LE VIEUX MONSIEUR DE VARSOVIE
Ignorant la langue polonaise, je le priai en russe d'abord, puis en allemand, de me vouloir bien dire quelle heure du jour nous traversions.
Le vîeu3t monsieur (c était un très respectable vieux monsieur, à barbe blanche magnifique et bien soignée, et dont tout le corps disparaissait <lans une pelisse de grand-duc), le vieux monsieur me considéra un tempà avant de me satisfaire et, m ayant examiné, ce fut en français qu'il me renseigna.
Pour le pouvoir, il avait dû entr 'ouvrir, non sans peine, sa lourde pelisse et tirer de son gousset Me montre d or.
J*eus vite fait de reccmnaitré ime de ces pièces
telles que les musées en possèdent peu : un antique chronomètre de Gruet, damasquiné en Italie.
Je ne pus retenir un cri, ou plutôt deux cris ; Tim de surprise, l'autre d admiration, ainsi qu'il sied.
Le vieux monsieur en parut content.
— Diable ! me dit'-il, les connaisseurs de votre sorte sont rares! On estime fort ma vieille montre, mais je vois bien que vous savez lui donner son prix particulier. C'est un objet admirable, monsieur. Je mentirais si je vous disais que les ouvriers de Genève n'ont pas retouché le mécanisme, mais ce n'est pas tout de même le couteau de Jeannot. Les pièces essentielles n'ont pas été changées.
Toutes les heures, toutes les minutes oivolées, évanouies, dissoutes, pour dire mieux, depuis cinq siècles, sont encloses dans cette petite boîte d'or damasquiné... Mais je m'en voudrais de vous ennuyer, mon cher compatriote, car, en vérité, on peut être bon connaisseur en objets d'art et n'avoir pas de goût à la philosophie. Je suis phi" losophé, monsieur, c'est mon travers, nous sommes
LE VIEUX MONSIEUR DE VARSOVIE tous philosophes dans ma famille, ma grande fa-* mille... une tribu !...
Le vieillard en avait trop dit pour que je puisse me résoudre à renoncer si vite à sa com-* pagnie.
Je Tinvitai, il accepta, à titre de compatriote, et bientôt après nous bavardions familièrement, tout en grignotant les friandises que nous servait la servante avenante d*un confortable établisse^' ment de kaffee-^cholcolad.
— Cette mcHitre, mon cher monsieur, appartient bien à moi-même. Je l'ai trouvée, monsieur ; je Tai trouvée dans la fange, dans le ruisseau, dans la poubelle pour dire le vrai.
En ce temps-là, je ne badinais pas avec les principes. J'allai porter la trouvaille au commissariat de police. Je crois que le chien du commissaire m'accueillit fort mal ; le chien me traita de chien ! Qu'importe ? j'avais ma conscience pour moi ; c'était là l'important, n'est-il pas vrai ?
Or, au bout d'un an et d'une journée, l'objet n'ayant pas été réclamé me fut adjugé.
J'étais pauvre extrêmement, pourtant je ne pus
MONSTRES CHOISIS me résoudre à vendre le chronomètre... bien qu on m*en eut offert, et plus d*ime lois, des mille et des cent. Je ne pus me décider à le vendre parce que ça m*amusait trop d*écouter le tic^tac, d'écouter comme un enfant, comme un vieux fou, le boîtier collé contre mon oreille, d'écouter le tic^tac du temps passé I... Ce n'est pas assez dire qu'il ne faut pas raisonner avec ses chimères ; il est sage de les redouter, de les respecter dans la peur ! Du moins, c'est mon idée.
Si ma femme m'eût deviné possesseur d'un pareil trésor, bien sûr qu'il m'eût fallu ratsa séparer.
C'était une bonne femme que ma femme, mais qui sacrifiait tout à la boisson.
Oh ! je n'eus jamais le courage de lui en vouloir ; c'eût été de l'égoïsme. On rêve comme on peut ; moi, i'ai la faculté d'être saoul sans boire; j'en remercie le Diable qui donne de l'esprit, mais je n'entends pas priver les autres de leurs moyens que je n'ai pas à juger.
Un soir, à propos d'im chien galeux, il y eut bataille dans les rues de Saint^Ouen;
LE VIEUX MONSIEUR DE VARSCME Les femmes poussaient des ms de guerre comme vou» n en entaidrez nulle part ailleurs ; dlles faisaient des barricades avec les hottes ; tous les chiois» y compris le chien galeux, cause du dcsordre« aboyaient effroyablement et les hommes* qui n*i»^ieirt pas assez de leurs couteaux» brandisasiost kurs terribles croches de chiffonniers* |e mt souviens d une bdk fille en chemise, et qui bimtôt fut toute nue, presque une ei^ant, arrachée par le bruit aux caresses de son amant, et qvà^ sans prmdre parti, deboiA sur un talus de détritus, d*ordures et de vieux os, agitait une loque écarlate, déchirée et pliante, dont elle avait fait ^ir-le^champ un drapeau.
Au milieu de cette fière guerre des gueux tondbèrent les gendarmes qui firent des prises au hasard.
Je fus jeté en prison, jugé et condamné, ignorant
tout de mon crime.
Je daneurai trente^six mois enfermé I
Quand je revins à Saint-^Ouen, ma femme,
maj^rit-on, s*était enfuie avec un marchand de
peaux de lapins qui possédait une martingale et
MONSTRES CHOISIS avait trimé cinquante ans avant de satisfaire son envie, avant d'éprouver, sa martingale à Monaco. Je ne regrettai pas trop Eponine, c'était ma femme, mon cher monsieur, mais Je fus bien ennuyé à cause des enfants que j avais laissés au berceau : Hildegarde, ma fille, et aussi une nièce recueillie par charité, Priska. Pour les soigner et pour soigner mon fils, le petit Chilpéric, à peine plus âgé, une bonne créature que je ne connaissais pas s'était installée au logis. Lorsqu'elle me vit, elle tomba à mes pieds et me demanda pardon avec d'affreux cris de terreur. Je la remerciai au contraire d'avoir pris soin des petits. Alors, elle voulut me baiser les pieds et m'expliqua qu'elle venait de très loin, du fond des campagnes, qu'elle avait fui les villages parce qu'on y bat trop fort les maraudeuses quand on les surprend.
A Saint'-Ouen elle avait été battue aussi, sur*' tout au début de son séjour. Maintenant on s'ha*' bituait un peu à elle, bien qu'on lui allongeât encore, de temps à autre, im soufflet ou un coup de pied au cul, comme ça, en passant, pour rien, pour le plaisir, par habitude.
LE VIEUX MONSIEUR DE VARSOVIE Elle me faisait 1 effet d'une sainte, ni plus ni moins, mon cher monsieur !
Elle ajouta que les enfants se portaient bien. Chilperic jouait de la flûte dans le fossé des for-* tifications ; oui, de la flûte ou du fifre, en soufflant dans un tibia creusé et percé par la vieille marau" deuse qui, vous le voyez, n'était pas sans indus** trie.
Les petites, ajoutait'-elle, avaient été malades, la blonde surtout, mais elle les avait su guérir en leur faisant boire le bouillon d'un cœur de chat noir. Elle avait dit : la blonde ! Lorsque les gendarmes m'emmenèrent, les petites n'avaient pas un cheveu sur le sommet du crâne.
Je voulus embrasser d'abord ma fille, comme de juste, et je dis à la mère de bonne volonté : « Laquelle est Hildegarde ? » Elle me fit répéter ma question. « Laquelle est Hildegarde? hiu*lai-'je. Laquelle est Priska ?» La vieille souffla, battit l'air de ses bras maigres et dit : « Ah ! voilà, bien malin qui le dira ; moi je les appelle Mon Petit Œil et Ma Petite Bouche, parce que l'une a les yeux malicieux et l'autre... »
C*en ^it trop. Ain$i 1 on ne pourrait plus jamais savoir !...
Ivre de juste colère» je jetai la vieille sur le sol boueux. Ses guenilles étaient si fragiles, si misé" râbles, qu elles me restèrent en lambeaux entre les doigts. Alors, j 'arrachai à la palissade un échalas et je cognai, monsieur et cher compatriote, je cognai comme on cogne chez les chiffonniers ! Je cognai jusqu'à ce que j'eus mis en sang sa pauvre carcasse jaune et molle.
Elle reçut sa bastonnade sans une fJainte. Elle ne se releva pas même au dernier coup, n ayant pas de raisons absolues de croire que ça ne n^edîsait plus de lui écorcher le cuir.
Elle tourna seulement vers moi ses yeux, qui n'avaient pas ime larme, et me dit, en toute sim^ plicité : « Vous voyez bien, c'est une fatalité, une volonté du Ciel ; il faut que le monde me tape dessus ! Allons, ça ne fait rien, j'ai reçu mieux que ça à la campagne, voyez plutôt. »
Retroussant avec calme ce qui lui restait de linge sur le corps, elle me lit reluquer d'honrible« cicatrices.
LE VIEUX MONSIEUR DE VARSOVIE Je ne lui ctemandai point pardon, malgré mon envie, par peur de TeâFaroucher. Je lui dis : « C*est bien, tu resteras. » Nous vécûmes ainsi. Elle soigna comme une vraie mère tous les petits que les Vénus de Saint^Ouen, de Clidiy et d'ailleurs laissirent dans ma cabane, car avec elle... je ne pouvais pas, je la respectais trop ! Elle était heu^ reuse à sa iaçon : mais peut-^re qu'il lui manquait d'être battue. Le temps passa et mon beau chrono** mètre c<msulté en cachette, par habitude, marqua bien des heures, Chilpéric devint grand et prit de Tamour pour sa cousine, du moins pour celle que ce sacré gamin voulait nommer sa cousine, poiu" celle qui était sa Priska ! Mais, n'est-ce pas ? ça n'était pas bien certain ! Je n'y pouvais rien et je respectai l'amour de ces enfants, un amour qui devait être récompensé d'im beau fruit lorsque ie m'expatriai...
Oui, un matin, je glanai une fortune dans les ordures. Quand j'avais trouvé la montre on m'avait insulté ; plus tard on m'avait mis en prison sans motif et ça m'a coûté ma femme... sans rien dire de ce doute !... Je résolus de garder mon trésor
MONSTRES CHOISIS et je me disais : « On quittera la cabane et on deviendra des bourgeois heureux. »
Or, en revenant à Saint'-Ouen, la première chose que je vis ce fut Chilpéric et Priska... enfin sa Priska»ailacés à ne faire quun, bouche à bouche, si heureux !... Et je me suis dit : « C*est des situations pas possibles dans la vie bourgeoise, et ils sont si heureux, si heureux !••• mon trésor ne peut faire que leur malheur... »
Ne me prenez pas pour im égoïste, mon cher monsieur, si je jouis seul ainsi de ma fortune, de ville &\ ville ; i*ai du cœur, moi, et des sentiments ! Il ajouta : « Venez avec moi voir des femmes ; je connais une sacrée mâtine... »
Ce fut mon invité qui régla la dépense, laissant un pourboire magnifique à la servante éblouie.
Nous franchîmes le seuil. Du bout de sa canne à pomme enrichie d*émeraudes et de diamants, du bout pointu, pointu, de sa belle canne, le vieux monsieur piqua un mégot de cigare et le fourra tranquillement dans une poche de sa pelisse de grand-'duc.