CHAPITRE DEUXIÈME LE PERSONNAGE
LE SCULPTEUR CHANTONELLE
Chantonelle modèle l'argile, la cire; il taille le bois et la pierre, non le marbre. Il est connu de quelques personnes. Il a le goût du détail expressif, cherche des enlacements, crée dans la passion, le désir, et parmi les lianes enchevêtrées
toujours quelque tige, s'érigeant vivace, menace anneaux et boucles. On juge ainsi son œuvre assez communément : « Cela manque d'unité » ; encore ainsi : « C'est trop touffu » ; finement : « C'est tout à fait assez bien » ; ou : « C'est tout petit, moyen, assez adroit. » Et « adroit » ne veut plus assez dire : il s'en contente, un autre s'en afflige.
L'accord se fait sur cette opinion : « Ce n'est pas composé » ; ou : « Cela manque d'ampleur » ; ou : « Ce n'est pas magistral. » Qui se concède l'immortalité lui refuse la minute. Il ne s'en attriste point. Bien que sachant assez de la langue pour s'amuser, il ne riposte pas.
Mais il lui a été dit des paroles douces :
« Maintenant je vous devine. Il faudra nous connaître, dérobant quelques heures à nos vies. Je n'ose vous dire : « Venez chez moi », mais je vous irai voir.
« La parole est définitive, puis s'élargit, avec du silence.
« Votre main, « Stéphane Mallarmé. »
LE PERSONNAGE
Le rude et franc Hiiysmans lui écrit :
« C'est à part. Cela produit si simplement,
si authentiquement, des effets aigus de vérité
vraie! »
Parmi les écrivains qu'il aime à lire : Paul Adam, Laurent Tailhade, Léon Bloy. Tailhade plume les oisons; Léon Bloy évoque la pourriture des êtres par la fétidité des mots : ils sonnent, éclatent, pètent... Paul Adam: le panier de provisions est léger à son bras.
Je veux dire : Paul Adam n'est pas pédant.
Voulant louer un peintre d'animaux de la construction savante de ses chiens, j'avais écrit : « Les os y sont. » Un écrivain a compris « les os ; ' à ronger ».
Cela me fut un sérieux avertissement.
Les saints évêques et les saintes petites gens des églises gothiques lui ont fait la leçon qu'il a écoutée studieux avec ravissement. L'espoir le calme,, la certitude. Ah! ces ferrures ! ces gargouilles! Les saints des nouvelles églises semblent des passants qui se sont mis dans les niches à l'abri de la pluie. L'indéterminé des formes lui est un moyen d'exprimer les mystères de l'Être. Non trop modeste peut-être, il a dit :
— Je ne signerais rien de ce qui est d'un autre ; ce serait malhonnête, et puis ce n'est pas assez bien.
Dans d'autres instants il dira :
— Jai tenté d'exprimer, je suis inquiet.
Il ne tond pas son pré et laisse croître les herbes drues, les mauvaises herbes si jolies d'une pousse inattendue, irrégulière; laissant la trace des repentirs, n'espérant pas pour son œuvre la jeunesse immortelle, rêvant à une jeunesse prolongée.
Des artistes voudraient être semblables aux forts des temps passés, et Chantonelle, lui, désire que ceux qui le suivront lui ressemblent avec plus de puissance, de grandeur. Il entend n'emprunter à aucun ni le départ ni la conclusion; le reste est agrément de détails, parure.
L'ironie lui est un habituel mode d'affirmation.
Des personnes viennent d'assez loin, le croyant triste, pour le consoler un peu, lui dire :
— Vous auriez pu arriver tout comme un autre.
Il n'est pas triste. A propos, la vue a baissé depuis que les glaces reflètent une face vieillie.
LE PERSONNAGE
S'il dîne chez M. l'amateur, on ne sait où le mettre à table. Ses cheveux déjà gris et son nom sans gloire lui donnent et lui retirent le droit à un siège en bonne place. Il s'en distrait en homme qui n'est pas tout à fait sûr d'être tout à fait sot. On l'écoute sans le regarder de façon suivie, et pour lui on ne fait pas la dépense de choses nouvelles :
— Ainsi que je le disais hier...
On lui parle, les yeux à un autre convive; et on lui donne la main, toute, en deux fois. De cette demi-largesse il se contente.
Son père lui disait :
— Tu ne sais pas même enioncer un clou.
— J'ai peut-être essayé de faire autre chose. Le père, surpris :
— Quoi donc?
Son voisin lui dit :
— Entre vous et moi il y a une différence; je ne fais de la sculpture que le dimanche.
Il interroge un peintre sur ce dernier tableau : Une Scène de famille.
— Ma femme et moi.
— Et l'enfant?
— Je l'empruntai à la voisine.
Un peu inquiète, et comme on s'excuse, Madame interroge :
— Il n'est pas très connu?
Il se plaît mieux dans son atelier.
Chantonelle, chez lui, ne s'est fâché avec personne; il s'était fâché avec plusieurs personnes, chez elles.
En maniant la terre gaiement, Chantonelle se rappelle le temps de l'école de dessin. A midi on entrait chez le marchand de vins voisin, dont la femme faisait de la friture, de la si bonne friture!
— Une oreille de morue et une carafe d'eau. Et puis :
— Une autre carafe !
Chantonelle aime toujours, il aime moins l'oreille frite et l'eau fraîche.
Chantonelle n'a pas seulement le désir d'exprimer, il en a le besoin.
Ses moyens d'expression : Tout transposer pour pouvoir tout dire, et emprunter à tous modèles sans trahison et sans injure : le geste d'un ami, le visage d'une femme...
Et l'artiste se reconnaît à la qualité de la transposition. Transposer, ce n'est pas chaii-
LE PERSONNAGE
ger la couleur des jarretières. Ne pas préciser pour que chacun se reconnaisse et que Ton puisse dire, croire : « Ce n'est pas sa vie qu'il raconte, c'est la mienne. »
Mais c'est une méthode de tireuse de cartes !
Il utilise tout; et crapauds, limaces, chenilles disparaissent à demi dans les herbes, fidèle ainsi à son désir d'exprimer de façon belle son amour de la beauté.
Il y a des artistes et des poètes. Il y a l'Art, il y a la vie. Eh ! oui, la vie ! mais la vie révélée par les poètes, les artistes et les savants.
La vie ! Je sors et je vois mon voisin l'huissier, une fleur à la bouche. En marchant, je songe à féliciter les peintres médaillés, j'excelle ; à la médaille de bronze les difficultés augmentent, j'en triomphe. Un vrai peintre cause avec un pauvre peintre, Grande Médaille d'honneur, et l'égaie. On me raconte qu'un ami malheureux que j'avais appelé, retenu, réchauffé, dit de moi, ainsi que l'on s'acquitte : « C'est un aimable hôtelier. » Un homme frappe sa bourrique : « Hue, Lisa ! » C'est ainsi que l'on se console. Le photographe me fait prendre une pose et me dit : « Maintenant, pensez à quelque chose. »
L'Art! J'entre au Louvre : dans l'ombre épaisse d'une même salle L'Enterrement à Or-
LE PERSONNAGE
nans, de Courbet, Corot, Rousseau, Diaz. L'Art! Dans la Galerie des portraits, que de portraits à perruque! Delacroix rayonne, Corot garde sa jeunesse, François Millet sa noblesse, Diaz son sourire. Troyon s'alourdit, Decamps jaunit, Jules Dupré s'assombrit (Poussin aussi, mais c'est Poussin. . .). Théodore Rousseau s'émiette ; le Rousseau delà fin. S'alourdit... s'assombrit... jaunit... s'émiette... Claude Monet, Pissarro, Renoir auront utilement passé en vibrant, trépidant. Ingres est debout; Courbet a sa belle carrure d'homme fort; Ribot vit ; aussi près, Bastien Lepage chancelle et Paul Baudry trébuche; entre eux, Manet, si brave ! De ce côté dufossé, M. Carolus Duran, praticien véhément ; M. Bouguereau, grave augure ; Whistler, Puvis de Chavannes, Gustave Moreau, Harpignies, Cazin, Besnard ; Pointelin dit un mot, Fantin Latour une phrase; Eugène Carrière, pour qui j'ai une tendresse d'apparence familière...
L'Esprit manifeste à l'aurore des temps nouveaux.
De jeunes hommes sont en recherches, et plusieurs d'entre eux, déjà dégagés d'une assez visible et non très réelle ressemblance, seront
sauvés de l'humilité par l'oiseux entour, et de l'orgueil par ceux-ci : Degas, Cézanne, Gauguin, Odilon Redon, Vincent Van Gogh; quand Gauguin dit : « Vincent », sa voix est douce ; aussi par ces autres : Gustave Moreau, Puvis de Chavannes, — et les vieux Maîtres des Musées. Sous les yeux de M. Le Barc de Boutteville.