C H APURE TROISIÈME
Henri Becque dit :
— Je pue et vous puez.
Il dit :
— Je fleure bon.
Il prépare les gens aux splendeurs de son poème Vertige ; les femmes, par ces jolies choses :
— J'ai eu vingt ans assez tard, assez tôt,
— J'aime la mer tranquille et le fleuve agité.
— Ah! le baiser, le baiser doux et lent !...
— Je fais le mal avec une hésitation qui confine à la vertu.
— J'ai eu peur, une fois, en rêve...
— Amant, époux. .. le mot « amant » est frotté de miel.
— Ma maîtresse est une Italienne blonde.
— Les larmes d'amant jaloux! De vilaines larmes, des larmes qui tachent.
— Ah! la flèche qui perce, la fleur qui tue ! Ah ! l'amour !
11 dit très bien cela, ah! si bien!...
A quel artiste demander une affiche ? Vierge?. . . Henry de Groux ?... Franck Brandwyn?. . Carloz Schwabe?. . Non... Burne-Jones !
Intéressé, j'assiste à ce spectacle, sans envie, heureux de mes trois cents amis fidèles. J'ai un
acheteur à Saintes, deux acheteurs à Rochefort; je sais leur nom. Le jour de la mise en vente d'un de mes livres, le jour même, ils adressent un bon de poste à l'éditeur. Les bonnes gens ! Dans l'attente d'unnouveau livre, ils s'informent, un peu impatients, sans humeur. Ils se tiennent prêts.
Une plus douce chose encore serait écrire un livre pour une pauvre femme ignorante, lisant bas, remuant les lèvres et touchant les mots du doigt...
L'auteur du poème espéré, le poète de Vertige, se montre en divers lieux et recrute. Il juge, commente, affirme. La bouche a une amertume, sue.
Il atteste, proteste, conteste, admoneste.
Il dit:
— Puvis de Chavannes n'est pas un Grec, ni un Romain; c'est un Lyonnais très malin.
Il dit :
— Catulle Mendès graveur en pierres fines et pierres demi-fines (1).
(1) Citations de journaux : « Gog, le gros succès de cet été ».
Et encore :
— Maurice Barrés, par une savante disposition de glaces, se donne l'illusion d'une très sélecte compagnie.
Et, fièrement, il dit :
— Il n'a pas de talent celui qui est sans génie.
Et il analyse son poème Vertige : la profondeur, — l'éclat, — la pompe du spectacle, — les neuves images, — la grande ligne de l'oeuvre savante, de l'œuvre artiste. Son poème est une cathédrale : le portail, — les orgues, — les vitraux,, — l'autel.
Et, dans une inquiétude faite pour émouvoir, qui émeut, il dit :
— Mais ai-je assez de talent pour avoir du talent ?
Il parle de ses « espoirs défunts ».
On le rassure.
Et il fait connaître la dernière occupation de son cœur:
— Mon bleu, c'est du ciel, et mon rouge, du sang.
Dans une des maisons où il est attendu, espéré, retenu, il parle du « décevant appât des espérances vaines ».
Il évoque « les paroles ailées dans le mystère des soirs ».
Il objecte : « Spencer dit non ».
Il fait surgir « la redoutable imminence ».
Nous entendons et « il perçoit » ; nous consentons et « il accède » ; il ne se rend pas, « il condescend ».
Des gens à lire des yeux, dit-il :
— Jean Richepin aie grand geste du semeur ; quand il ouvre la main, il n'y a rien dedans.
Il dit citer les Rosny : « Elle est morte, morte à 9 heures 32 ».
Il dit :
— Je ne sais pas la langue, je sais ma langue. On l'écoute très intéressé.
Il dit :
— Ah ! la toute-puissance du son : l'étouffé, — le rauque, — le mot balbutié...
Il cite :
— Ah ! le goût de l'exact ! le cure-dent, une épingle P 'œuf (Léon Hennique) ; le cure-ongle, une allumette Sleeping-car (Hiiysmans), Daphnis se gratte la tête et Chloé se frotte le nez.
Il dit :
— L'impropriété du terme est une des formes
du génie : Lamartine a un ami : « Inventez de l'argent » (Lettre non publiée).
Ainsi j'écrivais le lendemain d'un succès : — Vous avez dû dormir de bien bon appétit ! Les oreilles et les yeux sont « à sa merci », l'instant est favorable ! Alors,, sur la première page d'un cahier de papier blanc, tout blanc, il écrit Vertige, le titre, tout ce qui est écrit de son livre, de son beau livre, de son premier livre, et il s'arrête — un peu lassé.
L'ÉTAT MIXTE
L'ÉTAT MIXTE
« Jean Dolent, ce Joubert, un peu de Beïleviïïe. » (Louis le Cardonnel).
L'artiste vit dans la légitime férocité d'un égoïsme productif. Des gens entrent, il touche des mains; sans le savoir, sans le vouloir, il est seul : l'artiste ne s'interrompt jamais. Il n'a pas
la sensation du silence, — du bruit, — du froid, — du chaud, — du jour, — de la nuit. C'est l'état délicieux qui touche au rêve, l'état mixte dans la rue, chez lui, chez nous. Il interroge les absents, répond à des voix que seul il entend ; les figures rêvées effacent en relief les figures vivantes; les mots n'ont plus le sens ordinaire. « C'est un misérable! » cela veut dire : Les valeurs de son tableau ne sont pas justes.
Dalou : — Carpeaux nous a rendus libres. D'un coin sombre surgit la voix d'un statuaire : — Mercié, Chapu, c'est la suite de Dumont! Une voix : — Plusieurs se soûlent de ce qui nous grise.
Une autre voix : — Des légumes beaucoup, peu de fruits, pas de fleurs.
Un peintre à un jeune peintre qui devait venir : — Dans votre tableau, rien n'est à sa place : mais le manche du couteau sur cette nappe peut permettre d'espérer.
Rodin se parle du buste de M. Henri Rochejort (attristé) : — Je n'ai pas pu rendre le satiné des pommettes.
Jean Dolent au plafond s'adresse : — C'est un artiste celui qui subit sans faiblir cette décisive épreuve. Je ferme un moment le livre du poète : Baudelaire, Villiers, Verlaine, et je lis
dans l'œuvre du peintre; puis, des mêmes yeux, je reprends ma lecture (i)...
Les voyageurs racontent dans le bruit : Jules Chéret parle aux Tiepolo de Venise, Raffaelil ce n'est pas content de Michel- Ange ».
Henner, qui n a plus le rude accent de sa belle province : — La peinture est l'opposition de umière et d'ombre.
Stéphane Mallarmé : — Le vers, ça n'est pas fait pour être dit, c'est fait pour être lu0
Besnard, gaiement (aux peintres). — Je vous mettrai à tous le cul par terre.
— Ingres et Manet, cela s'arrange bien.
Jean Dolent : — Lisez ma nouvelle au Journal des Demoiselles : « Cette jeune fille avait les mains impudiquement nues... » Je réagis (2).
— Il devrait y avoir un grand peintre, dit Dalou, un grand sculpteur; les autres, des mains.
Rodin, exalté : — Barye a trouvé une forme. A ce moment personne ne demande à Vollon
(1) Citations de journaux : « Cet important vaudeville » .
(2) là. « Le cotillon a été magistralement conduit
L'ÉTAT MIXTE
si le Rembrandt du Pecq est un Rembrandt, et il répond :
— Si c'était un Rembrandt, ça m'aurait fichu un coup!
La Barque de Delacroix donne à Besnard « une impression de froideur ».
— La croix dans le ciel de V Enterrement à Ornans. . .
Un a distingué » pastelliste, qui pare les murs des maisons riches, reste seul réfractaire à l'état mixte; il intervient en paroles conciliantes et clémentes. Ses œuvres rappellent ces rendezvous d'amour où tous les deux arrivent en retard. A ses pastels il ressemble, et, pour ne pas l'estomper, on s'éloigne.
— La prunelle des statues doit plutôt surplomber qu'être trouée; c'est Tentour qui donne le rayon visuel chaud comme ça.
Jean Dolent : — On me dit : « Regardez la vie. » Je ne vois pas seulement couler l'eau, je me baigne.
Une voix : — Tout ce qui est beau, c'est de l'art.
Odilon Redon : — La charité, c'est beau et ce n'est pas de l'art.
Eugène Carrière à Mlle Delna (Orphée) non présente : — Mettez-vous entre une lampe et un drap blanc et étudiez vos silhouettes. Dans les grandes émotions n'écartez pas les bras du corps.
CM. Savarit (à lui-même) : — Il n'y aura plus de sculpteurs; il faut les harmonies, les nuances des couleurs pour exprimer notre état actuel de pensées et de sentiments.
Le sculpteur Rosso : — Je montre ce qui m'a saisi dans une figure ; le reste fait chez soi est de pratique. Il en est pour moi ainsi comme pour tous les artistes'; mais contrairement à tous les artistes, je ne montre que ce qui m'a frappé.
Un peintre (à lui-même) : — Rien n'est beau isolé! Ce qui est beau, c'est le passage d'une chose à une autre qu'il ne rend pas ; le morceau qu'il a trouvé beau et qu'il veut rendre n'est beau que parce qu'il vient d'autre chose,
D'une voix monotone Jean Dolent parle sans qu'on l'écoute :
— Le Général revient de la revue sur un cheval noir dans le bruit et les clameurs. Loin du lieu, de l'instant il se croit parmi les Hellènes au temps des fêtes Olympiques. Frotté d'huile, nu,
L'ÉTAT MIXTE
au coup de trompette il s'est élancé dans l'arène, faible encore, comme s'il eût perdu beaucoup de sang; les autres coureurs, devant, bien loin devant.
Il faut les atteindre, les dépasser... mourir!
Quels cris ! Quel silence !
Lassantes sont les montées ! Ah ! lassantes sont les descentes... C'est comme s'il était ceinturé par un brutal... Il va! non la tête basse, les épaules effacées, les coudes pesant sur les côtes, méthodiquement; mais par élans impétueux. Dans le bruit des rumeurs mauvaises, des sifflets, des rires, il va !
Ses pieds sont blessés, une buée l'enveloppe. S'il allait tomber là !.. . Dans la rage , il va ! Pour sa race, la gloire, il va! Ah, vainement ! Épuisé, mais fier, croyant à la victoire encore, soutenu par ses souvenirs, son espoir, il va, va... et, dans l'ivresse, le premier il touche le but.
Un héraut crie aux foules le nom du vainqueur des courses à pied, et une femme met aufront du jeune athlète nu, défaillant, la couronne d'olivier sauvage. Alors... alors, ô prodige! saillit une fleur, la fleur fermée, droite sur tige, fleur la plus belle de toute couronne...
On va partir.
Jean Dolent : — Dire un mot, faire un geste, c'est tout.
Dalou se confie à la bûche qui flambe : — Le tableau auquel je pense le plus : Les Casseurs de pierres, de Courbet (i).
— Corot... Poussin...
(i) Citations de journaux : « M. Dardoize peint avec discrétion » (Olivier Merson).
Nous marchons : Le cheval blanc dans la nuit! — Les cuivres au fond delà boutique, daus l'ombre douce. — Les cristaux du comptoir si beaux dans la grande glace ! — La lanterne rouge du marchand de tabac. — La lampe de la petite vendeuse.
On s'arrête. Un sculpteur ornemaniste, cravate blanche , veste de velours ; de grands cheveux , de ces cheveux que Ton peigne moins souvent qu'on ne les frise... Il boit avec une femme qui pose dans les ateliers, se plaint de quelque chose. Elle ne répond que par des changements d'attitude — sans le savoir, sans le vouloir. Elle donne la pose de la Sapho de Pradier, — de la Junon de Falguière. — Le coude engagé dans la mince étoffe d'un petit châle, elle pose la Polytnnie. Cela s'apaise; ils se rapprochent, se rapprochent plus encore : que c'est joli sur le fond ! Ils partent, et, en sortant, la femme se regarde l'épaule gauche, pour historier la ligne. Ah! joli !,..
Une fille de sept ans dort à demi dans les bras du père qui conte... Elle a demandé « beaucoup d'accidents ». Dans les beaux moments de l'histoire, on voit l'œil humide entre les paupières rapprochées de l'enfant,
— Rendre cela! dit Carrière.
Un ouvrier, fièrement : — Mon petit, on lui ferait prendre tout ce qu'on voudrait dans du vin!
Ah ! le beau geste glorieux, inachevé !...
Lettré de Técole du soir, je songe à exprimer loin des sévères Belles-Lettres.
Nous sortons, passant dans de petites rues dont nous ne savons plus le nom, de bonne humeur, en gens qui ne sont pas bêtes et se portent bien, non pareils à ces hommes attristés qui dans leur œuvre semblent utiliser l'ennui d'une digestion lente. Deux filles passent, nous croisent,
et, au moment de nous dépasser, la plus éloignée de nous regarde par-dessus l'épaule de la fille qui nous sépare : de belles filles armées jusqu'aux dents, jusqu'aux yeux, pour l'amour ; des filles aux générosités éparpillées. Passe une, qui n'était qu'assez jolie, mais elle Tétait extrêmement. Ah ! la légère odeur de renfermé du corsage des filles pudiques ! Pâle et rose. Rose, d'un rose ! — rose. . .
Je connais cet adorable état mixte. Un soir, rentrant bien trop tard, je me rappelle avoir vu, chez un petit marchand, deux cartons à dessins, de ces cartons d'amateur dont le plaisant aspect m'est connu. Je me parle à très haute voix, sans le savoir, sans le vouloir :
— J'ai eu tort de ne pas entrer chez ce marchand... Qui sait !...
J'entends la voix faible du marchand (oui, je
l'entends !) : « C'est après un décès un
vieux monsieur du Grand-Montrouge. Voilà le carton des Espagnols. »
Je regarde : Le Greco, Velasquez, Goya, mes peintres !
« — Voilà le carton des Italiens. »
Botticelli, Vinci! Ah! une variante de la Jocondel Une tache de rouille au menton (je la vois !).
Le marchand me dit :
— Il y a de bonnes choses.
Je frissonne.
Le lendemain, je raconte à un ami, qui sourit — pâle.
• — Partons-nous pour Londres ?
— Partons !
Dans cet état, on est sans résistance contre le désir.
Le lendemain, les Phidias de British Muséum, le xve siècle à National Gallery ; et le soir, les jambes molles, les bras lourds, Carrière et Dolent extasiés suivent du pont de Londres dans la Tamise les dernières pâleurs du jour mourant. ..
LE MUR