‹ Monstres choisisChapitre 1 sur 18 · NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 35 & 37. RUE MADAME · texte numérisé non relu

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 35 & 37. RUE MADAME

MONSTRES CHOISIS J attendais» vautré dans un fauteuil de cuiTt fumant des cigarettes» tandis qu'en bas» dans sa clinique, mon père, penchant sa myopie su/ d aftreuses nudités» répondait par des formules aux terribles aveux des pauvres souftrant tous les maux qui terrassent les esclaves.

— Ça y a pris en plein travail» m*sieur le docteur ; y a trois de ses camarades qu*est déjà morts comme ça et son père» qu'était dans la partie» qui nous restait des deux mois à Thô-' pital.

— Trois cuillerées par jour et des bains chauds. Voici les bons. Trois cuillerées» ne vous trompez pas. Et pas d alcool» nom de Dieu I Vous reviens drez samedi.

Savant docteur» guériras-tu mon mal ? Quelle belle formule pourra répondre à ma confession ?

Outre la fausse traite que tu as dû payer ce matin» il y a encore en circulation un chèque signé du nom de mon oncle.

Mon père entra. C était un honnête homme.

Il pouvait me regarder en fronçant le sourcil» les lèvres méprisantes et les bras superbement

LES COMPLICES croisés sur sa poitrine que piquait de rouge une étroite rosette.

Et c'était un homme à principes» qui portait une redingote vénérable et démodée, une cravate noire et des lunettes d or.

J*avais, moi» un joli complet d'amoraliste» une cravate tendre, des souliers vernis, un gilet de soie et pas un sou dans mes poches. Fichu métier que celui de voleur quand on Texerce par distrac^ tion !

Le jour baissait. Mon père tisonna le feu et, sans allumer la lampe, vint s'arrêter à deux pas du coupable, du malade.

J'étais très semblable aux clients pauvres de mon juge ; Je rusais pour me réconforter et je songeais :

— Du courage I Quand la nuit aura tout envahi, ton père te dira : Va^t'en I et ce sera fini.

J'ai oublié les prolégomènes ; j'entends encore :

— Tu n'es qu'im sagouin ! Entends^tu ? Un sagouin I A quinze ans, déjà, tu as volé ta sœur. Tu as raté Centrale, tu as raté Polytechnique. Au régiment tu as été mauvais soldat ; tu devais

MONSTRES CHOISIS aller à Bîribî. J*ai intrigué au Ministère pour t^ sauver, j ai eu tort. Qu*as-tu fait depuis ? Journaliste, tu t*es soûlé à la brasserie et tu n*étais même pas fichu de mettre lorthographe. A la Bourse... à la Bourse I Ah I Ah I parlons-en de ton passif à la Bourse...

Je redoutais un réquisitoire, c'était un vulgaite acte d accusiAion.

La pluie, maintenant, tambourinait régulièrement les vitres ; les camions, les autobus, les fiacr^es dévalant la rue du Havre pour investir la cour de Rome, confondaient leurs fracas en un même jeu roulant, monotone et saccadé, et cette symphonie urbaine et la danse de la pluie s unissaient en ma tête légère pour ne plus composer qu*tme phrase sommaire, inlassablement répétée :

— La formule... la forrmule... la forr-mule... Mais mon père ne la fournissait pas. Il contU

nuait, nég^geant toute chronologie :

— Et dans quelles conditions as-tu quitté le collège d'Alençon, petite crapule ? Est-ce te» qui a barboté deux cents francs chez Pichard ?*.. As-tu jamais eu des remords ? Des remords ! Ah I

LES COMPLICES oiurt, va te faire foutre I Ame de fille I Catin I L'omise mnis enveloppait.

— Quand la nuit aura tout envahi ton père te dira : Va-t en I et ce sera fini.

Mon père écrasa sa large main, baguée d'an** neaux modestes, sur le marbre de la cheminée. Il reprit, gourmand de sa honte :

— Veux-tu que je te rappelle ce que le préfet des études d*Arcueil m'écrivait à ton sujet en 1896?

Le pairvre homme me vit sourire et moi je le vis chanceler. Car un sourire, le sourire d*tm vicieux, d*im faible, d un voleur sans le sou, est une arme terrible, im redoutable levier capable d'élxranler Tédifice des principes accumulés, entretenus, polis depuis soixante années.

— Cela te fait rire, gredin ? Va-t*en !

Je ne voyais plus rien que le crâne luisant de mon père, dans la nuit installée au foyer. Derrière les carreaux, Paiis prodiguait des gaités de feu d'artifice.

La voix paternelle proféra :

— Je te chasse !... Ne reparais jamais ! Jamais !

tl

J'avais, durant la mercuriale, remarqué un louis au coin de la cheminée. Je le raflai avec beau*' coup d adresse et sortis, sans faire claquer la porte.

Le concierge me salua très poliment.

Parbleu ! était^il informé de ma déchéance ?

Quelle déchéance ? J*avais été cassé de mon grade dans la hiérarchie familiale comme en m avait, au régiment, arraché mes galons de maréchal des logis. Mais quoi ? m ayant maudit, lun et 1 autre, mon colonel et mon père n avaient pu que me libérer !

Je n appartenais plus à aucune caste. J'étais beau, ] avais un équipage dandy et un louis dans ma poche. Et mon père ne m avait pas même embarrassé d'une formule I Non, pas d'ordou'nance. Ce docteur était spécialiste et ma maladie ne ressortissait pas à sa compétence.

Ce soir-'là, J'ai pris l'apéritif sur les boulevards, des messieurs impeccables m'ont serré la main. Mais, à son grand étonnement, je n'ai pas rendu le salut à un vieil ami de mon père. La classe I Ohé I La classe I

LES COMPLICES

J m passé la soirée dans un musiohalL C*est de cela dont je me souviens le mieux. Programme très chic. Un ballet de jeunes Anglaises aux jambes nues. Ces mômes m ont fait songer aux petits chats miaulants que j*étranglais au temps béni de mon enfance heureuse. Très bien aussi THomme qui passe à travers les glaces. Il ma rendu service en me dégoûtant à jamais du merveilleux scienti*^ fique. J*ai applaudi à en déchirer mes gants de daim blanc la Comtesse Lydie de Horn» bête remarquable» vieille conune Morgane, sans doute» et comme elle engageante.

Elle chantait nue, avec des bas dorés et un cha^ peau de roses naturelles.

C'est de ce premier soir que date ma liaison avec Liane.

C'est elle qui eut envie de moi, parce qu elle me remarqua la première. Mais quand je la vis elle me plut assez. Belle fille, grâce à son art. J'aime le fard, les chevelures orfèvrées, les hamois savants ; et les parfums de la chimie me flattent singulièrement mieux que Tarome des plus rares bouquets pu des chairs les plus vierges.

MONSTRES CHOISIS Jofïris à boire. Liane souriait en suçant son

chalumeau. Elle me dit :

~ Tu es joli homme. Emmèpe^moî.

— Je nai pas le sou.

— Ça ne fait rien, j'ai le béguin.

J*ai vécu longtemps, plusieurs mois, j*ai mal compté, dans le lit de Liane, à sa table bien stfvie ; à plat ventre aussi, près d elle, sur la peau de tigre, devant le feu. Car elle ne manquait pas — et c'était son seul défaut — de quelque littérature. Parfois, Liane me disait :

— Il faudra que je te fasse connaître mon frère, il te plaira beaucoup. Tu sais que nous avons été très bien élevés. C'est OHnme toi, d'ailleurs. Pauvre chéri l

Ou bien elle me questionnait :

— Qu*est-<e que ça veut dire : mal tourna ?

Voyons, est-ce qu'on tourne bien ou mal ?

Non, n'est-<:e pas ? C'est la vie...

A Liane aussi on avait négligé de glisser la suprême formule. Mais sa courte philosophie m'était une morale suffisante. Et je goûtais au bonheur dans une exquise somnolence.

LES COMPLICES

Un jeudi. Liane étant au music-'hall (elle tenait beaucoup à la clientèle posée du public des mati*nées), ]*avais négligé la flânerie coutumière — au bois, au café, à Taventwe — à cause d'une migraine ou bien d*une incapacité absolue à prendre la plus molle décision. Blancbe, la hideuse servante à bec de lièvre, qui parfois me tenait compagnie, était absente elle aussi. La bibliothèque de Liane n*avait plus d'attraits pour moi. Âllais^je bâiller d*ennuî ?

Pour ma dilection, je trouvai dans un chifEoU" nier en bois de rose, offert par le baron Coston, le monsieur du mardi, un manuscrit à peine jauni, d*UA mince volume, noué d*une faveur tendre.

L*ayBnt déplié je reconnus Técriture de Liane.

J*avais trouvé Taliment de ma paresse. Bourrant d*abord, ma courte pipe anglaise d*im tabac blond opiacé ; à Taise dans mon pyjama de soie, aplati sur le sofa, je commençai ma lecture.

L*affreu$e ! L'innocente ! La sublime amfeS" sion ! Et comme je m*applaudis d*avoir dérobé ces pages !

<K Ce fut le 7 avril 189. » trois jours avant Pâques, que Ton assassina mon père. On l*égorgea dans son lit, la nuit. Ni mon frère m moi qui couchions, presque côte à côte, dans deux petites chambres étroites, n'entendîmes sa plainte. Pourtant, aujourd'hui, je me souviens bien avoir perçu une voix qui n'était pas celle de notre père ; mais c'est d'aujourd'hui seulement que je m'en souviens, et il y a maintenant dix années que l'on a tué dans son lit le comte Hubert de Preulan qui fut l'époux de notre mère et ne nous aimait pas*

La chambre de Georges, mon frère, était tendue d'un papier bleu pâle à fleurettes d'argent, fortement déchiré. La mienne, d'identiques proportions, avait été tapissée jadis d'un papier fabuleux sur lequel s'ejffaçaient les silhouettes crues des per^ sonnages de La Fontaine. Rien ne différendatt

LES COMPLICES nos deux petits lits encadrés de toile blanche» comme des lits d*hôpital» mais chacun appelait sa propre couchette : le navire I

Dans des corbeilles s*afitassaient nos jouets particuliers. Accessoires sportifs convenant à Georges qui était maigre et vigoureux ; poupées dont s'occupait encore le vœu de mes quinze ans.

Quelquefois Georges» que la nuit inquiétait»

heurtait au mur. Son poing résonnait à lendroit précis du papier où Ton voyait le loup croquer Tagneau. Il n'était pas rare que Georges cognât ainsi à la cloison à diverses reprises. Je devais lui répondre de la même façon et il n y avait pas d*autre moyen de 1 apaiser. Mais certains soirs Georges dormait paisiblement.*

Nous avions coutume de dire» en nous éveillant :

— Le loup^a parlé trois fois cette nuit !

ou :

— Cette nuit le loup a bien dormi.

La nuit où notre père fut assassiné le loup ne parla pas.

Même nous dormîmes» sans rêve» plus tard que de coutiune et neuf heures sonnaient à la petite

MONSTRES CHOISIS hsMfloge suisse, en forme de dbMet, quand vînt liQU8ié¥eilier\Gaudmequeiious avions surnommée, à cause d*ime incertaine reasend^Ianoeavecquelgue imagerie pééagQfpgpMC^ Blandie de CastîUe.

Eyyb jfempJiîssaît à k maison Yjo&œ deiemmeidê chai^ et ntmssaniait aussi de gouvernante. :Mais lor$que nous étions lavés et «vfitus, sa tâche, ^sen ce qpui touchait notre serabe,. était terminée, 5jusqu*au coucher, et ^personne laie s'occupait plw >de ^nous.

A ^pcinc (savions^nous de I abécédaire ce ^que notre tnèfie, dont je n*ai pas gardé le souvenir, avait !eu le .temps .de :ik>us montier lavant i sa mort soudaine.

P^ut'^e est'iae ^pousbant à ma tahte qu« je songe si je revois ime losime de trente ans, en peignoirnshinots, txiste tet>pi]e, qui nous cax»sait tremblante :d^m0ur„Bvecidtô:doigts;s^és. Mais rien ne m*apparaît de son visage. Je crois malgré cela qu'elle jdut Stre très hii&e. Pxmrqvm.?

jBWdhe de Gasblle «ntra let j ouvris les ysxtx. Elle portait, le matin, un châle bleu reeouvxiant ses ch^reux plate et :i?etoziJiant en plis :égaux aur

LES ÇOM;PLIG(ES Quoi ^u*il ,a<j[yint» e^le iSouriait 4*un sourire animal qui rendait plus hideux §Qn jbçc de lièvre. Blanche de Gistille aUa de l'une ià IVytre chambre, ouvrit les (epêtiçes donnant sur |le jardin c^^Q^donna à Gep^F9«5» g»î rechigna, de ,8*h»bmer prompte-

Dtt^flt. .

Qumd il .fii^t à peu j>r^ vêtu et gu'dULe jnleut agrafé ma jcobe d\L Jnatip» ^PJUuc^ de GtstiJUe me conduisit che^ njoH'^èKe.^tilf^, à mon grand étoimem^t, — car ^le p était pi^ prodigue de câlio^ries dont nous n*étioQ8^ère (ri^db : — nousifit^sepir sur ses jg^c^ux owi@*QS.

— Enfants, mvi^ .dit-^Ue, je v^is vo^s ^re pleurer. Ma pauvre petite Jac^u^liiiie, #t vous Georges, qu'est-tce qffi vous ferait je plus de chagrin >

Nous frissonnions ^s^ns c(^pr#ndre, Cftr $fL douceur ii|h|^bituçUe;i^V^tgii^queçhçsetd*eâroya'ble. Georges rusût v^i^çu»^ pour 9e délivi[^ de SQniétjreinte.

?— Aune^vous beaucoup de peine ,§i *v^r$ }>on (Mipa ipoufait ? Mes pauyi^ chérie, ,Mçn» n>y^ filjis ide Mpa. .

MONSTRES CHOÏSIâ

— Papa I nous écriâmes-'nous en échangeant nos regards épouvantés.

— Monsieur le G)mte est mort cette nuit, venez Tembrasser pour la dernière fois.

Nous prenions rarement nos repas auprès de notre père. Il s*absentait souvent, où bien s'enfer-* mait dans ses appartements pour y mener ime vie telle que nous n*en devions pas être témoins.

Trop d'incidents fortuits nous laissaient déjà beaucoup à deviner. Ce matin Jà il y avait im peu plus de deux semaines que nous ne 1 avions vu.

Georges n*avait pas de larmes mais il était très pâle et je crois qu*il avait peur, simplement, parce qu*il lui fallait poser ses lèvres sur un cadavre. Moi je songeais à l'abandon. Nous étions des enfants perdus. Qu'allait faire de nous Blanche de Gistille ? Et je pleurais.

Nos chambrettes se trouvaient sous les combles d'une vaste maison provinciale. Bien que Pierre^ le cocher Maître^ Jacques, eut chaufié comme de coutume, l'escalier trop large, presque béant, me parut une route de glace et le froid (il neigeait sur le verger en fleurs) me fit si mal aux doigts

LES COMPLICES que je pleurai plus fort. Blanche de Castille nous menait par la main.

Quand nous fûmes à la porte de la chambre, ^e dut sentir se roidir nos doigts fragiles car ses mains rèches de lavandière s'ouvrirent un peu ; elle s arrêta, nous lâcha tout à fait et elle ne trouva pas un mot à dire et n*eut pas un geste pour nous pousser plus avant. Nous attendîmes, silencieux, puis, d*ime même décision, nous entrâmes sur la pointe de nos souliers.

Des étrangers occupaient la chambre qui nous épargnèrent de voir trop tôt le mort ; deux messieurs que ie ne connaissais pas nous poussèrent tout doucement vers le^lit.

C'est alors que je jetai ce cri si terrible, qu'on l'entendit de la rue où des femmes qui bavardaient au seuil se signèrent, m'a-'t'^on rapporté plus tard.

Nul n'aurait pu dire si le visage de mon père était un masque de bourreau ou de martyr, tant il semblait avoir souffert et tant était atroce la grimace de haine de sa bouche torturée. On n'avait pu fermer ses yeux qui accusaient, cherchant le meurtrier parmi tous, et il avait au cou conune une

MONSTRES CHOISIS barge morsure cl*où le ^ng covAbA encore en un mince filet noirâtre. Entre ses mains grasses et mdles^ qui né se rejoignaient phisr quelqû un avait placé un crucifix d*ivoire ; il glissait un peu sur le drap trop tendu. Sur h table de nuit, une branche de biHs émergeait d*un verre de crisùd taillé à facettes et dans lequel nous aviolns souvent vu boîré notre père,

J entoîd^ un inconnu grommeler :

— Ça n*est pas un spectacle possible poiaf des entants;

je me réveillai sur mon petit lit, entre les rideaux li^cs largement écartés. Une infecte odeur d*am«moniaque empestait Fatmosphère et Blanche de Gistille à Fi^iôbte sourire me tapait dans les mains.

George» n*était pas un enfant tendre et jé ne le vis pas une seule fois pleurer, mais tout le jowt ses dents claquèrent dt les pas nombreux, des pas étrsjngeHs qui retentissaient dans la maison. Sans respect pour le mort, nous jetaient ruri contré Fautre, éperdus. Cependant Georges me querdla. II m'appela « buse » et « idiote ». J*eus une peine infinie qu*tl fut sr dur un pareil jour et pourtant

LES COMPLICE étais^je assez accoutumée à ses rebu^des !

Deux jours la terreur dtevatt habiter eeUté maison.

Vers le soir,. Blanche de Ca$tiUe nous servît un repas de fortune auqiid novtt P» touchâmes qufk peine et à huit heures nous ordoima de nous mettre au lit.

Nou» obëiities» mais en wppliant notre gouver^^ nulte de ne pas emporter 1er lunûères> £lle y consentit, sans nous répondre, et, même, prit la peine d*emplir une lampe presqtie épubée et qui pouvait s*épuiser avant Faube.

Georges ne cogna ptis^ au mur» Ma»^ avant mîntlit, je Tentendis se lever, il s'habiKa à demi et entra dans ma chambre, sans frappa, sa lampe i lar mam. Il tvembkit et froid et d*angoisse ; le visag» éelabouMé par la flamme voilant soi»

Tabat-jour rosie, il était Uvide. Georges posa sa lampe près de k mmina,. sur \m cheminée^ et vint » asseoir axk bord de mesi ht» Il me remania pro^ (oadémeivt et dmnanda :

— Qui est-ce qui Va tué >

-" Je* nte sÉλ pas.

-^ Mot non plus*

— Des voleurs ?

— On n a rien pris. Quelqu'un d*ici ?

— Qui alors ? Ça n'est pas Pierre.

— Ni Blanche de Gistille.

Ni Georges, ni moi n'accusions en pensée l'un ou l'autre des domestiques, pas même Rose, la fille de cuisine un peu épileptique. Mais j'eus plus peur encore à songer que nous avions pu toucher la main de l'assassin.

Georges ajouta :

— Il venait de sales gens ici.

— Que veux-tu dire ?

— Ne fais donc pas l'imbécile, tu le sais bien, ce que je veux dire.

Je n'osaf rien répondre. Georges disait vrai et nous avions surpris bien des allées et venues suspectes^. Parfois, on préparait à la cuisine des r<q>as succulents dont nous avions les reliefs, et à l'heure du souper sonnaient d'étranges convives à faces patibulaires ; ils nous regardaient en rica-* nant s'ils nous reconnaissaient, quand nous nous promenions sur le cours avec Blanche de Gistille.

Il venait aussi des femmes pauvres en toilettes

LES COMPLICES tapageuses et des pauvresses vêtues de hardes avec des rubans frais au cou. Presque toutes avaient le visage peint et souvent nous les vîmes s*en aller en pleurant.

Georges se tut. Il essaya de prier mais il se releva bientôt en s'écriant, mécontent :

— Des blagues I

Et un flot de sang lui monta au visage. Il s'assit de nouveau au bord de mon lit, me prit la main et nous n'échangeâmes plus une parole.

Toute la nuit nous entendîmes dans la chambre de Blanche -de Castille, voisine des nôtres, le vrombissement irritant d'une machine à coudre.

Au jour, on nous fit abandonner nos frais cos-' tûmes de la veille pour de hideux vêtements noirs, confectionnés en hâte.

^ DWoir usé la nuit sans sommeil» nous avions untt flamme atix tempes, les paupière bouffies et «me grande lourdeur d*espnf, si bmi que nous ne savions plus du tout ce qui nous accablait.

— Venez avec moi, dit Blanche de Castille, qûu voyaait notre terreur, se hâta d'ajouter :

-=- Venez avec moi au salon.

Nous n'^ions pas entrés trois fois dans cette pièce et je pus ce jour-là seulem^it là conti^nipler à mon aise.

Très vaste, elle était entièrement recouverte d un riche tapis fleuri de couronnes de roses mais souillé, à quatre places, de liqueurs poisseusses, étoile d'imperceptibles éclats de verre. Puisque je n'avais jamais mis les pieds dans un théâtre, d où vient que l'ameublement fixa mon esprit

LES COMPLICES d^esifant qu*exaltait une mort affreuse sur cdtte idée : le Théâtre?

Les chaises, le canapé et le grand fauteuil boiteux avaient été jadis des pièces précieuses. Le temps et les vers avaient entamé le dessin des bergeries libertines roses et bleues la peinture des dossiers s*effntait, blanchâtre sur un fond roux» comme ces palais dévastés qui deviennent lentement de pauvres maisons de briques.

Dans un angle, deux grandes figures de bois, disproportionnées, s'élevaient jusqu'à mi-^hauteur des miroirs ternis en quoi leurs jeux immobiles se répétaient.

J'aime toujours dans ma mémoire ces deux figures aimables, provenefnt l'une d'une chapelle, pillée, violée ou écroulée, l'autre dé quelque folie du XVlti^ siècle, un ange et un nègre. Le nègre moins grand qu'un homme mais un géant devant l'ange ; les lèvred retroussées, des bracelets aux pieds, le chef enturbanné et tout entier rouge, noir et or, brandissant un candélabre à quatre branches en fleurs.

Les dents du nègre étaient dorées sous les larges lèvres d'un vermillon cru.

L*Ange, percé d*une infinité de minuscules blessures» allongeait jusqu'au tapis de roses ses ailes à peine repliées. Plus rien qu un mince manteau de lèpre verdâtre lecouvrait ses épaules ; un livre, si lotu*d apparemment qu*il semblait contenir toute la science, s'ouvrait en ses mains étroites. Mais l'on n'aurait su dire qui enseignait l'autre, du nègre hilare au flambeau resplendissant ou de l'Ange attentif.

J'avais souvent rencontré, par les rues de la ville, où chacun le saluait, ce vieillard au front luisant examinant longuement l'effigie sacrée et le profane simulacre.

Cotu*bant d'un geste arrière sa petite taille, il contempla avec l'attention un peu triste de ceux qui suivent la chevauchée des nuages une vaste tapisserie dont tout de suite le sujet m'étonna. Georges ne s'occupait que des quatre ou cinq personnes, le Parquet du Mans et des gens de police, qui se trouvaient réimies au salon.

La tapisserie était ordonnée en triptyque avec une composition centrale plus vaste que les deux autres. A gauche, apparaissait une jeune femme,

LES COMPLICES blonde aux cheveux étroitement tressés» et qui» vêtue d'une longue tunique blanche découvrant à demi une jambe rasant le sol» brodait ; de lourdes larmes aux yeux. A ses pieds» s'élargissaient trois écheveaux de soie» dont deux rouges. Dans le fond» sur les marches d'un palais à colonnade» un guerrier barbu torturait une femme pareille à la dolente ouvrière et de frissonnants peupliers couvraient de leur ombre pacifique la scène d'infamie.

L'image centrale figurait un festin. Devant une table royalement servie» un homme à longue barbe» en tous points semblable au guerrier cruel torturant la blonde victime dont il arrachait la langue» avait joyeusement soupe.

Sur la nappe éclatante pesaient de lourds hanaps pareils à des tours» des vaisselles d'or» des verres de Venise et de Bohême» des fruits mûrs en des coupes fragiles. Trois lévriers» fouaillés par des pages en justaucorps mi'^partie rouge et jaune» se disputaient de sanglantes boucheries et des os rompus.

En une longue robe de brocard vert» relevée à la hanche par une cordelière d'or» une femme aux

MONSTRES CHOISIS lourds cheveux de nuit» sans om^nents, inclinée en une révérence de cour, présentait sur un pliA ciselé une tête d*enfant fraîchement tranchée.

Le convive à (ace d*ogre grimaçait d'épouvante et, au fond de la salle, une troupe de femmes nnoéets faisaient luire les fers de /leiurs lances i^^x flammes des flambeaux réfléchies aux mircîrs des houcliars entrechoqués.

A droite, au-fdessus d un jardin chimérique ou fleurissaient des roses impossibles, p^mi des bosquets noirs, des jets d*eau bleus et des kiosques de marbre rose, s'élevait dans Tâzur crépusciilaire, déchiré de rais obliques, un épervier aissc larges ailes immobiles, une hirondelle le fuyant.

Sur la plus haute branche, comme dans la chaiison, yn rossignol chantait, tandis qu'au plus I^oche buisson pl<Higeait un faisan au plumage de pourpre et de Ijimière.

J admirai que cette im^erie, ipiraciuJeaiseiQent diverse, eut, vraisemblablement, un ser^ cqii^plet.

LES COMPLICES

G>inme j'en étuis là de mon étonnem^it, un étranger que rien ne m*avaît csicore dénoncé» un homme grand et lourd, à barbe blonde, les yeux très gros vacillant soifô d*énormes lunettes rondes oerdées d'écaillé, assis auprès de la fenêtre la plus éloignée, plia en quatre, méthodiquement, divers Journaux sur lesquels Je pus lire : Un.assas^ mat mystérieux^ Le crime du Mans, Sémghmte éniffsef La mât rouge, d'autres encore. Quand il eut plié ses journaux, l'homme blond les fourra tous ensemble dans une basque de sa redingote et, m'ayant examiné des cheveux aux talons ainsi que Georges qui, redevenu tout petit garçon, se sus^ pendait aux jupes de Blanche de Castille, il jeta, comme pour lui'^même et sans nécessité, cette iotenrogation :

**- Les mifants sont là ?

MONSTRES CHOISIS Puis il ajouta.

— C*est parfait. Dépêchons.

Le petit vieillard amateur <l*antiquités se retourna et rejoignit en sautillant son chef ou son collègue, ce que je n*ai jamais su.

— Eh bien, Laurent, grogna Thomme blond ^'adressant à un comparse poussiéreux, vous n avez rien préparé ?

— Mais, monsieur le Procureur, on n a pas trouvé d encre dans la maison.

— Il fallait en acheter.

- — On n a pas trouvé non plus de table convenable, sauf celle de la salle à manger qui n*est pas transportable.

Le procureur haussant les épaules tendit à Thiunble Laurent un stylographe, et cet objet nouveau pour lui, allumant la convoitise de Georges occupa tout entier son esprit.

— Puisqu'il n'y a pas de table, vous écrirez sur le piano, il est assez large !

Et Laurent, un greffier je pense, fit tourner pour le mettre à sa hauteur le tabouret dont le pas de vis cria comme un chat-'huant, et sur le vieux piano

LES COMPLICES

dont leJboîs était fendu, îl s'installa sans aise, jouant distraitement quand il n écrivait pas, avec les Ixv bêches de stuc rose.

— Claudine Livraud, ordonna le procureur, approchez et redites-'nous ce que vous savez.

Blanche de Castille fit alors un récit dont Je n*ai rien retenu, de cette voix sèche dmtendante économe qu elle avait pour rendre compte à mon père des dépenses de l'office. Pierre le cocher parla à son tour ; posément et lentement. Il s'aven-* tura péniblement mais sans s'égarer, en homme méfiant et certain, dans des explications topo^ graphiques des lieux, inutiles et précises. Quand il eut achevé, Pierre s'immobilisa dans une attitude de respect, la casquette pendante entre ses mains réunies. Le défi allumait ses yeux, il semblait dire :

— Je n'ai pas tué mon maître (ce qui était vrai), mais, si je l'avais tué, faudrait être bien malin ou me déchirer pour me le faire avouer.

On le renvoya.

— Pierre Lebel, retirez-vous et introduisez la fille de service.

Rose claquait des dents, terrorisée. Elle avait

MONSTRES CHOISIS été interrogée le matin mais on devait lui poser encore une question.

Elle lit une réponse incohérente, sans regarder les magistrats, puis elle se jeta aux pieds de Clau" dine en lui baisant les mains et il ieMut Temporter, parce qu un peu d écume montait déjà à ses lèvres translucides.

— Les gendarmes sont là ?

— Oui, monsieur le procureur.

— Qu'ils amènent cette fille.

Un policier ouvrit la porte du salon et, âans le couloir fit un signe.

Il y eut un cliquetis de sabres traînés sur le parquet et bientôt parut, entre deux gendarmes, une triste créature dont jamais le souvenir ne pourra déserter ma mémoire.

On avait dû la saisir au lit, le matin même. Des hommes sans pitié, pareils au policier dont la vue me glaçait, avaient, de leurs gestes automatiques qui la lia ent, dressé devant elle Tombre de Téchafaud ; elle avait supplié, oubliant que ces hommes étaient la geôle même, leurs mains des clés et leurs paroles brèves des grilles.

LES COMPLICES

Sous un chapeau extravagant de velours hénssë. enturbanné de tulipes^ des cheveux blonds et comme poudrés de cendre presque rose flottaient* gardant encore quelque cho^ des apprêts minu-' tieux du dernier soir — sur un jeune visage, flétri par d'immondes vdlllées.

Elle était jolie malgré son nez trop épais, un peu de fard avivait encore ses joues tt la fille mordait, peut^<être pour dompter ses san^^ots, des lèvres qu'elle n'avait pas eu le lem^s de rouigîr.

La prisonnière portait une robe du soir, d'un bleu fané ; celle qui tramait sur im sofa, cdle que les argousins lui avaient jetée, et la boue tenace des prc»iienades dtadines maculait ses souliers de peau blanche chaussant de très petits pieds qui n'avaient pas de repos.

Le vieillard fluet, tendant vers elle une main creuse en iorme de coqulle, dit assez bas :

— Ei^eves les menottes, gendarmes, c'est tout à hk inutile.

La fille remerciad'un signe de tête qui fit trembler toutes les tulipes du chapeau fou et ramena un peu plus de cheveux autour des yeux d'esclave

MONSTRES CHOISIS de cette prisonnière au visage muet. Nous avions vu naguère, dans des cirques pauvres, des cavales empanachées qui lui ressemblaient.

— Approchez mes enfants, c'est le petit vieillard qui parlait ainsi ; n*ay^ P^ P^ur, surtout réfléchissez bien avant de répondre. Vous y êtes, Laurent ? Bon. Alors, commençons. Vous voyez cette dame qui vient d entrer, la connaissez-vous ?

Nous regardâmes la « dame » parce qu'on nous parlait d'elle, nmis sans chercher à répondre conune il le fallait.

— Vous ne la connaissez pas? Vous en êtes bien certains ? Cependant ceux qui savent tout m'ont dit que vous la connaissiez. On prétend que cette dame venait souvent ici. N'est^^elle pas venue avant-'hier soir ? Allons, ne vous pressez pas et répondez bien.

La <K dame », la fille, nous regarda fixement, sans prière dans le regard, terrifiée que son destin, sa tête, fussent entre les mains d'aussi infimes créa" tures.

Je ne la connaissais pas. Georges la fixa d'une manière étrange qui m'étonna et je vis bien que

LES COMPLICES k misérable supportait durement le regard de mon frère. Ah ! s*ils avaient été seuls» la fille aurait crié :

— Je ne suis jamais venue dans cette maison, tu ne m y as jamais vue et je n ai tué personne. Il ne faut rien dire, mon petit Georges, tu ne m*as jamais vue I

Elle appuya un mouchoir sur ses lèvres qu'à les trop mordre elle avait fait saigner. Georges, sou" dain résolu, fit un pas et répondit, s*accompagnant d'un geste découragé.

— Non, monsieur, je ne me rappelle pas d'elle. Sûrement elle n'était pas chez nous l'autre soir.

— Et en venait-il d'autres !

— Bien sûr ! Je n'ai jamais vu celle-là.

-Ahl Ah!

Les deux magistrats se parlèrent à voix basse. Le petit vieillard, penché sur moi, reprit :

— Et vous, mon enfant, croyez-vous ce que nous dit votre frère ?

— Je ne connais pas mademoiselle.

— Très bien, dit en haussant la voix le juge, du ton d'un homme qui s'accommode d'une affaire

MONSTRES CHOISIS manquée. Claudine Uvraud, emmenez les enfants. Les yeux de la prisonnière étîncelèrent, elle se jeta en avant, la chair battue de fièvre» articulant à peine :

— Alors je... suis... libre ?

— Nous verrons. EmmeneZ'^la doucement, gendarmes.

Ses gardes l'entraînaient sans contrainte, elle se retourna au seuil et, conune nous quittions le salon par la porte opposée, elle nous dédia un long et pénétrant baiser qui vola de ses lèvres £ades à nos fronts houleux de fièvre.

D une fenêtre de ma chambre nous pûmes voir deux voitures fendre un groupe de badauds et s*éloigner, par le chemin de la prison.

Georges me tira par le bras et, en bés^yant un peu, le visage fendu d'un sourire équivoque, il me confia :

— Je la connais !

— Je la voyais souvent, je lui ai parlé ! et la derraère fois... avimt-^hier !

~- Ce n*est pas vrai !

LES COMPLICES

— Je le jure !

-Oh I

Un inconscient mouvement de recul me jeta contre la porte. Georges crut que j allais descendre» parler» tout dire. Il se précipita sur moi, féroce» éperdu» me rouant de coups, frappant lourdement de ses poings sonnant sur mon dos soumis. M*ayant assez fait souffrir» il alla s*enfermer dans sa chambre» mais avant d*en tirer le loquet il ajouta cette menace:

— Je te défends de bouger et, si tu répètes ce que je t ai dit» tu verras ce que je te ferai !

La neige tombait plus fort sur le verger et le jardin» elle recouvrait le sable des allées. Siir les marches du perron» un moineau sautillait ; il s*envola quand» en trottant» parut le chat des domestiques.

J avais lu» dans un journal de voyages» qu'aux pays de Thiver étemel tombe parfois de la neige rouge. Je ne saurais» aujourd'hui encore» dire si c'est une fable ; mais je voyais» ce matin-'la» sur le jardin stérile et le verger, tomber» comme de la soie» une neige rouge s'épaississant infiniment sous le ciel clos» muet et livide comme le visage du mort.

— Claudine, est-elle toujours en prison ?

— Non, elle a été relâchée. C'est dommage.

Oh ! elle y retournera, ce monde^là y va tout le temps. Mais une demoiselle comme vous ne doit pas parler d*une femme comme ça. Et puis, en voilà assez. Habillez-vous, Jacqueline ; c'est aujourd'hui... à trois heures.

— L'enterrement ?

— Oui, les magistrats l'ont décidé puisqu'il n est venu personne de Paris.

— Il n'est venu personne ?

— Dame, Monsieur le Comte s'était fâché avec tous ses amis et la famille de votre maman. Pour** tant, est-ce que vous n'aviez pas encore une cousine, une dame âgée ?

— Il me semble.

— Elle est peut-être morte aussi^ ; enfin on n'a

LES COMPLICES pu trouver son adresse. On n*a pas trouvé grand chose I

— Comment cela ?

— Vous êtes assez grande fille pour comprendre et puis il vaut mieux que vous sachiez tout de suite. Monsieur le Comte était ruiné. S*il avait vécu on ne sait pas ce qu*il aurait fait. Le notaire Ta dit, 3 ne reste pas cinq mille francs à l'étude. Monsieur devait sur la maison» n*est^ce pas» il dépensait plus que ses rentes! Il n y a plus rien que des dettes, il va ^oir tout vendre et on le croyait si riche !

— Tu t'en iras, Claudine ?

— Dame, il le faudra bien.

— Oîi iras^tu ?

— Dans mon pays, à Saumur, peut-^être à Paris, après.

— Et nous ?

— Je ne sais pas. Vous aurez un tuteur.

— Un tuteur ?

— Quelqu'un qui remplacera votre père.

-Qui?

— On ne sait pas. Le notaire ou un juge.

— Un juge !

— On ne sait pas ! répéta hébétée Blanche de Gistille.

— Quand partiras-'tu» Claudine ?

— Quand on me chassera. Tmit le monde devra partir ; les juges vont mettre les scellés.

— Claudine, je voudrais revoir encore mon père.

— Oh ! non» ma chérie, pas ça» pas ça.

Et Blanche de Castille, me serrant sur sa poi^ trine plate, m*embrassa avec une réelle tendresse dont je lavais toujours crue bien incapable. Et je vis qu elle pleiuràit.

Georges errait dans la maison qui n*était plus la nôtre. Ses souliers neufs craquaient et il se plaignait dun costtune trop'étr<»t.

Dans le vestibule» nous nous heurtâmes au portefaix de la gare qui portait une énorme coU" ronne d'immortelles avec, sur un ruban tricolore ; cette inscription : « A notre som^lieatmmU l^ les Mobiles de la Sarthe, 1870-189. ». D autres commissionnaires le suivirent avec d*axitres fleurs, nouées aussi de rubans et deux dédicaces nous surprirent encore : « Au Comte de Pretdan, la Société Archéologique du Mans ». « Au Comte de

LES COMPLICES Preulan^ /* Union des Comtés Monarchistes de VOuest^.

Notre étonnement était extrême. Nous ne pou-* vions parvenir à imaginer que notre père eut Joué dans k vie tant de rôles. Il nous semblait n*être jamais sorti de son tumultueux isolement.

BJancKe de Castille reçut les fleurs que Pierre aligna dans le vestibule et» dans les mains ridées de notre gouvernante, tremblaient un gros bofuquet de Ulas blanc. Sur son ruban de moire noire on avait inscrit» en lettres de papier doré : « A notre père ».

— Je vais le mettre pour vous sur son lit.

Georges pleura. J*étais beureuse que cette douce pensée fut venue à Claudine et que» pour si peu de temps, hélas I un peu de nous fut blotti sur le cadavre de notre père.

Pour si peu de temps ! A dix heures vinrent les croque'^morts. Des paysans mal à Taise dans leurs faux costumes de cérémonie. L*un» roux et mal rasé» me parut un brave homme. Je le reconnus pour un menuisier du faubourg ; c'est lui qui avait confectionné la bière» une bière de chêne mesurée» eut«*on dit» pour un géant.

Ayant chargé sur leurs épaules le désolant far-* deau, les quatre croque-^morts montèrent d*un pas pesant et appliqué.

J entendis rouler des meubles, sonner un mar-' teau sur du bois ; il y eut même un juron» puis un long bruit circulaire de souliers à clous sur le parquet ciré.

A pas de chat, je montai à mon tour au premier et là, sans qu*il me put voir, j aperçus sur le palier le menuisier roux plié en deux qui, relevant les basques de son habit graisseux, engouffrait dans sa poche la poupée que, petite fille, j*avais le plus cajolé. II eut de la peine à enfouir sa proie délicate. La tête trop blonde aux ronds yeux bleus immo-* biles passa la première mais, sous la jupe mordorée* les petits pieds restèrent longtemps en Tair, raides et plats. Une articulation crissa, le jouet disparut. Le croque^mort rejoignit ses camarades. En hâte, je ramassai un petit soulier à boucle d*argent qui s était détaché et je me sauvai, épouvantée.

Quand les quatre compagnons noirs descen-r dirent, ils secouaient précautionneusement la sciure blanchissant leurs habits et je compris que

LES COMPLICES Claudine les menait boire un coup à la cuisine.

Nous déjeunâmes avec Claudine qui parut à table en noir, elle aussi» avec une grosse croix de iais en broche et deux boules de verre aux oreilles. Ses cheveux plats luisaient en bandeaux jaunes sous une horrible petite capote de crêpe. Elle me sembla vieillie et son bec de lièvre tremblait quand elle mangeait. Obstinément je la regardais, sans presque toucher au repas.

Peu à peu, la maison se garnit d*une vingtaine d mconnus et des dames, que nous voyions pour la première fois, nous embrassaient sans une parole.

Dans un groupe où Ion causait à voix basse, mais avec animation, un homme à longue barbe frisée, aux yeux étincelants, soutenait ses propos de grands gestes. J'entendis :

— Auriez-'vous cru ça ?... C'est inimaginable.

— Mais la famille ?

— Tous morts du côté du père ; du côté de la mère, décédée en 1889, de vagues parents. Il était brouillé avec tous ces gensJà.

— C'est inouï. Et quel scandale 1

— Je suis pourtant venu souvent ici, pour des

MONSTRES CHOISIS travaux. Oh 1 bien inutilement. Je le croyais riche et voulais le décider à faire construire. Je n'ai jamais rien remarqué. Du diable si je me serais douté de quelque chose.

— Mais que dire des domestiques ?

— Les enfants n*ont jamais rien «u.

— Que vont-ils devenir ?

— M® G>inte a écrit à Paris. Il est impossible que ce qui reste de la famille n ^intervienne pas. Des enfants ne sont pas responsables, hein ? En attendant, ma femme et moi sommes bi^i déddés à prendre les devants ; on ne peut pas jdber ces moutards à Thospice, sacrebleu !

— Philippe a raison, ajouta ime petite blonde replète, aux paupières enflées ; ils ne doivent pas rester ici un jour de plus.

Elle s api^rocha alors de nous et pressant nos mains :

— Voulez-vous que je sois un peu votre maman ? Voudrez-vous venir avec moi ?

Sa voix avait des douceurs inattendues. Je ne savais que dire, consentante pourtant, résignée à tout.

LES COMPLICES

A ma grande surprise, ce fut Geonges qtii me tira d'embarras en répondant :

— Vous êtes bien bmme» madame, et nous vous remercions.

Alors elle nous embrassa tous deux et ne nous quitta plus.

Quand le char funèbre s'ébranla avec un long craquement, une petite phiie fine tombait sur la ville lourdement assise. On entendait déjà les cloches à Téglise. Aux fenêtres, des gens se pressaient, malgré le froid, et tous les boutiquiers quittaient leiu* comptoir pour rdi mener en terre l'homme qui avait été assassiné. Des gens station** naient au coin des rues et, parmi eux, se trouvait peut-^tre Tassassin.

Pierre en long manteau, son chapeau à la main, marchait le premier ; nous suivions guidés par la vieille blonde. Au croisement de deux rues, un tram jaune, pour nous laisser passer, dut s'immobi-* liser, comme suspendu à son trolley. Sur la plateforme, une paysanne en bonnet se signa. Devant le théâtre, des ouvriers vêtus de bleu saluerait ous^ et, pour satisfaire leur curiosité, se débarrassèrent»

en 1 appuyant au long de la colonnade de plâtre, du fardeau d*un vaste décor de toile tremblante qui représentait un palais mauresque, bleu et blanc, avec des lustres en papier d*argent.

La messe fut brève. J*eus pourtant le temps de réciter toutes les prières que m*avait enseignées Blanche de Gtstille. Ce fut un prêtre tout jeune, au visage mécontent, qui donna l'absoute. Quand le cortège redescendit les marches de Téglise, il y avait une grande foule sur la place. Il ne pleuvait plus, mais nous enfoncions davantage dans la boue en pénétrant dans les faubourgs qui conduisent au cimetière.

Quand nous y parvînmes, enfin, je vis d abord im corbillard qui en sortait à vide, puis une vieille fenune sanglotante soutenue par un boiteux.

Des jeunes gens copiaient une inscription funé-* raire et je m*étonnai que tout fut achevé lorsque je me trouvai au bord de la fosse béante où glissa la bière, obliquement. Personne ne parlait, un prêtre remuait les lèvres. Blanche de Castille, partageant notre bouquet, nous en remit un nombre égal de branches que nous jetâmes dans la fosse.

LESCOMPLICES Je ne pleurais plus. Georges fermait les yeux. Le fossoyeur acheva. sa besogne.

Sans plus rien savoir de la cérémonie, je me trouvai aux portes du cimetière, enlaçant Georges, devant l'homme à la barbe frisée et sa femme, la grosse blonde, nos protecteurs qui nous souriaient. Us nous firent monter en voiture.

— A demain I nous cria Gaudine.

Je ne sais si la bonne dame, naturellement bavarde, eut le dessein de nous étourdir d*un flot de paroles.

— Est^'ce que votre père vous avait parlé de nous } Non^ n'est-'ce pas ? Je m*appdle Fanny et mon mari Philippe, Philippe Servant ; c'est un grand artiste 1

— Fanny !

— Mais oui, un grand artiste. 11 est architecte. S*il avait eu plus de chance ou si nous avions

été riches, s'il n avait pas été obligé de construire des bâtisses pour vivre. Dieu ! qu'il aitfait fait de ioUes choses. Mais voilà, quand on est pauvre il faut travailler pour les autres. Et il est si bon I dier Philippe !

MONSTRES CHOISIS Faimy baisà les mains velues de son mari.

— La pauvreté ne 1 aurait pas eftrayé, mais s'il a tant travaillé c'est pour mon bien-'être, et pour les enfants que nous aurions tant voulu avoir. Mï I comQie nous allons vous aimer, mes chéris. Quand mon mari était jeune homme, poiur pouvoir suivre les cours de Técole, TEcole des BeaxiX'^Arts à Paris, il logeait au septième étage d*une maison d'ouvriers et se nourrissait de riz au lait. Imaginez-* vous ça ? Du riz au lait I

Nous ne répondions rien, fermés, car nous n'étions pas certains qu'elle eût dit cela pour nous faire rire.

— Et il dessinait toutes les nuits. Vœis verrez ses dessins dans plus de cinquante cartons à la maison. 11 iipaginait des cathédrales, des palais et aussi des parcs de féerie, des parcs où personne ne s'est jamais promené. Ah I c'est qudqu'un ; ça ne l'amuse pas tous les jours de bâtir des vélo* dromes comme celui qu'il construit en ce moment.

—* Vous construisez un vélodrome, monsieur ?

dananda Georges intéressé*

— Mais parbleu oui, mon ami, et nous Tinauf

LES COMPLICES gurerons ensemble. Nous, dans la loge dlionneur, toi, sur la piste, dans la course des juniors. Cda te va-t-il ?

Fanny répondit pour Georges.

— Cher Philippe !

Et les époux s'embrassèrent sur la bouche, dans cette cahotante voiture de deuil menant vers d'obscures destinées deux inconscients orphelins.

Le ménage Servant habitait une petite maison, près du Champ-de-Mars. Construite par l'architecte, elle était aimable et biscornue. L'ameument nous apparut si différent de ce que nous connaissions que nous nous regardâmes, surpris. Phil ppe Servant l'avait édifiée de ses mains, ou à peu près, comme le reste. Je demeurais clouée d'étonnement devant les bahuts tarabiscotés, la table recouverte d'un tapis vert pâle, les chaises absurdes, les multiples carreaux des fenêtres et mille ornements géométriques sur le mur tendu d'étoffes anglaises décolorées. Sur la cheminée de la salle à manger un gros Bouddha doré méditait dans un bosquet de « monnaie du pape ». Un peu partout 8 entassaient des cartons à dessin*

Visiblement, M. Servant jouissait de notre émerveillement. Il alluma sa pipe et, tapant sur Tépaule de Georges :

— Eh bien, mon garçon, la maison te plaît" elle ?

Georges répondit simplement :

— Vous fumez la pipe, monsieur ?

— Terriblement !

Georges rit.de bon coeur.

— Heureux âge I prodama solexmellement Tar" chitecte.

Je devinais clairement que Georges et notre bote étaient déjà de vrais amis. La bizarrerie du mobilier, la barbe de M. Servant, sa profession, sa pipe, tout cela enchantait mon frère et je corn" pris, plus tard, qu*im parfum de bohème avait flatté ses sens et son esprit.

— Laissons les hommes, Jacqueline, voulez-* vous ?

Mme Servant me conduisit à sa chambre à coucher ouverte sur im pimpant cabinet de toilette. Maternellement, elle lava d*eau tiède mes yeux rougis et, tout en accompagnant le moindre de ses

LES COMPLICES gestes de propos baroques et charmantSi se mit à son aise.

La conversation de cette dame ressemblait à ces chapeaux extravagants qu'on se défend de port^, mais qu on trouve jolis sur certaines têtes.

11 y avait sur la coiffeuse à petits carreaux verts et blancs ime infinité de flacons de toutes formes, et dont j'eus envie.

— Vous en aurez bientôt, ma mignonne, ditelle en mettant, poiu* m*embrasser, ses bras nus autour de mon cou.

Mme Servant ayant hésité un instant, les yeux brillants de convoitise, renonça à cause de mon deuil, je pense, à un vilain peignoir rose. Elle en choisit un blanc à rubans oranges. Elle se déchaussa péniblement, et je vis ses jambes grasses et courtes sous un jupon d'opéra-'comîque.

— Je suis coquette, ma chère, mais je ne vous oublierai pas. 11 faut être coquette.

Quand nous redescendîmes, nous trouvâmes M. Servant et Georges occupés d'une partie de dames.

Il n'était plus du tout question de deuil, d'en-'

MO NSTRES CHOISIS tcrrement, de meurtre et d'épouvante. Les Servant, hôtes affectueux, paraissaient sincèrement enchantés que la journée s*acheva sans larmes. C*est à cela que larchitecte fit évidemment allusion quand, sans lâcher sa pipe, il souffla à sa femme :

— Ça se passe bien.

Il ajouta :

— Où les couches-tu ?

— J*ai fait un lit pour le petit dans ton ancien cabinet ; Jacqueline couchera dans la chambre d'Angèle, en attendant.

— En voilà une à qui je n aurais su donner ses huits jours avec plus d a-propos. D autant que la mère Delattre est bien meilleure cuisinière. Avez-vous faim, les petits ?

C'est à ce moment que mon cœur se creva. Je fondis en larmes. M. Servant en laissa rouler son pion jaune qui allait à dame et il bougonnait, charitablement :

— Sacrëdié de sacredié, c'est une syncope I Pauvre petite gosse.

Je ne sus rien du repas de Georges et des époux, sinon que, par trois fois, notre joviale bienfaitrice

LES COMPLICES rînterroihpit pour venir m*embrasser au lit.

A dix heures chacun se coucha. J entendis confusément les propos des époux ; la voix de baryton de l'architecte se mêlant au pépiement chu** choté de sa femme. Il y eut un long silence suivi d un bruit de baisers qui, je ne sais pourquoi, me fit mal. Alors je me levai, le cœur battant, une saveur de sang à la gorge, percevant confusément que de tristes mystères m*allaient être révélés, et je commençai mon journal de jeune fille dans une chambre de bonne renvoyée. »

Le manuscrit s'interrompait ici. Il n*était pas vraisemblable que des feuillets manquassent à ce roman secret, si minutieusement composé et conservé précieusement. On ne 1 avait pas continué. On en vivait la suite.

— Toume-t-on mal, mon chéri ?

Chère Liane 1 Ce comte de Preulan m*était sympathique ; belle fin pour un gentilhonmie ! Et Georges 1 fameux caractère aussi. Liane avait bien raison de penser que son frère me plairait.

— Que faites-'Vous là ?

D*un bond Je fus sur pied. Fallait'-il frapper, me défendre ou user de la plus courtoise diplomatie, voire consentir à Thumilité ? J*optai pour une quatrième méthode, parce qu'elle m était plus familière et me semblait exactement appropriée aux circonstances.

LES COMPLICES

— Et vous ?

La méthode était la bonne. L'étranger, un honune de mon âge, vêtu avec la même recherche de bon ton, se reconnut sans doute en moî-même. Il dit seulement :

— Ah ! très bien.

— A qui ai-je ITionneur de parler, monsieur ?

— Pas de monsieur, mon vieux, je suis le frère de Liane.

J*eus une moue de dégoût. Pourquoi pas ? C'est entendu, je suis un marlou, mais la familia-* rite m*a toujours dégoûté/Georges m avait certainement valu, naguère; à présent il m était inférieur. Peut-être celui-là avait-il vraiment mal tourné. Je tins à dépenser, pourtant, un peu de cordialité.

— Ah bah! fis-Je en lui tendant la main, vous êtes... Georges ?

Cela le fit rire, d*un rire grossier, stupide, mais qui m'impressionna. Georges, un voyou, me dominait.

— Vous lisiez ça ?

— Vous connaissez ?

— Un peu. C*est plein de sottises touchantes ; le moindre détail y semble indispensable et pourtant !... C*est absurde, rien n*est faux, ça n explique pas grand chose. Pauvre Jacqueline 1 je ne pouvais Tempêcher d*écrire ce roman, je n*ai pas dit ce conte. J ai lu. Elle le sait, mais n*osa pas me demander de lire.

Georges s assit près de moi, me demanda du tabac, roula sur ses genoux une cigarette, d'un geste crapuleux, et dit, sans me regarder :

— Oui, j'ai tué mon père. Je parie que vous n'avez pas tué le vôtre, et cependant il fut votre ennemi. Moi j'ai tué mon père, mais je ne l'ai pas volé.

J'eus un haut''le-<:orps. Mais Georges n'était pas devin, il ne parlait que de lui-même. Il ajouta :

— J'étais trop petit, j'étais trop bête. Quand je dis que j'ai tué mon père, je vais, peut-être, un peu loin. G)mprenez-moi bien ; voici... puisque vous avez lu... ça, vous rétablirez facilement la faits. J'ai tué mon père qui maltraitait cette fille. J'ai ouvert la porte, j'ai tenu la lampe, du moins je crois m'en souvenir. Je puis me tromper. Enfin,

LES COMPLICES enfin... je savais» je savais, entendez-vous ? Je savais et je n*ai rien dit.

Comment vous parle-t-on ? Faut-^il dire : Ça n'est pas ma faute ou : )e n*ai eu aucun mérite ? Hein ? Essayez donc de répondre.

— Continuez» Georges.

— Diable I vous n en menez pas large. Votre voix chevrote ; vous flanchez, mon garçon. Bah ! ça n'empêche pas de tuer, au contraire.

Peut-on estimer légitime le meurtre de son père ? Moi je croyais que c'était juste, mais j'avais, peut*' être, simplement envie de coucher avec la fille et de m'en servir comme faisait mon père. On se connaît si peu I

Je ne vous dirai pas comment ma sœur devint catin, moi j'ai fait pis. Ah I Ah ! c'est assez drôle I J'étais une petite brute enragée de justice, aussi je ne cessais de faire le mal. Pas vrai, mon vieux ? on se trompe toujours. Comme on serait meilleur si la pitié, qu'il faut être très délicat pour bien comprendre, ne venait pas tout gâter. Je battais ma sœur, j'ai tué mon père. Maintenant je roule dans l'ordure. Et vous savez, je la flaire de loin I

Georges jeta sa cigarette au feu et se leva.

Il me parut un géant» un être exceptionnel, inconnu à ceux de ma race et à tous les hommes» et s*il avait, à ce moment, tenté de m*assassiner à mon tour, je n'aurais pas fait un geste pour me défendre.

D*un coup de poing formidable, Georges détruisit un échafaudage de coussins et vociféra : ^ — Mais quelle sale vie, tonnerre de Dieu !

Est-<e que tu crois, toi, que ça peut durer ? Regarde^toi, tu n*es pas bon à faire ce métier et puis quoi, Jacqueline, Liane si tu veux, c*est une bonne fUle, mais une malheureuse fille. G>mm«fit t*appelles^tu ?

—— Robert...

— Robert, mon vieuit, nous valons mieux. Mais réponds-moi donc quelque chose, bon dieu !

— Tu... tu as raison.

— Alors ?... Tu ne sais pas ? Tu ne réponds rien ? Tu n as pas Tair bête, pourtant. Viens chez moi, nous causerons.

— Mais si Liane...

— Quoi, Liane ? Justement, elle va rentrer,

LES COMPLICES c'est le moment de déguerpir. Allons, viens.

Pour être descendu un peu plus bas que moi, Georges était mon maître. II osait davantage. J'obéissais. C'était logique.

A vrai dire, bien inutile cette visite de la gar^ çonnière de Georges. D'ailleurs, une garçonnière ? ... Hum I II n'était pas nécessaire d'y voir traîner des fanfreluches pour deviner la constante présence d'une femme. Mais quelle sorte de femme ? En tout cas elle ne parut pas ce soir^là et nous di" nâmes à la brasserie.

C'était un établissement du faubourg Mont** martre ; de faux tziganes en smokings rouges jouaient les airs à la mode que sifflent, en se dandinant, les jeunes apaches ; s'interrompant, de temps à autre, pour lamper un pot de bière, des journalistes myopes [cuisinaient leurs informations arbitraires. Une forte rousse, debout devant la glace, tournant le dos aux dîneurs et leur souriant, sabrait de rouge ses lèvres ouvertes sur une mâchoire très blanche.

Georges offrit des cigares et le kummel, largement partagé.

— Robert, mon vieux, nous n'avons plus rien à faire de bon dans ce sale pays. Nous n y sommes rien du tout, pas même de franches crapules. Tiens» l'autre soir, j*ai rencontré mon tuteur, celui qui ma payé mes études iusqu*à Navale préparatoire ; i'étais avec Irma, une amie de Liane, très voyante, et son ami, un grec. J ai changé de trottoir I C est bête, pas vrai ? Une crapule ne change pas de trottoir ! Passons Teau, veux-tu ?

Là-'has nous serons libres d'être nous, tout entiers. Il ne faut pas beaucoup dargent. J*en aurai ; tu en auras aussi. Viens le prendre ; ça se passera très bien. Oh ! ne t*effarouche pas, Robert, mon vieux, im peu de kummel pour te donner du cœur. Tu en as déjà manié de cet argent-'là ; le toucher en gros ou en détail, kif kif, pas vrai ? Viens, tu verras. Je te dis que ça se passera très bien.

Georges jeta de l'or au garçon : les tziganes attaquèrent une valse que j avais déchiffrée le matin ; la fille rousse me demanda une ciga" rette.

— Allons, viens-tu ? demanda Georges,

LES COMPLICES

— Ecoute, Georges. Je te suis, c'est entendu, mais... qu'alIons-'Hous faire ?

— Je te mène chez un ami.

Le baron Coston habitait un petit hôtel sans confort et désolant de vétusté, tout en haut de la rue des Dames, aux BatignoUes. C'est" Georges qui sonna.

— Monsieur ne reçoit personne, dit une vieille servante, revenez djemain, il est trop tard.

— Allez, dit Georges en tendant deux cartes qui n étaient pas les nôtres, il est indispensable que le baron nous reçoive. C'est pour une affaire d'honneur.

Qui frappa le baron à la gorge ? Georges ? Oui, je le crois. Pourtant c'est moi que le vieux rentier dévora du regard vacillant en hoquetant :

— Coquin !... Coquin !

Et la vieille servante, toute sanglante, précipitée dans la cage de l'escalier. Son cri I Son cri inutile et qu'elle ne jetait que pour glacer mon sang I

Nous partîmes riches, très riches. Il y avait beaucoup d'or et d'argent et des bijoux faciles à négocier, des valeurs étrangères m porteur, des

MONSTRES CHOISIS liasses de billets de banque chez le baron, un grippe* sous, si chiche avec Liane.

Liane aimée que je ne reverrai plus I il ne me reste d'elle que le cahier dérobé. Qui sait si ce larcin n'est pas un bienfait ?

Il avait été convenu que, pour dépister la police, nous voyagerions chacun de son côté. Les instructions de mon complice étaient précises et minutieuses. Je les suivis ponctuellement. Nous ne devions nous retrouver à Naples qu'un mois plus tard.

Je sus attendre et être exact au rendez^vous. Nos déguisements étaient prévus, nous ne pouvions ne point nous reconnaître. Je ne m'inquié" tai pas de Georges avant le jour de l'embarque^ ment.

Ai-'je tremblé quand le faquino de l'hôtel est entré dans ma chambre, avant l'aube, selon mes ordres ? Il m'est difficile de savoir, aujourd'hui, si j ai oui ou non rêvé cette terreiu'.

J'eus encore une pensée pitoyable pour Liane qui avait été inquiétée à cause de moi en fuite, puisque le baron G>ston était de ses amants.

LES COMPLICES L avait^on torturée comme la fîUe au chapeau extravagant ?

Sur le quai j*aperçus Georges. II n était pas seul ; il m'attendait flanqué d une grosse dame violemment maquillée. Sans Tavoir jamais vue, je reconnus Mme Servant.

Pauvre Georges !

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