‹ MonstresChapitre 12 sur 29 · NUDITÉ SACRÉE · texte numérisé non relu

NUDITÉ SACRÉE

On a pu lire dans les journaux, à propos d'art, des choses réjouissantes et bien extraordinaires. De vénérables gardiens des seuils désertés, fidèles d'une maison vide, gens abominablement instruits, ont trouvé dans l'horreur causée par des manifestations artistiques récentes un renouveau inespéré. On aurait pu croire qu'ils avaient puisé à la fontaine de Jouvence, — et si j'emploie cette façon de dire, c'est bien plus pour les contenter que pour me satisfaire. Y ont-ils bu un coup de trop?... Leur état d'esprit donne la sensation d'un rajeunissement peut-être excessif. Avec eux se sont rencontrés des écrivains d'âge plus tendre : même dédain et même colère. De la langue politique que parlent ceux-ci quotidiennement, ils ont gardé le goût de certains mots. C'est ainsi qu'un « groupe » juge un

autre « groupe ». Ils se montreront mieux à leur avantage pendant la « période électorale » .

Les peintres de ce nu, goûté des gens qui dljent des bêtises aux femmes (libidinards !), quittent leurs petits jeux sans innocence. Ah! petits malpropres, ah! serins... les peintres qui ont réussi à se faire connaître et ceux qui ont mal choisi leur perruque ; et ils se prononcent, jugent, disent : « Je n'ai jamais vu ça. »

Certes non ! La nature est muette pour les sourds. Ces individus qui regardent — sans voir !

— le luisant de ces yeux, la lourdeur du dessin de l'oreille! Et ils cherchent en dehors d'euxmêmes la raison déterminante de la si lente diffusion de leurs lumières — lente étonnamment !

— Et ils méditent, se rappellent ce qu'ils ont fait ces dernières heures écoulées dans l'intérêt de leur renommée. Ils ont écrit des lettres : des lettres d'excuse, de regret, de félicitations, d'éloges, de condoléance. Ils sont allés chez le patron qui a été gentil, — chez M. Jules Lefebvre qui était absent, — chez M. Henner : ils ont sonné trois fois à temps régulièrement espacés. M. Henner n'a pas ouvert. — Ils cherchent qui pourrait les présenter à M. Lafenestre.

LE PERSONNAGE

Et ils s'endorment d'un sommeil sans rêves. A ce prix, mieux vaut souffrir que jouir. Je ne crois qu'aux évocateurs, aux poètes. Je vois :

Le nu de Puvis de Chavannes :

Puvis de Chavannes, «celui qui ne sait pas», disent ils. Toujours présent à la place où il était, inoublié, terrible!

Le nu de Rodin :

Un contraste avec le nu de ces artistes qui modèlent une statue de femme comme ils tâtonneraient un corps de fille. « Il fait les pieds trop petits », disent-ils.

Le nu de Gustave Moreau :

La nudité surhumaine de femmes aux yeux qui nous regardent de loin.

Le nu cTHenner :

Le nu de la Femme couchée du Luxembourg, le nu de YÉglogue, qui conquièrent par le chiffre et l'harmonie.

Le nu de Besnard :

Besnard concède à une femme la toute-puissance de corruption.

Le nu d'Eugène Carrière :

Une transposition précieuse et savante. Bai-

gnée par une lumière caressante, la femme se précise dans le charme des bruns inégaux et l'adorable variété des blancs. Carrière, dégagé, enfin libre, peut s'écrier, ravi :

— Je ne sais plus dessiner !

Chantonelle a pu ne pas montrer les choses ainsi qu'elles sont, mais il s'est montré ainsi qu'il est.

Chantonelle a le goût de dire les choses sans faire peiner les mots, et, audacieux, il n'hésite pas à montrer l'homme dans ce mouvement passionnément agressif où la nudité perd effrontément la grâce du mystère.;.

Il sait distinguer une loi d'une consigne.

Il dit le moins très fermement et le plus légèrement. Dans : « J'ai eu de l'ennui », il met de la souffrance : « Je ne suis pas content de vous » est un reproche extrême. La douceur de son blâme!

A un malade il dit, sait dire :

— Un peu pâlot...

Non surpris, ni indigné, il manie l'ébauchoir, et du fredon, du gazouillis des voix légères il

fait saillir sans grand écart une voix qu'il veut jeune, fraîche, juste, pure.

Non sceptique, prudent, il accorde seulement à l'évidence la valeur d'une probabilité. Ni juge, ni moraliste, ni un sage, ni un juste, toute œuvre de haine l'intéresse; il en admire l'unité, l'esprit de suite, la variété des moyens. Ah! la haine, la haine des forts!

Il n'a pas espéré d'argent ni de gloire : artiste, il aime moins l'huître que la coquille. Que quelques-uns sachent son nom : hommes pas sots et femmes pas laides; et, après avoir subi ce qui est, arriver au pouvoir de créer. Il dit en riant : « La vie, c'est la femme que Ton a; l'œuvre d'art, c'est la femme que l'on désire avoir. »

Les grotesques ne le font pas travailler, c'est la distraction des heures de repos. De Joseph Prud'homme ou de Mme Cardinal il n'aurait pas pris la silhouette : les poisons, oui, non les purges.

Il s'amuse à les regarder quand ils passent.

Chantonelle a fait pour le plaisir à son voisin le cordonnier une enseigne belle, et M. l'amateur qui attend l'œuvre commandée, l'œuvre

LE PERSONNAGE

abandonnée, s'attriste : « Il lui faudrait si peu de temps »! M. l'amateur voudrait voir travailler l'artiste : « Il ne dirait rien » .

— Non, cela me gêne.

— Vilain ami, méchant ami !

Et si, il parlerait! Et quand M. l'amateur parle, il dit des choses comme celle-ci :

— J'aime à me retrouver avec des camarades d'autrefois qui ont prospéré.

Et aussi :

— Je ne me refuse rien.

Alors M. l'amateur se presse les mains, des mains grasses, molles, pâles.

Pas trop ladre, ni très généreux; un peu « regardant ».

M. l'amateur dit : « Véronèse, Vinci », d'un petit air d'ami. Ah! dans cette bouche!...

Chantonelle a vu passer à l'atelier un diseur admirable que Ton entend à longue distance sans qu'il ait à parler haut ; les mots sont espacés pour que le bruissement de la finale n'estompe pas la syllr.be première du mot qui suit (ce sont là ses mots).

Il pro-non-ce bien ; sa femme, sa servante prononcent bien ; le concierge, par intérêt, et le pro-

priétaire, par courtoisie, aussi; aussi ses fournisseurs, ses voisins...

Ainsi, je connus que nous eûmes un même coiffeur.

De M. Dupont-Vernon, de la Comédie-Française, professeur au Conservatoire, il a dit :

— M. Dupont-Vernon !... Mais il bafouille! Il fallait l'entendre dire : « Le brouillard est

intense, intense, intense. » Le mot glissé, le mot lancé...

Sa fille, avant d'avoir cinq ans, déjà nuançait.

Chantonelle recevait à temps éloignés un homme de goût qu'il attristait; cet homme de goût avait l'amour de Tordre, de la régularité. Ah! quand il disait : « Cette colonne n'est pr.s dans Taxe », sa souffrance! Il jouissait délicieusement de deux lignes parallèles.

— Ah ! Chantonelle, ce n'est pas d'aplomb... tout à fait d'aplomb.

— Pourquoi ce pli inattendu?

— Ah! Chantonelle, cela boîte !

— Ah ! Chantonelle, cela danse !

Quand ce monsieur parle, il arrive à l'éclat progressivement, et sa voix s'affaiblit lentement avant de s'éteindre.

LE PERSONNAGE

Et il partait, mécontent, fâché, malheureux.

Cependant ni trop appliqué ni négligent, Chantonelle met des points sur quelques /.

Ce n'est pas un monsieur; un monsieur, ah! A seize ans, pour entendre de la musique, il allait avec les amis figurer à l'Opéra. Dans les Vêpres Siciliennes, on lui avait dit :

— Enlèves-tu ce soir?

— J'enlève.

Et il avait enlevé, enlevé « une petite », car il n'était pas « gros os ».

A la première de Sainte Claire, il tenait la torche pendant que le ténor Roger se battait en duel ; et il tenait aussi la torche dans les Vêpres Siciliennes, alors qu'on allait trancher le col à Mme Sophie Cruvelli.

C'est vers ce temps qu'il vit pour la première fois de près un journaliste : assez fiérot, il donnait des « broutilles » à un Programme de spectacles.

A son atelier, il reçoit une vieille dame, une très vieille dame qui toujours s'inquiète des vieilles dames qu'elle a connues. Bien après qu'elles sont mortes, Chantonelle en donne de bonnes nouvelles. Iiarencontré celle-ci, celle-là.

— Bonne mine?

— Très bonne mine.

On n'a pas à lui cacher la mort des jeunes femmes.

Chantonelle a vu une femme suivre le cercueil de l'homme qu'elle avait aimé, qu'elle aimait. Elle marchait appuyée sur le bras d'une amie moins grande qu'elle, moins jeune; la douleur était vraie, l'expression de la douleur était fausse : deuil décoratif, un beau pli, un très beau grand pli du voile noir tombait droit, lourdement; elle le savait.

Il a vu un jeune homme brave toujours, intrépide à l'heure, à toutes les heures de l'absinthe. A deux heures du matin, il crie (effet joli) : « Garçon, une absinthe, » et il ne soupe pas; il soupe d'une absinthe.

Et cet homme distingué, tant! de plus en plus affiné qu'il était de plus en plus ivre. Alors on lui disait :

— Hier, il a plu.

Il répondait :

— Je l'ai su.

— Il est midi sonné.

— J'en fus informé.

Et cet auteur dramatique, tant chéri, qui

LE PERSONNAGE

prend la Cagnotte au tragique, et c'est terrifiant Macbeth au comique, et c'est dé-so-pi-lant.

Mais d'autres modèles agissaient sur lui. Sa pensée allait aux rares spécimens de l'espèce.

Et M. l'amateur frappe, pousse la porte, entre, s'approche de la selle timidement, près, tout près.

Chantonelle, brutal et gai, dit :

— Vous pouvez voir des chenets, un marteau de porte, des pincettes. . . et c'est tout. Allezvous-en, allez-vous-en!

Et les paumes doucement accentuent les paroles dites.

Il avait vu sous les roses un cercueil et son mort, agressif nigaud! Ah îles roses! Quelles roses ! petites et jolies, d'un blanc rosé, par branches, par touffes et par gerbes, éparpillées ! . . , Des boutons de roses : boutons blancs,, blanc de lait, blanc de perle, blanc ambré. . . et des roses d'un violet éteint, d'un rouge vif...

Il avait écouté les récits des gens accoudés, des témoins : témoins d'actes d'amour, de courage, de pitié ; gens assez froids.

Mais l'ingratitude, la lâcheté, l'envie ne le font pas travailler.

On le copie, on l'imite, on le vole : la prise d'empreinte des serrures, les murs franchis, la boulette au chien de garde...

Et il chantonne, de la voix qu'il a, la Ballade des petits filous, son oeuvre. Ils ont la mémoire imaginative. Le plus heureux, c'est le moins original; il est le plus près de celui que tous ils cherchent. Bast! ils ramassent ce qui traîne, le reste est hors de la portée de ces mains (i).

Ses modèles sont les gens doués pour la feinte, riches en belles ruses, donnant l'illusion de la force, de la puissance, de la noblesse, de la bonté.

(i) En préparation : La Maraude.

FORTUNÉ SICHIARD

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