‹ Monsigny et son tempsChapitre 4 sur 8 · C Q S T UM K OK M A D . T R I A L · texte numérisé non relu

C Q S T UM K OK M A D . T R I A L

Costume de M™ Trial dans le rôle d'Arsène de la Belle Arsène, d'après une estampe anonyme en couleurs. — (Archives de l'Opéra).

la Belle Arsène, comédie en vers et en quatre actes, mêlée d'ariettes. Il faut se rappeler que cette pièce du S' Favart a été jouée à Fontainebleau en 1773, et n'a point eu de succès. Il y a fait beaucoup de changemens et n'a pu la rendre digne du public. La musique est du Sr de Monsigny, et les deux auteurs semblent s'être épuisés dans les deux premiers actes, ou du moins fatigués au point de devenir très médiocres dans les derniers. C'est d'autant plus fâcheux que cette féerie prête infiniment au spectacle ». Grimm dit de son côté : — « Ce poème ne manque ni de grâce ni d'esprit, le plan en est même assez ingénieux; mais la marche et l'exécution en sont froides, et l'ouvrage ne s'est guère soutenu que par la variété du spectacle. La musique a paru commune et monotone, plus écrite que ne l'est en général la musique de Monsigny, mais d'un chant moins heureux, moins naturel et moins varié. On perd toujours à quitter sa manière pour celle des autres, et il est fâcheux de la garder quand on s'aperçoit combien elle a vieilli ». Le Mercure se montre cependant plus satisfait que nos deux chroniqueurs, et il rend surtout hommage à la musique : — « Cette pièce, dit-il, est écrite avec délicatesse; elle offre un spectacle varié et agréable. La musique fait honneur au génie de M. Monsigny; il y a des airs, entre autres un trio, charmans. On désireroit seulement qu'il eût moins élevé le ton de certains morceaux, où les voix sont gênées. Madame Trial joue et chante à merveille le rôle de la belle Arsène, Madame Moulinghen celui de la Fée, et MUe le Fèvre celui de la statue animée. M. Michu se distingue par son jeu et par son chant dans le rôle d'Alcindor. Le charbonnier ne pouvoit être mieux rendu que par M. Nainville ».

La vérité est que si le premier abord fut un peu froid, la Belle Arsène finit cependant par gagner les bonnes grâces des spectateurs et par fournir une carrière très honorable ; elle resta longtemps au répertoire et souvent servit de début à de nouveaux artistes (1). Elle se trouva pourtant, dès ses commencements, en rivalité avec un chef-d'œuvre, devant lequel la musique de Monsigny fit bonne contenance et sut se maintenir. Je veux parler de la Colonie, opéra que Framery avait traduit de l'Fsola

'1) On en lit même, le 21 septembre 1808, une brillante reprisée l'Opéra-Comique.

d'amure de Sacchini en lui donnant ce nouveau titre, et qu'il avait fait représenter à la Comédie-Italienne précisément deux jours après la Belle Arsène, le 16 août 1775. Or, la Colonie obtint un

Costume de Michu dans le rôle d'Alcindor de la Belle Arsène. (Archives de l'Opéra.)

succès éclatant, qui n'empêcha point la Belle Arsène de briller auprès d'elle. Il arriva même qu'on donnait parfois les deux ouvrages le même soir, ainsi que Favart nous l'apprend par une lettre qu'il adressait à son fils à la date du 7 septembre. Il

se montrait tout fier, dans cette lettre, de l'accueil que la reine, qui assistait au spectacle, avait fait à la Belle Arsène, prétendant, ce qui peut paraître excessif, que la souveraine avait manifesté sa préférence pour celle-ci, et oubliant d'ailleurs qu'il avait un collaborateur nommé Monsigny, dont il ne prononçait pas même

le nom : — « La Reine et le comte d'Artois, dit-il dans

cette lettre, sont venus hier à la Comédie pour voir dans le même jour la Colonie et la Belle Arsène, qu'ils avaient demandées. Malgré les protecteurs de la Colonie, Arsène a paru l'emporter sur sa rivale. La Reine, à ce que tout le monde m'assure, a donné la préférence à mon ouvrage. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle l'a applaudi ouvertement. Le chœur des Nymphes : Exaltons et chantons notre jeune souveraine, a produit le plus grand effet. Tout le public a crié bis et l'on a répété ce morceau, toujours interrompu par les applaudissemens (I)... »

En réalité, la Comédie-Italienne fut loin d'avoir à se repentir d'avoir accueilli la Belle Arsène, après les modifications très importantes dont elle avait été l'objet de la part de ses auteurs. L'ouvrage ne tarda pas beaucoup à franchir la frontière, grâce au retentissement qu'il obtenait ici, et à se faire applaudir à Bruxelles comme à Paris. La Belgique, qui, en ce qui concerne le théâtre, s'est toujours modelée sur la France, s'empressa en effet de s'approprier la Belle Arsène, et cinq mois après son apparition le théâtre de la Monnaie l'offrait à ses spectateurs dans

(1) Voy. Catalogue des autographes de la collection Alfred Bovet; Paris, Charavay 1887. — Sa pièce à peine imprimée, Favart l'envoyait à Voltaire, qui le remerciait par cette lettre, datée de Ferney, le 3 octobre 1775 :

« Vous me pardonnerez, monsieur, de vous remercier si tard. Un radoteur de quatre-vingt-deux ans, qui, des vingt-quatre heures de la journée, en passe vingttrois à souffrir, n'est pas le maître des moments qu'il voudrait donner à ses devoirs et à ses plaisirs.

« Vous avez fait un ouvrage charmant, plein de grâce et de délicatesse, sur un canevas dont la toile était un peu grossière. Vous embellissez tout ce que vous touchez. C'est vous qui, le premier, formâtes un spectacle régulier et ingénieux d'un théâtre qui, avant vous, n'était pas fait pour la bonne compagnie. Il est devenu, grâce à vos soins, le charme de tous les honnêtes gens. Je vous avoue que je suis fort fâché de mourir sans avoir joui des plaisirs que vous donnez à tous ceux qui sont dignes d'en avoir.

« Agréez, monsieur, tous les sentiments av».c lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.

« Voltaire. »

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des conditions d'exécution tout à fait remarquables. Si j'enregistre ce fait, c'est qu'il nous fait connaître un détail assez intéressant, grâce à une lettre qu'à cette occasion un ancien directeur du Mercure, La Place, auteur dramatique lui-même, écrivait à Favart pour lui annoncer le succès que la Belle Arsène venait de remporter auprès du public belge. Voici la partie importante de cette lettre, dont je retranche seulement certains détails sans intérêt relatifs à l'interprétation de la pièce :

Bruxelles. 20 février 1776.

Je vous annonce avec le plus grand plaisir, mon cher et ancien ami, ainsi qu'à mon cher et bon pays M. Demoncigny (1), celui que je partageai hier avec la cour et la ville entière, à la représentation de la BelleArsène. Jamais spectacle, en effet, ne m'a paru produire une sensation plus vive et plus marquée, et je ne vis applaudir avec plus de discernement et de goût à toutes les beautés tant du poème que de la musique d'aucun autre ouvrage.

Le rôle d'Arsène, chanté et joué par MUe Angélique d'Hannetaire avec toute la noblesse, les grâces et l'intelligence qu'exigent les sentiments contrastés qu'elle éprouve, et rendus encore plus touchants par un organe aussi brillant et au^si léger que sensible, a réuni tous les suffrages en faveur d'une actrice dont les progrès, surtout depuis deux ans, semblaient même avant ce jouiavoir rempli les vœux des plus délicats connaisseurs...

Embrassez bien pour moi l'aimable Orphée que nous devons aux soins et aux leçons de feu mon parent (le père Molière, jésuite au couvent de Saint- Oraer), et dites-lui combien je suis glorieux qu'un homme de ma famille, tout religieux qu'il était, ait eu le bonheur de contribuer au développement de talents si précieux pour quiconque est porteur d'une âme...

La Place.

C'est le souvenir contenu dans ses dernières lignes qui m'a incité à reproduire cette lettre. Il s'agit ici du père Mollien (et non Molière, comme sans doute une erreur de transcription le fait dire à La Place), qui, on se le rappelle, fut le maître de Monsigny au couvent de Saint-Omer, et qui, aux soins de son éducation littéraire, joignit des leçons de violon dont son élève lui fut toujours reconnaissant. Je trouve justement à son sujet, dans les notes de MUe Adèle Monsigny, la mention d'un fait assez curieux, se rapportant au succès du second ouvrage de son père à l'Opéra-Comique : — «Le Maître en droit, dit-elle, eut du

(1) La Place était en effet de la même contrée que Monsigny, par conséquent son pays, comme il le dit: il était né à Calais, et avait été secrétaire de l'Académie d'Arras.

succès. Mon père, dans son ravissement, eut l'idée, peut-être un peu déplacée, d'envoyer ses airs au père Mollien, avec une lettre pleine de l'expression de sa reconnaissance pour son premier maître. Ce jésuite ne lui fît aucune réponse, et mon père fut sensiblement touché par cette désapprobation tacite de l'emploi de son talent. » Dame ! il n'en fallait pas trop demander à ce brave prêtre, bien qu'un autre, jésuite comme lui, le P. Ménestrier, n'ait pas rougi de publier un livre où il traitait Des représentations en musique anciennes ei modernes.

On ne saurait, en aucune façon, comparer la Belle Arsène au Déserteur; une telle comparaison ne supporterait pas la discussion. Toutefois, il faut faire un départ entre le poème et la musique. Pour élégant qu'il soit, et parfois empreint d'une grâce véritable, le livret de Favart n'en reste pas moins froid, un peu compassé, manquant à la fois de vigueur et d'élan. La musique de Monsigny, au contraire, si elle n'a pas la parfaite égalité de celle du Déserteur, reproduit également les qualités ordinaires du compositeur, c'est-à-dire la faculté d'inspiration, l'accent ému, le sentiment tendre, avec un caractère brillant qui ne lui était pas habituel et qui provient de ce fait qu'il avait à sa disposition, pour le rôle d'Arsène, une cantatrice exquise, M,ne Trial, dont il voulait mettre en relief la rare habileté et la facilité de vocalisation. J'ajoute qu'au point de vue de la forme, la partition de la Belle Arsène est particulièrement soignée et fait honneur à l'artiste. Que lui manque-t-il donc?... Il lui manque ce caractère pathétique et profondément émouvant qui fait du Déserteur un vrai chef-d'œuvre et que son collaborateur ne lui a pas donné, comme Sedaine, l'occasion de déployer dans toute sa puissance. En dehors de cela, l'œuvre est fort intéressante et mérite un examen attentif. Si, dans les deux premiers actes, on ne peut guère signaler d'une façon spéciale que l'air de basse du tournoi, qui est d'un excellent caractère, le troisième acte tout entier est à mettre hors de pair. On y trouve d'abord l'air resté célèbre d'Arsène : Vart surpasse ici la nature (que M. Gevaert a reproduit dans son beau Bépertoire du chant classique français, en y introduisant malheureusement des changements dont quelquesuns altèrent la pensée du compositeur et ne me semblent pas toujours heureux); puis le délicieux chœur des Nymphes, dont

l'inspiration est exquise ; l'air charmant de Myris : Quel éclat a frappé mes yeux? que Mlle Lefèvre, qui n'allait pas tarder à devenir Mme Dugazon, chantait, parait-il, d'une façon adorable; et le remarquable trio scénique entre Arsène, Aline et Alcindor. Le quatrième acte ne contient, à vrai dire, que deux morceaux, mais tous deux fort importants : la scène de l'orage, dontle côté matériel peut nous sembler aujourd'hui un peu naïf, mais qui est empreint d'un très beau sentiment dramatique dans les appels désespérés d'Arsène, et son duo avec le charbonnier, qui est écrit de main experte et tout à fait excellent. Enfin, dans cette partition aimable et intéressante de la Belle Arsène, Monsigny est resté digne de lui-même, digne de son passé et de la renommée qu'il avait si légitimement acquise. Le Mercure nous a fait connaître l'interprétation de l'ouvrage, remarquable dans son ensemble, avec une artiste absolument exceptionnelle, Mme Trial, pour en jouer le rôle principal, qui lui valut un triomphe éclatant (1). Quant à Michu, qui avait débuté six mois auparavant, le!8janvier, mais avec un succès tel qu'il était aussitôt reçu sociétaire, le rôle d'Alcindor, qui était sa première création, lui fît le plus grand honneur (2). Leur succès dans cet ouvrage ne fut pas l'affaire d'un instant, car lorsqu'en 1779 il reparut à la scène après un certain silence, avec une débutante, Mlle Finet, dans le rôle de Myris, le Journal de Paris jugeait à propos de le signaler

(1) C'est à cette occasion, je crois, qu'un des admirateurs de cette femme charmante lui adressa le quatrain suivant:

De vos talents le charme nous entraine, A votre cœur même hommage est rendu ; Qui vous entend peut croire à la sirène, Qui vous connaît peut croire à la vertu.

(2) Grimai le signalait ainsi, lors de son début : — « Un jeune comédien de Nantes, nommé Michu, vient de débuter à la Comédie-Italienne dans l'emploi de Clairval. La manière dont il a rendu le rôle du Magnifique et celui de Célicour dans l'Ami de la maison annonce beaucoup de talent et plus de disposition encore à en acquérir. Il n'est guère possible de voir une figure plus noble et plus intéressante, une taille plus svelte et plus légère, un caractère de physionomie plus aimable, des grâces plus simples et plus naturelles. C'est sous ces traits que l'imagination ?• peint les sylphes et les céladons. Quoique fort jeune encore, il parait avoir un grand usage du théâtre. Sa voix a peu d'étendue, mais il la ménage avec une adresse infinie et prononce très distinctement. Le peu de défauts qu'on a remarqués dans son jeu tient aux habitudes de la province, et l'on ne doute pas qu'il n'en soit bientôt corrigé »

de nouveau et parlait ainsi de l'interprétation : — « Nous devons un tribut d'éloges à la manière dont la Belle Arsène a été représentée ce jour-là (5 mai). Madame Trial y a déployé toutes les ressources de sa voix si belle, si mélodieuse, si pure, qui n'a besoin d'aucun effort pour produire les plus beaux effets, et qui, jointe à l'intérêt de son jeu facile et décent, forme un ensemble si enchanteur. M. Michu, dont le jeu se perfectionne de jour en jour, a montré tout l'art du comédien. Madame Moulinghen a mis dans son rôle, qui est peu saillant, toute la finesse dont elle est capable, et ce mot est un grand éloge. Les sieurs Narbonne et Meunier ont tiré de leur rôle tout le parti qu'on pouvait en espérer. »

Cette interprétation excellente, jointe au charme et à la valeur.de la musique de Monsigny, fut certainement l'un des éléments du succès de la Belle Arsène, succès très réel et très marqué, que venaient aider encore la richesse et le luxe d'un spectacle féerique. Cette reprise de 1779 fut particulièrement brillante, et l'ouvrage y retrouva une véritable vogue. Les registres du théâtre nous apprennent que pendant tout le cours de l'année 1780 les représentations s'en multiplièrent, aussi fréquentes que s'il se fût agi d'une œuvre dans tout l'éclat de sa nouveauté; il en fut presque de même en 1781, et pendant longtemps la Belle Arsène conserva, avec sa place importante au répertoire, toute la faveur et la sympathie du public, qui ne se lassait pas de l'entendre et de l'applaudir (1).

(1) J'ai dit que la Belle Arsène avait souvent servi aux débuts de nouveaux artistes. En effet, on y voit successivement débuter, en 1780, Mlle Lescot, fille naturelle d-t Clairval (Arsène), Dufrénoy (le charbonnier), Lisy(Alcindor), M"e Ducossay (Arsène), Vallière (Alcindor), Philippe (Alcindor, ; en 1781, Mrao Lacaille (Aline); en 1782, Mlle Méliancourt (Arsène), M"" Gavaudan (Aline), Lecoutre (le Charbonnier) ; en 1787, Jane (le Charbonnier), etc. Et l'on voit par ce fait que le succès de la pièce se prolongeait. Je crois que la dernière reprise qui en fut faite à l'Opéra-Comique est celle du 21 septembre 1808, qui servit encore à un début, celui de MmeRichardi dans le rôle d'Arsène.

Comme complément indirect à l'histoire de la Belle Arsène, je dirai qu'un demisiècle plus tard un autre ouvrage fut tiré du conte de Voltaire, en lui empruntant cette fois son titre avec son sujet : la Bégueule ou la Princesse et le Charbonnier, vaudeville-féerie en deux actes, avec danses, de Brazier, Carmouche et Merle, fut représenté avec succès, au théâtre de la Porte-Saint-Martin, le 28 février 1826.

Il nous faut aborder le dernier ouvrage né de l'active collaboration de Sedaine et de Monsigny, et qui fut d'ailleurs le dernier du compositeur, Félix ou l'Enfant trouvé, opéra- comique en trois actes, que la Comédie-Italienne offrit à son public le 24 novembre 1777. J'étonnerai bon nombre de lecteurs en leur apprenant que Félix, qui est considéré, à l'égal du Déserteur, comme l'un des grands chefs-d'œuvre de Monsigny, tomba de la façon la plus complète lors de son apparition, n'obtint alors que cinq représentations, et que pendant deux années il n'en fut plus question. Gomme on ne s'est jamais occupé de Monsigny d'une façon sérieuse, nul ne s'est inquiété des commencements de Félix, si bien qu'on a cru jusqu'ici que cet ouvrage, comme le Déserteur, avait conquis et enthousiasmé le public dès son arrivée à la scène, tandis qu'au contraire sa chute fut complète et lamentable, et que peu s'en fallut qu'il restât inconnu pour la postérité. Ce n'est, en effet, qu'après un long silence, que le chefd'œuvre, rebondissant, prit la place qui lui appartenait, s'imposa de vive force à l'attention et put enfin affirmer sa très haute valeur. Je crois bien qu'il n'y a pas d'autre exemple, dans les annales de l'opéra-comique, d'un fait semblable et aussi singulier.

Il faut bien dire que la critique (telle qu'elle existait alors) fut à peu près unanime à blâmer la pièce de Sedaine et à constater l'accueil fâcheux que lui fit le public. On put croire cependant un instant qu'il en serait de Félix comme de presque tous les ouvrages de Sedaine, qui, reçus dès l'abord avec froideur, sinon avec hostilité, se relevaient bientôt et couraient au succès. Pour cette fois on se trompait, et la chute fut irrémédiable ; elle le fut au moins pour l'instant.

Sedaine avait pris pour sujet une sorte de fait-divers, très

authentique, qui s'était produit quelques années auparavant et qui avait déjà donné naissance à un autre opéra-comique (1). C'est ce que, dix ans plus tard, Marsollier devait faire pour Nina ou la Folle par amour, qui fournit à D'Alayrac l'occasion d'écrire aussi une manière de chef-d'œuvre. Mais la pièce de Marsollier était bien faite, d'un intérêt poignant, tandis que Sedaine, dans la sienne, donnait sérieusement prise à la critique. Les preuves en sont nombreuses.

Le Mercure est presque le seul qui, dans une appréciation sévère du livret de Félix, montre cependant quelque indulgence : — « Cette pièce, dit-il, n'a point paru d'un intérêt assez ménagé ni assez soutenu : l'action a semblé un peu romanesque; il y a des détails longs et minutieux. Les caractères des fils de Morin, quoique dessinés chacun d'après l'état qu'ils ont embrassé, n'ont pas produit l'effet qu'on en attendait; ils se confondent et se nuisent. Quelques traits même d'un intérêt trop grossier ont fait de la peine. Un seul caractère qui eût contrasté avec celui de Félix eût été sans doute plus heureux et plus théâtral. Au reste, on a trouvé dans ce drame, comme dans toutes les pièces de M. Seclaine, beaucoup d'art, beaucoup d'intelligence du théâtre et de scènes très bien faites. La musique a été applaudie dans quelques airs chantés par Félix, et dans un trio très charmant placé vers la fin du troisième acte et parfaitement exécuté par M,ue Trial et MM. Clairval et Nainville. C'est ce qui a fait principalement le succès de cette 'pièce. Les rôles ont été parfaitement remplis par Mmes Trial, Dugazon, MUe Desglands, et par MM. Clairval, Trial, Nainville, Narbonne, Suin et Thomas sin. » (2)

Les Mémoires secrets ne consacrent que peu de mots à l'ouvrage : — « Félix ou l'Enfant trouvé a été exécuté lundi à la Comédie- Italienne avec peu de succès. Les paroles sont de M. Sedaine et la musique de M. de Monsigny. Un trio charmant placé à la fin

(1) Perrinet Lucette, paroles de Davesnes, musique de Cifûlelli, représenté à la Comédie-Italienne le 25 juin 1774.

(2) Voici la distribution exacte : Félix, Clairval; le pèie Morin, Nainville; La Morinière, Trial; Morinville, Narbonne; Saiot-Morin, Julien; M. de Ver.»ac, Ménier; M. de Gourville, Suin; un tabellion; Thomassin; Thérèse, Mme Trial; Marguerite, Mm« Dugazon; la nourrice, M"e Desglands.

du troisième acte est le seul morceau qu'on ait applaudi avec transport, tant par la situation des acteurs et le sentiment qu'ils expriment que par l'onction d'un chant tendre rempli d'une affection douce et mélancolique ».

Ce trio, véritable chef-d'œuvre d'émotion et de sentiment, produisit un effet indescriptible. Nous allons le voir mis en relief aussi par les A fficlies, annonces et avis divers, qui s'occupent à deux reprises de Félix et qui nous feront connaître en ses détails le livret de Sedaine, pour lequel ils se montrent particulièrement sévères. Voici ce qu'en dit d'abord ce journal :

Les Comédiens-Italiens ont donné le lundi 24 novembre la première représentation de Félix ou l'Enfant trouvé, comédie en trois actes, mêlée d'ariettes, paroles de M. Sedaine, musique de M. de Monsigni. On a trouvé des défauts et des beautés dans cette pièce, comme dans toutes celles de M. Sedaine. La musique paroît avoir réuni plus de suffrages. On a fort applaudi l'ariette qui ouvre le premier acte, un air chanté par Mad. Dugazon, et surtout un trio placé à la fin de la pièce, qu'on regarde comme un des morceaux les plus agréables qui ayent été faits en musique. Voilà ce qui a paru de plus saillant. Nous n'avons pu encore recueillir des jugemens bien positifs sur tout le reste, parce que les représentations ont été suspendues par l'indisposition d'un acteur (1).

Une semaine après, revenant sur ce sujet, les Affiches se montrent singulièrement dures pour Sedaine en analysant le livret de Félix. Qu'on en juge :

Nous avons dit clans la dernière feuille que la comédie de Félix ou l'Enfant trouvé, par M. Sedaine, renfermoit quelques beautés. Nous avons été bien détrompés par la lecture de cette pièce. Félix, trouvé par un fermier nommé Morin, avec sa nourrice, une bourse remplie d'or et quelques bijoux, avoit été élevé dans la maison de cet homme, qu'il regardent comme son bienfaiteur, et étoit devenu amoureux de Thérèse, sa fille. Il apprend qu'elle va épouser un gentilhomme, nommé Versac, qui ne la recherche qu'à cause de sa riche dot ; il prend le parti de se faire soldat. Avant que de partir, il a le bonheur de délivrer le marquis de Gourville, attaqué par des voleurs dans une forêt voisine : ce marquis vient à point nommé dans la maison de Morin, qui reconnoît, d'après des indices certains, que c'est à lui qu'appartient la somme d'argent qu'il avoit trouvée, et dont il s'étoit servi pour acheter un bien considérable. Versac et les trois fils de Morin, dont l'un est procureur, l'autre militaire et l'autre abbé, s'opposent à la restitution qu'il veut faire. Sa conscience et sa probité l'emportent. Mais le marquis de Gourville ayant retrouvé son

(1) Affiches, annonces, etc., du 3 décembre 1777.

tils dans Félix, ne se contente pas de faire cession de ce bien, il permet encore qu'il épouse Thérèse. On voit comme tout cela n'est point romanesque. Le style est si barbare, les vers si durs, si rocailleux, que nous admirons comment le musicien a pu faire deux ou trois airs passables (1).

Grimm lui-même a de la peine à défendre son ami Sedaine; mais il profite de la circonstance pour se montrer de nouveau hargneux à l'égard de Monsigny :

Quelque médiocre qu'ait été le succès de cet ouvrage, on ne peut

s'empêcher d'y retrouver le talent de M. Sedaine, des situations heureusement hasardées, des effets et des mœurs d'une originalité piquante, et des détails d'une grande vérité. Ce qui paraît avoir nui le plus généralement à l'impression de ce drame, c'est le rùle odieux des trois frères et du baron, qui ne cessent d'occuper la scène, et qui ne semblent l'occuper que pour avilir l'état dont ils portent le caractère. On voit bien que l'objet de ce plan est d'une morale excellente ; le poète a voulu montrer le danger qu'il y avait à donner à ses enfants un état au-dessus de leur naissance ; il a voulu développer les avantages de l'éducation de la campagne sur celles des villes, que sais-je ? Mais n'a-t-il pas oublié que le premier mérite d'un drame est d'intéresser et non pas d'instruire ? C'est à MM. Du Rosoy et compagnie qu'il faut laisser la gloire d'établir à l'Opéra-Comïque une école de patriotisme et de législation. Le génie de M. Sedaine ne doit pas prétendre au même laurier.

Nous n'insisterons pas sur les disparates du caractère de ce bonhomme, qui a le courage de dépouiller ses enfants d'un bien sur lequel il leur avait, pour ainsi dire, permis de compter, qui a ce courage lorsque son devoir l'exige, et qui sacrifie sans nécessité le bonheur d'une fille chérie au caprice et à la vanité de ses trois garnements de fils. Nous observerons seulement que le caractère du baron est d'une bassesse révoltante d'un bout à l'autre, et que sa dernière entreprise, qui ne sert qu'à trouhler l'impression du dénouement, est d'une atrocité parfaitement gratuite.

La musique de ce drame est peut-être la musique la mieux écrite que M. Monsigny ait jamais faite, mais elle est peu variée. On retrouve dans presque toutes les ariettes le même motif, toutes du moins se ressemblent. A l'exception du trio de la petite servante et du quintette qui termine le premier acte, on n'entend jamais d'autre chant que celui de la plainte ou des regrets. Le petit nombre d'airs susceptibles d'une autre expression n'ont que le mérite d'un style assez pur, mais dépourvu d'idées et de couleur. Mme Dugazon a joué le rôle de la petite servante avec infiniment d'esprit et dans la plus grande vérité de costume.

Ne nous embarrassons pas de l'opinion de Grimm au point de vue général de la musique ; mais constatons que le trio mentionné par lui, ce trio délicieux, devenu depuis si célèbre, est de tou-

(1) Td. du 10 décembre 1777.

Portrait de Mme Dugazon, d'après une estampe en couleurs de Janinet.

(Collection de l'auteur.)

tes parts couvert d'éloges et rallie l'unanimité des suffrages. Le Journal de Paris, qui s'exprime à peu près dans le sens de Grimm au sujet du livret de Sedaine, termine ainsi son compte rendu de Félix : — « On croit que cette pièce devra en grande partie le nombre des représentations qu'elle aura au trio charmant placé vers la fin du troisième acte et parfaitement exécuté par Mme Trial, les sieurs Clairval etNainville. » En dépit pourtant de sa très haute valeur, ce morceau ne put, au moins pour le moment, assurer le sort de l'ouvrage. Le 28 novembre, quatre jours après la première représentation, le même Journal de Paris, qui publiait quotidiennement le programme des spectacles, insère ce nota à la suite de celui de la Comédie-Italienne : — « L'indisposition d'un acteur (le sieur Narbonne) a fait suspendre les représentations de Félix. » Cette indisposition n'était-elle pas plutôt celle de la pièce, à laquelle, après le fâcheux effet du premier jour, on aurait fait subir quelques corrections ? Quoi qu'il en soit, la seconde représentation n'a lieu que le 1er décembre (I); on donne la troisième le 4, la quatrième le 8, et la cinquième le 20. Ce fut la dernière. Près de deux années s'écoulent ensuite sans qu'il soit plus question de Félix. On peut donc en inférer que l'ouvrage est tombé absolument aplat (2).

Ce n'est en effet qu'après un silence de vingt et un mois, que tout à coup, le 29 septembre 1779, sans tambour ni trompette, on voit reparaître Félix, en compagnie de Lurile, de Grétry, sur le programme de la Comédie-Italienne. Ce n'était pas là ce qu'on appelle une reprise, car les journaux n'en disent mot et ne s'en occupent pas autrement. Le 2 octobre, le programme annonce pour le lendemain le Cadi dupé et Félix* et le lendemain 3 on joue le Cadi dupé et... le Déserteur. Le 6 octobre on

(1) Ce jour là même, 1er décembre, le Journal de Paris, qui faisait alors ce que fait aujourd'hui le Figaro, publiait (sans accompagnement) « l'ariette de Félix, chantée par Mad. Dugazon jouant le rôle de Marguerite ». Une semaine après, le 8, il donnait « l'ariette de Félix ou l'Enfant trouvé, chantée par M. de (sic) Meunier jouant le rôle du baron ».

(2) Ce qui semble encore indiquer une chute complète et sans même l'apparence d'une reprise possible, c'est que le petit almanach les Spectacles de Paris, qui ne manquait jamais de donner une analyse détaillée de toutes les pièces nouvelles, s'abstint, par extraordinaire, au sujet de Félix, se bornant à indiquer simplement la date de la première représentation.

donne une nouvelle représentation de Félix, et c'est tout pour cette année 1779. L'ouvrage continue alors de faire partie du répertoire, mais les représentations continuent d'être rares et n'ont lieu que de très loin en très loin. En voici le relevé, que j'ai fait avec soin sur les registres mêmes de l'administration du théâtre. On en compte cinq en 1780: 2, 6 et 9 juillet, 23 août et 3 septembre; huit en 1781: 27 janvier, 19 mars, 30 avril, 23 septembre, 14 octobre, 5 et 12 novembre, 16 décembre; onze en 1782 : 27 février, 10 et 14 mars, 22 avril, 9 juin, 31 août (1), 7 septembre, 23 et 28 octobre, 18 et 30 novembre; onze en 1783: 5 janvier, 3 février, 3 et 12 mars, 8 et 15 mai, 16 juin, 23 août, 16 septembre, 4 octobre, 29 novembre; dix en 1784 : 22 janvier, 7 février, 8 mars, 21 avril, 14 juin, 4 juillet, 9 août, 25 septembre, 10 octobre, 29 décembre; enfin, cinq en 1785, huit en 1786, cinq encore en 1787, sept en 1788, six en 1789, neuf en 1790... C'est-à-dire que du jour de son apparition jusqu'à la fin de 1790, soit dans un espace de treize années pleines, Félix n'avait réuni qu'un total de 86 représentations.

Il est donc exact de dire que pendant une quinzaine d'années le succès de Félix fut à peu près négatif. On continuait de jouer l'ouvrage de temps à autre, sans doute par égard pour les auteurs et la grande situation qu'ils avaient acquise, mais il n'avait évidemment que peu d'action sur le public. Je crois bien que c'est seulement à partir de l'époque de la Révolution que ce public commença à s'y intéresser sérieusement, et il est certain que sous l'Empire Félix prit enfin la place qu'il méritait etjouit d'une vogue égale à celle du Déserteur. Alors on voit les débutants s'y produire fréquemment, et peu à peu les représentations de l'ouvrage se multiplier. Champmêlé débute dans le rôle de

(1) Ce jour-là, 31 août, débutait dans le rôle de Félix un artiste qui devait se faire à ce théâtre une grande situation non seulement comme acteur, mais comme compositeur. Je veux parler de Solié, l'auteur de tant de gentils opéras-comiques dont le succès fut brillant: Jean et Geneviève, le Jockey, le Secret, Chapitre second, le Diable à quatre, etc. Le Journal de Paris appréciait ainsi ce début : — « Un nouvel acteur a débuté dans le rôle de Félix de la pièce de ce nom. Sa voix a paru faible et sans timbre, mais il sait la ménager avec adresse. Il a du jeu, peut-être même un peu trop; ses gestes sont quelquefois exagérés: en général on lui a trouvé de l'intelligence et de l'habitude du théâtre ».

Morin en 1799; Jausserand dans celui de Félix en 1801; Mllc Michu, la fille de l'ancien ténor, débute à son tour dans le rôle de Thérèse en 1807 et le joue les 28 et 30 avril, 2, 6, 10 et 22 mai et 20 juin; la même année, Julien se présente clans le rôle de l'abbé, qu'il joue les 11, 13, 17 et 23 septembre, et les 4, 6, 21, 25 et 30 octobre; MUe Glairval, fille du créateur même de Félix, débute aussi dans Thérèse le 8 mars 1808, et Mlle Paulin le 14 février 1811; enfin, Ponchard, le futur Georgesde laDamc Blanche, sortant du Conservatoire, aborde aussi pour son début le rôle de Félix, qu'il joue les 30 juillet, 3 et 23 août 1812. L'ouvrage, solidement assis alors dans le répertoire, doit y rester longtemps encore, car Mme Duret Saint-Aubin y effectue une de ses rentrées, le 24 avril 1819. Ce qui prouve enfin que la fortune de Félix était cette fois devenue complète, c'est qu'Elleviou, non seulement s'était emparé du rôle principal au plus fort de ses triomphes, mais que lors de sa représentation de retraite, qui eut lieu le 10 mars 1813, il ne trouva rien de mieux, pour faire ses adieux au public, que de jouer Félix et Adolphe ci Clara (1).

Abandonné pendant quelques années, Félix fut l'objet d'une reprise à l'Opéra-Comique, le 7 septembre 1824 (2). Puis, un quart de siècle s'écoule, et c'est alors l'Opéra-National, fondé par Mirecour et Adolphe Adam, qui rend au public le second chef-d'œuvre deMonsigny (décembre 1847). Un critique instruit

(1) A une reprise de Félix, qui avait lieu le 17 juin 1805, se produisit un incident assez curieux, que le Journal de Paris racontait en ces termes :

« ...Nous ne croyons pas devoir nous étendre longuement sur le chapitre d'une pièce aussi généralement appréciée, mais nous pensons que le fait suivant mérite d'être rapporté.

« Depuis longtemps messieurs les comédiens supprimoient sans façon tout ce qui ne leur convenoit plus dans les anciennes productions de Bruni et de Monsigny; etcette liberté, qu'ils s'étoient arrogée, devenoittellement arbitraire, tellementabusive, depuis quelques années, que les plus beaux morceaux de musique, ceux même qui importent le plus à l'intelligence de la scène,

Etoicnt pour le publ ic comme s'ils n'étoient plus.

» Or, ces messieurs avoient voulu nous escamoter, avant hier, le bel air que chantoit Ménier: Je t'attends à la caserne, air de bravoure et de caractère, s'il en fût ; et déjà le dialogue alloit son train, comme si la coupure eût été de droit, lorsque diverses voix s'élevant du parterre, réclamèrent contre cette indécence, et forcèrent les acteurs à rentrer dans le devoir. Allaire chanta donc l'ariette rétablie, et la salle retentit d'applaudissemens. Bonne leçon pour les comédiens ».

(2) Trois mois après la reprise du Déserteur, qui venait d'avoir lieu le 11 juin.

qui était un compositeur délicat, Maurice Bourges, rendant compte de cette reprise dans la Revue et Gazette musicale, analysait la partition avec beaucoup de sagacité et de pénétration. Après avoir fait connaître le livret de Sedaine, pour lequel il montrait peut-être un peu trop d'indulgence, il s'exprimait ainsi :

Tel est, en peu de mots, le fond du drame que Monsigny a revêtu d'une

musique éminemment expressive, passionnée, toujours en scène. C'est une musique qui part du cœur pour aller au cœur. Plus d'une mélodie rappelle

Porlrait de Monsigny à l'époque de la composition de Félix,

d'après un médaillon anonyme appartenant à Mme Jeanne Choynacka,

arrière-petite-fille de Monsigny.

involontairement à la pensée les intérieurs de famille de Greuze. Selon nous, presque tous les morceaux de cette partition, pris isolément, ont une incontestable valeur. Rapprochés, ils ont le défaut, partagé d'ailleurs par quantité d'ouvrages de cette époque, de présenter coup sur coup plusieurs morceaux de même genre, de même coupe. Ainsi, dans le premier acte seulement, on compte quatre airs de suite ; la partition en l'enferme même cinq, tous à deux périodes, suivis de l'inévitable da capo, alors fort à la mode (1). Quel talent ne faut-il pas pour faire oublier ce défaut de goût ! Le génie de Monsigny a le pouvoir d'en rendre la trace presque insaisissable, grâce à la variété tranchée des rythmes, à la franchise de la physionomie mélodique. Aussi l'ariette de l'abbé : Qu'on se batte, quon se déchire, n'a pas semblé faire longueur après l'air à six-huit de Versac le chasseur, qui suit déjà l'air de Thérèse, cet air si

(1) Comme pour le Déserteur, Adam avait remanié et réorchestré la partition de Félix, et avait pratiqué çà et là diverses coupures.

rempli de douceur et d'amour : Quoi ! tu me quittes ? précédé lui-même de l'air classiquement célèbre : Non, je ne serai point ingrat. Outre ces deux derniers morceaux, nous citerons, parmi ceux qui ont produit et devaient produire le plus d'effet, d'abord le chaleureux quintette : Finissez donc, monsieur le militaire, dorjt la verve, le mouvement, l'entraînante péroraison, terminée par une nuance de piano très dramatique, ont soulevé des applaudissements unanimes ; puis le duo de Félix et de Morin : Non, je pars, où le naturel de la déclamation le dispute à la vérité mélodique ; et encore le second duo : Adieu, Félix — Adieu, Thérèse, chef-d'œuvre de passion ; la phrase : malheureux que je suis ! est d'une force d'expression irrésistible.

On a particulièrement apprécié aussi, mais pas assez peut-être, l'admirable quatuor : 0 ciel! est-il possible ! et le trio touchant : Ne vous repentez pas, mon père, les deux sommités de l'ouvrage. Dans le quatuor, les entrées successives de Morinville, de La Morinière et de Saint-Morin par la même explosion de surprise et de colère, opposée avec tant d'adresse dans le rôle des deux derniers à un charmant piano sur les mots quoi donc, quoi donc? forment une gradation parfaite. Le second mouvement du trio : Nous travaillerons, nous vous nourrirons, va droit à l'àme et pénètre d'émotion. Une musique si vraie n'a point d'âge et ne vieillit jamais (1).

A propos de ce dernier morceau, qui a toujours fait l'admiration des auditeurs, P. Hédouin, qui était parent de Monsigny, a raconté, dans sa notice sur le vieux maître, ce fait assez curieux:

Ce trio nous rappelle une anecdote que Monsigny, alors âgé de près de

quatre-vingts ans, racontait encore avec une chaleur entraînante. Cette anecdote, intéressante par elle-même, offre une nouvelle preuve de l'influence que les lieux exercent sur les souvenirs, en les réveillant dans notre àme par un mouvement, une force instantanée,, aussi extraordinaires qu'ils sont incontestables.

« J'avais achevé, disait l'illustre vieillard, la partition de Félix, et j'en étais satisfait. Seulement, le trio me paraissait faible d'expression, tandis que j'eusse voulu qu'il devînt le morceau capital de cet ouvrage. Cent fois j'avais essayé de le changer, sans pouvoir arriver à ce que je désirais. Une circonstance toute particulière me servit à souhait, en faisant naître l'inspiration qui jusqu'alors m'avait toujours fui. Attaché à la maison de M. le duc d'Orléans, je m'étais mêlé à une chasse organisée dans la forêt de Neuilly (2). Après avoir battu les sentiers et les taillis pendant assez longtemps, la fatigue, la chaleur me firent retourner sur mes pas et chercher le repos. Un petit salon du château fut le lieu qui me servit d'asile, et je me jetai sur un sopha placé près d'une

(1) A cette réapparition de Félix, l'ouvrage était joué par Lapierro, Junca, Lecourt, Pedorlini, Delsarte, Cabel, M1"" Préti et MUe Octave.

(2) Monsigny était un chasseur passionné. Le duc d'Orléans, qui le savait, l'avait autorisé à chasser librement sur ses domaines. Lorsque ce prince mourut, son fils lui renouvela cette permission par écrit, et, faisant allusion aux paroles d'un air de Rose et Colas, il l'autorisait à chasser avec ou sans chien et sans houlette.

fenêtre donnant sur les jardins. La pureté du ciel, le parfum si suave des jasmins grimpant le long des murs, me plongèrent dans une vague et douce extase. Bientôt, revenant à la vie réelle, mes yeux se fixèrent sur un charmant tableau de Greuze représentant la Bénédiction du père de famille. En le contemplant ma tète s'exalte, les paroles de mon trio se représentent à ma mémoire, et le frisson de l'inspiration se fait sentir à travers les larmes mouillant mes paupières. Je saisis un violon. Au milieu des accords que j'en fais jaillir ma voix s'élève, et je trouve la mélodie que j'avais si longtemps poursuivie sans pouvoir l'atteindre. Jugez quels furent mon bonheur et ma joie !

« A l'instant où j'allais quitter ce salon pour écrire cette mélodie, on m'annonça qu'une voiture se rendait à Paris. J'y étais attendu afin de faire répéter mon opéra. Je me mets en route et j'arrive, à l'heure convenue, au théâtre des Italiens. Bientôt j'annonce à mes acteurs ma découverte, et m'empare d'un violon pour la leur communiquer. 0 surprise ! ô désespoir! L'instrument reste muet sous mes doigts tremblants ; la nuit la plus profonde me dérobe ma nouvelle composition : elle m'a entièrement échappé. Il fallut redire l'ancien trio, et je sortis du théâtre, maudissant le sort et en proie au plus profond chagrin. Un mois s'écoula dans le découragement. Je fuyais le monde, et l'état de ma santé inquiétait mes amis, sans qu'ils devinassent la cause de la mélancolie qui me minait. Une seconde chasse fut décidée ; le lieu choisi fut le même que pour la première, et l'on m'y entraîna. Après avoir parcouru lentement les jardins, j'entrai machinalement dans le petit salon dont je vous ai parlé. A peine y étais-je assis, qu'une révolution subite se fit en moi et me plongea dans le ravissement ! Mon regard s'était fixé sur le tableau de Greuze, je reconnaissais les objets qui m'avaient inspiré, et mon trio perdu se retraçait à ma mémoire, dans toutes ses parties, avec une lucidité, une vivacité merveilleuses ! Redoutant cette fois qu'un instant de retard fit évanouir le retour, aussi heureux qu'inespéré, d'une mélodie dont la perte m'avait causé tant de chagrin, je m'empressai de l'écrire. Depuis ce moment je n'ai cessé d'admirer et d'aimer la toute-puissante influence des lieux et des objets extérieurs sur les souvenirs ».

Si l'on met à part les quelques naïvetés du récit d'Hédouin, le fait rapporté par lui reste curieux et intéressant (1).

(1) Un dernier détail. Favart nous a appris que le Déserteur, dès son apparition, avait été représenté à Vienne, avec beaucoup de succès. Il en fut de même de Félix. Sous la rubrique: « Vienne, théâtre de la Porte d'Italie », VIndice des théâtres italiens, 1785-86 (page 204), donne l'indication suivante:

« Au susdit théâtre, aux dates ci-dessous indiquées, on a représenté les suivants drames allemands (c'est-à-dire traduits) nouveaux en musique, savoir: 1785, 16octobre, il Felice (Félix); 20 dito, i Tre Appaltatori (hs Trois Fermiers). La musique de ces deux ouvrages est de! sir/, maestro Monsigny ».

En quoi le rédacteur se Irompait à moitié, la musique des Trois Fermiers étant de Dézèdes et non point de Monsigny.

Félix et le Déserteur sont assurément les deux chefs-d'œuvre de Monsigny, les deux ouvrages qui présentent la plus haute expression de son génie, génie incomplet sans doute, mais qui, par son incomparable puissance d'émotion, par l'abondance d'une inspiration toujours nouvelle, par la variété qui le distinguait d'une façon si remarquable, ne le place pas moins au nombre des grands artistes qui ont droit au souvenir et au respect de la postérité. Il n'est pas sans intérêt de savoir ce que Monsigny lui-même pensait de ces deux ouvrages qu'on mettait sans cesse en parallèle, qu'on opposait volontiers l'un à l'autre. Lorsque Félix eut enfin conquis auprès du public la place qu'il méritait à tous égards, sa fille eut le désir de connaître à ce sujet son propre sentiment, et voici ce que je trouve dans ses notes : — « A cette époque, je demandai à mon père quel était celui de ses opéras qu'il trouvait le meilleur; il me répondit: — Puisque tout le monde dit que c'est Félix, je dirai aussi : c'est Félix. Cependant, au fond de mon cœur, j'aime bien autant le Déserteur. J'ai fait là un trio qui vaut bien celui de Félix, s'il ne vaut pas mieux. Et mon joli Montauciel, que j'ai eu tant de plaisir à écrire !... Au reste, ce sont mes deux meilleurs ouvrages. » On voit qu'en somme, il penchait un peu du côté du Déserteur. Pour moi, le dirai-je?je ferai presque, et malgré la très haute valeur que j'attache à Félix, pencher aussi la balance en faveur du Déserteur. Mais peut-être est-ce qu'ici je suis influencé par la beauté du livret de Sedaine, qui est loin d'avoir été aussi heureux et aussi bien inspiré dans celui de Félix. Il n'importe; je crois qu'au point de vue purement musical, les deux œuvres n'ont rien à envier l'une à l'autre, et qu'on peut leur accorder une égale sympathie.

C'est ici que se place un fait singulier, qui a donné lieu depuis un siècle à une foule de commentaires, de conjectures diverses,

et qui n'en est pas moins resté mystérieux. Ce fait est celui-ci: à partir de Félix la carrière de Monsigny se termine brusquement, prend fin d'une façon absolue, et le compositeur, qui survécut juste quarante ans à son dernier chef-d'œuvre, plus jamais ne reparut à la scène. C'est un exemple semblable à celui que devait offrir plus tard Rossini, qui, lui aussi, allait survivre quarante ans à l'apparition de son Guillaume Tell; sans jamais vouloir se représenter devant le public. Avec cette différence pourtant entre les deux, qu'en renonçant au théâtre Rossini ne renonça pas à écrire, tandis que le silence de Monsigny fut complet.

On conçoit l'étonnement causé de toutes parts par ce qu'on pourrait appeler la désertion de Monsigny. Il semblait étrange, et ce l'était en effet, de voir un artiste dans toute la force de l'âge et de la production, un artiste choyé du public, gâté par le succès et parvenu au comble de la renommée, se condamner lui-même à la retraite, renoncer tout d'un coup à la lutte et se réfugier dans un repos auquel désormais rien ne pouvait l'arracher. On a cherché à expliquer de diverses manières ce phénomène bizarre, et tous ceux qui se sont occupés de retracer la vie de Monsigny ont abordé tour à tour cette question, la traitant chacun à son point de vue, sans parvenir jamais à la résoudre d'une façon satisfaisante. Le premier en date, Quatremère de Quincy, s'efforce, dans sa notice sur le vieux maître, de découvrir la ou les raisons d'une détermination restée singulièrement énigmatique. S'il fallait l'en croire, elle serait le résultat d'une fatigue cérébrale et morale qui, par son intensité, aurait annihilé les forces créatrices de l'artiste. Selon lui, Monsigny aurait été épuisé par la fièvre que lui causait la production, et sa santé aurait été altérée au point de l'obliger malgré lui au silence. Voici comme il s'exprime :

.... L'opéra de Félix fut en effet le terme des travaux de Monsigny; et peut-être n'y a-t-il qu'une manière de s'en consoler, c'est de penser que son génie, vu sa nature particulière, avait donné tous les fruits qu'il pouvait porter. La sensibilité qui le dominait en était venue à ce point extrême, que ta composition de chacun de ses opéras était pour lui une véritable maladie, dont il ne relevait que pour tomber dans une autre. C'est que Monsigny travaillait beaucoup plus par sentiment que par savoir; car jamais la science et l'étude n'avaient mêlé leurs épines aux fleurs qu'il cueillait; c'est que son talent, enfant gâté de la nature, n'avait pas acquis cette docilité de tous les

instants, fruit d'une éducation plus vigoureuse; c'est que son génie était un instrument dont il ne disposait pas à son gré, comme savent le faire ceux qui, l'ayant assoupli par l'exercice des sévères disciplines de l'école, ont appris à en régler les mouvements sans en comprimer l'essor. Pour lui, dès que le sentiment avait fécondé son imagination, pour lui commençait un enfantement mêlé de charmes et de douleurs, et dans le travail duquel il fut quelquefois prêt à succomber. Ainsi, la composition du Déserteur lui coûta tant de pleurs, qu'on fut obligé deux fois de lui retirer le poème. Longtemps encore après, en parlant de la scène où Louise revient par degrés de son évanouissement, et en se rappelant le jeu de ses paroles étouffées et comme coupées par des traits d'orchestre, on le vit fondre en larmes et tomber lui-même dans l'accablement qu'il avait dépeint

Gela nous expliquerait peut-être comment chez Monsigny une trop grande ardeur de l'àme, semblable à un feu qui échauffe, mais qui brûle, qui féconde, mais qui dessèche, aurait pu tarir promptement en lui les sources de l'inspiration. Pour qu'il ait pu renoncer sans retour à la musique et à la composition dont la passion avait été toute sa vie, il faut que cette passion, ayant perdu le principe de son activité, ne lui ait plus laissé que le malaise de l'épuisement. Gomment imaginer que, sans aucun motif connu, il ait employé les quarante dernières années de sa vie à en oublier la première moitié et à se déshériter, si l'on peut dire, lui-même, en renonçant à ce trésor de plaisirs, d'honneurs et de souvenirs dont il aurait pu jouir si longtemps?

Tout cela est de la déclamation pure, et me semble excessif aussi bien au point de vue général qu'en ce qui concerne spécialement l'artiste ainsi mis en cause. Les grands mots ne sont point des raisons, et pour ma part je ne crois pas beaucoup à ce prétendu délabrement causé par le travail de l'imagination. N'exagérons rien, ne considérons pas Monsigny comme une victime de son génie et ne faisons pas de l'art une sorte de Minotaure dévorant ainsi ses enfants. Cet excès de sensibilité n'est poussé chez aucun à tel point qu'il tarisse ainsi les sources de l'inspiration.

Si, après Quatremère de Quincy, nous nous adressons à Fétis, nous verrons qu'il s'y prend d'autre façon pour expliquer la retraite et le silence de Monsigny; et pour paraître particulièment informé, il prétend tenir la cause de ce silence du compositeur lui-même. Voici ce qu'il dit à ce sujet :

Quoiqu'il n'eût connu que des succès, Monsigny n'écrivit plus de musique après Félix. Il avait en manuscrit deux opéras en un acte intitulés Pagamin de Monègue et Philémon et Baucis; mais ces ouvrages étaient déjà composés vers 1770. J'ai connu cet homme respectable, et je lui ai demandé en 1810, c'està-dire trente-trois ans après la représentation de son dernier opéra, s'il

n'avait jamais senti le besoin de composer depuis cette époque : Jamais, me dit-il ; depuis le jour où fat achevé la partition de Félix, la musique a été comme morte pour moi ; il ne m'est plus venu une idée.

Certains biographes ont reproduit ces paroles de Fétis sans s'étonner autrement de l'explication singulière que Monsigny était censé lui donner de son silence; ils ont, sans réfléchir davantage, admis comme simple et naturel ce fait, pourtant extraordinaire et probablement sans exemple dans l'histoire de l'art, d'un musicien qui, accoutumé à produire, se voit tout à coup privé de toute espèce de faculté imaginative, et que l'inspiration abandonne sans qu'il cherche même à la retenir ou à la rappeler. Malheureusement pour Fétis, ses prétendus témoignages personnels sont trop souvent sujets à caution pour qu'on le puisse croire sur parole lorsque la fantaisie lui prend de se mettre en scène de cette façon. Pour ma part, je n'accorde aucune créance à la petite anecdote qu'il raconte ici, malgré la précision avec laquelle il en rapporte la date, et je tiens pour absolument apocryphe sa soi-disant conversation avec Monsigny et la confidence de celui-ci (I).

(1) Veut-on un exemple frappant de sa flagrante inexactitude en semblable circonstance ? on n'a qu'à lire, dans sa notice sur Boieldieu, la jolie petite scène que voici : « Au moment où je devins son élève, Boieldieu écrivait son Calife de Bagdad. Souvent il nous consultait avec une modestie charmante, et la leçon de piano se passait à se grouper autour de lui pour chanter les morceaux de son nouvel opéra. Je me souviens que Dourlen et moi, fiers de notre titre de répétiteurs de nos classes d'harmonie, nous tranchions du puriste, et nous tourmentions fort notre maître pour quelques peccadilles harmoniques échappées dans la rapidité du travail. Grand débat s'élevait entre nous sur cela, et nous finissions d'ordinaire par nous transporter chez Méliul, l'oracle de Boieldieu et notre juge à tous. Quelquefois l'illustre compositeur se rangeait à notre avis. Alors Boieldieu se soumettait sans discussion, et jamais le moindre mouvement d'humeur ne se manifestait contre nous, malgré notre irrévérence et notre petit triomphe. » C'est très bien; mais plus loin, dans la propre notice que Fétis se consacre, on lit ceci : — «... Des amis engagèrent le père du jeune Fétis à envoyer son fils au Conservatoire de Paris, et celui-ci y entra au mois d'octobre 1800. » Or, Fétis étant, d'après lui-même, entré au Conservatoire au mois d'octobre 1800, c'est-à-dire quinze jours au moins aprèsla première représentation du Calife au théâtre Favart (16 septembre 1800), que reste-t-il de ce petit récit si piquant et si circonstancié? — Autre exemple : dans sa notice sur une charmante actrice de la Comédie-Italienne, Adeline (Riggieri), se trouve cette phrase : « Elle joua pour la dernière fois en 1799 dans le vieil opéra intitulé Fan fan et Colas. Je l'entendis à cette représentation, et ses accents me firent une profonde impression dont j'ai toujours conservé le souvenir. » Or, l'artiste qui l'avait si profondé-

C'est maintenant au tour de M'"e Georgette Ducrest, la nièce de Mme de Genlis et l'infortunée victime du trop fameux compositeur Charles Bochsa. Avec elle, nous allons entendre une autre cloche et un autre son. Pour Mme Georgette Ducrest il y aurait eu, comme on va le voir, deux raisons au silence et à la retraite de Monsigny ; mais ces deux raisons diffèrent complètement de celles données par Quatremère et par Fétis. La première aurait été, d'abord, la crainte singulière d'être éclipsé par Grétry, dont les succès, en lui portant ombrage, lui faisaient redouter d'être abandonné par le public et sacrifié par lui à son jeune rival; la seconde aurait eu pour origine l'excessive dévotion de sa femme, qui, voulant à tout prix l'éloigner du théâtre, ce lieu de perdition, n'aurait pas hésité, dans le désir et l'espoir d'y parvenir, à se rendre coupable d'un méfait qui pourrait passer pour une petite indignité. Voici comment s'exprime à ce sujet Mme Georgette Ducrest dans ses Mémoires sur l'impératrice Joséphine :

J'ai beaucoup connu aussi Monsigny, qui le premier changea

le système de la Comédie-Italienne, où l'on n'exécutait, avant lui, que des vaudevilles ou des farces que le talent de Carlin pouvait seul soutenir.

Les ouvrages de Monsigny obtinrent un succès fou, et en se reportant au temps où il les composa, il faut convenir qu'on devait y trouver un grand mérite. Elleviou en remit plusieurs, et par le charme de sa voix, la perfection de son jeu, il leur donna tout l'attrait de la nouveauté. L'orchestre paraît maintenant d'une pauvreté extrême, l'harmonie y est nulle; mais il y a dans Félix des chants charmants. Cet opéra fut sa dernière composition représentée au théâtre. Aussitôt qu'il entendit celles de Grétry, il quitta la carrière qu'il avait ouverte d'une manière brillante. Sa simplicité était extrême, et il nous dit que, persuadé qu'il serait écrasé par Grétry, il avait préféré se retirer.

Quoique rivaux, ils ont toujours été bien ensemble. Dans les derniers temps de leur vie ils se rencontraient souvent, et s'abordaient toujours de la même manière : « Bonjour, seigneur, disait Grétry. — Que la paix soit avec vous, répondait Monsigny. — Ne fait pas du chant qui veut, seigneur! — Qui le sait mieux que moi ? ». Les deux Nestors de la musique se serraient cordialement la main et se séparaient jusqu'à la première entrevue, qui se passait exactement de même.

Lorsque Monsigny se maria, il épousa une jeune femme d'une dévotion

ment ému en 1799 avait pris sa retraite le 1er octobre 1792, avec une pension de 1.500 livres! Après de tels... écarts de mémoire, comment pourrait-on prendre au sérieux les prétendus témoignages personnels.de Féiis^

extrême. Pendant qu'il était allé à Villers-Gotterets faire son service chez le duc d'Orléans, dont il était maître d'hôtel, sa jeune compagne jeta au feu trois ouvrages entièrement terminés, afin que son mari n'eût plus aucune relation avec le théâtre. Peut-être eussent-ils été supérieurs aux premiers qu'il avait fait jouer

Au premier abord, et pour qui n'est pas informé, cette double révélation pourrait paraître sérieuse. Mais si, voulant contrôler rigoureusement les assertions de Mme Georgette Ducrest, on a recours aux dates, on s'aperçoit ausitot de leur peu de valeur et Ton acquiert la certitude que l'une pas plus que l'autre ne tient debout. D'une part, lorsque Monsigny termina sa carrière en 1777, Grétry était déjà sur la brèche depuis près de dix ans et avait livré au public une douzaine d'ouvrages; l'auteur du Déserteur aurait donc attendu longtemps avant d'éprouver la crainte d'être « écrasé » par l'auteur de Zémire et Azor. D'ailleurs, j'ai fait remarquer que le succès éclatant de Lucile, donnée deux mois avant le Déserteur, n'avait nui en rien au triomphe de ce dernier. Yoilà pour le premier point. Quant au second, la dévotion de la jeune femme de Monsigny et ce que l'on pourrait appeler son geste incendiaire, il n'y a pas lieu d'en tenir compte davantage, et voici pourquoi. Gomme nous le verrons plus loin, Monsigny ne se maria qu'aux premiers jours de 1784, alors que plus de six années s'étaient écoulées depuis l'apparition de Félix, et que déjà il s'était condamné, malgré lui, au silence que chacun déplorait. Par ces simples rapprochements, on peut juger ce qu'il reste des raisons données à ce silence par Mme Georgette Ducrest (1).

(I) Elle avait d'ailleurs de la tenue dans les idées, et elle m'en donna personnellement la preuve. Me trouvant à Bordeaux il y a une trentaine d'années, et déjà ayant le projet de m'occuper un jour sérieusement de Monsigny, j'appris par un de mes amis et confrères de ceite ville que M,ne Georgette Ducrest y existait encore. Sachant que dans sa jeunesse elle avait connu l'auteur du Déserteur, je me fis présenter à elle, avec le désiret l'espoir d'en obtenir quelques renseignements. Quoique âgée alors d'environ quatre-vingt-dix ans, la bonne dame avait encore l'esprit très net et très lucide. Sur ma prière elle me dit, entre autres choses insignifiantes, ceci, que je consignai aussitôt : — « A peu près à i'époque de la représentation de Félix, Monsigny se maria et épousa une jeune fille noble, Mlle de Villemagne. Celle-ci, femme charmante d'ailleurs, était d'une dévotion un peu exagérée, et ne pouvait supporter l'idée que son mari continuât de s'occuper de théâtre, ce qu'elle considérait comme un grave péché. Déjà elle avait eu à ce sujet quelques entretiens avec lui, mais sans

MONSir.NY ET SON TEMPS 193

Mais si Quatremère de Quincy, Fétis, M"ie Ducrest et tant d'autres se sont trompes dans leur façon de motiver la retraite tant regrettée de Monsigny, comment donc expliquer cette retraite, et qu'elle en était la véritable cause? Celte cause est très simple et n'a rien de mystérieux. Elle nous est révélée par les notes de sa fille, qui sont suffisamment explicites sur ce point : — « Mon père, écrit MUe Monsigny, avait usé sa vue en composant la nuit et en lisant romanesquement au clair de la lune. Peu de temps avant son mariage, il eut une cataracte et dut rendre à Sedaine le poème de Richard Cœur de Lion. » Et lorsque Quatremère de Quincy publia la notice lue par lui à l'Institut, M"e Monsigny, irritée et presque indignée de la façon dont il prétendait expliquer le silence de son père, écrit ceci, s'exprimant d'une façon plus explicite encore : — « M. Quatremère a l'air d'ignorer la raison qui a décidé mon père à renoncer à la composition ; ma mère, dans les notes qu'elle lui avait données, la lui avait pourtant clairement expliquée. Un de ses yeux était à peu près perdu par une cataracte; l'autre était très faible et ne pouvait être sauvé que par un repos absolu : mon père se résigna à ce douloureux sacrifice, et il conserva sa vue jusqu'à la fin de sa longue carrière. Nous avons été bien souvent impatientées dans le monde par des gens qui ne voulaient pas se contenter d'une raison aussi péremptoire et en cherchaient d'autres qui n'existaient pas. C'était, selon eux, l'épuisement des idées musicales, selon d'autres, le dégoût de la musique. L'unique motif était, ainsi que je l'ai dit, l'affaiblissement et la menace de la perte de sa vue (1) ».

Après un témoignage aussi précis et aussi net aucun doute ne saurait subsister, et en dépit de toutes les allégations con-

pouvoir l'amener, et cela se conçoit, à abandonner une carrière où il avait trouvé la gloire. Il avait alors, non pas deux, comme on l'a dit, mais trois opéras en portefeuille. M"6 de Villemagne, qui était une maîtresse femme, résolut de frapper un grand coup. Un jour, pendant une absence de son mari, elle ouvrit son secrétaire, en tira les trois partitions, et les jeta tout bravement au feu. Que se passa-t-il, à la suite de ce bel autodafé, entre les deux époux? Je l'ignore. Toujours est-il que iamais Monsigny ne reparut au théâtre comme compositeur. » On voit que ceci concorde parfaitement, sans être plus exact, avec ce qu'elle avait écrit.

(1) Une tradition de famille laisse croire qu'en cette circonstance, Monsigny fut soigné par ses deux amis Tronchin et Gluzet.

traires, ces paroles établissent de façon certaine la vérité sur les raisons qui déterminèrent, on peut dire qui contraignirent Monsigny au silence.

Toutefois, ce ne fut assurément ni sans chagrin, ni surtout sans de longues et cruelles hésitations, qu'il dut prendre la résolution de renoncer pour jamais au théâtre et à ses succès. A défaut d'une autre preuve, nous la trouverions dans ce fait que Sedaine, qui ne pouvait lui-même se résoudre à voir cesser après tant d'années leur affectueuse collaboration, lui offrit tout d'abord le livret de Richard Cœur de Lion, dont il lui remit le manuscrit. Il semble bien que Sedaine ait insisté vivement auprès de son ami pour l'engager à en écrire la musique, et peut-être aussi n'est-ce qu'après un véritable combat intérieur que Monsigny, malgré lui se rendant à la nécessité, reconnut décidément l'impossibilité où il était d'accéder à son désir. Mais alors, ne pouvant le satisfaire, c'est lui-même qui, dans l'intérêt de l'ouvrage, dont il sentait toute l'importance, lui conseilla de confier son livret à Grétry, considérant celui-ci comme l'artiste le plus capable d'en tirer le meilleur parti, ce que la suite prouva victorieusement. Tout ceci nous est attesté par une lettre que Monsigny adressait à son vieux collaborateur, et qu'il eût été bien intéressant de connaître en son entier. Malheureusement, P. Hédouin, devenu plus tard possesseur de cette lettre importante et voulant la publier, eut la maladresse de la mutiler au lieu de la transcrire textuellement, et n'en donna que le fragment que voici :

Saint-Gloud, ce 2 octobre.

Voilà, mon ami, voire manuscrit de Richard Cœur-de-Lioti. Ne doutez pas que Grétry fasse la musique de cette pièce... A l'égard de votre premier refus, il aurait tort de se fâcher de la préférence que vous m'aviez accordée; si elle ne m'était pas due pour le talent, je la méritais à un autre titre... Dans ce moment, ce n'est pas à mon refus que vous la lui offrez; c'est au contraire moi-même qui vous dis : je ne puis faire votre pièce, prenez Grétry.

Bonjour, mon ami, etc.

Ceci suffit à nous prouver que, quoi qu'en dise Monsigny, ce n'est réellemment qu'à son refus que Grétry se vit en possession

il) Mosaïque, par P. Hédouin, p. 338 (Valenciennes, 1850, in-H»),

MONSIGNY et son temps 19o

du livret de Richard, qui lui fournit d'ailleurs l'occasion d'écrire un chef-d'œuvre. On sait la fortune de l'ouvrage. Sedaine n'eut pas à regretter d'avoir suivi le conseil de son ami.

C'est précisément quelques mois avant l'apparition à la scène de Richard, et au commencement de la même année (1784), qu'un grand changement devait se produire dans l'existence de Monsigny. Il allait se marier.

Monsigny s'était lié intimement, au Palais-Royal, avec la famille de Villemagne, dont le chef était, comme lui, aux gages du duc d'Orléans. Ancien commissaire des guerres, M. de Villemagne, qui était fils d'un conseiller à la cour des aides de Montpellier, était né le 22 janvier 1723 et avait épousé, en 1753, une jeune femme fort distinguée, Mlle Marie-Claudine Mauclerc, appartenant à une bonne maison de Grenoble. La famille même de Villemagne était languedocienne, et possédait à Pont-Saint- Esprit un domaine dont elle tenait le nom, le domaine de Villemagne (1). M. de Villemagne avait une fille charmante et d'une éducation parfaite, qui était née à Narbonne le 6 septembre 1754. Monsigny, qui depuis longtemps avait appris à la connaître et à l'apprécier, l'avait prise en vive affection, elle-même ne restait pas insensible aux attentions dont elle était l'objet de sa part, si bien que, quoiqu'elle lut de vingt-cinq ans plus jeune que lui, elle n'hésita pas à l'accepter pour époux lorsqu'il demanda sa main. Le mariage fut donc arrêté, et le 7 janvier 1784, en la chapelle de la Vierge de l'église Saint-Eustache, furent solennellement unis Pierre-Alexandre Monsigny et demoiselle Amélie - Françoise-Marie-Adélaïde Chapelon de Villemagne (2). En dépit de la différence d'âge, cette union fut très heureuse, et les deux époux vécurent en parfaite intelligence. « Ils habitaient au Palais-Royal, disent les notes de MUe Monsigny, dans l'aile parallèle à la rue de Richelieu, au second étage. Le logement avait quatre fenêtres sur la rue Saint-Honoré. C'est là que sont nés leurs trois premiers enfants. » En effet, malgré la mort du duc d'Orléans, arrivée en 1785, Monsigny ne quitta pas alors le Palais-Royal. Bien que la charge de maître d'hôtel qu'il rem-

1) M. de Villemagne mourut subitement en Languedoc, le 8 ou 9 février 1790. (2) Je tiens de la famille de Monsigny mAme tous ces renseignements très pvéctei

plissait auprès du prince fût supprimée par ce fait, il obtint du nouveau duc le titre et les fonctions d'administrateur de ses domaines et d'inspecteur général des canaux d'Orléans, ce qui le confirma dans la possession de son appartement.

Cependant, si, forcément, Monsigny avait dû renoncer à écrire pour le théâtre, il avait en portefeuille deux petits ouvrages complètement achevés, faits naguère en compagnie de Sedaine, et qu'il parait avoir été désireux de ne pas laisser ignorés du public. Nous avons déjà fait connaissance avec l'un de ces ouvrages, Baucis et Philémon, grâce à Mme de Genlis, qui nous a mis au courant de sa représentation en 1767, chez le duc d'Orléans, à File-Adam, où Mme de Montesson se faisait un succès dans le rôle de Baucis. Du second, qui avait pour titre Pagamin de Monegue, nous ne savons absolument rien, sinon qu'il en existe, aux archives de l'Opéra, une copie mal ordonnée et fort incomplète, ce qui prouve qu'il en fut question peu ou prou à ce théâtre. En effet, j'en ai trouvé la trace, ainsi que du précédent, en consultant et en feuilletant le registre manuscrit de Francœur qui existe à ces mêmes archives. Dans ce registre, sorte de mémorial quotidien qui comprend une période d'environ six années, de 1785 à 1790, Francœur a réuni, sans aucun apparat de rédaction (il s'en faut !), tous les détails et renseignements relatifs au travail intérieur de l'Opéra : premières représentations, engagements, débuts, séances du comité administratif, lectures de pièces, répétitions, correspondances, réclamations des artistes, questions de mise en scène, etc., tout cela sec, décharné, mais non sans utilité. C'est là que j'ai rencontré, relativement aux deux ouvrages en question, certains détails curieux qui prouvent le désir des deux auteurs de les voir paraître à l'Opéra et leurs efforts infructueux pour y réussir. A la date du 6 juin 1785, Francœur place cette première note, que je reproduis exactement : — « Lettre de Mrs Sedaine et Monsigny pour leur opéra de Philémon et Baucis, lesquels demandent à ce qu'il soit entendu pour la 3e fois. M. Désaugiers a fait les changemens. » Il résulte de ceci que deux lectures ou répétitions avaient donc été déjà faites de Philémon et Baucis, que tout d'abord certains changements avaient été demandés à la musique, et que, Monsigny ne pouvant se charger de ces changements, la tâche en avait été

-confiée à Désaugiers, avec son consentement. L'insistance des auteurs est donc évidente. Le 4 juillet, deuxième note de Francœur, annonçant la prochaine répétition par eux démandée : — « Répétition pour le 9 suivant de l'ouvrage de M's Sedaine et Monsiny (sic) ». Cette répétition subit un retard pour une cause qui nous est inconnue; elle n'a lieu que le 21 juillet, et la note inscrite par Francœur à cette date nous apprend son fâcheux résultat; cette fois il est question des deux ouvrages; je respecte scrupuleusement le style et l'orthographe de l'auteur : — « Baucis et Philémon, acte, et Pagamin, le tout faisant 3 acte par MIS Sedaine et Monciny et achevé par Mr Deshaugiers furent répété au Magazin le 21 juillet 1785. Refusé. » Et une dernière note, du 25 juillet, n'est que la confirmation pure et simple de celle-ci : — « Lettre du comité à M1S Sedaine et Monsiny, par laquelle et d'après la répéton de leurs actes (qui fut faite le 21 juillet) on refuse ces ouvrages ».

Ceci est un peu sec, comme il est naturel de la part d'un employé qui se borne à enregistrer les faits. Il est permis de supposer que l'administration de l'Opéra, en informant officiellement de son refus deux auteurs glorieux, dont le nom n'avait cessé d'être cher au public et qui avaient droit au respect de tous, sut du moins envelopper l'annonce de la décision prise à leur sujet dans une forme courtoise et digne de tous les égards qu'ils méritaient.

Quoi qu'il en soit, c'est ici l'épilogue, épilogue négatif, de la carrière de Monsigny.

La vie intime de Monsigny fut toujours très discrète et très réservée; son existence artistique ne révèle pas une moins grande modestie. Il était loin, sous ce rapport, de ressembler à Grétry, toujours volontiers en scène, se faisant valoir aux yeux du public, aimant à l'occuper de sa personne, entretenant des relations avec les journaux et leur adressant des lettres fréquentes, soit à propos de la représentation ou de la reprise de tel de ses ouvrages, soit pour faire l'éloge de ses interprètes, soit sous tout autre prétexte ou pour toute autre cause. Monsigny, tout au contraire, faisait preuve d'une extrême retenue, gardait une réserve complète ei semblait fuir toutes les occasions de se mettre en cause et en évidence, estimant sans doute qu'un artiste ne doit se faire connaître que par ses œuvres et non par le bruit excité autour de son nom. Je ne sache pas une seule lettre de lui rendue publique au cours de sa carrière, si brillante pourtant et si sympathique à tous. Il va donc sans dire que du jour où cette carrière eut pris fin, nul n'entendit plus parler de lui. Depuis cette époque, et surtout à partir de son mariage, nous ne savons rien de ce qui le concerne jusqu'aux premiers jours de la Révolution. Encore ai-je eu grand'peine, et n'est-ce pas sans difficulté que j'ai pu réunir alors quelques renseignements sur sa personne.

« La Révolution éclata, dit Adam dans la courte notice qu'il lui a consacrée : Monsigny perdit toutes ses ressources, avec sa place dans la maison d'Orléans, et une pension de 2.000 francs que lui avait faite le roi Louis XV et qui lui avait été conservée par Louis XVI (I). Il se retira alors dans une petite maison du

(1) Ce n'était pas une pension de 2.000 francs; c'était une « gratification annuelle » de 1.500 livres, qui lui avait été accordée à partir du 19 février 1774. Le décret le qualifie de « maitre d'hôtel du duc d'Orléans. » — (Archives nationales, O1.).

faubourg Saint-Martin. » Adam va un peu trop vite en besogne. Lorsque Monsigny quitta forcément le Palais-Royal, nous le trouvons d'abord, d'après les notes de sa fille, logé successivement rue Culture-Sainte-Catherine, puis place Royale, et en 4794 rue de Ménars; en 1799 il va habiter Saint-Cloud, rue du Chevalier de Lorraine (devenue plus tard rue de la Paix), et ce n'est qu'en 1801 que, dans l'intérêt de l'éducation de son fils, il quitta Saint-Cloud pour revenir à Paris, où il s'installa enfin rue du faubourg Saint-Martin.

Adam donne aussi un détail dont je n'ai pu contrôler l'exactitude : « Après la confiscation des biens de la famille d'Orléans, il restait de nombreuses dettes à acquitter. Le prince, arrêté et emprisonné à Marseille (I), ne voulut désigner d'autre mandataire que Monsigny ; et comme on lui faisait observer qu'il n'était nullement administrateur : « C'est possible, répondit-il; mais » comme c'est le plus honnête homme que je connaisse, je ne » saurais mieux choisir. » Monsigny s'acquitta de ses fonctions délicates avec un dévouement et un zèle qui auraient souvent mis ses jours en péril, s'il n'avait eu pour se sauvegarder son titre et sa célébrité de musicien : ce grand nom de l'auteur de Félix et du Déserteur suffit pour désarmer ces haines féroces devant lesquelles tant d'autres titres n'avaient pu trouver grâce. » Tout ceci peut être exact, et je n'ai aucune raison pour y contredire. Toutefois, je ne m'explique pas parfaitement comment, les biens du duc d'Orléans ayant été confisqués, il restait des dettes à payer, et avec quel argent Monsigny put les payer.

Mais le temps s'écoulait, et à mesure que les jours se suivaient, la situation de Monsigny devenait précaire; les circonstances n'allaient pas tarder à la rendre non seulement difficile, mais douloureuse. 11 n'avait plus à songer seulement à luimême; la famille était venue, et il lui fallait pourvoir à l'existence de sa femme et de ses deux enfants (2). Or, comme le dit Adam, il avait perdu toutes ses ressources, et lui-même nous

(1) Le duc d'Orléans (Philippe-Égalité) fut arrêté à Paris le 4 avril 1793, conduit peu de jours après à Marseille, puis ramené à Paris où, traduit devant le tribunal révolutionnaire, il fut jugé, condamné et exécuté le 4 novembre suivant.

(2) Des cinq enfants nés de son mariage, il ne lui restait que sa tille et son fils; trois étaient morts en bas âge.

apprendra bientôt de quelle façon disparut l'épargne qu'il avait pu faire à l'époque des jours heureux. Malgré tout, pourtant, et en dépit de ses préoccupations, des événements qui l'accablaient, cet homme excellent trouvait le moyen de s'occuper des autres et de songer à leur être utile. La preuve m'en est donnée par une bien jolie lettre de lui, restée inconnu^, qui met en relief la bonté de son cœur et la générosité des sentiments dont il était animé (1). Philidor venait de mourir à Londres (31 août 1795), séparé des siens qu'il n'avait pu venir rejoindre à Paris, parce qu'il avait été porté à tort sur la liste des émigrés, et voici la lettre qu'à ce sujet Monsigny adressait aux artistes du théâtre Favart, à la fortune duquel tous deux avaient si puissamment contribué :

Aux artistes sociétaires de ï Opéra-Comique National, le citoyen Monsigny (2). Citoyens,

Lorsqu'en 1775, je vous ai priés de disposer en faveur du célèbre Philidor de la pension que vous m'aviés fait l'amitié de m'offrir, je vous ay dit que Philidor la méritoit plus que moy par ses talents ; je vous ay dit qu'il seroit indigne à moy d'enlever à un grand artiste la seule récompense à laquelle (à cette époque) il avoit droit d'espérer. Aujourd'hui, mes chers concitoyens, je vais vous faire une autre prière.

Philidor est mort, il laisse une veuve sans fortune, faites moy l'extrême plaisir de me permettre de vous prier de laisser à la citoyenne Ve Philidor la jouissance de cette pension.

Depuis 35 ans, je n'ay reçu de vous que des marques d'estime et d'amitié, mettes le sceau à ces marques d'eslime et d'amitié en m'accordant ce que je viens de vous demander pour la veuve du célèbre Philidor. Le bonheur d'obliger la veuve d'un grand artiste est si doux à mon cœur que vous ne me refuserès pas ce moment de jouissance.

Je suis à jamais votre amy et votre admirateur.

Salut et fraternité.

Elle est touchante, cette lettre, et elle nous intéresse d'autant plus que non seulement elle nous fait connaître la sollicitude que Monsigny témoignait en faveur de la veuve de Philidor,

(1) Cette lettre, que personne n'est allé chercher là où on la pouvait rencontrer, iigure dans Vlsographie des hommes célèbres.

(2) Comédie-Italienne, Théâtre-Favart, Opéra-Comique, ce sont les divers noms sous lesquels on désignait alors le même théâtre.

mais qu'elle nous apprend un fait jusqu'ici ignoré et tout àrson honneur, c'est-à-dire que la pension accordée en 1775 à Philidor (et qu'il méritait à tous les titres), ne l'avait été cependant qu'au refus de Monsigny, à qui les sociétaires de la Comédie-Italienne l'avaient d'abord attribuée (1). A cette époque, Monsigny, déjà célèbre et connu par des succès éclatants, se trouvant à l'abri de toute inquiétude par les fonctions et la situation importante qu'il occupait auprès du duc d'Orléans, pouvait faire, en faveur d'un confrère moins bien pourvu et chargé de famille, le sacrifice d'une pension de mille livres. Mais, malgré tout, trouverait-on beaucoup d'exemples d'une conduite aussi généreuse ?

Au reste, il semble à peu près certain que Monsigny était lié d'amitié avec Philidor. Tous deux étaient du même âge (à trois ans près, Philidor étant né en 1726), tous deux avaient débuté brillamment ensemble à l'Opéra-Comique de la Foire, après quoi ils avaient continué, côte à côte, leur carrière à la Comédie - Italienne, marchant l'un et l'autre de succès en succès, le Bûcheron, le Sorcier, Tom Jones, n'ayant rien à envier sous ce rapport aux ouvrages les plus heureux de Monsigny. Un voisinage professionnel presque constant et par conséquent des rencontres de chaque jour, la loyauté du caractère chez l'un comme chez l'autre, l'absence de tout sentiment de jalousie ou d'envie, leur complet dédain de toute intrigue, de toute petite machination, tout semblait fait pour rapprocher ces deux grands artistes qui étaient en même temps de parfaits galants hommes, et pour leur inspirer une estime et une affection réciproques. Peut-être, à tout cela, se joignait-il encore, de la part de Monsigny, une sorte de respect artistique pour Philidor, dont il ne pouvait méconnaître l'incontestable supériorité sous le rapport de l'instruction musicale et de l'habileté technique. En tout état de cause, nous savons et nous avons vu de quelle façon et par quels actes Monsigny savait témoigner sa sympathie non seulement à Philidor, mais aussi à ses proches, et cela me parait faire l'éloge de l'un comme de l'autre.

(1) La Comédie-Italienne servait alors trois pensions de mille livres à trois auteurs dont les succès avaient puissamment contribué à la prospérité de son théâtre: Favart d'une part, et, de l'autre, Duni et Grétry. Duni étant mort au mois de juin 1775, les Comédiens jugèrent à propos de reporter sa pension à Monsigny, et, sur le refus et à l'incitation de celui-ci, à Philidor.

Portrait de Philidor, par Cochin. — (Collection de l'auteur, i

La démarche faite par Monsigy en faveur de la veuve de Philidor et la lettre adressée par lui aux sociétaires de la Comédie-Italienne sont d'autant plus honorables que, très préoccupé lui-même alors de sa situation, il aurait pu se dispenser de songer à autrui. Il est certain qu'à ce moment déjà cette situation était devenue très pénible. Mais je trouve à ce sujet, dans les Mémoires de La Révellière-Lepeaux, publiés il y a quelques années seulement (1), certains renseignements bizarres et qui appelleraient un contrôle sérieux. On sait que La Révellière- Lepeaux avait été nommé, en novembre 1795, l'un des cinq membres du Directoire exécutif, avec Garnot, Barras, Rewbell et Letourneur. Voici le passage de ses Mémoires dans lequel il est question de Monsigny :

... Il faut qu'ici j'interrompe mon récit pour dire qu'à peine devenu membre du Directoire exécutif, j'avais engagé le ministre de l'intérieur à prendre des informations sur tous les hommes qui s'étaient distingués dans les sciences, les lettres et les arts, pour savoir ce qu'ils étaient devenus pendant la tourmente révolutionnaire, le faire connaître au Directoire, et s'informer de leurs besoins, afin d'y subvenir. Ce fut ainsi que je découvris, dans je ne sais quel grenier, Larrivée, qui, le premier, et sans avoir besoin des leçons du compositeur, comprit et chanta les immortelles compositions de Gluck avec leur véritable caractère; le vieux Monsigny, le musicien par excellence pour peindre la naïveté villageoise, et auteur en même temps de beaucoup d'ouvrages d'un autre genre, où toujours il exprime, avec là même vérité, les diverses affections de l'àme.

Je ne puis m'empècher de faire connaître au lecteur l'espèce d'extase, suivie bientôt d'abondantes larmes de joie, qu'éprouva ce compositeur distingué lorsque, après tant d'années de misère et d'oubli, il se vit proprement et chaudement vêtu, reçu avec distinction à la table de l'un des chefs de l'Etat, et que l'après-dînéc dans son salon, il entendit un petit concert, tout entier tiré de ses ouvrages, exécuté par la famille et les amis du gouvernant, et par le gouvernant lui-même. Je le fis nommer membre du Conservatoire. Dans tout cela il était comme un homme qui sortirait du tombeau et éprouvait l'inexprimable ravissement de revoir le jour (2).

(1) Mémoires de La Révellière-Lepeaux. — Paris, Pion, s. d. (1895), 3 vol. in-8°.

(2) Mémoires, T. II, pp. 466-467. — On voit que La Réveilière se donne lui-même comme musicien amateur. Voici un autre fragment de son récit : — « La décade passée dans l'occupation et le travail, le décadi nous rassemblions nos amis du Jardin des Plantes, la famille Thoùin, le bon ami Gérard Van Spaendonck, Desfontaines, professeur de botanique, et Toscan, bibliothécaire du Muséum, la respectable famille Creuzé-Latouche, nos amis Pilastre et Leclerc et leurs aimables femmes. L'aprèsdînée on faisait de la musique. Le célèbre compositeur Méhul, qui avait été introduit

Tout cela respire la bonhomie et la franchise, mais tout cela, je le répète, exigerait un contrôle sérieux, car il semble bien que les souvenirs de La Révellière le trahissent parfois. Ce qu'il dit de Larrivée, par exemple, paraît tout à fait étrange. Si, comme il l'assure, il le tira d'un grenier, c'est donc sans doute avec sa femme et ses filles, en compagnie desquelles il s'en alla, après avoir pris sa retraite à l'Opéra en 1786, parcourir la province en donnant des concerts (1). J'ai dans l'idée que le grenier de Larrivée était plutôt confortable. Quant à Monsigny, non seulement il exagère certainement en ce qui le concerne, mais encore il le fait, en quelque sorte, manquer complètement de dignité, ce qui, étant donné le caractère que nous lui connaissons, peut être considéré comme impossible. La Révellière faisant donner des vêtements propres et chauds à Monsigny et l'estimant fort heureux d'être « reçu avec distinction à la table de l'un des chefs de l'Etat », cela peut faire sourire, mais de pitié. D'ailleurs, l'un des détails donnés par La Révellière est matériellement et manifestement faux; c'est lorsqu'il prétend l'avoir fait nommer membre du Conservatoire. C'est le 21 mai 1800 que Monsigny fut nommé l'un des inspecteurs du Conservatoire, et à ce moment La Révellière, depuis un an (juin 1799), ne faisait plus partie du Directoire. Voilà pourquoi j'ai peu de confiance dans ses renseignements, que j'ai cru cependant utile de reproduire, pour les réduire à leur juste valeur.

A tout prendre, l'intervention « bienveillante » de La Révellière-Lepeaux fut sans effet sur la situation de Monsigny, qui devenait de jour en jour plus cruelle, alors que, devenu presque septuagénaire, le pauvre compositeur eût eu besoin tout à la fois de confort et de sécurité. C'est à ce moment qu'il tomba gravement malade, ainsi que nous l'apprend sa fille : — « Le

chez moi, tenait souvent le piano. Ma fille, Leclerc, Mme Leclcrc, le député Poulain, bon homme et bon patriote, les maîtres de piano et de chant de ma fille, enfin quelquefois moi-même, nous faisions un concert de famille qui pouvait n'être pas merveilleux, mais qui nous était infiniment agréable. Le reste de la soirée se passait en amusements très simples, mais charmants par la cordialité et la franche gaité qui y régnaient. {Mémoires, t. II, pp. 412-413.)

(1) On lit. dans la Biographie universelle et portative des contemporains : « — Il (Larrivée) quitta le théâtre en 1786 et voyagea dans les provinces, donnant des concerts avec sa femme et ses deux filles, qui jouaient l'une du violon, l'autre de la harpe. »

14 novembre 1797, écrit Mlk' Monsigny, mon père fut pris d'une fluxion de poitrine à la suite de laquelle on lui interdit les sorties du soir. Cette contrainte fut bien pénible, mais mon père s'y soumit. » Elle dut lui être pénible en effet, car son seul plaisir était alors d'aller parfois soit à l'Opéra aller entendre un des chefs-d'œuvre de Gluck, pour lequel son admiration était profonde, soit à l'Opéra-Comique, non pour assister au spectacle, mais pour se rendre au foyer, où il aimait à causer.

Monsigny relevait depuis peu de temps de cette grave maladie lorqu'il écrivit à son ami Champein une lettre dont il serait superflu de faire ressortir l'intérêt. Champein, qui était connu lui-même par divers ouvrages dont le succès à la Comédie- Italienne avait été très vif : la Métomanie, les Dettes, le Baiser, Florette et Colin, se trouvait tout d'un coup, par quel singulier hasard? avoir délaissé momentanément la musique pour la politique et l'administration. Fétis ne fait qu'indiquer le fait sans rien préciser : — « On remarque, dit-il, une interruption assez longue dans les travaux de Champein pour le théâtre, car depuis 1792 jusqu'en 1804 il n'a fait représenter aucun ouvrage. Des fonctions administratives auxquelles il avait été appelé en 1793 furent cause de Gette lacune dans sa carrière d'artiste. » Or, par l'adresse de la lettre que je vais reproduire (1), nous apprenons ce fait, jusqu'ici ignoré, que Champein était alors président (c'est-à-dire, sans doute, préfet) du département de Rhin-et- Moselle, à Coblentz. Il ne se désintéressait pourtant pas complètement de la musique, comme on va le voir par la lettre de Monsigny, qui nous renseigne sur sa propre situation à ce moment :

Au citoyen Champein, président du département de Rhin-et-Moselle, à Coblentz.

Paris, ce 30 Floréal an 6° (2).

Au moment, mon cher Président, où je recevois votre lettre du 10 de ce mois, je montois en voiture pour aller chercher une retraite où je puisse vivre» Je suis forcé de quitter Paris, je suis entièrement ruiné-. Malgré les pertes suc- Ci) Celte lettre m'est, communiquée par mon excellent confrère et ami Charles Malherbe.

(2) 20 mai 1798.

cessives de toutes mes places, il me restoit encore à peur près 20.000 livres de rentes sur le Grand Livre; la monétisation des 2/3 en mandats qui ont réduit les 2/3 à peu près à rien, le manque de payement du 1/3 consolidé dont le service de la rente m'auroit fait vivre si on la payoit, toutes ces causes me forcent à faire retraite. Je viens de louer une chaumière à 15 lieues de Paris. Il ne me reste que ma philosophie, ma résignation et mon courage. Si vous n'avès personne à Paris auquel vous vouliés confier les partitions de Blanche Capello et de l 'Amoureux ç/outteux, ainsi que les parties d'orchestre, je les emporteray. Mandés-moy à cet égard votre intention.

J'ay vu par votre lettre du 16 à laquelle je réponds, que vous n'avés reçu aucune de celles que je vous ay écrites l'hiver dei'. Je ne suis plus étonné de votre long silence.

Vous me parlés de Framery... J'étois à peine convalescent lorsque une nuée d'auteurs, poètes et musiciens, sont venus chès moy pour m'engager à ne point me séparer d'eux. Comme tout ce qui s'est dit à ce sujet a passé par la filière d'une de mes belles-sœurs qui était porteuse de dits et redits, je n'ay pas douté un instant, sur tous ces dits-là, que Framery quittoit entièrement l'agence dramatique (1). J'ay répondu en définitif que je priois ces messieurs de me laisser tranquille pour le moment, que je ferois ce que l'on me demandoit lorsque ma santé 'me permettrait d'entendre ce qu'on vouloit de moy. C'est sur cette réponse que quelques jours après la nuée a reparu avec une procuration signée de cent mille noms d'auteurs dont je ne comtois pas la 20e partie, mais où j'ay vu le nom de Grétry, Méhul, d'Alavrac, etc., que j'ay signée. Ensuite Framery m'est venu voir ; Grétry étoit chès moy ; j'ay dit à ce dprnier que l'on m'avoit trompé pour avoir ma signature, que je croyois Framery quittant l'agence par arrangemens qui lui convenoient, etc. Enfin, après le retour de ma santé, tous MM. les auteurs m'ont prié de ne point me séparer d'eux d'icy à quelque tems, et qu'ensuite je rendrois ma confiance au Cen Framery si je le voulois absolument. J'en suis là pour le moment.

Vous n'avès assurément pas reçu celles de mes lettres dans lesquelles je vous mandois que j'avois une fluxion de poitrine qui, après m'avoir retenu plus de deux mois dans mon lit, m'avoit occasionné une convalescence qui a duré tout l'hiver, que je n'avois pu entendre les répétitions que l'on avoit fait (sic) de votre ouvrage, etc. (2).

Je me félicite du conseil que je vous ay donné il y a deux ans, au Palais- Fioyal ; je vous ay dit : « Faites quelque chose ». Vous en souvenez-vous ? La place que vous occupés, mon cher camarade, m'est la preuve que je vous avois

(1) Framery était alors agent des auteurs et compositeurs dramatiques pour la perception de leurs droits dans les théâtres, non seulement à Paris, mais dans toute la France. Il s'agit évidemment d'un conflit qui s'était élevé entre lui et ceux dont il était le mandataire.

(2; On voit par tout ceci que Monsigny se trouvoit le détenteur de deux partitions de Cliampein, Blanche Capello et V Amoureux goutteux, que celui-ci ltii avait confiées en le priant sans doute de surveiller ses intérêts au point de vue de leur représentation. Ces deux ouvrages n'ont jamais vu le jour.

jugé dans votre bon esprit, vos talens, enfin dans votre mérite général. Je vous avoue que j'ay reçu votre lettre avec une vraye satisfaction. Je ne suis plus heureux, mais mon cœur ressent pins que jamais le bonheur qui arrive à mes amis.

Adieu, mon cher Ghampein. Répondès-moy sur le champ au sujet des partitions et parties séparées de vos ouvrages. Je suis et seray toute ma vie avec amitié et estime votre sincère serviteur.

On voit où en était le pauvre Monsigny au milieu de l'année 4798 et combien sa détresse était profonde (en dépit de l'intervention de La Révellière-Lepeaux en sa faveur, intervention dont l'effet parait avoir été médiocre, bien que celui-ci s'en fit honneur avec une certaine complaisance). Non seulement l'infortuné compositeur avait perdu, ainsi que le dit Adam, toutes ses ressources, c'est-à-dire emplois et pensions, mais la fortune qu'il avait amassée, ses vingt mille livres de rente, s'était fondue au milieu des désastres de la Révolution. Enfin, il n'est pas jusqu'au produit de ses ouvrages qu'il n'eût vu disparaître peu à peu, par suite du changement que les événements avaient apporté dans les coutumes et dans le répertoire de la Comédie- Italienne, devenue le théâtre Favart. Le genre de l'opéra-comique s'était transformé, prenant une ampleur jusqu'alors inconnue, des artistes nouveaux, qui s'appelaient Méhul, Gherubini, Lesueur, Berton, avaient pris la place de leurs devanciers, et leur génie mâle et puissant, s'exerçant sur des sujets particulièrement dramatiques, avait fait oublier ou négliger les œuvres aimables, gracieuses et tendres qui pendant trente ans avaient fait la joie du public. La lettre qu'il adressait à Champein nous fait connaître dans quel état de cruelle indigence était, par toutes ces raisons, tombé le pauvre Monsigny, comme il luttait contre la mauvaise fortune, se voyant obligé de s'éloigner de Paris où il ne pouvait plus vivre, et n'ayant plus, comme il le dit, que sa philosophie, sa résignation et son courage. Et il allait avoir soixante-dix ans !

C'est à ce moment pourtant que lui vint un secours auquel peut-être il ne s'attendait pas. Les artistes du théâtre Favart ayant fini par avoir connaissance de l'état douloureux dans lequel il se trouvait, et en ayant ressenti une émotion profonde, résolurent aussitôt de venir à son aide et le firent de la façon

bp

la plus honorable. Yoici comment l'annonçait le Journal de Paris, par une lettre à lai adressée, dans son numéro du 27 thermidor an VI (15 août 1798) :

Aux auteurs du Journal.

Le cit. Monsigny, musicien distingué, auteur du Roi et le Fermier et de plusieurs autres jolis ouvrages, est un des premiers créateurs du vrai genre de l'opéra- comique, dont on ne s'est que trop écarté depuis. Père de famille, et dans un âge avancé, il se trouvoit depuis quelque temps dans une situation si malheureuse qu'il étoit sur le point de vendre ses effets pour subsister. Aussitôt que les artistes du théâtre Favart en eurent été instruits, ils se sont empressés de lui faire une pension de 2.400 l[ivres]. Ce trait, qui n'est pas le seul de la part de ces artistes distingués, prouve leur respect pour le malheur, et la reconnoissance qu'ils conservent à un des fondateurs de leur théâtre. Vous aimez les belles actions, citoyens, vous vous empresserez de donner à celle-ci la publicité qu'elle mérite.

Salut, estime et amitié.

Demoncy (1)

Cette pension de 2400 livres dut être la bien venue de la part de Monsigny. Je crois bien que c'est dans le même moment qu'il lui en fut allouée une autre par le ministère de l'intérieur. La trace s'en trouve dans une nouvelle lettre adressée par lui à Ohampein, alors évidemment de retour à Paris, lettre datée de

(1) J'avais déjà reproduit cette lettre dans mon livre sur r Opéra-Comique pendant la Révolution, en accordant aux sociétaires du théâtre Favart les éloges qu'ils me paraissaient mériter en cette circonstance. En la publiant à son tour, le dernier biographe de Monsigny, M. F. de Ménil, trouvant mes éloges superflus, écrit ceci :•« Pougin oublie d'ajouter que c'est en échange de la cession de ses droits d'auteur que les comédiens de Feydeaufnon: de Favart) lui firent cette pension.» Je n'ai rien oublié, et c'est M. de Ménil qui est dans l'erreur. La pension accordée en 1798 à Monsigny par les artistes du théâtre Favart le fut sans conditions. C'est seulement trois ans plus tard que, cette pension étant confirmée par un nouvel acte, il fut convenu (peutêtre à l'instigation de Monsigny lui-même, voulant reconnaître ainsi la générosité de ces artistes à son égard), il fut convenu entre eux et lui qu'elle lui serait servie en retour de la cession de ses droits d'auteur sur ses ouvrages. Voici le texte de la délibération prise à ce sujet par les Comédiens, texte que j'ai relevé sur les registres mêmes du théâtre :

« Comité du 15 Frimaire an X (6 décembre 1801). — Le Comité, pour rendre un témoignage d'estime à M. Monsigni, délibère de lui assurer un traitement de 2.400 1. par an, pour être payé par le caissier à raison de 200 1. par mois, et moyennant ce traitement fixe le Cen Monsigni abandonne à la Société les honoraires de ses ouvrages.

» Signé : Juliet, Rézicouut, Chenard, Gavai-dan, Gaveaux, Camerani. »

Saint-Cloud, 8 Messidor an VII (27 juin 1799), et dans laquelle Monsigny exprime à son ami quelques inquiétudes à ce sujet. Cette lettre ne m'est connue que par l'analyse qu'en donnait un catalogue d'autographes : Monsigny y manifestait la crainte de perdre cette pension, par suite du départ du ministre actuel, qui venait d'être remplacé par Quinette : « Vous serait-il connu? dit-il à Champein. Je crains que cela ne soit pas... Gomme je ne suis pas heureux, je dois croire que vous ne le connaissez pas... Votre ami, le citoyen Gohier, a sûrement trop d'affaires en ce moment pour qu'il soit possible de l'enlretenir... (1) »

Gohier, dont parle ici Monsigny, venait d'être, à la suite de la journée du 30 Prairial, nommé membre du Directoire agonisant, et il avait sans doute, en effet, autre chose à faire alors que de s'occuper de questions d'art.

Mais, malgré tout, le pauvre Monsigny continuait de ne pas savoir où donner de la tête. Je ne suis sa trace, à cette époque, qu'en consultant et en feuilletant les catalogues d'autographes. C'est dans l'un d'eux que je trouve mention d'une troisième lettre qu'il adressait encore à Champein, quelques jours à peine après la précédente, car elle porte la date de Saint-Cloud, 17 Messidor an VII (6 Juillet 1799) ; elle est ainsi analysée : — « Il a tant couru lundi dernier à Paris, qu'il s'est donné une belle et bonne courbature, accompagnée de la suite, mais il y a mis bon ordre ; trois jours de lit, force tisane, et de la patience, tout cela a disparu. Il est dans une situation cruelle ; on ne le paye nulle part, et il a 4 ou S mille francs de dettes qui font le supplice de tous les instants de sa vie. Ne serait-il pas possible de lui créer une place insignifiante qui lui rapportât de quoi vivre ? A 70 ans on est bien pressé ! (2) ». Cela n'est-il pas navrant?

Enfin, quelques mois plus tard, nouvelle lettre, celle-ci à l'adresse de l'excellent Sarrette, directeur du Conservatoire, toujours datée de Saint-Cloud, 27 Frimaire an VIII (18 Décembre 1799), et ainsi brièvement mentionnée : « Il demande si, dans un moment où on recrée tout, on ne pourrait pas le fourrer quelque part (3). »

(1) Catalogue des autographes de M. Fossé-Darcosse (Paris, Techener, 1861).

(2) Catalogue des autographe s de M. L*** (Paris, Charon, 1844).

(3) Catalogue des autographes de M. Boilly (Paris, J. Charavay, 1874).

On voit que l'excellent vieillard, à bout de ressources, ne sachant que devenir, essayait de tout et frappait à toutes les portes. Sarrette, qui le connaissait bien, n'eût pas demandé mieux que de lui être utile, mais comment ? Il fallait trouver un moyen, une occasion. Cette occasion finit par se présenter. Le pauvre Piccinni, qui n'était guère plus heureux que Monsigny, venait d'être nommé inspecteur des études au Conservatoire, fonction qu'il devait partager avec Gossec, Méhul, Cherubini, Lesueur et Martini. Cette sixième place était créée expressément pour lui, et pour lui venir en aide. Il u'eut pas le temps d'en prendre possession : frappé d'une attaque de paralysie, il mourait le 7 Mai 1800. Aussitôt Méhul, aidé de Sarrette, proposa Monsigny pour lui succéder, et juste deux semaines après, le 21 Mai, celui-ci était en effet nommé inspecteur, mais à une condition qu'on n'a jamais fait remarquer jusqu'ici, et que Ginguené, qui était particulièrement informé de tout ce qui se rapportait à Piccinni, nous fait connaître dans son intéressante notice sur le grand artiste : — « Piccinni, dit-il, laisse une veuve et six enfants, qui n'avaient pour tout bien que son génie, et qui n'en ont plus d'autre que son nom. Le gouvernement a étendu ses bienfaits sur son intéressantefamille : elle conserve un logement national : la place créée pour Piccinni au Conservatoire de musique a été donnée au compositeur Monsigny, avec la condition que la moitié des 5.000 francs d'honoraires affectés à cette place serait payée à Mrae Piccinni comme pension alimentaire : cet artiste recommandable et modeste, l'un des premiers à qui l'on ait dû l'établissement de la bonne musique en France, a reçu cette condition, non comme une charge, mais comme une grâce (1). »

Voilà donc Monsigny à la tête d'un emploi qui, aux conditions qu'on vient de voir, lui assurait du moins un traitement annuel de 2.500 francs. Il ne devait pas le conserver longtemps; mais ce n'est point par sa volonté, quoi qu'on en ait dit, et il n'en donna nullement sa démission. Il faut rétablir ici la vérité des faits. Dans sa notice sur Monsigny de la Biographie Didot, Denne- Baron, parlant de son court passage au Conservatoire, a écrit

(1) Ginguené : Notice sur Piccinni, pp. 104-105.

ceci : — «... Il s'agissait à cette époque de former un corps de doctrine par la publication de Méthodes destinées à l'enseignement des diverses parties de l'art. Les inspecteurs se réunissaient souvent pour discuter entre eux les parties théoriques. Après quelques séances, Monsigny alla trouver Sarrette : « Mais, » mon ami, pourquoi donc m'avez-vous mis là? Il faut être plus » savant que je ne le suis pour un pareil emploi, qui serait » beaucoup mieux occupé par un autre. » Et malgré les instances de Sarrette, il se démit de ses fonctions, auxquelles était attaché un traitement de 6.000 francs. »

Ce petit roman est complètement inexact, dans toutes ses parties. D'abord, le traitement des inspecteurs était non pas de 6.000, mais de 5.000 francs, comme le dit très justement Ginguené, et Monsigny n'en recevait que la moitié. Ceci toutefois n'est qu'un détail. Le plus important, et ce qu'il s'agit d'établir, c'est que si, après quinze mois d'exercice, Monsigny quitta le Conservatoire, ce ne fut pas de son plein gré. Au mois de Fructidor an X (Août-Septembre 1802), le Conservatoire fut l'objet d'une mesure restée célèbre dans l'histoire de l'institution sous le nom de « réforme de l'an X ». Par un souci d'économie que je n'ai ici ni à critiquer ni à justifier, le gouvernement consulaire crut devoir prendre la résolution d'opérer une réduction de la moitié du personnel enseignant : trente-cinq professeurs furent donc supprimés, ainsi que trois des inspecteurs ; pour ces derniers, c'était Lesueur, Martini et Monsigny. On voit donc que celui-ci n'eut pas à se démettre des fonctions qu'il avait occupées si peu de temps (1).

A ce moment pourtant, nous allons voir la situation du pauvre Monsigny s'éclaircir peu à peu et son existence devenir moins cruelle. A la date du 25 Thermidor an X (15 août 1802), il reçoit du ministère une allocation de 1.800 francs (2), et le 10 Nivôse an XI (31 décembre 1802), il lui est accordé une pension de 2.400 francs (3). Cette pension, jointe à celle qu'il recevait de

(1) On peut consulter, sur cette question, l'ouvrage de M. Constant Pierre, le Conservatoire national de musique et de déclamation, p. 159.

(2) Archives nationales, AF rv.

(3) Archives nationales, AFIV.

rOpéra-Comique, devait enfin le tirer d'inquiétude et lui permettre de vivre au moins modestement (I).

C'est alors aussi que son nom retrouva tout son lustre et toute son influence auprès du public, grâce aux reprises brillantes qu'on fit de plusieurs de ses ouvrages. Elleviou, qui avait débuté en 1790 dans le Déserteur, eut l'idée, au plus fort de sa carrière, de faire remettre à la scène quelques-uns des opéras les plus importants de Monsigny et de Grétry, pour s'emparer des rôles qui y avaient été créés par Glairval, dont certains critiques grincheux, de ceux que rien ne saurait jamais satisfaire, lui jetaient sans cesse le souvenir à la tète pour réagir contre l'enthousiasme que les spectateurs témoignaient à cet artiste merveilleux. Elleviou se montra ainsi, avec un succès éclatant, dans Félix, qui fut repris en Mai 1801, et dans Richard du Roi et le Fermier, qui reparut le 23 Octobre 1806. On reprit de même la Belle Arsène (1808) et jusqu'à On ne s'avise jamais de tout (1811). Et comme le Déserteur et Rose et Colas avaient aussi retrouvé leur place au répertoire et étaient joués sans cesse, la renommée de Monsigny

(1) Ce ne sera pas tout. Les pièces des Archives nationales (même cote) nous apprennent encore qu'une nouvelle pension de 2.000 francs est accordée à Monsigny à la date du 13 mai 1806. Une autre est attribuée, le 12 août 1309, à son fils, pour lui permettre d'entrer à Saint-Cyr. Enfin, le 14 juin 1810, un nouveau décret porte la pension de Monsigny à 6.000 francs. C'est à ce propos que, dans sa notice, Adam rapporte cette anecdote, plusieurs fois mise en cours : — « Napoléon, dit-il, lorsqu'il entendit pour la première fois la musique du Déserteur, eu parut enchanté; il avait près de lui, dans sa loge, le comte Daru. Celui-ci, qui connaissait et estimait fort Monsigny, saisit cette occasion pour parler de lui à l'empereur. — L'auteur de celle musique sera bien heureux d'apprendre le plaisir qu'elle a causé à Votre Majesté. — Comment? Monsigny existe donc encore? — Certainement, Sire. — Et quelle est sa position? — Il a été entièrement ruiné par la Révolution, mais déjà Votre Majesté lui a rendu la pension de 2 000 francs qu'il tenait de la justice du roi Louis XV. — Mais il était jeune alors; ce n'est pas assez de 2.000 francs. Vous irez lui dire que l'Empereur porte sa pension à 6.000 francs. Le lendemain matin, le comte Daru portait cette bonne nouvelle à Monsigny, et lui annonçait de plus qu'il toucherait les neuf mois d'arrérages de l'année, car l'on était au mois d'octobre. Monsigny se plaisait à raconter à tous ses amis cette marque de munificence de l'Empereur, et n'en parlait jamais que les larmes aux yeux. » Peut-être les détails de ce petit récit sont-ils un peu fantaisistes, mais, comme on le voit par le résultat, le fond reste parfaitement exact. Je n'en dois pas moins faire remarquer qu'Adam, qui, pour écrire sa notice, a eu assurément certaines informations précise*, n'y en a pas moins commis des erreurs singulières, qui font qu'on ne peut pas toujours se lier à ses assertions. C'est ainsi que, selon lui, Monsigny n'aurait été décoré que sous la Restauration, ce qui est manifesiement inexact, et que, ce qui est plus fort, il lixe la date de sa mort à 1816, au lieu de 1817.

Portrait de Monsigny, d'après une lithographie de Boilly, 1813. — (Archives de l'Opéra.)

retrouvait elle-même, après un quart de siècle, tout l'éclat dont elle avait joui naguère et qui était pour réjouir les vieux jours du compositeur (1). Une récompense officielle vint d'ailleurs compléter sa joie, sans qu'il eut rien fait pour l'obtenir : le 12 Août 1804 il était, en même temps que D'Alayrac, nommé chevalier de la Légion d'honneur.

Un nouveau succès devait, quelques années plus tard, s'ajouter à ceux-ci. A la mort de Grétry (1813), Monsigny allait être appelé à lui succéder à l'Institut. C'est ici le cas de remarquer de nouveau, comme je l'ai fait au sujet deLaRévellière-Lepeaux,qu'on aurait tort de se fier trop aveuglément aux assertions des auteurs de Mémoires. A propos de cette élection de Monsigny, voici ce qu'on lit dans les Mémoires de Carnot par son fils : — « Il parait que la classe des beaux-arts (de l'Institut) avait aussi ses pédants : quand on lui proposa Monsigny, quelques-uns affectèrent de le traiter comme un faiseur de chansonnettes, bien qu'il fût à la fois un musicien plus savant que Grétry, à la place duquel on le présentait, et le plus chanteur des musiciens, au dire de Grétry luimême. D'autres trouvaient une objection dans le grand âge du candidat; Carnot, qui s'intéressait beaucoup à lui, s'en faisait au contraire un argument : « Ses concurrents peuvent attendre, « disait-il, et ce serait une honte si le créateur de notre opéra- « comique venait à mourir sans avoir figuré au tableau de l'Ins- « titut (2) ».

Or, bien loin de rencontrer aucune opposition à l'Institut, la candidature de Monsigny, lorsqu'elle fut posée (en dehors de luimême), fut au contraire acceptée à l'unanimité et accueillie par des acclamations. Nous en avons la preuve incontestable dans les paroles publiques de Quatremère de Quincy (qui, sans doute,

(1) A propos de la reprise de la Belle Arsène, qui servait aux débuts d'uue artiste distinguée, Mmc Richardi, on lisait dans le Journal des Débats: — « Le début de M™* Richardi a procuré aux amateurs l'avantage de revoir la Belle Arsène, ouvrage où la délicatesse des pensées, la beauté des sentiments, l'élégance des vers sont réunis à ce que la musique a de plus enchanteur et de plus mélodieux. Un opéra tel que la Belle Arsène, pourvu qu'il soit bien joué et bien chanté, vaut infiniment mieux pour les gens de goût que toutes les caricatures italiennes; mais l'exécution exige de si beaux moyens et des talents si distingués que l'Opéra-Gomique français n'est pas souvent en état de jouer la Belle Arsène.

(2.) Mémoires de Carnvt par son fils, T. II. p. 253.

en sa qualité de secrétaire perpétuel de l'Académie des beauxarts, devait être bien informé), paroles qui nous renseignent exactement sur ce qui se passa lors de l'élection de Monsigny, et contre lesquelles nul n'a protesté. Voici comment s'exprimait Quatremère dans le discours qu'il prononça, au nom de l'Académie, aux funérailles de Monsigny :

En rendant ces tristes devoirs à l'illustre compositeur que la mort vient de nous enlever, il est difficile de ne pas rappeler l'hommage sans doute le plus flatteur que son talent ait pu recevoir. Je veux parler de la manière dont M. de Monsigny fut élu pour remplir dans l'Académie la place que le célèbre Grétry venait de laisser vacante. Au milieu de ce deuil auquel tout Paris prit part, un sentiment subit, universel, inspira cette sorte d'acclamation qui fit entendre de toutes parts le nom de Monsigny comme successeur de Grétry à l'Institut.

Vous rappeler à cette époque, Messieurs, c'est vous faire souvenir encore du touchant hommage que s'empressèrent de lui rendre les plus célèbres de ceux qui pouvaient être ses concurrents. Vous savez qu'ils mirent autant d'empressement à lui céder leurs prétentions qu'ils auraient pu avoir de droit à les faire valoir. M. de Monsigny fut nommé par un concert uninime. Hélas ! il vous était facile de prévoir que cette couronne posée sur ses cheveux blancs ne tarderait pas à orner son tombeau. La froide vieillesse, qui déjà glaçait son corps, lui a permis de venir à peine dans une seule séance coopérer à vos travaux; et moi, qui voudrais parler dignement de ce respectable confrère, je n'ai pu jouir une seule fois de sa vue, et je suis obligé, pour lui rendre un jour au sein de l'Académie les honneurs dus à son beau talent, d'emprunter à ses amis les traits dont je devrai composer son image...

On ne saurait être plus explicite et plus formel, et Quatremère, parlant sur la tombe de Monsigny au nom de l'Académie des beaux-arts, dont il était le représentant, et devant les membres de cette compagnie, ne se serait pas exprimé delà sorte s'il n'eût été absolument sûr de son fait et s'il eût pu redouter l'ombre même d'une protestation. La vérité est, quoi qu'en ait pu dire Carnot, que lorsque l'élection eut lieu, le 46 Octobre 1813, pour le remplacement de Grétry, le nom de Monsigny sortit victorieux de l'urne, et il fut nommé sans concurrent. C'est d'ailleurs un fait probablement sans exemple à l'Institut que l'élection d'un candidat âgé de quatre-vingt-quatre ans. Si le hasard avait voulu que cette élection ne se fit que vingt-quatre heures plus tard, elle eût eu lieu précisément le jour anniversaire de sa naissance, puisqu'il était né le 17 Octobre 1729.

Mais, comme le dit Quatremère, Monsigny n'était plus en état

de prendre part aux travaux de l'Académie, et c'est à peine si, pour faire au moins acte de présence et exprimer sa gratitude à ses collègues, il put se rendre aune seule de ses séances. L'Académie le savait bien, et c'est ce qui donne un caractère vraiment touchant à l'hommage plein de respect et de dignité qu'elle avait ainsi rendu au vieux maître auquel la remise en lumière de ses œuvres valait alors un regain de popularité. Il était à ce moment devenu presque complètement valétudinaire, à la suite d'une nouvelle et grave maladie qu'il avait faite en 1809 et qui avait failli l'emporter, ainsi que nous l'apprend sa fille : — « En 1809, écrit-elle, mon père eut une fièvre catarrhale qui le conduisit à l'extrémité. Il tomba malade le 24 mars et fut administré le 1er avril. La force de son tempérament l'emporta pourtant sur la violence du mal; il put supporter les saignées malgré son grand âge ».

Il avait alors près de quatre-vingts ans, et à partir de ce moment il ne put plus faire montre d'aucune espèce d'activité. C'est encore aux notes précieuses de Mlle Monsigny que je vais avoir recours pour faire connaître les détails relatifs à ses derniersjours; je n'y saurais rien ajouter :

Tant que mon père a pu sortir, il ne s'est pas ennuyé. Nous allions

avec lui aux concerts du Conservatoire, entendre les symphonies d'Haydn, qu'il aimait passionnément (1). Il était du jury de l'Opéra, et avait des billets pour les répétitions générales.

Mais lorsque l'âge le força à rester chez lui, son existence devint triste. Nous étions restés au Faubourg Saint-Martin, à cause du jardin, où il se promenait sans fatigue; il en revenait toujours avec une rose à la main ou à sa boutonnière. Le soir on faisait une lecture pour le distraire, car il détestait le jeu (2)...

(1) Il ne s'agit pas ici des séances de la Société des concerts, qui n'existait pas encore, mais des concerts classiques donnés par les élèves de l'Ecole, et dont une partie des recettes alimentait une caisse de secours en faveur des veuves et des enfants de professeurs décédés.

(2) La maison qu'habitait"Monsigny au Faubourg Saint-Martin portait le numéro 188. Il est supposable que le numérotage de la rue a subi depuis lors diverses modifications. Il semble toutefois qu'il ne serait pas impossible de retrouver cette maison d'une façon précise, et j'ajoute qu'en ce cas le comité des incriptions parisiennes serait bien avisé en faisant placer sur sa façade une plaque qui rappellerait le souvenir de l'auteur non seulement du Déserteur, de Félix et de la Belle Arsène, mais aussi du Cadi dupé et d'O/i ne s'avise jamais de tout, qui furent joués précisément à deux pas de là, dans cet enclos fameux de la Foire Saint-Laurent, où se trouvait la salle de l'Opéra-Comique de Monnet.

Le 23 décembre 1816, mon père se leva comme à son ordinaire ; à peine futil habillé qu'il se trouva mal ; il fallut le remettre au lit. Cet accident, qu'il n'avait jamais éprouvé, nous donna de tristes pressentiments. Le jeudi 9 janvier il fut administré, se trouva mieux ensuite, et nous eûmes un moment d'espoir; mais c'était le dernier effort de la nature. Le 14 janvier, un mardi, à cinq heures du matin, il termina sa longue et honnête carrière, laissant après lui une réputation de bonté et de probité qui n'a jamais éié contestée. La cérémonie funèbre eut lieu le jeudi, et le corps fut porté au cimetière du Père-Lachaise.

Un événement artistique aussi considérable que la mort de Monsigny ne pouvait passer inaperçu. Il va sans dire que tous les journaux s'en occupèrent. Dès le 16 janvier, le Journal de Paris l'annonçait en ces termes :

M. Monsigny, membre de l'ordre royal de la Légion d'honneur et de l'Institut, est mort hier à Paris ; il était âgé de 88 ans. C'est à ce compositeur célèbre que nous devons Rose et Colas, On ne s'avise jamais de tout, le Déserteur, li Belle Arsène, Félix, etc.; il peut être considéré, après Duni, comme le créaleur de l'opéra-comique, puisqu'il a précédé Grétry dans la carrière. Ses obsèques doivent avoir lieu aujourd'hui, à dix heures du matin, dans l'église Saint-Laurent.

Les acteurs de Feydeau, pour lesquels il a travaillé avec tant de succès, se proposent de lui rendre les derniers honneurs ; ils doivent assister en corps à ses funérailles, pendant lesquelles l'orchestre exécutera des marches funèbres de MM. Gherubini et Berton. Nous nous rappelons qu'à la mort de Grétry, les acteurs s'empressèrent de remonter avec le plus grand soin plusieurs de ses ouvrages. Il faut espérer qu'ils ne feront pas moins pour Monsigny. On croit que depuis dix ou douze ans ce compositeur avait vendu au théâtre ses droits d'auteur, moyennant une rente viagère. Son répertoire appartient donc désormais en toute propriété aux acteurs : c'est un héritage qui n'est pas à dédaigner (1).

(1) Et le lendemain 17, on lisait dans le même Journal de Paris : — « M. P. Villiers, dont le quatrain sur la mort de l'auteur de Lucile (Grétry) est sans doute encore dans la mémoire de tous nos lecteurs, nous adresse celui-ci, consacré à l'auteur de Rose et Colas :

Ce matin le bon Monsigny

Doucement s'est mis en voyage

Pour aller, au sombre rivage,

Embrasser Sedaine et Grétry.

La Gazette de France, qui, le 17, annonçait en trois lignes la mort de Monsigny, publiait sur lui, le lendemain, une notice très étendue. Nous la retrouverons tout à l'heure, lorsqu'il s'agira de la représentation de l'Opéra-Comique. Quant au Moniteur universel, toujours en retard en sa qualité de journal officiel, il attendait jusqu'au 18 pour annoncer à la fois la mort et les funérailles, d'une façon qu'on aurait aimée de sa part un peu moins brève :

Le célèbre compositeur français M. Monsigny, membre de l'Institut et de la Légion d'honneur, le restaurateur ou plutôt le créateur de notre opéracomique, vient de terminer sa longue et honorable carrière; il est mort hier à l'âge de 87 ans. Ses funérailles, qui ont eu lieu aujourd'hui dans l'église de Saint-Laurent, sa paroisse, ont été remarquables par un concours nombreux de musiciens et d'artistes qui se sont fait avec raison un devoir de rendre ce dernier hommage à celui qu'ils n'ont cessé de regarder comme leur maître. Une députation de l'Institut y a assisté. C'est M. Quatremère de Quincy qui a prononcé un discours sur la tombe du défunt (I).

Et c'est à quoi se bornait l'éloquence de l'organe du gouvernement. Il est vrai que ce gouvernement venait de donner, par la destruction du Conservatoire, la mesure de son amour pour la musique et de sa considération pour les musiciens.

Les artistes sociétaires de l'Opéra-Comique ne pouvaient se dispenser de rendre, avec quelque solennité, un hommage public à la mémoire de celui qui avait été non seulement un grand artiste, mais, comme le faisaient remarquer tous les journaux, l'un des créateurs du genre auquel ils devaient leur existence et leur raison d'être. C'est pourquoi, deux jours après les funérailles, le 18 janvier, le programme du spectacle de l'Opéra-Comique communiqué à la presse était ainsi conçu : — « Théâtre Royal de l'Opéra-Comique. En l'honneur de Monsigny : Félix, le Déserteur, Tous les artistes paraîtront dans Félix (2). » Cette

(1) Il n'y eut pas d'autre discours prononcé.

(2) Les registres de l'administration de l'Opéra-Comique nous apprennent que la recette de ce jour fut de 2.395 francs.

représentation suscita de diverses parts certaines critiques; la Gazette de France, entre autres, en rendit compte en ces termes (20 janvier) :

Les acteurs de l'Opéra-Comique n'ont pas oublié combien leur fut productive la douleur qu'ils affichèrent de la perte de Grétry; ils le pleurèrent pendant quinze jours, à quatre mille francs par soirée. Ils voudraient bien, à pareil prix, faire partager au public la douleur qu'ils ressentent de la mort de Monsigny. Elle est d'autant plus vive qu'ils héritent de la modique pension qu'ils faisaient à ce créateur de l'opéra-comique en échange du droit de jouer gratis tout son répertoire. Ils ont publié avant-hier le prospectus de leur deuil. A la un de Félix, Huet, en costume funèbre, est venu réciter une pièce de vers, qu'on attribue au poète lamentable dont la couronne est tressée de fleurs funéraires, et qui semble avoir, par entreprise, le privilège exclusif des oraisons funèbres (1). Chaque mort un peu connu lui vaut un triomphe, et dès le premier jour de la maladie il médite les accents de sa douleur impromptu. C'est en vers qu'il a payé le Iribut à la mémoire de Monsigny. Quels vers ! et que le compositeur qu'ils célèbrent aurait été embarrassé pour les mettre en musique, si le poète lui eût fait la galanterie de les lui confier d'avance ! Voici le vers le plus saillant :

Il évita l'oubli, mais non pas le tombeau.

Le dernier vers fut le signal d'un grand coup de sifflet : c'était celui du machiniste qui ordonnait un changement à vue. La troupe lyri- comique, vêtue de costumes caractéristiques qui rappelaient les divers ouvrages de Monsigny, se groupait autour du buste de l'auteur de Félix et d'Arsène.

Mme Belmont, drapée en Iphigénie, on ne sait trop pourquoi, a débité, sur un des airs de vaudeville qu'elle n'a point encore oubliés, une seconde oraison funèbre (2). De douloureux applaudissements ont accompagné sa voix douloureuse, et tout le monde s'est retiré assez satisfait du chagrin qu'il avait éprouvé. Mais un moment de réflexion a suffi pour faire sentir que ces apothéoses de coulisses, décernées spontanément par des acteurs, n'ont rien de bien flatteur pour la mémoire d'un mort illustre, et que ce n'est point aux comédiens à prendre l'initiative des honneurs que mérite un homme de génie qui a contribué à la gloire de son pays. Ils feraient mieux de ne pas dépouiller ses enfants du fruit des nobles travaux de leur père.

(lj Ces vers étaient de Dupaty.

(2) Mme Belmont était entrée à l'Opéra-Comique à la suite des grands succès qu'elle avait remportés au Vaudeville, principalement en créant le rôle de Fanchon la Vielleuse, où elle avait fait valoir sa jolie voix; c'est à quoi faisait allusion le journaliste, qui d'ailleurs se trompait ici volontairement: les couplets que Mme Belmont chantait pour la circonstance, et dont l'auteur était Bouilly, étaient parodiés non sur des airs de vaudeville, mais sur des motifs de Félix et de Rose et Co!as.

Cet article railleur ne fut pas le seul qui visât, en cette circonstance, le caractère de l'hommage que les artistes de l'Opéra- Gomique avaient cru devoir rendre à la mémoire de Monsigny. Plus sérieusement, le Journal des Débats, dans un feuilleton d'ailleurs bien intéressant et dont on regrette de ne pouvoir connaître l'auteur, les prenait à partie de son côté au sujet de leur représentation :

Cette représentation, qui a eu lieu samedi dernier, et dont il nous a été impossible de rendre compte plus tôt, n'offrait rien de remarquable que la réunion de deux des chefs-d'œuvre de Monsigny, renforcés d'une espèce d'intermède consacré à sa mémoire, et terminé par la cérémonie banale du couronnement de son buste. Une longue pièce de vers alexandrins de la façon de M. Dupaty, des couplets de M. Bouilly parodiés sur des airs de Félix et de Rose et Colas, le tout exécuté par l'ensemble des acteurs, qui s'étaient fait un devoir de paraître dans cette cérémonie funèbre, tel a été l'hommage assez mesquin offert par MM. les sociétaires de Feydeau au fondateur de leur scène

Il y a trois ans, on trouva, non sans quelque raison, que l'Opéra-Comique, dans les honneurs décernés à Grétry, avait outrepassé la mesure. Cette fois, on peut lui reprocher un excès contraire. Qui voudrait juger les deux compositeurs sur la différence des tributs payés à leur mémoire, s'exposerait à l'injustice ou à l'erreur. Grétry était un homme très répandu, il avait une maison de campagne, une bonne table, et par conséquent de bons amis : ses funérailles ont été celles d'un grand seigneur. Monsigny, retiré de la scène lyrique et de celle du monde depuis quarante ans, vivait à peu près ignoré à l'extrémité la plus reculée d'un faubourg de la capitale; étranger à toutes les coteries, dédaignant les prûneurs, resserré dans le cercle de ses habitudes domestiques, il devait payer, même après sa mort, la dette de sa modestie; on l'a traité sans conséquence; les vers, les couplets, les décorations, rien de tout cela ne s'élevait au-dessus d'un luxe ordinaire et bourgeois. Les héritiers Monsigny, c'est-à-dire les comédiens qui, d'avance, au moyen d'une rente viagère, s'étaient assuré sa succession, ont évité à la rigueur le reproche d'ingratitude; mais ils n'ont pas obtenu l'honneur de se montrer généreux et reconnaissants.

Mais le journaliste ne s'en prend pas seulement à l'Opéra- Comique ; sa critique, plus générale, porte plus loin et plus haut, et l'on voit que celui-là aimait et admirait Monsigny. Il continue ainsi :

Cette espèce d'indifférence que je ne remarque ici que comme un trait caractéristique de nos moeurs, Monsigny en avait déjà été victime de son vivant, lorsqu'à l'époque de la création de l'Institut il se vit préférer des jeunes gens qui n'étaient pas sans mérite, mais dont aucun ne pouvait avoir la ridicule prétention de rivaliser de gloire avec lui. Ce n'est pas une des

moindres bizarreries de la Révolution que l'on ait pu, sans révolter tous les esprits, établir dans une classe académique de beaux-arts une section de musique dont l'auteur de Félix et de la Belle Arsène ne faisait pas partie. Ce n'est qu'à la mort de Grétry, et lorsque Monsigny était âgé de quatre-vingt-quatre ans, que l'on songea à réparer cette injustice. C'était s'y prendre un peu tard ; et il y a lieu de croire que si la fortune du grand compositeur lui eût permis de céder aux mouvements d'une juste fierté, il eût rejeté avec dédain une offre trop tardive pour n'être pas humiliante, et qu'il eût puni l'Académie de son long oubli en lui refusant le droit de le compter parmi ses membres.

La postérité vengera Monsigny de ses contemporains; déjà ses partitions sont disséminées clans tous les théâtres de l'Europe, et malgré la mobilité de de l'art de la musique, en dépit des changements qu'il doit subir et qui n'auront longtemps d'autre terme que le besoin de l'innovation et l'empire de la mode, il viendra un temps où, fatigué de tourner sans cesse dans un cercle de révolutions musicales, le public sera ramené par nécessité au goût du beau, du vrai, du simple, à celui de l'imitation de la nature, type et modèle unique de tous les beaux-arts; et c'est alors que, jugeant par comparaison et en connaissance de cause, il proscrira les systèmes, les caprices, les extravagances de convention qu'il aura longtemps admirés sur parole ; c'est alors qu'il réservera son enthousiasme pour ces chants divins dont la gloire ne se borne pas à des impressions rapides et fugitives sur un seul de nos sens, mais qui, pénétrant jusqu'à l'âme, y excitent ces émotions profondes que la main du temps ne peut effacer, que l'on répète encore après des siècles, et qui, conservés par le sentiment et par une mémoire fidèle, se transmettent de la capitale jusqu'aux hameaux, et après avoir fait nos délices dans nos brillantes soirées, vont encore charmer les veillées des habitants de la campagne...

Monsigny laisse après lui une mémoire honorée; il ne démentit jamais la noblesse de son caractère. Sûr d'avoir assez travaillé pour sa gloire, il refusa constamment de transiger avec ses sentiments et d'immoler ses principes à sa fortune. Il est, avec Philidor et Grétry, à la tète de celte école nationale qui, pour l'opéra-comique du moins, n'a rien à envier aux nations voisines, et qui, à beaucoup d'égards, pourrait leur servir de régulateur et de modèle (1).

J'avais raison de dire que celui qui a écrit ces lignes admirait et aimait Monsigny.

Pour en revenir aux reproches adressés aux sociétaires de l'Opéra-Gomique, ces reproches, et l'insistance blessante avec laquelle certains journaux rappelaient qu'ils étaient devenus propriétaires des œuvres de Monsigny, amenèrent une protestation du fils du compositeur, protestation rendue publique par la lettre suivante, insérée, entre autres, dans les Annales politiques du 25 janvier :

(1) Journal des Débals, 24 janvier 1817.

Monsieur,

J'ai lu avec étonnement dans plusieurs journaux, et notamment dans la Gazette de France, des articles affligeants pour MM. les sociétaires du théâtre Feydeau(l); j'affirme que mon père n'a jamais eu qu'à se louer de leurs procédés et qu'à l'époque où il conclut un arrangement avec eux, cet arrangement était à son avantage.

Permettez-moi de rendre cette déclaration publique par la voie de votre journal, et veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.

Cette protestation avait sa raison d'être, et il semble bien que dans les reproches adressés aux artistes de l'Opéra-Comique touchant l'héritage artistique de Monsigny, les journaux, trompés par les apparences, manquaient de justice envers eux. En effet, en 1798, époque de l'arrangement dont parle son fils et que j'ai fait connaître, les ouvrages de Monsigny avaient à peu près complètement disparu du répertoire, et l'on ne pouvait prévoir que quelques années plus tard, grâce à une initiative d'Elleviou, la réapparition de ces ouvrages leur vaudrait un regain de succès et comme une seconde jeunesse. Si l'on ajoute qu'à ce moment même la situation de l'Opéra-Comique était loin d'être florissante, que, déjà très endetté, il s'était vu obligé d'avoir recours récemment à un emprunt de '124.000 livres, que les artistes enfin se débattaient au milieu de difficultés terribles, on conviendra qu'en cette situation il y avait peut-être de la générosité de leur part à attribuer une pension à Monsigny, même en retour de l'abandon de ses droits d'auteur. Voilà ce dont les journaux ne se rendaient pas compte, et qu'il ne paraît pas inutile de faire ressortir. Après cela, que l'Opéra-Comique ait manqué de tact et jusqu'à un certain point de convenance dans l'hommage qu'il prétendit rendre à Monsigny, c'est possible, et ceux qui étaient là pouvaient seuls en juger.

Il ne fut pas le seul, d'ailleurs, à lui rendre un hommage de ce genre. L'exemple de Paris fut suivi bientôt à Bruxelles, où le nom et les œuvres de Monsigny étaient aussi populaires qu'ici même, et, le 30 janvier, le théâtre de la Monnaie donnait à son tour une représentation en l'honneur du vieux maître. On jouait

(1) L'Opéra-Comique avait, depuis quelques-années, quitté la salle Favart pour la salle Feydeau.

la Belle Arsène, accompagnée d'une « Apothéose de Monsigny », avec des vers d'un artiste de la troupe, Darboville, chantés sur des motifs d'un de ses opéras. « Tout était en deuil, disait le journal le Libéral, tout, jusqu'à l'affiche. » En effet, par une singularité peut-être excessive, l'affiche de cette représentation était imprimée en blanc sur papier noir (1). »

De tous les journaux qui existaient alors, si tous s'occupèrent de la mort de Monsigny, je ne crois pas qu'il y en ait un seul qui ait donné un compte rendu détaillé de ses funérailles; du moins ne l'ai-je pas rencontré, malgré mes recherches à ce sujet. La presse, sous la Restauration, ne ressemblait guère, et d'aucune sorte, à celle d'aujourd'hui; ce qu'on appelle l'« information » était dans l'enfance, et le public se montrait moins friand de faits divers qu'à l'heure présente. C'est à peine si le Journal des Débats enregistre en quelques lignes la cérémonie funèbre, et c'est encore pour avoir l'occasion de lancer une critique aux artistes de l'Opéra-Comique : — « M. Monsigny, dit-il, ne laisse aucune fortune à ses enfants; mais il laisse de bonnes fermes aux comédiens : aussi étaient-ils à son enterrement comme des collatéraux qui héritent au préjudice des héritiers légitimes. On a remarqué qu'à la cérémonie des obsèques les acteurs étaient dans de bonnes voitures de remise, avec de grands laquais à livrée, tandis que les auteurs et compositeurs étaient les uns en fiacre, et les autres à pied ». Je ne sais si la remarque est exacte, et les « grands laquais à livrée » m'en feraient douter volontiers; en tout cas, elle n'était pas de très bon goût.

J'ai eu l'occasion de dire que la famille, étant donnée sa situation, avait dû se contenter d'une concession de dix ans pour la tombe de Monsigny, et que, cette concession n'ayant pas été renouvelée à l'expiration, la tombe a depuis longtemps disparu, de sorte qu'on ignore aujourd'hui où se trouvent les restes de

(1) A signaler aussi qu'à Paris la Société des Enfants d'Apollon, dont Monsigny était membre, voulut de même consacrer son souvenir. Le 15 mai 1817, la Société célébrait avec son concert annuel le 76e anniversaire de sa fondation, et entre les deux parties de ce concert le poète La Ghabeaussière, l'ancien collaborateur de D'Alayrac, lisait un Hommage (en vers) à Monsigny dont il était l'auteur. M. Louis Noël, l'auteur de la statue de Monsigny que j'aurai à mentionner plus loin, m'apprend qu'il existe, dans le local de la Société, un buste en plâtre de Monsigny dû au sculpteur Gois.

Fauteur de Félix et du Déserteur. Voici toutefois la description qui en fut donnée naguère.

Monsigny repose dans le cimetière du Père-Lachaise; son humble tombe est placée entre quatre thuyas dans la quarante-sixième division, à vingt pas de la route, à gauche en montant l'avenue au-dessus de la chapelle.

On lit sur la pierre tumulaire.

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