L'ÉTOILE D'AMOUR
Nous sortions du cabaret illuminé, un cigare sec aux lèvres» bien entepdu ; tous les gentlemen héros d'une aventure qui les destine à entrer dans la Iktérature par la porte étroite de U nouvelle, se dcHvent de sortir du cabaret illuminé un cigare sec entre les lèvres. J*en appelle plutôt à MM. Paul Bouiget, René Maizeroy et Michel Provins.
Deux très jeunes gens nous heurtèrent et ne s'exeusèrent pas. Mais combien de braves gens navîons-'noi£5 pas heiutés, éclaboussés, dans la soirée, avec 1 auto de notre amphitryon, et sans davantage nous excuser }
L'un de ces adolescents avait la mine d'un gainroche de la Bourse, avec son raglan chic et
usé et son melon battant neuf ; Tautre gardait la franche allure des gens de barrière» sous sa viscope à carreaux et dans son chandail trop tendre à cravate de laine. Ils rôdaient de nuit, et, certes, n avaient pas le sou. Donc, ils étaient suspects.
Mais, je vous le denutnde, messieurs, ne sem-* blent^ils pas tout aussi suspects aux êtres effacés, modestes et raisonnables dont nous faisons fi, les beaux messieurs qui déambulent, en frac, de bouge doré en bouge doré, à Theure propre au sommeil honnête ? Brisons là, s*il vous plaît.
— Quelles gouapes ! grommela le général Plucharewsky^Wienewin, furieux du manque d*égards de ces jeunes gens sans préjugé, et plus furieux d*avoir laissé choir la cendre de son cigare.
Nous nous tassâmes, à six, dans Tauto de Préssignan ; le général dans le fond encadré de Dardigliano, le tragédien sicilien, et de Modeste Âdamovitch, capitaine aux chasseurs de Belgrade, qui a fait les trois campagnes d'Epire, d*Andrinople et de Macédoine. Préssignan et moi, nous occupions le strapontin. On avait installé la petite Chuchu sur les genoux du général, et Tespiègle nous bour^
L'ETOILE D'AMOUR rait de rapides coups de pieds, parce qu elle était un peu grise et que le soldat podagre la chatouillait aux hanches.
Lauto démarra. « A Montmartre I » avait commandé Préssignan.
Les deux voyous» arrêtés au bord du trottoir* nous lâchèrent une bordée d'injures.
— La plaie de Paris ! dit Plucharewsky- Wienewin, vous ne balaierez donc jamais ces ordures ?
— Vous êtes injuste, mon généiral, répondit Modeste Adamovitch, vous ne connaissez pas les gamins de Paris. ^
— Qu'est-ce que vous me dites ? Je ne les connais pas ? Taisez-vous donc, mon petit, vous allez me mettre en colère. Ne me contrariez pas, je vous en prie ; j'ai soixante ans sonnés, mon petit pigeon, et la congestion me guette. Ce sont des crapules, vous dis-je, une ignoble saleté. Ach ! Le bagne, capitaine, le bagne et le knout ! Tenez, cette petite, oui, Chuchu, figurez-vous qu'elle a un saligaud de frère...
— Dis donc, toi, l'Excellence chérie, c'est pas
MONSTRES CHOISIS une raison pour me pincer. D*aborc[ t*esquintes mes fringues, et d'une...
— Si vous le soufrez» mon général» reprit Ycfft" cier serbe, je vous conterai une autre histoire, une histoire des belles journées rouges de la sainte et hygiénique guerre dont je reviens ; mais c*est aussi une histoire de Paris.
— Bravo ! approuva Préssignan, hôte courtois ; le roman russe abonde, il nous fallait un peu de roman danubien. Vous avez la parole, Hospodar.
— Hospodar ! gloussa Chuchu que ce nom mettait en joie ; Hospodar ! où qu'il va chercher ça ? En^a-t-il des idées ! Allons, parlez, militaire, puisqu'on vous donne la parole. Vas^y, Hospodar !
— Au fait, ça n'est peut-être piquant que pour moi...
— Trop tard pour reculer, mon cher.
— Eh bien ! c'était pendant la d«iiière campagne, la plus cruelle, la plus meurtrière ; ceJle que les reporters européens ont si bêlement nommée la guerre fratricide, comme si lesSeibes étaient les frères de ces stupides mangeurs de choux. L'armée marchait sur Sofia, ou, du moins,
L'ÉTOILE D • A M U R on le croyait. Pour nous, c'est-'à-^dire ma bdgade, nous ne marchions gi^e. Nous occupions, ilans la neige et dans le fumier des morts du oholâra, un jKÀnt stratégique qu*il fallait défendre coûte que coûte. Plus tardj'ordre nous parvint d'évacutf, d avancer en hâte. Ce ne fut pas commode.
Nous étions enveloppés par fes troupes de Nazin pacha, qui se re&irmaient et se ressaisissaient. Etre assiégés en rase campagne, vous ne savez pas ce que c*est I Défendre une ville, une citadelle, un bloddiaus en ruines fumantes, cela va biai, on sait ce qu'il faut garder. Mais là ? Nous défaidions un immense cimetière sans chapelle, sans croix ; un cimet^e s étendant de Tun à l'autre horizon et dont les charognes faisaient crever nos hommes à leur tour. C'était si aftreux que des soitinelles, qui avaient fait leurs preuves de bravoure, hurlaient d'épouvante si elles apercevaient, marchant vers elles, les bras levés en signe de paix, quelque fuyard, quelque soldat perdu : Turc, Bulgare, Grec ou bwn des nôtres, hâve, livide ou verdâtre, recouvert de loques d'uniforme. C'était ccmune si les morts du diolém se relevaient pour les saisir à la gorge
MONSTRES CHOISIS chanson» une chanson de Paris, une romance sentimentale lancée au ciel trouble d'une voix... une voix... une belle voix de gouape, vraiment. Je crois que pas un de nous n'entendit cela sans frissonner. Ah I quelle musique céleste nous eût ainsi troublés, aucune je pense, et nous écou" tâmes quelque chose qui sonnait ainsi, qui sonne encore ainsi à mes oreilles :
Une étouêle d'ivresse
Une étouâe d'amour 1
Les amants» les nia!tre'Ouê-ouê''Sse8
Chantent la nuit, le jour 1
Un poète m'a dit qu'il était une étouèle.
Une étou^ d'amour !
Il y avait trois mois, mon général, trois mois que personne n'avait osé chanter I
Je ne vous dirai pas au long ce que nous de^ vînmes. Nous fûmes transformés. Nos pauvres drapeaux salis reprirent leurs belles couleurs et... nous sommes sortis du trou d enfer, nous nous sommes bien battus. Ah ! nous tuâmes Joyeusement ! Nous étions. sauvés. C'est ime gouape, avec sa chanson, qui avait fait le beau miracle. La
L'ETOILE D'AMOUR première gouape de Paris est capable d'en faire autant.
— Alors pourquoi que tu traites mon frangin de saligaud, dis ma vieille Excellence ? demanda Chuchu àPlucharewsky-'Wienewin, devenu rêveur.
apprenti mécanicien k treize ans. A nous de i'ad" mettre ou non à notre cercle ! C etak vsn hoimête homme. Je trouve. Il nous entretint de 43a fHmâk ; cela aussi c*est très français.
Son père se saoulait et sa sœur avMt mal toomé ; mais il parlait avec admiration, «vec dévobon de sa mère ^qui, si vieille, pîliaît des journaux, la nuit, dans une imprimerie du Croissant. Ah 1 s*il neve^ ' nait des Balkans, si quelque Ikar expkÀ lui vskit une belle prime, la vieille n*en plierait pluB de jôuitiaux I La vieille ! Il disait cela comme s'il eût dit « Sainte Maman ». Soldat fidèle, il ifê discutait pas la <x>nsigne. }e orois qu a servir sous nos drapeaux il s était "passionné pour notm cause, et pourtant — oui, <:*est d*une discrétion, ^ une délicatesse essentiellemait frwçaises — il cachait ce sentiment, qui ne pouvait que nous le rendre sympathique, ^t avait une manière bien à hii de répondre en de certaines circonstances : « Oh ! vous savez, md, c'est pas mes oignons ; je ne suis pas d*ici I » J'imagine que le Par^ot eût donûtié de belles leçons de modestie aux pachas berlmois.
Bref, c'est le )eune Maurice Poisson, — une
L'ÉTOILE D'AMOUR gouape, mon général, une goiu^ qui trouva sa voie et qui, bien certainement, manqua suivre, en de troubles aventures, ses copains de la barrière d'Italie, — c'est le petit voyou qui nous sauva de nos lâches angoî^es.
On devait attaquer le surlendemain. Maurice Pokaon «vait reçu l'ordne de noi» éclairer. Il devait faire mieux et emporterait quarante bombes à bord. Donc, Poisson mettait au point son oiseau aux entrailles tr^idantes. Il ne permettait à personne d'y toucher. Il avait mis l'uniforme bas et semblait heureux de retrouver sa cotte bleue d'ouvrier parisien. Remuant ses bidons, jurant s'il ne trouvait pas ses outils, il menait un joyeux train de jeune diaUe.
C'était à l'aube ; une aube iivide.
La pluie de la nuit feisait lever sur le cemip l'odeur infecte des pourritures humaines.
Il y avait eu encore <ks morts la nuit et, en cet état de démoralisation, ignorant à peu près tout de la situation des armées, nous n'osions rêvar d'une marche à la victoire.
Alors, dans l'intolérable silemre s'éleva une
MONSTRES CHOISIS cessifs, m*incorporant à soi et m*entraînant ainsi jusqu'au quai 19.
Là, jouant des coudes, je me dégageai de Tano^ nymat des pattes pour devenir la tête du monstre^ rassemblement, ou mieux pour remplacer la triple tête dont il venait d'être amputé.
La triple tête ? Deux gendarmes et un prison-* nier.
J admirai d*abord les deux gendarmes pour la perfection de leurs types. Ces butors devaient être de beaux caractères ; je veux dire des âmes d'une seule pièce, brillantes et perçantes et lui" santés aussi, mais inoffensives, inutiles au repos ; très pareilles' aux épées^baîonnettes que les gen-* darmes portaient aux flancs ; ces armes qui peuvent tuer, lorsqu'elles sont maniées selon la théorie, mais qui n'ont pas un seul angle aiguisé et qu'un enfant peut étreindre à pleines mains sans craindre de se couper.
Ces gendarmes étaient bien de 1913. Ils n'avaient pas de bottes à revers, ni de chapeaux à cornes, ni de favoris comme les gendarmes qui encadrent M. Madeleine redevenant Jean Valjean ; ni d'im"
L'HOMME ENCHAINE périales cirées comme en ont les gendarmes de Germinal ou ceux de La Grève du peintre Roll.
C*étaient deux anciens soldats coloniaux encore jeunes. L*im portait la médaille de Chine, l'autre celle du Maroc. Ils avaient connu les camps et la caserne, tour à tour héros et embusqués. Ils conti-nuaient, portant à gauche 1 étui à revolver et Tépéebaîonnette» à droite» un sac de facteur rempli de documents calligraphiés de leiu* belle écriture d'anciens fourriers. De la poche extérieure du dolman de 1 un d eux dépassait unefactureacquittée. Ce gendarme devait être bon père et bon époux. C'est lui qui donna un tour de plus aux menottes du prisonnier avant de le hisser dans le wagon cellulaire.
L autre avait un visage marqué d un coup de sabre laissant une profonde cicatrice rougeâtre. II dit au prisonnier :
— On ne vous serre pas trop ?
La foule regardait avec curiosité, avec épouvante l*homme enchaîné : Thonrune hors la société des Honnêtes gens sans condamnation ; l'homme qu*on ne pouvait plus considérer avec sympathie, avec
MONSTRES CHOISIS pitié» sans redouter de devenir un peu son complice.
Cette foule a perdu la foi qui permet d'accepter une part des crimes du criminel» seul pitié effi" cace I
Je me souvenais de prisonniers suivis sur d*autres routes ; je me souvenais de ceux qui couraient à leur r^Kontre et la comparaison n'était» certes, pas à l'avantage de mes compatriotes.
La gendarmme russe n'épargne pas» aux prisonniers le siq>plice de l'exhibition. Elle les conduit de la prison au Tribunal» du Tribumd au bagne et du bagne au supplice» à pied» entre deux scJdats» sabre au clair.
Mais le chrétien moscovite» dans le silence des rues tapissées de neige» entend» du plus loin, la lugubre sonnaille des chaînes aux poings du voleur» de l'assassin» du faux'^monnayeur et du vagabond.
Chacun se précipite et» pour qui succombe à la rigueur des Lois» il y a toujours du pain noir, du hachis» un hareng ou un concomWe vert» de la wodka et des kopeks neufs luisants autant que des roubles d'or.
L'HOMME ENCHAINE Le criminel va payer la dette commune. L'eX'^ pîatîon de son crime rachète une part des crimes impunis et que nous commettons chaque jour.
C'est là un idéal de moujicks grossiers et dont rous^rait la bourgeoisie lettrée et le prolétariat conscient de notre France.
Une jeime fille aux beaux yeux disait :
— C'est le grand Georges de la Popincdie, le frangin de Milot le Balancé ; on la cueilli hier au Grand Comptoir, c*est rapport au cambriolage du bureau de poste d'Evreux. Un beau gosse quand même I Un apprenti diantonna :
Le beau Néness il 8*a fait coiTrer»
n a vingt ans de travaux forcés...
~ T'es rien ballot 1 reprit la fille aux yeux émouvants ; c'est le grand Georges qui s'appelle, qu'on te dit. Et puis» bouge pas, ses vingt ans de dur, il ne les a pas encore.
Le grand Georges de la Popinche, le frère de Milot le Balancé, donnait en effet, à songer au beau Nén^se de la crapuleuse romance.
C'était bien le gars à la redresse, le « bon citoyen » qui sait lart de vivre heureux en ne fichant rien.
Superbe athlète, moulé dans son complet de drap anglais, chaussé de mirifiques bottes américaines, si chères qu'il faut vider au moins deux réticules pour les payer, le grand Georges inclinait, hors de la chemise rose sans col, un cou de lutteur supportant une tête de rapace coiffée d'un melon noisette.
Il n avait que mépris pour cette foule qui rapprochait sans danger. Parmi tous, il reconnaissait, incapable de se troniper, les poires à qui proposer la fine combine ; le pochard qu'on déleste le samedi de sa paye ; le jeune ouvrier qu'on enrôle, avec d'adroites paroles, dans les armées de la pègre où il comnumdait en premier.
Le grand Georges savait, aussi combien il lui eût été facile de soumettre à sa loi la fillette aux beaux yeux.
Il fumait une cigarette de tabac (in. Parfois, il fermait im oeil, agacé par la fumée bleue qui lui tirait des larmes. Il ne pouvait arracher la ciga-
L'HOMME ENCHAINE rette de sa bouche pour Ty replacer ensuite, les gendarmes lui ayant/ avant de Tembarquer, lié les mains dans le dos ; ses fortes mains d etrangleur résolu ; ses mains agiles de subtil fripon I
Le grand Georges regardait Tattroupement, le torse au niveau de la portière dont la vitre était baissée ; les gendarmes ne Tayant pas encore tiré par sa chaîne pour le mettre en cage.
La fumée Tirrita si fort qu*il cracha machinale^ meht sa cigarette.
D'un œil fixe, il la considérait sur le quai encore allumée.
A peine consiunée, elle représentait un peu de plaisir délicat — c'était une cigarette de luxe — un peu de liberté perdue.
Le grand Georges fit, à voix basse :
- Héa !
En même temps, d'un coup de tête impérieux, il semblait ordonner qu'on lui ramassât son pré-^ cieux mégot. Puis ses yeux mendièrent le bien per^du.
— Tu parles d'un culot ! gouilla mon voisin, faudrait servir de larbin à une crapule pareille !
MONSTRE SCHOISIS
Les autres ricanèrent. Le prisonnier leur jeta un regard féroce.
J avoue sans vergogne que, non seulement j eus pitié du malfaiteur enchaîné, mais qu'encore je redoutai son jugement. Vraiment, j*eus honte d*être confondu dans sa haine et son mi^ris avec les êtres vulgaires qui composaient cette foule.
Je me souvins des prisonniers vêtus de laine brune foulant la neige russe entre deux conscrits joufRus.Moi aussi, je leur avais donné mon aumôfie, du tabac, des kopecks, de Talcool ;*et il y en avait aussi poiu" les soldats.
J'ouvris mon étui à cigarettes, j*écartai mes voï" sins et, me haussant sur la pointe des pieds, je le tendis au bandit.
Tous les yeux se fixerait sur moi, stupides.
Mais le désespoir du captif me montra Tétendue de ma distraction.
Oh I la joie, Tétonnement émerveillé pdnts sur cette face de prisonnier quand le grand Georges me vit allumer moi-^même la cigarette et la glisser entre ses lèvres.
Il ne me remercia pas, mais il me fit un beau
L'HOMME ENCHAINE sourire de franc copain ; un sourire qm, je vous le jure, vs^Jak la bâiëdiction de Torphelin ou de rinnocent du grand chemki.
On s*écartait de moi. Le train démarrait ; les gendarmes entraînaient dans sa cellule roulante le grand Georges, marqué poiu* le bagne.
Je suivis religieusement Tenvol d*ime étroite spirale de fumée bleue et odorante, la fumée de la cigarette chère, accompagnement des douces paresses que ne connaîtrait plus le misérable.
La fille aux beaux yeux, encouragée par quelques drôles vêtus en citoyens honorables, se préparait à m'injurier. On murmurait :
— C'est pas parce qu*il a des gants jaunes qu'il n*est pas de la même bande. C'est malheureux de voir ça 1
Or, un souple gars, assez semblable au grand Georges, mais plus âgé, s'approcha de moi et me dit, d'im ton de confidence :
— J ai pas eu le temps d V ramasser sa sèche au copain, mais je te remercie pour lui. Tu le connais ?
Il me dévisagea et reprit :
MONSTRES CHOISIS — Je crcHS que je me goiire. Faites excuse si vous n*êtes pas son pote. Alors, c*était comme ça, de bon cœur ? Vrai> je vous prenais pour un... enfin... vous comprenez ! Si vous n*êtes pas son pote vous êtes im vrai social ! Dites donc» puisque vous n avez pas les foies et que vous êtes autre^ ment à la redresse que c*te bande de vaches, voudriez^vous me faire Thonneur d accepter quelque chose à la santé de Georges ? J'ai un col, on peut aller dans un café, ça ne vous compromettra pas trop I
VOYAGEURS SANS BILLET
— Hullo ! vieux camarade.
— C'est le moment ? Déjà !
— Well !
— Well, que tu dis ? C'est-il comme si tu (lisais Gy ?
— Gy !... Yes ! Es-tu prêt ?
— Bien sûr, puisqu'il faut...
— Ho ! tu flanches ; tant pis poiu" toi !
— Mais non, je ne flanche pas, vieux Bill ; seulement, quoi... le cent dix à llieure c'est le cent dix à l'heure, et le ballast c'est pas comme les lits de plume. Encore toi, tu t'en f..., parbleu I qu'est-ce que tu risques ? T'as eu la gueule cassée une fois pour toutes dans ton Texas, alors t'as
MONSTRES CHOISIS plus rien à craindre. Mais moi, comprencls''tu mon vieux Buffalo» ie tiens à mon physique.
— II n y a pas de danger. Es-tu prêt, oui ou non?
— J ai Jamais plaqué un copain dans une affaire, et puis... ie ne peux pas rester là... C'est égal, au retour, ce sera rudement bon de payer sa place... ça sera bien la première fois que j aurai du plaisir à donner mon pognon au dur.
— Hullb ! Fais comme moi. Tu t allongeras d abord sur le marchepied, puis tu te mettras en boule, tu pèseras doucement sur ta droite et quand je crierai : Play I tu te détendras brusquement en te laissant rouler.
— Compris. Tout de même...
— Oh ! ce qui est dangereux, ce n*est pas cette chose de sauter ; le plus dangereux est oublié ; le boy, le contrôleur, comme tu dis, ne nous a pas vus. Ail righti Mais il est grand ten^s de sauter, vieux camarade. Hullo ! D'ailleurs, si le train ne s'arrête pas, c'est cependant notre station à nous autres.
— T'es sûr de reconnaître le paysage dans ce cambouis de nuit ?
VOYAGEURS SANS BILLET
— Ycs, perfectly w^dl ! Nous sommes à sept milles de la villa, ainsi...
— Bon Dieu ! pour revenir on s'offre des sieepings ! Oh !... T*as remarqué ?
— Tais^toi.
— Le train ralentit... il s arrête... c'est fait pour nous... ce qu'ils sont aimables dans c'te Compagnie là!
— Silence, et sautons. Pas un mot. Hop !
— ... Partez les {petits chevaux !
— Et au trdt !
— G)urons plus si vite, Yankee de malheur ; maintenant on n'est plt» en danger, laisse^moi souffler. Bon sang I c'est la bûche... Non, j'ai pas de mal... Quand J'y pense, qu'est-^ce qu'on risquait en sautant en vitesse I Tiens, les voilà qui repartent sans nous. Au revoir la coterie I Bon voyage les enfants ! Excusez-^nous de ne pas vous suivre, on est rendus. Quel chouette express, il n'a que dou2e minutes de retard I On le voit plus... Si nos affaires ne nous avaient pas appelés de ce côté-ci, moi, i'aunds bi^i dît deux mots à la petite blonde du couloir. Oh ! une beauté au chiqué. Je ne dis pas,
MONSTRES CHOISIS mais j*aime ça I C*est ce qui me plaît ; les cheveux oxygénés, une belle petite gueule fabriquée au crayon et selon le goût du client ; un corset qui plaque la chair et donne la forme qu on veut, et puis des rubans, des jarretelles comme des brides, c'est artiste, c'est moderne ! Que que tu veux, ça me débecquete, la nature !
— Hullo ! tu ne marches plus ? Tu restes en panne ?
— T*es en fer, toi ! Je me suis amoché le genou en sautant le fossé. Ça te fait rigoler ?
— Femmelette !
— Pas tant que ça, dis donc !
— En Amérique...
— Oh ! tu reviens encore de ton Texas ? En Amérique ! En Amérique !... à vous entendre, vous autres, ça enfonce tout et à tout prendre, c'est encore chez nous...
Bill, sans s émouvoir, embrasa sa pipe courte, tendit le paquet de Navy-Cut au Français, et poursuivit :
— En Amérique, petit, voyager sans billet, c'est autre chose !
VOYAGEURS SANS BILLET
— Que tu dis !
— Shut up ! J ai souvent voyagé sans billet, c'est très dangereux. La dernière (ois cela a été terrible, et très drôle aussi.
— Raconte, mon vieux Bill.
— Justement, je raconte. J*avais dix dollars. Ce n était pas assez pour voyager trois jours. Autre^ fois je voyageais sur le toit d un pullman. Yes ! Mais si le boy te voit il te jette. Yes I G)mme cela, sans rien dire.
— Tu parles d un pays de sauvage^ !
— C'est naturel. Mais Bill ne voulait pas être jeté. Je décidai de voyager plus lentement et plus sûrement. Je me suis caché dans le charbon... un long convoi de charbon pour Frisco. Bon. Je dormais, raidi par le froid, les jambes coupées par le charbon, la figure battue par la neige ; oh ! tout à fait inconfortablement ! Soudain, j'entends craquer le charbon. Un homme s'approchait, de wagon en wagon. Je ne voyais, que sa figure dans sa barbe piquée de neige, sa figure éclairée par la lanterne rouge qu'il tenait haut levée. L*homme approche plus près et, brutalement, me jette au
MONSTRES CHOISIS visage toute la sale lumière rouge de sa demmée lanterne. De sa main gauche, il fouille sa poche et il me crie : « Hands up ! » Alors, il grogne avec un sale accent suédois (c*étiàt un Américain tout neuf, mais quand même à la coule), un sale accent hien pénible à entendre : « Où allez^-vous ?» Je réponds : « G)mme vous, à Frisco. » -^ « Pourquoi farmez^vous le poing droit ?» — « Oh ! Œ !
parce qu*il y a dedans dix d<Jkrs pour vous. » Il balance un peu sa lanterne, il se giatte 1 omlle, puis voilà ma fripouille qui se décide et qm me commande : <( Donnez ! » Il empoche mes dollars, se penche, me tape à Tépaule et me coule dans l'oreille : « Levez-'vous, ne Stez pas un mot, marchez derrière moi en prenant bien garde k ne pas perdre de vue ma lanterne ; vous partirez quand je dirai : <( Hop I » Quand je balancerai la lanterne voas sauterez ; ce sera pour passer sur im autre wagon. Vous compterez ; il y en a quatre-vingt-sept Jusqu'à mcffi fourgon. Puisque vous ne pouvez rester id, je vous cadierai dans mon abri] Levez^vous, partez à mon cri, suivez bien la lanterne. » Le frdd me piquait les yeux, m'aveuglant ; le vent rabattait
VOYAGEURS SANS BILLET la fumée de la bonne locomotive trapue, rageuse, coumgeuœ — autre chose que ta sale mécanique française — et la fumée, alors, enveloppait Thomme et sa lanterne, cadbant tout. Je ne savais pas s*il me fallait sauter ou bien si Bill se devait tenir tranquÊlle. Œi ! comprends^tu, petit ?
— Ptfbleu ! C'est des trucs à devenir mdboul sur le coup !
— Ok I cela n*est rien Picore !
— N*attige pas, surtout ! Je m*en apercevrais.
— Je sais. Je ne dis que la vérité ; c*est bien assez. Ecoute. La fumée se dissipe I ] aper^is la lanterne rouge balancée à bout de bras, je saute. II était moins cinq, comme tu dis I J avais déjà compté le passage de cinquante-'deux wagons, mais je n'étais pas certain d avoir bi^i compté et je ne savais plus si l'homme avait dit quatre^ vingt'cinq.ouquatre^vingt-'sept wagons. Je m'ima^ ginais, bêtement, que cela avait beaucoup d'impor^ tance. Oh I je ne sentais plus le fîrc^d I La sueur collait ma chemise sur ma peau, mes dents da^ quaknt et, biai qu'il n'y eût pas du tout de fumée à ce mcmient^là, je ne voyais plus la lanterne !
MONSTRES CHOISIS J'appelai. On ne me répondit pas. Que faire ? Avancer ? Tu me diras que c'était bien simple... Oui, mais dans cette nuit, dans cette horreur dmconnu... je t assure, petit, que c'est horrible de (aire son choix I Les idées sautent dans la tête, comme des pierres,^ ça (ait un affreux, un insuppcf" table mal. Je ne songeais qu'à cette chose : la lanterne I Pourquoi ne voyais^je plus la lantame ? Tout cela, entends^moi, ne dura pas dix secondes... un siècle I Je tombai, les bras en avant, la mâchoire déchirée sur la houille coupante.
— Il était moins cinq ?
— Yes I Tu ne crois pas si bien répondre. Le bruit de (erraille secouée de ce cochon de train changea de qualité. C'est bien le mot ? Oui, de qualité. Ce (ut plus sowd, plus étoffé, comme aplati, aplati en vérité. La (umée roulait maintenant sur la houille même... j'ai toussais, j'en pleurais... et je comprenais aussi ! Nous étions sous un tunnel. Cette crapule d'employé connaissait bien sa ligne... il avait agité — la vieille canaille' ! — sa lanterne pow que je saute, puis il s'était couché vivement afin d'éviter le choc mortel, le coup du
VOYAGEURS SANS BILLET tunnel, mais il espérait bien que moi... La traversée du tunnel fut longue ; je comptai dix minutes, durant lesquelles je tremblai, comme jamais Bill de sa vie danmée n avait encore tremblé, et je m endormis, petit, dans ma terreur, rongé de caucheniars qui me secouaient sur le charbon, le charbon qui me déchirait les côtes I... Un soir, dans Frisco, je vidais un whisky au bar, avec deux amis, des Italiens de la Gimorra, quand la porte s'ouvre, et Thomme du train, sans sa lanterne pour lors, paraît. Je ris en entendant son cri dans ma mémoire ! L*homme s*est accroché à la porte, car il m'avait vu, debout, rigolant, mon verre de whisky levé à sa santé. Il s'est enfui sans trinquer. Sans doute qu'il avait peur des revenants, cet employé I
— Sacré Bill ! j'en ai pas de pareille à te ra^ conter.; mais, puisqu'on est rendu. Je vas bien travailler, mon vieux Yankee, pour te faire voir qu'en France aussi on a du sang et de l'initiative. Toi qu'es le plus fort, tu enfonces la porte ; moi qu'es le plus souple je saute sur la vieille et... »