‹ Monstres parisiensChapitre 10 sur 11 · L’IMITATRICE · texte numérisé non relu

L’IMITATRICE

Du succès, oh ! beaucoup de succès. Les hôtes du château, chasseurs et chasseresses, déclarèrent, parmi les bravos et les rires, qu’on ne saurait rien imaginer de plus extraordinaire ni de plus parfait. Il est certain qu’entre les tableaux vivants et le cotillon de minuit, la petite Mn'° de Courtisols avait imité à ravir toutes les divas d’opérette ; les yeux fermés, on aurait cru entendre tour à tour Judic dans Mademoiselle Nitouche, Milly-Meyer dans le Roi de Carreau , et Théo dans Madame B o ni face ; même en regardant l’imitatrice, la confusion n’était pas impossible, tant la jolie mondaine parodiait exactement — quel triomphe dans une Revue de l’année ! — l’attitude, les gestes, les moues de ses modèles ; et quand, rappelée par des acclamations unanimes, elle reparut avec des saluts de théâtre immédiatement reconnus, l’enthousiasme dé-*

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passa toutes les bornes. Mais Mmu de Courtisols ne sembla qu’assez peu sensible à cet enviable succès. Presque maussade depuis trois jours, elle n’avait consenti qu’après de longues prières à faire montre de ses talents, et, une fois rentrée dans le boudoir qui servait de coulisse, elle se laissa tomber dans un fauteuil, les bras ballants, avec un air mélancolique qui était tout à fait attendrissant. Cet airlà, Mmc de Ruremonde ne manqua pas de le remarquer, et même elle s’en émut, étant une très bonne amie; de sorte que, deux heures plus tard, dès que l’on fut couché dans le château, elle entra, — à demi-dévêtue, un peignoir, qui tient à peine, sur la neige ronde des épaules, — dans la chambre de Mmo de Courtisols, au moment où celle-ci, un genou rose sur le bord des draps, allait se glisser dans la blancheur fraîche de la toile, et demanda très vite, d’un ton qui s’intéresse : « Eh bien! voyons ! .qu’y a-t-il? qu’avez-vous ? Contez-moi cela, mignonne. »

Hélène de Courtisols, assise sur le lit, les jambes pendantes dans la transparence de la batiste, — on voyait, sous la dentelle de la chemise, se retrousser un peu l’orteil d’un

petit pied nu, — prit sa, tête entre ses mains et poussa de si grands soupirs que sa gorge, par sursauts, débordait délicieusement la malines.

— Il y a, dit-elle enfin, que je suis amoureuse.

— Eh bien! où est le mal, ma chérie?

— Amoureuse, tout à fait. Comment cela m’a-t-il pris ? je l’ignore. Mais il est bien vrai que j’ai la tête perdue, et que mon cœur ne sait plus où il en est. Quandjevois celui qui me trouble ainsi, il me vient à la fois des envies de me cacher et des envies de lui sauter au cou ; il me semble que je défaillerais d’ivresse s’il me i serrait la main seulement, et à cause des moustaches qu’il a, — oh ! les jolies moustaches ! 1 — des frissons me courent partout, je sens j mes yeux très chauds sous les paupières qui battent.

— Ce sont de graves symptômes, dit Mme de Ruremonde; mais je ne vous plains guère, puisque sans doute il vous adore ?

— Il n’a pas même l’air de s’apercevoir que je l’aime! Courtois, rien de plus. C’est en vain que, depuis trois jours, je me hasarde, avec la modestie qui convient, à des regards presque tendres, à des mains qui ne se retirent pas trop vite, à tous les encouragements qui permettent et qui promettent.

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— Oh ! la pauvre petite ! c’est donc un sauvage, un barbare, ou un aveugle, cet homme qui a de si jolies moustaches...

— Ah ! oui.

— ... et qui montre tant d'indifférence? 11 faut que vous me disiez son nom. Je ne suis pas de celles qui se refusent à servir leurs amies. Comptez sur moi. Il ferait beau voir que, jolie et exquise comme vous l’êtes, vous ne fussiez pas idolâtrée de quelqu’un que vous avez daigné remarquer ! Son nom, tout de suite. Nous imaginerons un moyen de lui ouvrir les yeux et le cœur. Allons, mignonne, dites qui c’est.

— Hélas ! vous le connaissez bien. Il est dans ce château, comme nous. C’est M. de Marciac.

— M. de Marciac !

Après un cri d’étonnement, Mme de Ruremonde eut un long rire qui secoua tout le peignoir sur la chair lisse des épaules et sur le bras gras et doux.

— Comment ! vous me dites cela, à moi ? Mais vous ne savez donc rien de ce qui se oasse, et personne ne vous a jamais donné à 3ntendre que, depuis un an ou deux, — j’ai oujours été brouillée avec les dates, — je ne mis pas absolument indifférente à M. de Marciac ?

— Ah ! mon Dieu !

Et la petite Mme de Courtisols, qui était devenue toute pâle, ajouta, en fondant en larmes :

— C’est le dernier coup ! Vous voyez bien que je suis la femme la plus malheureuse de la terre.

— Voyons, voyons, dit Mmc de Ruremonde, conciliante, après un long silence; il ne faut pas de désoler de la sorte. Elle fait vraiment pitié, la chère! C’est très émouvant de voir une personne amoureuse à ce point. Causons.

Il sera peut-être possible d’accommoder les choses.

— Hélas ! non, car il vous aime et vous l’aimez !

— Je l'aime, oui, sans doute, je l’aime, depuis un an ou deux.

— Eh bien !

— Eh bien, tant de mois, c’est très long !

— Quoi ? est-ce que je vous comprends ï vous seriez capable, pour l’amitié de moi, de renoncer...

— A M. de Marciao ? Je ne dis pas cela, — tout à fait. Mais si vous n’exigez pas de mon amitié un s.acrilice définitif...

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Mme de Courtisols ouvrait tout grand ses petits yeux, pendant que son amie, ayant aux lèvres un vague sourire qui a l’air de penser à je ne sais quoi de coupable et de joli, s’asseyait sur le lit, à côté d’elle, dans les dentelles mêlées du peignoir et de la chemise ; il y eut aussi un froissement plus doux que celui des étoffes.

— D’abord, dit Mme de Ruremonde, je ne suis pas jalouse, oh ! pas jalouse du tout ; et I© me sens capable de toutes les condesceniances pour vous épargner un chagrin , pour que vous ne gâtiez pas vos yeux, chérie, ivec ces vilaines larmes. Approchez-vous, dus près, et ne perdez pas un mot de ce que je mis vous dire.

— Oh! je suis toute oreilles.

— Pour que M. de Marciac cesse de vous ’tre étranger, seriez-vous capable d’une impudence ?

— Oui.

— D’une grave imprudence ?

— Oui.

Les choses iront donc le mieux du monde, ar, vous l’avez deviné peut-être, M. de Uarciac m’attend cette nuit, et rien n’cm- 3che que vous alliez chez lui, — la troisième 3rte dans le grand couloir, — pendant que i dormirai dans mon lit, ou dans le vôtre.

Vous avouerez, je pense, qu’il n’est pas au monde une personne plus dévouée que moi, et que les plus terribles extrémités n’ont rien qui me fasse hésiter, quand il s’agit de rendre service à une amie.

Mme de Courtisols recula épouvantée.

— Mais c’est, une idée affreuse que vous avez eue là, madame! Comment? moi, laj nuit, sans avoir été longtemps suppliée, j’irais, de moi-même, m’offrir...

— Eh ! qui vous parle de vous olîrir ! C’est Mme de Courtisols, sans doute, au lieu de Mme de Ruremonde, qui rendra visite à M. de Marciac ; mais vous n’êtes point dans l’intention, je suppose, de vous faire annoncer à cette heure un peu indue ; et, comme la chambre reste sans lumière, — il ne faul pas donner l’éveil aux gens du château, — celui que vous aimez ne s’apercevra pas di change.

Dans un ardent élan de reconnaissance, — avec des rires d’enfant à qui l’on ne refusi plus un jouet, — la petite Hélène de Courtisols sauta au cou de cette incomparable amie et deux minutes après, une fourrure sur le; épaules, les pieds nus dans des mules d> perles, elle entr’ouvrait lentement la porte prête à s’engager, à peine tremblante, dan; l’ombre noire du corridor.

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Mais, alors, ce fut Mme de Ruremonde qui fit paraître quelque hésitation.

Elle dit, le menton dans la main :

— C’est une folie bien effrayante, cependant ! J’ai peut-être eu tort de vous la conseiller. Qui sait ce qui arrivera ? M. de Marciac est un homme qui ne manque pas de clairvoyance, même dans les ténèbres. S’il allait, à de certains indices, à la voix, par exemple, s’apercevoir de la substitution?

— Pour ce qui est de cela, n’ayez aucune crainte. Vos façons de parler, votre accent, ne sont pas plus difficiles à imiter que ceux de M'"e Théo ou de Mme Judic; et je m’entends parfaitement à ces sortes de parodies.

\ — Oh ! je sais votre talent; même je comptais sur lui, tout à l’heure, quand j’ai pensé à vous faire prendre ma place. Je suis convaincue que vous serez d’abord une M,ne de Ruremonde très vraisemblable. Tous les mots de tendresse, vous les direz avec ma voix; vous balbutierez : « C’est moi, mon ami » ; vous murmurerez : « Je t’aime », avec une fidélité d’imitation qui ne donnera prise à aucun doute. Enfin, tout ira fort bien, au commencement. Mais la suite m’inspire je ne sais quelle

inquiétude ! Vous n’ignorez pas qu’il est des circonstances où l’on ne conserve pas sa présence d’esprit, autant qu’il serait désirable ; il peut arriver qu’il vous monte du cœur aux lèvres, — sous les moustaches, — un soupir trop personnel qui ne songera plus à feindre et vous êtes capable de redevenir vous-même quand vous ne vous appartiendrez plus.

— Quittez ce souci, ma toute chère. Lorsque j’imite une personne, il me semble que je suis cette personne elle-même, et je parle comme elle, inévitablement, même dans les émotions les plus troublantes.

— Je l’admets ! Je veux croire à cette prodigieuse faculté d’assimilation. Pourtant, je ne suis pas pleinement rassurée. En somme, vous ne pouvez reproduire que les sons familiers à votre oreille ? Or, il faut que je vous l’avoue, — je ne sais, en vérité, comment vous expliquer cela, — ma voix, par instants, cesse d’être la voix que vous me connaissez. Elle se modifie étrangement, devient plus douce, plus lointaine, plus sourde, — toute différente. J’ai, quelquefois, des balbutiements, qui n ont aucun rapport avec ma parole accoutumée; comment seriez-vous capable de les proférer, ne les ayant jamais entendus ?

— I l est certain, murmura Hélène de Courtisols, inquiète, en faisant un pas en arrière...

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[ — Il est certain que nous risquons beaucoup !

— Alors, il vous paraît préférable...

— Oh ! ma pauvre mignonne, voilà que vos doux yeux se remplissent encore de larmes ! dit Mme de Ruremonde, attirant vers elle, avec une douceur consolatrice, la petite femme en pleurs. Je vois bien que, malgré le péril, il faudra vous laisser faire ce que nous avions résolu. Seulement, prenons nos précautions, autant que possible. J’ai une idée. Cette voix particulière, inconnue de vous, mais bien connue de M. de Marciac, s’il m’était possible de vous la faire entendre ? J’essaierai, par dévouement. Venez près de moi, car c’est une voix très basse. Je fermerai les yeux à demi, pendant qu’à deux genoux vous imiterez — rien ne vous sera plus facile ! — le son des paroles de M. de Marciac, et moi, grâce à ce mensonge, dans l’illusion de cette chambre presque , pareille à celle où vous me remplacerez tout à l’heure...

Il est probable que la leçon ne laissa rien à désirer, car jamais M. de Marciac ne s’est douté que, cette nuit-là, il avait entendu soupirer sous ses moustaches l’adorable petite bouche mensongère de Mmc de Courtisols !

Les mondains savent son nom, — un des plus illustres noms de France, — mais c’est rarement qu’ils ont vu son visage ; car elle est la sombre et mélancolique passante, qui marche, un peu mystérieuse, à l’écart. Belle, elle ne veut pas être aimée; jeune, elle n’aime pas. Aucun plaisir ne la tente. Les rubans bariolés, les gais grelots, les grimaces grotesques du cotillon qui se tord de rire comme un bouffon de reine, le souvenir des orchestres qui éveille, la nuit, ou fait valser en rêve tant de jeunes personnes, n’ont pas de quoi la divertir ni de quoi la troubler ; lorsque son père, selon les devoirs de sa situation officielle, donne une grande fête, elle n’y paraît point, demeure dans son appartement, demande qu’on l’excuse, étant malade. Les femmes de chambre,

qui regardent volontiers par le trou des serrures, savent que Mademoiselle prie là-haut, ardemment, tandis que l'on danse en bas; oraisons de sainte Thérèse qu’accompagne un air de mazurka. Oui, très pieuse. Très charitable aussi, dévorée d’un passionné besoin de dévouement et de sacrifice. Elle cherche les misérables et les console, répand sa dot en aumônes. Un matin, dans une allée, au Bois, — elle y va quelquefois, un peu après l’aube, à cheval, toute seule, — des gardes l’ont trouvée étendue sur le sol et serrant éperdument dans ses bras un jeune homme immobile et livide, un cadavre; c’était un pendu qu’elle avait décroché elle-même, et à qui, les yeux sur les yeux, bouche contre bouche, elle tentait de rendre le regard et d’insuffler la vie. On parla de cette aventure toute une semaine; admirant la courageuse fille qui avait osé, dans un espoir de résurrection, embrasser la hideuse mort. Puis le monde ne s’inquiéta plus d’elle ; les heureux sont oublieux. Ceux qui la vantent, ceux qui l’aiment, ce sont les pauvres, les souffrants, les abandonnés ; ils la voient passer si souvent, les matins et les soirs, la bonne demoiselle, dans les quartiers tristes où la faim manque de pain, où les fatigues manquent de lit, grande, svelte, toujours vêtue de noir, et grave, ayant dans l’attitude et dans

la marche comme la rigueur d’une mission. Son voile toujours baissé met à cette héroïne une visière de dentelle.

Il y a longtemps qu’elle a pris le deuil. Ce fut vers la fin de l’année terrible. Presque une petite fille alors, seize ans, tous les éveils prochains dans la pensée et dans le regard, elle songeait à peine aux tristesses, aux misères, aux mornes devoirs. Ce qui lui aurait plu, c’eût été de courir en peignoir blanc dans les herbes mouillées ou d'écouter les paroles tendres, chuchotées à l’oreille, de quelque bel amoureux qui sera un fiancé. Elle avait l’ingénu égoïsme de la fauvette qui chante sous, les cjqirès du cimetière. Cependant, comme c’était la mode, en ce temps-là, d’être sublime, elle soignait les blessés dans l’ambulance que son père avait établie au rez-de-chaussée de l’hôtel. Inquiète, certes, des plaintes et des râles, mais ne pouvant contenir, quoi qu’elle fît, la joie qui était en elle, elle allait de lit en lit, s’efforçant de ne pas sourire, avec l’air affairé d’une petite nonne.

Un soir, elle s’assit au chevet d’un jeune soldat qui était sur le point de mourir, qui ne

verrait pas le jour prochain, avait dit le docteur.

Le front blême sur l’oreiller, les yeux clos, les lèvres pâles, il était beau, tout blanc. Pareil à un doux visage de cire, inerte, qui pourtant vit. Elle le regardait, attendrie, effrayée aussi, avec un douloureux charme. Sincèrement triste pour la première fois, elle concevait enfin les amers délices de la pitié. Elle .pensait qu’il était affreux de mourir, jeune, loin des siens, ainsi. Des souvenirs de romans lui vinrent à l’esprit. Il devait avoir une mère, une sœur, une fiancée ? Et personne pour adoucir la suprême minute, pour mentir, pour lui dire : « Tu vivras ! » Elle seule, une indifférente. Indifférente? oh! non ; elle se sentait des tendresses au cœur, en même temps que des larmes dans les yeux. Ce qu’aurait éprouvé, si elle eût été là, la lointaine fiancée, elle l’éprouvait, désespérée, avec une sorte de contentement. Il lui semblait qu’elle était cette fiancée elle-même ; et c’est une joie que d’être auprès de celui qu’on aime, fût-ce au moment lugubre des adieux. Une heure se passa, puis une autre heure. Plus pâle, plus beau, il dormait encore ; elle, plus émue, le regardait toujours. Et des langueurs étranges, où la pitié* la tendresse se compliquaient d’elle ne savait quelle troublante espérance, la faisaient fré-

mir par instants, lui mettaient des rougeurs aux joues. Penchée, toute tremblante, lentement, avec un effroi qui défaille, elle effleura les lèvres déjà froides du jeune homme. Alors il sursauta, ouvrant des yeux farouches où s’allumait tout ce qui lui restait de vie ! Avait-il songé, lui aussi, dans son sommeil, aux fiançailles interrompues ? Reconnaissait-il l’absente dans cette enfant qui lui apportait , comme un plus divin viatique, la consolation du baiser? Avec la force de la dernière fièvre, il la prit dans ses bras et la tint serrée contre les battements suprêmes de son cœur, et sa gorge râlait d’amour autant que d’agonie dans la mort nuptiale. Quand le jour traversa les rideaux de la salle, la consolatrice, debout près du lit, considérait le blême et beau cadavre, avec des yeux fixes, hagards, où s’extasiait l’épouvante.

C’est depuis ce temps qu’elle est morne, et qu’elle porte une robe noire. A cause de l’obscure aventure nocturne, la jeune fille de jadis est devenue une morose jeune femme. Pleine de miséricorde parce qu’elle est pleine de mélancolie, partout où l’on souffre, elle y va. Les plus muettes détresses, de loin, elle les en-

tend. Il y a des talismans divinatoires qui font découvrir les trésors ; elle a dans le cœur un instinct qui la guide vers les douleurs. Tous les escaliers qui montent aux mansardes désespérées, elle les gravit, infatigable, et l’espérance s’assied avec elle près du grabat des vieillards, près du berceau des enfants. Mais 3’est surtout quand un jeune homme va mourir qu’elle accourt, qu’elle se hâte. Car elle se souvient de celui qui est mort! Nul dévouement n’égale le sien. Autour d’elle les mères, -es épouses, les sœurs défaillent enfin sous la fatigue des longues veilles. La Demoiselle Moire ignore les lassitudes. « Allez vous reposer ! allez dormir ! » Seule elle se tient au îhevet des moribonds, avec l’obstination sublime du prêtre qui guette un réveil de l’âme iour la conquérir à Dieu. Oh ! que de nuits à ;ôté des agonisants, attentive, penchée, dans es misérables chambres, dont le vent d’hiver ait claquer la porte, où la bise se lamente et heure dans la cheminée ; que de tristes auores éclairant sur le lit défait des paupières l’yeux clos, qui ne se lèveront plus ! Les pau- 'res gens, dont l’âme est douce, les pères orihelins, les mères qui n’auront plus de fils, et es veuves, adorent et vénèrent la frénésie sarée de sa charité. Quand ils rentrent le matin ians le taudis où le trépas les a devancés, ils

s’interrompent des sanglots et des larmes pour baiser, pleins de reconnaissance, les mains froides de celle qui a veillé le cher défunt, hélas ! et qui, jeune, belle, riche, a préféré aux joies d'une fête ou d’un bal plein de claires musiques, l’angoisse d’entendre, durant les heures sombres, les râles d’une gorge où la mort enfonce ses ongles.

Elle ira au bal, cependant, oui, elle ira au bal ! mais ce ne sera pas dans quelque hôtel illuminé de flammes et de fleurs : ce sera dans la blême contrée, où la Camarde, dont les os cliquettent, mène son carnaval macabre. LàJ tandis que les violonneux-squelettes, à qui un tibia sert d’archet, font geindre en mesure les nerfs desséchés des rebecs, tandis que gambadent les jambes sans chair et que rient les bouches sans lèvres, elle entrera dans la ronde, la Demoiselle Noire, toujours en deuil, comme lorsqu’elle était vivante, mais ayant sur sa robe, partout, les éraillements des mains cris- | pées, les froissements des mourantes étreintes, et du sang de blessures aussi ; et elle ne manquera pas de cavaliers, car tous les jeunes hommes dont elle épia l’agonie, tous, enfouie,

hideux, joyeux, furieux, reconnaissants peutêtre, inviteront à la danse vengeresse, et feront danser jusqu’à perte d’haleine, l’abominable aspiratrice de leurs souffles suprêmes !

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Quelqu’un dit étourdiment, en allumant un cigare :

— Depuis que Mme de Roseboise est la maîtresse de Clerqueville...

Valentin haussa les épaules.

— Mes chers amis, vous êtes de grands enfants ! Briséïs a dormi avec Achille, Aspasie avec Périclès, Cléopâtre avec Antoine, Héloïse avec Abélard, la Parabère avec Philippe II, Manon Lescaut avec quelques-uns, Constance Chaput avec tout le monde, et ma cuisinière tutoie mon valet de chambre d’une heure à trois heures du matin, mais Mme de Roseboise n’est pas la maîtresse de Clerqueville !

— Tu te moques de nous.

— En aucune façon.

— Tout cet hiver, Mm0 de Roseboise était accompagnée par Clerqueville, le matin, au Bois.

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— Je l’accorde.

— Les lundis, à l’Opéra, les mardis, à la Comédie-Française, ils étaient ensemble dans une baignoire, souvent seuls.

— Je l’admets.

— Après les concerts chez M"10 de Roseboise, Clerqueville affectait de s’attarder dans le salon, accoudé au piano, quand tout le monde partait déjà.

— Je le reconnais.

— Depuis huit jours, ils sont à Aix-les-Bains, logés dans le même hôtel. Enfin leur liaison est avérée, affichée.

— Affichée seulement. Vous n’avez pas d’autres preuves ?

— Beaucoup d’autres ! C’est par le crédit de Clerqueville, député et bientôt ministre, que Mme de Roseboise a fait décorer Mirbelot, bien qu’il peigne des batailles comme on barbouille des enseignes.

— Il est vrai.

— Clerqueville a usé de l’influence de Mme de Roseboise, qui est la sœur du général Bruck, pour faire exempter du service militaire trente conscrits de son arrondissement.

— Il est possible. Et de tout cela vous concluez !

— Qu’ils sont amants, parbleu !

— C’est fort mal conclu. Amants, eux? Al-

Ions donc ! associés, voilà tout. Peuvent-ils aimer, ces gens-là, s’aimer, surtout se connaissant? Avec ses trente-sept ans revenus de toutes les illusions, est-ce que Mmc de Roseboise est capable encore d’un sentiment sincère et d’un abandon tendre ! Mais, pour donner son cœur, il lui faudrait d’abord en rassembler les morceaux éparpillés par le hasard des flirtations diplomatiques dans toutes les capitales de l’Europe ! Elle ne trouverait pas le temps d’aimer, d’ailleurs. Le maquillage lui prend une moitié de sa journée; l’autre moitié est dévorée par les affaires et les intrigues, causeries avec le coulissier que l’on reçoit en peignoir dans le cabinet de toilette, visites chez les sœurs ou les femmes des membres du gouvernement , dîners on bals dans les ambassades. Et la nuit, Mme de Roseboise se repose. Ce n’est pas une femme, cette vanité et cette puissance habillées par Juvency ou par Labaudt et Robina. Quant à Clerqueville, cinquante-deux ans, pansu, qui s’essouffle à monter les escaliers de son cercle, le croyez-vous homme à s’attarder aux tendresses minutieuses et absorbantes d’un attachement vrai, parmi les soucis que lui donnent son discours de demain à la Chambre, la déconfiture probable de la banque qu’il commandite, et sa présidence d’un conseil d’administration qui lui

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vaut cent mille francs par an ! Si vous voulez trouver et admirer l’amour, ne le cherchez pas, camarades, chez cette mondaine affairée de plaisirs et d’ambitions, nichez ce financier de parlement que la cupidité et le besoin d’influence tenaillent, mais considérez, le soir, avec des yeux attendris, dans les rues mal éclairées de gaz, le fort garçon de boutique qui serre sur son 'cœur, à pleins bras, sous les portes cochères, quelque jeune servante sans bonnet, ou bien, le matin, au détour du sentier des bois, les amoureux qui passent, enlacés et buvant sur leurs lèvres unies les gouttes de rosée qu y a laissées choir le remûment fleuri des branches !

— Eh ! qui te parle d’une idylle populaire ou d’une jeune oarystis? Clerqueville et Mme de Roseboisene s’aiment pas, c’est possible, c’est probable ; est-une raison pour qu’ils ne soient pas du dernier bien, comme disaient les marquis de Molière ? Les trente-sept ans maquillés de Mme de Roseboise sont alléchants et attirent, et, quoique ventru, Clerqueville, habillé par un tailleur de génie, a fort bel air encore. D’ailleurs, gens du même monde, se rencontrant chaque jour, elle bien née et lui millionnaire, pouvant sans trop de scandale laisser entendre qu’ils se sont plu, ils avaient précisément tout ce qu’il faut

pour contracter une liaison de convenance.

— Elle est charmante, soit; il est élégant, soit. Mais pour se laisser prendre, lui, à ce charme, elle, à cette élégance, chacun d’eux est trop conscient de la valeur réelle de l’autre, ils savent trop bien de quels soins, de quels artifices, de quel redressement opiniâtre de tout leur être est fait ce qu’il leur reste de jeunesse et de grâce ! La déception dont serait suivi un abandon trop complet dans des bras qui hésiteraient à s'ouvrir, Mmo de Roseboise le prévoit, grâce à d’anciennes expériences;! la nudité d’un crâne est hideuse parmi les dentelles d’un oreiller, les barbes les mieux teintes peuvent laisser des baisers noirs sur la bouche défardée; et Clerqueville redoute des désillusions analogues. Il ne croit pas à la sincérité des corsets qui étranglent la taille et, plus haut, s’élargissent; il redoute l’expansion soudaine du ventre que comprimèrent les baleines; il soupçonne l’hypocrisie du rose sur les lèvres et du noir sous les yeux ! Dans la négligence des enlacements mourants, les rondeurs naguère maintenues s’abandonnent et s’affaissent, les plus légers plis se détendent en rides. Qui sait si, malgré les nécessités de la courtoisie, il ne montrerait pas quelque hésitation, au moment même où il convient de n’en pas montrer, — lui qui n’a plus l’empor-

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tement aveugle des jeunes années ? Et non moins que la peur des déceptions, la vanité leur conseil de s’abstenir l’un de l’autre. Se révéler telle qu’elle est en effet à celui qui l’a toujours connue si différente ? cesser d’être pour elle le gentleman net et bien conservé que le monde juge irréprochable ? enfin, avec des affres forcées de sourire et de baiser, voir passer dans les yeux, elle de lui et lui d’elle, la rancoeur furtive du désappointement? Extrémités formidables, qu'ils éviteront toujours ! Oh ! certes les familiarités intimes des flirtations consenties, il se les prodiguent, presque heureux; leurs regards se mêlent, d’un peu loin, avec des tendresses pâmées, et on les a surpris derrière des rideaux, les mains dans les mains. Même, sans être amants, ils laissent croire qu’ils le sont. Ils veulent qu’on le pense, ils veulent qu’on le dise. Pourquoi? par vanité peut-être : pour qu’on les suppose capables de se donner le bonheur qu’ils ne peuvent pas se devoir. Pour d’autres raisons encore. Puisque la mode exige d’une femme comme elle qu’elle ait — sans le cacher ni l’avouer — un amant de son monde, puisqu’il est de bon goût, pour un homme comme lui, d’être vu d’un bon œil par une parfaite mondaine, ils acceptent avec plaisir le vague scandale chuchoté de leur liaison. D’ailleurs, affamés de millions et

d’influences, ils tirent de ces soupçons un profit considérable ! on les redoute d’autant ! plus et on les'sert d’autant mieux, qu’on les | suppose plus étroitement unis et leur intimité supposée double en effet leur puissance.

En achevant ces paroles, Valentin nous regardait, triomphant, persuadé de nous avoir convaincus.

L’un de nous répondit :

— Chimère ! il y a trois semaines, une nuit, vers deux heures du matin, j’ai vu, moi qui vous parle, Mme de Roseboise et Clerqueville, elle, très voilée, lui, le collet relevé, sortir furtivement d’un de ces restaurants nocturnes où il y a des lits dans les cabinets de mousseline et de soie.

Valentin parut quelque peu décontenancé.

— Eh bien, si vous ne vous êtes pas trompé, s’il est vrai que Clerqueville et Mme de Roseboise aient poussé jusqu’à de tels rendez-vous l’hypocrisie de leurs fausses amours, voici ce qui s’est passé, avant, pendant et après le souper. A peine seuls, il s’est jeté aux pieds de son amie, la remerciant, l’adorant, avec des paroles et des gestes éperdus ! Elle ne l’a pas repoussé, clémente. Le garçon est entré, a détaillé le menu. Ils avaient l’air troublé, inquiet, craignant d’avoir été supris. Ils se sont assis devant la petite table, sur le sopha. 11 la

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regardait avec des yeux pleins de reconnaissance. Qu’elle était belle ! qu’elle était bonne d’être là ! Il lui prenait une main, — celle qui ne tenait pas la fourchette — lui passait un bras autour de la taille. Mais, a chaque instant, le garçon entrait. C’était insupportable. Enfin Clerqueville a dit : « Je sonnerai ! » Mais, en poussant la porte, il a remarqué qu’elle fermait très mal, malgré le verrou. Oh ! si l’on était chez soi ! Pourtant, il est revenu s’asseoir sur le sopha. Presque enlacés, ils se parlaient à voix basse. Elle inclinait la tête sur le coussin, un peu. Ce fut une heure délicieuse. Tous les chers mots, il les lui disait. Son haleine écartait, ardente, les petits frisons roux qu’elle a sur le front. Et il lui mettait des baisers dans le cou, et très tendre, elle laissait s’entr’ ouvrir ses lèvres pareilles à une rose qui veut être cueillie. Hélas ! comme le temps passe vite ! Deux heures du matin ! On devait songer à partir. Clerqueville sonna. Mais, avant que le garçon ne vînt, ils s’embrassèrent une dernière fois, passionnément. Ils avaient été heureux,- si heureux ! Et, quand ils furent sur l’escalier, ils étaient émus et tendres encore au point de se tutoyer sans y prendre garde, — chose très grave, puisque le garçon les suivait ! — oui, de se tutoyer, comme s’ils en avaient eu le droit.

Nous éclatâmes de rire.

— De sorte, dis-je, que Mme de Roseboise est en réalité une femme absolument vertueuse, et Clerqucville le plus chaste des Sigisbés ?

— Pardon ! répliqua Valentin, je crois et j’affirme que les choses se sont passées ainsi dans le cabinet de soie et de mousseline, où il y avait un lit ! Mais rien ne nous empêche de penser que Mme de Roseboise a quelque part dans Paris, par delà des ponts, un jeune ami, bien discret, obscur, inconnu, à qui elle ne craint pas d’avouer les imperfections encore exquise de sa beauté savante, et que Clerqueville, le soir même, s’est départi de sa continence, grâce aux complaisances énergiques de quelques demoiselles.

Une exception ? Non pas. Ils sont nombreux déjà, très nombreux, et seront bientôt innombrables si l’histoire que je vais raconter, — que je dois raconter, — ne galvanise pas, par l'épouvante et l’horreur, le ressort de leur vie énervée, ne fait pas se redresser leur volonté gisante.

Il s’en va par la ville, le menton sur la poitrine, les bras abandonnés. Cinquante ans sans doute. Mais les plus las quinquagénaires, ceux qu’a le plus exténués, rompus, avilis l’immonde et laborieuse débauche, n’ont pas cette démarche vague, errante, qui chancelle, tâtonne l’air, s’appuie aux murs. Dans ses yeux démesurément ouverts, fixes, dont on ne voit jamais se baisser les paupières, — deux

agates jaunes, sans lueur, — il y a l’hébétude nulle des yeux des vieux aveugles. En face de tout ils semblent ne rien voir, ils sont comme morts ; c’est comme la contemplation du néapt par le néant. Sa face, d’un jaune lisse, dont la peau très tendue n’a pas un pli vivant, ressemble au visage d’un cadavre que l’on tarde à inhumer, fait songer aussi à une tête de mort, bien vernie. On dirait que médusée, un jour, par quelque épouvantable vision, elle garde éternellement la blême immobilité stupéfaite de la peur. A qui l’interroge, il ne répond jamais ; l’air de ne pas comprendre; mais il entend, car il tressaille avec le sursaut d’un animal endormi qui reçoit un coup de trique, et il s’éloigne de travers, les mains jointes sous le menton, s’accule dans quelque coin, et s’y resserre, effaré. Sa voix, — car il lui arrive de parler, non pas à d’autres, mais à lui-même, — i est quelquefois très frêle, très grêle, presque imperceptible, pareille à une vibration de chanterelle aiguë, comme si elle descendait de très haut, quelquefois épaisse et lourde, sourde, comme si elle émanait de quelque rauque profondeur; mais, toujours, c’est un bruit de chose plutôt qu’une parole humaine. Après chaque mot, sa bouche reste longtemps ouverte, et alors sa langue exangue pend hors de ces dents noires comme celles d’un nègre

qui chique du betel, et, longue, bat un peu ; la langue d’un chien qui lape. Et on le voit partout ! a toute heure ! Dans les rues remuantes du fracas des roues qui le frôlent, sur les boulevards tumultueux où la foule le roule, il va perpétuellement, vague épave à vau-l’eau.

Morne, plein d’un effroi qui effraye, il a l’air d’un ressuscité qui continuerait, à travers la vie et le jour, la lente promenade commencée dans l’ombre du caveau autour de son cercueil rouvert.

Eh bien ! cet homme n’a pas cinquante ans, il en a trente à peine ; et naguère il était beau, et naguère la généreuse jeunesse lui battait dans la poitrine, lui mettait des rires aux lèvres, des flammes dans le regard, et, sur le front, le rayonnement de vivre ! Quand il sortait dans les rues pleines de soleil, il sentait monter à sa gorge de chaudes bouffées de joie. Car, en même temps que jeune, il était heureux, avec emportement, ayant dans son esprit le rêve et l’amour dans son cœur. Artiste, il poursuivait, il allait atteindre, avec la Certitude des premières fougues, son idéal hautain ; amant, il connaissait le suprême délice d’être l’époux de celle qu’on adore, et de la voir sourire, la nuit, endormie, la tête dans ses cheveux. O fiertés! ô douceurs! bientôt toute la gloire, déjà toute la tendresse. Lajoie

et l’espérance activaient éperduement son être; prodigue de lui-même, prêt à toutes les nobles audaces, loyal comme un serment de vierge, brave comme une épée de héros, il était la jeunesse elle-même, épanouie et triomphante !

Mais un jour, — par une curiosité perverse, ou pour griser quelque ennui d’un instant, — il entra, comme Roméo chez l’apothicaire de Mantoue, dans la détestable boutique où l’on vend la pâte verte qui contient la Damnation et la Mort; et il y est revenu, souvent, très souvent.

O délicieuse et sinistre drogue ! que tu sois la pâte épaisse, pesante, qui s’agglutine, ou que tu te dérobes, quintessenciée sous l’argent des pilules, — dawamesh ou haschichine, tu es terrible, Haschich !

Oui, tu es adorable; oui, tu donnes la langueur exquise ou la joie effrénée, la paix, comme Dieu, l’orgueil, comme Satan ; oui, par toi, l’on oublie ! Hors des médiocrités de la vie réelle, loin de la sottise rampante et des devoirs étroits, l’homme par toi s’élève, avec les ailes de la délivrance, dans les chimères et, dans les victoires. Tu es la fausse clé du para-

dis ! Si tu ne crées pas, tu transformes. Tu élargis les horizons ; tu fais d’une rose une forêt de roses, d’une masure un palais, un soleil d’une lanterne. Celui qui t’appartient baise la bouche de Béatrix sur les lèvres d'une fille, retrouve, centuplée, dans de sales accouplements, la pure extase du premier amour. Tu dis, toi aussi : « Vous serez comme des dieux ! » et tu tiens ta promesse; celui qui convoite l’or entend s’écrouler autour de lui des niagaras somptueux de monnaies; celui qui aspire à la gloire des Dante et des Shakespeare, voit se précipiter sur son passage l’enthousiasme éperdu des foules ; et pour celui que tente le triomphe des chefs militaire, tu sonnes dans les clairons héroïques et flottes dans les victorieuses bannières.

Mais tu vends cher tes ivresses, Haschich ! Ton ciel se retourne en enfer. Un enfer spécial où vous attend cette unique et abominable supplice, le plus insupportable de tous : la désolation immense, éternelle, l’infini écœurement. Si tu te bornais, ô redoutable Seigneur, à éteindre les regards, à éteindre le sourire, à mettre sur les fronts la pâleur des cadavres, à courber les épaules, à faire de la virilité quelque chose qui ressemble à une loque qui tombe, tes esclaves te remercieraient encore, à cause du souvenir de tes dons ineffables !

Souffrir dans son corps, qu’est, -co donc pour ceux à qui furent accordées toutes les extases de l’âme divinisée? Ilélas! tu es un bourreau subtil. A force d’exaspérer les forces vives des cœurs et des esprits, tu les brises, ces cœurs, tu les tues, ces esprits. Rien de ce qui doit être aimé ne semble plus digne de l’être, rien de ce qui peut être rêvé ne paraît plus digne d’une pensée. A quoi bon vivre ? Est-ce que le ciel vaut un regard? Quelle femme vaut un baiser? Une morne indifférence lasse, on ne sait quel énorme dégoût, passif. Le sentiment du devoir à jamais aboli. On a sous ses pieds le respect de soi-même, ainsi qu’une chose sur quoi l’on peut marcher. La conscience, longtemps surchargée de délices coupables, cède enfin, défaille comme un estomac d ivrogne, n’a pas même de remords, s’abandonne dans un opaque et mol ennui, comme dans un vomissement.

L’autre jour, sur le boulevard, le misérable dont je dis l’histoire a été soulïleté par un passant qu'il avait coudoyé : il a fui comme un enfant qu’on bat, retournant parfois la tête, craignant d’être poursuivi ! Il ne sait même plus ce que signifient ces mots au-

gustes : l’art, la gloire, la beauté. Est-il un homme encore ? non, quelqu’un qui mange, boit, dort, et, réveillé, va droit devant lui, sans but, sans pensée. La femme élue, l’épouse infiniment adorée, dont il baisait les genoux comme un dévot baise l’autel, elle est pour lui comme si elle n’était pas. Il ne voit plus les rayons qu’elle a dans les yeux, la rose quelle a sur la bouche. Lasse de ce compagnon morose et lâche, elle a pris un amant ; il le sait, il ne peut pas l’ignorer : l’amant est là toujours, donnant des ordres aux domestiques, commandant le dîner, tutoyant sa maîtresse devant tout le monde, disant, le soir : « Il est tard, viens te coucher. » Mais lui, il ne s’irrite pas, ne s’étonne même pas. Ce qui est, il 1 accepte. Jamais de révolte. Comme il a pour lit un canapé du salon, il entend des baisers et des rires dans la chambre voisine, et s’endort. Non seulement imbécile, — mais infâme. Ne travaillant plus, il est pauvre ; l’appartement où il loge, les habits qu'il porte, le pain qu’il mange, le tabac qu’il fume, c’est 1 amant qui les paye. Soit! il ne dit pas non, il veut bien, ou il ne songe pas à cela. Abject, a importe. Il s’affaisse de plus en plus dans l irrémédiable inertie de 1 ennui. Et il vivra ainsi, — non vivant, — jusqu’à l’heure où, passant, par un beau soir, sur un pont, e^

voyant se mirer dans l’eau bleue les réverbères et les étoiles, — pâles souvenirs des premières visions splendides du haschich, — il se laissera tomber dans le fleuve, sans désespoir, à cause de l’occasion, comme il eût continué sa route. En fouillant le noyé, on trouvera dans sa poche un peu de la pâte verte, mêlée de tabac, puante.

LA NOUVELLE MARIÉE

— Monsieur, dit la nouvelle mariée, avant que vous preniez place à côté de moi dans ce lit où la loi vous confère le droit d’entrée, mais d’où le sentiment de vos intérêts bien entendus devrait vous éloigner à jamais, je me dois à moi-même de vous adresser quelques paroles qui ne seront pas sans influence, peut-être, sur la nature de notre intimité prochaine.

— Hein ? dit le marié.

Et, plein de stupéfaction, les bras en l’air, — ces bras qu’il avait ouverts et levés pour la première étreinte, — il regarda, bouche bée.

Elle reprit, blonde, blanche, tous les cheveux sur l’oreiller, défaits en gros tas qui s’enroulent, toute l’épaule avec un peu de gorge sortant de la chemise qui s’en va :

— Si je vous disais, monsieur, que j’éprouve pour votre personne autre chose

qu’une répulsion parfaite, vous auriez le droit de me taxer d hypocrisie. J’éviterai ce reproche. Il est certain que vous m’avez toujours déplu; et mon aversion n’a fait que grandir à mesure que se rapprochait la journée de notre mariage. Aversion très logiquement motivée ! Quelle que soit votre bonne opinion de vousmême, vous ne pouvez pas ignorer totalement que vous avez la tête chauve et pointue, pareille à un pain de sucre rose, que le derrière de votre crâne repose sur un bourrelet de chair molle et blafarde, que vos petits yeux jaunes, striés de sang sale, s’égouttent en pleurs de résine, qu’une espèce de barbe broussaille à l’intérieur de vos narines, que vos lèvres grises, — dont la seule vue écarte pour toujours l'idée du baiser, — sont semblables à celles, presque absentes, des momies dans le caveau de Saint-Michel à Bordeaux. Tandis que moi, à vingt ans, je suis toute gonflée d'un sang généreux qui bat ! Et la grappe magnifique et pleine de ma jeunesse, avait rêvé, monsieur, un autre pressoir.

— Oh! dit le marié, tombé dans un fauteuil, les bras ballants, stupide.

Elle continua, la gorge un peu plus nue, en souriant, d’une voix douce et lente :

LA NOUVELLE MARIÉE

— Quant à vos qualités morales, j’ai le chagrin de vous avouer que leur existence ne m’est, en aucune façon, démontrée. Je crois qu’il y a un excellent moyen de ne pas être • entendu, c’est de parler à votre conscience. Évidemment, vous ne vous faites qu’une idée très vague de ces candeurs sublimes : la vertu, l’amour, le dévouement, l’héroïsme. Une fois, je l’ai vu de ma fenêtre, que vous aviez donné une pièce d’un franc à une mendiante, vous avez patiemment attendu sous la pluie qu’elle vous rendit dix-huit sous de monnaie ! Monsieur vous êtes mon mari, mais vous êtes un pleutre. Vous êtes aussi un imbécile ! Sans doute, on ne peut pas demander à tout le monde d’avoir du génie ou de comprendre pleinement le génie des autres ; si on dit à Tartempion : « Sois Shakespeare ! » il se rebiffe avec raison, et Jocrisse refuse sans ridicule de mêler son âme à celle de Lope de Vega^ Mais il y a des degrés dans la bêtise et dans l’incompréhension ! vous avez descendu les derniers; un dimanche, — nous étions déjà fiancés, — un dimanche, chez Pasdeloup, à côté de moi, vous avez écouté le Prélude de Lohengrin avec un air d’ahurissement si ingénu, si complet, si impossible à imiter, que j’en ai eu aux yeux dos larmes de méprisante miséricorde !

Il se révolta.

— Puisque je suis laid, vil et bête, cria-t-il, pourquoi m’avez-vous épousé, sacrebleu !

— Monsieur, répondit-elle, c’est parce que vous êtes riche.

Elle écarta un peu la malines qui lui chatouillait, inutilement, le bout rose du sein gauche, et suivit son discours :

— Oui, parce que vous êtes riche. L’argent, monsieur, c’est très bien. Vous avez de l’argent, je vous loue d’en avoir. Par quelles usures, par quelles infamies, par quels fils de famille envoyés en correctionnelle, par quelle grand’mère réduite à manger de la panade presque sans pain, avez-vous formé, grossi, grossi encore votre tas remarquable de liasses et de métal monnayé ? Je ne vous le demande même pas. J’accepte et j’apprécie le résultat, j sans m’inquiéter des moyens. L’argent ne sent pas les fanges d’où il vient ; il a le glorieux parfum.de ce qu’il sera. Il contient la possibilité de toutes les chimère ! il est le divin réalisateur ! Orphée, saint Antoine, Séraphita, — tousles adorateurs forcenés de l’idéal — doivent se garder de mépriser le transformateur tout puissant. Il est, l’argent, le metteur en lumière

LA NOUVELLE MARIÉE

des diamants, le metteur en beauté des femmes. Sans lui, rien n’existe, nul n’est soimême. Il m’en fallait, à moi, pauvre belle fille, de l’argent, à cause des étoffes superbes et des meubles exotiques et des miroirs de Venise où la beauté se double, et des chevaux qui piaffent devant le perron, sur le sable pierreux du parc. J’avais deux moyens de l’obtenir : la prostitution, le mariage. J’ai choisi le mariage qui ne déclasse pas. J’aurais pu me faire cocotte, j’ai préféré vous faire cocu.

— Madame! hurla l’époux.

— Je conçois que ces idées, nouvelles pour vous, vous semblent passablement étranges ; vous vous y accoutumerez peu à peu. Cependant, monsieur, rendez-moi le service de soulever le rideau de la fenêtre et de me dire si quelqu’un ne se promène pas devant la porte en levant la tête vers la lueur de notre croisée ?

Hébété de surprise et de rage, le mari ne bougeait pas.

— Eh bien? dit-elle.

Il souleva le rideau.

— Oui, quelqu’un en effet, un homme !

— Un très jeune homme, monsieur, aussi beau que vous êtes laid, aussi noble que vous êtes vil, aussi intelligent que vous êtes stupide, aussi pauvre que vous êtes riche. C’est

lui qui sera mou amant, ce soir môme, si vous le voulez bien. J’ai combiné cette nuit de noces. Il attend que vous lui fassiez signe.

C’était trop d’impudence ! l’époux bafoué se précipita sur elle ; il la battrait, la mordrait, l’étranglerait. « Ah ! monsieur, si vous me tuez, dit-elle, mon cri sera bien invraisemblable ! » .Sous cet exécrable sang-froid, il baissa la tète, s’éloigna, la considéra longtemps, avec des yeux d’idiot, béants.

Elle acheva :

— Je viens au fait. Je vous’ai épousé, parce que vous êtes riche, mais je voudrais ne pas être votre femme, parce que vous êtes hideux, physiquement et moralement. Au contraire, un désir éperdu m’attire vers le jeune homme qui marche sous nos fenêtres . Situation nette : vous, haï; lui, adoré. Oh! je sais bien que vous êtes mon maître, car vous m’avez acquise ! vous pouvez, — tout de suite, — entrer dans ce lit où l’on m’a couchée, et d’où je vous dédaigne. Je ne me défendrai pas, je me soumets. Après le marché fait, libre à vous de prendre possession. Mais considérez, mon sieur, que vous n’aurez peut-être pas à vous louer de l’exécution de la clause suprême

LA NOUVELLE MARIÉE

Outre que je me garderai bien de vous dissimuler mon dégoût , êtes-vous de ceux qu’extasient la beauté des vierges, et l’or des cheveux et la neige des seins? Votre âge s’occupe à d’autres soucis. Monsieur, l’enlacement serait une corvée pour moi, — et pour vous. Épargneznous-la. Et le lendemain serait terrible. Oui, terrible. Je vous jure que si vous dormez, ne fût-ce qu’une heure, dans cette alcôve, j’en sortirai demain, moi, pour me jeter au cou du premier homme rencontré. Dans l’antichambre, sur l’escalier ! Si vous faites de moi votre femme, prenez garde, je serai la maîtresse de tous ! et cela, avec une fureur décidée, sans mystère, en le montrant, en le criant. Renvoyez celui de vos valets qui n’a pas les cheveux gris. En vérité, vous serez moqué, raillé, vilipendé, montré au doigt. Ah ! je vous le promets ! Mais si, discrètement, — quel petit sacrifice, et quelle inquiétude de moins, peut-être ? — mais si vous entr’ouvrez la fenêtre, et frappez trois fois dans vos mains, et vous retirez sans bruit dans une chambre lointaine, en laissant la porte entrouverte pour qu’il entre, lui que j’ai choisi : oh ! alors, tout change. L’offense à votre honneur sera comme si elle n’existait pas, puisqu’elle demeurera à jamais secrète. Vous serez cocu, certes ! mais d’une façon qui

n’aura rien de pénible pour votre amour-propre ; et vous-même vous pourrez croire qu’il n’en est rien. Réfléchissez, monsieur. Voulezvous j’aie un amant, ignoré, ou vingt, avérés V le premier parti est celui que je vous conseille, en bonne amie ; il vous assurera, d’ailleurs, ma reconnaissance, et môme, demain matin, au déjeuner de famille, j’aurai, en vous regardant, de petits frissons comme involontaires, et des rougeurs ingénues qui vous feront grand honneur.

Ce fut, à peu près, tout le discours de la nouvelle mariée. Que fit le mari ? étrangla-t-il l’impudente, comme il en avait eu un instant le louable projet, ou mourut-il d’une congestion cérébrale due à l’émotion trop violente de la surprise et de la colère ? je ne sais. Ce conte n’a pas de dénouement ; pourtant, Valentin affirme que, passant cette nuit-là sous les fenêtres des nouveaux époux, il a entendu, de la rue, le bruit de trois coups frappés dans la main, lentement, discrètement.

LA DAME SEULE

Grande, pâle, maigre, toujours plus amaigrie, et si belle avec vos profonds yeux d’or brün, cerclés d’un sombre azur, fixes, presque effrayants, pareils à des yeux de ressuscitée, vous avez traversé, seule, les luxes et les joies de la vie parisienne ; la longueur glaciale de votre robe noire était une traînée de deuil dans les fêtes. Point de mari, aucun amant, pas même une câline amie dont la tendresse charme le cœur sans l’apaiser, comme un fruit trompe la soif. Cependant une vie intense incessamment vous dévorait, visible dans vos yeux caves, où deux braises fauves ne cessaient pas de luire, se ravivant à se consumer. Égale aux Cléopâtres et aux Faustines, luxurieuses dominatrices des hommes et des femmes, vous considériez dans le tournoiement des valses les habits noirs et les épaules nues avec une volonté qui s’acharne comme une

prise ardente de possession . Mais pas un geste qui permet d’approcher, pas une parole qui autorise une parole tendre; et, soudain dédaigneuse, un pli d’ironie aux lèvres, fermant à demi vos yeux comme s’ils avaient fait dans la réalité une suffisante provision de rêves, vous regardiez seulement, sous le voile des cils, la bague que vous portiez par un caprice peutêtre symbolique au médius de votre main droite, longue, émaciée et pâle. C’était un simple anneau de mariage, d’or lisse, où s’allumait un seul rubis. A quel époux étiez-vous donc liée? De quel nuptial désir étiez-vous la chaste proie? Nul ne l’a su, si ce n’est moi, et nul ne l’apprendra désormais ; ceux qui vous ont mis au cercueil ont enseveli avec vous votre exécrable et doux secret.

Quelquefois elle allait — car elle allait partout— dans l’un de ces concerts-spectacles où des filles aux cheveux vermeils rôdent éternellement, comme en un cercle d’enfer, dans des promenoirs ro'uge-sang. Seule, très voilée, le buste droit, la tête haute, elle se tenait dans une avant-scène du rez-de-chaussée. Immobile, elle regardait la scène. Là, parmi la buée rouge ou bleue dès lumières électriques

LA DAME SEULE

et les cuivres tumultueux de l’orchestre^ le ballet secouait le coton flasque des maillots qui font des plis et les haillons de chair des poitrines haletantes; des jambes éperdues dans le tourbillon des pirouettes, des gros bras qui s’arrondissent et d’où la poudre de riz coule en sueur, des bouches trop rouges qui s’ouvrent en un sourire bête, des corsages qui bâillent dans l’inclinaison du salut Anal, de toutes ces femmes enfin, lourdes et surchauffées, émanait une senteur de fard grossier et de peau, qui, se dilatant au feu de la rampe, emplissait la salle et grisait toute la foule d’une mauvaise saoùlerie, comme un vin frelaté. Mais là aussi des athlètes, superbes de virilité bestiale, s’enlaçaient, s’étreignaient, la chair sonnante sous des flaquées de mains robustes; des hercules, gonflant leur poitrine et faisant saillir les muscles de leur cou qui se congestionne, soulevaient des poids énormes ou jonglaient avec des boulets de canon ; et des gymnastes pareils à de jeunes dieux qui auraient des têtes de garçons bouchers, accrochés aux barres fixes ou suspendus aux incertains trapèzes, développaient harmonieusement, dans des courbes envolées, leurs membres fins et forts. C’étaient alors, par la salle, dos applaudissements furieux. Mais elle, dans l’avant-scène solitaire, elle demeurait impas-

sible, hautaine. Pas meme un tressaillemen dans sa main gauche appliquée au rebord d< la loge. Seuls ses yeux vivaient, plus caves ouvrant dans le voile comme deux trous d’o; en fusion ! Un impertinent qui se serait pcnch< pour regarder à l’intérieur de l’avant-scèm aurait vu dans la pénombre, comme une perb de sang qui flambe et qui bouge, l'uniqui rubis de Panneau parmi la soie de la rob< obscure et des froissements de dentelle pâle

L’été, elle vivait seule, — seule, comme toujours, — dans le château qu’elle avait fail bâtir sur la côte normande. Les matins, quand le soleil est doux, elle venait s’étendre, grandi et si maigre dans son costume de bain, sur le sable fluide où la mer qui monte la couvrait par instants d’une caresse d’eau glauque et de glissantes algues. Non loin d’elle, devant la rangée grise des cabines, les baigneuses que Grévin déshabille allaient, venaient avec des rires, mouillaient dans l’écume des vagues le marbre frais de leurs jambes nues ; moins hardies, d’autresjeunes femmes franchissaient vite la bande de sable, ne quittaient le peignoir de peluche que pour se vêtir d’eau; mais, sous le Ilot traversé de lumière, la flanelle de la

LA DAME SEULE

blouse montante et du long pantalon, souvent transparente et s’appliquant bien aux rondeurs pleines du corps, en modelaient tout l’exquis contour malgré la pudeur des deux mains croisées sur la poitrine ; et quand elles sortaient de la mer sous le ruissellement de leurs cheveux défaits, elles étaient, selon la couleur des costumes, des statues de marbre rose, ou d’onyx noir, ou d’albâtre neigeux. Pensive, la solitaire ne se mêlait pas à la joie des baigneuses ravies dans la fête du jour et de l’onde ensoleillée. Une fièvre plus intense dévorait ses yeux toujours plus profonds, cerclés d’un azur toujours plus sombre ! Le rubis de la bague, qui bouge un peu, s’allumait doucement au soleil à travers la caresse' de l’eau glauque et des algues qui glissent.

Puis, on ne la vit plus. Souffrait-elle, cruellement déjà de la langueur qui devait faire d’elle une morte ? La réalité des choses et des êtres ne lui paraissait plus digne de fournir des objets à ses songes? Elle se réfugia éperi dûment dans les belles chimères des peintures, des musiques, des vers. Sous les platanes du parc, parmi les chaleurs du midi ou les tiédeurs du soir, elle marchait lentement, lasse,

affaiblie, se traînant, s’appuyant aux arbres, mais extasiée de se réciter à elle seule, pendant l’amour des oiseaux dans les branches et des insectes dans les herbes, au milieu de toute la divine nature éprise, les oarystis passionnées où les jeunes filles résistent mal, et les poèmes pleins de nymphes demi -nues qu’emportent brusquement des satyres. D’autres fois, elle demandait à la musique, qui sait tout et ne dit rien, éternelle réticence de l’âme et des sens, les délices perverses de la joie inachevée. Mais surtout elle passait ses heures dans une grande salle où des tableaux sans cadre étaient accrochés, — car l’or des cadres éblouit et détourne la rêverie de l’oeil. Les Vénus du Titien, aux bruns cheveux fauves comme un soleil qu’on verrait la nuit, offraient leur nudité chaude ; au bord d’une source, Narcisse, pâle, adorait son image ; Ganymède accueillait dans ses bras bleus de lune la déesse des nuits d’amour. A côté des augustes chefs-d’œuvre, badinait le joli libertinage des tableautins. Des couchers de mariées montraient des courtines de dentelle, frémissantes déjà des caresses prochaines ; des marquises souriaient dans le miroir au polit abbé qui s’extasie, pendant qu’une soubrette leur nouait la jarretière au-dessus du genou; puis, parmi ces mignardes débauches,

LA DAME SEULE

des audaces de peintres modernes couchaient des filles sur des sophas.de cabinets particuliers, le corset noir jeté parmi les serviettes entre une bouteille renversée et un chapeau à haute forme ; et quelques eaux fortes de Rops allumaient dans les coins leur rut diabolique. Elle, cependant, étendue sur une longue chaise parmi ces songes dessinés ou peints, blême, affreusement blême, et si maigre qu’elle ressemblait au cadavre d’une femme morte de famine, elle se mourait dans d’ineffables tortures ; et, ses yeux mêmes s’éteignant, — ses yeux si larges qu’ils semblaient être tout son visage, comme s’ils en eussent dévoré la chair, — elle n’avait plus rien de vivant, plus rien, que la goutte sanglante de l’anneau...

Et maintenant, ô pauvre femme ! vous dormez au cercueil après les affres sans égales d’une épouvantable agonie. De ce qui était votre charme, de ce qui aurait pu être l’orgueilleuse joie d’un époux, ô cruelle immaculée! de tout ce qui fut vous, il ne reste que l’un de ces débris sinistres que rencontre un jour et que brise la pioche d’un fossoyeur. Mais, dans l’ombre du sépulcre, luit encore, et toujours luira à votre doigt de squelette, — comme l’éternelle survivance d’un insatiable désir, — le rubis nuptial.

LA SŒUR AINEE

Il y avait encore une « toquée ». C’était Colette Hoguet. Une vraie toquée toute charmante. Quelle tille folle n’est pas raisonnable aujourd’hui ? L’extravagance procède avec méthode : la fantaisie sait ce qu’elle fait; le caprice, un bandeau sur les yeux, a pour chien d’aveugle Deux-et-deux-font-quatre. Un chien bien dressé qui rapporte. La passion même a de la tenue, et c’est la tenue des livres. La Beauté s’émet ; les boudoirs ont des guichets ouverts sur la rue, et la souscription n’est jamais close ; une fête chez une jolie fille ressemble à une assemblée d’actionnaires.

Dividende : l’ennui. Tout le monde bâille, surtout les bailleurs de fonds. Colette Hoguet, elle, croyait encore à l’amour pour le plaisir, et au champagne pour la griserie. Son nom, bourgeois, était aussi, comme une prédestination, le refrain d’une chanson gamine. Un

LA SOEUR AÎNÉE

conseil de chanter la faridondaine, et de la vivre. Elle avait été docile. Toute petite, son bonnet battait des brides du côté des moulins. Six mois après son père mort, elle quitta le logement familial, pauvre et grave, au Marais, en compagnie d’un commis de nouveauté qui avait des moustaches de sous-lieutenant; il y avait eu dans l’envolement de sa fuite comme un entrechat de Colombine au bras d’ Arlequin. Dès lors, une plume dans le vent, ce fut la vie de Colette ; et le vent soufflait de partout. Ah! que d’amours, et que de rires ! Des larmes aussi, rarement, vite essuyées. Une opérette, avec deux ou trois scènes émues. Tout de suite à la mode, d’ailleurs. La Victoria qui vint la prendre rue de l’Ancienne-Comédie, à la porte de l’hôtel garni, la conduit avenue de Villiers par le plus court chemin. Elle retourna souvent à Bullier. bonne fille. Raffolant de tous les bijoux, parce que cela brille, de toutes les toilettes, parce que c’est amusant d’être plus jolie, de tous les vieux bibelots, parce qu’ils sont très drôles, elle ruina beaucoup de gens, les plaignit fort, pas longtemps, quand ils n’eurent plus rien, en ruina d’autres, qu’elle plaignit aussi de la même façon. Mais pas un sou de côté! Voyant un jour une tirelire chez un marchand de faïences anciennes, elle se fit expliquer ce que

c’était, et ne réussit jamais à le comprendre. Elle se souciait bien d’acheter de la rente ! Ce qui lui plaisait, c’était de parier aux courses, où elle perdait énormément en pouffant de rire. Et nulle inquiétude du lendemain. Le lendemain, ce serait un jour comme les autres, qui s’éveille tard dans la chambre de soie et de parfums, fait la risette au compagnon d’oreiller, déjeunp au lit, trotte en pantoufles sur le tapis, se maquille devant la psyché, met une robe nouvelle, va au Bois, sourit aux cavaliers qui passent, dîne au pavillon d’Ermenonville, s’accoude, le bras nu dans les dentelles, au velours des avant-scènes, soupe chez Bignon, laisse dégrafer son corsage, ne refuse pas aux baisers ses yeux verts où pétille la gaieté du moët, sa bouche rouge qu’a poivrée le piment des écrevisses !

Un matin, au moment où, les jambes hors des draps, elle cherchait du bout du pieds ses mules, sa femme de chambre entra très vivement et dit : « Il y a là la soeur de madame, qui demande à parler à madame. »

Sa sœur ! qu’elle n’avait pas vue depuis trois ans ! sa sœur ! Colette se mit à trembler de tous ses membres. Ah ! c’est qu 'Aurélie était une personne redoutable. Le contraire d’une folle, elle. Honnête, d’une honnêteté sévère pour les autres comme pour soi-même. En-

LA SOEUR AÎNÉE

fiant, elle avait l’air grave et un peu morose déjà. Elle ne jouait jamais, lisait dans les livres, des livres qui instruisent, réfléchissait quand elle ne lisait pas. La mère morte, Aurélie fut la ménagère; active, faisant le marché, faisant la cuisine, époussetant les meubles, raccommodant les habits du père, ayant un petit cahier rayé de rouge et de bleu, où elle marquait les dépenses. Économe, presque avare, pratique, elle faisait l’admiration des voisins. « Tâche d’être comme Aurélie », était une parole que les parents du quartier répétaient à leurs demoiselles. Pour être parfaite, il ne lui manquait que d’être pieuse ; elle le fut dès sa première communion. ÉJle allait tous les matins à la messe, les yeux baissés, édifiante. Quand le curé de la paroisse rencontrait Aurélie, il l’arrêtait pour causer avec elle, et l’on voyait bien à son air paternel et satisfait qu’il la complimentait de sa bonne conduite. Elle rougissait, intimidée, très humble. Devenant jeune fille, elle devint plus grave, plus réservée encore. Elle ne se mettait jamais à la fenêtre. Le dimanche même, elle n’allait pas à la promenade. Elle disait qu’elle né se marierait pas. Peut-être pensait-elle à prendre le voile. Que de bons conseils elle donna à cette évaporée de Colette ! Nuit et jour, elle demandait au ciel qu» sa sœur ne vint point à mal tourner.

Le ciel n’exauce pas toutes les prières, hélas ! Et, depuis la fuite avec le commis de nouveautés, Aurélie, navrée au plus profond du cœur, — ceci, Colette l’avait appris, — redoublait de vertu comme pour compenser les fautes de l’enfant perdue; vivant du travail de ses mains, ardemment dévote, estimée des gens de bien, agréable à Dieu.

La première pensée de Colette fut de ne pas recevoir Aurélie. Ce n'était pas possible : on ne met pas sa sœur aînée à la porte. Tremblante, avec des mouvements d’instinct, en répétant : « Ah ! mon Dieu ! ah ! mon Dieu ! » elle s’enveloppa d’un peignoir, fourra son amant dans le cabinet de toilette, jeta dans une armoire le domino, le loup, — car elle avait passé la nuit au bal ! — mit les bracelets et les boucles d’oreilles dans le coffret à bijoux, et dit enfin, émue comme une condamnée qui va voir l’inévitable bourreau : « Faites entrer, allons, faites entrer. » Il eût été plus convenable de recevoir Aurélie dans le salon ; elle ne pouvait pas, à cause du souper, dont les crevettes et les ailes de perdreau devaient traîner dans les assiettes.

En voyant son aînée, grande, belle, mais l’air si austère dans un robe sombre, — un peu de l’air d’une religieuse, — Colette eut envie de se cacher sous le lit, et détourna la tête, le

LA SOEUR AÎNÉE

front dans les mains. Mais Aurélie s’approcha et lui parla très doucement : «. N’aie pas peur, pauvre petite ; je ne viens pas pour te faire des reproches. Ils ne serviraient à rien. Oh ! mon coeur se brise de te voir ainsi tombée; mais ce qui est fait est fait, et le mal, maintenant, est encore irrémédiable. Plus tard, peutêtre, — quand tu ne seras plus jeune, — tu pourras changer de conduite, et tu mériteras d’être pardonnée. En attendant, j’ai un devoir à remplir. Les existences comme les tiennes ont de tristes fins, chère enfant. Après les luxes, il y a la pauvreté. Tu n’auras pas toujours vingt-deux ans ! Celles qui ont vécu dans le désordre mourront dans la misère. Tu ne songes pas à l’avenir, je veux y penser pour toi. Tu es prodigue, tu as tort; je te ferai faire des économies. Quoique mal acquis, il faut garder son argent, qu’on peut sanctifier plus tard en l’employant à de bonnes œuvres. C’est un bien cruel sacrifice que je te fais en m’occupant de tes affaires. En aurais-je longtemps le courage ? Je l’espère. Je ne veux pas que ma sœur meure dans un lit d’hôpital. » Stupéfaite, extasiée de tant de dévouement et d’abnégation, Colette tomba aux pieds de son aînée, et elle lui baise les mains avec de petits sanglots.

Pendant quatre1 années, Aurélie habita chez

Colette. Oh ! elle ne se mêla pas à la vie abominable de sa sœur. Ni le bois, ni le théâtre, ni les bals. Si elle sortait, elle sortait seule ; n’entrait jamais au salon quand des gens étaient là; évitait toutes les rencontres avec les filles et les clubmen qui venaient voir sa sœur; se tenait presque toujours dans une chambre à l’écart, simplement meublée de meubles qu’elle avait apportés, où il y avait un prie- Dieu. Même elle payait, le premier de chaque mois, une pension, ne voulant profiter en aucune manière, du bien-être de Colette, qui avait une source impure. Mais elle dirigeait la maison avec un zèle admirable! Toujours pratique, elle avait introduit des réformes, arrêté les gaspillages. Elle s’entendait avec les fournisseurs, obtenait des réductions. Les domestiques, touchant régulièrement leurs gages, servaient mieux et volaient moins. Elle conseillait à sa sœur des toilettes aussi jolies, moins chères. Quand Colette allait aux courses, Aurélie lui disait : « Laisse-moi ton portemonnaie », de peur qu’elle ne perdît. Elle lui donnait d’autres conseils, excellents : ne pas recevoir des hommes trop jeunes, qui font grand bruit, qui déconsidèrent, compromet* tei il ; des amis d'un certain âge, mariés, pères de famille, qui ont des ménagements à garder; étaient de beaucoup préférables. « Je veux

LA. SOEUR AÎNÉE

bien », répondait Colette, un peu agacée, mais reconnaissante. La maison à présent avait un grand air d’ordre, presque de calme, d’honorabilité même, autant qu’il était possible. Il y avait des housses sur les meubles du salon et du boudoir. Beaucoup de bibelots, qui encombraient les cheminées et les étagères avaient disparu peu à peu ; les cadeaux, Aurélie les mettait dans une grande armoire, où ils ne risquaient pas de se détériorer; elle seule avait la clef de cette armoire, qui était dans sa chambre. Une ou deux fois par mois, elle allait chez un agent de change. Ces courseslà, elle n’en parlait pas à Colette, qui n’entendait rien aux affaires et n’aimait pas à s’en occuper. Elle était une espèce de majordome qui prend avec passion, avec patience, les intérêts d’une famille. Et elle avait l’air de ne pas s’apercevoir, elle, de son dévouement, ne permettait pas à Colette de lui témoigner de la reconnaissance, disait avec un sourire triste, un peu résigné : « Ne parlons pas de cela, je fais mon devoir. » Mais combien ce devoir lui était pénible. Vivre à côté de cette vie coupable, cela écœurait cette honnête fille. Il y eut une heure enfin où il lui devint impossible de triompher de ses répugnances. Elle avoua à Colette qu’elle n’y pouvait plus tenir, quelle se retirait. Du moins, en s’en allant, elle em-

porterait la consolation d’avoir peut-être donné à sœur quelques habitudes d’économie. A vrai dire, Colette apprit sans trop de chagrin la nouvelle résolution d’Aurélie. Cela l’ennuyait tant de ne plus oser être folle à sa guise ! « Fais comme tu voudras. Au fond, c’est mon avis, tu n’es pas à ta place chez moi. » Les deux sœurs s’embrassèrent. Mais, demanda Colette, où est l’argent? — Quel argent ? dit l’autre étonnée. — L’argent que tu as économisé. — Ah ! pauvre petite, ce n’est pas avec un train de maison comme le tien qu’on peut mettre de l’argent à la caisse d’épargne.» Colette n’insista pas. Le comte Saratoff, la veille, lui avait promis une rivière de diamants du Brésil.

Maintenant, ce qui devait arriver est arrivé. La vierge, sage est récompensée, la vierge folle est punie. Aurélie, ayant amassé lentement, à force de travail et de parcimonie, une dot assez considérable, a épousé un honnête homme, chef de division au ministère des finances. 11 est digne et dévot comme elle. Ils ont trois enfants, une fille, deux garçons, qu’ils élèvent dans des sentiments d’honneur et de piété pas excessive, bien entendue. Ils sont estimés dans leur quartier. Ils sont heureux, méritent de l’être. Quant à Colette, moins jeune, et toujours folle, elle essaie d’aimer et

LA SOEUR AÎNÉE

de rire encore. Un rire qui va pleurer. Peu à peu elle descend le triste chemin. Elle sera bientôt arrivée dans l’ignominie et le dénûment sordides. Vous la rencontrerez, au coin de quelque rue, par un soir d’hiver, grelottante et battue de la neige et du vent, — la pauvre petite cigale qui a chanté pour une infâme fourmi.

LA PENITENTE

Le voile baissé jusqu’au menton, tout emmitoufflée de fourrures, tenant sa jupe à pleines mains comme une femme qui s’est habillée à la hâte, la petite baronne sortit très vite dans la rue où pleurait encore le brouillard du matin. Elle s’arrêta un instant, sur la pointe des pieds, parut hésiter, regarda, à droite, à gauche, avec ces mouvements de cou d’un oiseau posé sur une branche, qui ne sait de quel côté prendre son vol ; puis, presque courante, elle monta dans un fiacre, en jetant une adresse au cocher. Dès qu’elle se fut pelotonnée dans un coin, frileuse, peureuse peut-être, les lèvres sous le manchon, parmi la chaleur de la soie et du velours, quelque chose glissa de dessous son manteau, dans une fuite rose et noire : un corset de satin; de la peluche courait autour des rondeurs vides que gonllèrent les seins. Quoi y la baronne, — une es-

LA PÉNITENTE

quise mondaine pourtant! - ressemblait à ce point aux petites cocottes matinales qui trottent menu par les rues, ayant, clans leur paresse, négligé de remettre la frôle armure de baleine dont les défaites nocturnes ont démontré l’inutilité ? Elle ne ramassa pas le corset. Elle songeait à la nuit coupable et charmante dans l’appartement de garçon, où elle avait mêlé son parfum de boudoir aux odeurs de cuir de Russie et de cigares fins, éparses entre les murs décorés d’armes anciennes sous des fleurets en croix ; elle songeait aux emportements de la soudaine étreinte, au dégrafements brutaux, et aux longues, aux ! lentes, aux éternelles caresses où s’allanguis- ; sent les premières audaces et les premiers refus. Quelquefois elle tournait le regard vers ■B. rue qui se rosait çà et là, grise encore ; sous les portes cochères, des laitiers alignaient les bidons de fer-blanc aux fermetures de cuivre; un porteur de journaux devant une boutique à demi-ouverte distribuait les 'euilles du matin à une vieille femme mal sveillée qui se frottait les yeux; des employés, loirs, maigres, un croissant entre les dents, tassaient vite, le collet relevé, le long des aurs. Mais elle regardait sans voir, songeant oujours, attendrie, amolie, enveloppée des hélices récentes, s’enlaçant elle-même, pour

les retenir, comme on empêcherait de tomber un vêtement dont l’étoffe est très douce à la peau.

Le fiacre passait devant une église.

Elle vit le grand portail sombre, dur, qui a l’air de ne jamais devoir s’ouvrir, et, à droite, la porte basse, entre-baillée. Comme si elle se fût avisée tout à coup de quelque chose d’encore inéprouvé, son regard, sous le voile, eut une lueur vive, étrange dans ses yeux doux, — la première étincelle d’un désir ou d’une curiosité qui s’allume; pendant qu’un rire lui venait aux lèvres, sournois, cruel, un peu narquois, joli pourtant. « Cocher! arrêtez! » cria-t-elle, et elle remit à la hâte le corset sous son manteau, descendit de voiture, entra dans l’église presque déserte où trois vieilles à genoux, montrant parmi la boue des jupons de fortes semelles noires, marmottaient des oraisons près d’un confessionnal. Précisément un jeune prêtre, long, grêle et dur, austère, sortait de la sacristie et se dirigeait vers le tribunal de la pénitence. La petite baronne s’inclina sur un prie-Dieu, un peu à l’écart, attendant son tour ; elle avait le visage dans son mouchoir, faisait son examen de conscience sans doute, était très édifiante.

Pourquoi non ? Est-ce que l’on 11e peut pas

LA PÉNITENTE

être une bonne chrétienne parce qu’on fut une amoureuse ? Ils suivent de tout près la joie, hélas ! les remords des doux péchés. On se repent de sa faute avec la même ardeur qu’on l’a commise ; on est sincère avec le bon Dien, comme on l’était avec son amant. Les bouches qui ont balbutié de folles et coupables paroles veulent proférer les aveux qui demandent grâce ; le souvenir des ivresses invoque les macérations. Et le ciel dont la miséricorde est infinie ne repousse pas les pécheresses pénitentes, non, pas même quand c’est échappées à peine du mal qu’elles viennent se purifier dans la source de tout bien, pas même quand leur repentance précoce laisse après soi dans le temple une trainée odorante d’alcôve.

Certes, dès que la baronne fut agenouillée devant le confesseur, il émana d’elle, dans ce coin de l’église, un très inquiétant arôme de tendresse mal éteinte, et l’ylang-yang mêlait mal à propos sa griserie perverse à la fadeur sacrée de l’encens. En baissant trop humblenent son front rosé de veloutine, elle maquilla e grillage du confessionnal ! Elle aurait dû, surtout, dissimuler le corset qu’elle tenait, ne

sachant qu’en faire, tout plein de parfums qui se souviennent, entre ses mains jointes pour la prière. Mais son repentir, sa dévotion l'absorbaient à tel point qu’elle n’avait pas le loisir de s’inquiéter d’autre chose ; ce fut avec une humilité fervente, et se châtiant déjà par l’aveu, qu’après les paroles consacrées elle confessa sa faute.

« Après avoir longtemps résisté, elle avait consenti enfin à venir, le soir, chez celui qu’elle aimait. Et, d’abord, il s’était agenouillé devant elle, lui disant d’adorables tendresses, lui rappelent le bal où ils avaient valsé ensemble pour la première fois, elle, si blanche, grasse, les bras nus, très décolletée, appuyant sur l’habit noir, dans le tournoiement de la danse, le marbre vivant et chaud de sa poitrine qui battait. »

Elle s’interrompit pour dire :

— J’étais déjà coupable !

Après quelques secondes de silence, — ce fut comme s’il avait eu besoin de reprendre haleine, — le prêtre répondit :

— La clémence de Dieu est infinie.

Encouragée, elle continua sa confession :

« Il me parlait sans cesse, plus ardemment!

LA PÉNITENTE

Ces épaules, que tout le monde avait vues, ne les reverrait-il pas, lui seul ? Ne baiserait-il pas ces bras dont l’étreinte lui mettrait le Paradis autour du cou ? Car il blasphémait, mon père ! Et, toujours à genoux, il me baisait les doigts, les ongles, voulait écarter, — oh ! je rougis ! — les dentelles de mes manches. J’aurais du m’enfuir; je ne pouvais pas. J’étais vaincue, et, doucement abandonnée, pendant qu’il m’enlaçait, je renversais la tête sur le dossier du fauteuil, les yeux pleins de larmes qui consentent. »

Elle s’interrompit de nouveau.

— Hélas! Dieu ne m’absoudra jamais !

Cette fois, pas de réponse. Le confesseur, scandalisé, s’était-il retiré? Elle ne pouvait pas le voir, ayant sa tête entre les mains, dans le corset. Mais non, elle entendait, tout près d’elle, le souffle d’une poitrine oppressée. Car l'énormité du péché mettait hors de lui le jeune prêtre ; et ce fut très bas, très lentement, d’une voix qui tremble, qu’il dit enfin, par un effort suprême de charité :

— Ne désespérez pas, ma fille.

Elle parla encore dans l’expansion débordante du repentir! Dévotement barbare pour elle-même, elle n’épargna à sa pudeur aucun des pénibles aveux. Toutes les délices abominables du lit adultère, les ruses de l’amour

pervers, les caresses conseillées par l'essaim des mauvais anges nageant, dans les plis des rideaux et toujours renouvelées jusqu’à l’heure où l’aurore, qui glisse à travers les dentelles, met à son tour des baisers sur les lèvres pâlies, elle raconta tout, tout, abondamment, longuement, avec des emportements de pénitente affolée et de minuties de casuiste, tant qu’enfin, épouvantée de sa damnation définitive, elle se mit à sangloter et à mouiller de larmes désespérées le satin et la peluche du corset noir et rose.

Le confesseur se taisait.

Mais l’effroi que lui inspirait justement le crime de la pénitente devait être extrême, car elle entendit le bruit qu’un homme près de choir ferait en se retenant à une cloison.

Puis, il y eut cette parole sévère :

— Retirez-vous, madame.

Elle obéit toute pleurante.

Mais, en traversant l’église où le froufrou de sa robe offensa l’austérité des dalles, elle avait dans les yeux et aux lèvres, sous le voile, son mauvais petit rire ! Au moment de pousser la porte elle se détourna, le regard attiré vers un autel latéral par un tableau où l’on voyait

LA PÉNITENTE

Satan parlant sur la montagne à l’oreille de Jésus. Une fusée de soleil, à travers un vitrail, éclaira, fit vivre la face du démon; et l’on aurait pu croire, en vérité, que le tentateur de Dieu complimentait d’un sourire la petite baronne. Elle s’en alla très vite, secouée d’un sursaut de gaieté, le nez dans son manchon. Quant au corset, elle l’avait oublié dans le confessionnal.

LA FEMME DE CHAMBRE

Plus vive que les hirondelles et plus fraîche que les fleurs ! A la voir, tous les madrigaux faciles vous venaient aux lèVres, et le plus pré cieux des poètes, ennemi des métaphores banales, n'aurait pu s’empêcher de dire qu’elle ressemblait à une églantine. Son nom, Claire de Brézolles, et son âge, seize ans. Il fallait qu’il y eût de la clarté dans son nom, et, dans son âge , tout le printemps . Ses cheveux blonds, en frisures légères, lui voletaient sur le front comme des anneaux d’or ailés. Deux lueurs bleues, c’étaient ses yeux ; sa bouche, où fleurissait le rire, était un bouton de rose, déchiré. Née d’une grande race, — et toute petite, — elle serait quelque jour marquise ou princesse; en attendant : « Bonjour, bébé! » Elle marchait touchant le parquet à peine,

LA FEMME DE CHAMBRE

presque en l’air, avec un souvenir d’avoir sauté à la corde. Demoiselle et oiselle, on était tenté de fermer les fenêtres, de peur qu’elle ne s’envolât ! Rien qu’à la regarder, on croyait deviner d’où soufflait le vent, tant elle avait l’air de quelque chose de léger, qu’il emporte ; et rien qu’à l’entendre, on se souvenait qu’il y a des nids dans les arbres. Elle semblait d’autant plus mignonne, la mignonne, qu’elle habitait avec ses grands-parents dans un hôtel ancien, tout environné de hauts chênes, sombre, austère, qui était, en plein Paris, comme un morose château de Bretagne, où ressuscitent, la nuit, les légendes. Un pastel dans un cadre noir. Elle éclairait toutes les ombres du vieil habitacle, faisait sourire les grimaces renfrognées des vieux habitants. Elle voulait que l’on donnât des fêtes, on en donnait. Alors, c’était étrange, et joli. Graves comme des ancêtres descendus des toiles de la galerie, le grand-père et la grand’mère, plaques d’ordres sur le revers de l’habit démodé et longues anglaises blanches, se tenaient entre les tentures de la porte du salon, et accueillaient les hôtes frivoles avec de cérémonieuses bienvenues. D’ordinaire ils ouvraient le bal par quelque danse de jadis. Décolleté jusqu’aux pointes des seins et le gardénia à la boutonnière, le cotillon futur contemplait, un peu intimidé, le

menuet. Tout à coup, au beau milieu de la salle, Claire de Brezolles, comme une enfant, pouffait de rire ! Toutes les gravités, toutes les contraintes s’échappaient dans cette envolée de joie; et c’était jusqu’au matin le bal ardent qui rit et qui danse, ne sachant si la nuit finira jamais, et qui flirte aux buffets en buvant du champagne. Mais la petite demoiselle, ingénue et folle, allant, venant, polkant, valsant, avec l’instabilité frémissante d’une libellule, mettait dans toute la joie parisienne l’innocence endiablée d’une fête à la pension.

It

C’était ainsi qu’elle était adorable — toute grâce et toute candeur — lorsque la grand’mère, dans un mouvement de colère, renvoya la gouvernante attachée au service de Mademoiselle. Une bonne vieille, cette gouvernante, et difficile à remplacer. On agréa enfin une femme de chambre vivement recommandée par la supérieure du couvent où Claire de Brezolles avait fait son éducation.

Anaïs était une personne singulière ; trente ans, maigre, la poitrine plate, le visage terne avec des yeux roux qui flambaient dans le creux profond des orbites, — deux tisons enfoncés dans la chair. Presque pas de lèvres.

LA FEMME DE CHAMBRE

Ses mains longues, pareilles à celles des Paganinis fantastiques peints sur les enseignes des luthiers, s’effilaient, s’étiraient, voulaient prendre, donnaient une illusion de griffes démoniaques. D’ailleurs, silencieuse. La tête détournée d’ordinaire. Puis, tout à coup, regardant bien en face, avec ces yeux fauves. On ne savait qu’elle maîtrise dans ce regard de servante.

D’abord, Claire de Brezolles s’accommoda fort mal de cette nouvelle compagnie. Imaginez une linotte confiée à une chouette ! les yeux d’Anaïs la gênaient souvent, trop fixes. Elle avait comme un instinct de fuite, quand les mains de sa femme de chambre, s’allongeant, lui remuaient les cheveux, lui nouaient un ruban au cou, lui touchaient les poignets pour boutonner les gants. Même, un matin — après qu’Anaïs l’eût habillée — elle se sentit si inquiète, d’une inquiétude jamais éprouvée, qu’elle monta en courant chez sa grand’mère. Elle était décidée. Elle ne voulait pas qu’on laissât cette étrange fille auprès d’elle. Mais, devant la porte, elle s’arrêta. Qu’allait- elle dire ? Quelle raison fournirait-elle en demandant le renvoi de la domestique ? On la traiterait d’enfant, on lui répondrait : « C’est un caprice. » Elle n’avait, en somme, aucun reproche sérieux à formuler. Puis, bonne comme elle

était, cela lui répugnait de faire du tort à une pauvre créature. « Ce n’est pas sa faute si elle a ces yeux et ses mains. » Elle redescendit très vite, en glissant le long de la rampe, avec des éclats de rire qui sonnaient de marche en marché comme une cascatelle de perles.

Peu à peu, — non pas ce jour-là, mais de jour en jour, — son rire s’éteignit. L’églan* tine rose de ses lèvres fut une églantine blanche. Elle ne demandait plus que l’on donnât des fêtes. Elle était comme un enfant qui ne veut pas jouer et ne dit pas pourquoi les jouets ont cessé de lui plaire. Elle était triste, — : elle! On la rencontrait sous les chênes du jardin, au printemps, ne courant pas après les papillons. Une gravité lui venait. Il y avait dans toute son attitude une crainte d’être regardée en face, un désir de se fourrer dans les coins. « Mademoiselle! mademoiselle! » Elle était la dernière, maintenant, à s’asseoir à la table du déjeuner. « Qu’as-tu donc, petite? » Elle ne répondait pas. Elle était presque pâle, Claire, si rose ! Elle devint pâle tout à fait. Il passait de l’ombre sur ses yeux ; quelquefois, elle avait une toux : c’était cela qu’était devenu son rire. Quel souci l’avait prise ? N’était-

LA FEMME DE CHAMBRE

elle pas aussi heureuse qu’auparavant? Comme naguère, ses grands-parents l’adoraient , disant : « Que veux-tu, chérie? » et, si elle sentait le besoin de quelque consolation, n’avaitelle pas auprès d’elle, à toute heure, le dévouement d’Anaïs, attentif, tendre, presque acharné, qui l’enveloppait de patientes tendresses ? Les visages sont trompeurs et ne révèlent pas les âmes ; cette femme de chambre aux yeux mauvais, presque cruels, avait d’exquises douceurs pour sa petite maîtresse. Toujours là, obéissant au moindre geste, au moindre regard, ne se couchant qu’après l’enfant endormie, éveillée longtemps avant elle et se tenant près du chevet avec l’espérance d’un ordre. Mais Claire, sans pitié pour lès affections dont elle était environnée, s’alanguissait de plus en plus. Maigre, maintenant! avec des désespoirs muets, qui se tiennent dans Fembrasure des fenêtres et refusent de dire pourquoi . Une nuit, un cri traversa le silence de l’hôtel ! La grand’mère accourut, ses vieux cheveux défaits, toute secouée d’épouvante. Claire, assise sur son lit, tordant ses bras, les yeux fous, hurlait, le cou gonflé, comme un chien qui aboie à la lune. « Un médecin ! cria la vieille, tout de suite ! oh ! vite ! un médecin ! » Mais où donc était Anaïs? Elle sortit, à peine vêtue, de la chambre voisine où elle couchait d’ordi-

naire. Elle s’excusa, en pleurant. Elle aurait dû, la première, entendre les cris, venir au secours de Mademoiselle; elle maudissait son sommeil tenace, et, à genoux devant le lit, elle baisait avec des sanglots les mains crispées de l’enfant qui criait toujours de douloureuses plaintes ! Claire se remit mal de cette crise. Elle avait très souvent, sans raison, des pleurs que secouaient des toux prolongées. Les médecins conseillèrent une saison à Nice. Parmi ceux qui me lisent, plusieurs se souviennent sans doute d’avoir vu passer sur la promenade des Anglais une pauvre petite jeune fille, dix-sept ans à peine, si blême, qui se traînait, mourante, et que soutenait des deux bras — comme une mère sa fille, comme un amant sa maîtresse, — une femme de trente ans environ, maigre, la poitrine plate, le visage terne avec des yeux roux flambant dans le creux profond des orbites, — deux tisons enfoncés dans la chair...

Le soir du jour où elle mourut, — car elle est morte, à dix-huit ans! — il y avait tant de lilas blancs sur la petite trépassée que l'on eût dit, en vérité, que tout le printemps avait neigé sur elle. Et la mort, clémente, lui avait

LA FEMME DE CHAMBRE

rendu son enfance épanouie . Défunte , elle était presque rose, celle qui venait d’être une si pâle vivante ; son rire, muet, hélas ! lui était revenu aux lèvres. Les lueurs des cierges, inclinées vers elle , rallumaient l’azur de ses yeux.

Anaïs entra, les bras pendants, livide, pareille à un spectre qui rendrait visite à une morte.

Pendant qu’elle regardaitClaire,deuxlarmes,

lentes», comme les dernières gouttes d’un fruit séché, coulaient jusqu’aux coins de sa bouche.

| Elle se pencha, baisa la morte, longtemps, sur les yeux, et la baisa sur les lèvres, longtemps.

Puis, de ses maigres mains qui s’effilaient, s’étiraient, donnaient une illusion de griffes démoniaques, elle dénoua, au cou du cadavre, an long ruban de moire bleue, où pendait une croix.

Quand on pénétra dans la chambre, le lendemain, on trouva la femme de chambre de Mademoiselle, pendue à la muraille, près du it, déjà froide, un ruban bleu autour du cou, it les pointes des pieds tendues vers une diaise renversée.

LE VICOMTE CYRILLE

— Dis donc, freluquet, je t’ai invité à tâter de nia cuisine, pas de ma cuisinière !

Et le bon vieux peintre, dans un éclat de rire, — large face rose avec des rides de laboureur, entre la barbe et les cheveux ras qui grisonnent, — poussa d’un joli coup de poing le joli vicomte qui tourna sur lui-même comme une toupie fouettée.

— Tu sais, ajouta le brave homme, je défends qu’on touche à Thérèse, moi ! C est une belle fille, qui me plaît. Je me fiche pas mal de vos Parisiennes fines comme des aiguilles: ]e préfère cette paysanne qui me remplit bien les bras. Je ne comprends pas 1 amour, les mains vides. Tu as une fière chance d êtri| maigrichon comme une demoiselle, car, sans; cela, tonnerre du Diable ! je t’aurais cassé en plusieurs morceaux, et ça n’aurait pas été long.

LE VICOMTE CYRILLE

En même temps il avait relevé jusqu’à l'épaule la manche gauche de sa veste d’atelier, et faisant saillir ses muscles, il frappait d’une rude main velue le relief énorme du biceps, qui ne trembla point.

A ce spectacle conseiller de prudence, le vicomte Cyrille, — élégant amateur de peinture, qui s’encanaille parfois dans les ateliers, — jugea bon de prendre les choses en plaisanterie.

— Eh ! dit-il, voilà beaucoup de bruit pour une servante pincée. Qui diantre se serait imaginé que votre jalousie ?...

— Ma jalousie !

. Le vieux maître, les poings aux côtes, riait à tel point que ’ son ventre s’abaissait et montait comme un tremplin qui vient de recevoir le coup d’élan d’un gymnaste.

— Tu te figures que je suis jaloux -de toi, gringalet ! Mais tu ne t’es donc jamais regardé dans la glace, petit ? On se ferait une idée des roseaux, sans en avoir jamais vu, rien qu’à, contempler tes jambes. Seulement elles sont prêtes à rompre, tout en pliant. Si je te mettais la main sur la poitrine, je toucherais, du pouce à ton épaule gauche, et, du petit doigt, à ton épaule droite. Tu te crois irrésistible avec tes vingt-sept ans qui ont des rhumatismes et ton maquillage de fille, et les odeurs

d’ylang-ylang et de lubin, — un tas de saletés, — que tu as ramassées dans tous les restaurants et dans toutes les coulisses ? Ote-toi de là, je vais souiller, et tu t’envolerais par la fenêtre. Jaloux de toi, saint bon Dieu ! Vous êtes donc assez niais, toi et tes pareils, pour vous imaginer que vous êtes des hommes ? Allons, ne te rebiffe pas. A quoi cela te servirait-il ? Assieds-toi, et ne bouge plus. Tiens, puisque tu as pincé Thérèse, — une fille qui te porterait à bras tendu de Barbizon à Chailly,

— je vais en profiter pour te dire ton fait, à toi, et quelques autres !

« Pour être des hommes, il vous manque une seule chose, qui est à peu près tout ! Comprenons-nous bien. Je ne vous demande pas d’être des esprits ou des cœurs sublimes. Du talent jusqu’au génie, de l’amour jusqu’à la passion, ce n’est pas le fait du premier venu. On a le droit d’exister, — sans cela il faudrait accrocher l’écriteau : « Appartements à louer» à tous les murs de la rue humaine,,

— et de ne pas être Shakespeare ou don Juan. L’idéal, peste! il serait absurde que l’on voulût forcer les gens à se hisser jusquelà. Le comprendre, l’entrevoir seulement, ce serait déjà bien joli. Je ne vous en demande

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pas tant. Je suis un n’importe qui, tout rond, pas compliqué, sans visées hyperphysiques, qui met sur la toile ce qu’il a vu dans la nature, — trop heureux si ses arbres imitent suffisamment les arbres de la forêt, si ses vaches ou ses brebis ne ressemblent par à celles que l’on achète chez le marchand de jouets. Ce qui me convient dans Thérèse, c’est qu’elle me sert de la viande saignante et de la chair vive. Donc, sois tranquille, je ne pense pas que, pour avoir droit à l’air et au pain, il soit indispensable d’écrire des chefs-d’œuvre ou de grimper à une échelle de corde, au-dessus d’un précipice, dans la seule espérance de voir à travers le rideau sa bien-aimée faire la prière du soir devant une branche de buis bénit. Non pas ! redescendons de toutes les échelles. Soyons pratiques. Mais, saperlipopette, pour être un homme, il faut au moins être une bête, je suppose! Un jour, monsieur le vicomte, je vous conduirai dans un haras. Vous verrez dans la poussière en tourbillons Tardent étalon qui se cabre, et qui hennit, furieux et superbe, et qui assaille la femelle écarquillée ! C’est cela qui vous donnera a réfléchir, mon camarade.

« Ton histoire, — et celle des autres, —

n’est pas difficile à deviner. Tout petit, tu n’étais pas plus mal bâti que le commun des mortels. Un de ces enfants qui peuvent devenir capables d’en faire. Mais, voilà, ta mère, une mondaine, t’a roulé dans la poudre de riz, comme on roule les éperlans dans la farine. Et vous êtes frit, vicomte! Au 'lycée, tu n’as rien appris, naturellement, — ça, ça me serait égal, — mais tu n’as pas même joué aux barres. Virgile t’assommait, et la gymnastique t’éreintait. Tu faisais d’autres lectures, et d’autres exercices. On allume une petite bougie, la nuit, sous le drap soulevé, pour étudier le « Portier des Chartreux » ; il y a des coins dans la cour dé la récréation, à côté de la pompe et derrière les arbres, où les pions ne surveillent pas les écoliers qui se parlent deux à deux, ou par groupes. Tas de Corydons et d’Alexis! Ah ! cette églogue-là, tu l’as lue, et tu l’expliquais aux « nouveaux », avec des commentaires. Je t’en aurais fichu des coups de pied dans les reins ! Pour ce qui est des amourettes avec la petite cousine, des marguerites effeuillées, ah ! bien oui, des niaiseries. Faire la cour, c’est trop long. Avec ça que ce serait drôle, une petite sotte qui n’a lu que Paul cl Virginie. Une éducation à faire ! plus souvent. Les femmes de chambre ou les cuisinières, oui, à la bonne heure, — il t’est

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resté, ce goût-là. Mais ces filles ont pour amoureux de robustes goujats, qu’elles préfèrent, et tu t’en revenais au lycée, — et à l’égloque. De sorte que, chétif, maigre, la poitrine rentrée, l’air d’avoir été plié en deux et d’avoir gardé le pli, de la bile et du sang à tes yeux sans cils, tu ressemblas bientôt à l’un de ces enfants cacochymes qui, jadis, jouaient les rôles de vieillards au théâtre de M. Comte. « C’est la croissance », disait-on. Tu ne grandissais guère ! et njême, à ta sortie du collège, quand ta taille se fut développée — une perche qui va tomber — tu étais encore comme un nain rachitique et vieillot qu’on aurait tiré en long. Alors ce fut du propre! Dame, tu en avais lu de belles. Tu avais des espèces de rêves. La Popelinière t’avait enseigné un idéal. L’Idylle de Virgile t’avait fait pressentir et désirer celle de Théocrite. Tu concevais, à ta façon des oarystis. Quelle fête ! En as-tu pris à Bullier, à T Élysée-Montmartre, aux Folies- Bergères et dans les brasseries à femmes, de ces maquillées qui, avant de se coucher, mettent leurs chignons sur la table de nuit! Quant à l’idée d’aimer, de convoiter seulement une belle fille saine et violente, franche de corps sinon de cœur, qui t’eut bien serré sur sa poitrine dure, tu ne l’as jamais eue ; tu avais peur d’une étreinte sincère où tes os auraient cra-

qué. Il te fallait déjà ces compagnonnes blasées ou lasses qui bâillent au lit, tournent vite le dos et dont l’ennui s’accommodait de ta faiblesse. Ta virilité, les chevreaux de Corydon l’avaient broutée dans Je cytise amer ! N’importe, la fête, toujours ! sans désir réel, sans plaisir vrai ! Tant qu’enfin, après de longs soupers chez Lucien ou aux Halles, — un instinct, chez les filles comme chez toi, de reculer l’heure de l’abjecte hypocrisie, — après tant de louis jetés sur la cheminée, le lendemain, avec regret, après avoir, non certes dans la débauche, mais dans sa parodie, définitivement brisé, avili, annulé ce qui te restait, à vingt-trois ans, de jeunesse, tu t’es écrié, un beau jour : « Tiens, si je me mariais? »

« Et tu t’es marié, en effet, avec une jeune fille, dix-huit ans, jolie, qui ne connaissait pas même de l’amour l’espérance du bonheur.

Misérable ! Elle était là, dans le lit nuptial, ignorant tout, craignant tout, désirant elle ne savait quoi. Rose, elle cachait sa rougeur dans les dentelles de l’oreiller et dans ses cheveux qui bouffent; elle avait de petits frissons, et, à la fois, elle était épouvantée et déli-

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cieusement émue d’être là. Une enfant qui va devenir femme, c’est exquis et auguste. Elle pleurait un peu, elle souriait, prête à tout refuser, vaguement consciente pourtant d’un devoir, — et d’un droit! Et toi, tu restais immobile, la regardant, incpiiet, avec tes réminiscences de collège et tes souvenirs de cabinets particuliers. Sois sincère, ipon camarade : ce fut un moment fâcheux. Enfin, tu t’inclinas vers elle. Ah ! misérable ! misérable, te dis-je ! L’époux est un monstre qui, en souillant la vierge, ne divinise pas la femme. Rien ne t’absoudra de l’impur sacrilège, et il ne te sera jamais pardonné, cet effroi étonné d’une innocence, qui, sans avoir rien prévu, devine qu’on la déçoit. C’est en vain que tu partis pour l’Italie avec la vicomtesse, — le chemin de fer suprême espérance ! — c’est en vain que tu tentas de divertir son instinct ou son rêve dans les plaisirs du monde, du luxe, dans mille folies; peu à peu, elle comprit et, six mois après, elle avait un amant. De quoi te serais-tu plaint? Tu ne te plaignis pas. Tu éprouvas, dans ta bassesse, quelque chose qui ressemblait à la joie d’une délivrance. Tu respiras comme après un fardeau tombé; et, alors, tu repris ta vie de naguère. Celui qui n’avait pas eu d’épouse, eut des maîtresses ou feignit d’en avoir. La fête encore ! mais plus

élégante, car la dot de ta femme t’avait fait millionnaire. Les filles de théâtre, après les filles de brasseries ; et même, au lieu des petites cocottes, les grandes cocodettes. La réputation d’un viveur effréné, tu l’as conquise, et tu l’as méritée à un certain point de vue. La complicité de celles pour qui c’est le plus beau des rêves que leur métier soit une sinécure, les manèges compromettants des flirtations qui aboutissent rarement aux abandons d’un canapé définitif, sauvegardent ta renommée. Même, à tes propres yeux, tu n’es pas aussi parfaitement déchu que tu devrais le croire. Tu te fais des illusions. Il t’arrive d’imaginer que tu désires ! Il t’arrive de pincer Thérèse dans le gras des reins ! Quelquefois aussi, de loin en loin, tu sors, la nuit, non de chez l’une de tes maîtresses, mais de quelque maison aux fenêtres closes, dont la porte se referme très vite et, content de toi, respirant aussi largement qu’il t’est possible, tu marches, le long des murs avec un air de triomphe, — pareil à un gastralgique incurable, qui ne peut avaler lui-même aucun aliment, et qui, après qu’on a réussi à le nourrir artificiellement, au moyen de tubes en caoutchouc ou glissent des bouillies, s’écrierait en s’enorgueillissant : « C’est égal, j’ai joliment bien dîné ! » Cependant, prenez garde, vi-

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comte Cyrille. Il se peut que votre réputation de viveur souffre bientôt de plus d’une atteinte, et déjà l’on raconte une aventure assez plaisante, ma foi ! Vous étiez à la campagne, je ne sais quand, l’autre jour avec des cabotines et des clubmen ; on manqua le train du retour; aucune autre ressource que l’auberge voisine; tous les couples logés, il resta deux chambres, — un lit dans chacune, — pour Lila Biscuit, pour Rose Flaman et pour vous. « Eh bien ! dit Lila Biscuit, qui se décide vite, je coucherai avec Rose. — Mais point du tout ! s’écria celle-ci en montrant toutes ses dents dans un beau rire fou; je suis une très vertueuse personne, et je partagerai le lit du vicomte, par prudence ! »

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