‹ Monstres parisiensChapitre 2 sur 11 · L’HOMME DE LETTRES · texte numérisé non relu

L’HOMME DE LETTRES

Hier soir, un poète encore inconnu corrigeait les dernières épreuves de son premier livre ; un vieil homme de lettres, qui se trouvait là, saisit vivement la main du jeune homme et dit d’une voix rude :

— Ne donnez pas le bon à tirer! Ne publiez pas ces vers!

— Vous les croyez mauvais ;

— Je ne les ai pas lus, je ne veux pas les lire. Ils sont peut-être admirables. Gardez-vous de les publier.

— Pourquoi donc ?

— Parce que ce livre une fois paru, vous seriez désormais, irrémédiablement, un littérateur, un artiste, c’est-à-dire un monstre !

— Un monstre !

— Oui.

— En êtes-vous donc un, cher maître ?

— Certes ! et l’un des plus effrayants, puis-

qu’en effet, depuis plus longtemps que beaucoup d’autres, je fais des vers, des romans et des drames.

Le jeune homme ouvrait de grands yeux.

L’autre reprit, en allant et venant par la chambre, avec des gestes violents ':

— Honnêtes, certainement, nous le sommes!

et probes, et loyaux ! Il y a vingt ou trente ans, c’était la mode parmi quelques gens de lettres d’emprunter cent sous et d’oublier de | les rendre, de déménager sans prévenir le propriétaire, et de ne jamais payer, fût-ce en songe, ni son bottier, ni son tailleur. Devoir était une espèce de devoir. Folies de jeunesse ! Les bohèmes, après les Jeunes-France, ont disparu; la littérature s’est rangée. Nous avons coupé nos cheveux de Mérovingiens et mis de l’ordre dans nos affaires. Nous ne portons plus de gilets rouges, et notre concierge nous salue, parce que nous lui donnons des étrennes aussi bien que le banquier de l’entresol ou le notaire du second. Bons citoyens, bons époux, bons pères, nous nous préparons d’honorables épitaphes! Moi qui vous parle, j’ai fait le coup de feu, pendant la dernière guerre, à côté de Henri Régnault; j’ai une femme à qui jamais je n’ai causé le plus léger chagrin, et j’enseigne moi-même l’histoire et la géographie à mes trois enfants, que j’élève dans l’horreur

l’homme de lettres 47

le la littérature. Mieux encore: il m’est arrivé, — renversement remarquable des choses d’iciias ! — de prêter six mille francs, non sans lui idresser une sévère semonce, à l’un de mes mcles, marchand de quincaillerie à Angouême, qui avait compromis ses affaires pour es beaux yeux d’une cabotine de passage ! En in mot, de braves gens, réguliers, corrects, :’est nous. Mais je vous dit que nous sommes les monstres !

« Car n’est-il pas monstrueux, en effet', de îe pas être, de ne pouvoir pas être, étant un lomme, un homme comme les autres ? de ne louvoir aimer ni haïr, jouir ni souffrir, ainsi [ue les autres aiment ou haïssent, jouissent >u souffrent ? Et nous ne le pouvons pas, non, ion, en aucun cas, jamais! A force de rêver ai d’observer, à force d’étudier, d’analyser, n nous et hors de nous, tous les sentiments t toutes les passions, d’en guetter l’éclosion, l’en suivre le développement et la décadence, e consigner dans notre mémoire les attitudes u’ils produisent, le langage qu’ils inspirent, ous avons définitivement tué en nous la faculté es émotions ingénues, le pouvoir d’être heueux ou malheureux, avec simplicité. Nous vons perdu toutes les saintes inconsciences e l’âme ! Il nous est devenu impossible, quand ous éprouvons* de nous borner à éprouver.

Nous constatons, nous apprécions nos espérances, nos angoisses, nos déchirements de cœur, nos délices ; nous prenons note des tourments jaloux qui nous dévorent quand celle qui est attendue ne vient pas au rendez-vous ; notre abominable sens critique juge les baisers et les caresses, les compare, les approuve ou non, fait des réserves; nous découvrons des fautes de goût dans l’emportement de nos joies ou de nos désespoirs; nous mêlons la grammaire à l’amour; et, en proie à l’imparfait du subjonctif en même temps qu’à la suprême ivresse, nous disons à notre amie épouvantée : « Oh ! je voudrais que tu m’aimasses jusqu’à la mort ! » Littérature ! littérature ! tu es devenue notre cœur, nos sens, notre chair, notre voix. Ce n’est pas une vie que nous vivons, c’est un poème, ou un roman, ou un drame. Ah ! toute l’espèce de gloire qu’ont pu me valoir trente années de travail, je la donnerai pour pleurer, un seul instant, à chaudes larmes, sans m’apercevoir que je pleure !

« Ce fut dans un bal que je vis pour la première fois celle qui est à présent ma femme. Elle était si jolie, avec ses yeux bruns et ses fins cheveux roux, délicatement crespelés ! Oh ! certes, je me pris à l’aimer, mais je songeais aussi à la strophe exquise qu’il eût fallu

l’homme de lettres

faire pour dire les louanges de son admirable beauté, et un sonnet de Ronsard me chanta dans le souvenir. Je m’approchai d’elle, ému sans doute, mais m’efforçant de l’être, car il n’eût pas été « littéraire » de ne pas être ému en effet ! Et ce fut tout à fait la scène où Roméo rencontre Juliette. J’eus même une inspiration subite : transportée dans le monde actuel, vêtue d’habits modernes, cette scènelà ne manquerait pas de faire beaucoup d’effet au théâtre. Je l’ai mise dans l’une de mes comédies !

« Le jour des noces vint, le jour ineffable dont la date, rappellée à voix basse, ramène un jeune sourire sur les lèvres des plus mornes vieillards. Celle que j’avais tant désirée, si longtemps et si désespérément attendue, — une passion de drame, tout à fait, — j’allais la posséder enfin. Entrer dans la chambre nuptiale, c’est entrer dans le paradis. Oh! le doux nid sacré ! Le transparent mystère des rideaux blancs et roses était sur le cher lit comme un brouillard de pudeur et de tendresse qui s’effraye. Hélas ! pour la décrire, cette chambre, il aurait fallu être Théophile Gautier ! Pourtant je me promis d’essayer ; il y avait surtout, sous une lampe, dans un coin de mousseline et de soie, un effet de clair-obscur qu’il eût

été bien amusant de rendre. Je tenais ma

femme entre mes bras ! mon cœur battait à rompre ma poitrine, — elle est banale, cette expression, mais enfin, on a beau dire, elle est exacte, et il n’y a pas de mal à l’employer, quelquefois, — je sentais, comme une liqueur délicieusement tiède, une infinie extase me couler dans les veines, et, quand le satin blanc lentement descendit, alors, presque épouvanté de mon bonheur, je joignis les mains, plein d’extase, pareil à un dévot devant l’apparition d’une sainte invoquée, et je reculais de quelques pas, comme on s’éloigne d’un tableau, au Salon, pour mieux juger de l’effet ! Ah ! gredin, canaille, littérateur ! Un sauvage du centre de l’Afrique, à ma place, eût été plus heureux que moi. J’avais honte de moi-même et j’avais envie de me souffleter ! Mais ne pense donc pas, ne « travaille » donc pas, misérable ! sois une bête, sois un amoureux ! Ah ! bien oui. C’est cette nuit-là que j’ai trouvé le cinquième acte de drame qui est mon chef d’œuvre à ce qu’on dit. Vous vous rappelez le dialogue des nouveaux épousés ?

« Je me suis battu pour mon pays, je vous l’ai dit. Bravement, je vous le jure. Pendant le combat, je regardais mes compagnons. Chacun d’eux était tout à sa besogne! La flamme nette de leurs regards, la résolution directe de leur élan, disait celte unique pensée : tuer ou mou-

l’homme r»E LETTRES

rir ! Mais moi, — au premier rang, cependant, — je me remémorais, dans le fracas des mitrailleuses et sous la grêle des balles, les grandes batailles épiques des poèmes ; la guerre est infâme quand elle attaque, sublime quand elle défend; c’est un bruit fier que la rude fanfare du clairon : Ennius en a fait un superbe vers! Et pendant que les autres soldats ne pensaient même pas qu’il est bien de mourir pour sa patrie, je me disais que c’était beau ! songeant que l’on me ferait, si je succombais, de glorieuses funérailles, voyant flotter magnifiquement aux fenêtres, tandis que passe mon convoi, les trois couleurs des grands drapeaux !

» Et à travers toute mon existence, elle m’a poursuivi, vaincu, absorbé, la littérature. Quand mon père est mort, je craignais, rempli d’une désolation infinie, que ma douleur ne fût pas assez cruellement amère, ne fût pas ce qu’elle aurait dû être dans un livre bien fait; en serrant, les yeux en pleurs, les mains des visiteurs attendris, je me demandais si mon air et ma tenue exprimaient, comme il est convenable, la violence sincère de mon désespoir, et je me rappelais cette parole d’un ami, homme de lettres, lui aussi, hélas. ! « Lorsqu’un grand malheur nous frappe, il est nécessaire de se faire enseigner par un bon corné-

(lien l’attitude qu’il sied d’avoir en pareille occurence. » Ainsi, ni amant, ni patriote, ni fils : artiste seulement, artiste toujours ! Et c’est pourquoi je déteste l’art assassin du naturel ! C’est pourquoi je vous conjure, jeune homme, de ne pas publier ce livre, de ne point faire le premier pas sur la pente fatale que l’on ne remonte plus jamais. Soyez maçon, boursier, marchand de cartes transparentes, coiffeur, banquier, notaire, montreur de bêtes féroces, diplomate, chanteur de café-concert, mais ne soyez pas homme de lettres, si vous voulez pleurer pour de vrai, rire pour de vrai, aimer quand vous aimez, souffrir quand vous souffrez, vivre enfin ! et ne jamais employer les heures furtives d’un premier rendez-vous à combiner le plan de quelque oaristys. »

MARTHE CARO

Je l’ai revue, l’autre soir, aux Bouffes, dans une baignoire d’avant-scène, seule. Jamais elle n’a été plus désirable ; la blancheur grasse de sa peau, le rire saignant de ses lèvres, éclataient entre les dentelles noires du chapeau et le tulle noir de la guimpe. Devant la bonne humeur de sa beauté, une colère m’a pris ; car cette fille, Marthe Caro, à cause de l’espèce de vertu qu’elle a, est le plus impénétrablement mystérieux, le plus parfaitement atroce des monstres parisiens ; et ceux qui l’ont observée de près — mais nul n’est parvenu à la comprendre ! — se demandent avec épouvante quel lent et raffiné supplice, dans un enfer spécial, suffirait à lui faire expier le crime de son exécrable impeccabilité.

Quand elle débuta, il y a sept ans, dans une opérette-féerie, aux Folies-Marigny, le tas de mornes viveurs qu’écœure enfin l’éternel retour des mêmes plaisirs bêtes, — vous croyez qu’il rient? non ils baillent, — fut secoué, enfiévré, allumé ; on eût dit qu’elle leur avait jeté aux yeux et dans la bouche une poignée de poivre rouge. Belle, sans doute, mais on l’eût à peine regardée si elle n’avait été que belle. Vingt ans, épanouie comme à trente, avec la crudité de sa grande bouche où riaient des dents de louve gaie, et ses yeux couleur de café, aux paupières bistres, battues, un peu plissées, — des yeux coupables qui se souviennent et désirent, — avec la neige chaude de sa peau si pleine et si vivante qu’elle en paraissait plus nue, avec sa voix rauque et âpre, qui grattait les sens comme une râpe, grasse pourtant, — roucoulements enroués de pigeonne amoureuse, — avec ses déhanchements de faubourienne et une façon canaille de se taper sur la cuisse, qui faisait sonner la chair, Marthe Caro, lançant les mots vifs à toute volée, sans réticence de ton ni de regard, et, en même temps, penchée au-dessus de la rampe, s’offrant toute dans un mouve-

MARTHE CARO

ment de « voilà ! » émerveillait le spleen des imbéciles par le ragoût alors moins banal du cynisme dans la perversité. En quelques semaines elle fut célèbre, presque riche, lançée ; et les filles les plus renommées envièrent son hôtel, ses voitures, ses toilettes, ses amants.

Ses amants ? Non, elle n’avait pas d’amants! Ceci est absurde, incroyable, fou, mais ceci est vrai : elle n’était la maîtresse de personne. Eh ! sans doute, dans son boudoir, ou dans sa loge, ou dans les cabinets des restaurants nocturnes, elle s’offrait encore, de plus près, abondamment débraillée, laissant qui voulait prendre ses mains, ses bras, lui baiser l’épaule ou la nuque ; mais s’abandonnant, ne se donnait point. Complaisance de fille et brusque refus de vierge. « Prends-moi, tiens !... Tu ne m’auras pas. » Pourquoi ? On ne savait. Elle ne fournissait pas de raisons. « Vous m’ennuyez », ou « : « Ah ! bien oui ! » ou: « Fichez-moi la paix »; rien de plus. Après souper, quiconque la reconduisait pouvait monter chez elle. Dans le salon, elle ôtait son chapeau, dégrafait sa robe, défaisait ses cheveux, sans défendre qu’on l’embrassât; puis, tout à coup, fuyait dans sa chambre et criait à travers la porte bien close : « Bonne nuit ! vous ne serez pas trop

mal sur le canapé. » Supplications, colères ; quelquefois des porcelaines du Japon volaient en éclats sous la fureur d’un poing fermé. Marthe Caro ne répondait point — pas même un éclat de rire — ne prenait pas garde aux fracas. Bientôt, l'homme mystifié pouvait, en appliquant l’oreille à la porte, entendre le bruit égal, léger, d’une respiration endormie.

Croire à la sagesse de cette folle, à la pudeur de cette impudente, allons donc! Par rancune de certaines humiliations naguère subies, ou, simplement, par orgueil de fille du peuple, Marthe Caro prenait plaisir à bafouer ces riches, ces nobles qui, l’ayant payée, exigeaient qu’elle leur appartint ; elle les « volait »,par esprit de fierté ou de vengeance. Mais, certainement, ce qu’elle ne voulait pas .vendre, elle le donnerait, un beau jour, pour rien, à un pauvre diable, dans la spontanéité passionnée de quelque emporté caprice.

Il y avait aux Folies-Marigny un cabotin pâle et brun, taillé en hercule, qui l’embrassait dans les couloirs, la serrant très fort. Un gaillard qui avait du biceps ! Elle ne le rebuffait pas, bonne fille. Une fois, il lui proposa d’aller passer la journée dans la forêt de Fontainebleau ; elle dit : « Je veux bien. » Juillet, même dans les plus sombres profondeurs des bois, | surchauffait les herbes et les feuilles,

MARTHE CARO'

faisait se crevasser la terre d’où montaient des arômes de sèves vaporisées. Ils marchaient entre les arbres dans l’ardeur sèche de l’air, alourdis, haletants ; il lui donnait le hras : elle se penchait vers lui, le corsage ouvert, pesante, grasse, molle, le visage et la gorge mouillés d’une sueur qui sentait bon. Il la prit à bras-le-corps et voulut l’emporter ! Elle s’était dégagée, bondit, courut, se retourna, et, tirant un petit revolver de la poche de sa jupe : « Tu sais, si tu me touches, je te casse la tête ! » Il se le tint pour dit. Ils revinrent à Paris, lui, silencieux. Dans le wagon, elle demandait : « Qu’est-ce que tu as donc ? tu ne m’embrasses plus ? » Elle se serrait contre lui. Sans le revolver, il lui aurait cassé les reins.

Quand cette aventure fut connue, — ce ne fut pas Marthe Caro qui la raconta : elle ne se vantait jamais de ses résistances, n’aimait pas qu’on lui en parlât ; on eût dit qu’elle en avait honte; souvent elle disait, avec un petit rire, que c’étaient des histoires à dormir debout, qu’elle n’était pas si « Jeanne d’Arc » que ça ; — quand l’aventure fut connue dans les coulisses des Folies-Marigny, elle donna lieu aux plus hasardeux soupçons. Que diable, enfin, ce n’était pas naturel d’être ainsi, sans motif; il devait y avoir une « raison ». Une

soubrette — des travestis — rappela l’histoire d’une figurante du Châtelet qui avait eu le prix Montyon pour sa bonne conduite, et qui en mangea l’argent, dans des cabinets particuliers, avec une petite du Conservatoire qu’elle allait attendre, tous les soirs, rue du Faubourg-Poissonnière , après les cours.

Dame, tout est possible ! Mais non, on ne connaissait à Marthe aucune camaraderie intimes, trop tendre, suspecte. Moins charitables encore, d’autres bonnes amies insinuèrent à voix basse que les plus belles femmes ne sont pas parfaites ; Caro-la-Vertu devait avoir quelque laideur, quelque difformité. Si bien qu’un soir, au moment où elle changeait de costume, elle entendit un bruit de pas groupés, de chuchotements derrière la porte de sa loge. Elle comprit : on la guettait, on la regardait par le trou de la serrure. Elle s’élança hors de sa robe et de sa chemise tombées, et, la porte grande ouverte, aux hommes et aux femmes qui étaient là, elle cria, nue, et superbe, dans sa splendeur de vivante statue : « Eh bien ! est-ce que je suis bancale ou bossue, tas de fichus imbéciles? » Les bonnes camarades ne se tinrent pas pour battues. Un autre soupçon leur vint. Toutes les difformités ne sont pas aisément visibles ; il y a quelquefois — on le raconte du moins — d’in-

MARTHE CARO

times et secrets empêchements à l’amour.

L’une des cabotines — peut-être connaissaitelle le roman de Richard Lesclide, intitulé : La Femme impossible — interrogea hardiment, les poings sur les hanches et les points sur les i, le médecin du théâtre, qui avait soigné naguère Marthe Caro, dans l’un de ces délicats malaises où aucun mystère, aucune réserve ne sont permis à la malade. Le docteur pouffa de rire au nez de l’indiscrète, et répondit : « Allons donc ! » en homme sûr de son fait.

Peut-être, lasse d’être bassement désirée, voulait-elle, n’appartenir qu’à celui qui l’aimerait. Elle fut aimée, éperdument. Frêle et joli, le teint pâle, des cheveux d’or léger, Marcel Berchoux arrivait de sa province , avec toutes les poésies dans l’esprit, toutes les tendresses dans le cœur. Chez son oncle — ami de mon père — j’avais rencontré cet enfant, à Toulouse. Où vit-il pour la première fois Marthe Caro ? Je ne l’ai jamais su. Au théâtre, sans doute. Il aurait dû être épouvanté, lui, si jeune et si fièrement pur, par les cyniques impudences de la cabotine : non, il l’aima, soudainement, de tout son être, sans réserve;

et ce fut une affreuse histoire que j’ai trop tard apprise.

Pendant trois mois, tous les jours, il alla chez elle. Elle l’avait accueilli sans difficulté ; il n’avait eu qu’à sonner, qu’à entrer, qu’à saluer en balbutiant ; est-ce qu’elle ne recevait pas tout le monde? Il fut extasié d’abord. Comment, elle ne le chassait pas, lui, pauvre petit homme ; elle voulait bien qu’il fût là, des heures entières, la regardant aller, venir, s’asseoir, se lever, l’entendant parler et rire, aspirant de bonnes odeurs dans l’air que poussait le mouvement de la jupe et des manches. Il lui faisait répéter des rôles, lui jouait au piano les airs qu’elle devait chanter le soir; elle disait : « Merci, vous êtes bien gentil », et quelquefois : « Tu es bien gentil », car elle l’avait tutoyé tout de suite. Indulgente, elle ne se fâcha pas lorsqu’il avoua qu’il était amoureux d’elle. Est-ce que ce n’était pas tout simple? A dix-huit ans, on est un homme ! Et elle voulait bien se laisser aimer. Elle devint, de jour en jour, plus familière, plus câline. Quand il arrivait de très bcwme heure, elle criait de sa chambre : « Tu peux entrer, Marcel ! » Elle était dans son lit, d’où sortaient, quand elle lui tendait les mains, des tiédeurs molles et des bruits lents de soies froissées. « Assieds-toi près de moi, causons,

MARTHE GAIIO

viens. Mais viens donc ! Oh ! le poltron! Vous verrez que c’est une petite fille déguisée ! » Elle lui mettait les bras autour du cou, l’attirait, lui parlait tout près de la bouche. Un jour, il l’enlaça soudainement, follement, lui souillant dans les cheveux toute la flamme des premiers baisers ! Elle sauta du lit, saisit Marcel par les épaules, le jeta hors de la chambre. Mais il revint le lendemain, et elle ne le mit pas à la porte, et alors commença l’abominable angoisse de Marcel ; car il connut en même temps l’effréné désir et l’absolu désespoir. Jamais ! jamais elle ne voulut être à lui ! Avec des prières qui eussent fait descendre du ciel les anges attendris, il l’adorait, la conjurait, se tordant les mains, s’agenouillant quand elle était assise, se traînant vers elle quand elle s’éloignait ; elle ne voulait pas ! « Pauvre chéri », disait-elle. Pour le consoler, elle le faisait asseoir sur ses genoux, le baisait dans les cheveux. « Allons, mets ta tête sur mon épaule. On est bien, n’est-ce pas, dis ? » Elle était tout à fait bonne ; elle relevait ses manches pour qu’il sentît sur son cou la caresse de la peau nue. Mais elle ne voulait pas ! elle s’échappait violemment, s’enfermait en criant : «Non! non! jamais! tu entends bien? jamais ! » Il avait des révoltes furieuses, se jetait contre la porte, essayait de l’enfoncer,

vociférait des colères : « Tu es infâme ! tu me tues ! Pourquoi m’embrasses-tu, si tu dois t’en aller après? Tu me mets le corps en feu, tu me rends fou, tu es infâme ! » Elle entrebâillait la porte. Ah bien ! c’était comme cela qu’il la récompensait d’être aimable avec lui? il allait promettre, et à l'instant, d’être sage, très sage, ou bien elle défendrait à Marguerite de le laisser entrer. Sous cette menace, toute sa colère tombait. 11 s’humiliàit, demandait pardon. Oui, sage ! il le promettait! et il tiendrait sa parole ! Apaisée, elle revenait, s’étendait sur le canapé, lui disait : « Approche-toi donc », et, après lui avoir fermé, sous deux baisers les deux paupières, elle fourrait la tête du pauvre petit dans les dentelles chaudes du peignoir, et, d’un lent mouvement du buste, le berçait en chantonnant : « Dodo, l’enfant do ! l’enfant dormira bientôt ».

Cet infernal supplice, Marcel Berchoux le supporta trois ou quatre heures par jour durant plus de soixante jours ! Il y succomba enfin : une fièvre chaude le prit. Je fus prévenu. C’est alors seulement que, par les aveux du délire, je connus le crime de Marthe Caro. Il ne la maudissait pas ! il l’aimait, I appelait avec des râles et des larmes ; jamais il ne m’avait été donné d’observer la manifestation d’une passion à ce point furieuse et absor-

MARTHE CARO

bante. La maladie s’aggrava. Trois semaines entre la vie et la mort. La mère de Marcel, accourue à Paris, pleurait, presque mourante aussi, pendant qu’il criait, lui : « Marthe ! Marthe ! » Enfin un mieux se produisit, s'accentua. Il était sauvé, sa mère, à peine convalescent, l’emporta.

Je songeais à cette sombre aventure en descendant l’escalier du théâtre où je venais de revoir Marthe Caro. Elle passa près de moi dans la foule : je remarquai qu’elle était en deuil. En deuil ? Elle n’avait connu ni son père ni sa mère, n’avait aucun parent . Elle devina sans doute mon étonnement ; elle me dit, très bas :

— J'ai perdu mon mari.

Son mari ! elle avait été mariée ? elle ! Eh bien, tout s’expliquait. En réalité, nul mystère dans la vie de cette femme : un calcul abject et banal. Marthe Caro ne s’était offerte et refusée à tous que pour trouver enfin, entre cent dupes affolées la dupe parfaite qu'il lui fallait.

Nous étions arrivés dans le passage Choiseul, elle s’arrêta et me dit encore :

— Il y a huit mois que mon mari est mort.

— Qui donc avez-vous épousé ? demandaije assez brutalement.

— Vous ne devinez pas ? Marcel Berchoux.

Cette double nouvelle — le mariage, la

mort de Marcel, — me confondit. Pourtant à l’amertume de ma tristesse, un peu de douceur se mêla. Il n’était plus, le pauvre enfant ; mais, du moins, avant de mourir, il avait connu la joie de son rêve réalisé.

— De quoi est-il mort? demandai-je.

— Vous savez qu’il avait été malade autrefois?

— Oui.

— La même maladie l’a pris. Deux mois après notre mariage.

— La même maladie ! m’écriai-je avec un frisson. Et pour la même raison, peutêtre.

Elle baissa la tête.

— Ah ! misérable créature ! Comment ?

vous étiez sa femme, vous pouviez, en lui donnant le bonheur, lui conserver la vie...

— Oh ! ne m’accusez pas ! dit-elle, les yeux pleins de larmes. Je vous jure que je l’aimais de toutes mes forces, que pour lui épargner un chagrin, j’aurais consenti à tous les sacrifices ! Mais pourquoi ajouta-t-elle en portant son mouchoir à sa bouche afin d’étouffer le sanglot qui lui gonllail le cou, pourquoi donc demandait-il toujours la seule chose qui ne fût pas possible ?

FELIX GARGASSOU

Un imbécile qui a pour métier d’avoir de l’esprit. L’aventure est moins rare qu’on ne \ pense. Né bête, carrément, sa bêtise, de jour en jour, s’est renforcée, cimentée d’ignorance et d’aplomb. La seule chose qu’il sache, c’est qu’il sait tout ! Une fois, se piquant d’érudition, dans un petit journal financier, à propos d’une tragédie en cinq actes qu’un ancien fabricant de bas pour varices venait de faire représenter au théâtre Déjazet, il regretta magistralement que l’Histoire n’eût pas jugé à propos de donner le surnom de Grand à l’Empereur Charlemagne. C’est lui qui a proféré, dans le salon des Beaux-Arts d’une exposition universelle, une phrase incomparablement stupide, — d’une profondeur d’ineptie à donner le vertige ! — et bien autrement admirable dans l’absurde que ne le sont dans le sublime le « Qu’il mourût ! » du vieil Horace et le « Je

bois à toi ! » de Juliette : ayant à son bras la petite Anatoline Mayer, des Bouffes, qui considérait d’un peu loin l’œuvre d’un statuaire italien, un Napoléon à Sainte-Hélène, ægrotant, amaigri, assis dans une chaise de pierre assez ressemblante, il est vrai, à une moitié de baignoire, il dit à la petite Anatoline, — qui le crut ! — ces quelques mots, gravement : « C’est celui qui a assassiné Charlotte Corday dans son bain ! »

Mais son imbécilité parfaite, immaculée, sereine, ne va pas sans quelque malice, sans un certain entregent ; malice de fouine, entregent d’écureuil. N’ayant jamais pu être ni avocat, ni médecin, ni professeur de piano, ni peintre en bâtiment, ni caissier, — heureusement pour lui ! — ni même expéditionnaire, et crevant de faim comme un sculpteur qui n’a encore obtenu que deux médailles, il s’installa dans les brasseries de bohèmes et les cafés de journalistes, copia des manières d’être, imita des façons de dire, retint deux ou trois cents mots fantasques ou pittoresques, selogeà dans la mémoire trente ou quarante anecdotes, eut une sorte de bagout, finit par être aussi amusant qu’un rapin et aussi drôle qu’une soupeuse. Alors une ambition s’éveilla en lui. Il se faufila dans un journal, puis dans un autre, et dans un autre ; apporta des nouvelles, fit

FÉLIX GARGASSOU

accepter des échos , rarement ; hasarda une chronique non signée, fut conspué ; ne se découragea point, sut se borner, sagement, aux humbles besognes ; se lia avec quelques concierges de théâtre, fut l’amant d’une cabotine, apprit ce qui se passait dans les cabinets des directeurs, et l’écrivit, sans ortographe, mais le correcteur est là ! eut la chance de « trouver » un scandale, — vous savez, l’affaire des diamants volés dans la loge de Marthe Caro par un gentilhomme milanais ; fut dès lors considéré comme un malin, se créa une spécialité, celle d’observer les baignoires des petits théâtres et de désigner, le lendemain, par des initiales, de graves ou illustres personnages qui étaient allés voir jouer, en compagnie de quelque tille rousse, l’opérette des Fantaisies-Parisiennes ou la revue de l’Athénée ; signa enfin, en troisième page, de courts articles, entre deux réclames, signa encore, signa toujours ; se servit de son mieux des deux ou trois cents mots pittoresques naguère entendus, espaça les trente ou quarante anecdotes augmentées de quelques autres ; parvint à faire croire à beaucoup de gens qu’il n’était pas le plus accompli des sots. « Eh! eh! très drôle, ce garçon-là. » De sorte qu’à l’heure actuelle, Félix Gargassou, presque connu chez Riche ou chez Bignon, est tout à fait célèbre au café

de la Renaissance ! En outre, il est redoutable. Laid, il déteste et bafoue tout ce qui est beau ; bête, tout ce qui est intelligent ou sublime ; mauvais, tout ce qui est bon ; vil, tout ce qui est pur et superbe. Vous dites : « Méchant, peut-être ; redoutable, non. Un tel homme ne saurait exercer aucune influence. » Erreur très grave ! Le mal n’est jamais difficile à faire. Félix Gargassou, en trois années, a réduit au désespoir trois ou quatre poètes, poussé au suicide le malheureux peintre Etienne Bernay, désuni sept ou huit ménages. C’est grâce à lui que la petite Georgette Castan — une honnête créature et une rare comédienne, — est devenue une fille et sera dans un mois une cabotine à maillot ! Gargassou est un monstre médiocre, soit, mais un monstre. La vipère à cornes n’est pas une très grosse bête.

Quand Georgette Castan, dix-neuf ans à peine, débuta au théâtre du Gymnase, il y eut un doux sourire d’aise, toute la soirée, sur toutes les lèvres. Pas trop jolie, petite, grasse et ramassée, mais si mignonne, avec ses fraîches joues, roses malgré le fard, et sa bouche qui a l’air d’une fraise qui rit, et son nez qui

FÉLIX GARGASSOU

se courbe, puis se retrousse, ne sachant ce qu’il veut, et ses yeux bruns, qui pétillent pourtant, — deux diamants noirs sablés d’or, — et ses cheveux sombres, un peu fauves, très courts, dont l’ébourifTement a je ne sais quelle crâneriegarçonnière, elle étonna, amusa, charma. Le public, tout de suite, en grand enfant qu’il est, s’éprit de cette exquise poupée. Mais la poupée était une vraie artiste ! Vivante, joyeuse, hardie, geste prompt, voix alerte, rire qui sonne comme un bris de cristal, elle mit, dans le médiocre vaudeville où elle jouait un quadruple rôle de paysanne futée, de fille d’opéra, de fausse bourgeoise et de fausse marquise, la belle gaieté saine des Dorines de Molière, et la fînessse aussi des Lisettes de Marivaux. Avec cela, ingénue, et innocente, c’était certain. Toute l’audace avec toute la candeur. Un ange endiablé ! Le succès, — pas celui de le pièce, — fut bruyant, rieur, joyeux comme l’actrice elle-même. Et le lendemain, il y eut dans la presse conquise par la belle humeur d’une enfant, des éloges câlins et des enthousiasmes tout pleins dq chatteries. Félix Gargassou lui-même, dans son petit courrier des théâtres, daigna reconnaître qu’une adorable comédienne venait de se révéler. Seulement il ajouta : « Fagotée par exemple ! Des toilettes de quatre sous. Des jupes achetées

au décrochez-moi ça. La pauvre petite1 faisait pitié. »

Ah! bien, ce n’était pas un mot comme celui-là qui chagrinerait Georgette au milieu de son triomphe. Oui, oui, sans doute, ses toilettes ne valaient pas grand’chose : des petites soies de rien du tout, si minces qüe, si elle ne les avait pas doublées, on lui aurait vu la peau à travers. Mais ce ne sont pas des robes, n’est-ce pas ! c’est du talent qu’il faut pour bien jouer la comédie. Et puis, enfin, ça l’honorait, de ne pas être bien habillée : cela prouvait qu’elle était pauvre, mais cela prouvait qu’elle était sage. Elle l’était en effet ! et entendait bien le rèster toujours. Elle ne cascaderait pas comme les autres filles de théâtre, elle. Elle avait été bien élevée. Sa mère, une vraie brave femme, ne l’avait jamais laissée aller toute seule au Conservatoire ; elle se tenait toujours là pendant les leçons ; ne permettant pas que le professeur prît la main de Georgette, même pour lui indiquer un geste. Elle savait qu’ils sont pleins de malice, les professeurs ! Et, à la maison, il ne venait presque personne. On se gardait bien de recevoir les camarades du Conservatoire, qui rôdent

FÉLIX GARGASSOU

autour des jolies fillesr avec de mauvaises intentions. De vieux amis de la famille seulement, des commerçants du quartier, qui jouaient au trentc-et-un, le soir, jusqu’à neuf heures. Ce n’était, pas très gai, mais c’était très convenable !

Un jour pourtant, — Georgette avait seize ans alors, — un monsieur pas très jeune, pas vieux non plus, l’air distingué, vint rendre une visite à Mmo Castan, sous un prétexte ; et, s’étant arrangé de façon à rester seul une minute avec Georgette, il lui mit sa carte dans la main en disant très vite : « Gardez ceci. Je vous aime comme un fou. Je suis le comte de Bersheim, j’habite rue Chauchat, 39. Je vous attendrai toujours. » Mais Georgette devint rouge de colère ! et elle jeta, dans je ne sais quel tiroir ouvert, les deux morceaux de la carte déchirée. Ensuite, la mère, étant rentrée, on flanqua le monsieur à la porte. Depuis ce temps-là, aucune aventure ; pas la plus petite amourette. Il faudrait bien que les gens en prissent leur parti ; Georgette se marierait peut-être ; jamais elle n’aurait d’amant. C’était résolu, convenu, conclu. Elle prouverait, elle, qu’on peut être honnête, tout en jouant la comédie ! Quant au journaliste qui l’avait trouvée « fagotée », il pouvait dire ce qu’il voulait; des bêtises comme ça ne feraient pas de tort à une brave fille, qui avait du talent !

Georgette se trompait.

Elles furent répétées — sans méchante intention sans doute, mais, enfin, répétées, par la presse de Paris et par la presse des départements et par la presse de l’étranger, les méchantes paroles de Félix Gargassou. Quiconque écrit dans un journal écrit dans cent journaux; rien n’est imprimé qui ne soit réimprimé. Et au bout de quinze jours, c’était l’opinion générale dans le monde des théâtres que la petite Castan, certes, était une gracieuse fille et une charmante actrice, mais qu’elle s’habillait, pour jouer les grandes dames, comme une demoiselle de magasin de la banlieue. « Ah ! ma chère, c’est à n’y pas croire ! Des robes d’occasion, pour sûr. On ne prêterait pas cent sous au Mont-de-Piété sur la toilette qu’elle porte à l’acte du bal. Pauvre fille, je la plains, de tout mon cœur, car elle a du talent, enfin. » Et des anecdotes coururent, celle-ci entre autres : Georgette avait demandé une coupure aux auteurs, parce qu’elle n’avait pas pu se payer un second costume ! Pendant les répétitions, le matin, les petites camarades assises à côté d’elle, derrière un portant, en attendant la réplique, lui regardaient obstiné-

FÉLIX GARGASSOU

ment les bottines avec un air d’y chercher un trou. Elle les cachait sous sa jupe, honteuse. Une fois, une très belle fille, figurante d’ailleurs , mais qui venait au théâtre en coupé à deux chevaux, lui fît cadeau d’un parapluie, en disant : « Tu sais, mon chat, comme tu ne peux pas prendre de voitures, ça épargnera toujours ta robe. » Une autre fois elle entendit la jeune première et l’ingénue causer entre elles avec des rires, ne la sachant pas là : « Dis donc, est-ce que c’est à elle, les cheveux de Georgette? — Je te crois ! elle n’aurait pas de quoi en acheter de faux. » Et le directeur, l’ayant fait venir dans son cabinet pendant un entr’acte, lui conseilla de « soigner davantage » sa toilette, ajoutant que « l’élégance est indispensable aux femmes de théâtre ! »

Georgette, à cause de tout cela, souffrait. On était bien méchant pour elle. Est-ce que c’était de sa faute si elle était pauvre ? Pourquoi la traitait-on ainsi ? Et le soir, bien souvent, en s’éloignant du théâtre avec sa mère, à pied, elle pleurait tout le long du chemin, et s’arrêtait parfois, avec de petits sanglots, sous le parapluie de la figurante.

Mais aucune mauvaise pensée ne lui était venue encore. Malgré les facéties des journaux et les railleries des coulisses, jamais sa belle résolution d’être une honnête fille n’eût été

ébranlée, si le public lui-même, le public aussi, ne s’était mis contre elle, hélas !

Elle avait moins de succès, maintenant, c’était certain. On riait moins quand elle riait, on l’applaudissait moins quand elle avait jeté, avec sa prestesse gamine, quelque subtile répartie. Les cocottes des avant-scènes la lorgnaient longuement, méchamment, se faisant des signes entre elles ; un soir enfin, — ce fut une minute horrible, — comme elle entrait dans le bal du troisième acte avec sa robe qui n’avait jamais été fraîche et qu’avait encore salie, ternie, brûlée, le gaz de cent représentations, il y eut dans la salle un long murmure qui réprouve , et plusieurs hommes , assis sur des strapontins, — des gens qui ont leurs entrées, — pouffaient de rire en la désignant.

Ce soir-là, lorsqu’elle quitta le théâtre à côté de sa mère qui n’avait rien deviné, Georgette ne pleurait pas. Elle rentra, silencieuse, se coucha sans mot dire. Que se passa-t-il en elle durant toute une nuit sans sommeil ? Elle se leva de bonne heure, fureta dans les tiroirs de tous les meubles, comme cherchant quelque chose de très précieux, trouva deux morceaux de carton satiné, et s’habilla très vite. Puis elle dit à sa mère : « Il y a un raccord, je vais au théâtre » ; descendit vivement l’escalier,

FÉLIX GARGASSOU 75

monta dans nn fiacre en criant au cocher : « rue Chauchat, 39 ».

Mais quand elle fut devant la porte de la maison indiquée, un tremblement la prit. Elle sanglota, toute secouée, dans son mouchoir. « Non, non, je ne veux pas ! » Et elle se fit ramener chez elle.

A quelque temps de là, c’était un soir de première au théâtre de Geqrgette.

Lorsqu’elle entra dans les coulisses, déjà habillée, un peu avant le lever du rideau, il y eut parmi les actrices des cris d’étonnement, des gestes de stupéfaction. Une toilette de cinq mille francs! oui, de cinq mille francs, pour le moins ! Sur les deux jupes, l’une rose, en satin qui miroite, l’autre amarante, en velours de Gênes changeant, les plus rares dentelles, çà et là, bouillonnaient par touffes semblables à des fleurs à jour, brodées. Oh! sans nul doute, bien plus de cinq mille francs ! dix mille, si c’était Worth qui l’avait faite, cette robe harmonieuse et somptueuse, une merveille, une gloire ! Et dès qu’elle parut en scène dans le superbe et charmant éclat des velours et des satins, Georgette entendit un long murmure

charmé monter des fauteuils aux loges et des loges aux galeries.

Comment donc avait-elle fait, la petite Castan, pour avoir cette toilette, puisqu’elle n’était pas allée rue Chauchat ? Etait-elle allée ailleurs ? ou avait-elle acheté à crédit? Non. Toujours honnête; et elle ne devait rien à personne. Mais il n’y avait plus un meuble à la maison ! Mais Georgette avait vendu les candélabres de zinc doré, et la pendule de marbre en bois, et les vingt-quatre couverts de Ruolz et les rideaux des fenêtres et les matelas du lit, et les draps et les sommiers, et la batterie de cuisine, et jusqu’aux nippes de la mère ! et les deux femmes avaient vécu en mangeant des panades, en buvant de l’eau claire, dormant à côté l’une de l’autre sur une descente de lit que l’on avait vendue que tout à fait à la fin ! et, en outre, elles avaient travaillé ! la mère faisant trois ménages dans la maison en face, et la fille, cinq heures par jour, cousant de petites culottes et de petits gilets, pour un magasin de confections d’enfants. De sorte que le soir de la première, Georgette, triomphante, un rire de fier défi sur ses belles jeunes lèvres, se montrait à tous dans la plus belle des robes !

Le lendemain, Félix Gargassou écrivait dans son petit courrier des théâtres : « La toilette

FÉLIX GARGASSOU 77

de M110 Georgette Castan, d’un goût exquis et d’une excessive richesse, a produit une profonde sensation, mais une sensation de tristesse. Hélas ! c’est surtout au théâtre qu’il est vrai, le mot cruel de Jules César : « Vertu, tu n’es qu’un nom ! » Félix Gargassou confondait César avec Brutus. N’importe. Ce n’était là qu’un détail. Attribué à celui-ci ou à celui-là, le mot produirait son effet tout de même. Il le produisit.

Georgette Castan a un hôtel et trois voitures ! Au lieu d’une belle robe, elle a toutes les belles robes ! Vous jetteriez sur une femme, au hasard, l’étalage illuminé d’un magasin de joaillerie qu’elle serait moins éclatante de diamants et de perles et d’améthystes et de topazes que la petite Georgette Castan quand elle s’accoude dans la lumière du gaz au velours rouge des avant-scènes ! D’ailleurs, on annonce qu’elle remplira le maillot de je ne sais qu’elle fée, à la porte-Saint-Martin, dans la prochaine reprise de la Biche au Bois.

Est-elle allée rue Chauchat ?

L’autre jour, sur la plage, à Dieppe, elle a reconnu Félix Gargassou ; et, laissant son

escorte accoutumée de gommeux et de filles, elle s’est plantée en face de lui.

— Monsieur Gargassou ?

— Lui-même.

— Moi, je m’appelle Georgette Castan. Vous êtes une fière canaille.

Et elle lui a cassé tout net sur la joue un éventail japonais qu’elle avait à la main.

Il a voulu se fâcher ! Mais elle :

— Ah ! tu vas te taire, toi ! Une fière canaille, je l’ai dit, tu l’es. Qu’est-ce que jé t’avais fait ? Pourquoi m’en voulais-tu ? J’étais sage ; sans toi, je le serais encore. Pour avoir des toilettes, — c’est toi qui avais dit que je n’en avais pas ! — j’ai travaillé, trimé, sué, avec ma mère, la pauvre vieille; et, quand j’ai eu une robe enfin, qu’on ne m’avait pas donnée, une robe bien gagnée et bien payée, alors, tu as fait des phrases, et tout le monde a cru que j’étais une fille. Dame, moi, je me suis dit : « si c’est à cela que sert la vertu, il ne vaut pas la peine d’en avoir! » Ce n’est pas un avantage d’être honnête quand tout le monde croit que vous ne l’êtes pas. Et j’ai changé, en deux temps. Cocher, rue Chauchat ! Maintenant, c’est fini. Je suis comme les autres, par ta faute. Ah ! oui, un fameux gredin ! Aussi, j’avais envie de te dire ton fait, une fois pour toutes, et de te casser quelque chose sur la

FÉLTX GARGASSOU

figure. Mais var maintenant, n’aie plus peur, ma colère est passée. Viens avec nous, je t’invite à dîner. Je suis, grâce cà toi, si tombée et si perdue et si vile, que, de cela même, tiens, je n’ai plus le cœur de t’en vouloir ! »

CLEMENTINE PAGET

Répudions toute vanité, et disons-le avec un< imprudente franchise : les poètes et les artistes même éperdument épris, sont des époux asse> médiocres, de déplorables amants.

Celui qui, possédant une femme — c’est possédé par elle, que je veux dire, — est sus ceptible d’avoir, ne fût-ce qu’une fois tous les deux ans ! une seule idée ne se rapportant pas directement à cette femme ; celui dont la pensée n’est pas une adoration constante, la parole une louange ininterrompue, l’attitude un agenouillement perpétuel, devant la créature aimée ; cet homme-là, fût-il riche comme le plus riche banquier juif d’Alexandrie, beau comme la chevalière d’Éon, robuste comme un cordelier de Catalogne, jeune comme M. Delaunay. de la Comédie-Française, et eût-il autant de génie que Cléomène, Shakespeare, ou Delacroix — ne sera jamais considéré par aucune

CLÉMENTINE PAGET

épouse, par aucune maîtresse, comme un amoureux parfait, ni même tolérable. Et il ne le sera pas en réalité ; puisque, dans ce loyal échange que devrait être l’amour, la femme, en se livrant, donne tout ce qu’elle a, tout ce qu’elle est, ne saurait donner davantage, et que, par conséquent, la moindre réserve d’une part de vous-même constitue une inégalité d’apport, c’est-à-dire une fourberie, un vol.

Or, vous ne sauriez le nier, hélas ! c’est plus d’une fois à la rime rebelle d’une ballade, ou au raccourci d’une jambe, ou au modelé d’un torse, que vous songez obstinément, poètes ou artistes, mes camarades ! pendant que la bien-aimée, — bien aimée, mais pas assez, — traverse le cabinet de travail ou l’atelier dans un froufou impérieux de dentelle ou de soie, avec l’intention évidente et si légitime d’occuper et d’extasier toute votre âme par l’élégance d’une toilette nouvelle ou par la grâce piquante d’un frison récemment imaginé, qui se tord, un peu fauve, au bord de l’œil.

Gardez-vous de croire cependant que les épouses ou les maîtresses d’artistes auraient la clémence de s’avouer satisfaites si leurs maris ou leurs amants ne leur dérobaient jamais la plus petite parcelle d’eux-mêmes ! C’est le propre des femmes, comme celui des enfants, de penser : « encore ! » quand on leur

a tout donné. L’assouvissement leur est inconnu ; aucune halte dans le désir. L’ambition à rebours, plutôt que point d’ambition. « Ne t’ai-je pas offert tous les diamants et toutes les étoiles ? — J’ai envie de ce petit caillou ! » Et, d’ailleurs, par une loi fatale, l’Inspiratrice est toujours l’ennemie de l’inspiré.

Précisément, Clémentine Paget avait cette chance extraordinaire d’être aimée par un homme qui, bien qu’artiste, lui appartenait corps et âme, absolument. Pas un coin de son être, à lui, où elle ne fût souveraine, elle seule ! et, pendant trois années, il n’avait eu ni une minute d’indifférence ni une seconde de distraction. Envoûtement despotique, définitif, parfait. Comment diantre François Lugeolle, âme hautaine et délicate, avait-il pu s’éprendre à tel point d’une créature médiocrement belle en somme, et remarquablement stupide ? une fille, d’ailleurs, de la plus basse espèce. Notez que, poète, peintre et sculpteur à la fois comme les demi-dieux de la Renaissance italienne, il était dans tout l’éclat d’une gloire récente, et qu’il avait celle hère beauté virile de la vingt-cinquième année, qu’attendrissent encore des grâces d'adolescence. N’importe, tel qu’il était, il l’aimait, telle qu’elle était. Ne cherchez pas à com-

CLÉMENTINE PAGET

prendre; l’amour souffle où il veut. Une fois, dans un bal de barrière où l’avait poussé, après un dîner de camarades, je ne sais quel caprice de curiosité allumé par le champagne, il l’avait vue, en costume de laitière, blanche et grasse, buvant avec en tas d’hommes, les coudes nus sur la table ; et il l’avait emportée ! Il la garda toute une semaine, mécontent, content; il la garda encore, la garda toujours. Cette tille, qui avait mis au Mont-de-Piété sa seule robe pour louer une loque de carnaval ; qui connaissait les longs couloirs des hôtels de Montmartre, où un lampion grésille, devant la vitre du « Bureau », dans l’huile d’un verre posé sur une assiette, et qui avait plus d’une fois marché pieds nus sur des carreaux rouges, pour gagner le lit des cabinets meublés, cette fille s’habilla des plus rares étoffes, logea dans le luxe précieux des tentures anciennes et des meubles exotiques, enfonça ses babouches de perles dans des tapis de Smyrne, profonds et doux, eut des oreillers de satin du Japon, où des cigognes étirent leurs ailes d’or, sous le sommeil de ses gros cheveux défaits.

Mais François Lugeolle ne se bornait pas à dépenser beaucoup pour qu’elle fut heureuse et triomphante. Son cœur, resté si jeune et si bon, son âme, ingénument extasiée, il les lui donnait, les lui abandonnait. Il fit plus encore ;

s’il ne cessa pas d’être poète, peintre, sculpteur, il ne le fut plus que pour elle, et par elle ; il ne lui sacrifia pas son triple génie, mais il le lui soumit.

Désormais ce fut Clémentine, transfigurée par la magie de l’amour, qu’il chanta dans ses nobles vers ; elle était la nymphe idyllique des ruisseaux qui, voilée de vapeurs et craintive, trempe un pied dans l’eau vive, et s’échappe, effarouchée ; le bord rose de sa robe de déesse traîna comme un rayon d’aurore sur la neige des Olympes. Et il ne peignit plus que d’après elle, ne sculpta plus que d’après elle ! Avec cette effroyable joie qui torturait et ravissait le roi Candaule, il la montra presque nue, odalisque, ou Vénus, ou bacchante, dans ses chauds tableaux tout ensoleillés d’or et de pourpre ; éperdu de délices et jaloux jusqu’à la folie, il révéla par le marbre et le bronze les formes admirables de ce corps adoré ! De sorte que Clémentine Paget — à qui des rôdeurs de barrière avaient payé à boire — n’eut pas seulement la satisfaction d’être riche et de considérer les pièces d’or comme les petits cailloux des chemins, ne connut pas seulement l’ivresse d’être idolâtrée par un homme jeune et beau ; mais cette destinée fut la sienne d’être l’inspiratrice, illustre aussi, d’un créateur illustre, et de voir sa beauté, immorta-

CLÉMENTINE PAGET

lisée par vingt chefs-d’œuvre, désormais impérissable, partager la popularité triomphale du génie !

Elle s’ennuyait affreusement.

Oui, elle s’ennuyait.

C’était en vain que, bonne fille' au fond, elle s’efforçait de sourire, de paraître contente; François Lugeolle voyait bien qu’elle n’était pas heureuse. Elle avait de longs silences, couchée sur le sopha de l’atelier, les yeux au plafond, les bras ballants. Qu’était-ce qui lui manquait? Ne possédait-elle pas tout ce que peut désirer une femme? Quand il l'interrogeait, répétant : « Qu’as-tu, qu’as-tu donc? » elle répondait d’une voix lente, en cachant un bâillement : « Mais je n’ai rien, mon ami, » et redevenait silencieuse, tournait la tête vers le mur, voulait être laissée tranquille.

Pour la tirer de cette langueur chaque jour plus profonde, François Lugeolle tenta mille moyens. Peut-être n’avait-elle pas d’assez exquises toilettes, d’assez magnifiques bijoux? Il vendit une maison qu’il avait, emprunta sur ses travaux futurs, dépensa tout chez les couturiers et chez les orfèvres. Elle sourit un instant, retomba dans sa tristesse. Il pensa que voyager réussirait à la distraire : en Italie, elle fut morne, elle ne voulait pas se lever, le matin, pour aller voire les villes ; en Ecosse,

elle dit : « Retournons à Paris. » Revenus, il sortait avec elle, tous les jours, la conduisant lentement le long des vitrines, guettant si elle aurait dans les yeux l’éveil de quelque désir. Non. Elle regardait devant elle, vaguement; elle s’arrêtait quelquefois devant ces magasins où l’on vend des photographies, mais peu longtemps, se remettait à marcher, "sans parole. François Lugeolle eut une idée affreuse : elle regrettait sans doute son ancienne vie ! les gaietés sales des bouges, et les danses, et les propos gras, et le vin que I on boit en cheveux, sous les tonnelles des guinguettes. Profitant du carnaval, il la conduisit là où il 1 avait prise ; elle resta morose, proposant de rentrer Alors, ne sachant plus qu’imaginer, il craignit qu’elle ne le trouva pas assez célèbre. Peutêtre jugeait-elle qu’il ne l’avait pas chantée peinte, sculptée avec assez de talent ? Il st mit à la besogne, fit son plus beau poème exposa au salon de peinture une « Maroziî chez le pape Jean X » qui excita l’enthou siasme de la foule, et, au salon de sculpture une Vénus Pandémie qui obtint la médaille d’honneur ! Elle ne lut même pas les journau: où l’on parlait de lui, et d’elle. Elle se tenai dans les coins, la tète basse; ou bien, debout le front contre la vitre, elle regardait le cou cierge qui balayait la cour.

CLÉMENTINE PAC.ET

Un soir, en rentrant, il ne la trouva pas au logis; et la nuit se passa toute entière, horrible, sans qu elle revint. Fou, des griffes de bête au cœur, il se mit à courir le quartier, interrogeant tout le monde. Chez l’épicier, il tomba sur une chaise, hébété, raconta son histoire à des cuisinières qui venaient faire leurs emplettes. Personne n’avait rencontré Clémentine. Le seul renseignement un peu précis fut donné par une marchande de journaux, qui avait vu la veille Mrao Paget passer, vers huit heures du soir, au bras d’un très petit monsieur pas bien mis, gros, l’air drôle. François Lugeolle se jeta à travers Paris, au hasard, cherchant sa maîtresse. Qu elle l’eût quitté volontairement, qu’elle l’eût trompé même, il ne pouvait pas en douter, la marchande de journaux devait avoir bien vu. Mais torturé de ! abandon plus encore que de la trahison, il sentait que Clémentine lui était indispensable, pie, s^ns elle, il ne pourrait pas vivre; et — âchement il s’avouait qu’il lui pardonnerait, œ furent dix jours de courses, d'espoirs trom- )és, d angoisses. Enfin il s’abandonna, vaincu, >erdit jusqu’au courage de chercher ! Un natin, rue de Maubeuge. il se trouve face à ace avec elle, comme elle entrait sous une >orte cochère, en peignoir de laine, un panier iu bras.

Il lui prit les deux mains; puis, sans reproches, des larmes dans les yeux, il se mit a parler tristement, doucement, tendrement; ne demandant pas d’explication, lui promettant de n’en jamais demander, la suppliant de revenir chez lui, voilà tout.

Un peu gênée d’abord, elle finit par répondre, en haussant les épaules :

— Non. Je ne veux pas. J’ai un autre amant

Il frémit ; il se contint.

— Un autre amant?

— Oui, je suis avec quelqu’un.

— Avec qui ?

— Avec Mousseron.

— Le photographe ?

— Juste. Qui loge là. Son nom est sur 1; porte.

Épouvanté, stupide, François Lugeolle re prit :

— Mais Mousseron a cinquante ans !

— Je ne sais pas.

— Il est chauve, affreusement laid !

— Je ne sais pas.

Il est dans la misère ! il a fait faillite 1

mois dernier.

— Je ne sais pas.

— Et c’est pour lui que tu m’as quitté ?

— Puisque je te le dis.

— Mais pourquoi? Explique au moins poui

CLÉMENTINE PAGET

quoi, malheureuse fille ? s’écria François Lugeolle en se prenant la tête entre les mains.

Elle le conduisit devant un grand cadre à compartiments accroché à l’un des battants de la porte cochère.

— Pour cela ! dit-elle d’une voix haute, en levant fièrement le front.

Clémentine Paget, que tant de poèmes avaient chantée, qui avait triomphé sur les toiles frémissante de vie, houri, nymphe adorable ou bacchante héroïque, qui avait été déesse dans l’immortalité du marbre, désignait de la main une carte photographique où elle apparaissait, à cheval sur une chaise, en corset, devant une armoire à glace.

Page 1