi que nous l'apprend Jal dans son Dictionnaire de biographie et d'histoire. — « Le 4 avril 1769, il (Sedaine) épousa, à Saint-Paul, Suzanne-Charlotte Seriny. Ses témoins furent Pierre-Alexandre Monsigny, le spirituel et charmant musicien qu'il avait eu pour collaborateur dans la composition du Roi et le Fermier et du Déserteur, et Jacques- Joseph Monsigny, frère de Pierre-Alexandre, et, comme celui-ci, « écuyer, officier « dans la légion royale, demeurant rue de Harlay (1). »
Mais je n'en ai pas fini avec le Déserteur, dont j'aurai d'abord à faire connaître une transformation curieuse. Auparavant, il me faut signaler certains détails de la partition gravée. Cette partition est la seule de Monsigny qui porte une dédicace, celle-ci
(1) On voit la créance que l'on peut accorder au récit fantasque que les Mémoires secrets publiaient d'un prétendu mariage de Sedaine, à la date du 18 mai 1767, c'està-dire environ deux ans avant le mariage réel du poète : — « On parle, disaient-ils, du mariage de M. Sedaine, avec des circonstances très romanesques. Il a épousé la ii lie d'un avocat au conseil, mort, et la mère n'ayant jamais voulu consentir à cet hymen, l'amante a fait des sommations respectueuses. Mais le plus héroïque, c'est la façon dont elle a résisté aux offres séduisantes d'une ancienne inclination du poète maçon. Celte femme se nommait Madame le Comte, espèce de bel esprit femelle, avec qui vivoit M. Sedaine. Celui-ci lui ayant déclaré ^on projet, Madame le Comte pleure, sanglote, jure qu'elle en mourra. L'amoureux ne tient compte de ses menaces. Elle se retourne du côté delà demoiselle, va la trouver et lui demande en grâce de différer d'un an ; elle lui offre 50.000 livres si elle se rend à sa proposition. La jeune personne refuse, et le mariage s'est fait. Madame le Comte en est morte de chagrin peu de temps après. » L'anecdote était touchante. Elle n'avait qu'un tort, celui d'être apocryphe.
adressée à son protecteur le duc d'Orléans. Chose singulière, le titre ne donne le nom d'aucun des deux auteurs, si bien que l'ouvrage pourrait paraître doublement anonyme ; il est ainsi conçu : « Le Déserteur, drame en trois actes, dédié à Son Altesse Sérénissime Monseigneur le duc d'Orléans, premier prince du sang, représenté par les Comédiens Italiens ordinaires du Roi le G Mars 1769 (1). » Il est probable que cette absence du nom des auteurs est due précisément à la présence de la dédicace, qui, naturellement, porte celui du compositeur. Il eût été assez bizarre, en effet, qu'on lût à la première page, selon la coutume adoptée par Monsigny: « musique de M*** », et qu'on trouvât, à la seconde, sa signature en toutes lettres. Et alors, supprimant son initiale, il jugea bon de supprimer du même coup le nom de Sedaine. Quoi qu'il en soit, voici le texte de la dédicace :