‹ Monsigny et son tempsChapitre 5 sur 8 · DE PROFUNDIS · texte numérisé non relu

DE PROFUNDIS

Mme Georgette Ducrest prétend, dans ses Mémoires, que Monsigny reçut l'ordre de Saint-Michel : — « A la rentrée du roi, ditelle, il était très âgé, et vivait entièrement retiré du monde, ce qui n'empêcha pas qu'il fût nommé chevalier de Saint-Michel. Il ne put jouir de cette faveur de son souverain; le cordon, qui était une si honorable preuve de l'estime que Louis XVIII portait à son talent et à son caractère, arriva chez lui au moment où il venait de quitter une vie exempte de tout reproche. Cette décoration fut déposée sur son cercueil. » L'anecdote serait touchante, mais j'ai de sérieuses raisons de croire que le fait est inexact, et voici pourquoi. Au commencement de janvier 1817, précisément quelques jours avant la mort de Monsigny, le Moniteur universel publiait, dans sa partie officielle, un décret royal portant reconstitution de l'ordre de Saint-Michel, décret accompagné d'une très longue liste de nominations dans cet ordre, et dans cette liste on chercherait en vain le nom de Monsigny, qui n'y est point compris. Mme Georgette Ducrest s'est donc certainement trompée.

Le gouvernement de la Restauration finit cependant par se rappeler que le nom de Monsigny avait acquis jadis quelque notoriété, et le 19 mars 1817, le même Moniteur annonçait que sur le rapport de M. le comte Decazes, ministre de la police

(que diable lapolice venait-elle faire là-dedans?), S.M.LouisXVIIl accordait une pension de 3.000 francs à la veuve du « célèbre » Monsigny. Elle en jouit jusqu'à sa mort, arrivée le 26 novembre 1829 à Saint-Cloud, où elle s'était retirée avec sa fille. Son fils s'était marié depuis peu de temps (1).

Je crois avoir, au cours de ce travail, suffisamment fait connaître les qualités remarquables par lesquelles se distinguait le délicieux génie de Monsigny, sans chercher à dissimuler ses défauts, défauts qui, je l'ai dit, provenaient surtout des lacunes de sa première éducation. En dépit de certaines faiblesses, des incorrections même qu'on lui peut reprocher, et qui sont rachetées par des dons si précieux et si rares, son rôle a été brillant, la place occupée par lui est considérable, et l'étude de son œuvre offre un très vif intérêt. Grimm croit pouvoir affirmer qu' « il n'a pas fait faire un pas à l'art ». Cela dépend de la façon d'envisager les faits. Au point de vue de la théorie, de la technique même de l'art, de l'emploi de ses procédés, non, Monsigny n'a rien ajouté et ne pouvait rien ajouter à ce qu'avaient fait ses devanciers, à ce que faisaient ses contemporains. Mais si, s'élevant plus haut, et mettant à part le côté pratique et matériel, on veut considérer la poétique de cet art, on doit reconnaître qu'il a travaillé victorieusement à lui trouver et à

(1) M"e Adèle Monsigny était née le 3 janvier 1788; elle vivait encore h Saint-Cloud en 1853, époque où elle fournit à Adam des notes pour sa notice sur son père (qui parut d'abord en un feuilleton de V Assemblée nationale du 16 août 1853). Son frère, Alexandre-Marie-Joseph-CViar/es Monsigny, était né le 17 septembre 1791. Adam donne sur lui les renseignements que voici : — « Le fils de Monsigny avait été admis à l'École de Saint-Gyr, mais la faiblesse de sa constitution l'obligea de renoncer à l'état militaire. Il s'était marié un an avant la mort de sa mère ; à cette époque il obtint une place de percepteur à La Chapelle-Gauthier, dans le département de Seine-et-Marne ; il occupa ce modeste emploi pendant vingt-cinq ans, employant ses loisirs à l'éducation de sa fille et de ses deux jeunes fils, et aussi à la culture des arts, car il était amateur numismate assez distingué. La mort l'a ravi à sa femme et à ses trois enfants le 27 juillet 1853. Les membres de la section de musique de l'Académie des Beaux-Arts de l'Institut (dont Adam faisait partie) se sont empressés de recommander à la bienfaisante justice du chef de l'État la veuve et les orphelins du fils de Monsigny, et une pension de 1.200 francs a été immédiatement accordée aux derniers descendants de cet homme célèbre. »

lui donner une forme nouvelle, inconnue avant lui, celle de l'opéra-comique, dont il fallait deviner, disposer et coordonner les éléments, et qu'il a su, en compagnie de Duni et de Philidor (car ils sont tous trois inséparables), porter du premier coup à la perfection qu'elle pouvait atteindre. En cela i] a été vraiment novateur. Ceci n'est point le fait d'un artiste ordinaire, et Monsigny, dont la personnalité d'ailleurs se dégage nettement de celle de ses deux confrères, a rendu ainsi un service assez considérable, assez éclatant, pour qu'on lui assigne dans l'histoire de la musique française une place à part, une place brillante, et que nul ne saurait lui disputer.

Adam l'a bien compris, et il lui a rendu pleine justice en caractérisant son talent avec beaucoup de sagacité et de pénétration :

Il y a eu chez Monsigny, dit-il, une puissance de création dont il n'a été donné à aucun de ses contemporains, et à plus forte raison à aucun de ses successeurs, de fournir l'exemple. Tous avaient des modèles : lui seul a dû tout tirer, non seulement les idées, mais même la forme, de son propre fonds. J'ai déjà dit que Grétry, qui lui était bien supérieur comme fécondité et comme exécution, procédait de l'école italienne, et qu'il s'appuya d'abord sur des études musicales, incomplètes à la vérité, mais suffisantes cependant pour donner une certaine facilité d'agencement qui explique la multiplicité de ses productions. Rien de pareil chez Monsigny : il ne sait rien, ne connaît rien; avant lui, c'est le néant.

Il arrive à Paris adorant, ou, pour mieux dire, rêvant la musique qui lui est encore inconnue, et pour réaliser son rêve, il court à l'Opéra, où il ne rencontre que la plus triste déception. Il partage alors cette opinion, propagée par Rousseau et assez généralement admise, que les Français ne pourront jamais avoir une véritable musique à eux (1). Cependant l'audition de quelques opéras bouffes italiens lui fait entrevoir des horizons nouveaux; mais ce qu'il crée n'a aucun rapport avec ce qui l'a inspiré. Il s'élève peu à peu de ces petits airs à la conception de morceaux plus vastes : sa modulation est quelquefois pénible; pourtant, il y a dans ses productions une grande variété de forme et un excellent instinct de facture; le style est presque toujours défectueux, mais l'auteur accuse de bonnes intentions, et il ne lui manquait pour le rendre meilleur que des études premières et des connaissances plus approfondies. Il se rend toujours justice; il connaît ses défauts, et ne traite jamais rien au-dessus de ses forces. Une seule fois il aborde le Grand-Opéra; même alors, c'est dans un sujet de genre et tel qu'il pouvait le traiter sans sortir absolument de son habitude et sans franchir les limites de son savoir en matière d'exécution

(1) Ici, je crois volontiers qu'Adam prête à Monsigny des idées que celui-ci n'a jamais eues. Je n'ai rien rencontré, pour ma part, qui justifie ce qu'il avance.

Quand un musicien possède une qualité à un degré très éminent, il est bien rare qu'on n'exalte pas cette qualité aux dépens de toutes les autres. C'est ainsi que Monsigny n'est guère cité que pour son excessive sensibilité. Mais il serait facile de signaler vingt morceaux de lui dont le succès est dû à des éléments tout différents. Sans parler du Déserteur, dont la partie comique vaut pour le moins la partie pathétique, ne pourrait-on rappeler aussi dans Félix le ravissant quintette : Finisse: donc, monsieur le militaire! où chaque personnage, l'abbé, le dragon, le financier, la servante, le père, ont chacun un langage approprié à leur caractère et d'une couleur et d'une vérité admirables? Ne pourrait-on encore rappeler Rose et Colas, où la sensibilité n'est pas mise en jeu, où tout est grâce, fraîcheur et jeunesse? et les premiers ouvrages du maître, qui sont presque entièrement consacrés au comique? Il faut dire, pour être juste, que si Monsigny surpassa ses confrères en exquise sensibilité, il ne le céda à aucun sur les autres points essentiels de son art ; il eut au même degré qu'eux la verve comique, le mouvement dramatique, la force expressive, qualités que l'on n'apprécie que rarement chez lui, parce qu'elles sont effacées en quelque sorte par celles qui les dominent toutes. Pour moi, je n'hésite pas à le regarder comme le véritable créateur de l'opéra-comique français. Grétry l'a souvent surpassé par l'abondance de l'idée mélodique, et surtout par la fécondité, seule qualité inhérente au génie créateur qui ait manqué à Monsigny; mais il n'est venu qu'après lui et lorsque la voie était déjà ouverte. Duni et Philidor ont marché en même temps que lui; sans méconnaître le mérite de ces deux patriarches de notre théâtre, à qui l'on n'a pas rendu une justice complète, surtout au second, qui se distingue par une variété de formes et de rythmes très remarquable pour son époque, on devra cependant convenir qu'ils n'ont été que les satellites d'un astre brillant, trop tôt éclipsé, mais dont l'éclat fut assez grand pour qu'un long sillon de lumière pût encore dédommager ses contemporains et même ses arrière-neveux de sa trop courte durée.

Tout ceci est fort bien dit, à l'exception de ce qui concerne Philidor, qu'Adam, bien certainement, a étudié d'une façon moins sérieuse qu'il n'a étudié Monsigny. Je ne saurais, pour ma part, admettre l'infériorité de Philidor à l'égard de ce dernier et le considérer comme un simple satellite de celui-ci. Tous deux, par des moyens différents, ont bien mérité de l'art et du public, tous deux ont marché la main dans la main à la recherche de cette forme de l'opéra-comique, qu'ils ont établie d'une façon victorieuse, tous deux ont le même droit à l'admiration et à la reconnaissance de la postérité, et le génie mâle et fier de Philidor n'a rien à envier au génie tendre et passionné de Monsigny. Cette réserve faite, on ne peut que souscrire au jugement exprimé par Adam sur l'auteur de la Bdle Arsène, de

Félix et du Déserteur (1). Rappelons-nous, d'ailleurs, ces paroles de Berlioz au sujet du Déserteur : — « Monsigny est aussi vrai dans son genre que Gluck dans le sien. Il est aussi naïf que Grétry, avec des formes musicales plus développées, plus amples... » Ouel éloge plus complet pourrait-on faire de sa personnalité et de son génie, pour en exprimer la variété ? C'est comme repoussoir qu'il me plaît de signaler ensuite ce jugement d'un critique renchéri qui ne pouvait pardonner à Monsigny ses quelques négligences de forme, et qui le caractérisait de cette façon assurément bizarre : — « La muse de Monsigny est une femme aux formes amaigries, un peu contrefaite, mais qui a aux lèvres le plus gracieux sourire et dont l'œil rayonne d'amour et de tendresse !!! (2). » Gomme ensemble, ça devait faire tout de même une femme assez singulière.

Monsigny fut uniquement un compositeur dramatique, et l'on ne connaît absolument rien de lui en dehors du théâtre. Il est pourtant utile d'entrer ici dans quelques détails, pour ne pas laisser s'accréditer certaines erreurs qui souvent ont la vie dure. L'excellent Dumersan, qui était plus fort comme vaudevilliste, et surtout comme numismate, que comme historien musical, Dumersan, en publiant, dans son très riche recueil de Chants et chansons 'populaires de la France, la romance célèbre : 0 ma tendre musette ! prétend faire une révélation en en attribuant (sur quel indice ou sur quelle certitude?) la musique à Monsigny: — « L'habile et célèbre critique La Harpe, dit-il, savait dans l'occasion sacrifier aux Grâces. Son petit poème de Tangu et Félime, sa charmante imitation de l'une des odes amoureuses d'Ho-

(1) Quelques réflexions du très intéressant feuilleton du Journal des Débats que j'ai signalé précédemment, s'accordent précisément avec le jugement d'Adolphe Adam et le confirment : — « Il n'est, dit l'écrivain, il n'est aucune partie de son art où Monsigny n'ait excellé; sa musique se plie à tous les tons de ses personnages; et quoique le pathétique paraisse plus particulièrement de son domaine, le rôle du charbonnier, de Montauciel, de la mère Boby, le duo de Mathurin et de Pierre Le Roux, l'ariette du petit abbé dans Félix prouvent que l'esprit, l'enjouement, la vivacité, l'originalité, n'avaient rien d'effrayant pour son génie, et qu'il savait varier ses couleurs suivant les objets qu'il avait à peindre. Il a fort peu employé le récitatif; mais toutes les fois qu'il y a eu recours, il n'y a pas été plus avare de mélodie que dans les airs proprement dits : on peut se rappeler le premier morceau d'Alexis dans le Déseileur ».

(°2j Félix Clément : Les Musiciens célèbres.

race : Si le ciel t'avait punie, etc., en sont des témoignages auxquels il faut ajouter sa romance si connue : 0 ma tendre musette, qui devait figurer dans cette collection comme un des modèles du genre. Aucun recueil n'avait encore révélé le nom de celui qui l'orna d'une musique simple et touchante. Ce compositeur anonyme fut l'auteur des partitions du Déserteur, de Félix, etc., Monsigny, qui, sans aspirer à la science, a presque toujours rencontré la mélodie et le chant. » Encore un coup, Dumersan ne nous dit pas sur quelle présomption il attribue, de sa propre autorité, la musique de cette romance à Monsigny. J'ai d'autant plus de raisons de ne point me fier à lui en cette circonstance, que d'autre part il prête à Pergolèse la musique d'une autre romance fameuse : Que ne suis-je la fougère ? qui est d'Albanèse. Il a été trompé sans doute ici par une assonance ; mais son erreur est d'autant plus singulière que Pergolèse, qui d'ailleurs n'a jamais écrit sur des paroles françaises, était mort depuis trente-quatre ans lorsque naquit Riboutté, l'auteur des vers de Que ne suis-je la fougère? Pour ma part, je ne crois nullement que la musique de cette romance soit de Monsigny.

L'un des biographes de Monsigny, qui était un peu son parent, P. Hédouin, en lui attribuant de son côté diverses compositions, a accumulé les erreurs. Tout d'abord, après bien d'autres, il porte à son compte un petit opéra, le Rendez-vous bien employé, qui, j'en ai donné la preuve, n'est point de lui, mais de Martini. Il dit ensuite que Monsigny « a gardé en portefeuille trois autres partitions qu'il n'a pas jugées dignes de voir le jour ». Or, nous avons vu ce qu'il en était; ces trois partitions se réduisent à deux, Philémon et Baucis et Pagamin de Monègue, et Monsigny les jugeait si peu indignes qu'il s'est efforcé sans succès de les faire accepter à l'Opéra. Enfin, P. Hédouin continue ainsi : — « Un assez grand nombre de romances, ariettes et chansons ont été composées par lui. Parmi ces pièces détachées nous citerons: 0 ma tendre musette! paroles de La Harpe; Je suis Lindor, que Beaumarchais le pria de composer pour le Barbier de Sèville; Je suis la folâtre ariette, morceau comique pour voix de basse, intercalé clans le Bouquet de Thalie, prologue donné avant la représentation de la Partie de chasse d'Henri IV de Collé. »

Il est évident que pour 0 ma tendre musette! Hédouin a simple-

ment emboîté le pas à Dumersan; pour ce qui est de la romance du Barbier de Séville, il ignorait évidemment que Beaumarchais n'avait besoin de personne, puisqu'il en avait écrit la musique lui-même ; enfin, la romance du Bouquet de Thalie est bien en effet de Monsigny, mais elle n'est point, comme il le dit, pour voix de basse, attendu qu'elle est chantée par Thalie en personne. En résumé, on voit que ce parent était assez mal informé. Quant à moi, j'ai cherché en vain, j'ai inutilement feuilleté jusqu'aux petits recueils de poésie et de musique si nombreux à cette époque, YAlmanach des Grâces, les Etrennes de Polymnie, etc., où l'on trouve de petites pièces mises en musique par Martini, Grétry, Dézèdes, Champein, Mengozzi et autres, et je n'ai jamais rencontré le nom de Monsigny.

Aux renseignements d'Hédouin, qui se dit le petit-neveu de Monsigny à la mode de Bretagne (1), je préfère le petit portrait qu'il trace de lui au physique et au moral; je reproduis ce léger crayon, en regrettant qu'il ne soit pas plus complet :

Monsigny était de taille moyenne; sa figure était noble, bienveillante, et ses manières à la fois simples et élégantes. Il avait conservé jusque dans l'extrême vieillesse tout ce qui distingue l'homme ayant vécu dans la meilleure société. Un beau portrait de lui, peint sous l'empire, existait autrefois, et existe sans doute encore, au foyer de l'Opéra-Gomique (2). Son caractère plein de douceur et d'obligeance, exempt de petitesse et d'envie, lui avait concilié l'affection et l'estime de tous ceux qui le connaissaient. Le trait saillant de son organisation morale était la sensibilité la plus exquise. Est-ce que ses ouvrages n'en offrent pas la preuve la plus complète?...

Hédouin avait vingt-huit ans lorsque mourut Monsigny, qui en avait quatre-vingt-sept; il ne l'a donc connu que déjà très âgé, et nous n'avons pas d'autre description physique de l'auteur de Félix à l'époque de ses succès. Mais ce qui est vraiment singulier, c'est qu'on ne connaisse d'un aussi grand artiste, qui tint une place si importante et dont la renommée fut si considérable, aucun portrait le représentant jeune, ou tout au moins dans la

(1) La mère de Pierre Hédouin était la nièce par alliance de Monsigny. Lui-même, comme amateur, était un musicien assez instruit, compositeur à ses heures, et surtout écrivain très prolilique.

(2) Hédouin veut sans doute parler ici du foyer des artistes, car je ne me rappelle pas de portrait de Monsigny dans le foyer de l'ancienne salle de l'Opéra-Comique. En tout cas, ce portrait a été certainement détruit dans l'incendie de 1887.

Statue de Monsigny, par M. Louis Noël (race).

Statue de Monsigny, par M. Louis Noël (prolil).

force de l'âge et de la production, alors que nous avons l'image de ses collaborateurs, de ses confrères et de la plupart de ses interprètes. Je possède pour ma part deux très beaux portraits gravés de Philidor, l'un de Cochin, l'autre de Bartolozzi (tous deux d'ailleurs très rares), et il existe aussi un beau buste de ce compositeur dû à l'excellenL sculpteur Pajou. On peut dire que les portraits de Grétry sont innombrables, et nous le montrant à tous les âges, et non seulement des portraits, mais des vues de l'Ermitage, de son tombeau, que sais-je? Eh bien, de Monsigny nous n'avons rien, je veux dire rien qu'au temps de son extrême vieillesse, alors que depuis trente-cinq ans il était rentré dans l'ombre et ne faisait plus parler de lui. J'en excepte à peine le joli petit médaillon anonyme conservé dans la famille, quej'ai pu faire connaître, etoù il n'est déjà plus jeune. Le premier portrait de lui qui ait été publié est celui de Quenedey, au physionotrace, qui est daté de 1809. Vient ensuite l'intéressant portrait à l'huile de Thévenin qui est exposé au Musée de l'Opéra et qui porte la date de 1812 (1), puis la lithographie de Boilly (pas flatteuse, il faut bien le dire !), et enfin un autre portait à l'huile, celui-ci de Robert Lefebvre, qui a plus d'un rapport avec celui de Thévenin et qui a été exposé au Salon de 1814 (2). Je mentionne simplement, pour ne rien omettre, une mauvaise lithographie anonyme et sans aucun intérêt. On me signale un très beau buste en marbre, de Lescorné, qui était au foyer de l'ancienne salle de l'Opéra, rue Le Peletier, et qui fut malheureusement détruit, avec tant d'autres, dans l'incendie de 1873. Il en existe un, en

(1) Cette date n'est pas inscrite sur la toile même, et il m'a fallu la faire décrocher pour voir ce chiffre de 1812 sur le dos du cadre.

(2) Je n'ai pas à décrire le portrait de Théveniu ou celui de Boilly, que j'ai pu faire reproduire au cours de cette étude, mais il n'est pas inutile de faire connaître celui de Robert Lefebvre, qui appartient au Musée de Gaen, où il est inscrit sous le n° 280 et à qui il a été légué par un ancien conseiller de préfecture, du Calvados, M. Pierre-Aimé Lair. Ce portrait mesure 75 centimètres de hauteur sur 60 de largeur. Monsigny est représenté à mi-corps, assis dans un fauteuil. Teint légèrement coloré, cheveux blancs bouclés. Il est vêtu d'une pelisse en velours vert garnie de fourrures, sur laquelle se détache la croix de la Légion d'honneur; le col est entouré d'une cravate blanche, nouée avec négligence. Il existe une reproduction au tracé de ce portrait, signée : « Fréiny, del et sculp1 » ; on en trouve un exemplaire aux Archives de l'Opéra. — Le Musée de Caen possède, du même peintre, un intéressant portrait de Grétry.

plâtre, de Gois, dans le local de la Société des Enfants d'Apollon, dont Monsigny fut élu membre dans les dernières années de sa vie. C'est tout, et nous n'avons, je le répète, rien qui nous le présente au cours de sa carrière et au temps de sa grande renommée.

Mais le plus aimable et le plus charmant de nos musiciens ne pouvait pas rester toujours négligé, et l'on verra bientôt s'élever sur une place publique une belle statue de Monsigny, celle de M. Louis Noël, dont on a pu apprécier, au Salon de 1905, l'ensemble très intéressant et très harmonieux. (Je dois à l'obligeance de l'auteur, qui a bien voulu m'en communiquer les photographies, la possibilité de la reproduire ici, sous ses deux aspects, de face et de profil.) M. Louis Noël, qui est Artésien, comme Monsigny (1), a mis tout son talent à faire revivre aux yeux de tous, de la façon la plus heureuse, son glorieux compatriote. Sa figure est à la fois élégante et ferme. Il a représenté Monsigny debout, le regard un peu vague, dans une attitude méditative, prêt à écrire sous la dictée de l'inspiration. L'effet est excellent. Cette statue avait été conçue par l'artiste en vue de la ville de Fauquembergues, berceau du compositeur. Par suite de diverses circonstances qui sont venues mettre obstacle à ce projet, il a dû être abandonné. Il est aujourd'hui plus que probable que c'est à Saint-Omer qu'elle sera placée, et il semble que l'inauguration doive en être très prochaine. Que l'on se presse donc en effet, et Monsigny, un peu trop oublié par l'Opéra-Comique, qui lui doit le commencement de sa brillante fortune, Monsigny, que les musiciens du moins ne doivent pas oublier, Monsigny aura enfin le monument auquel il a droit et qu'il attend depuis tantôt un siècle.

(1) M. Louis Noël est né à Saint-Onier.

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