‹ Mont-Revêche (volume 2)Chapitre 13 sur 14 · OI'I.EVARD DES ITALIENS, EX FACE I.A MAISON DORÉE · texte numérisé non relu

OI'I.EVARD DES ITALIENS, EX FACE I.A MAISON DORÉE

L'osteria degli Infanti, celle où -se réunissaient le plus souvent les élèves de Raphaël, avait pris ce soir-là un air de grande fête.

-C'était en Van de grâce 1515, un mois environ après la bataille de Marignan.

Prévenu depuis plusieurs jours, maître Mazzuchelli, l'hôtelier, avait décoré une salle et préparé un souper pour ses jeunes clients. Afin de mieux leur complaire, il s'était fait artiste lui-même. La salle, dont les croisées s'ouvraient -sur le Tibre,

illuminait au loin les eaux du fleuve roi; des guirlandes de fleurs s'entrelaçaient sur les murs en formant les dessins les plus bizarres; d'autres fleurs encore remplaçaient provisoirement les mets sur la table; et la blancheur immaculée de la nappe communiquait à leurs nuances quelque chose de merveilleux.

Les premiers qui entrèrent ouvrirent de grands yeux et de grandes narines; tant de lumière et de parfums les délectait, les extasiait. « Mazzuchelli a mérité le chapeau de cardinal ! » s'écrièrent-ils d'un commun accord.

Ce n'était pas, du reste, une circonstance vulgaire qui rassemblait autour de cette table les dis* ciples du Sanzio. 11 s'agissait de célébrer l'admission dans l'école d'un nouveau compagnon. Or un pareil honneur, sollicité chaque jour de tous les points de l'Italie, s'obtenait difficilement.

Pour être le dernier dans celte cour du génie* il ne suffisait pas de la protection des puissants; il fallait tin talent prouvé j fécond, riche d'avenir.

Jamais candidat n'avait satisfait atix exigences du maître comme le nouveau venu. C'était près-

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que un entant, mais un enfant qui avait joué avec les pinceaux de Titien. Son coloris viyace, où coulait toute la sève de la Renaissance, étonnait Raphaël; il lui arriva de dire en pleine école: « Quand ce jeune homme aura sévèrement étudié le dessin, je doute que beaucoup puissent le surpasser. *r

Il n'y avait donc pas de gala trop somptueux pour fêter un tel auxiliaire. Outre les mets confectionnés dans la cuisine de Mazzucbelli, chacun des compagnons avait apprêté le sien, en y mettant toutes les finesses de l'art, toute l'ardeur de l'émulation, toute la gaieté de la jeunesse, toutes les Fantaisies de cette époque où apparurent les aka-

BESQUES.

Rien n'égayait les soupers d'artistes comme ces plats de leur façon. 11 faut voir dans Vasari quelles singulières inventions ils étalaient à l'envi l'un de l'autre I

C'était de la sculpture culinaire, pleine de seiis et de malice.

S'il nous était permis de pénétrer dans le petit

cabinet à droite de la salle, dépasser en revue tous ces caprices gastronomiques, nous aurions de quoi rire et oublier peut-être le héros de la fête, qui, depuis un quart d'heure déjà, se fait impatiemment désirer avec son ami Giacomo. Mais le prudent Mazzuchelli a verrouillé la porte; il veut ménager une surprise à chaque service, et que l'hilarité des convives éclate par intervalles.

Cependant la compagnie murmure; quelques jurements s'échappent même, comme les coups de feu des éclaireurs avant une bataille.

Les femmes heureusement (chaque convive a mené sa corneille selon l'usage), les femmes sont encore occupées à étudier leurs toilettes réciproques. Mais on sait ce que peut durer au plus cet examen... gare aux retardataires!

« Les voici, les voici I » s'écria Jules Romain, debout près d'une fenêtre.

Deux ombres en effet se projetaient sur le Tibre, si larges, qu'elles appartenaient évidemment à quatre corps.

Au bout d'une minute on vit entrer Giacomo.

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Il poussa brusquement sa maîtresse dans la salle ; puis, se retournant avec une gravité comique : a Amis, je vous présente Gabriel Oloozzi, Vénitien comme moi, un triton des lagunes, dont la gloire égalera quelque jour la beauté de sa compagne. En attendant, soupons! »

Le couple ainsi annoncé fut accueilli par un murmure d'admiration. Jamais nos artistes n'en avaient rencontré de semblable, ni sur les places de Rome, ni dans les fêtes champêtres de Tivoli, de Subiaco ou de la Storta.

Ceux qui ont vu au Louvre le portrait de Raphaël n'ont qu'à se le rappeler ici, tant il existait de rapports entre le maître (à l'âge de seize ans) et le nouvel élève. Même pâleur ardente, même œil profond et doux; le cou de cygne légèrement incliné, les traits harmonieux, tout ce corps délicat qui laisse l'âme transparaître. Et, comme pour signaler cette ressemblance unique, il portait, lui aussi, le nom triomphant d'un ange.

Sa compagne, c'était une beauté vertigineuse pour ainsi dire, qui étonnait avant de charmer.

Arrivée de Sicile depuis peu, elle faisait déjà la stupeur et les délices de Rome; on l'appelait Sirena. Tous les convives la connaissaient plus ou moins, mais ils crurent la voir en ce moment pour la première fois. Dans son regard et dans sa pose, dans son allure, dans ses gestes, il y avait de là panthère et de la colombe, mais c'était la panthère qui se montrait d'abord; toujours à son approche on ressentait un vague effroi.

Assise auprès de Gabriel, quand la vive lumière inonda ses épaules, fit miroiter sa chevelure, accusa nettement la hardiesse de ses formes, et pâlit devant les éclairs de ses yeux, on fut frappé d'un tel contraste. On envia le pauvre enfant et on eut peur pour lui. Sa nature exceptionnelle et suave parut maladive; on le trouva compromis à côté de cette femme.

Saluée reine du festin, elle joua son rôle avec aisance, avec esprit, avec noblesse, avec orgueil. Elle avait, pour répondre à tous, toutes les nuances du sourire. Son geste, en un clin d'œil, passait de la plus gracieuse nonchalance à la plus ferme autorité. Sa voix, naturellement tragique, savait

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improviser les accents de la folie ou de molles caresses. Elle chatouillait ainsi toutes les sensations, provoquait tous les sentiments, l'amour, le respect, la volupté, la terreur, la joie et la mélancolie, le désir acre et les religieuses soumissions de l'âme... C'était la courtisane antique retrouvée avec les vers d'Horace, d'Ovide et de Tibulle.

Le souper commença dans un certain ordre, avec décence. Entre ces vailJpats émules, qui tous avaient leur part dans l'œuvre immense du maître, il s'engagea des discussions pleines d'intérêt; de poétiques causeries où le génie particulier de chacun, suivant sa pente en liberté, laissa flotter à la surface et briller tous ses trésors. Mais la folie émanant des femmes monta bientôt avec le vin au cerveau des jeunes Hommes, et, dès lors, ce furent des propos incohérents, des dissertations burlesques, des paradoxes à étonner l'ivresse même, des ricanements, des défis, une véritable bacchanale.

L'apparition de chaque plat préparé par un des convives soulevait une tempête de bravos, relan-

çait le tumulte, ajoutait un brandon à l'incendie, une discordance au brouhaha;

« Quelle est cette basilique en veau, avec des saucissons pour piliers?

— Ivrogne I il ne reconnaît pas Saint-Pierre d'après le plan du maître.

— Ma foi, j'en suis fâché 1 son dôme a l'air d'un éteignoir.

— Un éteignoir sur la tête du pape ! qui donc y verra clair dans la chrétienté ?

— On y voit toujours assez clair pour vider un flacon.

— Et pour chiffonner une jolie femme.

— Pauvre sot ! comment saura-t-on si elle est jolie?

— On le croira. C'est la même chose.

— Et la laideur s'épanouira dans les ténèbres, et les ténèbres ne la comprendront pas.

— Hola hé ! Paolo, regarde cette tête de porc avec un capuchon de lard. Je crois qu'elle va faire un sermon sur la tempérance.

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— Que veux-tu? c'est l'usage.

— Est-ce qu'on a décapité le padre Onésime?

— Allons donc ! il a une physionomie moins noble.

— Moins appétissante surtout.

— Eh I eh ! cela dépend des goûts.

— Quelqu'un dans la société trouve-t-il appétissant le padre Onésime? On l'invite à se dénoncer.

— Mesdames, dénoncez-vous.

— Quelle atroce plaisanterie I

— Puah !

— On nous insulte, protestons en masse.

— Insurgeons-nous ! révoltons-nous !

— Tu le vois : il y a insurrection du sexe contre ton digne padre.

— Permettez, permettez. Ces dames ne forment qu'une très-petite fraction du sexe. Or le sexe tout entier ne pense pas comme la fraction. Sâvez-vous la dernière aventure d' Onésime ?

— Au couvent de la Visitation?

— Précisément. C'est très-joli.

— Grogne-nous cette histoire. »

Mais l'attention n'était plus possible. Tout le monde parlait à la fois, sans suite. L'orgie avait perdu son centre; elle s'épuisait en éclats partiels, se dissipait de tous côtés. Plusieurs se confessaient à leurs voisins avec un mélange de repentir et de vanité, d'autres exhalaient en termes véhéments leur amour improvisé; il pleuvait des baisers sur les épaules nues; de longues tresses brunes se baignaient dans les coupes; la table, souillée de vin, couverte de débris, ressemblait vaguement à un champ de carnage.

«Ah! disait Giacomo avec un accent de remords plaisant, j'ai fait ce soir un grand péché. Voyez -vous cet enfant (il désignait Gabriel), si candide, si pur, qu'on le croirait tombé du ciel? 11 n'avait' parlé encore à d'autre femme qu'à sa mère.

— Giacomo, nous ne sommes plus au temps des miracles.

— Il voulait venir seul ici, je m'y suis opposé ! C'est moi qui l'ai accouplé à cette terrible Sirena.

— Terrible! tu dis bien.

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— Quand je pouvais choisir entre mille autres moins dangereuses... le diable m'a poussé. Le diable ou Pluton, je ne sais plus lequel.

— Tous les deux à la fois I

— Probablement... Sirena, je t'en conjure, ménage cet enfant., ne lui fais pas de mal.

La courtisane secoua la tête.

« C'est lui peut-être qui m'en fera, » réponditelle d'une voix sombre.

Un mystère en effet s'accomplissait dans cette créature; un mystère fréquent, .mais qui la surprenait. Ardente aux voluptés, impétueuse dans ses caprices, plus forte que l'orgie, elle se sentait attirée par tant de grâce et de faiblesse. Son superbe dédain l'abandonnait malgré elle, tout son orgueil vaincu s'épanchait en tendresse et en miséricorde. Protection, dévouement, c'est le fond même de la femme. Sirena s'en apercevait pour la première fois. Ce frêle et doux enfant qu'elle avait pris comme un jouet tout à l'heure, il séduisait son âme, l'enchantait et la dominait. Irritée par mo-

ments, elle essayait de se roidir : sa voix devenait vibrante, son geste impérieux, mais Gabriel tremblant la désarmait aussitôt.

C'est qu'il tremblait si naïvement 1 Son œil mélancolique eût remué un cœur de tigre. Et Sirena se rendait bonne, attentive à lui plaire, ingénieuse dans ses caresses. Alors il souriait. Pour cette femme nourrie du vice et flagellée par lui, il y avait dans ce sourire une saveur secrète, quelque chose d'inconnu, de frais et de céleste qui la faisait pleurer.

Fascinée, entraînée, elle entraînait aussi et subjuguait le pauvre enfant. Élevé à l'ombre de sa mère , sans autre distraction que l'art , ignorant la vie. des jeunes gens , leurs folles équipées , Gabriel tout d'abord fut étourdi dans cette salle. L'éclat de la lumière, l'odeur seule des vins, tout ce fracas à ses oreilles, suffirent pour l'enivrer. Il croyait assister à quelque priapce antique ; une bacchante le tentait. Et comment résister à l'attraction de son haleine , à ces bras dont l'étreinte étoufferait peut-être un lion? Il les sentait sur lui, et il n'osait pas se débattre , il se

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laissait lier, caresser... charmer. Comme toutes les natures vierges, il éprouvait déjà du remords à cause de la tentation , remords étrange , intermittent, qui aiguise bien plus ces plaisirs qu'on voudrait éviter. «Assez! » murmurait -il en luimême. Et il appelait à son secours toute sa vie de recueillement, ses veilles jusque-là consacrées à Tétude, les sereines poésies d'une imagination naissante, tous ses projets de pur amour. Angéliques fiancées que nous nous promettons à quinze ans , que nous entrevoyons dans nos songes , dont nous voulons reconnaître la trace dans chaque courant de parfums ! Fées auxquelles on croira toujours ! . . . Comme il les évoquait éperdument de leurs limbes, comme il les suppliait de le défendre! Mais un des mille incidents du festin, une interpellation saugrenue l'arrachait à ses souvenirs, Sirena lui décochait un baiser; — devant cette forrçie accomplie de la femme et ses plus irritants attraits, les filles du rêve s'enfuyaient, à peine apparues.

Il y a dans l'orgie des intervalles de lassitude où les yeux s'éteignent, où les visages s'affaissent, où

U GABRIEL i

les bouches restent béantes. Clameurs et rires , sont remplacés par un murmure sourd y entre- j coupé de hoquets, d'exclamations stupides. Vides ! ou pleins, les verres se reposent; quelques ronflements, çà et là, signalent la défaite de plus d'un combattant.

Ce fut dans un de ces intervalles, au dessert, qu'on servit à son tour le plat de Gabriel : une galère en pâtisserie. Les rameurs étaient de fruits confits, et les rames de sucre. A travers son ivresse, Giacomo ne distingua pas un gâleau sur la table, il vit une vraie galère elle Canal-Grande. Le carnaval vénitien tourbillonna autour de lui.

« Camarades, cria-t-il, je vais chanter une barcarolle.

— Tu as là une heureuse idée, Giacomo, nous ressemblons à des spectres, ta chanson nous res* suscitera.

— Silence, vous qui ronflez ! il n'y a pas besoin d'accompagnement.

-r- On dirait la vallée de Josaphat, et les morts i qui se redressent. ).

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— Écoutez I écoutez I

— Ce ne sont pas les oreilles qui vous manquent.

— Le verre au poing , pour mieux entendre I — En avant, Giacomo ! »

Giacomo se leva ; il chancelait horriblement.

« Ne croyez pas que je sois ivre, au moins 1 C'est l'effet du roulis ; l'Adriatique s'amuse. »

Après cette explication qui rassurait son amourpïopre, il entonna d'une voix perçante comme celle des gondoliers :

Tout bon vivant à l'appel doit se rendre i Le carnaval agite ses grelots !

Loin des plaisirs qu'ils ne savent comprendre, Laissons d'ennui se morfondre les sots.

Tandis que notre gondole

Frétille au sein bleu de lYau, Btivons, amis, a Venise la folle, Et chantons à saint Marc un cantique nouveau !

Les quatre derniers vers furent répétés en chœur, et il paraît que Mazzuchelli trembla pour son osteria ;

Giacomo poursuivit :

Changeons vingt fois de masque et de maîtresse ; Le carnaval émancipe l'amour.

En attendant le carême et la messe.

Aimons, trinquons et dansons tour à tour ! Tandis que notre gondole Frétille au sein bleu de l'eau, Buvons, amis, à Venise la folle, Et chantons à saint Marc un cantique nouveau.

Cette fois il y eut un chœur, cest-à-dire une tempête de baisers ; chacun des jeunes gens embrassa toutes les femmes. Sirena se laissa faire avec une sorte de pitié méprisante; mais, au contact des lèvres de Gabriel, on aurait pu la voir rougir et frissonner. Le chanteur continua :

Le carnaval a versé dans nos verres Son vin qui donne un vertige enchanteur... De cette vie heurtons tous les mystères, Déraisonnons par l'esprit et le cœur.

Tandis que notre gondole

Frétille au sein bleu de l'eau, Buvons, amis, à Venise la folle, Et chantons à saint Marc un cantique nouveau ,

Incontestablement le chant possède une vertu digestive et vivifiante qui opéra sur les plus en-

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gourdis, qui releva toutes les têtes , ralluma lous les yeux. Des - applaudissements frénétiques récompensèrent Giacomo.

« Merci, compagnons! dit-il d'un ton attendri , mais cela ne suffit pas.

— Faut-il que nous te portions en triomphe?

— Gardez-vous-en bien ! à moins que vous ne portiez aussi la table. — J'ai encore faim ! vociféra-t-il ; je demande qu'on serve Mazzuchelli en personne avec beaucoup d'épices.

— Il est trop gras.

— Il est trop gros.

— Tant mieux I il y en aura pour toutle monde.»

Le respectable hôtelier s'était réfugié dans sa cave ; on le découpa donc par la seule imagination. Des plaisanteries obscènes ricochèrent. L'orgie se consomma dans le cynisme le plusdéhonté. Ces peintres de madones insultèrent toute grâce, toute pudeur, toute vertu. La terre souillée et profanée, l'enfer exploré dans ses replis les plus immondes, ils s'attaquèrent au ciel même, au firmament d'azur; -un immense blasphème s'éleva

pour faire rougir les saintes et les vierges, épouvanter les anges.

Mais Gabriel n'entendait rien depuis le dernier couplet de Giacomo. Pâle comme la mort , la tête renversée en arrière , après tant d'émotions poignantes et contradictoires , il demeurait plongé dans une insensibilité extatique. Personne n'y prenait garde, excepté Sirena. La reine du festin avait déposé sa couronne; que lui impartait maintenant de dominer le tumulte ? Son orgueil , sa joie, son souci, sa seule affaire, c'était de veiller sur cet enfant , de le garder, de l'admirer. Et elle l'admirait en contenant son admiration. Elle n'eût pas détourné ses yeux pour un prodige , mais elle les voilait légèrement, de peur de le blesser par leur trop vif éclat ; ses lèvres frémissaient avides d'un baiser, mais ce baiser peut-être eût fait mal au petit , les lèvres comprenaient et s'apaisaient par un sourire... En un mot, elle offrait le spectacle si touchant de la maternité dans l'amour.

Lorsque nos compagnons évacuèrent enGn la salle , à une heure très-avancée , Giacomo tout h coup, se ressouvint de son protégé.

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a Est-ce qu'il a sombré dans son Terre ? demanda-t-il plusieurs fois, car il eut toutes les peines du monde à le découvrir. — Gabriel! Gabriel I donne -moi le bras que je te soutienne. »

En même temps Giacomo trébuchait.

« Veux-tu donc l'écraser ? s'écria Sirena avec violence. Arrière I c'est à moi qu'il appartient : je vais le faire emporter chez moi. »

Le lendemain , vers le milieu du jour, Gabriel regagnait son petitatelier, situé nie desMarchandsde-Chapelets. Sa démarche trahissait un grand trouble.

Ce n'était pas seulement l'agitation nerveuse qui suit une orgie, c'était letonnement d'un premier excès, confusion et remords. Ce corps si délicat renfermait une âme plus délicate, et rien n'avait manqué à son éducation.

À sa naissance, un astrologue avait tiré son

horoscope, selon l'usage, et prédit que l'enfant illustrerait son nom. Fort de cette prophétie , le père de Gabriel , capitaine au service de la repupublique deVenise, avait projeté de lancer son 61s dans la carrière des armes ; il comptait bien que le jeune homme , au milieu des bouleversements de Tltalie ,se servirait de son épée comme unCastracani ou un Slbrza. Ces chimères s'évanouirent bientôt devant la constitution frêle de l'enfant, et ce fut à la mère de rêver à son tour.-— « Jamais ce bambin-là ne pourra faire un guerrier, disait-elle, mais qui sait?. . . un artiste !» — Et ses yeux s'illuminaient comme si les œuvres futures du bambin lui étaient apparues dans un mirage merveilleux.

Avec cette idée fixe , elle commença au berceau l'éducation de son artiste. Jusque dans les plis de ses langes elle mit une étude; elle appela autour de lui tous les enchantements de la forme et de la couleur, instruisit ses premiers regards , l'enveloppa de l'Art même.

A l'âge de trois ans , elle le menait déjà chancelant aux églises , lui montrait les mosaïques, les peintures , les statues. C'était comique et tou-

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chant à voir. Le moindre sourire du petit , elle l'attribuait à l'admiration, à une précoce intelligence. Les parfums de l'encens et du benjoin lui montaient au cerveau ; à travers une vapeur légère, elle voyait du haut des fresques les vierges s'incliner, sourire amoureusement et murmurer des paroles mystérieuses sur la tête de cet enfant qui devait faire plus tard adorer leurs images.

Possédée jour et nuit de ce rêve, ses soins prirent un caractère religieux , elle respecta son iils et vécut prosternée devant lui. — C'est l'éternelle imprudence des mères, d'anticiper ainsi sur la marche du temps, de forcer l'avenir. Voyez- vous celle-ci qui endort son marmot? Vous n'entendez que la petite chanson monotone, mais il y a toute une conversation avec l'homme fait, qui vaut bien un poëme et que Dieu entend, lui.

Lorsqu'elle eut exploré cent fois les églises dans leurs moindres détails, elle trouva moyen de se faire ouvrir les palais. Là étaient entassés d'inépuisables trésors , végétation , efflorescence du luxe, une moisson de merveilles. — Elle y plongea l'enfant. Venise tout entière était d'ailleurs

une merveille. Si vous voulez concevoir une idée de l'impression quelle donnait, écoutez un contemporain :

« Je pose mes bras croisés sur la corniche de ma fenêtre. La poitrine et le corps presque en dehors, je regarde un beau spectacle.

« Des nacelles sans nombre , chargées d'étrangers et de Vénitiens, voguent sur le grand canal; cette eau, dont l'aspect réjouit tous ceux qui la sillonnent, semble se réjouir à son tour de porter une foule inaccoutumée. Voici deux gondoles qui joutent; puis d'autres barques, dirigées par des barcarols célèbres , se mettent à lutter de vitesse ; puis, une foule de peuple, pour s'amuser du combat, s'arrête sur le pont du Ri alto, se presse sur la rive des Camerlingues, s'échelonne sur le Traghetto de Sainte-Sophie et sur les degrés de la CasadiMose.

« On applaudit, on s'écrie; chacun, en allant à ses affaires , jette un coup d'oeil et donne un battement de mains.

« Depuis le jour où Dieu l'a créé, jamais ce

ciel ne fut orné de si belles ombres et de si belles lumières 1 Un ciel à faire envie aux artistes! Les maisons, les maisons de pierre, semblent palais de féerie ; ici . la clarté resplendit pure et vive; plus loin, elle paraît vague et éteinte. Sous l'ombre errante des nuages chargés de vapeurs denses, les édifices prennent mille apparences merveilleuses ; à droite, un palais se perd tout entier et se noie dans une teinte d'ébène obscur; à gauche, les marbres rayonnent et étincellent comme si le foyer solaire avait quitté le firmament ; dans le fond, un vermillon plus doux colore les toitures. Miraculeux coups de pinceau ! Nature, maîtresse des maîtres! Comme les palais se découpent sous un ciel d'azur ! quels clairs-obscurs ! quelles ombres transparentes! quelles saillies puissantes! quelles teintes sombres M »

Qui parle ainsrt Palladio ou Sansovino ? Un peintre comme Véronèse, un poète comme l'Arioste ou le Tasse ? Non ; un homme en qui se ré-

1 Trad. de Philarète-Chasle. (Voir Marie Stuart, Shakspeare et VÂrétm).

suraa la corruption de l'Italie à cette époque de corruption; un homme qui, pour satisfaire ses sens, pour enivrer sa bête, trafiqua effrontément de la pensée, venait l'éloge et le blâme au plus offrant , l'adulation ou la calomnie ; lansquenet littéraire au service des plus lourdes bourses, mangeur et hâbleur infatigable , digne fils d'une courtisane, — Pielro Aretino. Mais cette Venise était si belle, qu'on retrouvait à son aspect la pureté de l'inspiration , le vrai sens poétique , cette seconde "vue qui , à travers l'infinie variété des formes, pénètre jusqu'au cœur de l'art.

11 y avait ceci d'unique dans sa beauté , qu'elle ouvrait à l'esprit un horizon immense où se mêlaient et se confondaient les nationalités , où l'homme de l'Europe , séparé par sa foi du reste de la terre, secouait ses préjugés, respirait un air libre et entendait confusément l'appel du monde asiatique. Ce monde, repoussé et maudit pendant tant de siècles, abordait à Venise comme à une arche d'alliance ; il semait son or et ses perles sur la place Saint-Marc ; il faisait flotter aux balcons ses brillantes étoffes; il égayait de mille

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reflets le miroir des lagunes, et soufflait à travers les dentelures de marbre, les sveltes colonnettes, je ne sais quelle activité sans exemple ailleurs, pas même soupçonnée. Aussi, quand on y entrait pour la première fois , cette ville donnait le vertige ; c'était une merveille inexplicable alors , pleine de charme et d'étonnement, une chose qui tenait de la fantaisie , des vapeurs de la mer et des prestiges du soleil, — un rêve oriental flottant sur l'Adriatique.

Mais Venise était en même temps le boulevard des libertés italiennes. Tous les ennemis de ces libertés, le roi de France et l'Espagnol, le saintpère et l'Allemand , formèrent , pour l'anéantir, l'odieuse ligue de Cambrai. On sait la contenance de Venise. Gabriel perdit son père à la bataille d'Agnadel.

Pour tout héritage, à sa veuve et à son fils le capitaine laissait un tronçon d'épée. Ce fut un rude coup qui ébranla la pauvre femme jusque dans sa foi. « Qu'allons-nous devenir? s'écriat-elle à travers ses sanglots ; que nous reste-t-il maintenant? »

A cette exclamation désespérée , le jeune homme s'approcha de la fenêtre qui donnait sur le grand canal ; d'une main il montra Venise et son ciel, de l'autre sa palette et ses pinceaux; puis il dit avec assurance : a II nous reste cela ! »

Mot profond , qui renfermait la conscience même de l'Italie ! La mère le comprit, et, tombant à genoux, elle glorifia Dieu. Dès ce jour, Gabriel considéra l'art , non pas comme un luxe, mais comme la condition et la nécessité de son existence. 11 venait d'entrer depuis deux mois dans l'atelier de Titien; il redoubla d'efforts, d'application, de zèle ; il s'attira l'amour du maître, le respect de ses camarades, et, tendre enfant qu'il était, il se mita réfléchir sur sa mère avec une sollicitude de vieillard.

Tous les soirs, en quittant l'atelier, il accourait auprès d'elle; il l'entretenait de ses travaux, de ses progrès, de ses espérances. Pauvre mère I II ramenait le sourire sur ses lèvres et la paix dans son cœur; elle s'endormait heureuse. Lui , alors , il ouvrait un livre, et, avant de s'endormir à son tour, il lisait deux ou trois heures. Ce livre, ce-

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taient les sonnets de Pétrarque ; il y puisait l'inspiration qui fait les grands artistes. II y apprenait les secrets les plus délicats de la beauté.

Une chose admirable, dans ce poète, éminemment nouvelle , c'est l'attention qu'il consacre aux moindres mouvements de l'âme. Jusqu'alors on avait choisi dans la vie des circonstances extraordinaires , on avait célébré des actions d'éclat, on avait surtout représenté l'homme aux moments où il sort de lui-même pour jouer un rôle dans les événements, pour se poser devant la multitude; Pétrarque sent que la vie est tout intérieure , que les apparences nous trompent ; il dédaigne ces apparences. Un charlatan peut se draper comme un héros , reproduire ses gestes, son attitude et sa démarche. La vraie grandeur ne consiste pas en cette pantomime ; elle est au fond de l'homme, indépendamment de toute manifestation.

Homo duplex , disait l'antiquité; Pétrarque étudie l'homme intime , dont l'autre n'est que le masque. Il l'étudié sans cesse et il y trouve des poèmes plus vastes que le monde ; car l'âme n'a

point de limites, — elle se meut dans l'infini. Et l'infini agit sur vous en lisant ces poërnes, il vous possède et vous illumine; vous replacez la vie dans son sanctuaire; vous comprenez que les événements ne sont rien que par l'importance que nous leur prêtons , tandis qu'un simple élan du cœur, un soupir ignoré de la foule, fait résonner souvent les échos de l'éternité.

On verra dans la suite quelle salutaire influence cette révélation opéra sur Gabriel. Par elle , il échappa aux dangers du temps, à ses excès, à ses erreurs. Garanti de la corruption générale, il se trouva supérieur à ses contemporains. — Il eut l'âme du Tasse et presque la main do Raphaël.

En 1514, lorsque Titien fut appelé à la cour de Ferrare, déjà Gabriel en savait assez en fait de coloris. Pour devenir un peintre complet et toutpuissant, il résolut d'étudier scrupuleusement le dessin sous les yeux mêmes du Sanzio.

On pense si sa mère brûlait de le suivre à Rome ! Mais elle recevait du sénat une petite pension qu'elle eût perdue en s'en allant.

Gabriel partit donc seul, emportant sa béné-

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diction et quelques pièces d'or. « Je n'ai qu'une recommandation à te faire, dit la pauvre veuve; continue de vivre là-bas comme tu as vécu ici. Le reste , c'est à Dieu seul que je puis le demander. Je prierai sans cesse en t'attendant. »

Le jour même où il se présenta, Gabriel fut admis dans la première école de l'Italie, — admis glorieusement. Giacomo, qu'il avait connu autrefois chez son premier maître, Giacomo obtint des camarades qu'on lui épargnerait ces mille taquineries par lesquelles on saluait les nouveaux venus.

11 reçut seulement les honneurs du gala. Quel gala 1 nous y avons assisté. — Cette orgie et ses suites , ce furieux éclat de rire jeté comme un défi à sa vertu; l'oubli momentané des conseils de sa mère, le renversement de ses plus fiers instincts sous les coups d'aile de l'ivresse. .. le mystère de la femme brusquement dévoilé dans des conditions si profanes, tout cela se représenta le lendemain à Gabriel comme un intermède de l'enfer .

Il eut peur; il eut honte.

En regagnant la rue des Marchands-de-Chape- < lots, il lui sembla que les passants le dévisageaient, que les vieillards secouaient la tète, que les mères le maudissaient.

Il se mit à courir.

Lorsqu'il rentra enfin chez lui, à l'abri de tous les regards , il sentit quelque soulagement. Mais ce soulagement ne dura guère. La solitude amena la réflexion, la réflexion appesantit le remords, et le remords, à cet âge, pour une pareille âme, n'est-ce pas le désespoir?

Gabriel pleura longtemps des larmes ruisselantes, puis ses yeux contractèrent la même fixité que ceux d'un enfant qui a touché, malgré la défense de son père , un objet rare et -fragile, — et qui reste face à face avec des débris accusateurs.

Une mouche , en chatouillant sa paupière, vint le tirer de cette léthargie. 11 fit un mouvement pour la chasser; dans ce mouvement, il aperçut à l'autre bout de l'atelier, sur une étagère, un petit livre qui avait l'air de lui dire : Tu m'oublies !

C'étaient les sonnets de Pétrarque , — une

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charmante édition sortie des presses d'Aide Manuce.

Gabriel courut aussitôt le saisir. Il rouvrit au hasard» d'une main tremblante, et se plongea dans la lecture, comme on se jette, pour se purifier , dans un courant d'eau cristalline.

A l'heure où le soleil adoucit ses feux, la porte s'ouvrit avec fracas ; Giacomo fit irruption dans l'atelier.

« Eh bien? demanda-t-il en donnant à sa physionomie la malicieuse expression d'un Faune.

— Eh bien, quoi ? répondit Gabriel avec un sourire triste.

— Parle-moi de ta nuit. Qu'as-tu fait de Sirena, ou plutôt qu'a-t-elle fait de toi? Je suppose que vous vous entendez à merveille. Tu%s

de la chance, mon petit I Enlever du premier coup, et malgré toi, celle que tout le monde se dispute. Je ne sache pas un cardinal à Rome qui se puisse enorgueillir d'une pareille maîtresse.

— Ne me parle jamais de cette femme . Giacomo. C'est une prière que je te fais.

— Oh I oh ! t'aurait-elle chassé ce matin, par un nouveau caprice? — Elle en est bien capable. »

Gabriel fit un signe de tête négatif et poussa un profond soupir.

a Dans ce cas, reprit Giacomo,je ne te comprends pas — du tout. Je désirerais une explication.

— La voici en deux mots : je ne peux pas, je ne veux pas aimer cette femme.

— Par Vénus Aphrodite 1 mon ami, tu as mille fois tort. Où trouveras-tu ailleurs des formes si bien sculptées , ce front et ce nez grecs, ces épaules puissantes , cette gorge petite et ronde? — Rappelle un peu tes souvenirs, — et * ces reins élastiques, ces hanches fermes et lus-

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trées! Crois- tu qu'un pareil trésor se rencontre à chaque pas? La nature est extrêmement avare de cette espèce de chefs-d'œuvre, et, quand on en tient un , s'exposer à le perdre « c'est quelque chose comme un crime.

— A ce compte, je serai criminel.

— Tu m'étonnes de plus en plus. Je ne sais qu'imaginer. — Aimerais-tu , par hasard , ces vierges gothiques qui sortent , les yeux baissés, de quelque fleur chétive, et croisent leurs maigres mains sur le sein qu'elle n'ont pas? Leur donnestu rendez-vous dans l'ombre humide des cloîtres? — As-tu embrassé l'ascétisme ? Condamnes-tu la chair à brûler éternellement ? Veux-tu renverser de leur piédestal et jeter dans le Tibre les filles de marbre de l'aiitiquité? — Kxplique-toi un peu, tu me fais peur.

— Rassure-toi, carissimo : je ne suis pas un iconoclaste. — J'ai autant que vous tous le culte de la forme ; je suis païen de ce côté , je suis*du temps de Praxitèle...

— D'où vient alors cette incroyable aversion pourSirena? Que lui reproches-tu? Praxitèle lui-

même ne trouverait rien à reprendre dans ce corps merveilleux. — Encore si elle ne savait pas tirer parti de sa beauté, si elle ne satisfaisait que les yeux l — si c'était une statue à ressorts , une manière d'automate... Mais elle, Sirena! la plus courtisane des courtisanes, un incendie vivant! Posséder cette femme, c'est posséder un sérail comme le Grand Turc. Je ne l'ai jamais vue la même un quart d'heure de suite ; elle se métamorphose vingt fois sous un baiser, ou plutôt elle se multiplie. Elle vous offre, en les résumant, toutes les expressions de la volupté. — Que te dirai-je enfin? ce n'est pas une femme, c'est le plaisir incarné.

— Cela ne me suffit pas.

— Diable ! que te faut-il encore ?

— Ce qji'il me faut?... » Gabriel parut hésiter, rougit légèrement, puis, d'une voix si douce, qu'on aurait pu la prendre pour celle d'une jeune fille, il ajouta : — « L'amour. »

Giacomo poussa un éclat de rire.

« Toujours fou , mon petit I je te croyais en

voie de guérison. A parler franchement, je comptais sur Sirena pour te démailloter enfin de tous ces préjugés qui te rendront très-ridicule et trèsmalheureux, si tu n'y prends garde. — Tu lis toujours Pétrarque , c'est Boccace qu'il te faudrait lire. Tu as trop vécu seul ; ta vie s'est passée en rêves. Tu t'es promené à travers l'idéal sur les ailes de l'imagination ; mais, je le vois avec inquiétude , tu ignores complètement le monde. L'amour, mon pauvre ami, est du domaine de l'idéal, et l'idéal ne s'entrevoit qu'aux heures de l'inspiration; jamais il n'entre dans la vie.

— Parce qu'on ne sait pas l'y forcer.

— Essaye, et il t' arrivera comme aux autres : sans l'atteindre, tu perdras tout le reste. Désabusé bientôt , sans appui et sans consolation , tu frapperas ta poitrine dans l'ombre en répétant jusqu'à la mort : Illusions, illusions !

— Illusions I voilà un mot inventé parla lâcheté des hommes. Mets la main sur ton cœur, Giacomo, et rappelle-toi. — Aux premiers jours de l'adolescence, quand nos yeux interrogent l'horizon pour rassembler les traits épars de l'é-

40 CABHIEL

ternelle beauté, qui de nous n'a résolu d'y conformer sa vie? Œuvre pénible et difficile, et qui lasse bientôt. On se contente alors de les copier sur la toile ou dans le marbre; si quelqu'un parle encore de les reproduire en soi-même , on s'excuse en disant : Illusion de l'espérer. Et la vie se déchaîne à travers les séductions grossières qui nous environnent ; pas de règle pour elle, que le caprice, quel qu'il soit; ni souci, ni pudeur, — la honte n'a rien à voir où tout est légitime.

— Ainsi soitril dans les siècles des siècles, pour le bonheur du genre humain 1

— Moi, je ne puis admettre ce divorce de l'art et de la vie. Une mauvaise action me répugne comme un mauvais tableau. D'un autre côté, l'aspect de la laideur ne me choque pas seulement, il m'afflige à la fois comme artiste et comme homme. — 11 m'afflige surtout lorsque cette laideur physique emprisonne une belle âme. Pourquoi cette ironie? Que signifie un tel contraste? Oh I ce monde où nous vivons est pitoyable à contempler! Combien de figures défectueuses pour une figure passable! combien de monstres parmi

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nous! Et dire que. des âmes angéliques doivent traîner de pareils corps I Comment y sont-elles entrées, comment ne les ont-elles pas modifiés à la longue? Pauvres âmes qu'on écouterait à genoux s elles parlaient par d'autres bouches, qui passent méconnues, injuriées, souffreteuses I Je te le jure, mon ami, c'est ma pire douleur, et j'accuserais Dieu d'injustice, si je n'étais certain qu'il y a là un mystère.

— Au lieu de compromettre ta vue en soudant des mystères, embrasse la beauté palpable quand elle s'offre à toi. Émue sous tes baisers, elle te donnera toujours le plaisir; voilà la part de l'homme, et il doit s'estimer très-heureux. SiPygmalion avait demandé autre chose à sa statue, les dieux certainement n'auraient pas fait un miracle.

~ Je ne demande pas de miracle; mais, quand je rencontre une belle forme, après l'enchantement de l'artiste, après ce long regard dont on entoure une statue, je prends mon regard d'homme et je pénètre jusqu'à l'âme. Si je la reconnais mauvaise, toute l'admiration de mes yeux tourne

en haine dans mon cœur; car, en ce cas, qu'est-ce que la beauté plastique d'une femme, sinon le mensonge suprême? Le plaisir qu'elle donne, ou s'avilit en l'acceptant; on perd la noble inspiration, le génie vraiment créateur. On peut encore apprécier des lignes, calculer des proportions; mais c'est tout, Giacomo, et l'art devient un mécanisme. On se demande alors comment on a dégénéré; on regarde cette femme avec stupeur, et Ton doute de Dieu, puisque sa pure image n'a servi qu'à notre perte.

— Je te préviens, mon cher, que tu passeras ta vie sur une patte, comme un héron qui attend sa pâture au bord d'un ruisseau, et qui ne voit que des cailloux en place de poissons. Mélancolique attitude I Après tout il se peut qu'elle ait des charmes secrets; tu m'en donneras des nouvelles dans quelques années, si du moins tu n'es pas réduit à l'état de pétrification.

— Je garderai plusieurs années, s'il le faut, cette mélancolique attitude; mais, le jour où la fiancée de mes rêves m'apparaîtra en pleine lumière, le jour où je trouverai dans une jeune fille

ET FIÀMMETTA. 43

l'harmonie de ces deux beautés... Giacomo, tout ce qui souffre en moi, mes désirs contenus, mes espérances prisonnières, s'envoleront à sa rencontre comme un essaim d'oiseaux, et Ton* pourra juger au frémissement de leurs ailes si j'ai perdu mon énergie!... J'inventerai pour la saluer des mots qui séduiraient la mort; je la suivrai partout comme l'ombre de son ombre, et quand, fléchie à tant d'amour, elle s'arrêtera pour me tendre la main, la sève pure de ma jeunesse fera jaillir sous ses regards une moisson de fleurs. — Pardonnezmoi, mon Dieu, si je me trompe: il me semble qu'alors je serai bien puissant. Car, vois-tu, Giacomo, le rôle de la muse antique invoquée à contre-sens par nos artistes et nos poètes, c'est la femme aujourd'hui, la femme aimée, qui le doit remplir. N'y a-t-il pas autour d'elle un air imbibé de grâce et de parfums où l'on respire le génie? Son sourire n offre- 1- il pas toutes les beautés de la nature, ses caresses tous les enivrements d'ici-bas, son regard tout un monde idéal?

— Je n'en sais rien, répondit Giacomo avec un peu d'humeur.

— Moi, je le saurai. Si violemment que je puisse me heurter contre les difformités de la vie commune, je ne veux pas accepter l'amour autrement. — Cet amour-là, il me le faut.

— Pauvre naïveté de l'enfance... et plus riche que Salomon ! »

Giacomo fit une pirouette et se dirigea vers la porte en fredonnant :

J'ai dit au gros Bacchus :

Crache encor dans mon verre !

Il m'a dît : Nez camus, Va-t'en cogner la terre.

Sur le seuil il s'arrêta tout court: « C'est égal; je me suis gaillardement conduit cette nuit. Quel gosier, hein ! tu n'aurais jamais cru qu'il pût y entrer tant de bouteilles, et en sortir tant de bruit. Je suis sûr que tu m'as pris pour un personnage mythologique échappé des loges du Vatican. A propos, c'est dans trois jours que tu viens y travailler avec nous ? »

Gabriel répondit oui, de la tête seulement.

ET FIAMMETTA. -45

« Repose-toi pendant ces trois jours, car tu me parais fatigué, mon enfant. Gela s'excuse, une première fois... On ne s'improvise pas buveur, ni peintre, ni orfèvre, ni cordonnier, ni même marchand. 11 faut de la pratique eu toute chose. Là, là, ne te fâche pas, je m'esquive. Adieu.»

Resté seul, Gabriel se mit à examiner attentivement quelques dessins que lui avait confiés Jean d'Udine.

11 s'absorba dans cette étude jusqu'au moment où la lumière lui fit à peu près défaut; alors il ouvrit sa fenêtre et s'y accouda pour prendre l'air.

De l'aulre côté de la rue, en face de sa fenêtre, il y avait un grand balcon garni de fleurs. Sur ce balcon, parmi les lauriers-roses, le jasmin, les clématites, une ineffable apparition frappa sa vue. C'était une jeune fille, ou plutôt une enfant, — de quinze à seize ans, — petite, un peu grêle, qui, rêveuse, contemplait les premières étoiles. Jamais figure humaine, faite de notre chair, ne présenta un ovale aussi pur. Elle gardait, immobilisée dans

46 GABRIEL ET FIAMNETTA.

son rêve, une attitude aérienne; seulement sa bouche s' entr' ouvrait de temps à autre, soit pour mieux aspirer la fraîcheur, soit qu'un souvenir ou un pressentiment heureux l'effleurât de l'aile en passant. Ses cheveux blonds, à travers le crépuscule, reluisaient comme une. auréole. — Od eût dit une madone de Raphaël, animée par miracle, et concédant d'elle-même son immortel sourire.

Gabriel l'admira d'abord en artiste; mais bientôt les battements précipités de son cœur troublèrent cette admiration. 11 rougit, comme les toiles d'aucun maître ne l'avaient fait rougir encore; il éprouva un malaise plein de charme; il crut qu'un nouveau crépuscule, une pénombre du paradis, se répandait graduellement, palpitante et embaumée, de lui à elle, d'elle à lui.

Tout à coup il frissonna, pâlit; ses genoux fléchirent...

Puis il se jeta en arrière et referma brusquement sa croisée.

IY

« Sacrilège I s'écria-t-il ; non, je n'ai plus le droit de- jouir d'un tel spectacle. Hier encore, à cette heure , les anges seraient descendus près de moi dans leur nudité sainte !... Combien de larmes, Seigneur, me làudra-t-il verser pour purifier mes yeux? Dites! Combien de coups, frappés sur ma poitrine, effaceront les taches d'une seule nuit? »

Cependant la vision était toujours présente à Gabriel. Contre ses scrupules exagérés , ses re-

mords, ses terreurs, ses angoisses, elle luttait et persistait, — elle finit par triompher.

Pareille aux météores qui s'élèvent, le soir, des eaux stagnantes et qui tracent dans l'air mille fantaisies, tantôt planant en ligne droite , tantôt brisant leur vol à la manière de$ papillons ; parfois tremblant et scintillant à la cime des roseaux, parfois tourbillonnant autour d'une roche aride, toute la nuit, sans éclipse et sans relâche, même les yeux fermés et les mains sur les yeux, il la vit se jouer Capricieusement autour de lui.

« L'aimerais-je déjà? répétait-il -en lui-même. C'est impossible, tout à fait impossible! »

Néanmoins il lui souriait et lui tendait les bras.

II lui tendait les bras en murmurant des phrases entrecoupées, des propos incohérents, des lambeaux de vers , tout le pathos désordonné qui exprime l'amour.

D'où vient ce désordre , cette bizarrerie dans l'expression de l'amour? Nos autres sentiments se peignent d'après nature, avec des couleurs

ET FIAMMETTA. 49

précises, avec des mots que tout le monde entend de la même manière; celui-ci divague. S'il ne s* adresse à vous directement, il vous fera sourire comme une chose ridicule. Pourquoi? C'est qu'il tient du miracle, — et notre bouche est impuissante à traduire le miracle.

Trop étroit, trop fragile pour contenir cette foudre, notre langage humain se brise, vole en éclats. L'indifférent qui passe et qui recueille quelques-uns de ces débris, qui les rapproche au hasard , l'indifférent se compose un assemblage burlesque, sans trace de proportions; il rit, hoche la tête. « Pardonnez-lui, mon Dieu, il ne sait ce qu'il fait. » Ainsi répond l'amant. C'est qu'à l'aide de ces fragments la sympathie peut imaginer une arabesque immense dont les enroulements embrassent la terre et les étoiles, — ces innombrables mondes qu'on voudrait traverser ensemble.

Voilà l'amour , et comme il procède : il naît spontanément, irrésistiblement; il nous absorbe tout entiers et tend vers l'infini.

Gabriel avait compté sans le miracle; il avait

cru, Tenlant naïf, qu'on raisonne un amour nais- ' sant; qu'il ne grandit dans notre cœur qu'avec notre permission ; qu'il dépend de notre volonté. 11 s'étonnait de se voir envahi malgré lui, — tellement envahi, que son premier étonnemenl tourna tout en extase. Vers la fin de la nuit, il lui sembla que cet amour datait d'un siècle.

Quand on aime, il y a dans le retour de la lumière un charme mystérieux : on dirait qu'elle apporte de bonnes nouvelles , qu'elle va révéler des merveilles inconnues, changer l'aspect du monde, faire éclore d'autres fleurs et mûrir d'autres fruits , nous rendre après dix mille ans le paradis perdu. Gabriel se leva dès l'aube pour courir au-devant de ces dons ; il s'habilla convulsivement, descendit dans la rue, respira la fraîcheur à pleins poumons; puis, léger comme un oiseau, il se dirigea vers la campagne.

Lorsqu'il y arriva , le soleil paraissait à peine» Le brouillard du matin couvrait comme un léger duvet la face de la nature, les oiseaux préludaient seulement, les fontaines parlaient à voix basse, les fleurs contenaient leurs parfums, les arbres

ET FIÀMMETTA. 51

ensommeillés resserraient leurs rameaux touffus sur les dernières ombres. Ce n'était pas encore la vie , c'était la fin d'un rêve. Gabriel se sentit intimidé. — Peut-être que la terre rêvait à son printemps; — il eut peur de troubler le rêve, et il s'assit sur un vieux tronc d'arbre.

Là, des idées ravissantes se pressèrent dans son esprit. 11 vit la jeune fille à son balcon , rêveuse , diaphane, entourée de ses fleurs, comme une reine de sa cour; elle se penchait vers lui, ses lèvres s'ouvraient pour un aveu. Puis, timide et rougissante, elle s'élevait dans l'air avec des ailes d'abeille, disparaissait et revenait, voletait çà et là , tourbillonnait comme la nuit. A force de la suivre du regard, il eut des éblouissements, il la vit se multiplier : le ciel se trouva rempli comme si des légions d'anges célébraient par leurs jeux aériens l'hymen d'un homme et d'tine sainte. Mais tous ces anges se ressemblaient; c'était la jeune fille ou plutôt la sainte, apparaissant sous mille formes et partout à. la fois poUr*faire apprécier le caractère céleste de sa beauté, pour mieux répandre ses trésors d'inépuisable amour»

Cependant le soleil avait sauté par-dessus l'horizon, le brouillard avait fui , la campagne se découvrait, saupoudrée de diamants. Douce comme un soupir d'enfant, la brise réveillait mille chansons dans les bois ; le bruissement des feuilles servait de fond pour ainsi dire aux mélodies des oiseaux ; une odeur de jeunesse montait du sol , comme si la terre par tous ses pores exhalait sa fécondité.

Dieu accorde cette faveur aux cœurs très-purs, d'absorber dans leurs joies la sève de la création. Gabriel, enivré, ne douta plus qu'il n'eût rencontré la fiancée de ses vœux; il reprit sa promenade à travers champs , si leste, que ses pas courbaient à peine les herbes tendres. 11 songea que bientôt peut-être il pourrait l'emmener au même endroit , s'asseoir à ses côtés sur le même tronc moussu, suivre le cours de ces ruisseaux en parlant bas , quoique tout seuls , comprendre ces harmonies, sentir ces molles caresses, et respirer comme un ferment d'amour l'âme errante des fleurs.

Il songea qu'à celte heure sans doute bien des

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couples glissaient ainsi sur l'humide gazon, chuchotant tour à tour et se taisant pour s'admirer, cueillant des violettes, écoutant le rouge- gorge, et jetant après lui de magiques syllabes que l'écho répétait doucement, de peur d'être indiscret. Moins prudent que l'écho , il désirait en rencontrer quelqu'un au détour d'une allée, derrière une touffe de verdure , les rencontrer à Timproviste, pour voir si dans ces moments-là , notre chétive humanité n'est pas transfigurée, pour contempler son bonheur prochain dans leur bonheur présent. Plus d'une fois son cœur bondit au seul bruit d'un rameau qui se froissait sur un autre ; plus d'une fois dans la clairière il crut apercevoir une robe blanche, june écharpe ou un voile... et c'était un rayon de soleil sur des troncs baignés de rosée. N'importe, il espérait toujours ; il épiait le gentil couple, et lui adressait d'avance un salut fraternel.

Sa pensée prit enfin un autre cours, il se figura le réveil de la jeune fille. Ce fut comme une fraîche idylle mise en action , et à laquelle il assistait sans être vu , caché dans le feuillage.

Les bras croisés sur son sein à demi découvert,

la tête inclinée à gauche pour mieux entendre le petit chant du cœur qui jamais ne s'endort, environnée de flocons de neige, faiblement illuminée par un regard du soleil dont n'avaient pu la garantir ses rideaux blancs et bleus, elle reposait, la douce enfant, dans tout le calme de l'innocence. Mais, comme si peu à peu les caresses de la lumière faisaient revenir l'âme à la surface du corps, on devinait un indéfinissable mouvement qui tenait le milieu entre le sommeil et l'activité. Déjà même le corail de ses lèvres s'entrouvrait à des mots confus; elle disait peut-être adieu aux prestiges d'un rêve, ou rappelait autour de son chevet les souvenirs du jour précédent. Son souffle, moins régulier, semblait par moments s'évanouir, d'autres fois il la soulevait tout entière et dérangeait les plis coquets du drap qui la voilait en la touchant à peine. Quelque chose comme la main d'un sylphe passait dans ses cheveux ; chatouillées par leurs boucles soyeuses, ses épaules frissonnaient. C'était un si gracieux tableau, si chaste, si touchant , qu'un jeune homme et un vieillard, unartisteet un soldat, l'eussent contem-

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plé avec un même sentiment de respect. Bientôt elle étendit les bras, sa tête se redressa machinalement; elle poussa une exclamation naïve, ébaucha un sourire, puis enlin elle ouvrit les yeux , ces grands jeux où l'azur du ciel venait saluer son âme.

Elle s'assit sur sa couche , elle prit ses genoux dans ses mains ; nonchalante et cependant érftue, elle se mit à songer...

Gabriel se persuada qu'il entrait pour quelque chose dans sa rêverie. Il fit un saut vers le firmament, et il s'étonna presque de retomber. Il demanda aux oiseaux le nom de celle qu'il aimait; à la face de la nature, du soleil, du printemps, il l'appela tout haut sa fiancée. 11 célébra ses perfections en style oriental ; puis les mots lui manquèrent., il chanta comme un insensé ; il chanta jusqu'à perdre haleine, et alors il pleura son impuissance , — il eût voulu se fondre dans la brise pour voler auprès d'elle, il eût voulu cueillir, pour les jeter à ses pieds, toutes les fleurs delà terre et d'autres fleurs encore.

Tout à coup, au milieu de ses transports, il s'a-

perçut que l'ardeur du jour était devenue intolérable ; il reprit lentement le chemin de Rome. En revoyant le balcon, il trembla de la tête aux pieds. « C'est là, murmura-t-il; c'est là qu'elle m'est apparue, et qu'elle m'apparaîtr$ bientôt... ce soir... comme une étoile. » Rentré dans son petit atelier, pour oublier le poids des heures, il eut recours, selon sa coutume, aux sonnets de Pétrarque. Il les savait à peu près par cœur, et cependant il leur trouva un sens inattendu.

Malgré leur coloris printanier, à travers la rosée qui les rafraîchit éternellement, ces fines fleurs de poésie, quand on les respire avec attention, exhalent un parfum délétère, une odeur de sépulcre qui trouble l'âme et l'engourdit, la prosterne, l'abat. Cette rosée même ne vient pas du ciel, c'est une rosée de larmes. Sous les plus doucçs apparences il y a un sacrifice caché, il y a une douleur qui saigne. La création étale ses magnificences, prenez garde I Promenez-vous dans ce jardin, mais ne touchez à aucun fruit. Toute convoitise est un danger; plus qu'un danger, un mal. Gardez votre faim , laissez crier la voix du ventre.

ET PIAMMETTA. 57

11 faut souffrir, pauvre affamé, toujours souffrir en ce monde-ci ! — Souffrance et résignation, Gabriel entrevit ces choses pour la première fois; pour la première fois, il entrevit dans son Pétrarque le caractère désespéré de tout amour au moyen âge.- Age faux, sombre et dur, qui fit de l'abstinence une vertu, qui proscrivit la nature et ses inspirations maternelles, qui enveloppa l'homme d'un suaire et lui dit : — La mort seule est bonne. — Cette remarque, un moment, contracta le cœur du jeune peintre : ce fut l'effet d'un dernier souffle d'hiver sur la frêle verdure. Mais bientôt sa conscience indignée lui fournit la réplique moderne : — Non, ce n'est pas honorer Dieu que de repousser ses bienfaits. Il faut user de cette vie pour mériter le bonheur dans l'autre. Nos passions ne sont pas des chaînes forgées par le démon, ce sont des ailes que Dieu nous donne pour nous élever vers « lui.

Gabriel repoussa le livre avec dédain.

Les plus longues journées, les journées d'attente amoureuse finissent comme les autres. Aussitôt que le crépuscule, la jeune fille reparut

sur son balcon. Elle n'était pas pensive comme la veille, mais folâtre, enjouée, mutine, tout enfance. Dans cet étroit espace, elle allait et venait, courait presque, riant à ses fleurs, chuchotant avec elles. Une colombe familière, perchée sur son épaule , becquetait ses cheveux et vacillait... Ne pouvant garder l'équilibre, elle se mit à voltiger autour de sa maîtresse. Rien de plus délicieux que les ébats de ces deux créatures, filles de l'air, sœurs par la grâce et par la gaieté vive, par l'instinct de la joie. Ce n était pas même deux créatures , c'était une création d'art, colombe et femme tout ensemble , une fantaisie ailée dans un nuage de fleurs.

Parfois l'oiseau se détachait du nuage , explorait les environs ; mais son absence ne durait guère. Il accourait au premier appel , saisissait au vol un baiser, feignait de repartir, — et se posait coquettement sur la balustrade du balcon.

« Àhl pensa Gabriel, que de baisers perdus, depuis la première femme 1 »

Cette pensée lui en suggéra une autre. 11 alla

ET FIAMMETTA. 59

chercher un morceau de pain, l'émietta sur le rebord de sa fenêtre avec force gestes; puis, reculant trois pas, il attendit dans une complète immobilité.

La tourterelle avait remarqué ses gestes , surtout le pain. Elle sauta de son perchoir jusqu'au milieu de la .rue, s'y balança quelques instants, approcha , recula pour approcher encore. Après six ou huit bordées, elle ne put résister à la tentation.

Gabriel allongea les bras sans respirer, comme un fantôme; il s'empara de l'imprudente et baisa son col si gentil.

En même temps , il hasarda un œil du côté de sa maîtresse.

EUe lui sembla un peu étonnée, sérieuse, mais non sévère.

Gabriel ne voulait pas d'autre mal à l'oiseau.

« Va, soupira-t-il, porte mon cœur à ta souveraine. »

L'oiseau retourna en effet vers sa souveraine, prestement, tout joyeux. Celle-ci l'accueillit avec

60 GABRIEL ET FIAMMETTA.

amour , le reçut d'une main et le flatta de Vautre, — mais ne l'embrassa pas.

« Hélas I soupira une seconde fois Gabriel, si je lui plaisais, n'aurait-elle pas embrassé ma confidente au même endroit que moi ? »

Le soir du troisième jour, Giacomo, qui sans doute avait boudé son ami , arriva hors d'haleine, et se précipita sur une chaise.

« Te voilà, dit Gabriel, enfin !

— Oui , me voilà , — sain et sauf, grâce à Dieu 1 J'ai failli me casser une jambe. . *

— Et par quel accident ?

— Je suis venu ici de toute la vitesse de ma course : tu comprends que j'aurais pu choir et endommager grièvement mon individu. Du reste.

ce qui ne m'est pas arrivé à moi-même v j'ai dû l'occasionner à d'autres. Il m'a semblé apercevoir tout à l'heure une vieille femme qui roulait sur le pavé, à quelques pas devant moi. En me retournant, un peu plus loin , je l'ai parfaitement vue qui ramassait les débris de sa mâchoire.

— Mais pourquoi cette terrible précipitation?

— J'avais peur de te trouver sorti, c'est-àdire de ne pas te trouver du tout, — ce qui m'aurait désespéré. Quarante-huit heures à peu près sans te voir, c'est ^beaucoup trop, mon Adonis! car je t'aime , sais-tu ?... chaque jour davantage, — malgré tous tes sermons , ou à cause de tes sermons.

— A cause de mes sermons ?

— Oui, oui. Us donnent à mes plaisirs la saveur du fruit défendu. Je suis un fin gourmet.

■ — Sans chercher cependant des aliments trèsdélicats ;

— Tu commences ? Fort bien ! Laisse - moi tousser, cracher et me moucher; puis je t'écoute religieusement. »

ET FIAMMETTA. 63

Giacomo toussa en effet, cracha et se moucha, le tout avec un fracas apocalyptique.

« Oh I je ne ferai pas de sermon aujourd'hui, répliqua Gabriel quand ce tumulte fut apaisé, mais... »I1 s'arrêta en rougissant comme s'il craignait d'en avoir trop dit.

« Mais... Voilà une petite particule qui contient quelquefois des choses grosses comme le monde. Fais-la donc accoucher.

— J'ai un service à te demander , reprit Gabriel résolument.

— Malheureux ! tu hésitais à me dire cela 1 J'ai envie de te sermonner à mon tour. — C'est

. dommage que je n'aie pas de dispositions pour ce genre d'éloquence. — Bah I au fait ! Que te fautil? Mon sang? 11 t'appartient jusqu'à la dernière goutte.

— Dieu merci; je n'ai pas besoin même de la première.

— Tant pis I et tant mieux ! Enfin, de quoi s'agit-il ?

— D'un renseignement, dit Gabriel, dont la voix commença à trembler.

— Sur quelqu'un, sur quelqu'une, ou sur quelque chose?

— Sur... » Gabriel s'interrompit encore.

« Ah çà ! tu as juré de ne parler que par monosyllabes? Je t'avertis que c'est impatientant.

— Ménage-moi un peu, balbutia Gabriel ; tu vois que tu m'intimides.

— Je t'intimide, mon enfant! Il y a de l'amour là-dessous. »

Gabriel ne répondit pas ; mais , prenant par le bras son impétueux ami, il le mena devant la fenêtre.

La jeune fille était au balcon , selon sa douce habitude ; quand elle vit deux jeunes gens , au lieu d'un seul qu'elle attendait sans doute , elle devint rouge comme une pomme d'api et disparut comme un éclair.

« Tu vois cette maison? demanda Gabriel.

— Comment ne la verrais -je pas, à moins d'être aveugle ? Il y avait tout à l'heure sur sa

ET FIAMMETTA. 65

façade un ornement que je regrette, — et foi aussi, n'est-ce pas? »

Gabriel, se sentant deviné, laissa là les détours.

«Eh bien, oui! répondit-il avec explosion. Peux* tu me dire quelle est cette jeune fille, et, si tu ne le sais pas, seras-tu assez bon pour t'en informer au plus tôt?

— Je le sais, je le sais !

— Et tu ne m'en as jamais soufflé un mot !

— Ce n'est pas ma coutume de m'occuper des petites filles.

— Alors, comment sais-tu quelle est celleci?»

Peut-être y avait-il un peu de jalousie dans cette interrogation ; Giacomo le pensa du moins. H prit un malicieux plaisir à faire attendre sa réponse.

« Je ne m'occupe pas des petites filles , mais je m'occupe souvent des cardinaux; d'abord parce qu'ils sont habillés de rouge : cette couleur me plaît, elle rappelle à mon esprit des idées

réjouissantes. Les anciens donnaient au printemps l'épithète de pourpré ; les meilleurs vins sont rouges; on rougit de plaisir. . .

— On rougit aussi de honte.

— Combien de souvenirs heureux dans une honte qui passe sur le front d'une femme! — Ensuite, le rouge touche au rose, et le rose touche à une foule de choses excessivement agréables, — que ta pudeur m'empêche d'énumcrer. »

Giacomo fit claquer sa langue sur son palais, puis, tendant les bras dans une attitude ardente :

« 0 printemps ! ô jeunesse ! Femmes et fleurs! Beauté I amour I N'as-tu pas une mandoline ici?

— Tu oublies les renseignements.

— C'est juste. Je disais donc... Qu'ai -je dit jusqu'à présent ?

— Tu as parlé des cardinaux.

— Bien. — Pourquoi auraisje parlé des cardinaux, si je n'avais pas besoin d'en parler? Ne crois pas que je divague ; il y a au fond de mes discours une logique très-suivie.

— Je te préviens que tes longueurs sont au

ET FIAMMETTA. 67

moins aussi ennuyeuses que mes monosyllabes.

— Je ne peux cependant pas commencer par la fin. Dessine-ton les pieds d'un personnage avant de dessiner la tête? Ce serait une hérésie en peinture, une hérésie pleine d'extravagance.

— Tu me donnes la fièvre ! s'écria Gabriel exaspéré.

— Ce n'est pas moi qui te la donne , c'est la fugitive apparition de tout à l'heure. — Eh bien , j'ai pitié de toi; j'intervertis l'ordre de mes renseignements. Ta nymphe se nomme Fiammetta; elle est la nièce d'un cardinal , lequel se nomme Adrien de Corneto. Il sert de père à sa nièce, et la garde toujours avec lui dans cette maison. — C'est, d'ailleurs, un homme très-austère, très-soucieux , très-riche et très-avare , qui ne rit pas deux fois par an. Pour le moment , il machine quelque chose à Florence; mais je»tremble qu'il ne revienne bientôt , car il surveille la petite en véritable Argus.

— Fiammetta, murmura Gabriel. Elle a donc perdu ses parents ?

— Sans doute ; elle ne serait pas chez son oncle...

— Et il la surveille?

— Horriblement ! — Te voilà pâle comme la neige; vas-tu t' évanouir?

— Est-ce que j'ai pâli? ce n'est rien, non... vraiment.

— Déjà , pauvre ami I déjà tu l'aimes à ce point?

— Je ne sais pas si je l'aime... mais je voudrais l'aimer. Oh! la voir, causer avec elle, étudier son esprit et son cœur 1 . . . Giacomo, je donnerais pour cela dix années de ma vie.

— Dix années, c'est beaucoup I

— Crois tu que j'aurais à les regretter?

— Je le crois.

— Me suis -je donc épris d'une apparence trompeuse? Est-ce un piège que tant de grâce? Et ce sourira d'enfant, cette innocence de visage, faut-il les mépriser comme un masque?

— Je ne dis pas cela. Tu peux trouver cette jeune fille digne de ton amour. — Comment ne pas regretter alors ces dix années que tu aurais si

ET FIAMMETTA. 69

facilement sacrifiées, dix années de bonheur, d'ivresse, d'enchantements?

— Mais que faire pour la juger, pour savoir si son âme répond à mes désirs ?

— Ne t'ai-je pas donné des renseignements précis?

— Oui , des renseignements qui m'enlèvent tout espoir. N'est-elle pas prisonnière? Comment l'approcher? à quel. titre? Pour la garder ainsi, le cardinal a des vues secrètes : sans doute il la destine à quelque graçd personnage. — Pourquoi suis-je si peu? 0 ma mère ! toi qui t'enorgueillis de ton fils, que lui répondrais-tu?... Aurais-tu seulement le courage d'essayer une consolation? — Ironie et tourment I 11 ne me faut qu'un mot peut-être pour découvrir et embrasser la fiancée de mes rêves, ce mot restera scellé sur ma bouche... et jewerrai passer mon bonheur à côté de moi sans pouvoir l'appeler ! *

— Bon ! tu me rends les yeux humides, à moi qui ne pleure jamais. Que diable ! tout espoir n'est pas perdu, comme tu le dis. Si peu que doive durer l'absence du cardinal, on en profitera. »

11 se fit un silence. Gabriel avait incliné la tête, et il pleurait, le pauvre enfant.

« On en profitera, poursuivit Giacomo ; comment? c'est ce qu'il faut chercher à la minute. Je veux te voir aimer. Je n'ai pas réussi avec Sirena, je réussirai avec celle-ci.

— Ne les compare pas, au moins.

— J'ai autre chose à faire que de les comparer. Écoute, Gabriel, il y a un commencement à tout : on tette avant de manger, on tombe avant de courir; Rome s'est d'abord composée de quelques pauvres chaumières ; Dieu a fait le monde en six jours, ce qui prouve qu'il ne Tapas créé d'un seul coup... Eh bien, tu vas commencer par insinuer ton amour dans le cœur de la nièce. Une fois installé, cet amour accomplira des miracles. — La question se réduit donc à ceci : insinuer ton amour dans le cœur de la nièce. Ma foi! vous formeriez un joli couple! »

Gabriel resta muet. Il était absorbé dans sa douleur.

' « Passons aux moyens. — Ici j'ai besoin de

ET FIAMMETTA. 71

tes lumières. Je confesse mon inexpérience à regard de ces craintives beautés. Sans m'en douter le moins du monde, je pourrais les blesser cruellement. Toi, au contraire, qui en remontrerais à Pétrarque... approche, approche. Bien! Le conseil des deux est assemblé : la délibération commence. »

Mais, avant qu'il y eût un seul mot prononcé, un bruit d'ailes se fit entendre et troubla le conseil.

C'était la tourterelle de la jeune fille qui venait rendre visite à son nouvel ami.

a Oh! ohl dit Giacomo ; la messagère de Vénus voltige devant tes lares. C'est d'un très-bon augure. »

Et comme il vit l'oiseau se poser sans façon sur l'épaule de Gabriel:

« tournois! m'expliqueras-tu cette familiarité? »

Gabriel sourit délicieusement et raconta l'histoire des miettes de pain.

« Quelle occasion 1 s'écria le pétulant jeune homme. Saint Marc! Évohé! Victoire! victoire!

— D'où te viennent ces transports?

— Ami , c'est le Saint-Esprit qui m'inspire — sous forme de colombe, selon son habitude.

— Dis-moi donc ton idée.

— 11 n'y a pas un instant à perdre. Commence par saisir ce volatile, et retiens-le captif.

— J'obéis ; mais fais-moi part...

— Silence! j'ai besoin de me recueillir. »

Giacomo tira de sa poche un crayon et du papier ; il fronça les soumis, comme quelqu'un qui médite profondément, écrivit quelques mots, les effaça, écrivit encore.

Gabriel le regardait avec stupeur, tout en couvrant de ses baisers la tourterelle captive.

— Attendrai-je longtemps? demanda-t-il avec une nuance d'inquiétude.

— Tiens toujours, tiens toujours I

— Je finirai par étouffer cette pauvre bête.

— Garde-t'en bien ! tout serait perdu.

— En ce cas, dépêche-toi.

ET FIAMMETTA. 75

— Voilà, voilai — dilate tes oreilles. »

Et , prenantune pose théâtrale, Giacomo déclama les vers que nous traduisons à peu près :

Oh ! si j'étais un sylphe, un être insaisissable, Un souffle de l'aurore, un enfant de l'éther, Je n'irais pas danser sur les cornes du diable, Ni compter les damnés qui grillent en enfer.

Je n'irais pas non plus, parmi les chœurs des anges, Mêler ma faible voix a l'orchestre éternel, Des tuniques sans tache éparpiller les franges, Ou chercher avec quoi l'on bande Tarc-en-ciel.

Je n'irais pas si loin, non! par cette fenêtre Je voudrais me glisser comme un baiser furtif, Saluer gentiment la pupille du prêtre, Lui dire que je l'aime — et rester son captif.

« Maintenant as-tu un cordon de soie? nous allons délicatement attacher cette déclaration au col de ce gibier — et voilà ton amour en route. »

Gabriel ne put s'empêcher de rire ; mais, reprenant bientôt son sérieux, il dit d'une voix ferme :

« Pas de folie , Giacomo !

— Quelle folie vois-tu là ? Tu aimes cette jeune fille, tu le lui fais savoir ; rien de plus raisonnable. 0

Gabriel secoua la tète en signe d'improbation.

« C'est dommage, reprit Giacomo presque désespéré, j'étais assez content de ma poésie, et tu comprimes son essor) — Que fais-tu donc de ce pigeon? Rends-lui la liberté, à moins que tu ne veuilles lui tordre le cou pour m'offrir à souper en manière de dédommagement.

— Pauvre petite ! fit Gabriel, sans que son ami pût deviner si cette exclamation s'adressait à la

tourterelle ou à la jeune fille.

Après un long baiser, aussi douteux que l'exclamation, Gabriel écarta ses mains...

« Faisons comme lui, dit Giacomo en suivant des yeux le vol de l'oiseau libéré. La soirée nous y invite : sortons, ébaudissons-nous.

— Non, je reste. J'ai besoin d'être seul.

— Pour réfléchir? — A ton aise! moi, je vais

ET FIAMMËTTA. 75

consulter une bouteille de vin d'Orvieto en respirant cette odeur féminine qu'exhale la saison. »

Une fois seul, Gabriel retourna prendre son poste à la fenêtre.

La jeune fille avait déjà repris le sien sur le balcon. Elle achevait d'effeuiller une marguerite ; au mouvement de ses lèvres on pouvait presque deviner les paroles :

« Il m'aime, un peu, beaucoup... »

Elle souffla sur la dernière feuille qui s'attachait à ses doigts, — et Gabriel surprit un sourire comme celui des suaves figures du Pérugin.

11 ne trouva plus si déraisonnable l'idée de Giacomo. Il chercha un crayon et du papier; à son tour, il écrivit :

Tandis qu'à son balcon elle effeuillait des fleurs, Moi, je disais tout bas : Ces fleurs, ô jeune fille ! Ne savent rien. La fleur, c'est un parfum qui brille Et qu'il faut respirer, voilà tout. Mais ailleurs Il se cache un secret, le plus grand de la vie, Que dans le monde, hélas ! trop souvent on oublie, Qui garde le bonheur à qui sait le trouver; Qui rend notre fardeau moins lourd à soulever;

Qui rapproche le ciel, et sur notre existence Gomme un appel divin fait chanter l'Espérance.

Il n'est pas renfermé dans le monde apparent. Je n'ose pas nommer le nom dont il se nomme. Mais, oh ! si tu voulais de ton œil pénétrant, Si tu Toulais sonder mes rêves de jeune homme, Mes désirs les plus purs, les plus mystérieux, Ceux qui s'ouvrent, la nuit, à la fraîcheur des cieux; Si tu voulais sans crainte effeuiller mes pensées v .Gomme ces pauvres fleurs à tes pieds dispersées, Jeune fille, a la fin, ce merveilleux secret, Tout au fond de mon cœur, timide apparaîtrait/

Gabriel lut et relut ces vers ; sans s'applaudir comme Giacomo, il en fut satisfait.

Restait à rattraper la colombe; mais celle-ci, effarouchée , ne répondit à aucun appel , dédaigna toute friandise, berça son vol à distance, et. visiblement, se moqua de notre amoureux.

« Soit , dit-il en se ravisant , crois4u que j'aie absolument besoin de toi ? »

Il roula sa déclaration autour d'un morceau d'agate : « Voici qui remplacera tes ailes ! »

Peu s'en fallut toutefois qu'agate et poésie ne

ET F1AMMETTA. 77

tombassent dans la rue, dans la poussière , exposées aux pieds des chevaux, à l'ironie du premier venu.

Amour, amour, ce sont là de tes chutes !

- Gabriel étouffa un cri d'angoisse et un cri de triomphe. Comme il vit que la jeune fille ne bougeait, quoique émue et rougissante, il comprit qu'il devait s'éloigner un moment ou du moins se dissimuler.

Ainsi fit-il; c'est-à-dire qu'il s'éloigna. Dans le coin le plus obscur de l'atelier , il compta trois minutes, — à l'horloge de son cœur.

Ces trois minutes, réellement, valaient une minute et demie.

Lorsqu'il revint à son observatoire, le balcon était désert; derrière le balcon, la croisée était fermée; mais, derrière la croisée, on avait écarté les rideaux.

Gabriel, à travers les vitres, put donc observer la jeune fille : elle lisait ou relisait ses vers,

— et elle y répondit. Comment? par un baiser qu'elle appliqua sur le papier.

Gabriel en sentit la chaleur sur son sein.

78 GABRIEL ET FIAMMETTA.

Chaleur féconde , virtuelle, qui ranima, releva son courage et sa fierté d'artiste, et tout son ingegno! « Pourquoi suis-je si peu? avaitil dit à Giacomo, je verrai passer mon bonheur à côté de moi sans pouvoir l'appeler. » Maintenant il songea que Raphaël, son maître, avait débuté comme lui, — ni plus ni moins, — que le cardinal de Sainte-Bibiane venait d'offrir la main de ss nièce Marie Bibiane au même Raphaël... Il songea, il regarda ses mains; il regarda le ciel, dont l'azur blanchissait aux approches de la nuit, et, couvrant cette toile immense de ses créations futures, il osa espérer.

Gabriel avait commencé depuis quelque temps un portrait de la jeune fille. C'était un modèle qu'il voulait avoir à sa disposition, étudier, admirer, commenter de jour en jour. On n'en finit jamais dans l'examen de la beauté; c'est là son signe incontestable. A mesure que vous l'observez, elle se révèle incessamment sous de plus grands aspects.

D'ailleurs, lorsque Ton aime, comment satisfaire ses regards?

H y- a trois choses qui ne se rassasient point, qui ne disent point : C'est assez!

« Le sépulcre, la terre qui n'est point rassasiée d'eau, et le feu qui ne dit point : C'est assez! »

Salomon a oublié les yeux d'un amant.

Lucrèce, avec sa verve matérialiste, explique ainsi cette fureur :

« Le boire «et le manger pénètrent réellement les organes, où ils accomplissent des fonctions certaines et apaisent, à coup sûr, la faim et la soif.

« Mais l'aspect et l'éclat d'un beau visage ne donnent en jouissance au corps que des semblant fallacieux', dont le désir seul s'empare, toujours déçu. C'est comme celui qui, dans un songe, ayant soif et voulant boire, au lieu de saisir un breuvage qui apaiserait l'ardeur dont il est consumé, court à une apparence d'eau , s'épuise en efforts, et, croyant absorber un fleuve, meurt de soif au milieu. »

En outre, si Gabriel se trompait dans ses pmsentiments; si la gracieuse enfant n'avait que h dehors de celle qu'il rêvait; si, au jour de lé-

ET FIAMMETTA. 81

preuve, il lui fallait dire à cette Fiammetta un éternel adieu , il eu voulait au moins conserver l'image innocente pour l'animer à sa guise et consoler son âme veuve à ce leurre d'amour.

Tous les soirs, en rentrant du Vatican, il disposait son chevalet devant sa fenêtre, et, le pinceau à la main , il attendait l'apparition de son idole ou de son amante.

Jamais il n'attendit plus d'une minute. La jeune fille avait très bien observé ce manège; à en juger par son empressement, sa pose, son costume un peu recherché» elle s'accommodait volontiers du rôle de modèle.

Malgré le peu de temps que durait nécessairement chaque séance, Gabriel apportait tant d'ardeur à son œuvre, qu'elle avança comme par magie; mais, au moment de la parfaire, il rencontra un obstacle dont il fut déconcerté.

Sur les traits délicats de la vierge, autour des Ugnes si déliées de son visage, il y avait je ne sais quel reflet chatoyant, une seconde beauté, mobile et fugitive — plus fugitive encore à cause du crépuscule qui s'épaississait si vite. — Com-

ment l'atteindre, à quel instant? De mirage en mirage, eUe égarait le pauvre peintre.

11 allait perdre tout espoir, ogni speranza, lorsqu'un matin, en s'habillant, il aperçut un échafaudage qui s'élevait jusqu'au balcon de sa décevante chimère. Entre ce balcon et la porte, on devinait des sculptures ruinées dont la restauration exigeait, pour le moins, trois semaines de travail.

Gabriel salua l'échafaudage par de violents applaudissements.

«C'est pour moi, pensa-t-il, que la Providence a dressé cette échelle, pour moi seul 1 Que lui importent ces vieilles figures, ces faunes grimaçants dans un feuillage de pierre? Les maçom chargés de les rajeunir vont gravement y appliquer le ciseau, sans se douter, les bonnes gens, que leur besogne n'est qu'un prétexte. »

11 se mit à sa table, et, en simple prose cette fois, il écrivit un billet tout naïf où il demandait à la jeune fille si elle pourrait lui permettre, quand les ombres seraient assez favorables* de profiter

ET FIAMMETTA. 85

de F échafaudage et de monter auprès d'elle un instant, — sans quo\. il n'achèverait jamais ce portrait dont il avait tant besoin.

Il ne manqua pas d'ajouter à sa signature : élève de Raphaël. C'était une puissante recommandation.

Et cependant, le soir, il eût fait pitié aux plus misérables postulants, pitié à un chien battu, — pitié à un tremble. Vingt fois il leva le bras sans oser lâcher son papier. À la vingt et unième fois, il ferma les yeux, il poussa un soupir chevrotant... et le papier partit tout seul.

Gabriel courut se blottir au fond de son atelier, dans le même angle où il s'était caché une fois; mais bientôt il entendit un bruit d'ailes, et il vit entrer la colombe portant la réponse de la jeune fille : Venez.

Gabriel revêtit un pourpoint de velours noir et se coiffa gentiment d'une barrette à plume. Outre sa beauté naturelle, il avait celle de l'amour. — Quelle jeune fille eut pu le toit sans émotion, sans ce frémissement musical qui a fait comparer le cœur à une lyre?

Qtkand les ombres lui parurent assez favorables,

il suspendit par une ficelle à son dos la toile et les couleurs, ses pinceaux» sa palette, gagna la rue à pas fur tifs, examina de tous côtés si aucun œil ne pouvait le trahir; puis, faisant un effort immense pour triompher de sa timidité, il escalada l'échafaudage. . .

Une fois sur le balcon, il vit la croisée entr ouverte : il ne se donna pas le temps de réfléchir, il entra...

C'était une salle de récréation plutôt qu'un sa- Ion, vaste, embaumée de fleurs, éclairée par une lampe d'albâtre qui pendait du plafond. Sous la lampe, devant une table de porphyre, la jeune fille était assise et lisait. Elle se leva précipitamment

«Il faut d'abord, mademoiselle, que je vous présente mes excuses, dit Gabriel ; j'ai eu bien de l'audace. Raphaël Sanzio peut implorer de telles faveurs, c'est son droit incontesté; moi, obscur et chétif... »

Fiammetta l'interrompit avec un geste moitié timide, moitié enjoué.

ET FIAMMETTA. 85

« N'êtes-vous pas élève de Raphaël? Une partie de son autorité doit rejaillir sur vous.

— Gomme vous dites cela gracieusement I non, je n'ai aucun droit. Mais vous êtes bonne autant que belle ; vous voulez encourager mon faible talent. Oh ! si je pouvais quelque chose pour vous remercier !

— Vous pouvez me montrer votre ouvrage , quand il sera fini.

— Je commence tout de suite, mademoiselle I D'ailleurs, je craindrais d'abuser..» »

Gabriel prépara ses pinceaux et ses couleurs ; il disposa solidement la toile contre un dossier de chaise.

« Suis-je bien ainsi ? demanda la jeune fille en prenant l'attitude qu'elle avait d'ordinaire sur son balcon.

— Asseyez-vous, mademoiselle, vous vous fatiguerez moins. Et puis, je ne vous peins que jusqu'à la ceinture. »

Mais, au lieu de commencer, Gabriel restait ébahi

devant cette Flammetta, entrevue jusqu'alors comme une illusion du crépuscule, assise maintenant auprès de lui, respirant et causant comme uue personne vivante. Il éprouvait un peu ce qu'éprouverait un aveugle à qui la vue serait donnée tout à coup avec l'étrange faculté de fixer le soleil.

« Eh bien... » dit l'enfant embarrassée.

Gabriel saisit sa palette et se mit au travail. — Jamais il ne l'avait fait avec un tel enthousiasme, avec une telle puissance de réalisation. La pointe du pinceau effleurait à la fois toute la toile, surprenant comme au vol et fixant les nuances les plus subtiles de cette prestigieuse beauté. Pas un trait, pas un rayon n'y manquait au bout d'un quart d'heure. Gabriel recula trois pas pour apprécier son œuvre : l'illusion était si frappante, que luimême s'y prit. L'artiste enhardit l'amant... Cette autre Fiammetta souriait avec tant d'abandon! Il se laissa tenter, et, ployant un genou, sur la peinture tout humide il appuya ses lèvres.

Deux taches en résultèrent : une sur le portrait, l'autre sur la bouche du jeune homme.

ET frlÀMMETTA. 87

Tandis qu'il s essuyait , rougissant et décontenancé, la petite éclata de rire, — un rire franc, sonore, le beau rire de l'enfance.

« Allez-vous gâter maintenant votre travail? »

En prononçant ces mots, elle tendait naïvement sa joue à Gabriel.

L'artiste la baisa comme une chose sacrée, puis il devint très-pâle, et dit en joignant les mains :

a Oh 1 vous me faites peur !

— Moi ! ... je vous épouvante?

— Oui, vous me faites peur. Écoutez. Peutêtre, en me connaissant mieux, comprendrezvous pourquoi. — J'arrive de Venise...

— Une ville merveilleuse, observa la jeune fille.

— Merveilleuse, en effet. La connaltriez-vous, par hasard?4

— Je ne l'ai vue que dans mes songes. On m'en parle souvent ; les livres m'ont raconté sa gloire.

— Et ses malheurs en même temps. Il en est un qui m'a frappé plus particulièrement, qui m'a enlevé mon père : c'est le désastre d'Àgnadel.

Mon père servait dans les armées de la république avec le titre de capitaine; il est tombé en brave. Son souvenir me sert de noblesse. »

Gabriel essuya une larme et regarda fixement la jeune fille. 11 venait d'avouer avec dignité son origine obscure; il voulait épier l'effet produit par cet aveu. Tout ce qu'il observa, ce fut un grand intérêt et un attendrissement naïf.

Il poursuivit en ces termes :

« J'étais presque un enfant, et je venais d'entrer dans l'atelier du Veccellio.

— Vous n'avez eu que de grands maîtres, observa encore Fiammetta.

— Grâce à ma mère, répondit-il. C'est elle qui a voulu faire de moi un artiste, qui a été mon premier maître.

— Elle est donc artiste elle-même?.

— Non. Cela vous étonne?... mais rien n'est incroyable de la part d'une mère. »

Gabriel se mit à raconter alors ce que nous avons brièvement appris au lecteur. Il le raconta, lui, avec une expression particulière, pleine d'at-

trait et de piété, avec mille détails, comme un bon fils, comme un poëte. .

Fiammetta pleurait en l'écoutant.

Lorsqu'il eut achevé son histoire, il se tut et baissa la tête; mais le tremblement de ses mains trahissait une vive agitation. Fiammetta n'osait l'interroger. Elle le regardait avec une sorte de respect; elle sentait que ce moment était solennel pour tous deux, qu'une parole de plus déciderait quelque chose dans leur vie.

# Le jeune homme releva la tête avec effort , et, appuyant sur son modèle un regard presque douloureux :

« Dites, comprenez-vous maintenant à quoi je suis tenu ? Ce rêve de ma mère, il me faut le réaliser. Oh ! parfois mes genoux fléchissent et le vertige me gagne. Je regarde mes faibles mains, des larmes coulent sur elles. Jamais par elles-mêmes, sans appui et sans secours, elles n'accompliront leur tâche immense. » #

Il fit encore une pause, sans détacher son regard de Fiammetta. Peu à peu ses joues s'animèrent;

quelque chose comme un petit vent passa dans ses cheveux; il souriait quand il reprit :

« J'ai rêvé d'une enfant belle comme on peint les saintes. Sainte elle-même et pleine de grâce, chacun de ses regards est une révélation. Toutes les harmonies répandues à travers le monde s'unissent dans sa démarche et dans ses moindres mouvements. Rien qu'à la voir sourire, on croirait que le ciel s'entr'ouvre, la musique la plus délicieuse résonne avec ses paroles. — Cette fiancée entrevue, je l'attends de jour en jour; c'est elle qui excitera mon courage, qui conduira mes mains, qui épanouira toutes mes pensées, dont le souffle m'emportera dans les hautes régions de l'art ! »

Gabriel s'arrêta; son regard, devenu incisif, plongea dans les yeux de la jeune fille pour atteindre son âme. Elle n'y prit pas garde. Ce qu'elle venait d'entendre l'avait jetée toute frémissante dans un tourbillon de rêveries. Enfin elle voulut répondre à 1 enchanteur, se montrer digne de sa confiance, digne peut-être de son amour. Elle ne trouva que ces mots :

ET FIAMMETTÀ. 94

« Pourquoi donc tremblez- vous?

— C'est que, du jour où je vous ai aperçue, vous avez donné un corps à mon illusion; mon rêve m'a salué, j'ai pu l'embrasser des yeux. Pour mieux le reconnaître ou le faire évanouir, j'ai voulu l'approcher et le toucher; je suis venu à vos côtés... Vous avivez encore mon espérance, vous la poussez jusqu'à la foi ! Mon cœur s'est ouvert ici : tout ce qu'il renfermait de mystérieux, de frémissant et de craintif, a débordé autour de vous ; mon sang même s'est infiltré dans vos veines, toute ma vie a passé par mes lèvres pour se confondre ayec la vôtre, — et peut-être vous n'y pensez pas. Si ce n'est qu'un caprice qui vous a fait agir, une fantaisie d'enfant, je vous le demande à genoux, contentez-la bien vite. Amusez-vous de moi comme d'un hochet, foulez-moi sous vos pieds et puis renvoyez-moi; je vous dirai : Merci I je vous serai reconnaissant.... mais ne me trompez pas !

— Si je vous aime pourtant I s'écria la pauvre petite avec des larmes dans la voix.

— Vous m'aimez ! savez-vous ce que c'est que l'amour?

— L'amour? » Elle pâlit à son tour et tressaillit de tous ses nerfs, consumée par le sentiment qu'elle ne pouvait définir. Tout à coup elle prit une attitude inspirée, ses grands yeux s'illuminèrent d'un éclat sidéral.

— Et tous, savez-vous bien ce que c'est que la lumière? »

Gabriel réfléchit profondément.

« Non, je ne le sais pas. Chose étrange! et je suis peintre; ma vie se passe à combiner des couleurs qui n'existeraient pas sans la lumière! ... La forme elle-même, comment Y apprécierait-on ? d'une manière tout imparfaite. On palperait les contours solides, mais un dessin, une image sur toile, un portrait comme celui-ci... je n'y avais jamais songé. — C'est toi, lumière sacrée, qui as tiré le monde du chaos; que saurions-nous, que ferionsnous sans toi, révélatrice de la beauté?

— L'amour, dit alors Fiammetta, c'est la lumière de l'âme. »

Gabriel sentit éclater en lui-même une fanfare céleste.

ET FIAMMETTA. 93

« Gloire à tous, ô mon Dieu ! et toi, ma mère, ois heureuse I j'ai trouvé celle que j'attendais, je puis tout entreprendre à la lumière de l'amour! »

Ses lèvres se refermèrent sur celles de la vierge; il se passa pour eux un de ces rares instants où l'on goûte l'éternité.

Mais l'horloge sonna une heure avancée. Gabriel tressaillit et ramassa tout son attirail.

« Reviendrai-je demain?

— Il faudra bien refaire ce que vous avez effacé, répondit Fiammetta. Et puis je vous dois un peu mon histoire, à mon tour. »

Gabriel revint donc le lendemain, et le surlendemain, quinze jours de suite.

Entre ces deux enfants tout à fait ignorants du monde, si avancés déjà dans les mystiques -profondeurs de l'âme» ce fut un bonheur presque con* templatif, impossible à raconter.

On détaille les circonstances extérieures de l'amour, les choses qui s'agitent autour de lui et à cause de lui, on décrit tout ce qui l'enveloppe et le cache avec la prétention de l'orner; mais l'amour

en lui-même , l'amour sans costume d'emprunt, nu comme un habitant du ciel, avant que nous le traînions dans nos sentiers I... 11 faut recourir à des comparaisons, il faut effeuiller les printemps terrestres, tordre et retordre la nature — et reconnaître après cela que nos portraits restent pitoyables.

Cette impuissance fit d'abord souffrir Gabriel, car il se confondait avec l'amour et il voulait se traduire à Fiammetta. Tous les amants commeueent ainsi.

(( Jusqu'à présent, disait-il, Dieu sans doute m'avait laissé inachevé. Qu'est-ce que je distinguais dans l'univers, au delà des apparences? Je vivais d'une vie toute passive, enveloppé des langes démon berceau. Mais Dieu s'est souvenu de moi depuis que tu m'as regardé. 11 souffle une seconde fois sur sa créature : je m'éveille; je sens ma force; et, comme un papillon qui s'échappe de sa chrysalide, me voilà en pleine lumière. Fiammetta, cette lumière est intelligente; elle m'explique la création dans toutes ses harmonies. Har-

ET FIAMMETTA. 97

môme et amour , deux noms d'une même chose !»

Un soir, — la rue était silencieuse, l'air tiède, mais plein de vie, — ils avaient laissé leur fenêtre entrouverte; assis dans un rayon de lune, ils s'admiraient mutuellement.

«Je t'aime, Fiammetta, je t'aime I » répétait Gabriel à chaque minute. Tout à coup il lâcha en pâlissant la main de sa fiancée : « N'y a-t-il pas un autre mot que celui-là pour exprimer ce que j'éprouve? 0 poètes, poëtes' Si, comme eux, j'avais sacrifié mes veilles à façonner le langage humain 1... J'ai préféré me faire peintre; aujourd'hui je briserais volontiers mon pinceau.

— Tais-toi! taisez-vous donc! ou bien je vous dénonce à Raphaël.

— Qu'aurait-il à répondre? Lui-même, avec tout son génie, ne faut-il pas qu'il se résigne aux sept couleurs que nous employons? Sept couleurs sur notre palette! par quelles combinaisons les multiplier... misérables que nous sommes? —

98 GABKIEL

D'ailleurs, peut-on reproduire sur une toile ce qui n'a ni couleur ni forme? Frères, jetons nos pinceaux dans un coin, c'est un art incomplet que le nôtre; écoutons les poètes.

— Les poètes, pas plus que vous, ne savent exprimer l'amour. Tout art est limité, l'amour est immense.

— Eh bien, écoutons les anges.

— Les anges non plus ne l'expriment pas; » — elle ajouta d'une voix tremblante : « Car ils seraient égaux à Dieu.

— Fiammetta! s'écria Gabriel, et il mit un genou à terre, d'où te vient tant de sagesse à ton âge? Oui, l'amour est inexprimable pour toute créature, dans quelque sphère qu'elle habite, à quelque rang qu'elle appartienne; Dieu seul en connaît le verbe, et c'est le Verbe créateur ! Humilie-moi. j'étais orgueilleux et criminel; pardonne-moi, j'étais insensé I

— Te pardonner! dit la petite en souriant; n*étais-je pas de moitié dans ta folie? Relève-toi ; embrasse moi. Quand la parole expire et manque, les

^-Jimes peuvent toujours se rejoindre dans un baiser. »

ET FIAMMLTTA. 99

Ce fut, en effet, le baiser de deux âmes, long., chaste, mélodieux; d'une mélodie si voilée, que nul ne l'eût entendu, sinon un passant du ciel.

Fiammetta reprit :

« Quel besoin, puisque je n'en doute pas, de me révéler ton cœur? Tu crois aussi au mien; croire, c'est posséder. Oh! ne demandons plus autre chose.

— Désormais, répondit le jeune homme, je me tais et j'adore. »

Ils étaient ainsi arrivés à ce point culminant, sublime, où la plupart des amants n'atteignent jamais, d'où quelques-uns redescendent si vite.

Ils s'y maintinrent comme sur un autel. Libres des soucis vulgaires, en dehors de la vie commune et prosaïque, confondus en un seul être par la foi, ils trouvèrent des délices infinies jusque dans ces mille riens dont abondent nos heures. C'est le privilège de l'enfance, du génie et de l'amour, trois initiations. Fiammetta se faisait coquette, sans coquetterie, pour donner aux yeux de son bienaimé des fêtes toujours nouvelles. Tantôt elle nat- ' tait ses cheveux et les étoilaitde ileurs: tantôt elle

les laissait retomber sur ses épaules comme des franges de rayons. Gabriel se plaisait alors à les toucher, mais si légèrement, qu'on eût cru sa main fluide.

« Toutes les madones de Raphaël sont jalouses de ces cheveux-là, » disait-il ; et il les baisait avec dévotion.

La jeune 611e acceptait l'éloge , candidement, heureuse de la joie qu'elle donnait I

a Pourtant vous en ferez de plus beaux un jour, monseigneur, pour vos saintes et vos vierges. Et je n'en serai pas jalouse, car ta gloire, ô mon peintre, ce sera ma gloire aussi 1

Gabriel, à son tour, acceptait l'éloge. Il ne pouvait, plus douter de lui-même, vanté par Fiammetta, et il lui promettait une de ces couronnes qui refleurissent de siècle en siècle.

Aucune intervention étrangère ne venait troubler nos fiancés. Tout le jour, la gouvernante de Fiammetta remplissait très-peu son office ; le soir, elle l'oubliait complètement. C'était une femme de

ET FIAMMETTA. loi

quarante ans, assez bien conservée, grasse, potelée, lente dans ses mouvements, parlant bas, n'ouvrant qu'à demi les yeux, — une sorte d'abbesse sécularisée. Veuve à la fleur de l'âge, sans ressources, elle avait dû brider une jeunesse ardente et se saupoudrer de piété pour trouver un asile, en qualité de gouvernante, dans les grandes maisons. Ses manières ecclésiastiques, son inébranlable dignité, ses mœurs austères, sa conduite rectiligne, lui avaient toujours gagné la confiance des familles. On disait d'elle : « C'est un trésor. »

Adrien de Corneto convoita ce trésor pour sa nièce; il ne l'obtint qu'à force de démarches, d'instances et de diplomatie ; mais enfin il l'obtint. Il crut donner à Fiammetta presque une mère , et il se reposa sur elle de tout soin, de toute surveillance.

Rien n'est lourd à porter comme le masque de la vertu ; au bout d'une douzaine d'années, notre gouvernante se trouva lasse; — et, quand elle sentit, sous ce masque, se creuser les premières rides , quand elle songea que sa seconde jeunesse

f02 GABRIEL

allait bientôt disparaître, ses cheveux s'éclaircir, tous ses charmes s'affaisser et se fondre. . . oh ! alors elle entra en fureur.

Elle résolut de jouir à tout prix de sou regain, et d'en faire jouir quelqu'un.

Ce fut à ce moment dangereux que le cardinal partit pour Florence. Vite la gouvernante chercha autour d'elle ; son choix tomba sur un colosse d'Allemand, un ancien lansquenet qui avait servi dans les armées de Maximilien.

Le. colosse, éternellement altéré, apprécia la cave du cardinal.

Chaque soir, il arrivait, — une heure avant Gabriel,— il débitait à sa maîtresse des galanteries entrecoupées de rasades, la caressait militairement, la battait quelquefois, et lui plaisait toujours.

Il ne se retirait qu'aux premières blancheurs de l'aube.

Fiammetta pouvait donc se croire seule dans la maison avec son jeune ami. Elle causait, babillait et riait en toute sécurité. Souvent elle chantait.

Sa voix élait faible, mais si pénétrante ! On

ET FIAMMETTA. 103

l'entendait intérieurement, plutôt que par les organes de Fouie.

Gabriel lui dit une fois :

« Quand tu chantes, Fiammetta, il me semble que ton âme s'envole avec ta chanson, qu'elle traverse le monde et qu'elle le dépasse. Moi, je m'efforce de la suivre dans des espaces sans bornes où la lumière ne vient plus que des regards de Dieu ; mais mon corps pèse et me retient, — je souffre dans ma joie »

Souvent, au milieu d'une chanson, Fiammetta se mettait tout à coup à danser. La danse était une expression naturelle, enfanline, de sa joie. Elle dansait comme plane l'hirondelle, comme tressaillent les fleurs aux baisers de la brise, comme la brise elle-même vagabonde dans un ciel bleu. Jamais plus petits pieds n'ont sauté plus légèrement sur la pointe des notes ; c'était un éblouissement. Les pieds disparaissaient d'abord dans un tourbillon d'harmonie; les jupes gonflées prenaient l'apparence d'un nuage; la taille s'allon-

geait et se raccourcissait, pliait, se balançait, vacillait un moment, puis s'enroulait autour d'une tige invisible. Le sein palpitait en mesure, gracieux et touchant comme celui des colombes qui s'effrayent ; au-dessus, le visage semblait une fleur miraculeuse, toujours s'épanouissant, jamais épanouie,— le commencement de mille formes à la fois, dont aucune ne s'achevait, — un fantôme de fleur traversé par un double éclair.

Gabriel retenait son souille comme on fait devant une apparition qu'on a peur de dissiper. Des pensées superstitieuses le gagnaient malgré lui.

Était-ce bien une fille de ce monde-ci , dont il avait cru presser la main? Celte inappréciable beauté, ce corps subtil et transparent qui, au plus fort du soleil, à peine eût ébauché une ombre, ce mystérieux sourire , cette voix qui arrivait affaiblie, mais victorieuse, d'un lointain idéal, cette danse qui était vraiment le vol d'une âme enveloppée dans un feu follet... nos vierges ne prodiguent pas de telles surprises à leurs amants.

« Qui es-tu et d'où viens-tu, toi que j'appelle

ET FIAMMETTA. 105

ma Fiammetta ? Hélas! ayant que je surprenne ta nature, peut-être auras-tu disparu comme un rêve trop heureux! »

Au même moment, Fiammetta suspendait sa danse; elle lui souriait à travers ses cheveux épars; elle disait : « Eh bien? » Puis s'inclinait vermeille, tout essoufflée, sur son épaule, avec cet abandon presque religieux qui fait l'amour des jeunes filles.

« Suis-je fou ? » murmurait Gabriel ; et il la prenait sur ses genoux. De suppliant il devenait protecteur; protecteur, il devenait orgueilleux.

Certes, s'il n'y avait pas d'autre orgueil au monde, il n'y aurait pas tant de malheureux et de sots.

Pour reposer son espiègle, Gabriel ouvrait alors unlivre, la Divine Comédie, les sonnets de Pétrarque ou la Vita nuova. Dans la Divine Comédie, ils choisissaient un épisode , un de ceux où , vaincu par son cœur, le poëte oublie soudainement ses colères , où les pteurs du lion coulent plus doux que la rosée.

Peut-être les amoureux seuls savent ils lire la poésie. Penchés sur ce livre, la joue touchant la joue, agités du même frisson, absorbant toute leur vie dans un même regard , pleurant ou souriant au même vers, Gabriel et Fiammetta oubliaient leur personnalité ; ils s'effaçaient peu à peu devant la fiction qu'ils rendaient vivante; ils s'évanouissaient. Mais leur âme, ainsi arrachée, combien de héros et de martyrs , combien de vierges et d'épouses ne remplissait-elle pas? Cette multiplication de notre existence par la lecture est sans doute un prodige plus admirable que la multiplication des cinq pains. 11 se renouvelle chaque jour et sans qu'on y prenne garde ; il fait d'une pauvre ouvrière la compagne et l'égale des reines ; il associe un écolier aux passions de don Juan; il courbe sous la tiare de Sixte-Quint la tête farouche d'un berger ; à celui qui n'a pas une ride encore il donne dix mille ans d'âge, et à celui qui vécut dans un cachot la conscience du genre humain.

Toutefois, pour éprouver ces bienfaits dans leur plénitude, il faut une disposition morale que peu de lecteurs savent se ménager. On est attentif à di-

ET FIAMMETTÀ. 107

vers degrés; l'attention parfaite se reconnaît à ceci, qu'elle possède la puissance des abîmes. Elle engourdit notre corps et l'annule ; elle aspire notre intelligence. Eh bien, lorsqu'il s'agit de poésie, l'attention parfaite ne suffit pas encore. — Qu'y a-t-il, en effet , dans la poésie? la Nature et l'Humanité, la naissance, la vie et la mort; ce qui précède la naissance et ce qui vient après la mort ; les profondeurs de notre terre et les hauteurs incommensurables des cieux ; tout, et quelque chose de plus que tout, c'est-à-dire quelque chose d'insaisissable pour l'entendement humain , quelque chose que nous ne raisonnons pas, que nous ne sentons pas, que nous n'apprécions pas avec telle ou telle de nos facultés , mais que nous devinons par le mélange violent, terrible et inexpliqué de ces mêmes facultés. Prostration et triomphe! Comment provoquer à heure fixe un pareil phénomène? On l'a nommé manie, fureur, délire, enthousiasme; on lui donnera bien d'autres noms avant d'en découvrir les lois. 11 nous saisit à l'improviste, et il se refuse à notre appel ; il passe comme l'éclair pour ne se renouveler qu'après des mois , qu'après des

108 GABRIEL ET FIAMMETTA.

années; mais il se confond avec l'amour, ou plutôt l'amour, c'est lui-même, c'est l'enthousiasme continu.

Voilà pourquoi nous avons dit que seuls peutêtre les amoureux savent lire la poésie.

On dit que les absents ont tort; on pourrait le dire avec plus de vérité, quelquefois, de ceux qui reviennent.

Ce fut l'avis de nos amoureux, de Gabriel et de Fiammetta, de l'Allemand et de la gouvernante, quand l'arrivée du cardinal interrompit leur bonheur.

Bonheur interrompu; comment se renouerat-il ? En attendant des circonstances favorables pour un aveu, Gabriel se livra exclusivement au tra-

vail; il y porta toute l'ardeur de son amour. Quels que fussent les obstacles qui le séparaient de Fiammelta, il se promit de les renverser à force de gloire; il accepta comme une épreuve celte séparation momentanée; après tout, il trouva l'épreuve légère en perspective d'une telle couronne.

Quant à l'Allemand, il se livra à des réflexion* purement bachiques :

« Aimer est bon, boire est meilleur ; ou plutôt ces deux choses n'en font qu'une. Lorsque je bois, lorsque j'embrasse, je fais le même bruit. Une femme et une bouteille sont également rondes; on se trompe à les toucher. Confusion délicieuse, où je voudrais passer ma vie ! — Diable de cardinal I pourquoi revient-il?... Me voilà obligé d'opter entre le vin et l'amour. Je ne bois plus, et an me demande d'armer encore. De quel droit? Quelles si grandes compensations m'offre donc ma maîtresse?— A travers les fumées du vin, elle paraît acceptable; mais, à l'œil nu, quand on a soif... Je pourrai bien pourtant recevoir de temps à antre, à la dérobée, une poudreuse bouteille....

ET FIAMMETTA. III

Qu'est ce qu'une bouteille ou deux par semaine, dans un climat comme celui-ci? Décidément cette femme est laide, affreuse, d'une exigence révoltante. Il faut rompre avec elle ! — Je trouverai bientôt quelque gentille camériste, ou tout au moins une cuisinière qui me consolera, qui noiera mes chagrins. »

Ainsi parla le Teuton, et jamais on ne le revit dans la rue des Marchands-de Chapelets.

Le. cardinal ne se douta probablement pas de toutes les conséquences de son retour.

Adrien de Corneto, cardinal du titre de Saint- Chrysogone, était un de ces hommes maigres et pâles qui ne dorment pas et qui empêchent très* souvent les autres de dormir. Né de parents pauvres, dans une petite ville de Toscane, il avait fait de brillantes études, puis mérité la pourpre sans brigue ni protection, puis enûn amassé une fortune considérable. 11 cultivait à la fois les sciences et les lettres; il savait le latin comme Bembo, et Bacon lui accorde un glorieux témoignage. A ces lumières toutefois il mêlait une grande superstition. 11 parlait rarement, par monosyllabes; il

vivait à l'écart et dans l'ombre; il ne paraissait à la cour que dans les circonstances extraordinaires. Le pape l'honorait sans l'aimer ; cette figure contrastait dune manière trop lugubre avec les joies du Vatican. Le peuple faisait comme son souverain : il avait pour le cardinal moins de sympathie que de respect. Même, dans le respect il entrait un peu de méfiance. — L'étude toute seule pouvait-elle l'absorber à ce point, lui donner ce front pâle et ce regard effarouché? Combien desavants à Rome dont l'inaltérable sérénité protestait contre une pareille supposition ! L'étude est mère de la paix ; l'étude est une prière : qui prie se repose en Dieu. Celui-ci au contraire, sur son visage, dans ses gestes, dans son attitude la plus composée, laissait percer tous les symptômes d'une violente agitation. Le feu dont il était consumé rayonnait au dehors, et cette lueur, disait-an, signalait un danger. Voilà où s'arrêtaient les plus malveillants. On observait, on épiait les rares démarches d'Adrien; une fois rentré dans sa solitude, pas un regard n'osait l'y suivre. La solitude est sainte ou criminelle, il n'y a guère de milieu. On

ET FIÀMM&TTA. 115

évitait celle du cardinal, on avait peur de s'y compromettre ou de la profaner.

Tout ce qu'on savait certainement de lui pouvait donc se résumer dans cette phrase de Giacomo :

« C'est un homme très-austère, très-soucieux, très-riche et très-avare, qui ne rit pas deux fois par an. »

Plus sombre encore, plus soucieux il revint de Florence. Néanmoins, lorsqu'il eut embrassé Fiammetta, il la suivit dans son appartement et il l'entretint avec une douceur, une mansuétude inaccoutumées.

« Ma fille, lui dit-il, je t'ai tait élever dans la retraite, je t'ai environnée de silence et de mystère; sans doute cette éducation t'a semblé rude. Tu as pensé peut-être que je ne savais pas aimer; tu t'es dit plus d'une fois qu'un homme d'Église ne pouvait pas comprendre les besoins d'une jeune tille, deviner ses désirs légitimes, dispenser tour à tour à cette fleur et le soleil et la rosée. Je te pardonne, mon enfant; les apparences déposaient contre moi.

Il faut maintenant que je t'explique mon cœur. Ce qui surtout le remplit, c est mon amour pour toi ; j'ai dû, je dois t'aimer, n'est-ce pas, comme un père et comme une mère?

— Et c'est ainsi que vous m'aimez ; oh ! je n'en doute pas, répondit la bonne petite.

— Merci 1 » dit le cardinal en prenant la main de sa nièce.

H se tut un moment, puis il reprit avec émotion :

« Pendant que tu dormais dans ton berceau, pendant que tu jouais sur les genoux de ta nourrice, au lieu de m'oublier comme tant d'autres à contempler ce gentil spectacle, j'ai préféré dès lors assurer laborieusement ton avenir. Cet avenir, je le voulais aussi splendide que mon amour était profond : voilà le secret de ma conduite envers toi. —Un jour, tu comprendras ce qu'il en coûte pour réserver à quelqu'un une place distinguée dans le monde. — Mais ce n'est rien encore de préparer cette place; il faut que la personne soit digne de l'occuper, — sinon elle n'y demeurera pas long-

ET FIAMMETTA. 115

temps : renversée et couchée à terre, elle servira de marchepied à une autre plus habile. »

Fiamraetta ouvrait de grands yeux effrayés; le cardinal s'interrompit une seconde fois. #

Après un certain temps, il dit, comme s'il parlait pour lui-même :

« Il y a deux puissances qui gouvernent le monde : l'or et l'intelligence, doublée de volonté. — L'or, à vrai dire, n'est qu'un levier, mais un levier indispensable. Dès qu'on le tient, si on sait le manier, tout est possible, tout ! J'ai perdu bien des années a acquérir cet or, maintenant... maintenant, ma fille, je veux le partager avec toi. ».

Fiammetta vît que son oncle avait achevé sa phrase sans achever sa pensée , elle s'effraya d'au» tant plus,

« Je ne demande rien ! s'écria- t-el le, rien que de vivre auprès de vous comme j'ai vécu jusqu'à présent. »

Le cardinal laissa échapper un geste d'impa-* tience.

« Ce n'est pas cela qu'il faut répondre, non, ce n'est pas cela ! »

Il reprit aussitôt sa douceur et continua en souriant :

« Je t'ai fait peur du monde. — Oublies-tu donc, chère enfant, les seize années de solitude pendant lesquelles s'est fortifiée ton intelligence? Les dangers que je viens de t'indiquer ne pourront rien contre toi; si je les ai mentionnés, c'est uniquement pour justifier mon système d'éducatiou. La solitude est une nourrice dont le lait inspire la sagesse. Te voilà sagç maintenant, pleine d'attraits , digne du rang le plus élevé. Eh bien, tu n'as qu'un pas à faire pour y monter. Depuis longtemps j'ai écarté tous les obstacles; j'ai semé d'or ta roule. Une fois à ton poste, lu n'en tomberas pas. Non ! je le jure sur mon âme. Tu attireras tous les regards, le respect et l'admiration; moi, je dirai en croisant les bras : Je suis récompensé! »

Comme Fiammetta baissait la tête sans repli-

ET FIAMMETTA. 117

quer, son oncle crut que c'était seulement modestie déjeune fille; il la regarda d'un air enjoué.

« Voyons ! ce petit cœur a dû rêver dans la solitude. Si tu me confiais, tout bas, quelques-uns de ces rêves, les plus fréquents, les mieux caressés »

Un sourire effleura les lèvres de Fiammetta : elle songeait à Gabriel.

« Tu souris , espiègle ; c'est un commencement de confession. Je devine le reste. — Tout cardinal que je suis, homme d'austère labeur et de méditation, je vous connais assez bien, mes charmantes madones. Avant le paradis de Dieu, vous en imaginez un autre sur la terre. En attendant la couronne d'étoiles, vous aspirez à une couronne d'or; en attendant les concerts des anges, vous ouvrez votre oreille aux murmures d'admiration que votre beauté doit exciter. Rien de plus légitime. Rêvez, rêvez encore ! toute vie commence par le rêve. »

Ici Fiammetta releva la tête, son cœur battit

d'espérance, l'aveu de son amour vint hésiter sur sa bouche. Mais il rentra bientôt au plus profond de la conscience» lorsque le cardinal poursuivit :

« Toi surtout, Fiammetta, nourrie des sucs les plus précieux de la poésie, entourée des fleurs les plus rares, abeille prédestinée I . . Oh! l'Éden de tes rêves ne peut pas être un jardin vulgaire. 11 te faut des merveilles, des étonnements, des féeries. »

La pauvre petite hasarda un geste pour protester timidement ; son oncle la prévint.

« Ne démens pas ton Cœur I ne démens pas ton imagination, qui est d'accord avec mes projets. »

Il se tut deux ou trois minutes.

« Pourquoi m'inquiéter? Tu ne serais pas femme si tu avouais tout simplement tes désirs. Hais considère, ma petite, que tu as affaire à un oncle, à un vieil oncle, et à un prêtre. Nous devons tout entendre sans restriction ni déguisement. Allons ! je vais t' aider. »

ET FIAMMETTA. -119

Le cardinal fixa sur sa nièce un regard presque éblouissant; sa parole devint solennelle.

« Fiammetta, dans quelques jours tu sortiras de ta retraite; veux-tu te montrer à l'Italie au bras d'un vaillant duc, entendre comme une musique les applaudissements des peuples et respirer comme un encens les louanges des poètes? Dis un mot; tu seras duchesse. Eh! qui donc mieux que ma fille embellirait une cour? — Si ce n'est pas assez d'un duc et de son duché, s'il te faut plus que cela

— Mais vous voulez me rendre folle! cria Fiammetta en contenant à peine ses sanglots.

— Tu as raison, je marche trop vite. Un choix si important ne se fait pas de la sorte. — Rassure-toi , ma fille : je te laisse le loisir de méditer, d'examiner. Tu n'as pas vu le monde encore; tu ne pourrais donc choisir aujourd'hui qu'entre des probabilités, — ce qui serait une imprudence. Eh bien , je vais te montrer le monde; je vais t'initier à ses mystères, je vais te les expliquer. En même temps que mes trésors, tu partageras mon expérience... En-

120 GABRIEL ET FIAMMETTA.

tends- tu, Fiarametta? C'est une autre saison qui te sourit, ô ma fleur I assez d'ombre et de solitude'; maintenant le grand jour, le soleil et l'activité I »

Le cardinal sortit à ces mots, sans se douter des mortelles angoisses où il laissait sa fille adoptive . 11 ne se retira pas dans sa chambre; jamais cet homme n'avait besoin de repos. Il se rendit tout droit à son cabinet de travail; il prit le livre du Prince de Machiavel, et, s'asseyant devant une table chargée de paperasses, il se mit à le parcourir avec l'avidité d'une jeune fille qui ouvre son premier roman.

Un mot sur ce livre du Prince, qu'on a jugé à tort d'une manière absolue. On l'a considéré comme le code du crime, le manuel des ambitieux sans conscience ; il fut, il est epcore une protestation.

Protestation de l'Italie, et sa plainte suprême ! La postérité doit l'entendre.

Chaque jour, et durement, on reproche à l'Italie sa corruption au seizième siècle ; on ne dit pas assez que cette corruption était générale. Elle avait son principe dans un retour désordonné vers la

Nature, après l'ascétisme du moyen âge. Toute réaction donne dans l'excès. Lorsque, échappant a ses gardiens, le pâle troupeau des hommes envahit les pâturages si longtemps interdits, lorsque la sève de la terre eut vivifié leur sang, et qu'une jeunesse inespérée fermenta dans leur poitriue, quoi d'étonnant si cette première ivresse emporta les intelligences ? La joie enfin retrouvée, on lui rendit un culte idolâtre ; partout aux hymnes de triomphe il se mêla quelques rugissements de Tantique Éleuthère.

L'Italie, à la vérité, ne fut pas seulement corrompue ; elle fut raffinée dans la corruption , elle s'y enfonça sans scrupule. Qui aurait pu la retenir? Toutes les grandes réalités lui faisaient défaut. Patrie et Liberté, ces mots n'exprimaient rien pour elle , ces mots l'avaient trompée trop souvent ; elle ne les écoutait plus. — Etouffée durant le moyen âge entre le pape et l'empereur (les deux moitiés de Dieu), victime toujours crucifiée du système féodal , ne pouvant pas toucher aux événements, ni même réclamer son droit, son génie tout entier se réfugia dans l'idéal.

loi, une grave objection se présente. Comment culte de l'idéal s'accorda -t-il avec la corruption îs mœurs? Ne devait-il pas les épurer, les réforer, les ennoblir?

Lorsque la vie réelle est désespérée , que peut y ire l'idéal? On le recherche pour lui-même, on : contemple, on l'admire, mais on ne l'applique as aux mœurs, qui sont la vie réelle. « L'art pour art ! » cria l'Italie ; et elle enchanta son imagina-, on ; ses autres facultés se consolèrent dans linifférence.

La vertu, ce fut la correction de la forme, l'éclat t l'harmonie des couleurs, la justesse des sons. Cintres, musiciens, sculpteurs, poètes, voilà les >rctres et les rois de ce peuple exceptionnel ; ils le îourrirent d'oubli, d'illusions et de gloire, de suri i mes vanités. Spectacle jusque-là sans exemple! Juand nos pères, les barbares, accoururent lunultueusement à la curée de l'Italie, ils n'y trouvèrent ni forteresses , ni remparts de soldats , ni conscience nationale ; ils trouvèrent la civilisation, qui les couvrit de fleurs, les accueillit et les adopta. Cet immense bienfait — qui métamorphosa le

monde, — nous , les fils des barbares , nous le reprochons à l'Italie comme une lâcheté. Maiselk avait deviné notre ingratitude.

Au moment où, déchirée par tous, elle ne Voulut pas , pour résister, se distraire de ses rêves elle prit la boue sanglante dont elle était souillée. elle en pétrit Machiavel.

Machiavel répondit d'avance à la postérité.

11 prouve par son livre , victorieusement , qut l'Italie, sans droit reconnu, en dehors de l'action ne pouvait y rentrer qu'à l'aide de l'astuce et du crime, du poison, du poignard. — Elle aima mieui abandonner ses droits , consommer son lent sacrifice; toujours rêvant au milieu des tortures, elle initia les oppresseurs à ses rêves lumineux.

Justice donc à l'Italie! justice aussi' à Machia vel! Que sa statue, au moins, soit détachée du pilori ; qu'on l'examine attentivement. Les secreb du génie ne se découvrent qu'à la longue , et il faut les connaître tous avant de le juger.

A l'époque où il venait seulement de paraître, dans quel esprit , dans quel but Adrien de Corneto lisait- il ce livre?

ET FIAMMKTTA. 125

C'est ce qu'on eût pressenti sans doute, si on l'eut entendu s'écrier avec des intermittences prolongées, anxieuses, lugubres :

« Oui , la vertu , c'est la science du pouvoir, et le pouvoir, c'est le bonheur. — Ce Nicolas Machiavel en sait plus que personne... et sa science reste stérile pour lui. — La science du pouvoir n'est donc pas toute la vertu ; il faut encore la volonté. — Est-ce bien la volonté qui lui manque? La volonté, ou un levier? — Si c'est la volonté, je ne»trouve pas de nom pour qualifier cet homme; si, au contraire, c'est un levier... l'enfer me paraît charmant à côté de sa vie. — L'enfer 1 — Y a-t-il un enfer? — Oui, il y en a un. Dieu, c'est l'omnipotence : plus on a de pouvoir, plus on se rapproche de lui; moins on peut, plus on s'en éloigne. — L'enfer, c'est de ne rien pouvoir. O supplice ! o damnation ! »

11 se tut un quart d'heure environ, abîmé dans sa lecture.

Tout à coup il leva la tête avec orgueil :

« Savoir constitue un droit : je ne m'en laisserai pas frustrer 1 »

H frappa violemment sur la table :

« Si j'étais duc de Florence, Nicolas Machiavel, je te mettrais à mort demain , et je ferais brûler tous les exemplaires de ton livre, excepté un... que je réserverais pour moi . — Bah ! un duc de Florence, qu'est-ce que cela? L'empire ou la papauté, voilà ce qu'il faut à l'homme fort pour dé-! ployer largement sa puissance. — Mais l'empereur ne saurait guère être pape, tandis que le pape... Oh ! le pape quelquefois est empereur et pape tout ensemble. Voyez Grégoire VII : quel souverain! quel système!... le seul vrai, le seul qui me satisfasse. »

Après deux heures d'étude, Adrien de Gortieto ferma le livre. 11 s'approcha d'une fenêtre et colla son front à la vitre. Au-dessous* la rtie était solitaire et silencieuse; au-dessus, quelques rates étoiles projetaient une lueur timide entre les fentes des nuées» En lace, la lafripe de Gabriel projetait aussi une Itfetir timide ; le cardinal ne l'aperçut

ET PIAMMETTA. 127

pas. Ce qu'il regardait, c'étaient les étoiles : son regard attentif en reproduisait toutes les scintillations ; la nuit devenait épaisse.

Il se retourna, visiblement réjoui de cette circonstance :

« Au Ghetto, maintenant! Samuel ne m'attend pas sitôt », ajouta-t-il avec un mélange de triomphe et d'inquiétude.

11 dépouilla sa pourpre, revêtit à la place un habit laïque, puis il gagna la rue avec précaution, comme quelqu'un qui ne veut pas être reconnu.

Les portes du Ghetto (quartier des Juifs) se fermaient à sept heures du soir pour ne se rouvrir qu'à sept heures du matin. Durant la clôture, sous' peine du fouet, défense d'y entrer ou d'en sortir. En y passant la nuit, un chrétien s'exposait aux galères.

Adrien de Corneto savait cela comme tout le monde.

Dix heures pourtant venaient de sonner lorsqu'il souleva le marteau de la porte principale ;

des aboiements furieux lui repondirent d'abord, puis un grognement sourd qu'il reconnut pour la voix du custode.

« Qui frappe ainsi, à pareille heure?

— Samarie, » dit le cardinal.

A ce mot, la porte s'ouvrit sans hésitation. Le cardinal glissa une pièce d'or dans la main du custode.

« Je repasserai dans une heure ou deux ; ne me fais paslrop attendre. »

Il traversa une meute de chiens qui se précipitaient à sa rencontre;" il parvint aies déconcerter à force de sang-froid, et, délivré de leur compagnie, il s'enfonça lestement dans un labyrinthe de ruelles tortues.

Le ciel était alors complètement noir et distillait de grosses gouttes chaudes, comme avant un orage. A peine, ça et là, un flambeau vacillnil sournoisement derrière des fenêtres grillées ; je ne sais quelle odeur de moisissure s'exhalait par

ET EiAMMETTA. 134

bouffées de ce pêle-mêle de maisons presque chimérique.

Celle où s'arrêta le cardinal dépassait de quelques pieds toutes les autres. Elle était bâtie en pouzzolane ; elle avait des barreaux de fer à chaque fenêtre et un guichet dans la porte ; une profonde obscurité en couvrait la* façade.

Adrien de Corneto agita la sonnette avec une sorte d'autorité.

Ce furent encore des aboiements qui lui répondirent.

« Oh ! la peste canine I murmura-t-il entre ses dents ; où trouverai-je un médecin expéditif, pour délivrer les honnêtes gens de ce fléau ? »

Au bout de cinq minutes, outre les aboiements, un autre bruit se fit entendre derrière la porte, un bruit de pas qui traînent. Le guichet grinça en s'ouvrant, une petite lumière se montra, et, à côté de la lumière, une tête revêtue d'un bonnet crasseux.

Après un examen attentif et une longue étude, on reconnaissait enfin une ancienne tête d'homme.

11 ne lui restait plu? ni forme ni couleur défi-

132 GABIUEL

nie. Elle était aussi sèche que la tête d'un squelette; mais, sous les plis et les coutures du parchemin qui l'enveloppait, on sentait haleter pour ainsi dire une vie galvanique. Les yeux, perdus dans leur orbite, donnaient l'idée de deux insectes luisant au fond d'une crevasse ; le bout du nez allait rejoindre le bout du menton ; quelques pinceaux de poils blancs mettaient le comble à ce désordre.

« Si le cauchemar violait une femme, je doute qu'il procréât quelque chose de mieux! » grommela le cardinal. Cependant il ne parut pas étonné.

La tête laissa échapper une espèce de râle.

« Qui sonne donc ?

— Samaric I

— Ah l ah ! ... Je vais attacher le chien. Attendez. »

Lumière et tête disparurent.

« Encore attendre! s'écria notre visiteur, et à cause d'un chien ! Je ferai manger à ce cerbère , un beau soir, certain gâteau de miel qui l'endormira pour longtemps. »

ET FIAMMETTA. 153

Le cardinal avait raison de se fâcher : l'attente dura encore vingt minutes. Il allait essayer d'enfoncer la porte, lorsque la tête reparut.

« Maintenant vous pouvez entrer.

— Sais-tu bien, Mardochée, que toi et ton chien vous abusez de ma patience ! »

En prononçant cette phrase, Adrien deCorneto s'était précipité dans la maison.

«Patience... j'en ai, répliqua un petit vieillard courbé en demi-cercle, disloqué, pitoyable, et à qui appartenait la tête que nous connaissons.

— Eh bien , moi. je n'en ai guère. Conduis-moi fout de suite aupre? de ton maître.

— Il est dans la grande salle; il travaille.

— As-tu peur d'éteindre ta lampe? marche doncl marche!

— Ce corridor est bien long! » murmura le vieillard. Au bout du corridor, à droite, il poussa une porte chargée d'une énorme ferrure. C'était la porte de la grande salie où travaillait le maître.

Une lampe de cuivre, suspendue au plafond, l'éclairait seule, très-faiblement. Les quatre murs, sans boiserie, sans la moindre tapisserie, dégouttaient d'humidité; aux angles, les araignées filaient tranquillement. Pas d'autres meubles qu'une armoire en fer, une chaise, un fauteuil, une table en bois de cèdre et une façon de tabouret.

Assis sur le fauteuil, devant la table, le maître semblait absorbé par de terribles calculs. 11 écrivait, il effaçait des chiffres, il remuait des liasses de papiers ; il appuyait parfois la main sur ses yeux comme pour rappeler des souvenirs. Il était pâle et maigre ainsi qu'Adrien de Corneto ; son regard avait le même éclat sinistre, mais son crâne, plusétroit, s'élevait davantage, et un sourire d'ironie contractait perpétuellement sa bouche.

Il ne s'aperçut pas de l'entrée du cardinal.

«Maître! balbutia Mardochée après un moment.

— Samuel ! » dit plus haut le cardinal.

À ce nom de Samuel, le travailleur tourna la tête, et, sans se lever de son fauteuil :

« Vous voilà, monseigneur I

— Vous ne m'attendiez pas sitôt. Est-ce que vous ne seriez pas prêt ?

— r- Depuis huit jours j'ai achevé de régler vos affaires. — Toute votre fortune est rentrée là, ajouta-t-il en débignant l'armoire de fer ; voulezvous vérifier?

— Non ; demain. Je viendrai dans la journée. — > Comme il vous plaira.

— Pour ce soir , dites-moi seulement s'il y a des bénéfices satisfaisants.

— Moi payé de mes peines ; il vous reste le double de ce que vous possédiez l'année dernière.

— En vérité , s'écria le cardinal , on serait tenté, avec le peuple, de vous croire alchimiste !

— Il y a deux alchimies , répondit lentement Samuel : l'une, qui dissout de l'or et le perd en fumée ; l'autre, qui, par des calculs, extrait l'or de toutes les mines du monde. Si vous parlez de cette dernière, eh bien, oui, je suis alchimiste! »

En achevant ces mots, le sourire du calculateur s'était accentué plus ironiquement.

« Vous tireriez de l'or des entrailles de la mort morne.

— Peut-être, » dit Samuel.

Il reprit, en montrant à son hôle la seule chaise qui se trouvât dans cette salle :

« Maintenant , apprenez-moi ce qui se pa9st là-bas. Ce bavard de Petrucci a-t-il assez vidé son gosier? va-t-il enfin se servir de son bras? »

Adrien de Corneto mit un doigt sur sa bouche; du regard il indiqua Mardochée, qui. s'était assis sur le tabouret.

Samuel haussa les épaules.

« Lui ! vous avez peur de lui?... Mardochée ! »

11 étendit la main vers la porte.

Mardochée se releva péniblement et sortit sans mot dire. Son maître le regardait aller.

« Nous voilà seuls, monseigneur; je suis impatient de vous entendre.

— Nous avons décidé là-bas que Petrucci -laisserait son bras en repos. Léon X a les yeux sur lui :

ET FIAMMETTA. 157

son moindre mouvement compromettrait peut-être la conjuration.

— Mais la conjuration a-t-elle fait des progrès ? . . . Combien ctes-vous de conjurés?

— Cinq cardinaux : Alphonse Pctrucci, Raphaël Riario, François Soderini, Bandinello de Sauli, et. . . Adrien de Corneto. »

Samuel fit un léger salut.

« Enfin, comment frapperez vous votre saintpère? Si Alphonse Petrucci reste paralysé , qui prendra son poignard ?

— Personne.

— Mais alors...

— Nous avons rejeté le poignard comme trop imprudent.

— Et vous le remplacerez par. . .

— Voilà ce qui nous a occupés tout un mois. Le poison vaut toujours mieux que le poignard , mais encore s'agit-il de l'administrer adroitement.

— Pourquoi pas dans l'hostie?

— Déjà connu , répondit le cardinal , sans remarquer le sourire étrange de son interlocuteur.

— Et puis, il faudrait commencer par empoisonner votre Dieu, ce qui vous répugnerait.

— Ce n'est pas tout, poursuivit Adrien, de faire prendre le poison. Les Romains chérissent Léon X; ils pourraient bien 'venger sa mort, el cruellement, s'ils ne la croyaient pas naturelle.

— Terrible embarras !

— Cette mort doit paraître naturelle.

— Mais comment faire pour cela?

• — Après un mois de discussions , nous avons résolu le problème.

— Voyons !

— Vous n'ignorez pas que le trcs-saint-père est atteint du mal français ?

— Je crois même qu'il a été frappé un des premiers.

— Eh bien, on lui infiltrera le poison dans ses plaies..» N'est-il pas sûr que ce mal nouveau déroute la médecine?

— En effet ; on ignore et sa véritable origine et les lois de son développement , une fois qu'il nous a gagnés : c'est dire suffisamment qu'on ignore le vrai remède. Tout ce qu'on en connaît.

ET FIAMMETTA. 139

î* est la manière dont il se transmet d'un individu i un autre.

— Puisqu'on ignore le vrai remède, impossible l'arrêter certainement les progrès du mal. Jusqu'où les pousse-t-il? quels accidents ne peut-il pas entraîner?

— Je commence à comprendre...

— Léon X mort , nul ne s'étonnera ; ce que nous aurons fait, on le mettra sur le compte de la France.

— A merveille 1 » s'écria le juif; et ses yeux flamboyèrent.

Tout à coup il se frappa le front :

« Mais j'y songe... il y a deux ans, Jean de Médicis fit entrer avec lui au conclave un chirurgien nommé Jacques de Brescia. Ce chirurgien ne Ta jamais quitté depuis. II a le monopole de la santé du pontife; seul il touche à ses plaies; et il lui est dévoué.

— Jacques va quitter Rome pour un temps assez long ; Baptiste Vercelli doit le remplacer pro-

viso ire ment auprès du saint-père, — et nous avons gagné Baptiste Vercelli.

— A la bonne heure ! vous avez tout prévu. Je suis content de la conjuration. Passons à nos affaires personnelles. Pour nous deux . ce n'est presque rien de supprimer Léon X ; il faut qu'Adrien de Corneto prenne sa place.

— Et Adrien de Corneto la prendra.

— Vous avez la parole des conjurés?

— Les conjurés ont arrêté leur choix sur Raphaël Riario.

— Raphaël Riario !

— Oui. Mais c'est un vieillard qui sommeille, et moi, je vais agir dès demain. — De Sauli me donnera sa voix pour Tévêché de Marseille ; les autres voix... je les tiens dans cette armoire. » Il fit un geste victorieux vers l'armoire de fer qui contenait sa fortune.

« Monseigneur, observa malicieusement le juif, ce moyen ne vous a pas suffi lors de la dernière élection.

— C'est qu'alors. *. et vous le savez mieux que moi, — je ne l'ai pas employé largement. Atijour-

ET FIAMMETTA. 14f

d'hui, je suis décidé à sacrifier toute ma fortune.

— En ce cas, monseigneur, je vous garantis la majorité!

— Oui, toute ma fortune, répéta le cardinal. Folie que d'économiser, lorsqu'il s'agit d'atteindre à la place où peuvent affluer les trésors du monde entier ! S'ils n'y arrivent pas toujours, c'est que des maladroits occupent cette place. Par , la foudre de Dieu ! je ne ressemblerai pas à ces pygméesl »

Après une pause, il continua plus bas : « Écoutez, Samuel : dès qu'ils m'auront élu, pour parvenir sûrement à mes fins, je veux avoir, moi aussi, mou César Borgia... plus puissant et plus docile. Ma nièce, dont je vous ai parlé, me servira d'appât. Je la doterai comme jamais fille de roi n a été dotée. Mais, si je sacrifie toute ma fortune pour monter sur le saint-siége , il me sera impossible, c lendemain, de fournir une pareille dot. Pronettez-moi de m'avancer. ..

— Tout ce que vous voudrez ; seulement, et à propos de César Borgia, rappelez-vous nosconven-

lions : vous m'associerez à toutes les entreprises du saint-siége, absolument comme Alexandre VI.

— Comme Alexandre VI, affirma le cardinal.

— Un grand ponlife, celui-là !

— J'en sais un autre plus grand. »

La scène muette qui suivit ces mots eût mérité un spectateur. Samuel fixa son regard sur des caractères hébreux gravés dans la muraille; il rougit légèrement, ses narines se gonflèrent, son sourire devint effrayant. Adrien de Corneto avait croisé les bras; la tête rejetée en arrière, immobile et comme étonné, on eût dit qu'il voyait se dresser devant lui l'ombre du grand pontife auquel il venait de faire allusion.

Pas un bruit dans celte vaste salle, que le pétillement de la lampe.

Et la lampe, à peu près épuisée d'huile, versait une lueur tremblante, incertaine, rougeâtre, qui s'entrecoupait d'ombres en tombant sur les deui figures, et ajoutait étrangement à l'effroi de leur aspect.

Le juif rompit le silence :

ET FIAMMBTTA. 145

« Ainsi c'est convenu : j'aurai ma part dans toutes les exploitations du saint-siégo. »

Le cardinal fit craquer sa chaise en se retournant.

« Oui, Samuel ; et nous sommes de trop vieux amis pour nous méfier l'un de l'autre. Des hommes de notre trempe doivent toujours travailler ensemble. Mais il est temps que je me retire ; à demain.

— Laissez-moi vous accompagner au moins jusqu'au seuil de ma maison. »

En traversant le corridor, nos deux rêveurs trouvèrent Mardochée, qui dormait accroupi à côté de sa petite lampe portative.

Samuel lui secoua le bras :

« Donne-moi cette lampe, et va remettre de l'huile à celle de la grande salle.

— Encore travailler, maître !

— Va donc ! va donc l »

Au moment de se séparer, à la porte, sur le

144 GABRIEL ET FIAMMETTÀ.

seuil de la maison, Samuel et Adrien de Gorneto se pressèrent la main.

« Sangsue altérée d'or ! murmura le cardinal.

— ChétiP ambitieux 1 » dit son complice dans sa barbe.

Ce juif aussi était un ambitieux, mais il avait une ambition d'une espèce inouïe.

Un esprit avait passé devant sa face, l'esprit même de ta Renaissance. Ne sachant qui il était, il finit par le prendre pour le précurseur du Messie.

Ceci demande une explication appuyée sur des faits.

Quel spectacle présentait le monde quand Sa* muel y entra? — Les découvertes de la science et sa fulgurante lumière avaient éveillé l'humanité.

ParTétonnement, parla terreur, elle avait retrouvé le souci de l'avenir ; par la joie du succès, l'orgueil légitime du triomphe, elle retrouvait enfin la conscience de ses destinées.

Conscience vague encore, mais désormais impérissable. — . On est trop ébloui pour bien voir. Les yeux sur l'horizon, de jour en jour et d'heure en heure, sans cesse, on attendait. Quoi ? Nul ne pouvait le préciser, mais des merveilles à coup sûr, un signe incontestable, une révélation.

Engourdi pendant tout le moyen âge, contrit et humilié, l'art frissonne, s'émeut. Sur la muraille froide et sombre, au sein de l'église gothique , les peintures prennent un autre a* pect. Le bruit du monde les distrait : on le voit à leur air. Renoncement et mortification, prière, sacrifice, cherchez-vous encore tout cela? Ces figures n'en expriment rien. Elles ont fait un mouvement du côté de la vie; ce mouvement dure, e( les métamorphose. Plus de faiblesse ni de pâleur. Dans leurs veines gonflées le sang circule avec le désir, leurs regards curieux se détournent àeb croix... Elles attendent aussi.

ET FIAMMETTA. 147

Mais c'est surtout dans la poésie qu'éclate l'esprit nouveau en sa plus délirante audace. Voyez les épopées, comme elles s'échappent à plein vol au delà du réel I Roger, Astolphe, Sacripan... d'où viennent-ils et où vont-ils ? À ces étranges chevaliers, pour leurs combats et pour leurs amours, il faut des régions fabuleuses. Tout s'exagère avec la nature : le cheval devient hippogriffe, la volupté magie, les coups de lance plus terribles que la fou* dre du canon.

Telle fut d'abord la Renaissance.

Emporté avec les autres par ce courant vertigineux, le juif entra dans l'impossible; il s'éprit de l'absurde et s'acharna à sa poursuite... il devint fou comme Roland. Son Angélique, à lui, c'était la promesse réalisée de Jéhovah, la gloire d'Israël et sa domination sur toute la terre.

11 crut les temps prochains où le Messie vieti- Jrait marcher sur la couronne des rois, rompre eur sceptre dans leurs mains, se faire un piédestal les débris de leur opulence. Mais, pour dompter linsi le monde, pour établir un gouvernement cosmopolite, quels trésors ne faudrait-il pas au

conquérant fils de David 1 L'or est le dieu visible et de la guerre et de la paix; cet autre Dieu des cendu du ciel aurait besoin du dieu terrestre. Au fond de son fanatisme, le juif sentit éclore une ambition jusque-là inconnue.

S'il amassait d'avance ces trésors indispensa blesl s'il livrait au Messie v le jour même de son apparition, le dieu Or tout soumis, prêt à combattre pour sa cause!

Quand cette idée, pour la première fois, s'offrit à son imagination, c'était une nuit d'orage pleine d'angoisse et de tumulte. 11 ouvrit sa fenêtre, affronta sans sourciller la flèche des éclairs puis, d'une grande voix que le tonnerre ne pu* couvrir :

« Je serai le favori du Messie et son premier ministre! »

Il était jeune alors, obscur et presque indigent Il se mit au travail avec une opiniâtreté sans exemple. Dix années lui suffirent pour gagner k valeur d'un million. Sa femme, à la vérité, succomba à la tâche ; mais n'importe ! sur un sij

ET FIAMMKTTA. 149

improbable de Dieu, il eût, comme Abraham, sacrifié son unique enfant, sa fille bien- aimée. Pour entreprendre des affaires , ouvrir des voies à son commerce, nouer des associations, il étouffa en lui toute répugnance, même religieuse. Ce n'était plus le juif du moyen âge, le Shylock cannibale, prenant en gage la chair des chrétiens ; celui-ci comptait trop sur leur prochain abaissement pour désirer une autre vengeance : tout ce qu'il voulait d'eux, c'était de l'or, le plus nossible.

En même temps, il tendait à ses frères une main secourable, il les couvrait de sa protection. Poursuivis à outrance par l'inquisition espagnole, ceux-ci criaient à lui, jamais en vain. 11 payait leur rançon au pape, qui ne demandait pas autre chose, les installait à Rome, à Venise, à Florence ou à Gênes, dans ses divers comptoirs, les associait à ses affaires, et retirait de leur industrie, de f leurs talents et de leur gratitude les plus gros bénéfices.

Jusque dans sa charité, il y avait une spéculation.

Roderic Borgia, le pape financier par excel-

lencc, vit bien qu'il aurait là un auxiliaire digne de lui. Il le flatta, l'amadoua, lui exposa son système.

Samuel comprit aisément, et accepta la complicité. Agent secret du saint-père, non-seulement il put racheter sans difficulté les juifs et les Maures d'Espagne condamnés par l'inquisition, — il trafiqua des âmes chrétiennes, du ciel et du purgatoire... Ce fut ce mécréant qui tint la banque des indulgences.

Une ironie inextinguible entra dès lors dans son orgueil.

Cependant il ne négligeait pas les richesses de l'intelligence. 11 apprenait des Maures les secrets de la nature, la médecine et l'astronomie. Sans cesse il commentait la Bible, remuait et fouillait l'antiquité orientale. Lorsque avant d'écrire ses fameuses thèses de omni re scibili Pic de la Mirandole vint le consulter sur la Kabale et le Thalmud, il eut l'insigne honneur d'étonner ce jeune homme, avec lequel aucun savant n'osait entrer en lice.

Parmi le peuple, on le disait alchimiste, nécromant, magicien. La mort tragique d'Alexandre VI

ET FIAMMETTÀ. 451

l'exposa aux plus grands dangers. Il y échappa, ainsi qu'à la rancune de Jules II, ennemi déclaré du dernier pape, et, s'il n'eut plus sa part dans le sacré commerce du saint-siége, il poursuivit du moins en toute sûreté ses entreprises personnelles.

Le Rovère d'ailleurs, avec sa barbe blanche, pouvait ne régner que très-peu de temps. Samuel se mit à chercher, entre les cardinaux, un successeur selon ses vœux. Son choix tomba sur Adrien de Corneto, à qui un astrologue avait déjà promis la tiare. 11 sut gagner sa confiance, prit en main sa fortune et la féconda merveilleusement. Par malheur, Jules II trompait toutes leurs prévisions, ce belliqueux pontife épouvantait même la mort.

Chose étrange ! notre juif lui pardonna .néanmoins. Ce fut la puissance de l'art qui opéra un tel miracle.

Artiste dans le cœur comme tous les Italiens de ce temps, quand Samuel vit le Moïse, puis les peintures de la Sixtine, il se prit de passion pour Michel-Ange, il estima le pape qui employait un pareil homme.

Un homme ou un prophète? Avait-il peint seu-

lement l'histoire des Hébreux, leur misère, leur long exil et leur proscription? Quelle variété de détails, quelle unité dans la douleur l !

Voyez-vous ces familles désolées, ces mornes pèlerins qui n'ont plus la force de gémir! dispersés et vannés par la -colère du Dieu vivant, te voilà en exécration, en étonnement, en raillerie e: en opprobre à toutes les nations, représentées par les sibylles. « Jusques à quand, Seigneur, frapperez-votis vos enfants rebelles? Seigneur, ils ont tant souffert, qu'ils ont perdu la honte, la conscience même de leurs tourments. En voici qui se jettent nus devant les coups Je votre verge; saventils ce qu'ils font? D'autres 9e sont assis, les pieds sur leur besace vide , ils demeureront là pétrifiés dans le désespoir. Et ces mères qui n'ont pas une goutte de lait, qui étouffent leurs petits contre leur poitrine pour ne plus les entendre!.. . » Non. Jérémie lui*même, au jour des menaces, n'avait pas prévu un tel excès d'affliction, à travers tant de siècles. Comment prédire encore le pardon, es-

« Voir Michelet, Renaissance. — De Michel-Ange comme prophète.

ET PIAMMETTA. 453

pérer la miséricorde?... Àbl puisque leur châtiment devait être éternel, pourquoi prêcher le repentir?— « Je ne ferai plus mention du Seigneur, et je ne parlerai plus en son nom, mais il y a dans mon cœur et dans mes os un feu ardent; je suis las de le porter, je n'en puis plus. » Et sa tête lourdement, commepour y rentrer, s'atfaiseet penche vers la terre; son œil, son œil, s'est tout fondu en eau; il n'aura désormais ni regard, ni larmes.

Est-ce tout? 11 y a plus ici, il y a même le contraire. A force de génie, l'artiste s'est élevé jusque dans les conseils de Dieu .

Ce souffle mystérieux qui agite le monde, le frémissement de la nature, l'universelle inquiétude, il. l'a comprise et expliquée.

Tandis que les nations se perdent dans leurs projets, dans leurs désirs immodérés ; tandis que la Peasica, chargée de siècles, cherche dans son petit livre le secret de rajeunir; tandis que la DelpHiCA, du haut de son trépied, lance ses faux oracles, et que la jeune Ervthra:a fait rallumer sa lampe pour suivre sans relâche le cours de ses travaux, de ses vanités, de ses abomi-

nations... voici Ézcchiel, tête haute, qui entrevoit dans l'air la splendeur du Messie. Son cri de joie et de triomphe délivre les captifs, ranime les blessés à mort, fait revivre et marcher les ossements épars de la maison d'Israël ; c'est une armée extrêmement grande : l'épée se lève sur les nations, l'epée flamboyante, du Rédempteur. — 11 s'est revêtu de la justice comme d'une cuirasse, et il a mis le casque du salut sur sa tête; il s'est vêtu de vengeance comme d'un vêtement, et s'est couvert de jalousie comme d'un manteau. — Malheur aux incirconcis! L'heure des représailles, si longtemps attendue... elle sonne, avec un retentissement formidable dont tressaillent ces murs I Pareille angoisse ne s'était vue depuis les jours du déluge. Levez les yeux et regardez, comprenez maintenant. Ces pâles figures, ces visages bouleversés, ceux-ci qui s'enfuient tout nus, réveillés dans leur couche par l'ouragan de la nouvelle, ces voyageurs poudreux, ces pèlerins harassés, ces vieillards défaillants, ces misérables familles qui se lamentent dans les coins... Non, ce ne sont pas les Hébreux, les enfants de Jacob ; ce

ET FIAMMETTA. 155

sont les oppresseurs opprimés à leur tour, flagellés sur la surface du monde, recevant au centuple le mal qu'ils ont fait,

Et les petits chrétiens, d'un mouvement convulsif, essayent de rentrer au ventre de leurs mères; vain effort ! ils porteront, eux aussi, les crimes de leurs aïeux.

Il fallait voir notre Juif quand il sortait de la Sixtine après avoir ainsi commenté l'œuvre de Michel-Ange. Certes, on pouvait le prendre pour Ezéehiel lui-même, détaché de la voûte, et promenant par les rues de la nouvelle Babylone les épouvantements de son regard.

En lui ouvrant la porte, M ardochée, ces jourslà, tremblait comme un roseau.

Plus terrible il parut encore, à la mort de Jules II, lorsque, après sept jours de scrutin, le cardinal Alexandre Farnèse brisa l'une des fenêtres du conclave et cria au peuple :

« Je vous annonce une heureuse nouvelle : Nous avons pour pape le révérendissime seigneur Jean de Médicis, cardinal diacre de Sainte-Marie in Domenica, qui a pris le nom de Léon X. »

Jean de Médicis était le plus jeune des cardinaux.

On conçoit la fureur de Samuel et d'Adrien de Cometo. Trompé par les promesses des plus vieux d'entre ses collègues, celui-ci avait négligé de payer convenablement la majorité. Peut-être était-il devenu réellement avare. Toute la jeunesse du conclave lui fit défaut.

A leur première entrevue, le soir même de l'élection, le juif l'accabla de son dédain.

« Eh bien, je vous l'avais prédit! — Ce qu'on veut avoir, en ce monde, on Tacheté.

— Voilà une leçon dont je profiterai, répondit sourdement le cardinal.

— Dont vous profiterez.... vous qui avez <te cheveux grisl tandis que le nouveau souverain...-

— A des cheveux noirs, c'est vrai. Mais h mort est aveugle. — D'ailleurs, on peut aussi acheter son bras.

— Enfin ! vous arrivez à ma hauteur, »

Ils s'entretinrent jusqu'à minuit. Leur alliant? se resserra plus étroitement que jamais. Toute-

ET F1AMMETTÀ. 157

fois ce n'étaient pas des hommes à conspirer imprudemment. 11 leur fallait une occasion faite à souhait; it leur fallait quelqu'un qui marchât devant eux et les couvrit de sa responsabilité, — un mannequin à meurtre. Ils ne l'attendirent pas deux ans*

a Alphonse Petrucci, frère de Borghèse, chassé de Sienne, était un des jeunes cardinaux qui avaient contribué puissamment à l'élévation de Léon X au trône pontifical. Il descendait de la noble famille de cet Âltomonte que le peuple, au dixième siècle, avait élu gouverneur de la ville. Pierre, le premier qui fut investi de cette magistrature, véritable souveraineté, était une espèce de nain qu'on désignait sous le nom de Petruccio (le petit Pierre), sobriquet que garda sa postérité; car ce nain, au témoignage de tous les historiens, dans un corps exigu, renfermait une âme d'un courage tout viril.

« Alphonse croyait hériter du gouvernement de Sienne. 11 ne cacha pas sa colère quand il apprit que Léon X l'avait donné à Raphaël Petrucci,

158 GABRIEL ET F1AMMETTA.

évèque de Grosseto. Le cardinal aimait l'or : la confiscation des biens de Borghèse fut une mesure qu'il ne put pardonner à^Sa Sainteté, quand il se rappelait surtout les services que sa maison avait rendus pendant des siècles à celle des Médicis. Vaniteux, emporté, d'une extrême intempérance de paroles, il disait à toute oreille qui voulait l'écouter ses griefs contre Sa Sainteté dont il n'épargnait pas plus le caractère que la personne. 11 parlait tout haut d'assassiner le pape. Un moment, il eut le projet de le frapper d'un poignard, mais la vue de sa robe rouge de cardinal l'arrêta, ou peut-être, s'il faut en croire un historien contemporain, la peur de ne pas réussir.» (Âumis,ff isloire de Léon X.)

Enfin, pour arrêter ses plans, pour prendre une décision irrévocable, Petrucci se rendit à Florence. Adrien de Corneto s'empressa de l'y rejoindre. Le lecteur sait le reste.

Après le départ de Son Éminence, Samuel regagna la grande salle où avait eu lieu leur entretien ; il y demeura une heure, dans une pose plus absorbée que l'Isaïè de Michel»Ange ; puis, sortant tout à coup de sa méditation, il appela d'une voix stridente :

« Mardochée! Mardochée! »

La porte s'ouvrit lentement, et Mardochée rampa jusqu'aux genoux de son maître. On au^ rait dit un mort mal évoqué*

IfiO GABRIEL

« Maître, que voulez-vous?

— Te contempler, » dit Samuel.

Le serviteur resta devant lui dans l'attitude d'un chien qu'on flatte et qui se méfie.

Son maître le contempla longtemps, analysa, pour ainsi dire, toutes ses difformités , fît entrer un regard cruel dans l'intérieur de cette ruine, et, avec un accent où il y avait de la joie au lieu de pitié :

« Comme tu as souffert! Est-il une amertume qui n'ait crispé ta bouche, une misère qui n'ait chargé tes épaules, une injustice ou une torture qui n'ait fait crier tes nerfs comme des câbles trop tendus? »

Une indéfinissable grimace contracta les traits du vieillard; il essaya un mouvement pour secouer ses épaules, mais il ne répondit rien.

Samuel reprit, en l'accablant toujours de son regard :

« Il y avait au pays d'Espagne un homme intègre et droit, craignant Dieu et se détournant du

ET FIAMMETTA. 161

mal.. Et Dieu, pouf, récompense, avait multiplié autour de lui les trésors delà création. Toute une tribu aurait pu vivre des fruits de ses vergers ; ses brebis couvraient une montagne, et la douceur de leurs toisons était recherchée par les princes, qui s'en couvraient orgueilleusement aux jours de grande solennité. L'or reluisait avec le marbre dans les salles de son palais. Quand il donnait un festin, plus de cent serviteurs se rangeaient autour des convives. Des bouts les plus reculés de la contrée on envoyait vers lui; on mendiait son amitié, on se disputait un de ses regards. Ses deux filles et son fils Thonoraient à l'égal d'un patriarche; sa femme était un modèle de patience, d'activité, de vertu. — T'en souvient-il, vieux Mardochée?»

Un -sourire d'idiot passa sur les lèvres de Mardochée ; ce fut sa seule réponse.

« Or le Seigneur permit que les hommes d'iniquité s'élevassent contre lui. Un jour de réjouissance, au milieu de la fête, ils enlevèrent son fils.

— Mon fils! mon premier-né

— Ils l'ont poussé et enfermé dans une statue

ardente. — Ses cris, ses rugissements, tu n'as pu les entendre ; le pétillement des flammes arrivait seul à tes oreilles, avec les rires des bourreaux. Mais l'odeur de sa chair grillée, la fumée

noire de son sang Quel parfum, misérable

père ! et quelle sorte d'ivresse a-t-il dû te communiquer! »

A cet horrible souvenir, le misérable ne pleura pas; ses yeux, à peine humains, n avaient plus de larmes depuis longtemps. Une imperceptible convulsion agita ses narines, ce fut tout.

Samuel poursuivit inexorablement :

« Les hommes d'iniquité n'étaient point satisfaits. Une fois respiré, le sang ne rapporte rien. Us voulaient le palais et les champs couverts de moissons, les vergers embaumés, la blanche laine des brebis. — Tu partiras dans trois mois, toi qui possèdes ces richesses. — Mais ces richesses ne s'emportent pas. Pour quoi donc les as-tu changées?... Pour quelques pièces d'or, une tente et un âne. »

Le vieillard répliqua comme Job :

ET FIAMMETTÀ. 163

« Je suis sorti nu du ventre de ma mère ; j'y retournerai nu.

— JMaia ta fuite, Mardochée, qui la racontera? Peux-tu même te la rappeler dans toute l'horreur de ses détails? Non! ils ont disparu comme des rides sur l'Océan. Ce qui demeure et demeurera, ce qui te brûle encore jusque dans la moelle de tes os, ce que tu vois à chaque instant, la nuit aussi bien que le jour, c'est ta femme, ta courageuse et patiente femme, meurtrie de coups eUde sa longue marche, enveloppée d'opprobre, qui tombe, ui^ soir, au bord du chemin, et reste morte..... en pâture aux oiseaux 1 »

Mardochée écoutait toujours, les yeux secs ; mais à chaque douleur qui lui était rappelée, comme sous un entassement de fardeaux, *a pauvre épine de bossu pliait de plus en plus ; elle rejoignait la terre.

Son maître n'avait pas Fair de s'en apercevoir.

« Ce sont tes filles, si belles ! deux colombes d'Orient, deux vierges que Salomon eût appelées dans ses jardins... Comment dire ceci? profanées,

106 GABRIEL ET FIAMMËTTÀ.

La voix de Samuel éclatait comme un clairon; et, à mesure qu'il parlait, sous son regard fascinateur, Mardochéé se redressait peu à peu, grandissait et se transformait. Ses membres désordonnés reprenaient leur souplesse, un sang vermeil teignait ses joues. 11 avait fait un pas en avant et il semblait défier des ennemis invisibles. Campé ainsi, comme un soldat, la poitrine élargie, la tête haute et les poings crispés, c'était maintenant un jeune homme.

Son maître lui frappa sur l'épaule :

« Toi aussi tu marcheras au combat avec^ les hommes forts d'Israël! »

Et il le quitta brusquement.

Nous avons dit que, sur un signe improbable de Dieu, Samuel, comme Abraham, eût sacrifié son unique enfant. Ce signe, heureusement, il ne crut pas le voir dans le ciel; l'enfant grandit et embellit, devint l'orgueil de son père.

11 la nommait Rachel. C'était le type le plus pur, le plus imposant de la race sémitique. Ses cheveux fins et noirs avaient le même reflet que l'aile du corbeau, son front majestueux ressortait de leurs tresses comme un ivoire amoureusement poli par les seuls flots de la lupùère. Son œil profond,

étrange, vaste, pour ainsi dire, rappelait à l'esprit les perspectives infinies du désert; sa bouche, d'un rose vif, nettement dessinée, semblait faite pour la sonorité des langues orientales; son cou incliné en arrière lui donnait le port d'une reine, et sa (aille élancée, souple, mais vigoureuse, supposait l'agilité d'une gazelle avec les nerfs d'acier des lionnes de Juda.

« Voici la perle du Ghetto ! » s'écriaient les vieillards quand, escortée de Mardochée, elle sortait pour la promenade.

Les rues où elle passait prenaient aussitôt uo air de fête; pas une bouche qui ne la saluât, pas un regard qui ne la suivît. Les marchands quittaient leur comptoir, les ménagères interrompaient leur besogne, les jeunes gens soupiraient, les marmots demandaient à toucher sa robe. Cette marche triomphale était la seule joie que pût éprouver Mardochée. Toujours muet et sombre, 'la face tournée vers la terre, l'œil à peu prèâ fërmé, il s'éveillait à ces moments, se redressait pour voir. Le bonheur le rajeunissait.

ET FIAMMETTA. 169

<< Maître', 'disait-il en rentrant,' j'ai entendu le Cantique des cantiques. •• '

— N'est-ce pas? répondait le père; qui pourrait voir, sans la célébrer, la rose de Saron? »

Mais, au lieu de laisser la rose s'épanouir dans un air calme, Samuel la tourmenta du souffle de son fanatisme. — Lui ministre, que deviendrait sa fille? L'épouse ou tout au moins la concubine du Messie.

Sans lui exposer aussi franchement, aussi crûment ses prévisions, Samuel l'entretenait sans cessé d'un glorieux avenir, d'un avenir incomparable, plein de mystère et d*éblouissement. Il lui faisait entendre qu'elle devait détourner son cœur de tout amour humain, se conserver pure et sans tache sous le regard des cieux, mêler à peine son existence aux choses communes et vulgaires dont se préoccupent les filles d'Eve. — Dédain pour le présent, attente et ardeur d'attente, voila ce que, chaque jour, il s'efforçait de lui communiquer, et il y réussit.

Tout ee qui charmait ses sœurs, Rachel le dé-

-daigna; tout ce qui fait pleurer et sourire, tout ce qui frappe la jeunesse, tout ce dont on a peur, tout ce qu'on demande, c'était pour elle de vains hochets, des bulles de savon. Les yeux fixés en haut, elle passait sans le voir dans ce monde qui l'admirait. Elle n'avait pas de confidente parmi les jeunes filles; les soupirs des jeunes hommes n'arrivaient pas jusqu'à ses oreilles; seulement elle se plaisait à caresser les petits enfants. Elle aimait leur faiblesse, comme toutes les natures puissantes ; elle aimait leur fraîcheur, elle qui dans ses. entrailles portait un incendie; elle aimait leur sommeil paisible, elle aimait surtout leur ignorance et leur discrétion. Eux du moins, les chers petits, ils la regardaient sans étonnement, comme une grande sœur, et ils ne cherchaient pas à deviner son secret.

Son secret! elle en était d'autant plus jalouse, qu'il avait pour elle-même des côtés obscurs. En lui interdisant tout amour humain, Samuel ne lui avait pas recommandé d'anéantir son cœur; au contraire, il excitait ce cœur, il réchauffait, il l'enflammait.

ET FIAMMETTÀ. 171

Quel amour était-ce donc? A qui devait-il s'airesser?

Les autres jeunes filles rencontraient sur leur chemin la réalisation de leurs hévcs, Rachel cherchait et s'égarait dans les espaces de l'azur.

Souvent il survenait un orage : pourchassée à grands coups d'aile, haletante, éperdue, la malheureuse heurtait de son front pâle tous les écueils des cieux. Alors elle accusait son père, elle maudissait un avenir qui lui valait tant de tortures, elle demandait compte à Dieu de sa singulière destinée, elle implorait la paix et l'oubli, elle implorait la mort. Mais, après l'ouragan, retombée sur le roc de la réalité, elle regrettait aussitôt ses angoisses; elle ne voulait pas que le doute l'empêchât de s'envoler encore ; elle appelait son père et elle puisait dans ses discours une indomptable audace. Elle s'élevait plus haut. Sans souci d'un nouvel orage, au sein libre de l'éther, elle berçait son rêve. C'était une épopée où elle jouait le rôle de la Sulamite, une épopée confuse, gigantesque et changeante. L'amant n'y paraissait pas, mais sa voix se faisait entendre dans le murmure des ce-

dres, daus la brise embaumée, sur les montagnes de myrrhe, du fond des grottes des léopards.

ce Que tu es belle, ma grande amie I. que tu es belle 1 11 n'y a point de tache en toi.

— C'est ici la voix de mon bien-aimé ; mais, mon bien-aimé, où est-il?... Déclare-moi, toi pour qui mon âme soupire , où tu fais paître et reposer ton troupeau sur le midi ; car pourquoi serais-je comme une femme errante vers les parcs de tes compagnons? »

Pas de réponse à sa prière, le bien-aimé se dérobait toujours ; et elle courait infatigable à travers les vignes fleuries, parmi les muguets, dans les enfoncements des lieux escarpés.

« Filles de Jérusalem, je vous adjure; par. les chevreuils et par les biches des champs : si vous trouvez mon bien-aimé, rapportez-lui que jç me pâme d'amour. » -, ,

Et, comme elle s'efforçait d'entrevoir en imagination sa beauté surhumaine, toutes les formes et toutes les couleurs de la nature, tous les caprices

ET FIAMMETTA. 173

de la végétation depuis le brin de mousse jusqu'au palmier démesuré ; tout ce que nous foulons d'un pied distrait, tout ce qui nous étonne, même à l'état ordinaire; rherbe et 1^ fleur des prés, la fleur sublime de l'aloès ; les ruisseaux, les torrents impétueux; le tertre de gazon et la montagne infranchissable ; les charmilles où Ton. rêve à loisir, les forêts où la mort vous poursuit comme dans un labyrinthe; toules ces choses communes ou rares, obscures ou rayonnantes, petites ou monstrueuses, toutes ces choses prenaient un aspect inouï, imprévu, enchanté : — c'était une seconde création où l'Eternel avait voulu se surpasser ! Et Rachel admirait, plus surprise que la première femme éveillée en Eden. Et, des mille rumeurs de ce monde nouveau-né. une voix se formait alors, solennelle et immense... et cette voix disait :

« Réjouis-toi, ô Sulamite ! car ton fiancé est tel, que l'Eden en sa présence ne mériterait pas un regard. »

Ces alternatives d'accablement et d'enlhou-

siasme, de désespoir et de triomphe, occupaient, remplissaient, bouleversaient la vie de Rachel. Cette lutte avec elle-même, sans trêve, épuisait ses forces. Cet ambitieux amour, épanché dans le vide, retournait, faute d'aliment, à son cœur, s'y acharnait et le dévorait. Aussi, avec le temps, une expression sinistre se répandit sur sa beauté ; elle perdit ce qu'il y a de plus féminin dans la femme, de plus touchant, de plus consolateur, l'enfance de la grâce ; les moindres traits de son visage s'accentuèrent tragiquement ; elle contracta un sourire comme celui de la Joconde, sourire tout nerveux, et F éclair de la fièvre.

Enfin, dans un jour de lassitude, échappant à l'influence de son père, cédant à celle de la nature, elle laissa tomber ses regards sur un enfant des hommes.

C'était trois mois avant l'époque où se passe cette histoire. Accompagnée, comme toujours, de Mardochée, elle se promenait aux environs de la place Saint-Pierre. Elle eut le caprice d'examiner les travaux. Elle s'assit sur une poutre ; mais ce qu'elle regarda, et attentivement, ce ne furent

ET FIAMMETTA. 175 .

pas les ouvriers, les maçons, les architectes, ce fut un jeune homme vêtu de brun, à la mine sévère, qui, lui aussi, la regardait.

Quand elle se leva pour partir, ce jeune homme la suivit; il la suivit à pas discrets, un quart d'heure durant, puis il perdit sa trace au détour d'une rue très-fréquentée.

Mardochée ne s'était aperçu de rien.

Ainsi commença un amour qui faillit déjouer les plans de Samuel, emporter brusquement ses chimères. Rachel et le jeune homme vêtu de brun se rencontrèrent souvent. Partout où la juive dirigeait sa promenade, le jeune homme y arrivait le premier. Ils se parlaient silencieusement, du geste et du regard; leur physionomie était un livre ouvert pour, eux seuls, où ils lisaient en gros caractères l'histoire de leur passion. Cette passion, chez Rachel, se développa avec une vigueur c\ une rapidité effrayantes. Toujours déçue dans &es élans, toujours surexcitée, sa puissance d'airner, lorsqu'elle trouva une proie consistante, l'éf reignit furieusement, s'y attacha et s'en emplit. Mardochée s'obstinait à ne rien voir.

Samuel non plus ne remarquait rien , par bonheur!... il eût tué sa fille. Elle, qui le savait; prit des précautions infinies pour lui cacher cette abomination. En rentrant de la promenade, elle s'enfermait dans son appartement.. Là, au milieu d'un luxe digne de la reine de Saba, en compagnie de ses souvenirs, il n'y avait pas d'heure assez longue. L'amour exclut l'ennui, en doublant, triplant l'existence; trop de choses se passent au Tond de nous pour que notre curiosité languisse. Rachel était d'autant plus curieuse, qu'étrangère jusqu'alors aux agitations de l'humanité, elle renaissait, pour ainsi dire, s'initiait à la vraie vie. C'était pour elle la découverte du monde que son père lui avait caché.

Monde heureux ! Sans le connaître, elle l'avait dédaigné ; maintenant elle en convoitait toutes les joies, ses fleurs, ses fruits et son fécond soleil. Elle voulait s'y dérober à la tyrannie de Samuel, se perdre dans son abondance, le parcourir paisiblement au bras d'un homme, son époux.

Hélas I elle ne savait pas sur qui son choix s'était arrêté.

Le jour même où Samuel reçut la visite du cardinal, sa fille reçut une lettre par l'entremise d'un joaillier voisin.

Cette lettre, la voici :

«c Rachel, — je connais maintenant votre nom, j'ai appris qui vous êtes; je viens vous dire qui je suis.

« Je m'appelle Alonzo d'Àvila. Pour étudier ici les belles-lettres, j'ai quitté le pays le plus fidèle au Christ et à l'Église du Christ, l'Espagne, ma patrie.

« Je m'en repens trop tard.

« 11 y a ici une atmosphère empestée de paganisme où Ton gagne la corruption, puis le doute, puis l'incrédulité, puis l'enfer et ses flammes vivantes.

« D'abord, je me suis flatté d'échapper à ces dangers; je les ai méprisés. Entouré de mes livres, étudiant toujours en face d'un crucifix, l'étude corroborait ma foi.

« Ce que je demandais à l'antiquité, ce n'étaient ni ses rêves obscurs, ni les affirmations or-

gucilleuses de ses sages, ni le délire de «ses bacchantes, ni les fantaisies toutes charnelles de ses poètes, ni le nectar de ses faux dieux, — je lui demandais seulement son vêtement de pourpre pour en parer la Vérité.

« La Vérité I je la contemplais sans cesse, je l'adorais et je la possédais ; jamais l'ombre d'un doute ne s'interposait entre elle et moi.

« J'étais fier et tranquille. Ah! j'oubliais l'histoire d'Adam !

« Rachel, que faisiez-vous donc sur la place Saint- Pierre, le jour où je vous ai rencontrée pour la première fois? Jetiez-vous quelque maléfice aux fondations du temple, vouliez-vous l'arrêter dans son élan vers le ciel? Malheureux I je ne soupçonnai pas ces choses; je vous pris pour une fille de l'Église, pour une perle de sa couronne; je vous regardai, je vous admirai, je commençai à vous aimer.

« Vous vous signalez cependant par une beauté

fatale qui aurait dû me prévenir, — une beauté

de Pythonisse. La llamme qui s'échappe de vos

xeux éblouit sans éclairer. Ce qui relève votre

ET PIAMMETTA. 179

front, ce n'est pas la noblesse de la vertu, c'est l'orgueil, et son violent effort contre les lois du Créateur. Lorsque enfin je compris cela, lorsque j'entrevis le piège du démon

« Où me réfugier? Dne terrible incertitude, l'ombre de votre amour pesait sur l'univers, sur toute vie, sur toute chose. Je résolus de m'abstenir de tout. Je m'enfermai en moi, je me flagellai, je me torturai. Je mis un voile devant mes yeux, un bâillon sur ma bouche et de la cire dans mes oreilles. Je fis saigner mon cœur jusqu'à la défaillance. Je priai sans relâche, et cependant...

« Rachel, ne vous jouez pas de cet amour, prenez-y garde plutôt I C'est un amour mêlé de haine, gros de tempêtes, un amour qui doit foudroyer, s'il n'illumine et s'il ne sauve ! Je vous parle à genoux, mains jointes : ne vous fiez pas à cette attitude. L'orage qui est en moi peut me soulever tout à l'heure. Il gronde pendant que je vous supplie, il confond mes idées et brouille nies paroles ; je ne sais déjà plus si je menace ou si j'implore. Prenez garde, encore une fois! vous voyez que je suis amoureux comme on est enragé.

« Rachel, il faut que je vous sauve. Ce n'est pas seulement un impérieux désir, c'est une nécessité. Pour vous, j'ai contracté une dette envers la justice de Dieu, par vous seule je puis la payer. Je m'explique ; écoutez.

« Lorsque j'appris qui vous étiez, qui était votre père , des idées infernales bouillonnèrent dans mon cerveau : je désirai devenir fou, pour me livrer sans scrupule à cet amour ; je désirai qu'on ne m'eût pas baptisé, pour recevoir vos embrassements avec la certitude de m'en laver quand je voudrais ; je désirai n'avoir jamais connu la vérité; je désirai enfin que mon Dieu Sauveur, celui qui vous réprouve et qui vous jugera, lut demeuré éternellement dans les limbes où il descendit après sa mort!...

« Pour vous, Rachel, mon imagination a fait un tel blasphème, et je ne peux le racheter qu'en opérant cette conversion que je n'espérais pas.

«Rachel, vous fuirez l'antre de votre père. Mous gagnerons l'Espagne, que je n'aurais jamais dû quitter, vous deviendrez chrétienne, et, une fois transfigurée... Mais non, je ne dois rien vous

ET FIAMMETTA. 181

dire de ce paradis avant que vous m'ayez répondu.

« J'attends demain cette réponse. Vous la donnerez à celui qui vous aura remis ma lettre. »

Samuel entra chez sa fdle comme elle venait de relire cette lettre pour la septième fois. Il ne s'aperçut pas qu'elle était extrêmement pâle et qu'elle grelottait. 11 l'entretint deux heures.

Lorsqu'il se retira, fort avant dans la nuit, Rachel ouvrit uu secrétaire d'ébcne. — Aux propositions de l'Espagnol elle ne répondit que ces mots :

« Je ne veux pas de votre amour. »

XIY

Le cardinal tenait exactement sa promesse à Fiammetta : il lui montrait le monde et la montrait au monde; il lui faisait comparer à ses rêves toutes les réalités.

« Veux-tu visiter les Loges du Vatican? lui demanda-t-il un matin, six ou sept jours après son arrivée. Le saint-père inspecte aujourd'hui les travaux avec toute sa cour; ce sera un curieux spectacle. »

Il ajouta mentalement :

« El .une excellente occasion de te présenter aux premiers personnages de l'Etat. »

Fiammetta battit des mains.

« Que vous êtes bon, mon oncle! je vais voir enfin ces arabesques dont on parle tant! »

Elle ajouta en elle-même :

«Et Gabriel! »

Adrien de Corneto ne trouva rien de suspect dans l'empressement de sa nièce. En effet, il n'était bruit parmi les Romains que de ce genre étrange d'ornementation à peine découvert, voici comment :

« Un jour que Raphaël visitait avec son disciple, Jean d'Udine, les bains de Titus, la pioche du maçon rencontra tout à coup quelques arabesques merveilleuses d'inspiration fantasque. Raphaël était dans l'extase. Peu de temps après, Jean d'Udine apportait à son maître un cahier rempli de toutes sortes de figures comme le fiévreux en rêve, la nuit, dans son délire, comme nous en

ET FIAMMETTA. 185

oyons, le jour, sur un ciel nuageux. Restait à lonner à ces monstres aux mille formes la vie tpparente que l'antiquité avait trouvée. Pour l'ariste, ce fut l'affaire de quelques jours. Raphaël ut si content, qu'aussitôt il les voulut reproduire lans les Loges du Vatican, sa Bible à lui, comme l'appelle l'école1. »

Gardons-nous de voir là un simple caprice d'artiste, une complaisance du pape, un fol engouement de la multitude. Il y avait quelque chose de significatif et de grand, le sens intime de la Renaissance. Cette association de la figure humaine avec celle des bêtes, avec toute forme animale ou minérale, répondait à un besoin des âmes nouveau et impérieux. Après l'ascétisme jaloux du moyen âgé, on retournait ardemment à la nature. L'Humanité prêtait encore l'oreille au chant du cygne de Léda.

Lorsque Adrien de Corneto entra dans la cour du Vatican, tenant Fiammetta par la main, le pape avait déjà commencé sa revue. 11 était en-

* Abm*. Histoire de f^éon X.

touré de ses trois secrétaires : Bibbiena, Sadolet et Bembo. Des ambassadeurs, des artistes étrangers, des princes romains, des cardinaux et des poètes, le suivaient: en grande, pompe. Tout ce monde s'extasiait devant les récents chefs-d'œuvre : on avait presque penr des monstres, on ressentait, disait-on, la fraîcheur du feuillage. Raphaël, avec sa politesse exquise, avec sa courtoisie de grand seigneur, expliquait les principales scènes. Il recevait sans fausse modestie les compliments des visiteurs, mais aussi sans vanité, comme il convient au génie. Çà et là, il prenait le pinceau d'un élève, et, tout en poursuivant ses explications, il corrigeait quelques menus détails, il répandait plus de majesté dans les plis d'une draperie, il retouchait une tête et la perfectionnait, il vivifiait le regard, ennoblissait le front. C'était le fiât lux! du maître, et sous cette lumière improvisée, mais définitive, on eût dit de nouvelles créations qui apparaissaient.

Maintenant vous devinerez la beauté de Fiammetta, car il y eut à son abord un revirement complet d'admiration. Le cortège s'arrêta, les peintures

ET FIAMMBTTA. 187

furent oubliées... Pour accueillir la jeune fille, Sa Sainteté se rappela très-heureusement les façons de François Ier ; Bembo rumina un sonnet comme ceux qu'il adressait autrefois à Lucrèce Borgia; le& ambassadeurs saluèrent jusqu'à terre, quelques artistes s$ frottèrent les yeux ; poètes et cardinaux lancèrent à l'envi leurs concetti les plus étincebnts.

Il s'écoula un quart d'heure avant qu'on se remît en marche à travers les Loges.

Léon X s'appuya sur le bras du cardinal de SaintrChrysogone.

« Je ne suis que le second ici, » lui dit-il.

Et, se tournant vers Raphaël :

« A toi de faire les honneurs à SonÉminence. »

Après ces belles paroles qui forent chaudement applaudies, le saint-père donna le premier l'exemple du recueillement. Toutefois sa figure pleine et muge exprimait moins l'enthousiasme de l'art que la satisfaction un peu béate d'un amateur quelconque qui étale ses curiosités.

Par contraste, la figure de Raphaël affectait un caractère surhumain. Elle était achevée alors, décidément modelée selon le type intérieur que l'âme se dispose à son insu. Maigres, mais non flétries, les joues offraient cette pâleur diaphane que la nature seule ne donne pas, et que l'inspira ti on, chaque jour, imprègne de lumière. Par les veilles et par la fièvre, les yeux s'étaient singulièrement agrandis, sans perdre la pureté de leur contour; ils se mouvaient lentement, ils rayonnaient et n'étincelaient pas. Sur la bouche errait un sourire indéfinissable, mélancolique et enchanté, léger comme l'ombre d'une feuille qui tremble au vent — le vrai sourire de l'amour. Dans le front , il y avait je ne sais quelle analogie lointaine avec le sein d'une femme : sa courbe attirait les caresses du regard, et la respiration de la pensée le soulevait pour ainsi dire. Mais sa blancheur n'était pas la même ; ce n'était pas non plus celle du marbre ou de la neige, ni du lis

fraîchement éclos blancheur mystérieuse, elle

était l'aube de la mort.

Malgré sa curiosité d'entant, Fiammetta oubliait

ET F1AMMETTA. 189

tout le reste pour étudier une physionomie si extraordinaire. Elle y trouvait l'art même , dans sa plus haute expression, dans sa fatalité. Et puis elle songeait que ce prestige, toute cette gloire devait un jour investir Gabriel. Déjà Gabriel ressemblait au maître, nous l'avons dit, mais comme une fleur ressemble à un astre... «Laissez passer quelques printemps encore et souffler la flamme du Midi, laissez lutter, et s'épanouir, et fermenter la fleur : un jour, plus haut que les nuages, victorieuse et transfigurée, vous la verrez monter, prendre racine au ciel, et briller désormais entre les constellations ! »

C'était le chant muet de Fiammetta , tandis qu'en Raphaël elle contemplait son amant. Lui-même, elle l'aperçut enfin de très-loin, sur un échafaudage : il travaillait avec véhémence, il achevait le segment qui lui avait été confié.

Jugez de son ardeur ! 11 ne vit pas, n'entendit pas approcher les visiteurs. Comme il donnait le dernier coup de pinceau, on arriva devant son œuvre...

Du fond d'un antre de verdure où le soleil ne pouvait insinuer que de pâles rayons, d'un entrelacement d'arbres nains , de lianes , d'herbes géantes, mystérieux comme la tombe et frais comme le berceau, retentissant d'oiseaux inconnus, tout parsemé de scarabées — sortait vivante, s'échappait et bondissait sur vous la plus gracieuse des nymphes.

Un même cri de stupeur partit de toutes le* bouches : cette nymphe, c?était le portrait frappant de Fiammetta.

Gabriel tourna la tête ; H reconnut le cardinal et sa nièce... il devint affreusement pâle.

Il descendit de son échafaudage comme un condamné monte à la potence. Il 'se prosterna devant le saint-père sans dire une parole, et n'osa pas se relever.

Tout le cortège restait également silencieux. Adrien de Corneto fronçait les sourcils.

« Voilà, dit-il enfin, une ressemblance singulière et qui ne peut pas être l'effet du hasard. — Tu n'as pas perdu ton temps chez le Vec

ET FIAMMETTA. 191

cellio, observa Raphaël en s' adressant à son timide élève.

— Jeune homme, relevez-vous, fit Léon X avec bonté; expliquez à M. le cardinal cette ressemblance vraiment admirable. »

Gabriel se leva, et, jetant sur Fiammetta un re* gard plein d'angoisse amoureuse :

« Plusieurs fois, le soir, en me retirant, j'ai vu mademoiselle, à son balcon, qui prenait l'air ou cultivait des fleurs.. Son image s'est gravée dans mon esprit, et... involontairement, je viens de la reproduire. »

L'accent dont furent balbutiés ces mots attendrit l'assistance, surtout Raphaël, qui se mit à songer à sa Fornarina.

11 se pencha vers l'oreille de Léon X.

« Saint Père, combien de fois ne vous ai-je pas répété que, pour enfanter des œuvres dignes de vous, il fallait que vos artistes fussent amoureux 1 »

Le pape répondit par un sourire qui signifiait :

« 11 inc semble que je n'ai pas trop contrarié ta théorie. »

Mais Adrien de Corneto, lui, ne souriait pas. Peu satisfait d<f l'explication de Gabriel, obligé néanmoins de s'en contenter pour l'heure, indigné, irrité, effrayé, il s'efforçait de paraître impassible. 11 ne parut que méfiant.

«Oh! c'est vrai, c'est bien vrai, je vous le

jure I » s'écria imprudemment Fiammetta.

Aussitôt elle se précipita sur le sein de son oncle, et cacha sa rougeur dans la pourpre du cardinal.

Celui-ci ne savait plus quelle contenance garder. Parmi la foule il y avait un redoublement de curiosité et d'attendrissement. On commençait à chuchoter.

Raphaël se pencha une seconde fois vers l'oreille de Sa Sainteté :

« Vous le voyez, santissimo Padre, le jeune homme n'est pas seul à aimer.

— En effet, la jeune fille. . .

ET FIAMMETTA. 195

— La jeune fille se confesse... il y a communion. Ne direz-vous pas un mot en leur faveur, un seul mot?

— Allons, il faut toujours te céder.

, — M'exaucer, voulez-vous dire, parce que mes prières partent du cœur. »

Léon X coudoya légèrement le sinistre cardinal.

« Savez vous ce que nous glisse à l'oreille notre bien-aimé Raphaël?

— S'il plaît à Sa Sainteté de m'en faire part. . .

— 11 prétend qu'agenouillés ensemble au pied de V autel ces deux enfants formeraient un groupe comme aucun sculpteur n'en rêva, et comme il serait fier, lui, de le reproduire. Là-dessus, cardinal, dites-nous votre avis franchement. »

Une rapide révolution s'opéra dans les traits d'Adrien ; riep ne resta de l'oncle ni de l'ambitieux, ce fut le courtisan seul qui répondit :

« Mon avis est toujours conforme à celui de Sa Sainteté.

r- Pt le nôtre toujours conforme, en fait d'art,

à celui du Sanzio. — Un caprice d'artiste est toujours aimable, monsieur le cardinal ; il est sacré, quand il appelle le bonheur de deux enfants chrétiens! »

Le cardinal inclina la tête en signe d'assentiment. Déjà Gabriel et Fiammetta baisaient les pieds de leur auguste défenseur.

« Oh 1 vous êtes le représentant de Dieu sur la terre!

— C'est bien vous qui ouvrez les portes du ciel ! »

Un miaulement aigu, prolongé, lamentable, parti de la voûte, suspendit ces actions de grâces et celles de l'assistance, contracta toutes les poitrines, fit lever tous les yeux*..

C'était Giacomo, perché sur un échafaudage, qui pâmait en apprenant le bonheur de son ami.

Il se laissa couler à terre comme un singe, rompit la triple rangée de spectateurs, et, heurtant àe son front les genoux du pontife :

« Saint père, excusez l'expression un peu in-

ET F1AMMETTA. 195

convenante d'une joie bien légitime. Vous venez d 'ouvrir le paradis à mon ami ; accordez maintenant votre bénédiction au plus indigne de vos serviteurs. »

Léon X le bénit d'assez bonne grâce. L'étourdi alors s'élança radieux au cou de Gabriel.

a Voyez-vous, messeigneurs , c'est mon ami, mon compatriote, presque mon frère. Quand une joie lui arrive, j'en prends toujours la moitié. »

Cette sortie occasionna un certain tumulte. Dès que l'ordre fut â peu près rétabli :

« Avançons, dit Raphaël; je n'ai rien à retoucher dans cette fresque, et vous l'avez suffisamment admirée. » Il ajouta en frappant sur l'épaule de Gabriel : « Tu débutes par un coup de itiaître. Vive Dieul tu es digne de l'intérêt exceptionnel que le saint père vient de te témoigner. Sois-en plus digne encore ; rivalise avec toi-même ! Demain , tu vas à Subiaco, chez le comte Oloferno Rinieri, toi, Giacomo, et une douzaine de vos braves compagnons. Le comte veut tapisser

196 GABRIEL ET FIAMMETTA.

do chefs-d'œuvre les murs de sa villa ; c'est ton affaire. Donc, je me confie à toi, comme je me confie à la mémoire de Sa Sainteté...

— Ohl nous avons bonne mémoire, » interrompit paternellement Léon X.

Adrien de Corneto répéta en souriant les mêmes paroles , — et Gabriel ne vit pas la dent de tigre qu'il y avait derrière ce sourire.

Fiammetta non plus ne la vit pas.

De retour au logis, avant que son oncle lui eût adressé une question, elle se hâta de réciter les vers de Gabriel, et, depuis le premier regard jusqu'au dernier baiser, elle raconta tout ce furtif amour qui avait tant duré dans l'espace d'une quinzaine.

« Si c'est la préfacé de ton bonheur, dit Adrien de Corneto avec un rayonnement de clémence qu'on ne retrouve que sur le front des pères, je

198 GABHIËL

n'y blâmerai rien. — Ce qui est Tait est fait. — Pourtant je préparais à ma fille un autre avenir : je la voulais voir sur un trône, et non pas dans un atelier ; entourée de princes, d'ambassadeurs, de guerriers victorieux, et non pas de rapins. Je t'ai clairement exposé mes projets à mon arrivée de Florence , ici même, dans cette salle. Chère petite imprudente, y as-tu réfléchi depuis?

— Je n'ai songé qu'à Gabriel.

— Mais il fallait un peu réfléchir à mes paroles. Combien de jeunes filles, à ton âge, qui eussent donné, pour les entendre, la moitié de leur vie! — Toi, pour qu'elles s* accomplissent, tu n'as qu'à vouloir, tu n'as qu'à faire un signe. Est-ce que cela n'agite pas secrètement ton coeur, de penser qu'avec un signe de ta main tu mettrais toutes les cloches et toutes les langues de l'Italie en branle, toutes les imaginations en fête, toutes les cours en émoi et leurs souveraines en deuil, car toutes seraient jalouses de Fiammetta ! Ohl régner à la fois par le sceptre et par la beauté; être obéie parce qu'on est belle, adorée à genoux parce qu'on est duchesse ou baronne,

ET FIAMMETTA. 199

marquise, ou mieux encore ; jeter en souriant sa bague d'or dans la balance des États; marcher sur le velours qui sert de dais aux monarques ! . . . Fiammetta, Fia mmetta mia, tu n'avais donc pas cru à ces promesses?

— Je crois tout de vous, mon oncle, répondit la jeune fille, dont les yeux étincelaient.

— Eh bien?... fit le cardinal; et une satanique expression dTespoir tendit les muscles de son visage.

— Eh bien, à cette gloire je préfère celle que l'artiste peut donner. »

Le cardinal tressaillit comme si un reptile se fût glissé sous sa robe, le long de son corps. Fiammetta reprit aussitôt :

« Vous m'avez montré ce matin, dans les loges du Vatican , bien des nobles personnages , des comtes, des barons, des ducs, des ambassadeurs, des cardinaux; — dites-moi franchement si tous, tous et le pape lui-même, n'étaient pas là comme les courtisans, comme les serviteurs de Raphaël. »

Adrien de Cometo resta un moment stupéfait, sans trouver une réponse. Fiammetta, le sein gonflé, insistait du regard.

« Peste ! pensa le cardinal , est-ce que la belle Jardinière va se changer en sibylle? »

Il se leva et se promena de long en large ; enfio il trouva cette objection :

' « Tous les princes sont princes, et tous les artistes ne sont pas Raphaël.

— Gabriel égalera son maître; il me Ta promis. Déjà, comme il est supérieur à ses compagnons! Vous avez vu son coup d'essai, vous avez entendu les éloges du Sanzio. Et le saint-père, croyez-vous qu'il eût parlé en sa faveur, s'il n'eut deviné son avenir? 11 s'est dit : Voici un nouveau Raphaël que je dois ménager à Rome, — un nouveau Raphaël, ou Raphaël lui-même, qui ressuscite avant de mourir? Cela , je l'ai pensé, moi. Une telle ressemblance ne peut être qu'un miracle. — Oh! maintenant, je connais l'orgueil, mon oncle, l'orgueil vrai et sacré, que Tien au

ET FIAMMETTA. 201

monde ne saurait abattre, ni ébranler, ni même distraire !

— Donc, tu es bien sûre de ton amour?

— Si j'en suis sûre ! comme de la lumière du soleil, comme du souvenir de ma mère morte, comme de ma reconnaissance pour vous.

— Et son amour, à lui?

— Son amour et le mien, n'est-ce pas la même chose?

— Enfant ! je voudrais épargner tes illusions ; mais mon devoir de père m'oblige au moins à les froisser. Non, ton amour et le sien, ce n'est probablement pas la même chose. Tu aimes avec toutes les forces de ta vie, avec toute ton âme, avec un complet dévouement...

— Est-ce qu'on peut aimer d'une aulre façon, mon oncle?

— Oui, hélas 1 on peut aimer d'une autre façon. Et il est rare, très-rare, que deux amours comme le tien s'associent. Deux âmes également dévouées n'auraient rien à se donner,- partant, plus de dévouement.

— Plus de dévouement, c'est vrai ; mais une communion perpétuelle, immédiate.

— Voilà précisément ce qui est très-rare icibas. Or, à qui le demandes-tu? à un artiste! Saistu comment aime un artiste? Je vais te le dire, écoute. D'abord, il n'aime pas réellement celle qu'il parait aimer ; il n'aime que sa propre fantaisie. — Quand tu as mis des fleurs dans un vase et que tu viens t'y pencher d'heure en heure, ce n'est pas le vase que tu respires, ce sont le* roses et les œillets, l'héliotrope, le lis. L'artiste met en toi sa fantaisie, parce que les lignes de ton visage, parce que tes formes y correspondent ; il la fixe et l'incarne en toi , et ce n'est pas toi qu'il vient admirer, pas plus que tu ne respires la porcelaine qui garde tes fleurs. — Mais écoute encore. Toi, en changeant de fleurs, tu conserves toujours le même vase ; le peintre ou le sculpteur qui change de fantaisie, qui fait un nouveau rêve, a besoin d'un autre moule pour l'y jeter. Il a besoin d'un plus large front, d'une bouche plus sévère, d'une taille plus imposante; — il court les chercher parmi le monde, il te tourne

ET FIÀMMETTA. 203

brusquement le dos. Pauvre jeune fille naïve, qui te croyais aimée pour toi-même ! Hélas I il ne retiendra plus à tes pieds. 11 fuit; le vent du caprice l'emporte...

— Mais vous ne parlez pas de Gabriel !

— De lui comme des autres. Tous les artistes, se ressemblent. Ce jeune homme travaille actuellement en plein Olympe ; il rêve de déesses blondes, d'Hébé, de Galatée, que sais-je? Voilà pourquoi il te poursuit, ma fille. 11 a besoin de toi, blanche et fraîche comme l'aurore ; il purifierson imagination à la clarté de tes yeux bleus; il écoute ta voix comme un écho des lyres antiques. Demain, qu'il lui feille peindre une orgie, une scène quelconque d'osteria... je neveux pas te dire aux pieds de quelles femmes, aux pieds de quelles créatures il entonnera les mêmes refrains dont il berce ta crédulité.

— Mon oncle I s'écria Fiammetta, et son sein palpitait aussi précipitamment que ies ailes d'une abeille en suspens devant une corolle; je crois tout de vous, tout, excepté celai Gabriel me tromper! Mais savez-vous qu'une larme de Dieu ne laverait

pas un tel mensonge, que les joies du septième ciel ne combleraient pas une pareille douleur! »

Elle appela, comme si le jeune homme eûtpt répondre :

« Gabriel, n'est-ce pas que c'est impossible? que tu ne peux pas me tromper ni m' oublier ? que tu m'aimes comme je t'aime, et que tu m'aimeras toujours? »

Jl y eut un silence. Adrien de Corneto regardait mélancoliquement dans la direction du balcon; i! étendit le bras et Gt voir à sa nièce un papillon posé sur une rose, immobile, ravi...

Mais déjà l'insecte volait sur une autre fleur, puis sur une autre et sur une autre ; à peine les eflleurait-il de sa trompe; il passait, il allait — toujours plus inconstant.

« Voilà un symbole de ta destinée, dit le cardinal avec amertume. Pauvre rose! pauvre jeune fille 1 Elle vient de s'entr'ouvrir à la tiédeur du printemps, elle regarde autour d'elle pour la première fois, elle est confiante, elle est heureuse.

ET FIAMMETTA. 205

Mais le papillon accourt, l'artiste séducteur et libertin; il lui prend ses parfums et son miel, le meilleur de sa vie; il prend, et il s'envole... »

Fiammetta n'écoutait pas. Tout à coup elle poussa un éclat de rire effrayant, un éclat de rire fou.

« Regardez donc un peu plus loin, de l'autre côté de la rue... Regardez donc, mon oncle! »

Derrière sa fenêtre, le front collé contre la vitre, mains jointes, elle montrait Gabriel en adoration.

« Lui me tromper! lui m'oublierl lui m* abandonner! Le soleil rayonnerait plutôt de l'ombre, et la Mort mourrait elle-même. — Comment voulez -vous que je doute de lui? Regardez... écoutez!»

La croisée du jeune homme venait de s'enir' ouvrir, et, d'une voix claire, quoique tremblant», il protestait sans le savoir contre les insinua Lions tin prélat t

Va voltiger plus loin, petit ange rebelle ! Sur mille et mille fleurs Va passer tour à tour; Je ne veux pas sur moi que tu poses ton aile, Amour d'un jour !

On fa chanté souvent; mais ma lyre fidèle A ma première amie appartient sans retour. Va donc porter plus loin les sons de ta voix frêle. Amour d'un jour!

A force de courir au hasard sur la terre Sans t'arrèter jamais en quelque frais séjour, Tu dois être souillé, bien souillé de poussière, Amour d'un jour I

Mais moi, j'ai rencontré dans le désert du monde Une source limpide et des palmiers autour; Je m'y suis arrêté. — Ne trouble pas son onde, Amour d'un jour !

Va voltiger plus loin, fuis, passe avec la brise ! Ne cherche plus jamais mon asile enchanté; Tu n'aurais rien de moi, car j'ai pris pour devise : Fidélité!

« Oh f poursuivit Fiammetta en délire, je douterais de moi, de mon âme, des anges et des saints, de la vertu, de l'Évangile.^ .

— Assez î » interrompit violemment le cardinal.

ET P1AMMETTA. 207

Il se remit tout de suite.

« Plaise à Dieu que tu aies raison, que mes pressentiments soient faux ! Je désire uniquement ton bonheur, ma fille ; si ce jeune homme doit te rendre heureuse, je le bénis d'avance. — Il va " travailler demain chez le comte Oloferno Ri nier i, n'est-ce pas?

— Oui, et il profite comme vous voyez de sa dernière soirée. Il restera plusieurs jours absent. Lorsqu'il reviendra, il aura fait plusieurs chefsd'œuvre.

— Le comte Oloferno est de mes amis, » observa le cardinal.

Il ajouta en se retirant :

« 11 faut que je lui écrive pour lui recommander ton fiancé. »

Une heure après, Adrien de Corneto entrait chez son complice Samuel.

Il le trouva assis, courbé, travaillant comme toujours dans cette grande salle que nous connaissons. Mais, contrairement à son habitude, le mécréant se leva pour saluer.

« Bonne nouvelle, monseigneur? Est-ce demain que vous assaisonnez pour les vers de terre le lion de iMédicis?

— Baptiste Vercelli n'a pas encore remplacé Jacques de Brescia; il faut attendre.

— Attendre! attendre!... ce Baptiste Vercelli est-il bien sûr de son poison?

— Très-sûr, et nous aussi. Je ne viens donc pas vous demander un poison, mais tout l'opposé.

— Un contre-poison?

Un philtre qui réveille et chatouille les organes, qui communique au sang plus de chaleur...

— Un élixir de jeunesse?

— Vous l'avez dit.

— Ah ! ah I messieurs les chrétiens, vous n'êtes pu embarrassés pour occire traîtreusement. Vous avez inventé des poisons de toutes couleurs, jaunes, verts, bleus, rouges, blancs; des poisons qui renversent un homme comme un coup de poignard ancœur; d'autresqui le détériorent graduellement. rjui le font passer, en un mois, par les diverses saisons de l'existence. Vous avez élevé l'homicide i, la hauteur d'un arl! Mais sagil-il d'aider la vie, de réveiller les organes, de communiquer au sang plus de chaleur...

— Je confesse en «n'adressant à vous...

ET FIAMMËTTA. ^ 211

— Oui, vous vous adressez alors aux infidèles, aux maudits.

— Samuel I . . .

— C'est logique. Nous, maudits, nous adorons le Dieu créateur, celui qui a engendré toutes les choses et tous les êtres, qui a dit : « Croissez et multipliez. » La science de la vie fait donc partie de notre culte. Vous, agenouillés devant l'image d'un Dieu imberbe qui n'a pu que mourir.. .

— Oui ou non, s'écria le cardinal d'un ton sec, me donnerez-vous ce philtre? Je n'ai pas un instant à perdre. »

Samuel, sans répliquer, ouvrit l'énorme armoire de fer. Il y prit une fiole qui contenait un liquide incolore, l'examina minutieusement, la flaira.

— Voici une liqueur, Éminence, qui vaut dix lois, vingt fois son pesant d'or. — J'en dois la recette à un Arabe d'Espagne. — Elle produit les mêmes effets que le vin, mais avec une intensité incalculable. Elle accélère le mouvement du sang, — car le sang circule dans nos veines, et je ne serais pas éloigné de croire que la vie tient à ce mou-

vement. — Elle échauffe, elle enflamme le cerveau: elle surexcite tous les organes...

— Donnez, donnez! c'est ce qu'il me faut. »

Samuel, en abandonnant la fiole, grimaça un tel sourire, que le cardinal devint pourpre et se hâta d'expliquer :

« J'ai un ennemi, c'est-à-dire quelqu'un qui me gêne... momentanément.

— Compris! approuvé! toute violence serait une maladresse et appellerait l'attention sur vous, sur nous. Donc, vous vous débarrassez galamment de votre homme.

— Je lui ménage des distractions, je l'égayé.

— Vous tenez là de quoi l'égayer. Mais prenez garde! la mort est souvent un excès de vie. Huit gouttes à la fois suffisent à un vieillard, dix à un adolescent; même elles peuvent le rendre fou. Dans la force de l'âge...

— 11 suffit; merci ! »

Le cardinal était déjà dans la rue.

« Parbleu ! ma sensible Fiammetta, nous ver-

ET FIAMMËTTA. 313

ons comment se comportera (on Zeuxis- avec orne gouttes de ceci dans le corps. — S'il s'avise Le résister. . eh bien , je lui ferai passer quelques ours à l'ombre. 11 faut que l'Inquisition apprenne i me servir. »

C'était un personnage considérable et fameux que le comte Oloferno Rinieri.

Dans Rome, il possédait plusieurs palais ; autour de Rome, plusieurs villas.

Tous ces palais, toutes ces villas, regorgeaient d'ornements inestimables, de peintures, de statues, d'orfèvreries, de mosaïques, de meubles royaux. On s'y promenait comme dans des mu-

Le comte avait une imagination luxueuse, fan*

tasque, dont il pouvait réaliser les moindres caprices : on comparait sa caisse à une mine du nouveau monde. Ses modèles, c'étaient les grands voluptueux delà Rome païenne, et il ne marchandait pas pour marcher sur leurs traces.

De sa villa de Subiaco il comptait faire une chose si belle, qu'on la regardât comme une chimère. Alentour, il avait disposé d'immenses jardins, des vergers et des bois, des champs de fleurs, des cascades, un réseau de petits torrents. Sur les murailles de la maison ainsi encadrée, les artistes les plus renommés de l'époque devaient laisser leur signature.

C'était donc un honneur pour Gabriel d'y promener son pinceau.

11 arriva le premier, impatient de se mettre à l'œuvre; mais le comte, ei^bon épicurien, voulait que toujours, chez lui , le plaisir précédât le travail.

Dans une% salle provisoirement décorée , un festin attendait nos. compagnons. L'or, l'argent et le cristal, scintillaient sur la table. Les mets les plus rares, les plus excentriques, provoquaient à la fois la curiosité et l'appétit. Des vins de toutes

* ET FIAMMETTÀ. 217

couleurs, des vins d'Orient, d'Italie et d'Espagne, riaient sournoisement dans des amphores transparentes ; l'eau ne se montrait, en petite quantité, que pour faire contraste. Des pyramides détruits, destinées sans doute à rappeler le dessert aux convives trop impétueux, répandaient sur l'ensemble je ne sais quoi de bucolique et de pittoresque.

Vis-à-vis les croisées qui s'ouvraient aux exhalaisons du jardin, il y avait une horloge monumentale où de folles aiguilles couraient sans marquer les heures — avertissement plein d'éloquence I Les murailles disparaissaient sous de superbes tentures. Aux quatre coins, un jet d'eau poudroyait parmi des plantes exotiques. L'air était frais et embaumé I

Ces choses cependant restèrent inaperçues au premier abord; ce qui fit exclamer les artistes, ce qui frappa leur vue et l'éblouit, ce qui emporta leur admiration jusqu'à l'enthousiasme , ce fut un groupe de femmes gracieuses comme le printemps, ardentes comme l'été, enlacées les unes aux autres et offrant par la variété' des attitudes, le jeu des physionomies, la bizarrerie des costumes,

toutes les séductions du sexe consacré à la séduction Le comte les avait attirées, à grands (rais, pour servir de modèles aux jeunes gens , pour enflammer leur verve, et pour qu'ils pussent traduire vigoureusement les scènes mythologiques dont il voulait égayer les.murs de ses appartements. C'étaient les plus attrayantes prostituées de Borne, les plus célèbres. Pourquoi doncSirena ne les préâidait-elle pas? Chacun fit cette remarque à part soi ; mais, une fois le repas commencé, les conversations engagées, le plaisir mis entrain, on oublia Sirenaet sa royauté , on oublia tout ce qui n'était pas sur la table et autour de la table.

Gabriel dut assister à une seconde orgie, plus rutilante que la première.

11 se tint sur ses gardes, il ne but que du bout des lèvres ; mais, sans qu'il s'en aperçût, ni lui ni ses amis, un valet versa dans son verre quelques gouttes d'un liquide assez semblable à Veau.

Bientôt il se sentit inquiet, une vapeur s'épaissit devant ses yeux, ses oreilles bourdonnèrent, il entra en fermentation. 11 essaya de fixer ses idées sur des objets reculés, sur son petit atelier, sur

ET FÏAMMBTTA. 219

des plans de travaux ; mais l'orgie , se démenant à ses côtés avec fureur, l'entraînait dans son tourbillon, le roulait, le fouettait. Il perdit contenance. Alors toutes les perceptions de ses organes s'exagérèrent étrangement : dans le cliquetis des couverts il crut entendre le cliquetis d'une bataille ; les propos entre-croisés sifflaient comme des balles ; c'était au fond de sa poitrine que les rires éclataient. Le plus léger attouchement lui semblait un attouchement de feu. Débarrassé du voile de vapeur qui contrariait sa vue, il trouva les faces de ses camarades effrayantes de brutalité; les femmes aussi lui parurent effrayantes, par la richesse de leurs couleurs, l'agitation de leurs chevelures, par l'harmonie fugitive de leurs contours, par la souplesse de leurs bras nus, par leurs épaules éblouissantes, le renflement passionné de leur sein , les sortilèges du sourire, les mille aiguillons de la volupté. Ces aiguillons criblaient Gabriel, et il éprouvait sous leur piqûre une âpre jouissance. 11 s'épouvanta de lui-même.

a Suis-jedonc si impur! » s'écria-t-il.

Au milieu du tumulte, personne n'entendit son exclamation.

Et le tumulte grossissait ; le vin pétillait dans les coupes et sur la langue des convives; les femmes jetaient des étincelles. On mangeait encore au hasard et on chantait en même temps ; on s'embrassait entre deux gorgées de lacryma-christi. Giacomo carillonnait comme une grosse cloche, à un bout de la table ; Oloferuo Rinieri se balançait magistralement, avec une grimace digne de Laocoon, — et les aiguilles de l'horloge tournaient toujours sans marquer les heures.

Gabriel haletait.

Lorsque enfin le dessert eut été pillé et gaspillé, le soleil, qui ne perd jamais la tête, si ce n'est dans des circonstances très-graves, — comme aux jours du Déluge ou sous le généralat de Josué, — le soleil, disons-nous, s'était caché derrière l'horizon. Pâli de son absence, le firmament adressait à la terre un regard langoureux, et la terre faisait sa toilette de nuit, relevait et rafraîchissait les fleurs de sa ceinture, mettait au fond de leur calice un peu d'encens nouveau. Elle soufflait sa

ET PIAMMETTA. 221

plus pure haleine pour épousseter la poussière du jour... Cette haleine pénétrait dans la salle et conviait nos buveurs à un autre genre d'ivresse. Le comte se souleva en vacillant. 11 fit un geste qui réclamait un silence impossible, et dit d'une voix lourde :

« Messeigneurs, je regrette infiniment de ne pouvoir vous offrir un combat de gladiateurs, selon la coutume des anciehs. Nos lois mesquines nous interdisent cette récréation. Passons donc, s'il vous plaît, dans les jardins : vous y trouverez, j'ose l'espérer, quelques dédommagements. Mon désir de vous être agréable , éclairé par ma prévoyance... »

Il continua dans le vide. Femmes et jeunes gens s'étaient précipités comme une avalanche à la recherche des dédommagements promis.

Gabriel courut se réfugier, bien loin, sous un pavillon de verdure. Il comptait que la solitude, le silence et la fraîcheur du soir apaiseraient son délire; la solitude le trahit. Elle était tiède, elle était imprégnée de langueur ; des soupirs étouffés

s'y faisaient entendre : soupirs du ruisseau ralenti que ses rives étreignent, des herbes à longue tige, où la sève vient abonder, des arbres qui entrelacent leurs rameaux, des feuilles qui se rapprochent et frissonnent... soupirs de fair lnimême, où nagent peut-être tant de voluptés invisibles pour nos yeux. Gabriel se coucha sur l'herbe moite, il écouta involontairement tous m I conseils.

Déjà il succombait à leur influence, un demisommeil luxurieux l'enveloppait et le couvait... il fut secoué, pour ainsi dire, par un bruit plus distinct. 11 porta aussitôt les mains à son visage, afin de cacher sa rougeur, mais il reconnut la voix de Giacomo, et il se rassura.

Giacomo parlait tout seul.

ce Un et un font deux ; pourtant un homme et une femme, ça ne fait qu'un, — très-souvent.

— Ah! c'est toi, Giacomo I dit assez naturellement Gabriel.

-*- Je ne suis plus Giacomo ; je suis Baccliu*, vainqueur des Indes. Si je ne viens pas vers loi

ET PIAMMETTA. 223

sur un char traîné par des tigres, c'est uniquement pour épargner ta timidité. — Mais à quoi, diable, rêves-tu sous ces ombrages mystérieux? Etourdi que je suis! j'oubliais... tu as laissé là bas la moitié de ton cœur, animx dimidiurri tux. On sait un peu de latin. »

Gabriel tressaillit. Dans l'exaltation sensuelle où il se trouvait, il n'osait pas penser à Fiammetta.

« Je me repose, répondit-il.

— Tu parles de te reposer comme si tu parlais de mourir. Gabriel, mon tendre ami, ne prends pas cet air mélancolique, ne me gâte pas le soir d'une si plaisante journée.

— Plaisante! non pas pour tout le monde.

— Qu'entends-je, ventre de Silène! Quelqu'un chicanerait-il notre amphitryon , ce protecteur éclairé des arts, ce mortel ruisselant d'or qui nous permet de nous frotter à lui? Gabriel, je dois être tout jaune, toi aussi. Pour acheter la moitié de Rome, nous n'aurons qu'à brosser nos pourpoints.

ÏU GABRIEL

Vois 1 rien qu'en remuant je sème des lingots sur le gazon.

— Tu sèmes ton ivresse dans l'air, voilà tout.

— En ce cas, il y aura de nouvelles étoiles, cette nuit ; car toutes mes pensées sont des étoiles.. . j filantes. »

Giacomo eut une crise hilarante qui faillit | l'étouffer. I

« Ta joie me fait mal, dit Gabriel.

— C'est drôle. Elle me fait du bien, à moi. La joie fait toujours du bien.

— Tu te trompes. 11 y a des joies pernicieuses qu'il faut fuir comme la peste.

— Ah bah!

— Je ne te parlerai pas de notre devoir d'hommes...

— Notre devoir d'hommes , c'est de jouir le plus possible. Quand les plaisirs dansent autour de moi, crois-tu que je vais interrompre imprudemment leur ronde pour les regarder sous le nez, les trier, faire un choix quelconque? Je lance mes deux mains comme des grappins. . . autant de pris,

ET FIAMMETÎA. 225

alliant de savouré, — sur l'heure. Songe donc

comme la vie est courte! Or ce qui nous attend

après la grimace finale, nous le savons, hélas! Le

ciel, Tenter, le purgatoire, n'importe! Le ciel est

un endroit où Ton chante, l'enfer un endroit où

Ton pleure, le purgatoire une pharmacie où Ton

% avale des médecines. Avoue qu'il faut s'amuser sur

Va terre, sous peine de ne s'amuser jamais. — Je

veux m'amuser, moi ! en dépit de tous vos systèmes,

qui sont ennuyeux comme les mouches.

— Je t'ai dit tout à l'heure que je n'en parlerai pas. Ce serait inutile. Mais il y a pour toi une chose sacrée : ton art. Eh bien , tu répands sur lui, sans t'en douter, les fumées grossières de l'ivresse dans laquelle tu vis. — Réfléchis à ceci, Giacomo. — Ta dernière madone est visiblemen^enceinte.

— Il fout donc que ce soit par l'opération du Saint-Esprit. Quant à moi ...»

Un froissement du feuillage et un bruit de pas amortis détournèrent l'attention de Gabriel.

« Je devine ce que c'est I s'écria Giacomo;

essaya de forcer le sommeil ; c'était le vrai moyen de le chasser, au contraire* •

À peine eut-il fermé les yeux, que des images fantastiques s'accumulèrent dans son cerveau ; il entendit des harmonies confuses, il vit des scènes plus dangereuses que les réalités; — mais il ne savait pas s'il veillait ou s'il avait le cauchemar. Il suait à grosses gouttes.

Enfin il éprouva la sensation assez nette d'une robe qui effleurait son visage, et de deux mains qui se posaient sur ses genoux. Mains chaudes, mains émues 1 11 releva lentement ses paupières... Une femme était là.

Une femme déjà entrevue dans une nuit funeste, le seul remords de sa vie, Sirena, la courtisane pétrie des laves de l'Etna.

Tout autre que Gabriel ne l'eût certes pas reconnue ; on l'eût prise pour une jeune fille venant de compromettre son premier amour. Prosternée, humiliée, elle demandait grâce.

« Je te croyais endormi, et je voulais admirer ton sommeil. Voilà que tu rouvres les yeux; tu vas me repousser. »

ET FIAMMETTA. 229

Gabriel, sans répondre, passa la main sur son front, puis il l'envisagea d'un air hébété.

« Que t'ai-je fait, pourtant? Si c'est un crime d'aimer, sans doute je suis bien coupable envers toi. Mais on aime par force, on aime comme on respire.

— Comme on respire, » répéta machinalement Gabriel.

Une incertaine expression de triomphe traversa les yeux de la courtisane. Elle se fit plus douce encore, plus caressante et plus naïve.

« Tu le reconnais donc, enfiti I On aime malgré soi, et malgré l'autre aussi. On aime, parce que la fatalité le veut ; parce que nous appartenons à la nature, et que la nature, c'est l'amour même, éternellement réalisé.

— Oui, tout est dans Tamour : les choses et les hommes, les siècles et l'éternité !

— Eh ! comment voudrais-tu qu'une femme lui résistât? Une femme, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus souple au monde, de plus flexible à tous

les vents, de plus mol au toucher, de plus docile à toutes les pressions. Dès l'instant où je t'ai rencontré, l'empreinte de ton visage s'est gravée dans mon cœur si profondément, que les blessures les plus cruelles ne pourraient l'effacer. 0 mon bourreau, mon bien-aimé ! tu ne m'as pas épargné ces blessures. »

Elle laissa retomber sa tête pesamment, de grosses larmes roulèrent sur les genoux de Gabriel. 11 s'émut de pitié.

« Que vous ai-je fait? demanda-t-il.

— Ce que tu m'as fait? Il le demande I C'est juste, tu ne peux pas savoir, enfant, tu ne peux pas deviner ce qu'on endure lorsqu'on aime et qu'on n'est pas aimé, lorsqu'on adore et qu'on est méprisé, lorsqu'on s'offre corps et âme et qu'on ne reçoit, hélas ! ni un sourire, ni un coup d'œil, ni même un signe imperceptible! Ce signe, ce coup d'œil, un chien les obtient de son maître; moi, je me suis traînée à tes genoux, mes lèvres ont baisé la poussière où tu avais marché...

— Madame... Sirena !

ET FIAMMETTA. 251

— F coûte au moins sans m'interrompre. J'ai baisé la poussière où tu avais marché, mes lèvres l'ont touchée avec respect comme on touche l'hostie; ton nom, je l'ai invoqué sans cesse ; il me semblait qu'à force de le prononcer quelque chose de toi s'attendrirait dans l'écho; — l'écho s'est enroué avec ma voix. — Alors j'ai pleuré silencieusement. Quand elles perdent leurs enfants, les mères ne versent pas tant de larmes. Il leur reste toujours une mèche de cheveux, des langes, des hochets, — l'espérance de retrouver au ciel un ange qui fut leur fils. Oh I les mères sont bien heureuses jusque sous les habits de deuil 1 Moi, que me restait-il? Ce rêve d'une nuit, ce rêve splendide et mélodieux qui m'avait dégoûtée de toute autre chose, ce rêve présenté par toi... il s'était éclipsé sans laisser trace! Gabriel, pour imaginer ce que j'ai souffert, il faudrait se réveiller dans un cercueil, enterre pendant qu'on dormait. Oui, c'est absolument la même angoisse que j'ai éprouvée. »

Elle reprit avec un soupir qui déchira sa gorge :

« Et je l'éprouve encore. Je marche comme les autres femmes, on me questionne et je réponds, je m'habille, je me pare, je souris quelquefois; on jurerait que je survis, mais c'est mon spectre que Ton voit. Moi, je ne suis plus là; je demeure en dehors du monde, enterrée, engloutie, écrasée et rongée de vers sous ton indifférence! »

Gabriel murmura :

« C'est que j'en aime une autre.

— Une autre?... Eh bien, tant mieux I j'aurai quelqu'un à qui m'en prendre ! »

Elle fit un soubresaut en arrière, ferma les poings, secoua sa chevelure. A genoux comme elle était, on eût dit qu'elle voulait s'élancer sur sa rivale à la façon des bêtes. Gabriel tremblait. En vain, pour se rassurer, il cherchait sur ce visage bouleversé un reste de douceur, — le moindre trait dardait sa menace. Un mot avait effaré la colombe ; la panthère se réveillait et se battait les flancs.

Tout à coup elle croisa les bras, et allongeant dédaigneusement sa lèvre inférieure :

ET FIAMMETTA. 233

« Quelle est cette bienheureuse ? »

Gabriel lui répondit :

« Une enfant comme moi.

— Pauvre chérubin, que je rirais de toi, si je ne t'aimais pas tant ! Au milieu de tes nuages, une blanche et fade apparition t'a captivé. Tu Tas suivie en retenant ton haleine; tu lui as fait un signe, et elle t'a répopdu. Maintenant, te voilà fier de ta conquête. Un légitime orgueil, et qui doit singulièrement te grandir aux yeux de tes compagnons ! Car ce n'est pas chose vulgaire ni facile d'enlever le cœur d'une petite demoiselle, ce cœur si bien gardé, instruit selon les règles de la pudeur la plus inquiète... Tu as tenté une pareille entreprise, Gabriel, et tu as réussi!

— Vous me raillez cruellement.

— Tu crois? — Cela m'étonne. Cela me fait plaisir aussi. Tu n'es pas perdu sans ressource, puisque tu comprends que l'on te raille, qu'on a raison de te railler.

— Raison de me railler !

*— Oui, mii, l'on a raison* — Qu'est-ce que

F amour, Gabriel? Une lutte et un triomphe. On ne lutte pas avec une poupée. On la prend, on Tasseoit sur un fauteuil, on la regarde et on la possède stupidement. Voilà ce que tu veux faire. Et, pour cela, tu m'as dédaignée, moi ! une femme qu'il faut gagner pour l'avoir, une femme qu'il faut saisir sur un champ de bataille, emporter sur un bouclier, caresser avec des mains victorieuses. Je n'exagère pas, tu le sais ; tes amis et les autres le savent, Rome tout entière! »

Sirena s'était relevée et dressée d'un seul mouvement, pareil à celui d'un jet d'eau longtemps comprimé, qui s'irrite et qu'on lâche. Elle bouillonnait aussi, elle grondait, de colère, d'orgueil, de dépit, .de tourments d'amour. Elle raillait et elle souffrait; il y avait dans ses yeux un éclair et une larme.

L'orgueil prit un instant le dessus.

« Demande aux plus riches seigneurs, aux plus opulents, aux plus enviés; demande aux évêques. demande aux cardinaux; demande aux artistes que les grandes dames se disputent, aux jeunes

ET FIAMMETTA. 255

gens à la mode, aux vieillards qui donneraient l'éternité pour un plaisir, demande-leur à tous, Gabriel, demande-leur s'il est aisé de toucher le bout de ma main! — Passée au feu de mille amours, je me suis bâti un piédestal des désirs de la multitude ; j'y trône indépendante et superbe, comme une statue de bronze. Est-il un homme vraiment fort qui n'aspire à m'en faire descendre? Et, s'il y réussit, quelle gloire, Gabriel! Voilà une entreprise qu'on peut avouer, une conquête qui doit séduire... Dis-moi donc, toi, dis-moi, dis, n'as-tu donc pas d'orgueil?

— Je n'ai que de l'amour. »

Elle poussa une sorte de rugissement.

« Mais quel amour encore ! Un amour froid comme l'hiver, infécond, sans enivrements; un amour où tu t'engourdirais peu à peu, où ton génie reploierait ses ailes, finirait par ramper. 0 imprudent enfant, si riche, si privilégié! ignorestu ce que c'est que le génie, quels aliments lui conviennent, dans quel air il déploie son vol? Tu devrais le savoir mieux que personne ; pourquoi

m'obliger à te le dire? Je le dirai , parce que j'aime ton jeune front, parce que j'aime les promesses de ton regard, ta main déjà puissante, te rêves et ton sourire, l'aurore de ton beau destin. Crois-moi ! — Je veux voir son midi ; je le verrai si tu me crois. — Ce qu'il vous faut, à vous autre? artistes, c'est une vie d'émotions poignantes, agitée comme la mer, libre comme elle sous les cieux ; un flux et un reflux de plaisirs, de joies inconnues à la foule, de caprices étranges, de tourments, de folles ivresses. Ce qu'il vous faut, c'est un amour multiple, toujours brûlant dam ses variations, toujours inattendu ; un amour qui rassasie le désir et i'aflame en même temps; qui tienne vos sens en arrêt et votre imagination en émoi ; qui à toutes vos pensées prête un moule de feu, une forme exquise, choisie, ravissante, et jamais la même... Va donc chercher tout cela aui pieds de ta pucelle! »

Elle éclata de rire, trépigna, déchira sa robe. Ce rire guttural, pénétrant comme une flèche au cœur de Gabriel, acheva de le consterner. Le

ET PJAMMETTA. 257

pauvre enfant ne tremblait plus. Inerte et décoloré, les mains jointes, les yeux grands ouverts, il restait sans défense à la merci de la charmeresse.

Son ricanement cessa. Elle se remit à genoux. Une mère qui soigne son fils malade trouve moins d'onction et d'assoupissements, d'ineffables attraits. Moelleux comme le col d'un cygne, son bras droit entourait la tête du jeune homme ; de la main gauche, elle le flattait légèrement, elle l'éventait, le rafraîchissait. Il témoigna quelque reconnaissance, mais sans mot dire. Alors elle devint plus insinuante. Elle rapprocha encore son visage, son souffle se joua sur les lèvres de Gabriel. Quoiqu'elle gardât la même attitude, il y avait tout le long de son corps un mouvement efféminé, je ne sais quelle ondulation de couleuvre. Elle s'emparait magnétiquement de 'l'artiste, ses regards lui infiltraient la volupté. Quand elle reprit la parole, il crut entendre un luth éolien.

« Faut-il te répéter ce que j'ai dit tout à l'heure? *— Gabriel, tu me vois I C'est pour te rendre à la

gloire que je me jette à tes genoux. Cette gloire fait déjà mon orgueil ; je veux me confondre, un jour, dans son rayonnement. Tu le permettras, n'est-ce pas? Tu permettras qu'après t'avoir aidé, qu'après avoir enchanté les heures du travail, quand ton nom volera de bouche en bouche, quand l'admiration des hommes te fera un cortège, tu permettras que cette femme, ta maîtresse et ta servante, se rajeunisse à ton soleil, comme une fleur qu'on a respirée'. — Respire-moi, en attendant, respire-moi de toutes tes forces ! L'amour est un parfum céleste qui communique à l'homme frêle quelque chose de Dieu, la puissance de créer. Respire-moi, 6 mon artiste ! sans crainte et sans scrupule, sans pitié I Je suis à toi, je suis ton bien, l'ardeur visible de ton génie, ton extase incarnée! Tu le sens, n'est-ce pas? Dis-moi donc que tu le sens , et que tu es heureux , que tu 1« seras toujours dans mes bras et sur mon sein! *

Elle se pendit au cou de Gabriel et secoua toutes ses flammes. Sa robe déchirée, entr'ouTerte laissait saillir deux seins d'albâtre dont les poiiv

ET FIAMMETTA. 259

tes frémissantes chatouillaient la poitrine du jeune homme. Elle se souleva peu à peu, mollement, sans secousse , glissa sur lui, pour ainsi dire, et les globes tentateurs vinrent effleurer sa bouche . . . Il rougit jusqu'au blanc des yeux.

Rougeur nullement pudique, toute de volupté, bouillonnement du sang.

La courtisane crut triompher ; et , dénouant cette longue chevelure lascive dont on eût vainement cherché la pareille par toute l'Italie, elle l'en couvrit comme d'un nuage.

Mais lui, à cet instant suprême, déjà fléchi, vaincu, terrassé, ensorcelé... d'un colossal effort, il reporta toute sa pensée sur Fiammetta.

Une grande surexcitation des sens, détournée vers les choses spirituelles, procure à l'esprit une vigueur d'intuition, une lucidité qui tient du prodige, — l'âme de Fiammetta lui apparut sous une forme éthérée.

Elle était blanche, elle était ingénue; elle était rïste dans sa grâce. Elle planait au milieu d'un wssaim de chastes souvenirs, elle les montrait à iabriel...

240 GABRIEL ET FIAMMETTA.

Ce geste si simple, si naïvement accusateur, l'arracha tout à coup des étreintes de la Sicilienne.

Il fit un bond jusqu'à la fenêtre en criant: « Fiammetta 1 » Un autre bond le jeta dehors.

A peine avait-il fait vingt pas dans le jardin que des hommes masqués entourèrent le fugitif.

On lui lia les mains derrière le dos, on lui mit un bâillon et un voile, et on le coucha dans un chariot qui partit avec une rapidité terrible.

Pas une syllabe ne fut prononcée.

Gabriel resta longtemps étourdi après cette secousse, incapable de réfléchir, stupide, anéanti ; niais, au premier éclair d'intelligence, il se posa mille questions à la fois qui glacèrent la racine de

ses cheveux.

« Quels sont ces hommes? que me veulenlils? où me conduisent-ils ?. . . »

Kien à répondre, tout à redouter !

Et il plongea dans un abîme où des instrument* de torture, vivants, s'entre-choquaîent ; où des coupes remplies de poison, comme les seaux d'un puits, montaient et descendaient, où des monstres sans nom le regardaient fixement, gueule béante : où des mains d'ombre traçaient, en caractères de sang, son arrêt toujours illisible. Pendant qu'il s'épuisait d'attention pour le déchiffrer une fumée tartaréenne affluait à ses narines , peu à peu et bruyamment envahissait la tête. . . Gabriel sentit craquer son crâne trop étroit, son. cerveau bouillonner, puis se dissoudre ; — le fait est qu'il s'endormit.

11 se réveilla sur une botte de paille , au sein dune nuit profonde ; l'humidité avait percé se> habits et endolori tous ses membres.

« Où suis-je ? » dèmanda-t-il à haute voix.

ET FIÀMMBTTA. 245

La seule réponse qui lui vint, ce fut le souvenir de son enlèvement.

« Comment ai-je pu m'endormir? c'est étrange, impossible à croire... et c'est vrai. — Je ne me suis pas endormi naturellement... Il y a quelque chose que je ne devine pas, que je ne me rappelle pas... La tète me pèse comme une masse de plomb... Mais où m'ont-ils conduit, ces ravisseurs? où m'ont-ils jeté? dans un égout, dans une citerne... dans une oubliette, peut-être ! Ah ! je dois avoir un briquet sur moi. . . oui, je l'ai 1 »

Sa main n'eut pas le temps d'arriver au fond de sa poche : le grincement d'une clef dans une serrure se fit entendre, une faible lueur rougeâtre ensanglanta le cachot. Gabriel ferma les yeux; quand il les rouvrit, derrière la lanterne qui projetait cette lueur il aperçut deux silhouettes

ieux robes noires surmontées de capuces, qui narchaient.

Comme les masques, ces capuces avaient des Irons correspondant atix yeux, au nez et à la >ouche.

« Qui êtes-vous? cria le prisonnier.

— Personne ; mais suivez-nous tout de même.»

On lui fit gravir un escalier en colimaçon, roide et humide, très-glissant, enfiler de longs corridors sonores, monter un second escalier moins rude, parcourir quatre' ou cinq galeries.

Puis on ouvrit une porte, et on lui dit :

« Entrez! »

Gabriel entra seul. Il vit une salle carrée, tendue de noir; en face un crucifix d'ivoire jauni, sous le crucifix un dais de velours, et, sous le dais, il reconnut un juge du Saint-Office avec deux assesseurs à sa gauche et à sa droite.

Devant eux, sur une table demi-circulaire, il y avait un grand livre d'Évangiles ouvert, quelque* papiers épars et une sonnette. En dehors de la table, quatre hommes se tenaient debout, quatre hommes encapuchonnés comme les geôliers qui venaient d'introduire 'Gabriel.

« Approchez, lui dit lé président d'une voix douce qui contrastait singulièrement avec Tas-

périté de ses traits. Jurez sur l'Évangile de dire la vérité sans restriction ni déguisement, toute la vérité. »

Gabriel posa en tremblant la main sur le saint livre et répondit :

« Je le jure.

— Votre nom? poursuivit le président.

— Gabriel Oloozzi.

— Votre âge?

— Dix-huit ans.

— Votre patrie?

— Venise.

— Pourquoi l'avez-vous quittée?

— Pour me former à l'école de Raphaël.

— N'avez-vous pas eu d'autre but?

— Non, je n'en ai pas eu d'autre.

— r C'est bien. Asseyez-vous un instant, et tâchez de rassembler vos souvenirs. »

Gabriel s'assit de son mieux sur le misérable escabeau destiné plutôt à marquer la place des prévenus qu'à les reposer.

« De quoi peut-on m'accuser, mon Dieu, pardevant l'Inquisition? se demanda-t-il; et il.fyuilla éperdument dans sa mémoire. De quoi? de quoi?»

Pour s'aider, il interrogea la physionomie des juges; ceux-ci causaient à voix basse comme on cause de sujets indifférents.

D'ailleurs, il n'y avait que le président dont la figure, par elle-même, inspirât l'effroi : figure ascétique et tourmentée, bilieuse, vraiment inquîsitoriale. Celle des assesseurs, au contraire, ronde, fleurie, haute en couleur, à part certaine malice dans les yeux, exprimait la bénignité. *

Après quelques minutes, le président, d'un geste, fit relever Gabriel.

« Gabriel Oloozzi, vous êtes accusé de blasphème contre la glorieuse Vierge Marie, contre la mère du Sauveur.

— Contre la mère du Sauveur 1 un blasphème! moi I .. . moi qui passerais ma vie à genoux devant les madones de Raphaël I

— Cela prouve l'admiration que vous avez pour votre maître, — rien de plus.

ET FIAMMETTA. 247

— Rien de plus! Mais cette admiration, qui me l'a fait concevoir, sinon la chasteté, la sainteté de son pinceau?

— N'espérez pas en imposer au tribunal par de pareils sophismes. Ce que vous admirez dans les œuvres de votre maître, c'est le dessin et la couleur, nullement l'intention pieuse. — Il a peint des déesses aussi, votre maître, et vous les préférez à ses madones. Libre à vous! je n'interroge pas l'artiste. Je demande seulement au chrétien s'il n'a pas oublié ou méconnu s^ foi , s'il n'a pas, à la suite de l'artiste, pénétré dans l'Olympe...

— L'Olympe peut bien être un prétexte pour mon pinceau; jamais il ne me cache le ciel.

— Jeune homme, prenez garde ! vous avez juré tout à l'heure de ne dire que la vérité. •

— Je l'ai juré; je le jure encore!

— Vous niez donc absolument le crime qu'on vous impute?

— Je le nie !

— Ce blasphème contre la Vierge immaculée. . ,

— Je4e nie !

— Accusé, pour vous absoudre, il nous reste une troisième négation à entendre, mais pas ici. »

Les juges se levèrent; les quatre hommes encapuchonnés se rapprochèrent de Gabriel; on le mena par une porte latérale dans la chambre du tourment.

C'était son cauchemar réalisé en partie.

Comme les premiers chrétiens murmuraient au milieu de l'amphithéâtre le nom de leur patronne, Gabriel, pour ne pas défaillir, murmura le nom de Fiammetta. Réchauffé aussitôt de ce tout-puissant cordial, il s'affermit sur ses jarrets; il promena lentement son regard autour du hideux arsenal, sur les pinces, les tenailles, les roues, les brodequins de fer, toutes les machines de supplice et tous les instruments de proie, — et il attendit la question comme une épreuve non douteuse d'où il sortirait libre.

Les trois juges priaient à genoux.

« Faut-il allumer du feu? demanda un des îou menteurs. •

ET FIAMMETTA. 249

— C'est inutile, répondit le président. Commencez par la corde. »

Les tourmenteurs retroussèrent leurs manches.

Gabriel entendit sans broncher le bruit de la poulie qu'on essayait; mais, en voyant des mains sales et calleuses, des mains ignobles qui s'allongeaient sur lui pour le déshabiller, il ferma les yeux.

« Le patient va s'évanouir, dit l'un des juges assesseurs. Il est trop faible aujourd'hui.

— Attendons à demain, » dit l'autre.

' Et le président ordonna de ramener Gabriel dans son cachot.

Le lendemain matin , quand on vint le chercher, on le trouva debout et tout joyeux. 11 s'était rappelé sa conversation avec Giacomo dans les jardins du comte; il s'était rappelé ces paroles : « Ta. dernière madone est visiblement enceinte. »

« Plus de torture! s'écria-t-il, plus de cachot je vais vous faire mes adieux, messieurs les geôliers. Figurez -vous qu'on m'avait accusé de blasphème, c'est horrible! je mériterais mille supplices. On avait mal entendu,. mal compris, mal interprété. Une simple explication suffira aux juges. —

Je crois bien qu'ils devaient m' abhorrer. . et ils me donneront des éloges, au contraire. Vous verrez qu'ils me donneront des éloges. Marchons vite, je yous prie. Si vous saviez comme cela pèse, une accusation de blasphème!... et il ne faut qu'un mot, un seul mot, pour que je sois absous, libre... libre! — Où donc avais-je la tête hier? Marchons vite, messieurs les geôliers. Vous êtes bons. Je vous aime de m'a voir ouvert... »

Les geôliers cependant marchaient d'un pas grave et uniforme, sans rien répondre.

Gabriel reconnut la porte par laquelle on l'avait introduit, la veille, devant ses juges; il voulut s'y précipiter : les geôliers le retinrent.

Enfin, à peu de distance, du même côté de la galerie, ils ouvrirent une porte plus large, magnifiquement sculptée et décorée :

« C'est ici qu'on vous attend. »

Un seul juge attendait Gabriel; mais ce qui Tétonna le plus, ce fut de voir, au milieu de la salle, un échafaudage qui montait jusqu'au plafond. Le juge leva lentement le bras.

ET P1AMMETTA. 253

« Cette fresque à demi effacée, en reconnaissez* vous le sujet?.

— C'est la flagellation du Christ, répondit Gabriel.

— Combien de jours faudrait-il pour la réparer, approximativement? »

Gabriel examina la fresque.

« Quinze jours.

— Eh bien . reprit le juge d'un ton caressant, rendez grâces à l'Inquisition, jeune homme : ces quinze jours de travail, voilà Tunique pénitence qu'elle vous inflige. — Dans le délit par vous commis, la très-sainte Inquisition a reconnu plus de légèreté que de malice; elle ne veut pas vous châtier, mais vous donner un avertissement. Elle sait les dangers qui vous environnent, combien votre salut est compromis : artiste, vous vivez parmi des païens, sans cesse vous avez sous les yeux le spectacle de la débauche, on vous abreuve du vin des saturnales, et les démons,, pour vous assaillir, se déguisent en dieux mythologiques. Par la réflexion, par la prière, par le travail sanctifié, il faut vous

C'était le matin du quinzième jour; selon ses prévisions, Gabriel avait à peu près achevé sa pénitence. Encore quelques coups de pinceau, et les portes du Saint-Office s'ouvraient devant lui.

Aussi chantait-il avec une gaieté d'alouette ces couplets improvisés dès les premiers temps de sa passion :

Si tu savais à quoi je pense Lorsque le jour fait place au soir, Que l'ombre doucement s'avance Avec la paix et le silence.

En nous portant un vague espoir!

Si tu savais, dans ma prière, Quel nom je répète tout bas, De peur qu'une oreille étrangère, Surprenant un si pur mystère, Hélas ! ne le respecte pas !

Si tu savais quel est mon rêve Le plus fréquent, le plus heureux, Celui qu'avec mon cœur j'achève Quand un bruit soudain qui s'élève Avant le jour m ouvre les yeux l

Si tu savais comment l'aurore Frappe mon regard incertain; Sur ma croisée humide encore Quelle forme je vois éclore Au premier rayon du mâtin !

Si tu savais, quand je travaille, Pourquoi mes doigts traînent distraits Sur la toile ou sur la muraille...

Et pourquoi tout mon corps détaille !

' — Jeune fille, tu m'aimerais.

Il entendit un bruit de ferraille dans la chambre du tourment, un bruit de voix, puis un cri épouvantable qui ne se peut noter. Le pinceau faillit tomber de sa main; lui-même chancela.

D'autres cris suivirent, mais moins acérés.

ET FIAMMETTA. 259

moins déchirants; ils s'affaiblirent peu à peu, s'enrouèrent ; — ils se perdirent dans un râle sourd que couvrait par moments le cliquetis des machines en jeu et le ronflement du brasier.

Gabriel écoutait. Il surprit quelques interrogations des juges, pas une réponse du patient.

« Nierez-vous encore que vous avez fait un pacte avec Mammon, et reçu de lui des richesses plus nombreuses que n'en possèdent tous les rois de l'Europe?

— N'avez- vous pas évoqué les esprits de Python, les ânies des morts, et appris de merveilleux secrets?

— Évidemment vous ne gardiez chez vous que la moindre partie de vos trésors ; où se trouve le reste?

— Dites le nom et la résidence de tous vos cor* respondants. Écrivez-leur; nous vous garantis* sons la vie sauve, et même la liberté,

— Répondez 1 répondez donc !

— Avant d'entrer dans cet infernal complot, vous avez dû enfouir des sommes considérables. Dites l'endroit où vous les avez enfouies.

— Dites l'endroit, et nous vous détachons.

— Prenez garde de nous tromper I

— Le mécréant s'obstine, qu'on resserre les courroies !

— Non, il faut le renvoyer dans sa prison. 11 n'en peut supporter davantage aujourd'hui. »

Gabriel respira.

On Ta deviné sans doute, ce patient n'était autre que le banquier Samuel. La conjuration de* cardinaux était découverte.

Baptiste Vercelli ayant remplacé Jacques.de Brescia, le pape répugna (dit Audin) à montrer ses infirmités à un autre qu'à son chirurgien habituel. Cette pudeur le sauva. — Les instances des conspirateurs finirent par provoquer quelques soupçons. Vercelli, épié, fut surpris en conférence avec Ninio, secrétaire d'Alphonse Petrucci.

ET FIAMMETTA. 261

Ninio livra les lettres de son maître, qui recommandait d'encourager l'empoisonneur par l'appât des plus grandes récompenses, et Vercelli, mis à la question, dénonça tous les cardinaux conjurés.

Il y eut dans Rome une consternation qui se changea en allégresse, lorsque Adrien de Corneto, espérant obtenir miséricorde, à son tour dénonça le juif. Des sbires cernèrent sa maison. Saisi à l'improviste, garrotte avec sa fille, il vit enlever ses trésors. Mardochée se fit tailler en pièces tandis qu'il mâchait et avalait des lettres de change. On fouilla dans tous les recoins, on souleva les carreaux des salles, on arracha jusqu'aux tapisseries de la chambre de Rachel, on ne laissa pas un seul objet qui eût la moindre valeur.

Quelle aubaine pour le budget pontifical 1

Ce pillage retarda de trois ans la fameuse foire des indulgences.

On n'était pas encore satisfait. Samuel possédait bien d'autres richesses éparses dans le monde, peut-être en avait-il d'enfouies. On voulut, avant de le tuer, qu'il rassemblât les premières, qu'il

déterrât les secondes, qu'il donnât trois fois plus qu'on ne lut avait ravi.

Ah ! lorsqu'on mange de l'or, au lieu de se rassasier, on s'affame.

L'inquisition reçut des ordres en conséquence; mais à toutes les tortures Samuel ne répondit d'abord que par des gémissements, puis il devint muet.

Rien ne put triompher de son obstination.

Après l'avoir écorché, disloque, rôti, tenaillé, les juges recouraient à la douceur, lui promettaient la vie sauve, la liberté. — Samuel leur crachait des regards qui les faisaient presque reculer, même les tourmenteurs, et ceux-ci recommençaient avec rage le supplie^ interrompu.

Témoin auriculaire de la première question, Gabriel, depuis les paroles du médecin, s'était remis fiévreusement au travail. Il s'efforçait de rattraper le temps perdu. Mais bientôt des cris plus poignants, parce que c'étaient des cris de femme, l'interrompirent une seconde fois.

Il essaya de se faire violence et de continuer; il tremblait comme une feuille sèche, il barbouil-

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lait au lieu de peindre. Alors il posa son pinceau, il descendit de l'échafaudage, il s'approcha tout en sueur de la chambre dolente.

Vers le bas de la porte, il y avait une large fissure; Gabriel s'agenouilla pour regarder.

H vit une jeune fille étonnamment belle, étendue sur un chevalet. Ses cheveux seul a couvraient son sein, qui, par endroits, reluisait au travers comme le marbre le plus pur de Carrare. De grosses cordes rugueuses la tenaient immobile et la mordaient jusqu'au sang. C'était Rachel. On espérait lui arracher les secrets de son père.

« Je ne sais rien I Je ne sais rien ! Que voulezvous que je réponde? répétait la malheureuse d'une voix étouffée.

— Donnez-lui la question de Veau> » dit un juge.

Les tourmenteurs collèrent un linge très-fin sur le visage de la patiente ; ils firent entrer ce linge dans la gorge et dans les narines, puis ils y versèrent de l'eau goutte à goutte.

Gabriel ne regarda pas longtemps. 11 se leva

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