CHAPITRE PREMIER
A Belleville, nos vertus sont autres et nos grâces diffèrent. De quelque jalousie s'alimente ma tendresse, et savamment j'éloigne de Belleville les écrivains. On me dit : « Gustave Geffroy est à Belleville. » Je réponds : « Dans le haut. » Montmartre m'étourdit et les Batignolles me glacent !
Les gens qui viennent d'en bas arrivent essoufflés ; accoudés, un peu las, ils écoutent, n'entendent pas. Moi, je me mêle aux gens qui passent. Ceux du pays sont là, tassés sur le plateau, et ils regardent... ils regardent Paris. Paris! L'Arc de Triomphe est son air de bravoure, la Tour Eiffel est son plumet.
Ce n'est pas pour eux la joie que nos rues me donnent : la rue de la Mare, la rue du Pressoir, la rue des Alouettes, la rue dos Rigoles, la rue des Solitaires, — et les beaux petits chemins ne menant à rien ! — la rue des Mignottes, la rue du Retrait, la rue des Bois et la rue des Prés (de Paris, j'envie cette rue Pastourelle et la rue du Chaume tout proche d'elle), la rue des Cascades et son vieux « Regard », la rue des Envierges.
La rue Fessart un peu dépare...
C'est dans ce bar que j'ai vu, à la dernière Mi- Carême, entrer un Masséna malingre et maigriot. Masséna dit :
— Un lait.
Et c'est là que j'ai entendu :
— On se battait; il n'y avait qu'un couteau pour eux deux...
Ceux de Paris m'interrogent, disent :
— Dans un temps lointain, il y avait là des carrières ; vous avez vu cela, vous?
Non interrogatifs, affirmatifs...
— Des artistes nous arrivent : Rodin, Fantin- Latour, Gauguin, Odilon Redon, Bracquemond, Carrière...
Ceux qui passent et ceux qui demeurent.
Je sais de Roger Marx que Ferdinand Gaillard a fait ce dessin chez nous : Deux ouvriers assis et endormis sur un banc du boulevard extérieur.
Des poètes aussi. Je les accompagne au départ :
— Il n'y a pas ici de café ouvert à la littérature; allez vers ceux qui jugent (ces juges, des jeunes gens aux grands fronts mal portés, — ceux qui ne savent point ce qu'ils ne doivent pas faire, — ceux qui parlent et ceux qui se