C A R O U B LE MARCHEUR
Il avait plu tout le jour, rudement. Maintenant le jour s'effaçait et les chemins étaient trop souillés pour que me prit le goût de descendre en forêt, ou }usqu au pied de la montagne. Pourtant, Theure du dîner tardait à sonner et j avais épuisé à peu près tous les modes de distraction praticables en cet hôtel du Volcan, qui est au grand établisse^ ment thermal voisin ce que le Concert des Bateaux^ Mouches est à TAcadémie Nationale de Musique ; mais chacun sait que les artistes ne sont pas riches. Faut-'il dresser ime liste des distractions épuisées en cette journée de juin 19.., tandis que londée achevait de noyer les volcans éteints depuis des mille et des mille ans ? Si Ion y tient absolument,
MONSTRES CHOISIS je ne vois, pour ma part» à cela aucune sorte d'inconvénient : cigare, café« chartreuse. les jour" fiatDc de Paris» siette^ conférence intime destinée & détourner de ses devoirs la femme d*un lieute^ naht de zoiiaves» échecs, réception de M. Proudhon de la Comédien-Française, affiché à rétablissement voisin et en excursion dans la montagne, eau miné^ raie (celle du puits de Thôtel, supérieiu*e à Teau de la source officielle) ; dans ma chambre un peu de littérature, essais auxquels je tente d^intéresser la femme de chambre, puis, au salon, musi(]ue en com" pagnie de celle qu on nommait ici la belle Madame Jaguar de Brignot^ mais, qui, hélaë I n approchait pas du type de beauté auqud je croyais en ce temps^-Iâ.
On disait poliment : le saldti ; en réalité, il s'agissait d un office désaffecté» dans lequel on avait installé un piano fatigué. L^hôtel du Vdcan n'est qu'une htmible auberge.
La patronne n'aime pas que ses hôtes aient de l'ennui. Me voyant écroulé au seuil dans un mâU" vais fauteuil d'osier, cette brave femme, commère plantureuse, abandonna ses f ôumeausc pour médire :
^^ Faut paë être chagrin é^hmé ^ parée qUé
ÇAROUB LE MARCHEUR votre journée est manqué^. Le couchant $e pré? pare bien, il fera jo)i demain sur les sommets. Victor vous guidera ; justement Mme Jaguw est de l*excur$ion. Par exemple, faudra vous lever matin, à quatre heures. Voulez-vous que }e dise à Githerine de cogner aussi h votre phambrç quand elle ira réveiller Mme Jaguar ?
J'allais demander à mon hôtesse si la petite dame du lieutenant inconnu s^ait aussi de la partie, quand une martiale sonnerie me fit dresser loreille. Dieu clément ! si c était le lieutenant à la tête de ses zouaves intrépides, venant reprendre son épouse pour l'emporter sous sa tente, non sans m avoir, avant toute chose, provoqué en champ dos } Mais le clairon sonnait toujours !
Le sentiment de l'exil, le regret de Paris, le parfum d'une médiocre cuisine, la paresse sans fatigue et ce clairon enfin, me faisaient Sjmdain Tevivre ces uniques heures de non-être, qui sont 1 un des plus vifs souvenirs de ma jeunesse militaire. Les yeux mi-^clos, j'accompagnais le clairon qui s'approchait : « Rempileras^tu, cochon de vendu» reo^ileras-'tu pour des bons de tabac ! » Comme
MONSTRES CHOISIS des (iantômes se levaient du lointain de mes vingt ans, les amis de régiment : Palorge, le fourrier élégant dont on admirait le chic et qui, au jour de la libération, devint un si lamentable loqueteux que nous fîmes une collecte en sa faveur ; Belard, qui gagna un jour mille francs à la loterie et, les offrit en dot à cette chanteuse qui en épousa un autre ; Leberre, le petit Breton, que je trouvai pendu dans le magi^in, tant d'autres!
Le clairon sonnait toujours.
— Sacré clairon I grommela la patronne.
M. Proudhon prit sa canne à tête d'ivoire (Vol"
taire et son sourire), prit aussi son chapeau, aver-* tissant qu'il allait « au-devant des militaires » ; cependant que Mme Jaguar de Brignot s'informait, rose de plaisir, glapissant :
— Où y a-t-il le feu ? Où y a-t-il le feu ?
Tous se trompaient.
Le clairon ne donnait pas l'alarme et il ne marçhait en tête d'aucun régiment.
Au détour de la route, il apparut, seul, et bientôt fut tout près de nous.
C'était un grand diable sec comme un poème
CAROUB LE MARCHEUR spiritualiste ; quarante-'cinq ans vraisemblable'* ment, cinquante peut-être ; joues creuses, moustaches à la chinoise. Sur le crâne ras, une casquette blanche à couvre-nuque ; le torse moulé dans un maillot d azur ; sur les épaules un sac d'ordonnance ; au coude un brassard tricolore sur lequel apparaissaient ces mots en lettres d or : Tour du Monde. Devant Thôtel il pivota par principe, éleva, d*un geste savant, son clairon dans le poudroiement rose du soir et sonna au drapeau.
— C'est im globe-trotteur, constatait enfin la patronne qui bientôt avançant, puis reculant de surprise, s'écriait :
— Rodolphe !
A quoi l'homme, reculant à son tour, répondait :
— Félicie !
Que toute la Comédie-Française me le pardonne, mais M. Proudhon en était comme quatre sous de tarte !
Il y eut un silence d'assez belle qualité. Le clairon eut le courage de le rompre le premier :
— Alors, t'es bistrote, maintenant ?
La patronne avait honte à cause de ses pension-
MONSTRES CHOISIS naires ; elle cherdiait en vain des paroles conve^ nables pour s'excuser en expliquant la situnticHi. Mme Jaguar de Brignot la devina et dit :
— Faites donc, Mme Caroub, c'est bim naturel. Alors la pauvre femme, dont les yeux s'emplissaient de larmes, eut plus de courage.
— Eh bien, entre, Rodolphe, reste pas sur le chanin, t'es fatigué.
— Attends, répliqua l'homme ; tu permets, Félicie ? Mesdames, Messieurs, bien le bonsoir. Je suis Guroub le Marcheur, le même qui a fait le premier la route à pied de Paris à Saint- Pétersbourg, en 1893, l'année de l'alliance francorusse. Champion du monde en 1900, vainqueur du raid Bordeaux-'Bruxelle&'Berlin ; le seul qui ait traversé sans guide les plaines du Turkestan. A la suite d'un pari, tenu en présence de déliés du Touring-Club de France, j'accomplis, sans un sou, le tour du monde. Parti de Paris à la porte de Flandre, j'ai visité Lille, Amsterdam, Copenhague, Moscou, Vienne, Constantinople, Milan, Marseille, Clermont-F^rrand et me v'ià. On peut consulter mes papiers avec le visa officiel des consuls.
CAROUB LE MARCHEUR Là^dessus, Giroub le Marcheur $<mmi ;
La monteras-tu la câte, sddat»
La monteras-tu la côte ?
Mais rhôtelière Tentraînait mtK çuisinei^.
Lliommç reprît :
— Alors, t*es bistrote ?
— J ai pris un fonds, Rodolphe.
— Depuis quand ?
-^ Depuis que tu m as quittée, Rodolphe.
-^ Faut pas m en vouloir, Félicie.
— Je ne t en veux pas, Rodolphe ; mais j'ai eu bii^i du chag^n ; c est iin coup dur. Mainte-* nant,^ c'est fini.
-^ C est dans ma nature, Félicie, c'est plus fort que ma volonté. Je peux pas faire des métiers de ville ; pourtant j ai du courage. Mais voilà, faut que je marche toyt le temps, en soi)fiant du clairon. On peut rien contre ça 1
Il ajouta :
— Pourtant je t aimais bien.
— T es malheureux ?
— Quelle blague !
— MangeS'tu à ta faim ?
— Des fois !
-r- Où couches-'tu ?
— Partout.
La nuit emplissait la cuisine parfumée et les ombres familières entendirent encore :
— Rodolphe :
— Félicie !
Il dormit bien Caroub le Marcheur, dans un beau lit blanc près d*ime qui Taimait et n avait pas oublié. S*il voulait, il aiirait toujours des nuits heureuses et, le jour, une table abondante.
Il pouvait se reposer, le vieux routier, la pipe au bec, devant les beaiix volcans éteints, dans le fauteuil d'osier, sous 1 enseigne rustique, au seuil fleuri de primeroses.
Pourtant, à laube, un pas de fuyard fit, ime seule fois, craquer les marches de Tescalier. La porte du seuil cria doucement. Et, plus loin, retentissait bientôt sur le chemin im clairon lançant aux échos :
Distribution ci*sucre et ci*café V'ià Tcantonnement qui passe.
Distribution d'sucre et d*ca(é V'ià l'cantonnement passé.
LA PREUVE
Dans son petit jardin de curé, devant la porte de Montrouge, Sylvain Lauret, le vieux poète, fumait des cigarettes en caressant ses chats.
11 y en avait de tous les âges, de toutes les tailles et de toutes les races. Des angoras somptueux comme des princes thibétains, des chats de gouttière aussi touchants que les héros familiers du poète, des chats siamois dardant des yeux pareils aux yeux de ceux qui mettent à trahir toute leur intelli" gence, des chats noirs de rapin, des chats blancs de teinturière, des chats gras de chanoine et des chats maigres venus on ne savait d où, des chats souples et câlins autant que des filles, des chatons
MONSTRES CHOISIS exquis et ndlcules qu*aîment à peindre les vieilles misses sentimentales.
Sylvain Lanret s ennuyait ; il n'écrivait plus que de rares vers, et fuyait soigneusement le monde littéraire. Son café étfdt i}n petit café de Gefïmiet" çants et sa paroisse ne devait jamais être celle des bruyantes conversions. Il n'était heureux V^aiment qu'à l'heure de la messe et à celle de l'apéritif. Au petit café blanc, comme en la vilaine église neuve, de brique et de ciment, b^roqye chapelle pour Chinois baptisés, il savourait l'oubli 4ans la même douceur tiède et fade. L'apéritif était encore une communion.
Chez lui dans son jardip n>ême, il était moins heureux.
— Rosine, disait^il à sa gouvernante, len pl^* santant amèrement, tenez bien closes les fenêtres de mon cabinet de travail ; Tpdeur de mes bouquins serait bien o^ble de gâter le parfum 4<^ lilas.
Et il regardai^ en souriant la vieille f en^ine allu" mer le feu de S4 lessive avec les innombrables revues dii mois qu'on lui envoyât tjouyovrs et iju'il ne coupait plus jaipAis.
LA PREUVE
On scmna à la petite grille.
Ayant reconnu le visiteur, Sylvain Lauret chassa ks matous et vint au-devant de lui» les mains taidues.
— Te voici donc, mon vîcel La bonne surprise I
Mon vice I C est ainsi qu*il nommait Femand Ramel» le romancier, demeuré, malgré les inévitables dégoûts, passionné de littérature, ivre toujours du frisson de la vie littéraire.
— Il n y a que toi, mon vieux, lui disait Sylvdn Lauret, qui puisse me redonner, deux ou trois fois Tan, le goût de toutes ces horreurs.
Riche, Femand Ramel avait le louis facile; aussi de jeunes et vieux ruffians écrivaient-ils moins de pages définitives que de lettres éplorées à Tadresse du romancier.
Parfois, il se fâchait et, en un argot pittoresque, confiait au poète sa lassitude :
— Certes non je ne marche plus, j'en ai soupe de ces Gilbert à la manque, de ces Malfilâtres en toc et de cek Chatterton à la mie de pain I Si encore mes bieniaks servaient Tart 1 mais- veux-tu me
MONSTRES CHOISIS dire ce qu'ils fichent de propre tous ces pieds-* plats ? D'ailleurs il n'a pas paru un bon roman depuis douze ans I Puisqu'il en est ainsi je ne ferai plus la charité qu'aux poètes, parce que tu sais que les vers, à part les tiens, sont pour moi du turc ; comme ça j'aurai moins de regret.
Ces éclats divertissaient fort Sylvain Lauret sachant bien que le vieil écrivain se laisserait encore attendrir par le premier quémandeur.
— Et tes pauvres, lui demanda-t^il, lorsqu'ils furent assis sous les lilas.
— Ah ! tu peux m'en parler de mes pauvres !
s'exclama Ramel, soudain rouge de colère. Ws sont jolis mes pauvres. Des mendiants qui se foutent de moi et qui m'engueulent après dans des saloperies de revues !
— Tu exagères !
— J'exagère ? En vérité, j'exagère ! Et Jean- Baptiste Croc, ton sacré chrétien de Jean^Baptiste Croc, n'a-t-il pas écrit im bouquin de trois cents pages dans le but défini de me faire passer aux yeux de la postérité pour le dernier des mufles ? Un bien beau livre, au reste, j'en conviens, H
LA PREUVE
ma donné de ses nouvelles, Tintéressant Jean** Baptiste Croc.
— Il te demande de l'argent ?
— Exactement. Voîci ce que j ai reçu de lui ce matin. Tu ne veux pas lire ? Tu as raison, il se dégage de ce papier une singulière puanteur. Sache pourtant que ce vieux drôle me demande cinq cents francs et comme il est sans doute à court d'inventions, il ose m'écrire que son père est mort et qu'il n'a pas un drap pour l'ensevelir.
— C'est peut-être vrai, dit simplement Sylvain Lauret.
Ramel, de plus en plus rouge, abattit ses larges mains sur les épaules du poète. ^
— Tu te fiches de moi ! Non, tu ne coupes pas dans ce bateau funèbre. Croc, ton ami Croc, ton sale cafard de Croc, ton sacré nom de D... de jésuite de Croc a bien soixante ans ; alors quel âge a-t-il feu Croc, Croc l'ancêtre. Croc le père de ton ami Croc ?
— Il devait avoir quatre-vingt-dix ans ; je l'ai connu, c'était un grand honnête homme de l'ancienne manière.
MONSTRES CHOISIS '-^ En ce eu» son fUs devak bougreinfiiit le dégoûter I
— Sache qu*îl ne connaissait de son fàs que le génie.
— Et il est mort en bénissant Jean-Baptiste ! Pauvre vieille ganache 1... Alors le père Qoc, feu Croc, ça existe vraiment ? Diable I
Sylvain Lauret éclata de rire :
-— Bnivo, mon vice, tu vas envoyer les àaq cents francs.
— Halte-là 1 D abord les draps de cinq cents francs sont fait pour y rouler les jolies filles et non pour y enfouir les cadavres.
— n y a d autres frais...
— Tu m embêtes ; Croc n aura rien.
— Je donne deux cents francs, donne le reste. — ^ Ah ! calotin de malheur, tu ferais de moi
tout ce que tu voudrais ; un jour tu me conduiras à la messe I
— J y compte bien.
Tous deux sortirent ayant résolu de se rendre chez Jean-Baptiste Croc, qui logeait avenue de Saint'^Mandé, dans une maison d^ouvriers. Rame!
LA PREUVE
voulait hâer tin fiacre, mais Sylvain Lauret exigea que le voyage se fit de tramway en tramway, c'était il y a dix ans, afin de profiter des dernières impériales et du d^icieux spectacle parisien qu on avait de là-^haut. Ramel y consentit.
— Si tu y tiens ! Après tout, nous arriverons toujours bien assez bot chez cette crq>ule.
Dorant tout le trajet, le vieux poète manifeste une joie enfantine. Le doux ermite, sans se l'avouer, était heureux de 1 aventure ; cette visite inattendue à Jean-Baptiste Croc, rompant sa retraite, lui donnait de la joie. Il était las, malade, près de la fin ; cela constituerait son dernier souvenir litté^ raire. ^
Il se sentit de si belle humeur que, du haut de son impériale, il récita pour les Parisiens, ses frères, qui ne Tei^tendirent point, des vers de sa jeunesse :
Les omnibus branlants, tels des monstres poussîîs, EXi n^îr Pire-Lachaîse où psalmodient les i£i» Semblent rouler les morts vers quelque obscure gare, Et le rouge cocher c'est peut-être Lazare !
On arriva. La demeure était hideuse, une vraie maison de pauvres.
MONSTRES CHOISIS A la porte de la loge un écrîteau se balançait : ^ La conderje ait au lavoirt en fasse ». Le poète et le romancier n avaient pas besoin des indications de la lavandière. Ils grimpèrent au quatrième. A la porte de gauche, on lisait, sur un vieil imprimé crasseux, ce nom : Jean-'Baptiste Croc.
— Regarde, dit Ramel, c'est un bulletin de souscription qui lui sert d'enseigne ! Mais, écoute...
Une voix jeune, assez peu fraîche cependant, chantait en folie :
Non je ne marche pas I
Non je ne marche pas 1
Je suis k Nana d'Amérique.
Non je ne marche pas I
Non je ne marche pas I ^
Je suis la Nana du Gmada.
Sylvain Lauret baissait la tête, stupide.
— Ça vient bien de chez Croc? demanda Ramel.
— Hélas ! ,
— La clé est sur la porte !... entrons.
Toutes les portes étaient ouvertes. Au seuil
d'une salle à manger, piteusement meublée, les deux amis s'arrêtèrent.
LA PREUVE
Jean-'Baptiste Croc, le ventre à table, festoyait» faisant sauter sur ses genoux une grosse fille blonde dépoitraillée, tandis qu'une autre fille, une brune, les jupes relevées jusqu au ventre, dansait de façon ignoble en chantant toujours :
Je suis la Nana du Gmada I
— Saligaud ! vociféra RameL Jean-'Baptiste Croc daigna s apercevoir qu on
lui rendait visite.
Brutalement il déposa la blonde sur une chaise, tandis que la brune se hâtait de rabattre ses co^ tillons, et vint se planter devant Ramel :
— Vous avez les cinq cents francs ?
— Jean-Baptiste Croc, dit Sylvain Lauret, Ramel se défiait de vous ; c'est moi qui ai eu la sottise de le convaincre. Vous m en faites repentir. Quelle honte ! Je ne vous reproche point, n'étant pas assez saint pour cela, de vous divertir avec... ces demoiselles, mais oser, pour soutirer quelques billets à notre ami, inventer ce conte sacrilège !
— Quel conte, je vous prie ?
— Mais... la mort de votre père !
•^ Dieu ait 8on âme I... Venez.
Jean-'Baptiste Croc» la boudie haineuse, (ourraceant rageuaement sa barbe courte, les entmtna au fond de l*appartement.
Dans un oiMntf étroit, éclairé par deux flambeaux, le père de Jean-^Baptiste Croc reposait sur un lit de sangle, un crucifix sur la poitrine.
— II vous fallait la preuve, kurla Jean-Baptiste, il vous fallait le mort I ô prieurs ! Le voici, messieurs, il est déjà froid !...
Les deux fiUes qui avaient suivi, curieuses, s'enfuirent en hurlant.
EDWIGE ET LE BOULANGER
On aurait makiséinent deviné Tâge de la petite Edwige. Certes» elle gardait les grâces de Tenfance» pourtant on devinait^ qu*£dwige avait atteint k Tige d*aimer. D'où venait-^elle ? On n en savait rien ; Edwige elle-même s*en souvenait mal.
Elle venait d*un pays désertique et glacé» d un pays où la neige est si (r<Mde et si dure qu*il faut beaucoup de sang humain répandu pour la faire, çà et là, fondre avant le sourire de la mi'^iuin.
C'est im oncle d*Edwige qui 1 avait emmenée pour la conduire en France où la vie est plus douce, où les vents sont mc^ns froids. Le pauvre bon^ homme d onde, le jour du départ, ce départ qm était une fuite» avait encore son W uniforme de
MONSTRES CHOISIS général consteUé de décorations et il portait Edwige roulée dans son grand manteau doublé de rouge. Pourtant Toncle n*était plus quun proscrit, un hors la loi comme les autres, mais il chantait de plaisantes chansons poiur bercer la petite fille et lui iaire négliger les duretés du voyage. Edwige ne se plaignit qu*une fois, au long de la pénible route. Ce (ut pour exiger, mais en vain, qu on lui donnât permission de dire adieu à son père ; sa mère était morte depuis bien long^ temps, morte au fond d'une mine de sel ; Edwige n*en ressentait aucune peine car elle croyait que sa mère était reine dans un palais de cristal, ce qui lui semblait un destin merveilleux.
— Oncle, dit-elle, je voudrais embrasser une dernière fois mon bon papa que j'aperçois là-bas et qui apprivoise les oiseaux.
— Il ne faut pas troubler ton père, petite, répondit le pauvre général, les oiseaux s'^farouche* raient et lui crèveraient les yeux, ils lui mangeraient la cervelle, car ce sont, sais-tu bien, des oiseaux qui ne se laissent apprivoiser qu'à demi. Endors^ toi, ma mignonne, je vais te chanter une jolie
EDWIGE ET LE BOULANGER chanson ; tu sais» Thistoire du petit cheval bossu qui devint roi de TUlcraine et qui offrit un bouquet de foin à sa fiancée, la reine des poissons.
Edwige s'endormit sagement sans plus regarder son père, lequel était pendu aux portes de la ville et sur qui s'abattait un vol de corbeaux croassant.
Ediwge ne se réveilla qu'en la grand'ville étrau'^ gère. On lui apprit alors que son oncle le général était contraint de repartir et qu'il fallait l'accom'^ pagner à la gare. Mais, le voyage étant trop cher pour un proscrit, on ferait voyager le général dans une malle I Seulement on mit la malle sur ime voiture, une belle voiture noire traînée par deux chevaux tout noirs, eux aussi, et qui avaient le crâne planté de plumes magnifiques. Edwige aurait eu peur de tout ce noir, elle si blanche, elle qui avait ébloui ses yeux de la blancheur infinie des plaines de sa patrie. Aussi fut'^elle contente de voir, en tête du cortège, des hommes tristes, mais résolus, qui portaient haut des bannières teintes du rouge de ce sang qui fait, çà et là, fondre la neige, pas trop, assez pour que ce soit joli, au beau pays d'Edwige.
Qui prit soin d*Edwige ? Ce fut une belle dame qu*on appdait la Princesse, qui fumait la pipe comme un homme» portait des ^ux^'Cols ccmime un kemme, se diaussait de bottes comme un homme et croisait ses Jambes comme im hmnine, ce qu'Edwige eut bien raison de ne vouloir jamais imittf.
La Princesse s*évada d'une façon mervaQeuse.
Un jour qu'eUe voulait ouvrir ime petite boite de cuivre, elle dispcgrut dans les airs nûraddeuse" ment, dans un nuage de fumée troué des étcâles d'un feu d'artifice et dans un grand bruit de ton" ncarre. On ne retrouva d'elle que de très petits nfKarceaux de pipe, des fragments de faux-'Col et des déc^ts de bottes. Edwige songea qu'il fallait être Princesse pour s'envoler ainsi, pour s*envoler à la feçon des fées.
Vint alors un vieillard bien doux dont la barbe couvrait la longue blouse noire et d<»it les lunettes bleuies cachaient les yeux sans en cacher h» larmes. Il emmena Edwige qui maintenant étajt assez forte pour gagner sa vie.
Or, chaque nuit, le coai entortillé d'un foulard
EDWIGE ET LE BOULANGER rose et se$ beaux cheveux blonds recouverts d*un foulard bleu» Edwige» une lanterne à la main, partait bien longtemps avant que fussent réveillés les plus laborieux d*entre les artisans ses voisins.
Edwige ne se plaignait pas ; elle allait à Tatelier comme \m bon écoUer se rend à l'étude, et, en dSet, Edvnge apprenait im bel état en apprenant à lire* La peine qu elle avait à plier lesbautes feuilles humides et parfumées dùremmt à Timprimerie des Jours Futurs était bien payée du plaisir de la lecture. Quelle lecture ! Bientôt les hommes vivraient fraternellement ; tout ne serait plus qu'harmonie et joie par le monde ; des vierges, pareilles à Edwige, couronneraient les justes de la Cité I
Enfin, chemin faisant, Edwige avait, certaine nuit, été attirée par telle lumière qui semblait luire du fond de la terre. Elle s approcha et, s*étant courbée v^s le sol, elle vit le fournil ardent d'un boulanger, et, devant ce foyer, im homme à peu près nu, les reins ceints d'une blanche étoffe, et qui pétrissait^à pleines mains la pâte blanche. Il était beau autant qu'im dieu, et, parce qu il était
MONSTRES CHOISIS jeune encore, il chantait, bien qu'il fût misé^ rable.
Edwige ne savait pas si elle aimait Thomme qui pétrissait ; pourtant, chaque nuit, ayant soufflé sur la flamme de sa lanterne, elle s'accroupissait, se ^sait toute petite et, le nez à peine bleui par le frais du matin, elle regardait, avidement, le front collé contre le mince grillage.
Mais voilà qu'une nuit, le grillage céda sous le poids du petit corps d'Edwige et Edwige tomba ; die tomba dans les bras nus du boulanger, blottie contre son torse nu, velu un peu et, d'instinct, elle se suspendit au cou robuste, et le boulanger s'écria:
— Ah I ah ! voici mon amoureuse ! Tu viens bien tard, friponne ! M'aimes-'tu, au moins ?
Et Edwige, qui se réchauffait sur la chaude poitrine comme aussi devant le grand feu de bois, dit à l'homme, qui la berçait, la caressait, ta mi*gnotait :
— Je t'aime, parce que tu es la force qui fait le bien ; je t'aime parce que tu pétris le pain du pauvre...
EDWIGE ET LE BOULANGER
A oes mots» le boulanger se prit à rire si fort qu'il en manqua laisser choir sa belle proie, et il dit sans cesser de rire :
— Tout ça c*est des blagues, ma chérie ; qu'est-^ce qu'ils t'ont donc fait lire dans ton imprimerie de louftingues ? Nous pétrissons et nous cuisons du pain exécrable pour des diabétiques très riches, très laids et très méchants, qui tirent les cheveux de leurs servantes et qui mordent les petites filles. Du pain pour les pauvres ? Tu parles si on s'en f ... I Moi, que veux-tu, je fais ce qu'on me conunandé ; il faut bien vivre I Mais ne pleure pas, Edwige, petite fleur des neiges ; tout ça qu'est si malheureux, ça n'empêche pas de s'aimer de bon cœur quand Toccasion se présente. Donnemoi ta bouche, bébé !..«
Et le boulanger l'ayant roulée dans la toile blanche préparée pour cent pains mollets, la belle et propre toile qui servit de drap, la coucha dans le pétrin vide de pâte.
Le four s'éteignit. Ce fut la nuit dans la boulangerie, et par le soupirail s'éleva im long cri, puis im gazouillis charmant.
MONSTRES CHOISIS — * C*e8t le grilloa 1 songea, le cœur trouUé, un vieux balayeur ivrogne et mélancolique, et qui portait, sans le savoir, le fardeau d*ime âme de poète.
LE POÈTE
La lance au poing, la schapska inclinée sur Toreille gauche» les lanciers refoulaient le peuple* des Tuileries vers les Boulevtnis.
Leurs escadrons sans relfiche balayaient la rue de la Pm. Sur le Boulevard» de la rue Le Pdletier à la place du Château-«d*Eau, se tenaient, Tarme au pied, les fantassins dont les régiments, toute la nuit, avaient traversé Paris à la muette.
Les soldats étaient graves, parce qu*ils savaient participer à une chose terrible et peut-*ëtre grande, dont ils ignoraient le principal.
Un tamboiu* saint-^nmonien avait, en quittant la Pépinière, crevé sa peMi d*âne avec ses ba« guettes»
On lavait poussé au mur et fusillé. Les autres avaient marché» obéissants.
Au coin des rues, des bourgeois en redingote» des fenunes en crinoline, des ouvriers en blouse, des boutiquiers et des manœuvres» des porteuses de pain et des filles qui rentraient se coucher, s*attroupaient pour lire les grandes affiches blanches parfumées encore de la bonne odeur d encre firaîche, composées dans la nuit par les typographes de rimprimerie nationale, sous la protection des baïonnettes de la Garde mimicipale.
On laissait aux gens assemblés le temps de lire et, lorsquon jugeait qu'ils s'étaient suffisamment pénétrés des nouvelles maximes politiques, on les dispersait rudement.
Des messieurs mornes qui fumaient des cigares, le col de leur pardessus relevé, le haut de forme sur les yeux, semblables à ceux qui président aux matins d'exécution, faisaient un signe. Alors, s'élançait ime troupe de sergents de ville en habit boutonné, le bicorne en bataille, l'épée au flanc.
Si cela ne suffisait pas, bientôt sonnait sur le pavé le galop des lanciers et des dragons. Ou bien
LE POÈTE
on enteidait marteler les conunandements de Tinfanterie :
— Garde à vous !..• Joue !... Feu !...
Puis, c*était le grand silence, un calme atroce.
Un officier de paix, qui avait la mine d*un ai-* mable danseur de chez Mabille, la lèvre fleurie d'im sourire, s'approchait de deux femmes coiffées de <K Suivez^moi-'jeune^homme », immobilisées par la peur, sur le trottoir humide.
Il leur disait :
— Dépêchez'vous, Mesdames, rentrez bien vite. Il ne faut pas rester ici ; dans cinq minutes, la pkce ne sera plus tenable.
Et il leur oArait galamment la main pour les aider à enjamber, leurs jupons à festons levés sur les bottines à glands, le corps d*im ouvrier couché dans le ruisseau, baigné dans le sang qui coulait de son orbite gauche béante.
Ailleurs, des vétérans de la Ligne battaient la semelle ou s'amusaient :
— Vé, Bistouille ! régarde ce pitchoun qui s'ensauve; ta ration de vin que je le descends ?
— Un champoreau que tu le lates, diacre bougre de maladroit I
Le Biterrois, relevant le défi du capcoral Auvergnat, ajustait le petit fuyard et Tabattait à deux cents mètres.
Une patrouille de gendarmes passait ; le ma** réckal des logis souriait à son camamde des duisseurs de Vincennes lutinant une priscmnière, livide au milieu du cercle des funls.
Ailleurs, tout était paisible et les omnibus drculaioit libremmt sur les Boulevards, cepen^ dant que dans les faubourgs des en^ts battaient le rappel et qu*on dressait des barricades.
Un (Hnnibus de la ligne Madeleine-Bastille d^cendffit, au petit trot de ses deux percherons, le Boulevard des Italiens.
Le vieux cocher, emmitouflé dans son cachenez, le brûle-'gueule aux dents, menait son équi" page en silence, résigné à tout.
Il se savait en danger, mais il avait six enfuits grouillant sur le carreau, dans son logis de BeUe" ville, et, par conséquent, pas le moyen de perdre une journée.
LE POETE
L*oinnibus roulait presque à vide. Un seul voyageur occupait rimpériale, debout» les deux mains crispées sur la balustrade.
C'était un petit homme majestueux, un bourgeois gras mais sans bedon ; son large front découdvert luisait sous le gibus fané laissant dépasser de longues mèches romantiques.
Lliomme était rasé, ainsi qu'un prêtre, et sa totale absence de menton lui eût fait une tête affreuse de vieux scélérat, si la flanune de ses yeux n eût suffi à 1 égaler aux plus nobles.
Le voyageiu* bravait le froid de décembre, grâce à sa pelisse et à ses gants en peau de mou^ton doublés de flanelle verte.
Au c<»n de la rue Drouot et du boulevard des Italiens, lomnibus dut stopper pour laisser passer, débouchant de la rue de Richelieu, un escadron de cuirassiers, en tête duquel caracolait un général suivi de ses deux officiers d'ordonnance. .
Sur le Boulevard, campait un bataillon d'in^ lanterie légère, revenu depuis peu de Constantine.
Le voyageur souleva son chapeau au passage du général, grimpa sur la banquette et, d'une voix de
MONSTRES CHOISIS clair métal» commença de prononcer un discours :
— Général ! Souvenez-vous de Kléber et de Desaix ! SouveneZ'-vous» soldats d'Algérie, héros de G>nstantine et de Kabylie ! Soldats de Bugeaud et de Lamoridère...
Un voltigeur le mît en joue. Il allait tirer quand un jeune lieutenant, du sabre, abaissa le fusil.
Un autre jeta au voyageur un morceau de biscuit en plan visage.
— Général ! armé par le Peuple pour la défense du Peuple...
Conduisant d*une main molle soutenant à peine son bridon d*or, le général quitta son état" major, s approcha de la voiture publique et, haranguant à son tour, d*une voix sifflante de dandy un peu las, il répondit :
— Réservez vos discours. Monsieur ; il en est temps encore. A quelle heure êtes-vous sorti de chez vous ? Aucune estafette n a sonné ce matin à votre porte ? Rentrez chez vous. Monsieur; on a beaucoup parlé de vous à TElysée, cette nuit. Rentrez chez vous, je vous en supplie, et laissez-'moi travailler à votre fortime. Le Prince
LE POETE
sera charmé de vous of&îr le portefeuille de TlnS" truction publique. J*ai Thonneur de vous saluer» Monsieur.
Se retournant sur sa selle, il jeta cet ordre aux cuirassiers :
— Ouvrez les rangs 1
Le vieux cocher siffla, grommela : Dia 1 Hue I en fouettant ses percherons.
G>mme lomnibus s*ébranlait, le général sou** leva à son tour son chapeau ; ses aides de camp portèrent la main à leurs schakos.
Le voyageur était . retombé lourdement sur la banquette, dont il avait voulu faire une tribime. Le front bas, il songeait.
— L'Instruction Publique I... Les coquins I... Les coquins I... Le Perroquet, après rAiglel... Il ose m offrir 1... Gurtouche 1... Mandrin I... Barrabas I. L'Instruction Publique I... Jamais I Aux Affaires Etrangères, peut-'être !... On eut dit: après Talleyrand, Victor H...
Une foule populaire toujours grossie, vomie par les quartiers noirs, Charonne, Picpus, Belleville, Popincourt, obstruait le passage, à la hauteur
MONSTRES CHOISIS de la rue du Pont-aux-Choux où Ton dressait une barricade avec les pavés, un piano défoncé et des tonneaux de harengs, roulés jusqu a la rue de la boutique d*un épicier.
Lestement, Thomme au gibus descendit de Timpériale et grimpa sur la barricade inachevée.
— Qu'est-ce que vous nous voulez, boiu'geois ? demanda un forgeron colossal, ceinturé de son tablier de cuir et coiffé d*un bonnet à poils de Tancienne garde suisse.
— C*est un bourgeois, crièrent les autres, f...tez-'le en Tair !
— C'est un jésuite 1
— C'est un mouchard !
— C'est un larbin de l'Elysée !
— Ça se voit bien à sa g... rasée 1
— Collez-le au miu* !
Droit siu* la barricade, redressant sa petite taille, l'homme sans menton agita son gibus et parla :
— Citoyens ! Soyez dignes de vos frères de 93 I Chaque fois que nous prononçons les mots de démocratie, liberté, humanité, progrès, ceux
LE POETE
qui vous abusent par de faux serments se couchent à plat ventre avec terreur, et se collent 1 oreille contre terre pour écouter s'ils n'entaidront pas venir enfin le canon russe...
On n entendait plus, à cause des huées, ce qu'il disait. L'orateur fut enlevé, transporté ; des femmes crachèrent sur son manteau ; deux hommes le conduisirent jusqu'au carrefour des Filles-du- Calvaire.
— Cavale ! cria le forgeron ; on les connaît les bourgeois ; c'est eux qui nous ont fait tirer dessus en juin.
L'homme resta seul. Il erra. Rue Vieille-du- Temple, il put se mêler à un groupe assez compact. Un propriétaire faisait à des boutiquiers l'apologie de l'Empire.
— Vive la République ! cria l'homme.
A ce moment, ime main s'abattit sur son épaule.
— Faut vous en aller, dit un sergent de ville. Je vous connais bien, allez ! Vous perdez votre temps ; ça n'a pas de bon sens. On vous tirera dessus ou c'est le peuple qui vous jettera des pierres.
— Ohé ! cria un gamin, c'est un escroc qui fait une fausse souscription. On Ta coffré, c*est bien fait.
— A la lanterne !
— Il se faisait passer pour Béranger. Quelle crapule I
— A Teau ! A mort !
— A mort 1
— Entendez'-vous, monsieur ? Ils vous tueraient. Rentrez... poiur me faire plaisir, monsieur Victor Hugo !
Lliomme se résigna. Il était triste.
Il demeura longtemps devant son feu de bûches, pensif. Enfin, sa face s*éclaira. Il gagna sa table de travail, prit sa plume d oie, et levant parfois les yeux vers ces sommets ignorés du vulgaire, il commença d'écrire :
Une femme le prit au collet : — A genoux !
Cest un sergent de ville. Il a tiré sur nous.
Alors, dans cette foule où grondait la bataille. On entendit passer un immense frisson.
Et le peuple cria : Rentre dans ta maison I