Monstres parisiens
Ces fortes et poignantes études, qui, sous la fantaisie et l’excentrique lyrisme de la forme , cachent une intime rudesse satirique, ont commencé de paraître au GU Blas , où on les prit pour des contes galants, en l’année 1882. Depuis, l’auteur n’a cessé d’augmenter le nombre de ces pages futiles en apparence, terribles en réalité. — Cette édition définitive contient en un seul volume, l’ensemble des Monstres parisiens.
Paris vient d’apprendre avec stupeur l’aventure de cette intelligente et belle fdle noble qui, tout à coup, comme d’un bond, est devenue une fille. Pas de transition ni d’atermoiement. La chute immédiate, directe ; un saut, du balcon, dans la rue. Le fiacre qui l’a conduite du sévère hôtel familial de la rue de l’Université à la petite maison gaie du boulevard de Courcelles, louée par une entremetteuse, a pris par le plus court. Il y a une semaine, nul n’aurait osé la désirer ; brusquement elle se livre à tous. Les plus hardis ne se seraient pas hasardés jusqu’à effleurer du souffle le bout de son petit doigt ganté; vous pourrez, ce soir, en soupant, — si cela vous plaît et si elle vous plaît — savoir le goût du champagne sur ses lèvres.
J’avais eu l’honneur, l’hiver dernier, d’être présenté à sd famille; je vois encore Je vaste salon un peu obscur, aux murailles tendues de tapisseries anciennes, au plafond boisé de noyer noir, et, devant la haute cheminée, une grande vieille femme, maigre, en cheveux gris, qui se tient assise, le buste droit, les mains jointes sur les genoux, et salue d’une très lente inclinaison de tête.
Je fus donc impressionné tout particulièrement par cette déchéance; la curiosité me prit d’en connaître la cause.
Son boudoir, étroit, chaud, câlin, où l’air lourd a l’odeur d’une haleine trop parfumée et presque une tiédeur de peau, allumait aux braises flambantes du foyer la soie paille des murs, des fauteuils, des pouffs, déjà fripée comme une robe chiffonnée souvent, la dorure des chaises grêles et les cent verroteries des candélabres et du lustre, qui, lorsque j’entrai, se heurtèrent avec le petit bruit clair d’un chapeau chinois de cristal. Entre les deux fenêtres, dont l’une n’avait pas encore de rideaux, car les tapissiers sont pleins de défiance, ou n’en avait déjà plus, car on apprend vite le chemin du mont-de-piété, une molle chaise longue s’étendait, le dossier blanc de veloutine, avec la paresse lascive d’une couche où l’on dort le jour.
Comme je m’arrêtais, attristé, elle vint à moi, un peu défaite dans les dentelles d’un peignoir qui bâille et relevant d’une main son chignon d’où s’échappaient des boucles; très blanche et très rose, fraîche de jeunesse et de fard, sentant la chair et le musc, plus belle, épanouie ! Et, ardemment, sans être interrogée, avant même que j’eusse dit un mot, elle se mit à parler avec un emportement de triomphe dans la voix et dans les yeux.
« Eh bien, sans doute, c’est moi! Vous avez voulu voir, regardez. Je suis changée ? ma foi, oui. Vous vous rappelez la demoiselle qui vous offrait une tasse de thé, en baissant les yeux? Ils sont plus beaux, mes yeux, maintenant que je les lève ! Et, vous savez, vous pouvez m’embrasser, si le cœur vous en dit. Voilà ce que je suis devenue, ce que je me suis faite. Pourquoi? je veux bien vous le dire. Montrer tout ce qu’on pense, c’est encore se déshabiller. Je commence à avoir l’habitude, allez !
« Il y a peut-être des femmes qui sont nées honnêtes, je ne suis pas de celles-là. Un de ( mes ancêtres a épousé la maîtresse d’un roi, qui avait été chez la Fillon; je tiens de mon aïeule. Porter sous une robe montante un corset qui vous aplatit la gorge, avoir des pantalons de madapolam qui descendent jusqu’aux chevilles, se coiffer en bandeaux plats,
parler à voix basse, retenir sa respiration pour mieux rougir en disant : « oui, monsieur, » ou « non, madame, » c’est ce que j’ai fait pendant dix ans, mais je n’ai jamais pu m’y accoutumer. Je m’en allais dans ma chambre, puis, la porte fermée, je dansais en chemise, riant, criant, secouant tous mes cheveux ! Et ce que je voulais, je l'ai bientôt su, à cause des livres, qu’on lit la nuit, et qui font comprendre. Alors je me suis dit : « Soit! » Résister ? à quoi bon? puisque je me sentais vaincue d’avance. Si j’étais restée dans ma famille, je serais tombée, un beau soir, dans les bras de quelqu’un qui aurait monté l’escalier; si je m’étais mariée, j'aurais trompé mon mari, et mon amant, et mes amants ! De faute en faute, de honte en honte, où serais-je arrivée ? où je suis. Et cette lente descente, échelon par échelon, aussi infâme que la brusque chute, aurait été, en outre, hypocrite et lâche, et ne m’eût donné que d’imparfaites délices toujours troublées par la nécessité de la ruse et du mensonge, par le souci de ma réputation, par la crainte d’un mot indiscret, par l’épouvante d’être surprise ou devinée. Ce que je devais être enfin, mieux valait le devenir tout de suite, violemment, — l’audace est une espèce d’excuse ! — le devenir en pleine jeunesse, en pleine beauté, et non pas vieillie et lasse; le devenir avant
que mon désir se fût émoussé à des satisfactions amères ou incomplètes, — me mettre à table avec toute ma faim. Voilà pourquoi j’ai précipité ma destinée, pourquoi je me suis prostituée, vierge ! Maintenant, étant bien perdue, étant une de ces créatures qui se donnent ou se vendent, qui, pleines d’une inaltérable joie, ruinent les familles, déshonorent les races, dessèchent les cœurs et tuent les âmes, je m’épanouis dans l’accomplissement de mon sort, dans la satisfaction de mon instinct, dans toute l’expansion de mes forces, comme le musicien ou le poète, dont la vocation fut longtemps contenue, s’apaise et se réjouit de son œuvre réalisée ! »
Elle était monstrueuse et m’épouvantait, mais pas assez, étant charmante. Je ne savais que dire ; je n'avais, enfin, ni la mission de la sermonner ni le pouvoir de la convaincre. Je balbutiai cinq ou six mots, parmi lesquels celui-ci : « l’estime ». Elle pouffa de rire.
« L’estime ? Ah ! çà, est-ce que vous vous imaginez, bonnement, que cela pouvait me suffire, l’estime ? Tenez, raisonnons. Vous faites des poèmes, des romans, ou des drames, je crois ? Pour celui de vos ouvrages où vous auriez mis toute votre pensée, toute votre passion, tout votre art, est-ce un succès d’estime que vous souhaiteriez ? ce succès qui consiste en
des approbations modérées et polies, on des jugements comme ceux-ci : « Oh ! certainement, on ne peut que féliciter l’auteur de ses bonnes intentions; ses idées, qui n’offrent rien de choquant, sont exprimées dans un langage tout à fait convenable... » Allons donc! ce que vous rêvez, ce sont les enthousiasmes et les acclamations, dussent-ils être traversés de haines et d’outrages; c’est toute la foule secouée par votre œuvre, c’est le bruit et l’immense tumulte. Eh bien! mon poème à moi, ou mon roman, ou mon drame (elle s'approchait, le peignoir plus ouvert), le voici, et je réclame pour lui tout le brouhaha, glorieux des admirations passionnées. Il les vaut bien, je vous le dis ! Je ne veux pas plus être appelée « honnête fille », que vous ne voudriez être traité d’ « honnête écrivain ». Si à Fardent concert des louanges s’ajoutent des cris de malédiction ou des rires de mépris, qu’importe : le fracas s’en augmente !
« Êtes-vous bien sûr, d’ailleurs, que, moi et mes pareilles, on nous méprise tant que ça ? Regardez autour de vous, et entendez. Quelles sont, au Bois ou au théâtre, les voitures ou les loges que l’on désigne ? Les nôtres. Quelles sont, dans les livres, dans les journaux, dansles causeries mondaines, les toilettes que l’on décrit, tes beautés que l’on détaille, les mots
que l’on répète ? Les nôtres, les nôtres ! Et l’on fait plus encore : on célèbre nos vertus. Oui, nos vertus ! Nous avons été « très chic » pendant le siège, notre charité est proverbialc. Pour avoir chanté : C'est dans l’gras du dos Qu' l'on m'enfonce une épingle, au bénéfice des inondés du Sahara, ou : C'est quand on cherché un grue -qu’on m' trouve, au profit des incendiés du Pôle Boréal, la plus avérée cascadeuse est autrement louée et encensée que la brave femme suant du matin au soir à faire aller la machine à coudre pour élever un môme qu’elle a ramassé un jour, geignant dans ses langes, au coin de la rue, près du trou de l’égout. Quand l’une de nous vous informe de la mort de son père, un bien digne homme, quoique ivrogne, qui venait les samedis soir, — les jours de paie ! — lui carotter des pièces de quarante sous dans la cuisine, on respecte, on vénère, on exalte sa douleur filiale. Nous ne sommes pas seulement les triomphantes, nous sommes les honorées ! Une fois, un poète dînait à la table d’un bourgeois; après avoir regardé complaisamment les trois filles de I amphitryon, il demanda au père, poliment, d’un ton d’intérêt: « Laquelle de ces jeunes demoiselles destinez-vous à la prostitution? » Ceci n’était pas dit dans une intention de facétie! ce poète pouvait et même
devait parler de la sorte. Car, il serait fou do le contester, le métier de fille est aujourd’hui, comme d’autres métiers, une fonction sociale, reconnue utile, admise, protégée. Comme le maçon, comme l’ingénieur, comme le pharmacien, comme le banquier, — comme le soldat ou comme le prêtre, — nous avons un état, nous exerçons une industrie. Et notre métier, dans bien des cas, s’élève jusqu’à l’art ! Nous sommes enfin, dans la société moderne, nous, les cocottes de Paris, venues de Pontoise ou des Batignolles, ce qu’étaient, dans la société antique, les courtisanes d’Athènes, venues de Milet ou de Lesbos. Tout cela est si généralement reconnu que les honnêtes femmes ellesmêmes, qui nous envient encore, ne nous haïssent plus ; elles sentent que nous sommes, elles et nous, différentes les unes des autres, mais que nous avons le droit d’être ce que nous sommes aussi bien qu’elles ont le droit d’être ce qu’elles sont ; que notre situation et la leur, diverses, sont égales et également légitimes. L’heure n’est pas encore tout à fait venue de l’estime mutuelle, de l’alliance même entre les deux espèces rivales, mais elle viendra ! Déjà, quelle est donc la jeune épouse ou la mère qui hésite à passer sur les boulevards, à s’asseoir dans les jardins où le froufrou de nos longues traînes grince sur l’asphalte et
roule les petits cailloux ? N’avez- vous pas vu, il y a trois ans, dans une éclatante fête, à l’Opéra, les plus irréprochables grandes dames accueillir courtoisement dans leurs loges et saluer d’un sourire absolument dépourvu de dédain les belles-petites impudemment déshabillées qui montraient leurs jambes et leurs gorges pour vendre, à cinq louis la pièce, des fleurs et des programmes ? »
Oh ! qu’il m’eût été facile de réfuter cette abominable théorie ! Mais, justement irrité de tant d’audace, je jugeai plus à propos de venger la morale outragée en humiliant l’orgueilleuse créature, en lui inspirant quelque effroi. Je parlai durement de l’avenir réservé à ses pareilles, de la vieillesse ignoble après la radieuse jeunesse, de la misère après les splendeurs, de l’abandon...
Elle m’interrompit par un nouvel éclat de rire.
« Histoires anciennes ! Est-ce que celles d’entre nous qui sont vieilles ne sont pas riches ? Est-ce qu’elles n’ont pas des maisons avenue de l’Opéra, des chalets à Montmorency, des rentes sur l’État ? Est-ce qu’elles ne donnent pas à dîner, à danser; est-ce qu’elles ne protègent pas les artistes ? Il y en a, je vous l’assure, qui dotent des rosières. Ah ! c’est qu’à présent, voyez-vous, les cigales sont des
fourmis; nous amassons, dans le déshonneur, comme on dit quelquefois encore, — comme bientôt on ne dira plus! — de quoi faire l’aumône aux vieilles honnêtes femmes. Mais, quand même l’antique légende des misérables dénouements ne serait pas une chimère, peu importerait. Concierge au , bonnet tuyauté amoureuse d’un chat sans poils ou d’un barbet rouvieux, ouvreuse de loges, balayeuse des rues, chiffonnière aux yeux rouges et le nez noir de tabac, j’admets que je deviendrai l’une de ces laideurs ; que telle est la fin logique de nos existences. Où sera le mal? N’aurai-je pas trouvé d’avance, dans tant de plaisirs et de gloire, une compensation à tant de chagrins et d’abaissement ? De quel droit me plaindraisje, d’ailleurs, de ce qui serait inévitable, nécessaire, juste ? Tous les achèvements sont lugubres. C’est une loi à laquelle nul ne se dérobe. Le soldat, jeune et hardi au combat, ne sent pas son courage ralenti par l’idée que, plus tard, vieillard toussant et crachotant, il souffrira, jusqu’à la mort, de ses anciennes blessures, et la brave campagnarde qui porte sur le dos des gerbes et des sacs ou qui va laver dans la froide fontaine le linge de l’homme et des petits, ne s’inquiète guère de la paralysie ou des rhumatismes qui la cloueront bientôt sur une chaise, devant la porte, au soleil. »
Le mal était irrémédiable ; tout ce que j’aurais pu répondre n’eût été d’aucun effet. D’ailleurs ces bouches blanches et roses que forment les petits bâillements des peignoirs, sont, quoique muettes, singulièrement troublantes et persuasives. « Somme toute, me disais-je, deux heures plus tard, en descendant l’escalier, il n’y a rien de bien effrayant dans tout ceci; puisque cette malheureuse fille est, évidemment, une créature exceptionnelle. » Néanmoins, comme je suis porté à tirer de toute chose une morale, je conclus de l’aventure — en allumant un cigare — que les mères de famille feraient sagement de ne pas laisser lire tous les livres à leurs jeunes demoiselles, de ne pas les conduire trop souvent dans les théâtres où l’on joue des opérettes, et surtout de les éloigner de certaines fêtes de charité où les petites cabotines viennent quêter des billets de banque, avec des diamants dans les yeux et des diamants aux oreilles; car ces diamants-là, trop fixement regardés, peuvent produire des phénomènes d’hypnotisme et, par suite, des névroses que le professeur Charcot étudierait avec le plus grand intérêt, mais qu’il lui serait, je le crains, difficile de guérir.
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Je veux te venger, triste femme, grand esprit d'artiste, grand cœur de mère, créature infâme pourtant! Je veux te venger malgré toi-même. De la confidence que tu m’as faite, un soir que ton âme surchargée avouait son désespoir ainsi qu’un ivrogne vomit, de cette confidence, — que tu aurais bien voulu, dans ta miséricorde, r’avaler, — j’abuserai traîtreusement pour le faire haïr et mépriser, si je peux, celui par qui tu saignes de plus de blessures que n’en montrent aux dévots attendris les vierges maternelles des missels ! Ah ! pauvre vieille que tu es, pauvre vieille !
Certainement il est joli. Maigre et long, et grêle et frêle, plus svelte et plus fluet qu’un serin des Canaries, tellement jeune qu’il res-
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semblerait à un enfant s’il n’avait pas l’air d’une femme, il se dresse avec la fatuité d’une tige de lys et la roideur légère d’une lame d’acier. Charmant, atroce peut-être ! il donne l’idée d’un couteau neuf, qui reluit et coupe bien. Sous ses noirs cheveux touffus, bouclant court, presque pas de front; à quoi lui servirait de penser? Et, dans sa face pâle de cette pâleur déjà que laisse le fard retiré, son nez fin et dur se busqué, ses beaux yeux bleus, entre les paupières grand ouvertes, nus et nuis, ne songent à rien, ses deux lèvres rouges, trop minces, ont l’air d’une blessure haineuse. D’ailleurs, bien mis, même autrefois, sous des loques empruntées, sous des habits achetés dans quelque magasin de confection des boulevards extérieurs , jamais personne n’a vu aucun grain de poussière à son coude ni à son genou, comme si des Ariels, la nuit, venaient brosser sa redingote et sa culotte; et jamais, aux heures de la plus sombre misère, il n’a manqué de linge blanc! puisque toujours il lui a suffi de ne rien dire pour attendrir son chemisier et convaincre sa blanchisseuse.
Tout petit, vagissant encore, quelqu’un le ramassa, un soir, sous une porte cochère. Qui l’avait laissé là? Une mère, en passant. On ne le porta pas au commissariat de police, parce
qu’il y avait un bal dans la maison, et, que la concierge et les domestiques étaient occupés à regarder descendre de voiture les satins et les dentelles des invitées. 11 passa la nuit, affamé, criant, sous l’escalier; on lui avait fait une espèce de berceau d’une jardinière de Boule, encore pleine de terre, qui se trouvait là, relique du mobilier d’un locataire insolvable, expulsé. Le lendemain, la nourrice du premier lui donna de son lait, par instinct de voler le fils de son maître. Une cuisinière, qui était arrivée de Normandie six mois auparavant, et que la sage-femme d’une rue voisine, jalouse, accusait de s’être fait avorter d’après les conseils de l’herboriste, le prit en affection; elle adorait les enfants, en souvenir peut-être du petit qui n’était pas né. Il grandit au sixième étage, dans le couloir des bonnes, où passent matin et soir des pas assourdis d’hommes inconnus, coucha tantôt dans une mansarde, tantôt dans une autre, sous des draps où la fille qui lui donnait 1 hospitalité était rarement seule, mangea des reliefs de cuisine, fut habillé de vêtements volés aux bébés riches de la maison, apprit à lire dans des romans de Xavier de Montépin qu’une femme de chambre de cocotte emportait le soir dans sa chambre, grandit encore, lit les courses, alla chercher des voitures, reçut des
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pourboires, se rendit utile au concierge, aida à voler du bois et du vin, vola les voleurs, et n’ayant que neuf ans, joli et blanc comme une petite fille, fut poussé plus d’une fois derrière une porte et embrassé dans le cou par de jeunes servantes dépravées et naïves qu’avaient allumées les propos gras d’un dîner de garçon ou l’entrée sans frapper dans le boudoir où Madame en corset délacé riait sous la moustache d’un ami de Monsieur.
La bouche pleine de propos sales, entendus et retenus, puis compris, l’esprit souillé, le cœur souillé, — vicié avant d’être vicieux, — il connut toutes les bassesses et toutes les envies de la domesticité ; y ajoutant je ne sais quelle rage ingrate, je ne sais quel instinct de revanche, unique héritage d’une misérable mère ou d’un père désespéré.
Très joli toujours, une cabotine, qui avait une Victoria, le prit pour groom. Il dut à sa livrée de devenir coquet. Dressé sur la pointe des pieds, il mirait dans la glace du salon les boutons de cuivre de sa petite veste bleue, à moins qu’il n’eût l’œil à la serrure de la chambre où l’actrice prenait ses bains. Un matin, ouvrant brusqûement la porte sans avoir remis son peignoir, elle le surprit, et .pouffa de rire ; elle, fut moins clémente le jour où elle le vit fourrer la main dans le colîret de
santal plein de bijoux nouveaux et de vieilles reconnaissances. Renvoyé, il fut, trois années durant, le gamin vagabond qui va où vont les camarades, couche dans les maisons démolies, vole des souliers aux devantures, vague dans les banlieues en fête, sert de compère aux joueurs de jeux défendus, couche au poste, est relâché, recommence sa flânerie inquiète et malfaisante. Mais, toujours, sa blouse bien serrée à la taille par une ceinture de cuir, avait l’air d’une blouse neuve, et jamais il n’omit, même au péril de ne pas déjeuner, de se faire mettre, le matin, de la bandoline dans les cheveux ! Plus tard, ayant grandi encore, il se lia avec les rôdeuses nocturnes du boulevard de Clichy, qui lui donnaient deux sous chaque fois qu’il les prévenait de l’arrivée d’un sergent de ville, porta de hautes casquettes, — de petits frisons pommadés dépassant la visière, un accroche-cœur, de chaque côté, mettant une apostrophe à l’oreille, — mendia des contremarques devant le théâtre des Batignolles, fit la connaissance d’un premier rôle dont il brossa les pourpoints et peigna les perruques, figura dans la Reine Margot , se sentit plein d’ambition, trouva cent francs dans la loge de l’ingénue qui était la mère du directeur, s’échappa, ne reparut plus aux Batignolles, préféra Montmartre à cause
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de la Boule-Noire, puis, d’aventure en aventure, et de plus en plus joli, — nourri, logé, habillé par une pierreuse de la rue Neuve-des- Martyrs qui lui aurait léché ses souliers plutôt que d’y laisser une tache de boue, — devint garçon d’accessoire au théâtre de la Tour-d’Auvergne (mais il portait un veston bleu-clair, collant, et une cravate rose sous un col très échancré), entendit répéter Britannicus et Phèdre , étudia lui-même des rôles tragiques, toute la soirée, en faisant les cent pas sur un trottoir tandis que la pierreuse allait et venait sur l’autre — Hippolyte en môme temps que Polyte, — et finit par donner la réplique, un matin,' dans le quatrième acte des Enfants d'Edouard , aux élèves de M. Martel ! Ce fut ce matin-là que la vieille Adèle Fleuriot vit pour la première fois Narcisse Dangerville, un nom dont il avait pris une moitié dans la mythologie du Tintamarre et l’autre dans un vieux mélodrame, comme il ramassait naguère des bouts de cigares sous les tables des cafés.
Elle avait été illustre et belle, admirée et adorée ! C’était elle, Adèle Fleuriot, qui, pendant trente-cinq ans, avait prêté les poignants
frémissements de sa voix et le charme ardent de sa beauté aux jeunes femmes amoureuses des tragédies et du drame. Elle remplaça Georges, elle égala Dorval. Il sortait d’elle une passion qui enveloppait, étreignait, domptait, matait les foules ; et, comme cette passion n’était pas de celles que des demoiselles pleines d’avenir apprennent au Conservatoire et que les élégantes sociétaires de la Comédie- Française raccrochent, le soir, après la représentation, dans l’armoire aux costumes, avec le péplum bleu des grandes reines grecques ou la robe de brocart blanc des épousées espagnoles ; comme elle était dévorée elle-même, en effet, des flammes dont elle vous incendiait, elle se précipita, aussi éperdue dans la vie qu’au théâtre, dans tous les luxes et dans tous les amours, dans toutes les joies et dans toutes les douleurs.
Acceptant qui la voulait, préférant qui l’adorait, maîtresse de dix banquiers millionnaires et de vingt étudiants pauvres, toujours enrichie et toujours se ruinant, elle fut, trente-cinq années durant — pas un cheveu gris ! pas un sourire déformé en ride ! — l’effrénée et magnifique amoureuse, prodigue de toute elle-même, insatiable de se livrer; et Paris, extasié de la comédienne et stupéfait de la femme, pardonnait â Adèle Fleuriot, admirait presque en elle
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les emportements de la luxure excusés, idéalisés par les emportements du génie !
Mais, tout à coup, — avec la soudaineté d’un changement à vue, — ce fut la vieillesse, et la laideur. Cette beauté s’évanouit, cette gloire s’effondra. Pas de crépuscule : la nuit tout de suite. L’opulence de sa grâce et sa blancheur de neige chaude s’affaissèrent dans une obésité molle et suante, où les bras s’abandonnent, lourds, où la gorge se déroule, où la lèvre pend comme un morceau de viande pâle, où les yeux, gros, s’égouttent sous des paupières pesantes, boursouflées de graisse, qui ne se lèvent plus. Avec la laideur, lS pauvreté. Des représentations à bénéfice qui ne payent pas les dettes. Les meubles vendus; un garni, au cinquième, sur la cour. Puis, l’oubli, presque. « Adèle Fleuriot ? Ah ! oui ; il paraît qu’elle a eu beaucoup de talent et qu’elle était très belle ! » Et, comme personne n’échappe aux lois fatales, elle alla chercher du mou, pour son chat, le matin, au marché des Batignolles, en peignoir de molleton, sans corset, toute ballante, et portant à son bras, par contenance, un cabas de tapisserie, où il y avait un foulard jaune souillé d’anciennes prises et un sale jeu de cartes qu’elle avait acheté, au rabais, dans une brasserie.
Mais ni l’artiste, ni l’amoureuse n’étaient
mortes en elle ! Envoyant, si jeune et si joli, Narcisse, en l’entendant dire les vers d’une voix claire et fine, elle sentit tout son vieil être tressaillir, et se leva, le rideau tombé, et courut sur la scène, et sauta au cou de l’enfant et l’emporta comme une folle.
Il serait un grand comédien! elle avait décidé cela. Elle l’avait installé dans son taudis, l’obligeait à lire, à travailler. Il était beau, il avait une très belle voix ; que lui manquait-il ? la passion et l’art ; elle lui communiquerait l’une, lui enseignerait l’autre. Narcisse, étonné d’abord, mais comprenant l’utilité de ces leçons, se laissa faire, d’un air d’ennui cependant, sans une parole de reconnaissance, la regardant quelquefois d’un air dur. Elle ne s’inquiétait point de cela ! il fallait le prendre comme il était ; s’il se montrait un peu froid, ce n’était pas sa faute : c’était sa nature ; il devait être bon, au fond. Et puis qu’importait qu’il eût de la gratitude, ou n’en eût pas ? quelle fût contente ou triste, elle? Un furieux besoin de sacrifice l’avait prise, la possédait à jamais. Elle était un professeur, avec des abnégations de mère ; tout le jour, — et, parfois, bien avant dans la nuit, — lui donnant, avec
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une patience passionnée, son savoir, son âme, son génie, comme une nourrice donne son lait. Ah ! elle triompherait ! elle ferait de lui un artiste superbe et glorieux ! Il est vrai qu’en attendant, — dans le logement il n’y avait qu’un lit, — elle en avait fait son amant.
Cette grâce et cette laideur, cet enfant de vingt ans et cette sexagénaire, ensemble, c’était hideux. Elle était immonde de l’avoir voulu, abjecte de l’avoir pris; lui s’était laissé faire, encore, tranquille, avec un air fat. Accouplement monstrueux. Mais quoi ! est-ce que tous les cœurs sont vieux dans les vieilles poitrines? Oui, elle avait soixante et un ans, et ses cheveux étaient gris, et elle avait cassé la glace de sa toilette pour ne pas voir ses rides ; mais elle aimait, elle adorait! Elle était comme cela. Elle ne pouvait pas se refaire. Le mal, où était-il ? ça empêchait Narcisse de courir les mauvaises filles. Et il n’était pas s'1 à plaindre, allez. Moins jeune, on a des caresses plus savantes, plus désintéressées. Puis, enfin, il était à elle, à elle seule, personne n’avait rien à voir là-dedans, et elle pouvait bien lui demander un peu de bonheur en échange de tant de dévouement.
Mais il ne suffisait pas de l’instruire, de l’aimer : il était indispensable de le rendre heureux, déjà, en attendant qu’il fût illustre :
on ne travaille pas bien lorsqu’on s’ennuie. Comme il était gourmand, comme il était coquet, — c’était naturel, à son âge ! — il fallait lui faire de bons dîners, lui acheter de beaux habits. De l’argent de poche aussi, elle ne pouvait pas lui en refuser. Hélas! de l’argent, elle n’en avait pas. Les tiroirs vides, plus rien dans les armoires. Elle emprunta, elle mendia. Dès le matin, elle courait par la ville, allait chez les directeurs de jadis, chez les amants d’autrefois, attendait dans des antichambres où sa robe boueuse étonnait la livrée des domestiques, le plus souvent n’était pas reçue, obtenait cent francs quelquefois, ou un louis, ou une pièce de cent sous, revenait à la hâte, essoufflée, rompue, traînant dans la boue des bottines éculées, ne prenait pas l’omnibus, parce que, avec six sous, elle ■chèterait quelque chose de plus, une gourmandise qui ferait plaisir à Narcisse, rentrait, mettait le couvert, allait réveiller le jeune homme, et lui faisait une vieille risette en disant : « Je t’ai rapporté deux cailles, c’est un peu cher, mais puisque tu les aimes ! » En meme temps, elle lui montrait une belle cravate rose qu’elle avait trouvée, sur son chemin, dans un magasin de soldes, une occasion. Généralement il ne trouvait pas la cravate à son goût ! A table, — « elles ne sont
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pas fraîches, ces cailles », disait-il, — elle ne mangeait pas, bien qu’elle mourût de faim; songeant au repas du soir. Et jamais, pendant quatre années, il ne lui dit: «merci! » Un « c’est bien », rarement. Il acceptait, comme jugeant qu’elle était obligée d’offrir. Quelquefois même il était féroce. Lorsqu’il voulait sortir et qu’il lui fallait de l’argent pour aller avec des camarades et qu’elle était revenue sans un sou, il lui parlait durement, l’injuriait. « Pourquoi était-elle venue le chercher ? Ah ! bien, il se fichait joliment de ses conseils et de ses leçons. Il aurait trouvé un autre professeur, probablement, avec le talent qu’il avait! Puis, ces leçons-là, il les payait assez cher, hein ? en se laissant embrasser par elle. Elle se croyait ragoûtante, peut-être ? » Une fois même, il la battit parce qu’elle avait hésité à lui donner sa dernière robe qu’il voulait porter au mont-de-piété! Mais elle ne se plaignait pas; souriait, même battue : « Il avait raison, il faut bien s’amuser quand on est jeune » ; et ne pleurait jamais, que quand il n’était pas là. Quatre années d’absolu sacrifice, d’abnégation parfaite, sublime ! Un soir qu’elle lui avait donné cinq francs pour aller dîner au restaurant, — cinq francs volés peut-être, — quelqu’un la rencontra sur le boulevard Rochechouart, en haillons, chétive, maigre, car elle
avait maigri ; elle marchait en chancelant, l’air d’être ivre, s’arrêtait parfois devant l’un des petits arbres ; celui qui l’avait rencontrée s’approcha, l’observa : elle arrachait l’écorce de l’arbre, et la mangeait !
En me racontant cette abominable histoire, elle sanglotait, Adèle Fleuriot. Je lui demandai :
— Et maintenant ?
— Maintenant il est célèbre ! reprit-elle en relevant joyeusement le front. Il a débuté à la Comédie-Française, il y a deux ans, vous vous souvenez ? Quel succès ! On disait : c’est Talma jeune. Ma joie, non, vous ne pouvez pas l’imaginer. Quand il a été rappelé pour la troisième fois, il m’a semblé que j’allais mourir de bonheur. Je riais, je pleurais, j’étais folle. Ah ! j’ai eu un peu de chagrin aussi, parce que, ce soir-là, je n’ai pas pu l’embrasser. Il était dans sa loge, avec une femme ; il ne pouvait pas me laisser entrer. Puis, après, il a été méchant pour moi, encore; il n’a jamais voulu me recevoir dans l’appartement qu’il avait loué. Seulement, il vient chez moi, quelquefois, quand il a besoin d’argent.
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— Besoin d’argent?
— Eh ! oui. Tout n’est pas rose dans les commencements, même quand on a réussi.
Les théâtres vous payent si peu, d’abord ! Enfin il est souvent gêné. Alors, il s’adresse à moi, naturellement, et je fais ce que je peux. Ces jours-là, je suis bien contente. Mais c’est surtout quand il fait des tournées en province qu’il se trouve dans l’embarras, de temps en temps. Tenez, en ce moment, il est en congé. Il donne des représentations à Bordeaux. Oh ! il a beaucoup de succès ! mais la saison est mauvaise, petites recettes : il a été obligé de m’écrire qu’il ne lirait plus celle de mes lettres où il n’y aurait pas d’argent dedans.
J’eus un frisson.
— Cela m’a fait de la peine, ce mot-là, je vous assure, car, voyez-vous, dans les lettres que je lui envoie, je mets toute ma tendresse, toute ma vie; et ce que je lui écris le ferait penser à moi avec un peu de pitié et de douceur ! Heureusement, j’ai trouvé un moyen : quand je n’ai pas un billet de banque à fourrer sous l’enveloppe, eh bien, je charge tout de même la lettre, et, de cette façon, vous comprenez, il est bien obligé de la décacheter !
— Mais il ne la lit peut-être pas, pauvre femme ?
— Oh ! si, répondit-elle avec un sourire où il y avait de la reconnaissance; quand il a pris la peine de l’ouvrir, il la lit, parce qu’il est bon, au fond.
ROSE FLAMAN
Vers la fin du souper, quelqu’un, baissant la voix, dit à l’une des filles :
— Qu’a donc Rose Flaman, ce soir? Elle rit avec fureur; et, en riant, elle montre des dents qui ont l’air de vouloir mordre.
La fille se renversa sur le dossier de sa chaise, et répondit derrière l’éventail :
— Comment ? vous ne savez pas ? Son amant a été condamné aujourd’hui par la cour d’assises. C’est ça qui la rend nerveuse ; et puis elle a bu pour s’étourdir.
Rose Flaman entendit. Elle remplit de chartreuse verte un verre à bourgogne, qu’elle vida d’un seul trait ; et les coudes sur la nappe, les mains dans les cheveux et les ongles dans la peau des tempes, très rouge, suante, les yeux é.carquillés, — belle cependant, car au-
cune émotion ne pouvait altérer la parfaite splendeur de son visage! — elle se mit à discourir violemment, comme dans l’ivresse d’un contentement féroce.
« Eh! bien, oui, condamné. A vingt ans de travaux forcés. Je vois que vous savez la chose. Après ? Est-ce que c’est ma faute, ce qui est arrivé ? Si quelqu’un doit se plaindre, c’est moi. J’ai été compromise à cause de cet imbécile. On m’a fait venir chez le juge d’instruction. Je l’ai échappé belle, allez ! Et il m’a fallu paraître devant la cour pour témoigner. C’était amusant, dans une affaire comme celle-là. Aussi je l’ai chargé tant que j’ai pu, pour me venger, et par prudence. Dame, vous comprenez, charité bien ordonnée ne commence pas par les autres. Lui, il m’a laissé dire, n’a pas osé me démentir. Il détournait la tête, rougissait, pleurait presque. Un enfant! pas de force de caractère pour deux sous. Ouf! c’est fini. Vingt ans. Je n’entendrai plus parler de lui. Mais vous verrez que cette affaire me fera du tort. On a des préjugés à Paris. Il y a les étrangers heureusement, qui ne savent pas. C’est égal, il fera chaud quand on m’y reprendra à être la maîtresse d’un artiste !
« Je vais vous dire toute l’histoire.
« Il y a cinq ans, lorsque Valentin est venu chez moi pour la première lois, il était tout
ROSE FLAMAN
jeune. Il paraît qu'il était déjà célèbre, Il faisait des statues, des groupes, en marbre et en bronze; des femmes nues et des hommes avec des casques qui levaient les bras pour se battre. Des gladiateurs, comme on dit. Il faisait aussi des gravures, — des tableaux sans couleur d’après d’autres tableaux. A cause de tout ça, on parlait beaucoup de lui, et on lui avait donné des médailles à l’Exposition. Moi, je ne le connaissais pas le moins du monde, mais il m’expliqua sa position tout de suite. Il me dit aussi que j’étais belle comme pas une; que, pour m’avoir vue à la Porte-Saint-Martin où je jouais le rôle de la fée Aventurine, — un chic costume, vous vous rappelez? — il était devenu à peu près fou. Et des phrases comme ceci : « En moi, l’artiste vous admire, et l’amant vous adore. » Son idéal enfin! Et, si je voulais bien lui servir de modèle, souvent, et l’aimer, quelquefois, il serait le plus grand des sculpteurs et le plus heureux des hommes. Ah! si j’avais pu prévoir la fin, c’est moi qui vous l’aurais flanqué à la porte, en deux temps.
« Les premières semaines, je ne m’ennuyai pas trop. Je venais à son atelier presque tous les jours, avant l’heure du Bois, et je posais sur une estrade de velours rouge, pour une Vénus guerrière, à ce qu’il disait. Rien que mes cheveux, et un bouclier dans la main
gauche. Très fatigant! Mais j’étais flattée — on est si bête! — de l’entendre s’écrier que j’étais plus parfaite et plus triomphante que les déesses de l’ancien temps ! qne dés héros, pendant dix ans, s’étaient entre-tués pour une femme qui n’aurait pas été digne seulement de se mêler à la foule de mes servantes! Quelquefois il se levait, s’élançait vers moi, m’emportait entre ses bras durs et gris de terre glaise, — je n’aimais pas bien ça, parce que je suis propre, avant tout, moi, — ou bien il s’agenouillait, les bras vers le plafond, les yeux pleins de larmes, en extase, et récitant des mots comme dans les tragédies. Je riais, il n’était pas comme les autres. Puis, il devait exposer la statue, et m’avait promis de faire mettre mon nom dans les journaux.
« Bref, pendant deux mois, ce fut assez gentil. Mais voilà qu’un soir, il s’avise d’arriver chez moi, sans prévenir. Justement j’étais avec un monsieur de Bruxelles, — un magistrat qui venait me rendre visite pendant les vacances. Vous auriez eu peur, je vous assure, si vous aviez vu Valentin! Tout pâle, avec des yeux tout rouges ; et sa poitrine battait comme celle des acteurs dans les drames. Il empoigna une chaise et l’agita dans l’air, furieusement, en sifflant, les dents serrées : « Sortez, monsieur, sortez! » Le Belge, naturellement, ne deman-
ROSE FLAMAN
dait pas mieux; mais il ne trouvait pas son chapeau, qui était derrière la toilette. Il mit la main dessus, enfin, et s’en alla; seulement, avant de partir, il me regarda d’un air de pitié, et me dit qu’il me plaignait fort d’avoir une pareille liaison, qu’il n’en résulterait rien de bon pour moi. Il avait joliment raison, celuilà!
« Moi, j’avais été saisie par l’arrivée de Valentin, et, d’ailleurs, je n’aurais pas voulu luifaire une scène devant du monde. Mais, dès que nous fûmes seuls, je lui dis ce que j’avais sur le cœur; que sa conduite était ridicule, et qu’il était un homme mal élevé; qu’il m’avait donné deux ou trois mille francs en deux mois, et qu’une femme ne vit pas de l’air du temps ; que cela ne me faisait pas des rentes de poser pour la Vénus guerrière, et que je ne pouvais pas me brouiller avec des gens qui étaient sérieux, pour être agréable à un artiste. Enfin, tout ce que je devais lui dire! Mais lui, pendant ce temps-là, il pleurait à chaudes larmes, - — comme devant les juges, ce matin; un vrai enfant, toujours ! — et il finit par me répondre, en me regardant tristement : « Vous êtes bien infâme, — c’était du toupet, cela! — mais je vous adore, et je ne pourrais pas exister sans vous. A partir d’aujourd’hui, je me charge de toutes vos dépenses. Dieu merci, je gagne assez d’ar-
gcnt pour que vous n’ayez pas besoin de me tromper. »
« De l’argent, oui, il en gagnait, pas mal. Et je dois dire, — car je suis franche, avant tout, — qu’il se donnait beaucoup de peine. Comme ce n’était pas facile de vendre des statues, il se mit à travailler pour le commerce; il faisait des dessus de pendules, des lampes, des candélabres. Le soir, toute la nuit quelquefois, il gravait pour des marchands d’estampes et pour des journaux. En somme, de quoi payer le terme de l’appartement où il m’avait menée loger avec lui, et de quoi manger. Mais, je vous le demande, est-ce que je pouvais vivre ainsi, moi ? J’avais eu voiture, tiens! et, mainnant, quand je sortais, des fiacres. Avec ça, habillée çomme une petite bourgeoise. Peu à peu, je me dégoûtai de lui. Parce que je voyais bien que c’était un égoïste, et qu’il ne m’aimait pas. S’il m’avait aimée véritablement, est-ce que ça ne lui aurait pas crevé le cœur de voir que je n’avais que trois ou quatre robes, que je portais des chapeaux de cinquante francs ? Est-ce qu’il n’aurait pas compris, lui-même, sans se le faire dire, que j’étais trop jeune et trop belle pour continuer une pareille vie ? Eh ! mon Dieu, nous aurions pu rester amis; il serait venu me voir de temps en temps. Mais non, il me voulait tout entière, pour lui tout
ROSE FLAMAN
seul ; et ça lui était bien égal que je fusse malheureuse comme les pierres. Même quelquefois il se plaignait d’être obligé de faire du « métier», comme il disait; d’avoir renoncé à l'art. Enfin, des reproches. C’était trop fort! Est-ce que je n’avais renoncé à rien, moi ? Ah! les hommes sont tous les mêmes. Ils trouvent parfaitement naturel qu’on se sacrifie pour eux, mais, quand il leur arrive de faire pour nous le plus petit sacrifice, ils nous le font joliment sentir, allez! A la fin, son ingratitude me mit en colère, et, une fois qu’il m’avait donné deux billets de cinq cents francs pour payer ma couturière, — il m’avait dit : « les derniers! » avec un air de les regretter, — ma foi j’éclatai pour tout de bon ; je lui jetai au nez, carrément, qu’un homme est une canaille quand il garde une femme sans avoir de quoi la rendre heureuse ; qu’il faisait bien de l’embarras pour deux pauvres billets de banque ; que, s’il n’en avait plus, il pouvait en faire, puisqu’il était graveur ; et que, décidément, j’en avais assez de traîner la misère pour ses beaux yeux. Je crus qu’il allait me tuer! « Misérable! » cria-t-il, et il me jeta dans l’escalier, en me poussant par les épaules. Un joli monsieur, comme vous voyez. Car, voyons, je vous fais juges, qu’est-ce que j’avais dit de mal ?
« Pour le coup, je crus qu’il me laisserait
en repos, que j’étais débarrassée de lui. Ah! bien, oui. Je devais être sa victime jusqu’au bout.
« Un beau matin, — j’habitais rue Saint- Georges depuis quinze jours, — il tombe dans mon boudoir au moment où je mettais mon chapeau pour aller aux courses; il me saute au cou, sanglote en m’embrassant, et me crie : « Fais tes malles ! Nous partons pour l’Italie ce soir même! Tiens, tiens, regarde, je suis riche ! » Il avait tiré de sa poche un grand portefeuille et lançait en l’air des liasses de billets. Vous pensez si je fus étonnée! « Tu as donc hérité, mon petit homme? — Eh! non, répondit-il en éclatant d’un mauvais rire; tu m’as conseillé défaire des billets de banque, j’en ai # fait! » Naturellement, je ne crus pas un mot de ce qu’il me racontait là. J’avais dis je ne sais quoi, dans la colère, quinze jours auparavant; est-ce que cela signifie quelque chose, une parole dite comme ça, en l’air ? Pour sûr, il avait fait un héritage. Et puis, d’où provenait son argent, je n’avais pas à le rechercher, moi. Ça ne me regardait pas ! Il ne faut pas être indiscrète. Je m’assis sur ses genoux et je lui dis dans l’oreille que j’étais bien aise de le voir raisonnable : il s’était rendu compte, — mieux valait tard que jamais, — qu’il faut être riche pour aimer des femmes comme nous; à la
ROSE FLAMAN
bonne heure; et, comme je n’avais jamais su lui dire non, comme je faisais toujours ses quatre volontés, j’étais toiite disposée à partir avec lui. Ah ! pendant trois ans, en Italie et en Autriche, ce fut une belle vie, vrai! Un prince et une princesse en voyage, c’était nous! Seulement Valentin m’agaçait parce qu’il me traînait toujours dans tous les musées et que, souvent, il restait, des jours entiers, maussade, morne, sans dire une parole. J’eus bientôt envie de revenir à Paris. Je ne me tenais pas de joie à l’idée que, riche comme il l’était, il m’achèterait un hôtel, des chevaux, des voitures. ;Une fière désillusion, mes enfants! Nous n’étions pas à Paris depuis vingt-quatre heures que Valentin était arrêté, dans la rue. Un faussaire! c’était un faussaire! Il avait fait et mis en circulation, en France et à l’étranger, pour trois cent mille francs de faux billets de banque. L’héritage n’était qu’une frime. Il m’avait indignement trompée. Et il a failli m’entraîner dans sa perte., l’animal! Aussi, tant pis ! tout ce que je savais sur son compte, je l’ai dit aux juges, et il ira au bagne! Vous m’avouerez qu’il ne l’a pas volé. »
Quand Rose Flaman eut achevé cet abominable récit, les hommes se levèrent, et les femmes, elles-mêmes interdites, cherchaient leurs manteaux sur la console, en silence.
Cependant, un de ceux qui avaient soupe, — un étranger, un Russe, — demanda :
— Ce Valentin, madame, est-ce Valentin Lignerac ?
— Justement, Lignerac.
— Un grand artiste! J’ai toujours désiré posséder quelqu’une de ses œuvres.
— Comme ça se trouve ! s’écria Rose Flaman, l’œil allumé. J’ai chez moi deux statuettes qu’il a faites autrefois ; un Daphnis et une Chloé. Je veux bien vous les vendre, si vous y mettez le prix. Dame, écoutez donc, ça m'a assez coûté de le connaître, pour que ça me rapporte quelque chose, enfin!
LE MARI DE LÉO
Cet homme, vous le connaissez, — non pas personnellement, grand Dieu ! — et vous le méprisez. Je vous dis qu’il faut le plaindre aussi. Car, s’il est le plus abject des monstres, il est en même temps le plus torturé des martyrs. Happé, pressé, mordu, comme entre deux mâchoires d’étau, par deux passions également implacables, son espèce d’affreux cœur crève et saigne. Ah! l’infâme! Ah! le malheureux!
Léonie ou Léonor ? Léopoldine peut-être, ou bien Léocadie ? On ne sait guère. C’est Léo qu’on la nomme. Partout. Sur les boulevards comme dans les coulissses, sur les affiches qui annoncent sa rentrée comme dans les billets qui lui proposent des rendez-vous. Et ce nom farouche et joli, fauve et parisien, qui rugit
en riant, ajoute à sa toute espiègle et mignonne personne on ne sait quel air de bravoure pimpante ; c’est comme, en carnaval, une coilïe empanachée de guerrier sauvage sur les cheveux fous d’une petite fille.
Adorable, elle est adorée. Toute câline, inclinant la tête, fermant à demi scs yeux ten? (1res, renflant sou petit cou rond, montrant à la hauteur des épaules les paumes grasses de ses mains à fossettes, elle a une façon de chanter faux les grivoiseries les plus stupides, qui extasie le libertinage des sots; on entend bruire, de l’orchestre aux troisièmes galeries, un frémissement sourd de plaisir, on voit se roser doucement, comme une joue de vierge, l’ivoire lisse des crânes les plus chauves, lorsque, après avoir traversé la scène à reculons avec les vifs petits pas d’une souris qui trotte, elle se retourne dans un secouement de jupe, et offre à tous, un peu penchée, la bêtise exquise de son sourire !
Afin de le voir de plus près, ce sourire, des fils de famille ont signé en travers de lettres de change le nom de leur père ou de leur oncle, de vieux gentilshommes ont vendu la terre et le château qui étaient la dot de leur fille, des marchands de grains ont fait sur leur grand livre des ratures que le juge- d’instruction n’a pas approuvées, des princes et des
LE MARI DE LÉO
rois obsédés par le souvenir d’une photographie ont affronté le séjour d’une capitale républicaine. Et c’est pourquoi la petite Léo, célèbre et môme illustre, — car elle eut un jour la gloire de fournir une rime à un poète ! — habite un hôtel de marbre rose-thé, bâti par Charles Garnier lui-même; couche entre des rideaux d’alençon, sur des matelas de soie grège — car la soie grège est plus molle — qu’on recueille pour elle seule dans les magnaneries du Mikado ; porte un seul jour les toilettes qu’un couturier de génie a mis six mois à concevoir et six semaines à faire exécuter ; se renverse, un griffon d’Ecosse sur les genoux, emportée par trois steppeurs en flèche, dans une Victoria à ses armes, — un joli bûcher de roses flambantes, avec cette devise : Ccdeo ; ne paie jamais moins de cinq louis les bouquets de deux sous que lui offrent les petites bouquetières du Bois, et attache à ses oreilles non point des diamants du Cap ou des rubis douteux, mais de miraculeuses grappes de perles roses ou noires, qu’elle pourrait perdre sans tristesse ! car elles lui seraient certainement rapportées, comme à Mme Jiïdic, par quelque vieille brave femme, en coiffe d’indienne, en souliers à clous, qui vend, rue Marcadet, dans une voiture à bras, le poisson de Polycrate.
Si cette existence l’amuse ou seulement
l’intéresse, tout le monde l’ignore ; peut-être l’ ignore-t-elle autant que les autres ; elle s’y abandonne, voilà tout, avec une nonchalance irréfléchie, avec une niaiserie souriante, qui n’a jamais pensé qu’on pourrait dire non. L’eût-elle choisie, elle-même ? C’est possible, c’est douteux. Elle a laissé faire le hasard, et son mari.
Oui, son mari.
C’est lui qui a voulu que Léocadie fut Léo ! C’est lui qui traite avec les directeurs de théâtre, promet des jupes plus courtes en échange de plus forts appointements, reçoit des feux pour les rôles travestis; qui loue des avantscènes et les envoie aux étrangers riches signalés par des garçons d’hôtel ; qui se met en relation avec les courriers des altesses en voyage et cause chez le concierge du théâtre avec les vieilles chargées d’apporter des bouquets ou des écrins ; qui s’informe, décide de ce qu’il y a à faire, répond aux lettres quand cela est utile, car il a appris à contrefaire l’écriture de sa femme trop sotte pour graduer les refus hésitants qui, peu à peu, promettent, et, d’ailleurs, absolument dénuée d’ortographe ; c’est lui enfin qui, après avoir fixé le prix, consent aux visites, assigne les rendez-vous, autorise les soupers eu indiquant les restaurants où des redevances lui sont payées.
LE MARI DE LÉO
Et cependant, entendez bien ceci! cette femme qu’il offre et qu’il vend, cette femme qu’il mettrait aux enchères s’il y avait un hôtel Drouot pour les lèvres roses et pour les belles épaules, il l’aime ! 11 l’aime, vous dis-je ! et il en est effroyablement jaloux.
Avant-hier, un peu après minuit, le mari de Léo allait et venait le long des maisons, dans l’avenue de Penthièvre. Il s’arrêtait par instants en face d’un hôtel où deux fenêtres, au premier étage, étaient éclairées, toutes roses. Alors, il frappait du pied, violemment, portait à sa bouche ses deux poings fermés , qu’il mordait. Passant par là, vous auriez vu, sous la nappe de douce lumière qui coulait des croisées, de convulsives grimaces de colère lui secouer la peau de la face, et de grosses larmes, par sursauts, lui jaillir des yeux. Tout à coup, se prenant la tête à deux mains, il sanglotait, la poitrine battante. Puis il se remettait à faire les cent pas, le front bas, et tordant ses doigts entrelacés.
Vers trois heures du matin, un homme sortit de l’hôtel. Le mari de Léo se précipita, se fît rouvrir, à grands coups de sonnette, la porte à peine refermée, monta quatre à quatre l’es-
calier et entra furieusement dans la chaude et claire chambre nocturne, où sa femme, en peignoir, les cheveux défaits, se regardait les dents dans la glace, entre les reflets tremblants des bougies.
11 courut à elle, l’empoigna par les épaules, cria :
— Misérable ! tu es une misérable ! C’est à cause de toi que je souffre comme un damné. Je te déteste ! Je voudrais t’étouffer, t’étrangler, t’écraser. Oh ! je te tuerai, tu sais, il faut que je te tue !
Il la secouait, les traits torsionnés, la rage aux dents.
Elle sourit, — son joli sourire des féeries ! — écarta d’une main les tins cheveux qui lui volaient sur les yeux, et, de l’autre, montra un petit portefeuille en cuir de Russie au coin de la cheminée.
Il le saisit, l’ouvrit, compta quelques billets de banque, les fourra dans la poche de son pardessus ; puis, tombé à genoux, défaillant, I blême, avec un tremblement de tout le corps, il fondit en larmes désespérées.
— Oh! c’est affreux ! Léo, ma Léo ! Si tu savais ce que je souffre ! Je t’aiine tant ! Et dire qu’un homme était là, tout à l’heure, qu’il te tenait entre ses liras ! Quelle soirée ! quelle nuit! .t’attendais en bas, devant la porte. Il
LE MART DE LÉO
mo semblait que j’avais des griffes de bête, partout, qui me déchiraient la cervelle, le cœur, le ventre. Ce n’est pas croyable qu’on puisse supporter ça sans crever. Et tu ne me plains pas, tu ne me consoles pas. Moi qui voudrais t’enfermer, toute seule avec moi, dans un trou de campagne ! Rien qu’à voir les autres te regarder, au théâtre, quand tu as les bras nus, je deviens fou . Et ce soir, dans cette chambre... Oh! mon Dieu! Oh! mon Dieu ! Vois-tu, vivre ainsi, ce n’est pas possible. Je veux me noyer, me jeter d’un quatrième étage. Je suis trop malheureux ! J’aime mieux mourir, mourir, mourir !
Et, cramponné à un fauteuil, les ongles dans l’étoffe, il frappait du front le bras sculpté du meuble, frappait, frappait à se rompre le crâne.
Mais, malgré la sincérité de ces abominables angoisses, il la vendra demain, comme il la vend aujourd’hui, comme hier, il l’a vendue. Parce qu’il aime, autant qu!il aime sa femme, l’argent ! Parce qu’il lui en faut encore et encore, toujours; parce que, ayant trois maisons, il en veut six, et qu’ayant acheté de la rente, il veut acheter de l’emprunt. En même temps que le jaloux, il est l’avare ! Chaque fois qu’il la verra sourire à un amant, il sentira des tenailles lui agripper le cœur, et il dira à
Léo de sourire encore; chaque fois qu’il la verra sortir pour aller à un rendez-vous, tout son sang, d’un bond de colère ou de désespoir, lui gonflera le cou à l’étouffer, et il dira à Léo : « Va ! » O monstre impitoyablement châtié par soi-même ! Et ce supplice durera jusqu’au jour, prochain peut-être, où, affolé d’avoir livré une fois de plus celle qui est si jolie et qu’il voudrait pour lui seul et qu’il adore si éperdument, il se logera une balle dans la tête ! Mais, la veille, pour acheter le revolver, il aura prostitué encore le cher sourire bête de sa petite Léo.