‹ Monstres parisiensChapitre 11 sur 11 · L’HONNÊTE AMANT · texte numérisé non relu

L’HONNÊTE AMANT

Un soir, je ne sais comment, il s’introduisit vers dix heures dans la chambre de cette jeune fille, au moment où elle défaisait son corsage devant le petit miroir penché au-dessus de la commode en acajou. Une chambre très simple, des rideaux de reps à l’unique fenêtre, des meubles bien en ordre, un air de bourgeoisie presque pauvre ; en face de la cheminée sans feu, qui n’a pas même de cendres, un lit de fer où la virginité a froid ; sur la table de nuit, une lampe à pétrole à côté d’un roman à la couverture sale, loué au cabinet de lecture. A quelle pensée obéissait-il, en venant ainsi à la dérobée, ou à quel désir ? Sans doute, elle est jolie, presque belle, attirante surtout, avec ses vingt ans en bon point, sa bouche grande aux lèvres écarlates, toujours humides, et la rondeur bien pleine de sa poitrine ; sa maturité donne faim et soif ; ses

l’honnète amant

grands yeux bruns, dont les bords déjà fripés révèlent de coupables insomnies après une page toujours la môme, dix fois relue, dans les rougeurs chaudes qui lui montent aux joues tout à coup, tandis que ses paupières battent, dans sa poignée de main dont le serrement d’abord brutal, garçonnier, frissonne, se desserre avec lenteur, un peu moite, il y a tout l'instinct et toute la peur de se donner et d’être prise. Mais nul n’a jamais douté de son honnêteté parfaite ! Il est de ces nobles et fortes créatures dont la vertu s’augmente du mérite de la résistance. On ne se borne pas à l’estimer, on l’admire. Restée orpheline, sans fortune, avec une vieille parente presque infirme, c’est elle qui, en enseignant l’anglais et le dessin, subvient aux besoins de l’humble ménage. Du matin au soir, déjeunant chez une élève qui la paye d’un repas, elle supporte sans se plaindre les longs ennuis des leçons, après les humiliations du froid accueil. Une brave fille, en vérité, et qui sera une brave femme quand elle aura trouvé le mari qu’il lui faut, — un loyal garçon, robuste comme elle, et dont le réel baiser lui fera oublier les mauvaises chimères des rêves dans les nuits qui ne dorment pas. Que venait donc faire ici le visiteur nocturne ? Il ne pouvait pas l’épouser, lui. Quarante ans, beau encore, mais d’une beauté

dont on se souvient, ne conservant de sa jeunesse que le regret de l’avoir perdue et le désir d’y faire croire encore ; riche et hautement titré ; ayant la coutume des amours faciles, qui se dénouent vite, s’amusant de comparer aux libertinage des mondaines endiablées la débauche méthodique des filles, mêlant à l’oppopanax des alcôves qui s’entrouvent le musc des boudoirs publics, il est de ceux qui ne se marient point, — devenus incapables de concevoir la différence qu’il peut y avoir entre une première nuit de noces avec une pure vierge tremblante et un premier souper avec Lila Biscuit

Au bruit des pas, qu’aucun tapis n’assourdissait- la jeune fille se retourna, faillit pousser un cri.

Mais il s’approcha et, d’une caresse lente, la serra contre lui.

— Laissez-moi ! laissez-moi ! dit-elle.

En vain. Il la serrait plus étroitement ; et, n’osant pas faire de bruit à cause de la vieille parente infirme endormie dans la chambre voisine, elle en était réduite à de muettes résistances ou à îles paroles rapides prononcées a voix basse. Elle le suppliait de se retirer.

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S’il s’en allait tout de suite, ellelui pardonnerait l’audace d’être venu. Elle convenait qu elle n’était pas elle-même sans reproche. Elle avait eu lort, chez cette élève où elle le rencontrait parfois, de l’encourager, par étourderie, à de coupables tentatives. C’était vrai, un jour, pendant qu’elle s'inclinait pour corriger le dessin d’une oreille, elle avait bien senti qu’il se penchait vers elle, et ne s’était pas relevée assez vite pour éviter un baiser sur les cheveux. Elle demandait pardon ! Comme elle était punie de sa coquetterie. A l’avenir, elle serait tout autre. Mais il fallait qu’il s’en allât bien vite. Elle le conjurait de partir, avec des larmes. Qu’espérait-il? puisque, dans sa situation, il ne pouvait pas la prendre pour femme, elle, pauvre fille. Il devait bien penser qu’elle ne consentirait jamais à être sa maîtresse. La seule chose qu’elle possédât, c’était son honnêteté. Il ne voudrait pas faire d’elle une fille perdue, il la laisserait intacte pour celui dont, un jour, elle serait la femme.

Mais lui, plus bas encore, à l’oreille, pendant qu’il la tenait enlacée :

— Enfant! enfant! dit-il, vous me prenez donc pour un brutal et pour un infâme ? Vous me croyez capable, vraiment, de votre chute et de votre déshonneur ? Moi qui vous admire pour votre pureté et pour votre dévouement,

autant que je vous aime pour votre florissante jeunesse, j’exigerais de vous l’abandon après lequel le retour à la vie tranquille, au foyer, au nom respecté, est une chose impossible? Je vous pousserais à la faute irrémédiable dont le repentir est d’autant plus amer qu’il est inutile ? Je vous rendrais indigne du lit conjugal ? Quittez cette mauvaise pensée ; voyez en moi un honnête homme, et un ami. Sur ma vie, je vous le jure, votre vertu ne serait pas plus en sûreté, parmi d’autres jeunes filles, dans un couvent à la règle très austère, qu'elle ne Test, en ce moment, près de moi. Quiconque, ne pouvant pas devenir le mari de celle qu’il aime, la voue, par un criminel égoïsme, à l’impossibilité d’un amour légitime, quiconque, ne pouvant pas relever une femme, la fait tomber, mérite tous les outrages et n’a plus le droit de s’étonner d’une main qui le soufflette.

Elle le regardait, très surprise, ne comprenant pas.

Il continua, plus bas encore, lui parlant dans les cheveux, avec la voix tentatrice, presque un souffle, du Serpent dans les branches :

— Vous ne savez pas les choses ! L’innocence s’imagine que l’amour ne peut exister que si elle n’est plus. Vous croyez à l’échange

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entier de la pureté contre le bonheur. Oh ! je vous instruirai ! L’amant peut ne point faire de tort à l’époux futur. Le vierge devient l’amoureuse sans devenir la femme. Ne rougissez pas ! ne vous détournez pas ! Ce qui se passe en vous, je Lai compris, depuis longtemps. Tout votre être se révolte contre la solitude, contre les impatiences de l’attente. Les baisers, éclos sur votre bouche, s’étonnent de n’être pas cueillis, et veulent l’être. Ils ont raison ! et votre cœur qui bat, vos yeux qui s’allument, vos mains qui se défendent mal de frémir entre les miennes, ont raison aussi. Laissez battre votre cœur, s’allumer vos yeux, ne retirez pas vos mains. Écoutez les conseils que vous donnent la jeunesse et la vie. Vous le pouvez, sans péril ! Tous les hommes ne sont pas des rustres qui emportent à pleins bras les vierges, et se ruent. Sachez, ô délicate et peureuse jeune tille, que les délices de l’amour ont de quoi vous charmer, aussi exquises, sans l’accomplissement grossier du désir. Laissez, laissez-vous instruire. Êtes-vous perdue parce que je vous étreins, parce que mon souffle court dans vos cheveux, parce que vous sentez mon baiser épars vous frôler le front, les yeux, les lèvres? La langueur qui vous envahit, — oh ! ne dites pas non, — laissera-t-elle des traces ailleurs que dans vo-

tre souvenir reconnaissant? Et si vous consentiez à déplus adorables joies, si votre confiance en mon respect me permettait d’obtenir tout ce qu’il ne me défend pas de désirer, pensez-vous que votre pureté en serait atteinte, et ne serait pas réservée, irréprochable, pour le soir de l’hymen ? Ce que vous devez au mari ne saurait vous être ravi sans crime. Je ne commettrai pas ce crime ! Quand môme, dans l’impétuosité de vos inexpériences, vous m’exposeriez à la tentation suprême, ne redoutez pas que j'y cède. J’aurai l’inébranlable force de vous conserver pareille aux immaculées. Dussé-je, en un grincement de dents, subir au milieu de toutes les joies la pire des tortures, vous aurez connu les délices sans les amertumes, le bonheur sans le remords, l’épanouissement sans l’effeuillement; le jour des noces prochaines, auxquelles vous me permettrez d’assister, caché derrière un pilier de l’église, votre cher front d’enfant, où mes lèvres n’auront pas mis une rougeur, montrera la pudeur des vierges sous le voile des mariées ; et c’est à peine si les fleurs d’oranger seront dignes de votre chasteté, moins entrouverte qu’elle !

Faunes qui renversez les nymphes criantes

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clans la mousse des chênes sous le vol ensoleillé des cantharides ; vagabonds affamés de pain et de baisers, qui emportez sous le bras, comme des enfants en pleurs, quelque paysanne attardée, et roulez avec elle dans le fossé ; rôdeurs des banlieues, cpii guettez dans l’ombre des murs, du feu aux yeux, de la bave aux lèvres, la petite fille cpii revient d’acheter chez le marchand de vin l’ordinaire et le litre du soir, — vous êtes, certes, effrayants et sinistres ; et ceuxdà même qui ont coutume de se pencher vers les laideurs bestiales, s’épouvantent de votre rut ! Mais simples dans votre infamie, criminels avec une sorte de cynique candeur, allant droit au but ! vous n’égalez pas en bassesse les hommes nombreux hélas ! oui, nombreux, qui n’osant point dans l’amour, — ou dans le plaisir, — ce qu’il implique de virilité et de responsabilité, souillent incomplètement, plus abominablement, sous- l’œil confiant des familles, les innocences fragiles que la nubilité affole et que tente l’impunité ; les hommes qui ont imaginé d’accorder la séduction, cette espèce de viol, avec la lâcheté de leurs corps et la veulerie de leurs âmes.

ANNE DE CADOUR

La marquise Anne de Cadour, — Sophie Mucheron sur les registres de l’état-civil, mais à quoi serviraient les douces syllabes sonores si les belles femmes ne -s’en faisaient pas de beaux noms ? et n’était-ce pas une ingénieuse aumône aux poètes que de leur offrir une rime nouvelle à ces mots presque veufs ; jour, Visapour, amour, Adour ? — la marquise Annë de Cadour est la plus désirable entre toutes celles qui se donnent. Si blanche, et blonde, vous n’en doutiez pas ! elle ajoute à la bonté d’être infiniment jolie et à la clémence d’avoir vingt ans toujours, la séduction d’un luxe exquis, tout personnel, où les tapissiers n’ont rien à voir, et le charme d’être nue, quand c’en est l’heure, sur des satins de Mastmaï, où fleurissent des fleurs roses, dans des mousselines de Sirinagor, la Ville du Bonheur ! Plus savante aux artifices des baisers que la plus

ANNE DE CADOUR

perverse des Arétines, plus courtisane que les musiques italiennes, — oh ! les points d’orgue de nos duos, madame ! — elle a su acquérir en outre la pudeur, cette chastetée voulue et libertine, oubliée depuis Ptodolphe de Thrace, qui fut l’esclave amoureuse du frère de Sapho, retrouvée un instantpar Mlle Aïssée, et que cherchent à imiter, presque toutes en vain, hélas ! les Parisiennes d’à présent. Car si plusieurs hommes ont ce triomphe de l’avoir conquise et contemplée, entière, presque sans voile, nul ne pourrait dire qu’il l’a vue désagrafer son corset ou déboutonner ses bottines; son cabinet de toilette, c’est le lieu inconnu, chimérique, selon ce principe que la cuisine n’est jamais assez loin de la salle à manger. Et comme, parmi les bibelots du boudoir, dans les chiffons bouillonnants d’un tiroir qui s’entr’ouvre, des livres de vers, çà et là, — Sully- Prud’homme , Coppée , Silvestre ou Léon Dierx, — montrent leurs fines reliures, elle garde dans les yeux et sur les lèvres, même pendant l’emportement méthodique des baisers, même pendant la ruse des caresses, le long regard qui songe et le sourire qui rêve !

Une fois que, dans sa robe japonaise et des épingles d’or plantés dans le chignon, elle déjeunait en compagnie de son nouvel amant, elle resta longtemps silencieuse, regardant,

avec un petit pli du front, les flammes du foyer qui tremblent dans le cuivre des chenets.

— Anne, mon âme, chère Anne, ma chère âme, à quoi donc penses-tu? demanda-t-il agenouillé.

Elle eût comme un frisson de réveil.

— Je te fâcherai, si je te l’avoue.

— Non ! non ! parle, je t’en prie !

— Eh bien, je cherchais à me rappeler avec qui je t’ai trompé cette nuit, dit-elle.

Bien qu’il l’adorât, il ne fut pas fâché, non, pas du tout! par cette étrange parole. Même, il éclata de rire. Fâché ? ah ! bien oui. Elle avait dit une plaisanterie, voilà tout. Est.- ce qu’il ne savait pas, extasié encore du bonheur récent, et parfumé d’elle, et la lèvre humide d’un souvenir de lèvre, — que, cette nuit, il l’avait passée avec Anne de Cadour, tout entière ? Là, dans la chambre voisine, le désordre des draps heureux et des dentelles déchirées...

Mais elle reprit, suivant sa pensée :

« Oui, trompé ! Tandis que tu t’agenouillais devant moi, ébloui de ton bonheur, tandis que tu baisais mes mains et que tu me serrais dans l es bras, avec des bégaiements, et que tu étais fou et que j’étais folle — trompé, volontaire-

ANNE DE CADOUR

ment ! Avec qui ? Avec quel fantôme ? Avec la forme de quel espoir ou de quel souvenir? Je ne sais plus; mais trompé. Il y a un homme qui, s’il pouvait voir mes baisers sur ta bouche, aurait le droit de te dire : « Tu me les a volés ! » Joie horrible et délicieuse : se donnant deux fois en même temps, à l’amant présent, à l’amant absent ! Etre possédée par l’un, tandis que l’autre vous possède ! L'ivresse qu’on accepte de celui-ci, la recevoir de celuilà ! Ou plutôt, non. Ce dédoublement de soimême n’est pas toujours possible. On ne peut pas appartenir, au même instant, à la réalité par la chair, à la chimère par la pensée. L’un des deux bonheurs triomphe et donne l’oubli de l’autre. Mais, chose extraordinaire et admirable, le désir qui l’emporte, c’est celui qui n’est pas assouvi : c’est le corps qui obéit à l’âme ! Dans le nom que l’on prononce avec des pleurs d’heureuse rage et des rires divins qui sanglotent, dans ce nom que l’on prononce en effet — car nous ne sommes pas de ces femmes discourtoises, qui se méprennent, — on entend le nom qu’on ne dit pas. Ta bouche? la sienne. Et l’on en vient à ce point de fuite hors de soi — connu peut-être des vierges chrétiennes qui sentaient la caresse de Jésus sous la griffe des bêtes — de toucher l’intangible, et, l’invisible, de le voir ?

Il la considérait, ébahi. Elle continua d’une voix plus haute :

— Enfant, tu ne sais pas les choses ! le mal qui tourmente les âmes modernes, c’est le besoin forcené de l’idéal. Nous sommes des poètes, tous ! des poètes, peut-être, qui ont transposé le Vêve, le mettant, d’en haut, en bas ; mais des poètes. Ne te laisse jamais dire que les hommes et les femmes des temps actuels aiment l’existence telle qu’elle est. Niaiserie! mensonge ! Réclame de romancier naturaliste ! Ce qui nous écœure, c’est ce qui est vrai. Nous sommes les affamés de l’impossible, les assoiffés de l’inconnu. Que notre conception de la chimère soit médiocre, ou basse, ou coupable, que l’amour du divin se soit réduit à l’appétit de l’ extra-humain, — du sous-humain, souvent, — que notre idéal se borne à être ce qui n’est pas, laideur ou beauté, apothéose ou abjection, je l’accorde! Mais je te dis qu’avoir ce qu’on a, aimer ce qu’on aime, vivre sa vie, en un mot est pour nous l’horreur suprême, le supplice parfait. Des ailes ! des ailes ! il en faut pour descendre dans les abîmes. Est-ce que tu connais quelqu’un qui soit content, toi? Est-ce que tu fais à ton désir l’injure de croire qu’il est satisfait parce que, en m’enlaçant, tu as baisé sur la bouche la plus belle des créaturcs ? Ton rêve, je ne le suis plus, puisque tu

ANNE DE CADOUR

m’as. Cherche-le ailleurs, qu’il faille monter ou qu’il faille descendre; — ce mot, il est dans le second Faust, le meilleur des deux, puisqu’on ne l’a pas compris. Mais regarde donc autour de toi ! Est-ce que les millionnaires ont assez de millions ? Demande à M. de Rothschild s’il est riche. « Peuh ! » — c’est-à-dire : peu ! — c’est le mot de l’humanité moderne en présence de tous les réalisations. Ce qui désespère les trouveurs d’Amériques, c’est que la terre a si peu de continents. Quand le commandant Roudaire se promènera, le soir, sur le bord de la mer Intérieure, il dira : « Tiens ! le lac d’Enghien !» Je te mets au défi d’entendre un homme s’écrier : « C’est ça que je voulais. » Est-ce que le plus heureux, — le moins malheureux, — des êtres vivants ne serait pas couché avant peu d’heures, un poignard au ventre ou une balle dans le crâne, sur les dalles de la Morgue, s’il n’espérait pas que Demain sera la revanche d’Aujourd’hui ? Et nous, nous, les femmes, — tandis que les Alexandres trouvent les Indes petites dès qu’ils les ont conquises, tandis que les don Juan, après les Mille et Trois, s’écrient: « Quoi ! pas une ! », tandis que les Maharadjas, en remuant à pleines mains les diamants et les rubis, se demandent si on leur prêterait trois francs, au Mont-de-Piété, sur ce tas de petits cailloux,

tandis que Cora Pearl doute s’il y a des hommes sur la terre, tandis que Victor Hugo soupire : « Je voudrais écrire un chef-d’œuvre ! » — nous, pendant ce temps, les femmes, en qui s’affine et se redouble tout ce qui est en vous, les hommes, nous accepterions, sans secoûment d’épaules, l'accomplissement banal, quotidien, naturel, prévu, de nos désirs? Nous serions les bonnes ménagères de vos amours ou de vos débauches ? Il nous suffirait de refaire, tous les matins, pour les défaire, tous les soirs, vos lits ? Allons donc ! lequel de vous se vante d’être l’amour définitif qui ne laisse place à l’ambition d’aucun amour ? Oui, je te voulais, puisque je ne t’avais pas ! Mais je t’ai, je ne te veux plus. « A qui le tour ? » C’est le mot épouvanté et sincère de l’universel désir en quête de la satisfaction vainement espérée. Messaline avait raison. Elle avait tort aussi ! A quoi bon changer de lit, lorsque, dans un seul, tiennent tous les amours ? Notre pensée, dès qu’on lui fournit un prétexte, le plus chétif suffit, peut s’emparer de l’empire immense des songes. Mais désespérez àjamais, vous que nous aimons, d’étre aimé vous-même ! Nous avons bien d’autres lèvres à baiser. Es-tu « Tous » ? Non. Et, quand tu le serais, j’en rêverais d’autres. Pourquoi ? parce qu’ils sont les « autres », c’est-à-dire différents de toi.

ANNE DE CAD0UR

Que nous retournions vers le passé, ou que nous nous élancions vers l’avenir, n’importe, — car le lointain d’hier, qui équivaut à l’inconnu de demain, reconstitue le rêve, — toujours nous idolâtrons dans celui qui est là celui qui pourrait, qui devrait y être. Ne me dit pas : « tu ! » tu ne me l’as pas dit, encore, ou bien, il y a si longtemps que tu me l’as dit. J’ai crié ton nom ! Comme je mens bien. Et, en vérité, je l’affirme, — car il faut oser tous les blasphèmes ! — même quand le rossignol chante, même quand elle boit le poison, c’est le comte Paris que Juliette adore, et non pas Roméo ! »

Alors, le jeune amant s’enfuit épouvanté. Il jura même de ne jamais revoir l’effroyable femme qui lui avait révélé la profondeur de sa scélératesse. De ne plus la voir, il souffrit longuement. Un matin, il est vrai. — le lendemain d’un bal où Anne de Cadour avait séduit, attiré, emporté un jeune homme venu tout récemment de sa province, — il reçut une lettre qui disait : « Si vous saviez combien je vous ai aimé, cette nuit ! » Mais, ayant des égoïsmes, il ne jugea pas cette compensation suffisante.

Laissez toute espérance, ô pauvre jeune femme ! puisque vous ne connaîtrez jamais l'unique et souveraine joie, la seule des délices humaines qui vaille la peine de vivre, la seule que « pleurent les morts! » A vous, de tant de dons comblée, une chose a été refusée, sans quoi rien n’existe. Grâce à ceux de votre maison, qui furent opulents et illustres, vous avez, avec la richesse, la noblesse, monture d’or ancien de votre beauté de perle. Mais à quoi vous sert d’être belle, et marquise, et trois fois millionnaire ? A quoi vous servent tous les triomphes faciles, tous les plaisirs offerts ? Un aveugle, dans un musée de chefsd’œuvre, c’est vous. Un clavecin inachevé, en bois des i les, exquisement sculpté, au clavier de nacre et d’argent fin, mais qui ue chante pas, car il n’a pas de cordes, c’est vous. Hélas ! hélas! vous êtes la harpe muette, même sous

les doigts ailés des séraphins, même sous le coup de poing d’un rustre, Vous ressemblez aussi à l’Êve maudite d’un inutile Éden; afin qu’elle sourie sous le tendre azur, chantent les oiseaux-mages, fleurissent les roses-fées ; et les fruits de l’arbre défendu, où sont toutes les saveurs divines du mal, viennent d’euxmêmes à ses lèvres, avec la faim d’être mangés ; mais c’est en vain que sa convoitise y enfonce les dents, et qu’elle en dévore la chair, et qu’elle en hume la liqueur : aucune ivresse ne la charme ni ne la trouble, et, désespérée, dans l’épouvante du péché stérile, elle rejette avec colère le fruit qui ne l’a pas damnée.

Hélène avait dix-sept ans quand elle épousa le marquis de Sudre. Elle aimait, certes, la belle et franche vierge, de qui le coeur battait fort, elle aimait avec passion ce jeune homme tendre et fier, doux et robuste, grands yeux noirs où vivaient des flammes, saine bouche rouge que n’avait jamais déshonorée le cigare. Le baiser de leurs lèvres fut l’hymen de deux fraîches fleurs sauvages. Mais, dès lors, commença de l’envahir l’irrémédiable mélancolie. Quoi ! c’était cela, les adorables nuits de noces, que racontent ou que célèbrent, sous la rougeur des petites lectrices, les romans ou les

poèmes, et dont on s’entretient à voix basse dans la cour du couvent? c’était, cela, être heureux? Quoi, ni les divins frissons, espérés, ni l’épanouissement de l’être, ni les larmes sous le battement des yenx clos et déclos ? et, au lieu des chères délices, que le désir pressent, la gêne seulement des pudeurs violées et l’ennui des froides langueurs ? Elle ne pouvait pas, elle ne voulait pas croire que l’amour eût pour but ce néant. Autour d’elle, avec des phrases que l’on n’achève pas, avec des réticences de regards détournés, les nouvelles mariées disaient, lè nez dans le manchon ou la bouche derrière l’éventail, les mignardes câlineries et les emportements des heures fortunées, la lenteur douce et la brutalité plus douce des caresses, et comment le cœur, dilaté, défaille, laissant couler la vie, par petits sursauts, goutte à goutte, comme un fruit surchauffé qui s’ouvre, pleure du miel, délicieusement. Elle seule, elle ignorait les parfaites extases. Et bien des fois, la nuit, quand l’époux dormait à côté d’elle après les vains redoublements de tendresse, elle détestait, assise sur la couche, écarquillant dans l’ombre ses yeux secs, le morne hymen sans joie et le lit, insipide.

Eallait-il donc le croire, qu’il n’y a d’ivresse

que dans le mal, qu’il n’est de réel amour que dans l’amour coupable, comme dans certaines fleurs vénéneuses sont de plus doux parfums ? que le paradis ne s’ouvre qu’avec une fausse clef ? Longtemps elle résista aux espérances mauvaises, écarta, en se détournant, la tentation qui rôde. « Viens! viens! nous sommes les péchés effrayants et charmants dont s’émerveille et s’extasie la curiosité de la femme ; nous savons l’art de composer les philtres qui avivent toutes les langueurs, éveillent toutes les paresses. Tu dors, sans songes, parce que tu as épousé le sommeil. Veux-tu du rêve pour amant? Le rêve, c’est tout ce qui est défendu. Le voleur seul connaît la joie de l’or possédé. Attends-tu l’aumône du bonheur ? Il faut le prendre de vive force. Il n’est pas un des joyaux de la corbeille de noces ; enfonce la vitre des bijoutiers. Viens ! viens ! tu apprendras par nous tout ce que ton ignorance envie, l’affolement d’aimer, et l’attendrissement des larmes, et, aussi, les précieuses angoisses du remords. Es-tu de marbre? l’adultère est le Pygmalion de toutes les statues. Es-tu de neige? voici la flamme. » Et devant elle s’agenouillaient, avec des désirs qui promettent, des Parisiens subtils. Vainement, de tous les désespoirs de sa vertu, elle se cramponnait à l’honneur. Elle céda, emportée par le désir

d’être enfin, par l’irrésistible instinct de vivre. Elle connut l’infamie des rendez-vous furtifs, des escaliers de service montés à la hâte, dans l’ombre, et descendus au petit jour, sous le voile, en fuyant, des stores baissés, dans le fiacre qui attend au coin de quelque rue ; elle sut les baisers volés, les caresses qui n’ont pas le temps, et le désir, à peine entrée, de n’être pas venue, et la nécessité de feindre l’amour, de se mentir à soi-même pour s’épargner la honte des chutes sans excuses. Mais lui furentelles enseignées aussi, les joies de l’abandon suprême et de l’ineffable oubli ? Quand elle revenait dans la maison déshonorée, elle tombait assise, morne et, dans le miroir, — cette conscience extérieure, — elle voyait avec épouvante son visage que la honte seule avait rougi, et ses yeux toujours secs.

Une fureur la prit ! elle accepta le défi de la fatalité : elle vaincrait, à tout prix ! Au prix de sa réputation jetée au vent du hasard, au prix de toute elle-même, n’attendant plus d’être convoitée pour s’offrir, elle achèterait la minute de la défaillance infinie, où naît une larme sous les cils. Comme le lit de l’époux, elle détesta le lit de l’amant; tout autant que

l’honnêteté niaise du foyer conjugal, elle méprisa la légitimité du banal adultère. Il devait y avoir autre chose que ceci et que cela. Elle trouverait! Elle chercha. Elle fut extraordinaire. Vous vous souvenez du procès en séparation qui a été plaidé il y a trois mois ; cette femme qui est partie en Angleterre avec son valet de chambre, et qui en est revenue avec un boxeur de Piccadilly, c’est elle. Tous les emporterfients, toutes les souillures, en face de tous. Après le bal de l’Opéra, où les Allés elles-mêmes s’étonnaient de sa jupe trop haute et de son corsage trop bas, elle a soupé dans les cabinets de tous les restaurants nocturnes, laissant la porte ouverte au hasard qui passerait. Si le ténor Signol a perdu sa voix, c’est à cause d’elle. Dans un bouquet, elle a jeté au gymnaste Sternozzi un billet contenant ce seul mot : « Venez ». On l’a vue dans les foires où luttent, entre les claquements des toiles, les volumineux Arpins. Extraordinaire! et abominable. Elle a demandé le secret des larmes à l’ingénuité des adolescences, à l’expérience des vieillesses libertines. Après tant d’espérances déçues, d’autres espoirs lui sont venus, Dans les ballets des féeries, sous la crudité des lumières électriques, battant des poitrines où le fard s’écaille, tournoient les cuisses des maillots. Les veux-tu ? mets le prix. Son coude

s’est enfoncé dans le velours, au rebord de toutes les avant-scènes ; et d’étranges fêtes ont mêlé, dans une fumée de sueur chaude qui s’évapore, toutes les fées des eaux qui nagent entre des flots de carton et toutes les fées de l’air qui planent au bout d’un 111 entre l’azur des bandes de ciel. Mais là encore, parmi le tumulte des furieux rires et des baisers qui ne choisissent plus, elle est demeurée morne, et seule, et l’on voyait, secs et fixes, entre des paupières qui ne battent pas, ses yeux éternellement calmes.

Cependant, ô pauvre jeune femme, vous n’avez pas répudié votre désir d’infini, vous n’avez pas renoncé à la recherche de l’impossible : à travers toutes les fausses joies et tous les vains remords, à travers toutes les perversités des convoitises exaspérées, vous poursuivrez votre insaisissable idéal jusqu’à l’heure où, sous la lame froide, entre les planches du cercueil, le ver lent, qui se glisse en soulevant les cils, mangera peu à peu vos yeux qui n’ont jamais pleuré.

LES ÉTRANGÈRES

Mon cher ami, dit le complaisant parleur, je sais beaucoup de choses, parce que j’ai cinquante ans, une perspicacité suffisante, une excellente mémoire et que je ne me grise jamais ! Un homme qui soupe depuis vingt ans dans tous les mondes, — chez Mme de Portalègre, à l’hôtel Montagna ou au café Anglais avec Dora Merle, — et qui peut vider impunément, chaque nuit, trois bouteilles de champagne, ne doit plus rien ignorer, à moins qu’il n’ait l’oreille singulièrement dure, de ce jui s’est passé ou de ce qui se passe dans la société contemporaine. Tournez la manivelle 1 ; e suis le phonographe de tous les potins d’un cinquième de siècle; feuilletez-moi ! je suis. ' e Bottin de toutes les adresses mystérieuses, dans tous les quartiers, l’almanach de Gotha

de tous les adultères et de toutes les bâtardises. Je vous dirai — avec l’infaillibilité d’un bon élève qui récite sa fable — le nom, la race, la fortune, le mari, l’amant ou les amants, des cent femmes qui sont dans ce bal ; je sais où la baronne de Cantelos se fait conduire, deux fois par semaine, voilée d’une triple voilette, dans un fiacre à galerie : ce n’est ni chez une amie ni chez un ami; et, pour peu que vous soyez curieux d’en être instruit, je vous apprendrai pour qui M,no de Villabianca a vendu à réméré chez un bijoutier du Palais-Royal j

l’une de ses merveilleuses boucles d’oreilles ; I

il n’y a plus que celle de l’oreille gauche qui|: soit en diamants vrais. Mais, par pitié pour ! mon amour-propre de cicerone parisien, ne m’interrogez pas sur le compte de cette alléchante personne tombée après la valse dans un fauteuil, là-bas, et qui bâille un peu pour montrer ces gencives de jeune louve, pendant que vous la regardez avec des yeux d’agneau prêt à bêler de tendresse. Car il y a peut-être, sous le ciel, quelque part, un prodigieux savant, qui, à force d’antiques manuscrits compulsés, à force de déductions rigoureuse- ! ment enchaînées, a découvert en quelle hutte | souterraine du pays des Samoyèdes se cache le livre perdu de la Bible, où sont relatées les guerres de Jéhovah, mais aucun être vivant,

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— pas meme moi, — ne peut se vanter d’avoir percé le mystère qui enveloppe la marquise de Poléastro.

— Bon, dit Valentin, on connaît du moins son nom, et son pays, puisque son nom est italien.

— On connaît un nom ! on suppose un pays ! Les gens qui voyagent, — j’ai un peu trop négligé, personnellement, ce côté de l’apprentissage mondain, — racontent à voix basse qu’en Italie où elle visitait les musées, avec un air de jeune fille, en compagnie d’un vieillard décoré, elle s’appelait Mlie de Valclos, qu’en Angleterre, où on la croyait mariée, on disait d’elle « la princesse Saratoff, » et qu’en Russie , où elle était veuve, elle se faisait annoncer dans les bals d’ambassade sous le nom de lady Helmsford. Les gens ne sont pas bien sûrs, à vrai dire ; ils croient se rappeler, ils peuvent se tromper, il y a quelques années déjà. Pour ce qui est de la marquise ellemême, si quelque curieux mal avisé se hasarde à faire devant elle allusion à ce passé trouble et divers, elle ne semble pas gênée, oh ! pas le moins du monde, et elle répond, sous des coups d’évantail légers : « Ah ! oui, oui, autrefois, c’est possible, en voyage, » avec un accent un peu espagnol, un peu viennois, valaque peut-être, où se mêlent des inton-

nations presque faubouriennes de cabotine à la mode, et avec un petit rire tout rose auquel il n’y a rien à objecter.

— Diantre ! une aventurière Y

— Vous êtes romanesque ! Vous croyez aux aventurières admises dans le monde où nous sommes , qui donnent des shakehands aux ambassadrices de tous les pays de la terre, et qui, à en juger par leurs colliers de perles Unes agrafés de rubis, par leurs robes que ne voit jamais deux fois la lumière des lustres, par leurs quatre équipages fameux entre tous ceux du Bois, dépensent environ trois cents mille francs l’année Y Non, Mmc de Poléastro, qu’elle ait été ou non Mlle de Valclos, la princesse Sai'atoff, lady Helmsford, — n’est pas une de ces vulgaires coureuses du hasard qui échouent, un jour où l’autre, quand les dupes ouvrent les yeux , dans quelque vil scandale de palais de justice, ou passent la frontière sur le conseil d’un juge d’instruction courtois. Nous sommes en présence d’un mystère bien autrement compliqué, et nouveau ! La marquise, millionnaire probablement, sans qu’on sache d’où lui viennent ses millions, noble à coup sûr, sans qu’on puisse préciser son origine, prodigieusement polyglotte et délicatement lettrée, sans que personne ait appris en quel couvent de quel pays

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fut instruite son enfance, la marquise, Italienne, peut-être, Slave, sans doute. Allemande, c’est possible, Anglaise, je ne crois pas, est une de ces adorables et extraordinaires créatures, connues de tous bien que parfaitement inconnues, adorées quoique suspectées, sans maris visibles, sans amants avérés, jeunes, belles, extravagantes un peu, qui, apparaissant tout à coup pour bientôt disparaître, affolent un hiver Paris dont elles raffolent, et que, faute d’une désignation moins vague, — comme les médecins nomment, presque au hasard, d’un nom quelconque, un peu sonore, une maladie récemment importée, — on appelle les Étrangères !

Mais déjà Valentin n’écoutait plus le parleur complaisant ; il s’éloigna, après un remerciement vague, cherchant dans le bal. quelqu’un qui pût le présenter à la marquise de Poléastro; et, quand il passait près d’elle, il se sentait le cœur tout noyé de délice, à cause des yeux qu’elle avait, des yeux bruns, un peu fauves, de Vénitienne, où souriait, mouillée comme une fleur, une mélancolie d’Ophélie.

Deux mois plus tard, — il était depuis six semaines l’amant de la marquise , — -

Valentin entra dans le boudoir où elle l’attendait fidèlement, les après-midi, avant l’heure des vaincs visites ; et, sans un baiser, lui prenant les mains, la regardant en face, du ton d’une résolution bien arrêtée :

— Écoute-enoi. Je deviens fou. Il n’y a pas d’homme plus heureux que moi, et il n’y en a pas de plus malheureux. Dès mes premières prières, attendrie, tu t’es donnée, avec la grâce confiante d’une enfant. J’ai eu l’étonnement délicieux d’un dévot prêt à accepter le martyre dans l’espérance du ciel, et qui l’obtiendrait tout de suite, ce ciel, pour s’être agenouillé une seule fois. Oh ! quel paradis ! Tous les rêves, je les ai baisés sur tes lèvres ; tu es ën fleur, partout : quand tu me laisses mettre mon front dans tes mains, sur ta gorge, il me semble que ma pensée se roule dans du printemps, dans un printemps inconnu, lointain, fait d’épanouissements chimériques et de parfums jamais respirés. Et tu n’es pas seulement exquise, tu es bonne. Tu m’aimes, comme je t’aime; je le sens, je le sais. N’est-cc pas que nous nous aimons ? N’est-ce pas que ton cœur tremble, quand mon pas monte l’escalier, tremble comme le mien, et que tu défailles, le soir, dans mes bras, comme entre les tiens je meurs, et que nous sommes éternellement unis dans le même délice?

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— Caro mio ! dit-elle avec l’accent d’une cantatrice russe qui chante en italien.

Il continua :

— Eh bien ! heureux comme nous le sommes, je souffre horriblement, et cette souffrance, je ne peux plus la supporter, muette. Il faut que je parle et que tu parles aussi. Des doutes me déchirent. Oh ! tu parleras, tu ne me cacheras rien ? Écoute bien, et réponds. Chez toi, où suis-je ? Ces domestiques, cet hôtel, tout ce luxe somptueux et charmant, car tu y mets ta grâce, d’où te viennent-ils ? D’où viens-tu toi-même ? Qui es-tu ? Tu gardes la mémoire de bien des jours et de bien des pays; il y a dans les choses que tu dis au hasard, sans penser, des réminiscences de voyages, d’aventures. Tu es si jeune, cependant! Pourquoi ton accent, par moments, se transforme-t-il comme si toi-même tu devenais d’une autre race; il semble que d’un mot à un mot tu as changé de patrie. Où es-tu née ? As-tu des parents encore ? Es-tu marié ? Ah ! je t’en prie, ta vie passée, ta vie d’a-présent, disles moi ; est-ce que tu ne te dois pas tout entière, avec tous tes secrets, comme avec tous tes charmes, à celui qui t’appartient pour jamais?

Elle avait retiré ses mains; elle le considérait d’un œil froid, net, où luisait une colère. Alors, lui, presque rudement :

— Tu parleras ! Ce que j’ai le droit, de savoir, il faut que tu le dises. Ne devines-tu pas quels étranges soupçons me hantent ? Ne songes-tu pas à ce que je puis penser? Allons, — et il lui reprenait aux poignets, les deux bras, — la vérité, je le veux !

— Vous me faites mal, dit-elle d'un ton glacé, avec un accent allemand, sincère.

— La vérité !

— Soit ! Tant pis pour vous.

Et, le regardant bien en face, sans trouble :

— Je suis née dans une petite ville de Poméranie. Pauvre, pas de parents, jolie. Je suis partie avec des saltimbanques. De foire en foire, dans tous les pays. J’ai chanté dans des cafés-concerts. A Vienne, j’ai eu un mari, qui était employé au ministère des affaires étrangères. Il est mort. Il y a sept ans que je suis au service du gouvernement autrichien.

Une espionne ! Elle, si jolie, avec ce rire rose, et ses vagues yeux rêveurs, elle faisait ce vil métier de surprendre et de vendre les âmes! C’était à cela quelle employait sa séduction, sa grâce, c’était à cela peut-être qiPelle faisait servir ses amours. Plein d’horreur, il fut sur le point de crier: « Ce n’est

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pas vrai, tu mens ! » Hélas ! le doute était impossible. Une espionne, en effet, puisqu’elle l’avouait ; d'ailleurs* cette parole affreuse expliquait tout : le luxe, les changements de noms, les voyages, les nationalités diverses. Il s’enfuit, avec un geste de dégoût, s’enferma chez lui pendant deux semaines, pour ne plus la revoir, partit pour un voyage, .ne la revit plus. Mais il est des souvenirs tenaces. Bien des fois, l’image de l’adorable infâme lui revenait à la pensée, en même temps qu’aux lèvres un nom cher et méprisé ; un soir, à Vienne, sous les arbres du Prater, il confia toute son aventure à un jeune gentilhomme autrichien pour lequel il s’était pris d’une vive amitié et qui était précisément le secrétaire intime du ministre des affaires étrangères. « C’est singulier », dit l’Autrichien; et, le lendemain, Valentin recevait une lettre où son ami lui affirmait, après une minutieuse enquête, que jamais Mme de Poléastro, ni MUe de Valclos, ni la princesse Saratoff, ni lady Helmsford. ni aucune personne ayant avec la marquise quelque analogie de situation ou d’apparence, n’avait été attachée, officiellement ni secrètement, au service du ministère. De sorte qu’elle s’était vantée, — vantée d’être une espionne ! peut-être pour mieux cacher quelque mystère plus abominable encore...

Mais qui donc êtes-vous, adorables et. extraordinaires créatures, connues de tous, bien que parfaitement inconnues, adorées quoique suspectées, sans maris visibles, sans amants avérés, jeunes, belles, extravagantes un peu, qui, apparaissant un instant pour bientôt disparaître, affolez un hiver Paris dont vous raffolez, et que, faute d’une désignation moins vague, — comme les médecins nomment, presque au hasard, d’un nom quelconque, un peu sonore, une maladie récemment importée, — on appelle les Étrangères ?

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