‹ Mont-Revêche (volume 2)Chapitre 14 sur 14 · GABRIEL ET FIANHETTA · texte numérisé non relu

GABRIEL ET FIANHETTA

comme par l'effet d'un ressort, escalada l'échafaudage, et, d'un pinceau vengeur, électriquement poussé par la colère, il répandit sur les bourreaux du Christ la ressemblance des juges et des tortionnaires qu'il venait de voir fonctionner.

Malheur! lorsque les juges eurent achevé leur besogne, ils ouvrirent la porte, ils entrèrent pour examiner la sienne, — les juges et leurs aides.

«Impie! sacrilège! blasphémateur! » s'écrièrent-ils tous à la fois au premier coup d'œil.

En même temps, un des sbires, qui tenait une barre de fer, la lança furieusement sur Gabriel, atteignit ses deux mains et les écrasa contre la voûte.

L'artiste ne jeta pas une plainte. 11 tomba couvert de sang.

Quand il revint à lui , Gabriel se trouva couché sur un grabat presque passable, non plus dans son humide et noir cachot, mais dans une cellule où pénétrait quelque peu de lumière. Cette lumière venait d'une cour intérieure et passait par une étroite lucarne. Si pale qu'elle fût, l'artiste, en ouvrant les yeux, l'accueillit avec amour, et, sans chercher la raison d'un pareil changement, il se livra d'abord au bonheur de voir.

Les murs de sa cellule étaient ornés de flammes rouges; une madone étique, peinte à fresque,

semblait roussie par ces mêmes flammes et fusait la grimace à un crucifix de bois grossièrement sculpté. Gabriel fut tenté de trouver ces choses-là charmantes.

11 les examinait avec une attention puérile et découvrait à chaque instant quelque nouveau détail, quand, tout à coup, abaissant ses regards, il vit ses mains enveloppées de langes. La mémoire lui revint; il referma subitement les yeux, frissonna comme à l'aspect d'un monstre, et puis de grosses larmes coulèrent sur ses joues.

En ce moment, la porte de la cellule cria sur ses gonds, livrant passage à un des confrères de l'Inquisition, qui s'avança, sur la pointe des pieds, vers le grabat du pauvre enfant.

Nous devons dire que le chef du Saint-Office se trouvait fort empêché du dernier événement. « Quel sera l'effet de tout ceci, pensait-il, si Ton vient à savoir sur quelle accusation futile nous l'avons d'abord arrêté? Nous vivons dans une époque où ces païens d'artistes sont tenus pour sacrés, sans compter que ce jeune homme est élève de Raphaël, et notre saint-père le pape, dont Dieu

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pardonne la faiblesse ! pourrait s'en informer avec trop de sollicitude. Et si l'on devine dans cette histoire une manœuvre du cardinal Adrien I... En vérité, le Saint-Office, à Rome, est trop près du saint-père; parlez-moi de l'Espagne 1 »

On chercha donc les moyens d'obvier au dan* ger. Le médecin du Saint-Office avait formellement déclaré que l'artiste jamais ne recouvrerait le libre usage de ses mains, mais on décida de retenir Gabriel jusqu'au moment où ses mutilations cesseraient du moins d'être par trop visibles.

Tout en soignant les plaies du corps, il s'agissait d'enchanter la blessure de l'âme. L'Inquisition possédait merveilleusement le secret de ces enchantements. M. de Maistre a dit qu'elle avait (une infinité de douceurs particulières). C'est horriblement vrai. Non contente de boire le sang, elle absorbait encore le meilleur de votre âme, le sentiment de la justice, la forte idée du droit. Bien avant les jésuites, elle fit marcher des cadavres. Les victimes renvoyées au monde singeaient, à s'y tromper, les mouvements de la vie, mais c'étaient des cadavres galvanisés. Cherchiez- vous l'âme:

absente, engloutie à jamais dans les cachots du Saint-Office. I

Voilà l'opération que Gabriel devait subir dans ses odieux détails. Le confrère, en entrant, avait sur les lèvres un discours où la douceur et l'intimidation agissaient de concert, se succédant, se confondant au point de dérouter l'esprit le plus subtil. Mais, quand il vit lef regard que l'artiste abaissa sur ses mains, il comprit l'inutilité de ce discours, et il dit seulement :

« Ne vous chagrinez pas, mon enfant ; réjouissez-vous, au contraire. Je vous apporte une bonne nouvelle : dans quelques jours, dès que vous serez rétabli, nous vous rendrons la liberté. »

Le regard de Gabriel ne changea point d'expression. C'était un regard sans haine, sans reproche, mais lugubre, morne, désespéré.

« Bien! pensa le confrère, nous pourrons libérer notre captif sans inquiétude; il n'est déjà plus dangereux. »

Gabriel, dans ce monde, n'avait envisagé que

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trois choses : l'art, la gloire et l'amour. L'art était sa pensée, son mouvement, son souffle, sa vie même; la gloire en ressortait comme un effet nécessaire, comme le rayonnement naturel de ses œuvres, et pour qu'il put l'aimer, cette gloire, pour qu'il pût en jouir et la presser sur son cœur, elle s'incarnait dans une femme.

Une seule de ces choses venant à manquer, les deux autres disparaissaient aussi. Lorsqu'il vit ses mains mutilées, l'artiste vit en même temps l'obscurité cerner son front, Fiammetta lui échapper comme une forme rêvée. Depuis le festin du comte Oloferno, il n'avait pu reprendre l'entière . possession de lui-même ; souvent il sentait dans son cerveau je ne sais quoi, comme un ressort qui se démonte; — ce dernier coup l'acheva. Il n'éprouva plus rien que le sentiment vague de sa ruine, une douleur stagnante où surnageaient quelques souvenirs brisés, méconnaissables.

C'étaient des visions, des scènes fantastiques, et la figure de Fiammetta ne s'y montrait jamais qu'à travers la transparence du linceul.

La plus étrange de ces visions fut la dernière qu'il eut pendant sa captivité. '

Il errait dans les faubourgs de Rome, cherchant Fiammetta, et il s'étonnait devoir les maisons abandonnées, l'herbe au milieu des rues, partout la solitude et la désolation. Comme il essayait vainement de s'expliquer cet état de choses, il rencontra une troupe de paysans maigres et pâles qui fuyaient vers lé centre de la ville.

« Pourquoi fuyez-vous ainsi ? demanda le jeune homme. Est-ce la guerre, la famine ou la peste qui a si cruellement dispersé le peuple des faubourgs? J'ai beau marcher, je ne trouve que des ' ruines. Que s'est-il donc passé ! »

Mais eux, sans s'arrêter :

« Nous fiiyons la Malaria. La Malaria va vite! »

On connaît cette fée maligne des marais Pontins, la berceuse de mort qui vous emporte uue fois endormis. I

Gabriel continua néanmoins d'explorer les fau-

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bourgs. Que lui importait la vie sans Fiammetta pour la partager?

Mais nulle trace de sa bien-aimée ne lui rendait l'espoir. Accablé de fatigue, il s'assit sur une borne, cacha sa tête dans ses mains et pleura.

Un bruit léger comme un battement d'ailes vint rompre le silence. Gabriel se leva en sursaut : il -vit l'oiseau chéri de Fiammetta, la tourterelle messagère, qui, prenant une voix humaine, lui jeta ces paroles :

« Veux-tu voir ta fiancée? suis-moi, si tu le peux. »

Comme les paysans , l'oiseau tourna son vol vers le centre de la ville. Gabriel s'élança dans la même direction ; mais lui n'avait pas d'ailes; au contraire, il traînait du plomb à chaque pied.

Tout le monde a fait de ces rêves où, plus on veut presser le pas, plus le pas s'alourdit et s'enfonce dans le sol.

En arrivant à la place Saint-Pierre > Gabriel était exténué. Sans doute que sa marche avait duré plusieurs années, car il trouva la basilique entiè-

rement achevée. « Mon maître, pensa-t-il, a modifié son plan, et il a déployé une prodigieuse activité. »

Le lecteur se rappelle tju'à la mort de Bramante Raphaël avait été nommé architecte de Saint- Pierre. Il fit un plan et mourut sans en commencer l'exécution. Après lui, San-Gallo mourut encore à la tâche, puis frà Joconde de Vérone. L'entreprise de Saint-Pierre devint un pillage pour les entrepreneurs, une ruine pour le trésor pontifical, un scandale pour la chrétienté.

Il était réservé au grand Buonarotti de consommer cette œuvre, et il n'y mit qu'une condition : travailler gratis.

11 sanctionna dans son plan cette architecture mathématique inaugurée à Florence par Bru* nelleschi , et dont le dôme de Santa-Maria-del- Fiore avait été le premier jet, — si triomphant dans son audace, que Michel-Ange lui-même n'alla pas aussi loin. En effet, son dôme, à lui, ne se tient pas précisément tout seul : on y trouve encore alentour comme une ombre des appuis gothiques.

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Par un singulier phénomène de prévision, le monument apparut donc à Gabriel complètement achevé.

La nuit cependant s'épaississait autour de lui. Un murmure confus comme celui d'une multitude s'élevait de la plaee. Le jeune homme se sentait .pressé, coudoyé, entraîné vers le portique. Arrivé là» il fit un grand effort et resta immobile. La foule entrait avec précipitation, toujours plus nombreuse et plus bruyante.

Il voulut regarder ce qui se passait dans Tinté* rieur de l'église, mais les ténèbres n'y laissaient rien distinguer. Comme il se demandait avec un vague "effroi quelle était cette étrange solennité, une grande ombre s'arrêta devant lui :

« Je suis la Malaria, dit-elle, on va célébrer mes mystères. »

Elle passa la main sur les yeux de l'artiste, les ténèbres se dissipèrent, et voici ce qu'il vit :

La basilique était remplie comme aux jours les

plus solennels, pourtant il y entrait toujours du

monde, et ce monde trouvait toujours place; Au

la

fond de la grande nef, sur un catafalque qui tenait lieu de trône, le souverain pontife était assis dans toute la magnificence des grandes cérémonies. Il tenait les clefs de saint Pierre, et, par moments, sa tèle s'inclinait comme affaissée sous le poids de sa mitre d'or. A sa droite et à sa gauche, les cardinaux étaient rangés, immobiles et mornes; après eux venaient les évêques, les abbés, les prêtres, puis des moines vêtus de sacs, la tète voilée de cagoules, et qui, le cierge en main, formaient le long des murs un immense cordon. La foule semblait réunie de tous les points du monde, tant il y avait variété dans les costumes, dans les traits et dans le langage. En promenant ses regards sur cette multitude, Gabriel aperçut Fiammetta non loin du maître-autel. Il poussa un cri de bonheur et d'angoisse tout ensemble, car il la trouva bien changée, la pauvre Fiammetta ! chétive, languissante et près de s'évanouir.

Son visage était éclairé d'une lueur blanchâtre, comme la. lune la projette à travers les nuages; elle fermait les yeux à demi, et ses lèvres violettes murmuraient les redites du. chapelet...

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Mais yoici qu'au signal d'une horloge invisible les moines commencèrent un chant funèbre, à voix basse d'abord, puisy à chaque verset, leur voix monta de plus en plus, et il y avait dans cette ascension un incroyable effet de vertige et de terreur.

Le pape s'était levé, plus grand qu'un être humain; on le voyait debout, les bras étendus, les yeux fixes devant lui. Les cardinaux avaient aussi étendu les bras dans la même direction, puis les évêques, les abbés et les prêtres, avaient tous fait comme les cardinaux. Cette attitude immobile et singulière donnait à tous ces personnages une apparence fantastique. Leurs yeux, du reste, n'offraient aucune ressemblance avec ceux des vivants. C'étaient des yeux ternes et vitreux, des yeux de cadavres; mais leur fixité même avait quelque chose de fascinateur, une puissance de mort qui faisait frissonner et défaillir la foule, tandis que les bras étendus exerçaient jusqu'au dehors une attraction irrésistible, car Gabriel voyait sans cesse accourir des hommes et des femmes de toutes nations, — et ils avaient l'air d'être mus par une force étrangère à leur volonté.

Cependant le chant funèbre poursuivait son crescendo, les poitrines haletaient, on le sentait toucher à quelque formidable éclat.

Un rire immense, aigu, satanique, partit de la coupole! tous les fronts se levèrent ensemble, et Ton vit laMal'aria qui planait sur le maître-autel, avec ses grands yeux remplis dune flamme infernale.

Dès ce moment, la puissance fascinatrice fut enlevée au pape, à ses cardinaux, à ses prêtres, et passa tout entière à la grande enchanteresse, qui, s' emparant tout à la fois des pasteurs et du troupeau, des oppresseurs comme des opprimés, se mit à tourner autour de la coupole, accélérant par degrés son rire et son vol de tempête. Et les visages restaient levés, les cous roidis, les reins dressés. Plus que les autres, sur son trône, le pape semblait en proie au maléfice; — il se détachait de la foule, comme une trombe, au loin, se détache de l'Océan.

La Malaria riait toujours, tournait toujours; ce rire était un éclat de tonnerre, ce vol un tourbillon. Les murs ébranlés reculaient peu à peu, et,

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à mesure qu'ils allaient s'éiargissant pour faire place à la cohue, le dôme souverain s'abaissait pesamment, comme saisi lui-même de vertige et d'ivresse. Devant cette menace personne ne songeait à fuir, tant le charme était grand qui captivait ce peuple et le livrait à là mort. Gabriel seul s'aperçut du danger. Lentement, avec des efforts inouïs, il était parvenu à quelques pas de Fiammetta.

« Fuyons, s'écria-t-il, fuyons, ou nous sommes perdus I

— Ne crains rien, ne crains rien; c'est ici le. vrai salut, » répondit-elle en souriant.

Gabriel eut bean la conjurer avec des larmes et des sanglots, il ne put l'arracher à sa pieuse extase. 11 adressa les mêmes discours à ceux qui l'entouraient; mais tous, attentifs seulement au vol de la Mal'aria, restaient sourds à ses prières, tandis que le dôme, s'affaissant de plus en plus, le^ étouffait déjà sous sa vaste pression. L'artiste sentait fléchir ses genoux; ses membres ruisselaient d'une sueur froide. . . Mais, à l'instant où les rires éclataient au

delà du possible, où les murs s'eutr' ouvraient avec un horrible fracas, par un effort surhumain il allongea démesurément les bras, saisit sa fiancée, et, bondissant comme un tigre, il retomba, hors de danger, au milieu de la place.

11 était temps ! La basilique, en s'abîmant, fit retentir tous les échos du monde. On eût dit que les trompettes de l'Apocalypse appelaient les morts au jugement.

Gabriel sentit Fiammetta se tordre sur son sein.

« Sauve-moi 1 criait-elle, sauve-moi I sauve- .moi !

— Oui, je te sauverai, dussé-je aller sur mes genoux à l'autre bout du monde. »

Lorsqu'il arriva hors des murs, dans la libre campagne, des chants d'oiseaux s'éveillaient çà et là, un rayon pâle de l'aurore faisait reluire entre les arbres le cristal des fontaines. Gabriel déposa sur le gazon son précieux fardeau ; il se mit à genoux pour remercier Dieu, puis, sans se relever, il contempla le doux sommeil qui avait triomphé des angoisses de sa bien-aimée.

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« Qu'elle dorme longtemps, murmura-t-il, et qu'elle ait tout oublié à son réveil ! »

Il se pencha encore pour mieux voir, pour mieux admirer... mais, en appuyant la main sur son cœur, il s'aperçut qu'elle était morte.

Enfin on rendit Gabriel au grand jour et à la liberté. Le grand jour l'éblouit, la liberté l'épouvanta.

Il se mit à courir comme s'il avait des assassins à ses trousses, pâle, échevelé, sordide, les vêtements en lambeaux, le cou tendu et la tête basse, les yeux fixés à terre, ne sachant pas où il allait, ce qu'il voulait, ni ce qu'il fuyait, mais fuyant quelque chose et fuyant toujours plus vite.

U crut s'apercevoir que d'autres couraient comme lui, que leur nombre augmentait sans

cesse, et que c'était une multitude., une cohue immense, — toute la population de Rome changée en torrent.

• Pris, soulevé, ballotté et porté par ce torrent, Gabriel arriva bientôt sur la place Saint-Pierre.

Là il trouva comme une mer humaine. Seulement le milieu de la place était maintenu libre par des piques et des arquebuses. Un énorme bûcher s'y élevait.

Peu à peu on poussa Gabriel jusqu'aux dernières limites de la Toule, jusqu'à la haie de piques. 11 vit distinctement le bûcher arrosé de matières très-inflammables. Ses cheveux se hérissèrent ; il grelotta.

Derrière lui des phrases horribles perçaient le bourdonnement général. Il en saisit quelques-unes sans les comprendre.

« Est-ce qu'on brûle aussi la Rachel?

— Non. 11 paraît qu'on espère la convertir. Après l'incendie du vieux, on la fera entrer au monastère de Sainte-Marie-Madeleine.

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— Tant pis I j'aurais voulu voir cette belle fille déshabillée par les flammes, humer l'odeur de cette chair grillée.

— Cela eût enivré divinement.

— Et rajeuni peut-être des centenaires.

— C'est un jeune Espagnol qui a obtenu cette grâce par l'entremise du cardinal Bembo, son professeur de latin et son ami.

— Espagne et Clémence, voilà pourtant deux mots qui ne marchent guère ensemble.

— Mais l'amour fait de si étranges associations !

— Il l'aime donc, l'Espagnol?

— Parbleu ! et, une fois convertie, il la prendra pour épouse.

— Que le diable les emporte !

— Amen.

— C'est à dix heures, n'est-ce pas?

— À dix heures.

— Pourvu que l'orage n'éclate pas avant! regardez le ciel.

— Jésus! quels nuages) on dirait des montagnes volantes.

— Et prêtes à s'abattre.

— Et quels éclairs, aussi!

— Satan voudrait sauver son compère, mais n'ayez pas peur. C'est Dieu qui est le maître de Forage, et il le retiendra jusqu'après l'exécution.

— Je parie qu'on trouvera de l'or dans ses cendres.

— Possible.

— Ma sœur est accouchée ce matin. Je veux lui porter un tison du bûcher.

— Ce sera d'un bon augure pour l'enfant.

— Il s'entendait avec le Grand-Turc, II devait lui ouvrir les portes du Vatican, et devenir son premier ministre.

— Voyez si le saint Père a raison de prêcher sans cesse la croisade 1

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— Et dire que lés rois chrétiens ne veulent ni armer des soldats ni fournir de l'argent 1

— Figurez-vous qu'il aurait jeté dans le sérail toutes les plus belles filles de Rome.

— Ma pauvre Nisida ! c est elle qu'on n'aurait pas épargnée I — Elle a déjà servi de modèle pour deux madones et une sainte Cécile ; — bien sûr, elle serait devenue sultane.

— Horreur !

— Abomination !

Le premier coup de dix heures sonna. Les conversations s'interrompirent, La procession du condamné déboucha sur la place.

En tète, sur deux files, marchaient des pénitents de toutes couleurs, psalmodiant le De Profundis ; ils traversèrent lentement l'espace libre et se rangèrent en demi- cercle autour du bûcher.

Derrière eux, les familiers du Saint-Office accompagnaient Samuel et sa fille... Le reste du cortège n'attira plus aucune attention.

Cependant on devinait Rachel ; on ne la voyait pas. Une espèce de linceul l'enveloppait tout entière et ne laissait paraître que sa main droite, laquelle tenait un gros cierge de cire jaune /Celte main tremblait.

Le juif portait la tête haute ; ses yeux étaient sanglants, ses lèvres crispées, ses joues hâves et verdâtres. Il regardait la- foule avec dédain, sans s'émouvoir autrement des injures qui pétillaient à son passage. On eût dit que déjà il avait subi le dernier supplice, et que son spectre seul venait remplir maintenant une vaine formalité.

Mais, quand il aperçut les travaux commencés - de Saint-Pierre, les larges fondations, les piliers qui s'élevaient... quand il songea que ses trésors à lui, les immenses trésors qu'il avait si laborieusement amassés pour le Messie, allaient servir sans doute à l'achèvement de ce temple, à la glorification de l'imposteur, — à force de douleur et d'indignation il redevint vivant.

Il s'agita sous le san-benito comme un taureau entravé qui verrait de loin un rival auprès de sa

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génisse. Le cierge attaché à sa main s'éteignit. Toutes ses plaies se rouvrirent.

Et il y eut un roulement d'applaudissements ; la populace éclata en invectives railleuses, en quolibets féroces. x

« Oh ! oh 1 il paraît que le diable vient de lui dire bonjour.

— En lui donnant une poignée de griffes.

— C'est amical, mais un peu piquant. Voyez quelles contorsions.

— Cinq cents grimaces à la seconde !

— Bravo ! bravo !

— Tous les masques du carnaval sur un môme visage ; et à la fois !

— Plaudite, cives!

— Le voilà qui souffle sur sa chandelle : il a peur de- prendre feu avant l'heure.

' — Au contraire, c'est pour qu'on l'allume tout de suite. Il ne peut pas être chandelier et cierge en même temps.

Bientôt Samuel cessa de s'agiter. Sa folle colère défaillit. Une teinte d'un vert plus sombre envahit son visage, deux larmes tremblèrent dans ses yeux, — mais c'étaient de ces larmes qui brûlent la prunelle et qui ne tombent pas.

On crut qu'il rendrait l'âme avant d'arriver jusqu'au bûcher.

Rien d'horrible comme l'anxiété qui se peignit alors sur toutes les physionomies. Plus d'injures, plus de sarcasmes, plus de propos échangés. On tremblait que le moindre bruit, le souffle même de tant de poitrines, n'achevât ce moribond. — Pas un des spectateurs bien portants qui ne lui eût transmis avec joie la moitié de sa santé. La mort est un spectacle trop vulgaire ; on attendait, on espérait un supplice; on s'était dérangé pour un supplice ; on le voulait, en dépit de la mort I

Tout à coup, au moment où les dernières lueurs d'espoir s'éteignaient dans la multitude, au moment où elle allait passer de l'anxiété à la colère, comme elle avait passé de l'ironie joyeuse à l'anxiété; au moment où elle allait se venger sur

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un cadavre du plaisir que lui dérobait un agonisant, le cadayretout à coup se dressa sur ses pieds mutilés et poussa un éclat de rire.

Ce n'était pas un rire humain. Ce rire tenait de l'enfer ou du ciel, de tous les deux peut-être.

L'assemblée demeura silencieuse à force d 'étonne ment : silencieuse et immobile, stupéfaite, béante; mais il y avait moins d'étonnement encore que de secrète terreur. « Ha! ha! ha! ha! criait le condamné ; ils ont voulu bâtir un temple comme celui de Salomon, et ils bâtissent leur sépulcre. Ha ! ha ! ha ! ha! le beau sépulcre! Ils pourront y dormir à Taise. Ha ! ha ! ha ! ha ! le beau sépulcre ! » Et le tonnerre répondait comme un formidable écho.

Revenue enfin de sa stupeur, la plèbe répondit à son tour. Jamais l'amphithéâtre de l'ancienne Borne, au temps des plus cruelles persécutions, ne résonna si terriblement. Ce furent des hurlements de .femmes, des sifflets de gamins, de sauvages imprécations, des cris inarticulés, pareils à ceux des bêtes ; mais le ricanement du condamné dominait toutes les voix !

Lorsqu'il arriva au sommet du bûcher, on eut dit une trompette qui annonçait le désastre de la ville sainte et le triomphe des infidèles. -

Le bourreau approcha sa torche; en même temps on enleva le voile de Rachel. On comptait sur cet odieux spectacle pour décider sa conversion. Ce fut une maladresse.

La jeune fille apparut, majestueusement accablée, livide sous ses cheveux noirs, effrayante, hagarde, belle comme Judith après son forfait.

Elle chercha le regard de Samuel, elle cria : « Mon père ! » mais lui ne daigna pas incliner la tête.

« Mon père! mon pèrel mon père 1 » cria-t-elle encore en joignant les mains.

Samuel affectait de ne pas entendre, et déjà des flots de fumée l'assaillaient et le dérobaient.

Rachel laissa retomber ses bras avec un profond accablement; puis, regardant le ciel pour le prendre à témoin, elle aperçut un point de sombre azur qui persistait contre les nuées... Elle rougit, elle y fixa les yeux, et d'une voix où éclatait tout

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l'orgueil de son fanatisme, elle entonna en hébreu ces versets du Cantique des cantiques:

« Filles de Jérusalem, je vous adjure, si vous trouvez mon bien-aimé, que lui rapporterez- vous? Dites-lui que je languis d'amour.

« Qu'est ton bien-aimé plus qu'un autre, ô la plus belle d'entre les femmes? Qu'est ton bienaimé plus qu'un autre, que tu nous aies ainsi adjurées?

«Mon bien-aimé est blanc et vermeil, il porte l'étendard au milieu de dix mille.

« Ses yeux sont comme ceux des colombes sur les ruisseaux des eaux courantes, lavés dans du lait et comme enchâssés dans des chatons d'anneau.

a Tel qu'est le pommier entre les arbres d'une forêt, tel est mon bien-aimé entre les jeunes hommes; j'ai désiré son ombre et m'y suis assise, et son fruit a été doux à mon palais.

« Qu'il me baise des baisers de sa bouche, car son amour est plus agréable que le vin. »

Dès le premier verset, Samuel s'était tourné vers sa fille et l'avait bénie. Au sein même des flammes sa figure se découpait comme quelque chose de lumineux. 11 triomphait, l'agonisant! Il se dressait imposant et sublime, semblable au Farinata du Dante sur son éternel brasier.

Mais quelqu'un dans le peuple avait deviné, sinon compris, ce que signifiait ce chant. Un jeune homme, vêtu de brun, fendit la double haie de soldats et de pénitents, courut à Rachel et leva le bras... . Gabriel ferma les yeux pour ne pas voir ce qui allait suivre. Les applaudissements de la multitude lui apprirent qu'elle se trouvait vengée.

À ce moment, Forage se déchaîna, les nuées amoncelées depuis le matin crevèrent. — Surprise au plus fort de sa joie, fouettée, balayée, noyée, la multidude fit irruption dans les rues d'alentour...

Pendant un très-long espace, les pieds de Gabriel ne touchèrent pas le sol. Il étouffait, ses os cra-

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quaient. Une fois dégagé de l'étreinte universelle, il recommença à fuir.

Il traversa la ville et ne ralentit sa course qu'après avoir dépassé la porte San-Lorenzo. Il arriva jusqu'à la basilique du même nom : comme l'avalanche tombait toujours impétueusement, il y entra pour s'abriter.

Une foule attentive et silencieuse, bien différente de la première, encombrait les trois nefs. Gabriel put à peine avancer de quelques pas; il s'appuya sur un sarcophage antique et regarda autour de lui.

Des guirlandes de fleurs serpentaient le long des colonnes, les murailles disparaissaient sous des tentures de soie, les tribunes étaient garnies de dames qui faisaient scintiller leurs plus riches toilettes; sans doute, on célébrait une grande solen-

nité. Gabriel ne voyait rien de la cérémonie, non pas que ses yeux eussent perdu leur vigueur, — il n'était pas demeuré assez longtemps dans les cachots; — mais avee sa taille moyenne, derrière cette masse compacte de spectateurs, il ne pouvait apercevoir du maître-autel que les longs chandeliers, le baldaquin de marbre et les colonnes de porphyre rouge. Du reste, il ne faisait pas de grands efforts d'attention. Il se reposait peu à peu des émotions du jour. 11 éprouvait une sécurité, un bien-être extraordinaires, — il laissait ondoyer son âme avec les soupirs de l'orgue, la fumée bleue de l'encens et l'arôme des fleurs.

11 fut réveillé brusquement de cette somnolence par une exclamation d'un jeune homme qui se tenait comme lui appuyé contre le sarcophage.

« Quelle horreur de couper une pareille chevelure! »

Gabriel se dressa sur la pointe des pieds, une oscillation de l'assistance permit à son regard d'embrasser l'ensemble de la cérémonie; — c'était une prise de voile. Cette chevelure coupée, c'était

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la chevelure d'or de Fiammetta. il poussa un soupir et tomba comme inanimé.

On le porta dans une maison voisine, où les soins les plus diligents ne le rappelèrent qu'au bout d'une heure au sentiment de l'existence. Il murmura des paroles inintelligibles, promena des yeux éteints sur tout ce qui l'entourait et voulut se lever; mais il était trop faible.

« Où suis-je? demanda-t-il ; je ne reconnais pas ce cachot.

— Vous êtes chez de pauvres paysans, répondit une femme jeune et belle. On vous a porté de San-Lorenzo évanoui, presque mort. 11 nous a fallu plus d'une heure, à mon mari et à moi, pour réchauffer votre sang.

— Je pourrai donc m'en aller quand mes forces reviendront? »

La paysanne examina tristement son hôte.

« Oui, vous pourrez partir. Cependant ne vous pressez pas. Vous êtes faible encore, vous souffrez. Notre hospitalité, sans doute, n'a rien de somp-

tueux; mais nous l'offrons de grand cœur, et ce serait un chagrin pour nous si vous n'en usiez pas sans gêne aussi longtemps qu'elle tous sera nécessaire. »

Gabriel s'inclina pour marquer sa reconnaissance. Le souvenir lui revenait.

« Il y avait bien du monde à cette cérémonie, hasarda- t-il après un moment.

— Trop de monde, répliqua la femme : c'est ce qui vous a fait mal. Et puis un pareil orage ! ..." »

Elle regarda par la fenêtre avec inquiétude.

« Mon mari est retourné aux champs; je tremble qu'une autre averse ne le surprenne avant la nuit. Il pouvait bien rester ici ; mais cet homme est infatigable. »

Elle s'occupa de préparer le repas du soir, d'ordonner son ménage, de frotter tous les meubles, tous les ustensiles; elle voulait que la chaumière lit fête à son maître, et que cet homme infatigable, quand il arriverait fatigué de là-bas, se repo-

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sât du moins.au sein de la propreté, seul luxe des pauvres gens.

Cette atmosphère d'amour et de tranquille bonheur opéra comme un charme sur l'esprit de Gabriel. 11 se mit à rêver en contemplant les étincelles du foyer. Il comprenait vaguement que quelque chose de grave s'était accompli dans sa destinée : il ne pouvait plus posséder Fiammetta dans le monde où il l'avait connue, dans les mêmes conditions que par le passé ; mais, après tout, elle n'était pas morte : comment ne lui reviendraitelle pas?

Elle lui reviendrait dans un monde intermédiaire entre la vie et la mort, un monde, de rayons et de parfums, d'azur, de liberté, où les conventions sociales n'existaient plus, ni l'orgueil, ni les haines; où l'amour seul servait de loi, l'amour naturel ou céleste, celui qu'on traque parmi les hommes et qui ne leur demande pourtant que de l'oublier, qui se nourrit de lui-même, qui veille et prie sans cesse, et qui réjouit Dieu.

J)eux heures environ avant le coucher du jour, Gabriel put se croire assez fort. Il prit congé de

son hôtesse en la remerciant, et courut tout d'une haleine jusqu'à la vieille basilique. Une fois devant la porte, il hésita d'entrer.

« Si je ne la trouve pas 1 » dit-il en tressaillant.

Comme il arrive en temps d'orage, le ciel s'était subitement éclairci. Les rayons obliques du soleil se brisaient en paillettes d'argent sur les arbres humides, les plantes se redressaient une à une, et les oiseaux gazouillaient, sans remarquer à l'horizon une frange de nuages violâtres.

Gabriel se trompa, lui aussi, à cette apparence de sérénité. Son cœur chanta comme les oiseaux; il devint tout courage et tout espoir. 11 entra.

L'église était déserte. On avait enlevé les tentures des murailles, mais non pas les guirlandes qui se jouaient autour des colonnes. Gabriel parcourut les trois nefs ; il explora toutes les chapelles, pénétra dans le chœur et fouilla les recoins les plus obscurs.

« Elle viendra plus tard, » dit-il sans se décourager.

ET FIAMÎIETTA. 504

Il se dirigea du côté de la porte principale, et se blottit, pour attendre, au pied du même sarcophage contre lequel il s'était appuyé le matin.

Aujourd'hui encore ce sarcophage est orné

d'un bas-relief représentant un mariage romain.

L'artiste crut y voir ses propres noces prédites et

. figurées ; il redoubla de confiance , il se sentit

heureux.

Autour de lui rien ne manquait pour charmer son attente. Avec ses colonnes de granit oriental et de porphyre vert, son maître-autel splendide, ses vitraux parsemés de fleurs et habités par les saintes; avec toutes ses guirlandes et son pavé mosaïque ; imprégnée de parfums, traversée çà et là des rayons du couchant qui se fondaient en mille nuances, l'église offrait l'aspect d'un jardin enchanté de l'Àrioste.

Gabriel s'imagina bientôt qu'il était transporté dans ce monde intermédiaire où il devait posséder Fiammetta. 11 vit remuer les saintes des vitraux et les personnages de la mosaïque; il les vit remuer et s'aborder, échanger des saluts. Plusieurs fois il demanda aux saintes :

502 GÀBÏUEL

« Quand donc arrivera votre sœur? »

Et les saintes faisaient un signe mystérieux.

Le sacristain vint fermer les portes; il le prit aussi pour un être surnaturel. Heureusement qu'il ne lui adressa pas de question. Cet homme passa sans le voir.

Cependant le jour pâlissait, et, avec lui, toutes les consolantes figures. Elles rentraient dans l'immobilité, elles s'effaçaient peu à peu, disparaissaient dans l'ombre. Gabriel, épuisé d'espérance, inclina la tête sur son sein.

Lorsqu'il la releva, au bout d'un quart d'heure, il aperçut une forme de femme qui se dirigeait vers le maître-autel. Il rassembla toute son attention et regarda fixement. L'apparition qui s'offrait à lui n'avait pas le caractère incertain et fantastique des apparitions précédentes. Ce n'était point une image animée par les lueurs du crépuscule ; c'était une créature vivante, mue par sa propre volonté. Elle avait un vêtement blanc et un voile noir sur la tête; elle tenait un chapelet dont les grains, en claquant, trahissaient l'agitation qui la possédait.

ET FIAMMETTA. 303

Arrivée au pied de l'autel, elle se retourna lentement et plongea un regard inquiet dans la profondeur des trois nefs. — Gabriel tressaillit : c'était Fiammetta !

C'était sa fiancée, vivante, toujours belle. Mais combien sa beauté avait changé d'expression I Si rieuse autrefois, si mutine, si pétulante, elle paraissait glacée dans une atmosphère malsaine. Son profil amaigri respirait une grâce douloureuse, Elle penchait languissamment le front , et ses yeux plus grands projetaient un éclat qui engourdissait.

Elle s'agenouilla. Que se passait-il dans son âme? pourquoi venait-elle prier à cette heure, au pied de cet autel? Nul ne Ta jamais su. Elle priait ardemment, elle n'entendit pas approcher Gabriel. La main qu'il appuya sur son épaule la foudroya d'épouvante.

« Fiammetta! Fiammetta, mon amie, c'est toi! enfin je te revois 1

— Gabriel! balbutia la nonne. Que viens-tu faire ici?

— Te trouver et t'aimer, » répondit-il en s'age> nouillant.

Tous deux restèrent longtemps muets : lui, ravi en extase ; elle, frémissante d'angoisse.

« M'airaer? reprit-elle enfin, tu vois qu'il est trop tard. — Tu m'as fait bien du mal. Dieu seul pourrait te révéler l'amour que j'avais pour toi, un amour si naïf, que l'enfant nourri par sa mère ne se méfie pas plus du lait dont il s'abreuve. N'étais-je pas une enfant moi-même? Hélas! il me manquait ma mère... »

Elle se tut quelques secondes, vaincue par Témotion; lui ne comprenait rien, sinon qu'il avait retrouvé Fiammetta, et il la baisait toujours de son regard extatique.

« Gabriel, je comptais sur toi pour me dédommager. Tu devais être mon époux et ma mère. Toutes les joies dont la mort m'a sevrée dès le berceau, tu devais me les rendre. Je n'en doutais pas... je ne pouvais pas en douter : tu me le promettais chaque jour. — Et, quand déjà je m'appe-

ET FIAMMETTA. 505

lais bien heureuse, quand déjà la bénédiction du saint-père descendait sur notre tête, Gabriel, Gabriel, alors tu m'as abandonnée, alors tu m'as trahie 1 »

Elle poursuivit avec une douceur navrante, tandis que le regard du jeune homme commençait à s'assombrir :

« Eh bien, je te pardonne. Gabriel, que mes larmes ne retombent pas sur toi. D'ailleurs, je n'ai plus de larmes. Vois-tu? je suis tranquille. C'est une main céleste qui a essuyé mes yeux. J'ai trouvé un époux qui ne me trahira pas. »

Le regard de Gabriel était maintenant tout à fait égaré, son visage eonvulsif.

« Trahison I, . . trahison I ... » répétait-il en enfonçant les mains dans ses cheveux.

Il faisait de tels efforts pour ressaisir son intelligence, que ses veines semblaient près d'éclater. Ses muscles se roidissaient à rompre.

Tout à coup l'intelligence flamboya dans ses yeux; il s'écria :

30G GABHIEL

« Voici la vérité! la vraie trahison, l'horreur. • On nous a pris tous les deux au même piège. Ds t'ont dit, n'est ce pas? que je t'avais abandonnée, ! que j'avais renié notre amour. Tu Tas cru, Fiammetta! et moi, pendant ce temps, je languissais dans leurs cachots. Ils m'ont saisi, la nuit, par derrière, ils m'ont mis un bâillon, ils m'ont garrot lé comme un voleur, ils m'ont traîné dans leur repaire, et, là, il se sont réjouis de mes larmes. Ils ont fait plus encore... Si tu ne veux, pas croire à mes paroles, regarde mes mains mutilées. Ces mains qui devaient te rendre immortelle, regarde ce qu'ils en ont fait! Je ne suis plus qu'un débris; mais, comme il y a souvent des fleurs sur les ruines, ton amour m'embaumait encore et couronnait mon front. Malheur à moi, malheur! si tu veux me l'arracher !

— Oh! comme ils ont menti!... Mais je suis plus coupable qu'eux! C'est à moi qu'il faut pardonner. Souris-moi, Gabriel, pour montrer que tu me pardonnes! »

Gabriel fit un sourire qui illumina toute l'église.

ET FIAMMETTA. 507

« Merci I reprit Fiammetta, et, maintenant, adieu. Il ne faut plus me revoir jamais. »

Ce qui se passa sur le visage de son amant ne peut être comparé qu'à une éclipse du soleil.

«Ne plus te revoir!... Alors, dis-moi, Fiammetta, où faut-il que j'aille? Tu comprends que désormais je ne peux pas rester dans ce monde. Le ciel, où tu seras bientôt, le ciel m'est interdit. Tu me laisses l'enfer... mais crois-tu qu'il reçoive . ceux qui meurent de trop aimer? Est-ce qu'il y a un autre exemple d'une pareille proscription? Cherche bien dans tes souvenirs... Tu ne me réponds pas. »

La pauvre enfant ne pouvait répondre ; elle suffoquait de sanglots.

« Oui, pleure. On n'a jamais pleuré sur une telle misère. Mais pleure aussi sur toi. Dans l'extase du ciel, tu ne pourras oublier la pitié — la pitié ou le remords? 0 triste bienheureuse! Comme tu étonneras tes sœurs ! comme tu mêleras des lamentations à leurs chants d'allégresse!

— Non, non, c'est impossible! Tu ne peux pas condamner ainsi ton éternité. Viens avec moi, fuyons! — Fuyons, si tu le veux, à l'autre bout de la terre. Cherchons quelque retraite où les hommes n'aient jamais pénétré, un nid dans le désert. La nature aura soin de nous. Parmi ses plus belles fleurs, sous le ciel le plus pur, dans le site le plus merveilleux, nous pourrons nous aimer sans crainte et nous le dire à chaque minute. Oh! te voir, te contempler, recueillir tes paroles, presser ta blanche main... que me faut-il encore? quelle autre joie rêver? Partout où tu seras, Fiammetta, même dans un cloaque, même dans un abime, il y aura un reflet du ciel qui embellira toute chose, qui changera les pierres en diamants et la boue en parfums. — Être ensemble, voilà le bonheur : soyons ensemble toute la vie ! soyons ensemble après la mort sous notre tertre de gazon! soyons ensemble, ô mon amie! jusqu'au jour du jugement I

— Et après le jugement...

— Je t'aimerai toujours ! Ceux-là qui s'aiment, Fiammetta, n'ont rien à redouter. Rappelle-toi

ET FIAMMBTTA. 509

l'hi3toire de Francesca da Rimini : frappée avec

son amant, l'enfer n'a pu les séparer. Une même

trombe ardente les pousse de gouffre en gouffre

sans interrompre leur baiser... Ah 1 l'enfer n'est

pour eux qu'un éternel ravissement !

— Tu dis vrai, Gabriel I Quand l'amour entre dans l'enfer, l'enfer est aboli. Dieu se prend d'une telle pitié, que les blessures de la passion se rouvrent sur son flanc, et il rachète encore l'enfer comme il a racheté le monde. — Je suis à toi, fuyons! »

Mais, avant de fuir, les deux enfants tombèrent à genoux comme s'ils recevaient la bénédMlion du grand poète qui a jugé le moyen âge et inauguré la vie nouvelle.

Ils se relevèrent. Gabriel saisit un cierge sur l'autel.

« J'ai conservé mon briquet, dit-il, voilà tout ce qu'il nous faut pour cette nuit.»

L/église était fermée en dedans par d'énormes verrous. Mais il y a des circonstances où les mains

510 GABRIEL ET FIAMMETTA.

d'une jeune fille trouvent une force miraculeuse. Fiammetta ouvrit la porte en un clin d'oeil...

À cet instant-là même, dans les caves du château Saint-Ange, on étranglait Adrien de Corneto, son père !

Sa mère, une courtisane, était morte deux ans auparavant sur la paille, à Sienne, exilée par le cardinal.

La nuit était lugubre, pleine d'épouvantes. Au loin, à l'horizon, l'orage grondait encore; son souffle, par intervalles, faisait craquer les arbres, gémissait dans les ruines, et agitait comme des lacs les champs de blé qu'il dévastait. Quand les nuées entr'ouvertes laissaient apercevoir le disque rouge de la lune, toute chose dans la campagne prenait une vie chimérique : les buissons respiraient comme d'énormes reptiles, les aqueducs chevelus semblaient des géants courbés, creusant des fosses çà et là ; une multitude de spectres s'acharnait à la poursuite des deux enfants.

Ils couraient éperdus, sans savoir où ils couraient, fuyant la basilique et le cloître, fuyant la grande ville. De minute en minute Fiammetta criait : « Plus vite !» Et il n'y eut que ces deux mots prononcés jusqu'à ce qu'ils arrivèrent à l'entrée d'une caverne qu'obstruaient des broussailles, des arbustes entrelacés et des plantes grimpantes. Fiammetta s'y précipita la première, ensanglantant ses mains et déchirant ses vêtements. Gabriel la suivit par la trouée qu'elle avait faite; et, quand le cierge fut allumé, ils virent que la voûte, à quelques pas, s'inclinait vers le sol sans le rejoindre tout à fait.

« Allons au fond, dit la pauvre petite; si l'on pouvait pénétrer jusqu'au centre de la terre, c'est là qu'il faudrait nous cacher. »

Après huit ou dix pas, ils furent obligés de se courber, puis de ramper sur le ventre. La voûte enfin se releva. tout à coup ; la voie, au contraire, descendit graduellement à une grande profondeur; la galerie s'élargit et laissa voir des deux côtés, sur ses murailles de tuf, cinq ou six rangs de sépultures.

ET FIAMMETTA. 513

« Nous sommes dans les catacombes ! murmura Gabriel avec l'accent de la terreur.

— Tant mieux! répondit Fiammetta ; les morts du moins ne nous trahiront pas. »

Ils avancèrent encore jusqu'au premier carrefour, et là ils s'arrêtèrent pour ne pas s'égarer. Fiammetta planta le cierge dans une de ces fissures qui rayaient les parois de la galerie, puis, tremblante, elle vint se serrer contre son amant.

« Sur mes genoux 1 sur mes genoux l s'écria-t-il en s' asseyant. Oh! que je te contemple! il y a si longtemps qu'on m'a privé de ce bonheur ! Combien d'années? je n'en sais rien. L'heure ne sonnait plus. La nuit et le jour avaient même couleur; le inonde était muet comme un immense cimetière. Et je pleurais sur ses ruines , oubliant tout, oubliant Dieu. Lui ne m'oubliait pas , puisqu'il te rend à ma tendresse. Te voilà maintenant — toi, Fiammetta I — Qui aurait dit cela? C'est comme si tu ressuscitais. Et moi aussi, je ressuscite. Par toi la vie m'arrive, et tous les charmes de la vie. Oh! laisse-moi renaître! laisse-moi retrouver la

chaleur sur tes lèvres, la lumière sur ton front et le ciel dans tes yeuxl »

En prononçant ces mots, il écartait le voile qui couvrait à demi Je visage de la nonne. Elle vit l'horreur qui l'entourait, les sépultures éclairées d'une lueur blafarde, les gueules des cavernes qui s'ouvraient menaçantes ; elle se reprit à trembler, mais comme on tremble dans l'agonie.

« Mon voile, Gabriel ! remets mon voile sur mes yeux!

— Pourquoi, ma bien-aimée? Tu ne veux donc pas que je t'admire? Tu trembles, et cependant nous n'avons rien à craindre ici. Tu Tas dit en entrant, « les morts ne nous trahiront pas. » Cette nuit nous appartient, c'est notre nuit de fiançailles. Demain matin, je retournerai à mon petit atelier; je courrai de toutes mes forces, pour que tu ne restes pas seule trop longtemps. J'ai de l'argent plus qu'il n'en faut ; j'ai des habits de paysanne : tu prendras ces habits, et nous partirons pour Venise. Ma mère nous attend là-bas, sur le Canal-Grande. Pour un enfant qu'elle a perdu,

ET FIAMMETTÀ. 345

deux enfants lui reviendront. Si tu savais comme ma mère est bonne! comme elle va t'aimer! Tu ne regretteras plus d'avoir perdu la tienne. Oh ! crois-moi , nous serons heureux à faire envie aux anges. Tu verras comme Venise est belle, avec ses coupoles dorées et ses palais de marbre, l'azur de ses lagunes et l'azur de son ciel ! Aucun lieu sur la terre n'est comparable à ma patrie. Toi, tu l'embelliras encore, tu la compléteras. Jusqu'à présent il lui manquait une âme ; elle va respirer. Et puis Venise est libre! Pas un nuage là qui obscurcisse le bonheur; jamais d'alarmes ni de soucis, personne qui vous inquiète ; les plus petits vivent en paix à côté des puissants; les pigeons de Saint-Marc voltigent familièrement sur la foule; ils savent qu'ils n'ont rien à craindre : on les chérit, on les protège. Et, quand même l'étranger pénétrerait dans cet asile, quand même on violerait le sein de notre république , ils savent que la mer s'étend de tous côtés, que la fuite est toujours possible , et qu'au delà de ces flots ils trouveront quelque part un nid pour leurs amours.

— Leurs amours sont bénies, les nôtres sont sacrilèges 1 Gabriel, Gabriel, ne parle plus de joie et de bonheur. Tais-toi 1 c'est trop de blasphèmes. Ne vois-tu pas des yeux qui s'ouvrent sur la voûte? Les morts se réveillent et s'indignent. Toi-même, comme tu es pâle ! ... Je le sais maintenant : tu es un spectre venu pour me tenter jusque sur les marches de l'autel, et tu veux m'enfermer avec toi dans ton cercueil.

— Ahl Fiammetta, pourquoi parler de cercueil, lorsque Dieu nous réunit dans une vie nouvelle ! J'étais un spectre loin de toi, mais tu m'as ranimé. Sens-tu mes bras, comme ils te serrent; mon cœur, comme il bat sur le tien ; mon souffle, comme il te caresse I Sans doute, l'horreur de ces lieux égare ton esprit, mais qu'importent ces lieux ! 0 mon amie, ma bien-aimée ! qu'importent ces tombeaux, ces ombres qui nous assiègent, pourvu que notre amour sans tache en nous-mêmes rayonne 1 Ohl moi, je ne vois rien, rien que ton visage béni, l'azur de tes yeux, et la blancheur de ton front 1 Dieu, qui t'a faite ainsi, peut-il me défendre de t'aimer? N'est-ce pas lui, au contraire,

ET F1ÀMMETTA. 547

qui m'a pris par la main pour me conduire à tes genoux, pour me dédommager de tous les maux que j'ai soufferts, pour me rendre la foi et l'espérance, avec l'amour? — Veux-tu donc le contredire et renier sa miséricorde? veux-tu changer ma joie en torture, et me laisser plus misérable, plus dépouillé et plus damné qu'un ange rebelle, moi qui croyais m'envoler au paradis, sauvé dans les plis de ta robe! Le paradis, Fiammetta ! Souris* moi seulement, et il descendra sur nous. Dieu n'atteud que ton sourire pour dérouler à nos yeux ses immenses jardins, où les saintes, tes sœurs, cueillent la fleur de l'oranger. C'est ta couronne qu'on prépare, ta couronne de noces. Entends cette harmonie, ce frémissement autour de nous. . . ce sont les ailes des anges qui vont célébrer notre union. Regarde, ô ma fiancée ! écoute, et sois heureuse I Dieu s'incline pour nous bénir; offrons-lui nos deux âmes confondues dans un baiser.»

Et, pendant qu'il parlait, comme un enfant longtemps bercé, Fiammetta se calmait peu à peu. Elle oubliait ses angoisses, ouvrait des yeux ravis,

se suspendait, pour ainsi dire, aux. lèvres de son amant. Les lignes de son visage avaient repris leur suavité ; plus de contractions nerveuses, de brusques mouvements; elle était toute grâce, toute harmonie et tout amour. Gabriel vit éclore enfin le sourire qu'il demandait, — on eût dit que Pâme de la jeune fille voltigeait au-devant des merveilles annoncées. Mais sa pâleur de marbre se maintenait toujours; figurez-vous une transfiguration au delà de la mort.

Pourtant, lorsque le baiser de Gabriel vint rejoindre son sourire, deux fleurs de pourpre tout à coup s'épanouirent sur ses joues.

« Oui, les anges sont là ! s'écria-t-elle avec transport. Leurs ailes versent la lumière. 0 mon sauveur, mon bien*aimé ! que cette aurore est belle, et comme les visions de l'enfer s'évanouissent à son approche ! »

Elle se tut , ses yeux contractèrent une fixité qui indiquait un spectacle absolument insolite; puis, avec un cri où elle jeta toute son âme :

« 0 clémence de Dieu ! ô étemel amour ! >*

ET FIAMMETTA. 519

Sans doute ce dernier élan avait épuisé les forces de sa vie. Elle redevint d'une pâleur plus que marmoréenne, ferma les yeux à demi, et, reposant sa tête sur la poitrine du jeune homme, elle demeura si paisible, qu'à peine sa respiration se laissait deviner.

« Merci, mon Dieu I dit Gabriel, la voici qui s'endort. »

Il ramena le crêpe sacré sur le visage de sa compagne et se mit à chanter un petit chant de nourrice :

La nuit ouvre ses voiles Et sème dans les cieux Sa poussière d'étoiles...

Enfants, fermez les yeux!

Les échos réveillés au loin te répétaient eft chœur. Une douce mais lugubre harmonie emplit les catacombes ; c'était comme la voix des morts qui conviait la nonne au repos éternel.

Dormez! — Les petits anges, Gomme des papillons,

320 GABRIEL ET FIAMMETTA.

Viendront baiser vos langes Et caresser vos fronts.

Et, tandis qu'il chantait, Gabriel ne s'apercevait pas que ce corps devenait plus lourd, inerte et froid sur ses genoux.

Dormez ! — Quand la Madone A vos rêves se plaît, Elle rit et vous donne Une goutte de lait.

Dormez 1 — Et trois rois mages Aussitôt accourus Vous offrent leurs hommages Gomme à l'enfant Jésus.

Déjà le cierge étaità peu près consumé. Gabriel se leva.

« Dans une heure, pensa-t-il, j'aurai tout préparé pour notre départ. A Venise! à Venise! »

Et il posa doucement au pied de la muraille sa fiancée endormie sous un baiser de Dieu.

En arrivant au grand air, Gabriel ne trouva

plus rien des horreurs de la nuit. Un léger voile

de vapeur flottait sur la campagne, mêlait au loin

les perspectives, caressait le flanc des collines,

effleurait leur aigrette et se perdait, un peu plus

haut, dans la lumière naissante, A demi réveillés

par la brise, les arbres dégouttaient de grosses

perles et chuchotaient. Cette nature si tourmentée

avait déjà repris son plus grand calme; elle avait

rajusté sa parure, peigné ses beaux cheveux. Matai

tresse de ses harmonies, elle souriait pleine de grâce en attendant l'époux. Quelques étoiles çà et la s'attardaient par curiosité, une teinte blanche et rose égayait l'horizon. Les fleurs, à ce si* gnal, tournaient vers l'orient leurs corolles en tr'ouvcrtes, un délicieux parfum, composé de tous leurs soupirs, montait, toujours plus vil', à la rencontre du soleil, et l'alouette en plein ciel, enivrée de ce parfum, versait comme une rosée ses notes étincelantes.

A travers le prisme du bonheur et de la folie, ces choses firent à Gabriel une impression inusitée. Lui qui avait vu le soleil se lever sur l'Adriatique, sur les coupoles de Saint-Marc et le palais des doges, qui avait assisté plus d'une fois au réveil de ces mêmes campagnes, il ne se rappelait pas une aurore semblable à celle-ci. Les autres. malgré leur "beauté, représentaient de vieilles scènes; des milliers de générations les avaient contemplées, toutes les écoles de peinture les avaient reproduites, tous les poètes de tous les temps les avaient célébrées; — celle-ci lui apparaissait dans sa virginité !

ET FIAMMETTA. 323

Le monde entrait avec lui dans une vie nouvelle ; il croyait assister à sa résurrection.

Cette pensée lui vint aussi que le monde ressuscitait en faveur de Fiammetta, pour elle seule. Le pauvre fou était si fier, que, s'adressant aux bois, aux prairies, aux collines, aux rayons du jour, il s'écriait les yeux en pleurs : « Celle que vous attendez, Dieu me la donne pour épouse. Brillez et fleurissez et redoublez d'enchantements ; je vais vous la montrer tout à l'heure; qu'elle se plaise parmi vous !»

11 alla même jusqu'à s'imaginer que c'était l'âme de Fiammetta qui animait cette nature. La brise matinale sortait des lèvres de la jeune fille; l'orient se colorait des nuances de ses joues ; sa chevelure embaumait F air; sa voix chantait dans les grands bois et murmurait dans les ruisseaux; le ciel s'illuminait de ses regards; son sourire cntr'duvrait les fleurs. Et Gabriel se penchait pour les baiser sur le gazon; il serrait dans ses bras la rude écorce des arbres; il jetait des caresses à tout ce qui l'entourait ; il essayait de se confondre avec la vie universelle.

Quand il entra dans Rome, la présence des hommes interrompit ses transports. Ce fut l'effet d'un morceau de glace sur la tète d'un fiévreux. Il comprima ses gestes désordonnés, et, sans regarder à droite ni à gauche, il se dirigea en toute hâte vers la rue des Marchands-de-Chapelets.

Il heurta et faillit culbuter un jeune homme qui jura par tous les dieux de la Fable, en brandissant le poing ; mais aussitôt ce poing se desserra, deux bras s'ouvrirent... Giacomo avait reconnu Gabriel.

« En croirai-je mes yeux? Frère, dis-moi bien que tu es toi, toi-même, et non pas un autre, et non pas une borne ambulante qui s'amuse à me rompre les os. Parle !

— Oui, c'est moi, répondit Gabriel.

— Maintenant... que j'ai constaté ton identité... tu vas me donner de longues explications... longues... longues... comme le Tibre. »

Giacomo sortait d'une orgie nocturne. 11 a^ait — — la langue fort lourde, et ses paroles se succédaient

ET F1AMMETTA. 32$

lentement. H éprouva le besoin de s* accrocher au bras de Gabriel.

« Dis-moi d'abord pourquoi tu as déserté le palais du comte... Un palais de bombance, un comte... inqualifiable!... Et ces modèles, Gabriel ! des modèles à deux fins, — des créatures qui ont volé au genre féminin tout entier ce qu'il offrait de mieux ciselé, de mieux colorié, de plus chaud et de plus incisif!...

— J'étais mort.

— Parbleu! tu es le premier revenant à qui j'ai l'honneur de parler. Donne-moi donc dos renseignements sur . . .

— Giacomo, je l'ai trouvée 1

— Qui, trouvée?

— Ne le dis à personne, au moins ! Elle est dans un endroit sombre. Elle dort.

— C'est si bon, dormir I »

Gabriel se remit à chanter à mi-voix :

Dormez ! — Quand la Madone A vos rêves se plaît, Elle rit et vous dojinc Ur.c goutte de lait.

326 GABRIEL ET F1AMMKTTA.

— Pouah ! du lait 1 s'écria Giacomo ; je n'en veux pas... même de la Madone! Je préfère les larmes de son fils. — Ali ! je peux t'en offrir aujourd'hui, du lacrima-christi. — J'ai mordu dans l'or du comte. — BuTons doncl Après, nous nous étendrons au soleil comme des lézards, et tu*me liarreras tes aventures. , . eh I eh l

— Non, lâche mon bras! H faut que je parte tout de suite ! Tu me rejoindras à Venise. Je veux que tu voies mes noces. — Toutes les gondoles ' seront pavoisées... il pleuvra des roses, Giacomo... les vagues de 1 Adriatique chanteront...

— Qu'est-ce qu'il me chante là?... Écoute un peu... eh! j'ai besoin de ton bras. Tu me laisseras au premier cabaret. »

Mais Gabriel avait déjà disparu.

Deux heures plus tard, il repassait par la porte San-Lorenzo au grand galop d'un petit cheval noir qu'il venait d'acheter, portant les habits de paysanne, un cierge pour retirer Fiammetta des Catacombes, et cinq pièces d!or, — toute sa fortune. .

« Quel dommage de la réveiller ! dit-il en voyant la jeune fille étendue immobile au même endroit ou il l'avait déposée. — Pourtant il le faut. Fammctta! Fiammetta! »

Les échos répétèrent à l'infini : « Fiammetta ! Fiammetta! »

Mais Fiammetta ne répondit point. Gabriel oui peur des échos. Il s'agenouilla auprès de sa fiancée, colla sa bouche à son oreille, l'appela tout bas par trois fois; — même silence.

Le cierge, fixé dans le sol, luttait péniblement contre les ombres, et sa lumière vacillante répandait sur le sein delà nonne un mouvement pareil à celui que fait la respiration rapide d'un enfant; Gabriel y porta les deux mains... puis il dit d'une voix douce :

« Elle est partie. »

Ses yeux se dirigèrent vers la voûte pour chercher la jeune âme ; il y avait presque un sourire sur ses lèvres.

Bientôt il redevint très-grave, sans pleurer cependant. Il contempla la morte, et, tandis qu'il la contemplait, la dernière vision de sa captivité repassa dans sa mémoire. Il s'écria en frissonnant :

« C'est eux qui l'ont tuée, les spectres ï n

ET FIÀMMETTA. 329

11 poursuivit comme s'il s'adressait à un interlocuteur, tantôt sourdement, tantôt avec éclat :

« Oh ! c'étaient bien des spectres, le pape sur son trône, les cardinaux à ses côtés, les prêtres et les moines. Et, parce qu'ils étaient morts, ils ont tué les autres. — Fantômes! assassins) je n'aurais pas voulu le dire à Rome, en plein jour- ici, je peux parler. — Une effroyable chose, je vous le jure, pleine de sang et de ténèbres! un sacrifice humain I — Elle pourtant, je la leur avais prise, je l'avais emportée. Le dôme, en s'écroulant, ne l'a pas engloutie avec les autres; mais la peur l'a tuée. . . voyez-vous? Elle est morte aussi !

— Morte. Froide, ajouta-t-il en promenant ses mains sur le corps. — Mais sa voix, qu'est-ellc devenue? Oh 1 sa voix, je devrais l'entendre. Écoutez... écoutez! »

Et il prêtait l'oreille avec une ardeur insensée.

H se releva pour aller s'asseoir de l'autre côté de la galerie. — Il demeura une heure accoudé aux genoux, balançant la tète* comme quelqu'un

qui s'endort; mais ses yeux étaient grands ouverts et s'étonnaient toujours.

Tout à coup son regard, arrêté sur le cadavre, prit une expression de dégoût.

« Cachons cela, dit-il, rendons à la terre ce qui appartient à la terre. »

Et, s'approchant des sépultures encore fermées qui bordaient le rond-point, il enleva avec ses ongles un couvercle de marbre où se lisait cette inscription :

Sl'B HOC SIGKO JACET AD VITAM ^ETEBNAM V. .,

Le reste était effacé. Il fouilla dans la fosse, il trouva deux fioles de verre et deux lampes. Ce sont les signes auxquels on reconnaît les sépultures des martyrs ; mais il s'inquiéta peu de commettre un sacrilège.

11 coucha Fiammeita dans ce berceau d'une autre vie, et, sans lui dire un dernier adieu, sans lui donner un dernier baiser, sans verser une larme, il replaça solidement le couvercle.

ET FIAMMETTA. 551

Lorsqu'au siècle suivant les frères délia fossa ouvrirent ce sépulcre, une rumeur d'admiration se répandit dans Rome. Des ossements si parfaitement conservés attestaient un miracle. II y eut des réjouissances publiques, de pompeuses cérémonies dans les églises, des processions et des cavalcades dans les rues, et le pape, après avoir invoqué les lumières de l'Esprit, déclara qu\m allait lever les reliques de sainte Valère, vierge et martyre sous l'empereur Aurélien.

XXTII

Gabriel détacha son cheval, qui paissait au pied d'un arbuste. 11 sauta en selle, et, s'affermissant sur les étriers, une dernière fois il contempla la reine aux sept collines.

A cette heure, elle était inondée de lumière. Ses dômes, ses clochers, ses palais, ses ruines colossales se découpaient en blanc dans l'azur. Le Tibre roulait des étoiles. Quelques fumées flottaient çà et là, tremblant au bruit des cloches et répandant un air de vie sur la masse des toits. . . Magnifique spectacle à fasciner des yeux d'artiste !

Gabriel s'oubliait.

Tout à coup il aperçut une cavalcade qui ondulait à travers champs comme un serpent aux mille couleurs. C'était le pape et sa joyeuse cour, ses cardinaux et ses bouffons, ses parasites, ses valets qui rentraient de la chasse.

Une vive rougeur monta aux joues de Gabriel, un éclair passa dans ses yeux, et, d'une forte voix qu'on aurait entendue distinctement à plus de deux cents pas, il récita ces vers de Pétrarque :

« Pleuve sur tes toits le feu du ciel, infâme qui, sortie d'un marais, t'es faite riche et grande en ruinant les autres, et qui t'applaudis si fort!

« Nid de trahisons, où se couvent tous les fléaux du monde ; esclave de la bonne chère, de l'ivresse et de la luxure, — de la luxure la plus effrénée !

« Dans tes chambres dansent pêle-mêle jeunes filles et vieillards, et Belzébuth avec ses soufflets, ses flammes, ses miroirs.

«Ah! au lieu de reposer mollement sur la plume, que n'es4u exposée nue aux vents, les

ET FIÀMMETTA. 355

pieds dans les ronces! Comble donc la mesure, que la puanteur de tes abominations s'élève jusqu'à Dieu ! »

Puis il partit à toute bride.

Cinq ans auparavant, un pauvre moine sorti de Rome, le bâton à la main, s'était arrêté au même endroit, et, dans une langue étrangère, il avait proféré ces mêmes imprécations, que devaient répéter en les grossissant tous les échos de la chrétienté. *

Ce moine s'appelait Martin Luther.

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