‹ Mont-Revêche (volume 3)Chapitre 1 sur 4 · Mont-Revêche · texte numérisé non relu

Mont-Revêche

Crésus était, comme tous les grooms qui ont affaire à de bonnes gens , un enfant fort gâté. Eveline l’avait peut-être un peu trop rabaissé au rôle de bouffon.

11 en tirait une vanité , une audace singulières, et prenait pour autant de traits

d’esprit les balourdises qu’elle lui faisait répéter. Il s’étendit donc avec complaisance sur son office de devin à Mont- Revêche, et n’oublia pas la gratification qu’il avait reçue.

— Allons, c’est un homme du plus beau monde , dit Nathalie d’un air ironique.

— C’est un homme fort aimable , dit Olympe, qui voulait réparer cette impertinence auprès de Thierray. Dans tous les mondes possibles le désir d’être agréable est une qualité du coeur.

— C’est un bon voisin, et voilà comme

je les aime, ditDutertre. Confiance, c’està-dire honneur et loyauté.

— C’est un charmant monsieur], dit

Benjamine, il comprend mon papa!

— Puissance et prestige de la richesse!

dit Thierray tout bas à Eveline ; quand ce ne sont pas là des séductions, ce sont encore des charmes.

— Etes -vous riche, monsieur? dit Eveline avec une liberté d’interrogation »

qui confondit Thierray.

Je n’ai et n’aurai probablement ja* n. a *

mais rien , mademoiselle , répondit-il avec un empressement hautain.

— Eh bien ! tant mieux ! reprit-elle étourdiment.

— Auriez -vous l’extrême bonté de m’expliquer cette parole?

— Ah ! vous savez que je suis une vivante énigme, vous l’avez dit!

— Dois-je tâcher de deviner le sphy.nx?

— C’est de la prétention que de croire y arriver si vite!

On apporta le café et des cigares.

Madame Dutertre alluma le bout d’une cigarette en paille et fit daine de la fumer pour donner l’exemple à ses hôtes.

Tous les hommes profitèrent de la permission, et, pendant qu’Olympe toussait à la dérobée ses trois bouffées d’étiquette hospitalière, Eveline prit un gros cigare et fuma comme un garçon au nez de Thierray avec l’intention presque évidente d’essayer sur lui l’effet de ses excentricités. 11 en fut choqué d’abord et ne se gêna point ppur lui dire que c’était affreux. Elle jeta aussitôt son cigare, s’amusa une demi-minute du trouble naïf qui s’empara de lui. à cette concession

inopinée, et alla chercher un autre cigare en disant : Vous aviez raison, celuilà était affreux. Est-ce que vous ne fumez pas ?

— Si fait, répondit-il en allumant son cigare à celui qu’elle venait d’allumer elle-même et qu’elle lui tendait familièrement; je fume sans cesse.

— Vous avez tort !

— Pourquoi?

— Ah ! si je vous explique toutes mes paroles, quand est-ce que vous commencerez à deviner mes pensées ?

M. Du tertre passa près d’Eveline, lui ôta en souriant son cigare, le jeta bien

loin malgré ses réclamations, ot la laissa causer avec Thierray.

Pendant que ces deux jeunes gens

faisaient assaut de coquetteries innocentes de la part d’Eveline, mais assez dangereuses pour Thierray, Nathalie, blessée de n’être l’objet des attentions exclusives de personne, quitta le perron où l’on fumait et causait à l’abri d’une vaste tendinc d’étoffe de palmier, et s’enfonça dans les massifs de la pelouse. Insensiblement, perdue dans d’as sez chagrines rêveries, elle s’éloigna

MOM-, REVÊCHE.

dans le jardin anglais et se trouva tout à coup face à face avec Flavien.

Mais ce face à face ne troubla ni l’un /

ni l’autre. En marchant d’un pas lent et mesuré, Nathalie n’avait pas éveillé Fia-

vieil, qui, assis sur un banc de gazon et la tête un peu renversée contre la tige

d’un platane, dormait du sommeil du juste.

De Saulges avait ces besoins de repos subit et complet que les natures actives et robustes éprouvent et satisfont là où elles se trouvent, à moins qu’elles ne soient forcées de les combattre par un

effort de la volonté.. Il s’était levé de grand matin, il avait fait six ou septlieues de pays au trot allongé d’un vigoureux cheval, il avait déjeuné à la bâte en repassant par Mont-Revêche, il était re- • parti sans songer à faire une sieste. Enfin il était las, il se trouvait dans un lieu solitaire et frais, et, sans dessein prémédité, il dormait comme un roi, ou comme un paysan.

Nathalie fut choquée de cette grossièreté, et, tournant légèrement les ta-

Ions sur la mousse discrète, elle s’éloigna avec mépris, mais au bout de trois pas, cette réflexion l’arrêta : J’ai menti hier

MONT-nEVÊCHE.

soir à Eveline en voulant lui faire croire que ce garçon était déjà épris d’OIympe.

Il ne la connaît pas, il ne se soucie ni d’elle ni de nous. C’est , quant à nous, un cœur libre, une table rase. Il vient ici pour vendre son domaine , preuve qu’il n’a aucun désir de conserver un pied à terre près de nous, aucun dessein d’épouser l’une de nous. Je dois donc le traiter comme un personnage sans conséquence , puisqu’il n’est pas enrôlé dans le corps des prétendants à ma dot.

Il est riche, c’est un droit à mon estime. ' Je méprise les pauvres qui cajolent les ridicules et les travers d’une femme riche. Il n’a pas été frappé des charmes

transcendants d’OIympe, puisqu’il dort •au lieu de courir au devant des remercîments qui l'attendent. Sa galanterie à l’endroit du clavecin est celle d’un homme qui apporte un cornet de bonbons à des petites filles. Sa confiance en mon père est le dédain seigneurial d’un patricien qui ne veut pas être en reste de procédés vis-à-vis d’un roturier. Décidément M. de Saulges a du bon, et par la raison que je ne lui plais pas, j’aimerais assez à lui paire. »

Elle se rapprocha, et, se tenant un peu en arrière du banc, de manière à voir le dormeur en profil et à pouvoir disparai-

tre derrière les massifs au moindre mouvement qu’il ferait pour s’éveiller,* elle* examina sa ligure avec attention.

Flavien avait une de ces beautés lières et vaillantes qui flattent l’orgueil d’une souveraine ; la taille élevée, les épaules larges, la ceinture fine, les traits admirablement dessinés, la chevelure blonde, épaisse, abondante; les mains grandes mais blanches, et d’une belle forme ; enfin, la vigueur et la fierté des antiques races équestres.

« Il est trop beau pour ne pas être un peu bête, pensa Nathalie. Mais la nullité,

chez ces êtres-là, est couverte d’un trop beau vernis de savoir-vivre pour qu’une femme ait à en rougir. On n’aime pas les gens pour ce qu’ils sont, mais pour ce qu’ils paraissent aux autres. La reine Elisabeth eût pris ce noble seigneur pour un de ses grands officiers, et, quoi qu’en dise Eveline, je suis reine, je suis Elisabeth, je suis Anglaise par nature plus qu’on ne le pense.

« Gomment plairais-je à ce grand-vassal ? Comment le retiendrais-je ici , au moins tout le temps des vacances, ne fût-ce que pour n’ètre pas abandonnée au fretin des prétendants, pendant qu’E-

veli ne jette déjà son dévolu sur le seul

homme d’esprit de la société? Je suis

aussi belle dans mon genre que M. Fla-

vien dans le sien, et d’une nature encore •

plus aristocratique, malgré mon origine bourgeoise. Là où celui-ci ne saurait que commander, je saurais régner. J’ai du talent, prestige infaillible sur ceux qui n’en ont pas. — Oui, mais je n’ai pas de coquetterie, et, dans ce temps-ci, il faut

qu’une demoiselle fasse les avances pour

se faire remarquer d’un homme qui n’aspire pas à une dot. Mais suis-je Lien sûre de n’avoir pas de coquetterie ? J’ai le désir d’être admirée, et la coquetterie, c’est l’esprit mis au service du be-

MO.NT-KEVÈCHF..

soin de piaire. . L’esprit! Eveline en a, mais moi j’ai du génie, et je ne saurais pas m’eri servir pour la satisfaction de mon amour-propre? » Elle réfléchit encore longtemps. Je crois, Dieu lui pardonne, que pendant cette orgueilleuse et grave méditation de Nathalie, il arriva à Flavien de ronfler un peu. Nathalie n’en fut point émue, et même cette pensée lui vint involontairement: « Avec un. mari qui ronflerait, on aurait tout de suite le droit de passer les nuits à écrire chez soi. »

« Mais pourquoi ne nous recherche-t-il pas en mariage ? pensa-t-elle. Nous sommes plus riches que lui. Il faut qu’il soit

MONT-RKVÊCHE.

sans dettes, ou sans ambition, on tiancé déjà... ou encore, amoureux d'une femme mariée. Enfant que j’étais! avant tout, il faut savoir cela. »

Elle cueillit une branche d’azalée, approcha derrière le banc sur la pointe du pied, la laissa tomber dans le chapeau

de Flavien qui était placé à côté de lui,

puis, se glissant comme une couleuvre dans les buissons, elle alla d’un air fprt tranquille rejoindre le premier groupe

qu’elle vit paraître sur la pelouse.

Flavien s’éveilla. Au moment de remettre son chapeau sur sa tête, il fit tom*

ber la branche d’azalée ; il l’examina un peu comme un chien de chasse flaire la piste d’un gibier suspect.

— C’est une déclaration, dit-il... Ces filles de province, comme ça s’ennuie!

Voyons!

Il détacha une des fleurs qu’il mita sa boutonnière , et froissa le reste de la branche qu’il fourra dans la poche de côté de son habit. Puis il se leva et prit le chemin du château, résolu, dans le désœuvrement de son propre cœur, à voir venir l'aventure.

MONT'RKVÈCHE

11 n’avait pas fait trois pas qu’il rencontra Caroline.

— Il n’y a, pensa-t-il, que les petites filles pour faire en jouant de pareils coups de tète. Elles appellent cela des espiègleries !

Mais Caroline, qui cherchait Nathalie, l’accosta avec sa manière accoutumée :

Bonjour, monsieur, comment vous portez • vous?

Il ne fallait que rencontrer ses beaux grands yeux vifs, hardis et tranquilles, pour ne pas douter un instant de son in-

différence et de sa pureté. Aussi Flavien lui offrit-il son bras qu’elle accepta sans embarras, pour retourner vers sa mère, un peu vaine d’être traitée comme une personne raisonnable, et s’efforçant de régulariser son pas vagabond qui savait courir et non pas marcher.

En ce moment Thierray, après s’être éloigné d’Eveline pour ne pas paraître d’une assiduité choquante, était revenu, comme naturellement, reprendre l’assaut avec elle.

— Mademoiselle, lui disait-il, aimezvous les papillons ?

— Je les déteste, répondit-elle. Ce sont les emblèmes de ma propre légèreté, et je ne demande qu’à me distraire de moi-même.

— Votre cousin Amédée aime beaucoup les papillons, mademoiselle.

— Ah! dit Eveline avec son irréflexion accoutumée, c’est parce que sa tante les aime !

11 s’en fallut de peu que cette parole

MONT-REVÊCUE.

imprudente n’éloignât subitement d’Eve*line l’hommage qu’elle prétendait acca?parer. Thierray ne voyait encore dans ses rapports avec le groupe féminin de Puy-Verdon, que le plaisir de tourmenter, d’effrayer, de supplanter, en passant, le rival qui lui tomberait sous la main. Ses yeux se portèrent rapidemen sur Olympe et sur Amédée, qui échangeaient à voix basse quelques paroles dans un coin, debout l’un et l’autre.

Il u’j avait rien de plus naturel que de voir ces deux personnes se consulter sur quelque détail d’intérieur avec cette sorte de petit mystère officiel qu’on af-

fecte en pareille circonstance, pour ne pas troubler le loisir ou l'amusement des antres par un retour vers les choses de la réalité. Mais Thierray, se croyant sur la voie d’une découverte importante,

faillit oublier Eveline qui, déjà, n’avait

plus rien de mystérieux pour lui, pour courir après l’ombre d’un mystère nouveau. Il sentit passer en lui comme un vague frémissement de curiosité qu’Eveline prit pour un frisson de jalousie.

— Nathalie avait deviné juste, pensat-elle. M. Thierray est amoureux de ma belle-mère. Allons! c’est un combat à livrer, et je le livrerai. 11 ne sera pas dit

MOKT-REVÊCHE.

que cette jeune femme, à qui je permets d’accaparer !e cœur de mon père, ne nous laissera pas un pauvre adorateur.

Elle fit si bien que Thierray resta enchaîné à ses côtés, un peu préoccupé, un peu acerbe, un peu rebelle, mais, sinon retenu par un lien de fleurs, du moins empêtré dans un écheveau de soie. Fiavien arriva, et en recevant les remercîmentset les éloges de la famille, il ne songea qu’à chercher dans les yeux de toutes les femmes qui se trouvaient là (car il était arrivé plusieurs voisines) la folle ou la railleuse qui avait jeté à sa tête, c’est-à-dire dans son chapeau, la branche d’azalée. Avant qu’il n’eùt rencontré les yeux de Nutha-

lie, celle-ci avait vu la fleur à sa boutonnière, et s’était dit: « Ou il n’aime personne, ou il est facile à distraire. Avec une passion sérieuse, on ne se donne pas à la première venue, et cette fleur est sur lui comme un écriteau sur une maison à vendre ou à louer. » Elle prit un journal qu’elle fit mine de parcourir, et quand Flavien, par un détour savant, trouva le moyen de venir la saluer, elle était si bien préparée à lui faire un accueil de glace, qu’après lui avoir sôuhaité fort gracieusement le bonjour, il s’éloigna en pensant : « Certes, ce n’est pas cette précieuse dont je porte les couleurs à ma boutonnière ! »

Eveline causait avec tant d’animation sans même le voir, et Thierray l’absorbait si bien, que Flavien sourit en se disant que ce n’était pas celle-là non plus.

Quelque dame du voisinage? Il ne s’en trouvait précisément pas une seule qui fût jolie, et on ne suppose jamais qu’un mystère de ce genre puisse cacher une figure ridicule ou déplaisante.

Restait madame Dutertre. Elle avait accueilli et remercié Flavien avec une cordialité gracieuse et calme; elle n’avait pas paru remarquer la fleur d’azalée.

Pourquoi l’eùt-elie remarquée, si elle a’y était pour rien?

Mais tout d’un coup Flavien fit une remarque à son tour. Olympe avait, dans les plis de son jabot de dentelle, une fleur d’azalée toute semblable à la sienne et coupée fraîchement, car, on le sait, cette fleur ne vit qu’un instant séparée de sa tige.

Voyons! se dit encore Flavien. — Mon cher voisin, dit-il à Dutertre, c’est donc une affaire faite, vous êtes propriétaire du petit domaine de Mont-Revêche. Je ne m’en occupe plus. Mais, ajouta t-il en

regardant madame Dutertre, madame comprendra aussi bien que vous qu’il est des choses qu’on ne vend ni ne donne, des souvenirs de famille dont on ne se sépare pas. Ainsi le lit, la chambre, le petit castel, qui portent encore, pour ainsi dire, l’empreinte de ma vieille grand’tante, je n’ai jamais compté m’en dessaisir. Heureux aujourd’hui pourtant de détacher un échantillon de ce vieux mobilier, je l’ai mis à vos pieds, madame, ne sachant rien de plus précieux à vous offrir qu’une relique ainsi consacrée. Mais, comme je ne peux pas vous apporter la tour de Mont-Revêche pour la placer sur votre cheminée, permettez-

moi de la garder pour mbi. Aucune personne de votre famille ne voudrait habiter ce pauvre donjon si petit, si triste, si

complètement isolé. Moi je m’y trouve bien, je l’ai pris déjà en amitié, et je souffrirais de le voir habité par un fermier. Je vous livre, mon cher Dutertre, les bâtiments d’exploitation qui sont au bas du monticule, mais je vous demande de me laisser sans regret ma colline de bruyère, mon fossé rempli de broussailles, et mon pied-à-terre de Mont-Revêche à côté de vous. Distrayez donc la valeur de cette habitation de celle que vous attribuez à la propriété entière.

— Elle est nulle, mon cher voisin, ré- '

pondit Dutertre. Ces sortes de manoirs, qui ont une valeur historique ou artistique, n’en ont aucune dans les affaires de ce pays-ci et passent par-dessus le marché dans les contrats d’achat et de vente, à moins qu’ils ne fournissent un local à l’exploitation agricole. Ce n’est point ici le cas ; la ferme de Mont-Revêche est suffisante comme bâtiment, et votre donjon, qui ne serait pas volontiers habité par un fermier (vu sa réputation d’être hanté parles esprits), risquerait de tomber sous les outrages du temps. Nous ne distrairons donc rien de la valeur totale de la propriété, et vous garderez, vous, en toute propriété, la colline de Mont-Revê-

36 MONT-flEVÊCHE .

che et tout ce qu’elle comporte. A présent, laissez-moi vous dire que, dans

notre marché, voilà ce qui m’enrichit le

plus : c’est l’intention que vous avez de garder un pied-à-terre auprès de nous et de nous faire espérer par là le séjour ou le retour d’un excellent voisin.

Madame Du tertre approuva son mari par un regard où Flavien crut voir de l’émotion, et un sourire cordial qui se changea pourtant en rougeur lorsqu’il lui baisa la main, après avoir serré chaleureusement celle de Dutertre.

Nathalie n’avait rien perdu de cet en-

Iretien qu’elle avait paru ne pas entendre. La partie est gagnée, se dit-elle, il restera. « Un château pour une fleur, c’est assez chevaleresque. » Et elle plaça à son corsage une fleur d’azalée qu’elle avait mise en réserve pour les besoins de l’aventure. Flavien n’y prit pas garde.

Eveline aussi avait ouvert l’oreille, et comme elle ne s’obstinait pas, ainsi que Nathalie, à tenir les yeux baissés sur un journal, elle vit l’espèce de trouble enjoué et animé de Flavien, l’espèce’de satisfaction tout à coup embarrassée d’O- Ivmpe. Un regard un peu trop hardi de

ce dernier avait intimidé la jeune femme ». ■*

au milieu de sa candeur, et, chose étrange, Eveline, cette fille de dix-huit ans, ne comprenait pas la timidité. Elle pensa donc que Nathalie avait bien deviné et qu’une affaire de cœur ou de coquetterie s’engageait entre l 'excellent voisin et sa belle-mère.

Elle s’approcha de lui pour essayer l'effet d’une bordée au hasard :

— M. de Saulges n’est ni romanesque, ni curieux, je le vois, dit-elle. On lui parle d’esprits, on lui apprend que son château est hanté, et il n y fait pas la moindre attention.

— Est-ce que tous les châteaux ne sont pas hantés? répondit Flavien. Tous ceux que j’ai habités ont leur légende. Le vôtre n’aurait-il pas la sienne?

— Oh ! il n’y a de spectres que dans les châteaux abandonnés, ou dans ceux qui sont encore habités par des nobles, dit Dutertre. La bourgeoisie réaliste a mis à la porte de chez elle le monde des rêves, et c’est grand dommage, couyenez-en, mesdemoiselles!

— Mais vous ne nous dites pas, s’écria Thierray, la nature des apparitions de Mont-Revêche l Cela m’intéresse, moi !

Libre à M. de Saulges d'être blasé sur les légendes, puisqu’il en a autant que de châteaux à son service ; mais moi qui ne possède pas le plus petit fragment de mâchicoulis, je serais fort curieux de savoir quelles aventures nous attendent dans les nuits d’automne du Morvan.

— Ah ! dit vivement Eveline , vous voyez bien que vous comptez prolonger votre séjour ici jusqu’aux nuits brumeuses d’octobre ou de novembre ! Quand je vous le disais !

Et en même temps elle regarda Flavien qui regardait Olympe.

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— Je l’espère bien ! dit M. Dutertre.

Est-ce que nous n’avons pas formé le projet de courir et de chasser toute la saison, mon cher Thierray ? Je suis à vous pour cela, une fois par semaine, car je ne chasse que le gros gibier. Mais nous nous verrons plus souvent, je l’espère ; tous les jours, si vous voulez ! C’est

ainsi que j’entends la vie de campagne.

Pas d’invitation, pas de visites! Qu’on

aille, qu’on vienne, qu’on soit les uns chez les autres comme dans la famille commune, et surtoutque rien ne rappelle l’étiquette méfiante et la discrétion forcée delà. yie de Paris.

A huit jours de là, après une semaine

de beau soleil, après des chasses magnifiques, après des journées entières de promenades en voiture, de pêche ou d’équitation avec la famille Dutertre, Flavien et Thierray rentraient au manoir de Mont-Revêche, entre onze heures et minuit. Le temps avait changé dans-la soirée : le soleil s’était couché terne et voilé: la brise était restée assez tiède ; mais une petite pluie fine avait commencé à tomber.

En-revenant à cheval, côte à côte, de Puyverdon à Mont-Revêche, les deux amis s’étaient parlé à bâtons* rompus, omme on peut parler au trot à l’an

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glaise, quand on ne se ralentit que pour monter une côte rapide ou descendre, dans l'obscurité , une pente dangereuse.

— Crésus ! avait dit Flavipn au groom, , dans un de ces intervalles , vous ne partirez pas demain sans que je vous voie.

— C’est donc demain que je quitte monsieur ?

— A mon grand regret, certainement, monsieur Crésus ! mais j’ai enfin trouvé dans votre pays de sauvages, chevaux,

domestique et voiture, et il est temps que je vous rende à vos fonctions auprès de mademoiselle Eveline, qui a bien voulu se priver de vous pendant huit jours.

— Oh pardié ! elle peut bien se passer de moi tout le restant de sa vie, objecta ’ philosophiquement Crésus. Elle a bien d’autres laquais que moi à ses ordres , c t j’ai plus besoin d’elle qu’elle n’a besoin de moi.

— Ne rendez, pas notre séparation trop déchirante, monsieur Crésus, en nous montrant les trésors de votre esprit, dit Thierray, et puisqu’on n’a plus rien à

vous dire, reprenez votre distance à douze têtes de cheval en arrière ; surtout comptez bien, et qu’il n’y en ait pas

une de moins.

— Sont-ils hôtes! pensa Crésus, c’est égal, ça paye bien ; et il opéra son mouvement de retraite à l’arrière-garde.

— 11 fait presque froid, ce soir, dit Thierray.

— Non, c’est la campagne qui devient triste, répondit FJavien. Il reprit le trot et Thierray le suivit.

-- Décidément, mon cher, dit Thierray

lorsqu’au bout de dix minutes ils se remirent au pas pour traverser un marécage, je ne suis pas né cavalier, le trot me fatigue. Je n’aime que le pas et le galop.

— Mais, mon très cher, nous irons comme tu voudras. Règle l’allure, je te suivrai. Est-ce que par hasard tu te gênes avec moi?

— Non ; mais, .devant le monde, je te suis par amour-propre, et quand nous sommes seuls, je te suis par habitude.

— Pourquoi mettrais-tu de l’amour-

propre à cela'# Tu montes parfaitement bien.

— Il est vrai qu’on ne met d’amourpropre que dans les choses qu’on ne fait pas bien, et c’est à cause de cela que j’ai la sottise d’en mettre dans l’équitation.

Je l’ai apprise avec rage ; je me suis assoupli les muscles et assuré la main avec une rapidité étonnante. J’ai analysé l’étude du cheval assimilé à l’homme, et de l’homme assimilé au cheval, avec un sérieux formidable. J’ai dépensé plus de force physique et de volonté pour cette belle science que pour apprendre à penser et à écrire, le tout par amour-propre;

MOMT-REVÊCHE.

et, malgré tout, Eveline m’ûditce soir une grande vérité : vous nous jetez de la poudre aux yeux ; vous avez bonne grâce, vous faites valoir votre monture ; mais vous n’ètes pas vraiment solide , et un beau jour vous vous casserez le cou.

— Etait-ce une métaphore ?

— Peut-être ! Mais il en est de cela comme de tout le reste. Pour être homme de cheval, il faut avoir abordé le manège dès l’enfance. Il faut être né pour ainsi dire à cheval, comme les enfants de famille et les grooms, comme les jeunes seigneurs et les enfants de ferme. Nous

io

autres, descendants des races vouées au commerce, à la chicane , aux arts ou aux métiers, toute notre force, toute notre souplesse, toutes nos aptitudes sont dans le cerveau ou dans la main. Nous naissons et grandissons dans la poussière des comptoirs, des bureaux ou des ateliers.

Nos muscles s’y étiolent, notre sang s’y appauvrit, nous ne vivons plus que par les nerfs. Plus tard, si les séductions du loisir s’emparent de nous, nous sommes assez adroits et assez persévérants pour imiter les hommes de loisir dans nos goûts, dans nos manières, dans nos habitudes ; mais, pour un œil exercé, nous ne sommes jamais qu’une contrefaçon

du patriciat, et les femmes ne s’y trompent guère; non plus que nous-mêmes quand nous nous examinons de bonne foi.

— C’est possible, répondit Flavien.

Peut-être même, à vouloir vous transformer ainsi, perdez-vous ce qui vous fait, en bien des points , supérieurs à nous.

— Quels sont donc, selon toi, mon cher ami, ces points de supériorité ?

— Tu les as signalés toi-même. Vous

MONT-REVÊCIIE.

avez des nerfs, ce qui vous rend beaucoup plus aptes à vous emparer de la vie de civilisation que la puissance qui réside

dans nos muscles et qui relègue notre

rôle aux temps de la chevalerie. Vous vivez par le cerveau, par la souplesse de l’idée, la faculté du labeur persévérant, l’adresse de la main, toutes choses qui font peut-être l’animal moins beau, mais qui font, à coup sûr, l’homme plus fort. Ne vous plaignez donc pas, hommes du tiers :

vous n’êtes pas nés à cheval sur des chevaux, mais vous êtes nés à cheval sur le

monde. .

Il y avait loin, comme on voit, de cette

MONT- REVÉCUE.

conversation à celle de la chevauchée du bois de Boulogne, huit ou dix jours auparavant. Les rôles étaient intervertis entre ces deux jennes gens. Chacun cédait l’avantage à l’autre, de bonne grâce.

La jalousie était devenue épanchement ; la rivalité, concession. C’est que tous deux étaient amoureux, et que l’amour rend naïfs par moments, qu’il soit passion ou faiblesse, les cœurs les moins disposés

à s’avouer vaincus.

Cependant aucune confidence n’avait été échangée entre eux. Flavien mettait un soin extrême à ne jamais prononcer devant Tliierray le nom qui le préoccu-

pait , et Thierray en parlant sans cesse d’Eveline, n’en avait encore jamais parlé sérieusement.

Le silence de la nuit était profond lorsqu’ils montèrent la colline de Mont-Revêche. La chouette, logée dans le donjon faisait seule entendre son cri aigre-doux.

La lune pâle paraissait à travers la pluie fine , comme une lampe dans son globe de verre mat.

— Quel paysage mélancolique ! dit Thierray, c’est une nuit d’Ecosse, une nuit à apparitions.

— A propos, ditFlavien, as-tu fini par

savoir quelle figure ont les revenants de notre donjon? Je n’ai plus pensé à m’en informer.

— Eveline m’a conté cela; mais elle est si moqueuse que je n’en crois rien.

Cela me fait songer à interroger Crésus.

— Avancez, riche Crésus, et dites-nous ce qui revient au château de Mont-Revêche.

— Bah ! monsieur , c’est des bêtises !

répondit le groom morvandiot d’un ton sceptique.

^-11 est possible que vous soyez un esprit fort, reprit Thierray, mais répon-

dez à la question qu’on vous adresse, sans plus de commentaire.

— Eh mon Dieu ! ils disent comme ça dans le pays qu’il y revient une dame.

— Jeune ou vieille ? dit Flavien.

— Ah I ça, on n’en sait rien , on l’appelle la dame au loup, parce qu’elle paraît avec un grand loup blanc qui la suit comme un chien.

— Vous vous abusez, monsieur Crésus, reprit Thierray, son loup est noir.

— Non, monsieur, c’est son masque qui est noir.

— Nous y sommes, dit Thierray à Flavien : elle n’est suivie d’aucun quadrupède; mais elle a un masque de velours noir sur la figure. Continuez , Crésus.

Quelle figure a-t-elle sous son masque ?

— Ça dépend, monsieur. Quand elle est de bonne humeur, elle est toute jeune et assez gentille, qu’on dit. Quand elle

est en colère , elle est vieille et laide

comme un diable. Mais quand elle veut

faire mourir quelqu’un et qu’elle tire son masque, on voit une figure de mort

desséchée, et il faut partir dans la huitaine. Voilà ce qu’on dit ; mais c’est des fameuses bêtises.

— Tout cela est très conforme à la

version d’Eveline, dit Thierray en mettant pied à terre ; car on était entré dans la cour du château. Eh bien! celte légende est jolie.

— Comment, vous n’ètes pas couché, Gervais? dit Flavien à son vieux servi-

teur qui venait à sa rencontre. Je vous ai défendu de veiller pour m’attendre ; ce service-là n’est plus de votre âge.

— Oh !que monsieur le comte ne fasse

pas attention, répondit le vieillard; c’est que je tiens à fermer la porte moi-même derrière ces messieurs.

— Eh bien ! croyez-vous que nous ne soyons pas assez grands garçons pour la fermer nous-mêmes? Au lit, au lit! mon vieux brave.

— J’y vais, monsieur, répondit Gervais après avoir été tâter* et palper la * porte, déjà fermée, avec une insistance singulière.

— C’est que nous ne saurions pas la fermer comme lui, dà ! dit Crésus à demi

voix à Thierray. Vous ne voyez pas qu’il fait une croix dessus avec ses doigts?

Ah! vous parlez de la dame au loup!

C’est lui qui gobe cette bétise-là !

— Vraiment! dit Thierray. Ecoutez donc ici, père Gervais. Est-ce que vous l’avez vue, vous ? /

— Qui donc, monsieur? dit Gervais tout ému.

— Eh ! la dame au loup !

— Oui, monsieur, répondit le bonhomme avec une grande assurance, et en

faisant le signe de la croix. Puisqu’il vous plaît d’en parler et de la nommer, je ne suis pas un enfant pour en avoir peur. Je suis bon chrétien, Dieu merci !

et je sais des prières pour l’éloigner.

Mais traitez-moi de fou et d’imbécille, si vous voulez , je l’ai vue comme je vous vois, et justement là, à la place où vous êtes.

Il n’y avait pas à discuter devant une conviction si nettement posée. Aussi, ni Flavien ni Thierray n’y songèrent, et, plus curieux qu’épilogueurs, ils le pressèrent de questions.

— Il est aisé de vous contenter, mes

MÇNT- REVÊCHE. 61

sieurs ; car cela n’est pas un conte, c'est une histoire. .. La dame Hélyette de Mont-Revèche est morte ici en l’an 1665, et vous verrez son portrait dans le grenier quand vous voudrez. Eh bien ! le costume qu’elle a dans son portrait, elle le porte encore ; et le masque que vous verrez sur sa figure, elle ne le quitte pas pour se promener dans les bois. Mais quand il lui prend fantaisie d’entrer dans le château, elle l’ôte, et c’est alors qu’elle est nuisible.

— L’a-t-elle ôté devant vous? dit Thierray.

— Non, monsieur, elle n’en a pas ou-

le temps ; je l’ai exorcisée, et elle s’est dissipée en brouillard.

— Ainsi, vous ne connaissez pas son visage ?

— Non, Dieu merci!

— Mais vous ne nous avez pas dit son histoire.

Gervais frémit; mais, se remettant aussitôt :

— Je suis un vieux soldat, dit-il, et je n’étais pas plus poltron qu’un autre de-

vant les Croates, qui m’ont fendu le cerveau à coups de sabre au passage du Mincio. Je peux donc me moquer d’une mauvaise âme en peine. Voilà l’histoire, messieurs ; elle n’est pas longue, mais elle est vraie :

« La dame Hélyette de Mont-Revêche était amoureuse d’un croquant, dit Gervais , on dit un petit clerc de Glamecy. Pour se défaire de son mari, qui avait découvert son intrigue , elle * donna dans la science du diable, dans

les poisons, et elle montait dans le haut du donjon, où vous verrez ses fourneaux.

. Elle composa un breuvage qui fit mourir lentement monsieur son mari. Tranchelion de Mont-Revêche. El comme la chose lui réussit sans éveiller les soupçons de la justice, elle résolut d’épouser son amant le croquant; mais elle apprit que le drôle était déjà marié dans le Rouergue, et elle s’apprêta à le faire mourir de la même façon. Or, comme elle était en train de souffler ses fourneaux d’enfér, une belle nuit, je ne sais quelle drogue elle versait dans la chau-

dière, lui sauta au visage et lui fit une brûlure effroyable. Cela fit du bruit. Le

croquant eut l’éveil et quitta le pays.

Madame Hélyette vécut seule et mourut vieille, ayant, depuis ce moment, toujours porté sur la figure ce qu’on appelait un loup, avec lequel elle voulut être enterrée, pour cacher jusque dans le tombeau la marque de son crime. Les paysans, qui sont ignorants et qui arrangent tout à leur idée, jouant sur le mot, prétendent qu’elle avait apprivoisé un gran d vilain loup, à qui elle faisai t dévorer ceux qui ne payaient pas la taille; qu’il a été enterré à ses pieds et qu’il revient avec elle ; mais cela est faüx, et je vous conte l’histoire exacte telle que je l’ai entendu raconter à madame lachanoinesse, qui la

il. 6

savait bien, la tenant du plus ancien curé des paroisses environnantes.

Gervais, ayant fini sa narration, fit encore gravement le signe de la croix, salua son maître et voulut se retirer.

— Attendez , Gervais , dit Flavien ; n’existe-t-il aucun document sur cette histoire dans les titres de la propriété ?

— Non, monsieur, répondit Gervais.

Vous y trouverez bien les noms, titres, contrats et ventes qui prouvent l’existence de madame Hélyette et de M. Tranclielion ; mais de cette histoire, qui n’a

été qu’accréditée par la rumeur publique, madame votre tante a eu beau chercher, il ne reste pas de traces.

— Sinon le portrait et les fourneaux?

dit Thierray. Ma foi, je ne me coucherai pas sans les voir.

— Ni moi non plus, dit Flavien., Prêtez-nous votre lanterne, Gervais, car il doit pleuvoir dans le donjon.

— Non, monsieur le comte, le donjon est bien couvert. Mais je vais vous éclairer moi-même.

Et, avec une résolution qui contrastait avec ses croyances superstitieuses, le bonhomme marcha devant eux, traversa la cour, monta l'escalier du donjon et ne s’arrêta que dans une sorte de grenier où, parmi de vieux meubles, il trouva et leur montra les débris d’un alambic et les pièces d’un fourneau à expériences chi- , miques qui avait été noirci parle feu.

Puis il toucha diverses toiles roulées, anciens portraits détachés de leurs cadres, qui ne portaient presque plus de traces de peinture sur leur trame usée, et il en choisit une qui paraissait un peu mieux conservée :

— C’est elle ! dit-il sans l’ouvrir.

— Emportons-la, dit Thierray, nous la verrons mieux au salon ; car si cette figure est désagréable au bon Gervais, il est inutile de le contrarier et de le tenir éveillé plus longtemps.

Gervais salua en silence, conduisit ses maîtres au salon, alluma des bougies, leur fit remarquer qu’il y avait du feu, une bouilloire, du thé, du rhum, des citrons, des gâteaux, des cigares, et se retira fort calme, tandis que Crésus, après

avoir rentré et pansé ses chevaux, regagnait aussi sa chambre en sifflant avec insouciance.

— Voyons madame Ilélyette ! dit Thierray en déroulant la toile.

MONT-BEVÊCHE.

lia toile était un peu écaillée partout, un peu mangée aux rats dans les angles:

néanmoins, madame Hélyette était parfaitement visible, et la peinture n’était pas très mauvaise. La dame était en amazone du temps de mademoiselle

de Montpensier. Elle portait un chapeau de feutre mou avec une plume ver'e ; son

justaucorps chamois était serré d’une écharpe. Elle avait les cheveux bouclés comme naturellement, et ces cheveux étaient blonds ; le cou, le menton et la main paraissaient jeunes; la bouche était charmante, vermeille et doucereuse ; le masque noir cachait le reste. Sur le fond du tableau, on lisait en lettres

dorées au pinceau, le nom et la date que Gervais avait signalés avec exactitude.

— J’emporterai cette peinture et je la ferai restaurer, dit Flavien.

— Garde-t-en bien, ditThierray, elle perdrait toute sa valeur, tout son caractère ; fixons-la à la tenture avec des épingles, et nous lui trouverons un cadre en harmonie avec son air de vétusté.

Ils trouvèrent sur la pelotte de la chanoinesse des épingles qui avaient servi à la toilette de la chanoinesse, et madame Hélyelte fut exhibée à la muraille. En ce

moment, une voix rauque et plaintive prononça distinctement dans un angle de l’appartement : Mrs bons amis, je vais mourir !

C’était le vieux perroquet, qui, trompé par les lumières, procédait lentement à son réveil quotidien en faisant le gros

dos et en répétant les paroles uniques de

son vocabulaire.

—Quoi, celte affreuse bète est toujours ici? dit Flavien. Vraiment tout est lugubre dans ce sombre Morvan et dans cette maussade demeure de iMont-Revêche !

— Pour le coup, dit Thierray en s’ap-

prochant de Jacot le centenaire, et en le grattant avec une sorte de complaisance, c’est toi qui as des nerfs, ce soir, mon cher ami. De quoi te plains-tu? Tu es dans un vieux château, petit, mais revêche au possible ; autour de toi, des terres que tu n’as pas l’ennui et la déception de faire valoir, puisqu’elles sont vendues, et, de toutes les manières d’exploiter la propriété territoriale en France, c’est la seule que je comprenne et que je voudrais mettre en usage si Dieu m’avait affligé d’un patrimoine. Tu us, du haut de ton domaine, une yue magnifique, pour peu que tu veuilles monter les cent dixsept marches de Ion beffroi. Tes bois

n’ont plus d’épines pour toi depuis que tu t’y promènes en amateur; mais ils ont toujours du gibier qu’on te prie en grâce de tuer pour sauver les sarrasins et les pommes de terre d’alentour. Enfin, tu as des revenants dans ton château, une légende terrible, un portrait mystérieux, des fourneaux d’alchimiste et une voix de sybille qui a appris des paroles de mort, tout exprès pour réjouir tes oreilles romantiques dans les nuits d’automne.

Que diable te faut-il de plus ? Si j’avais tout cela, moi, seulement pour un an, je me referais le cœur et l’imagination pour tout le reste de ma vie.

— Et qui t’empèclie d’y rester, Thier-

ray? d’y rester un an, dix ans, toujours, si bon te semble ? Voyons, ne veux-tu pas accepter mon château de Mont-Revêche, à présent qu’il a été bien constaté qu’il n’avait aucune valeur commerciale et qu’il pouvait entrer dans le contrat, ou rester en dehors sans rien changer aux conditions de la vente ?

— Tu oublies, mon cher Flavien, que pour habiter une masure comme celle-ci sans qu’elle vous tombe sur la tête, il faut au moins mille francs de réparation tous les ans, et qu’avec ma plume je me fais tout au plus six milles livres de rente, à la condition de travailler sans relâche.

Tu crois donc que les vers rapportent quelque chose? Or, je fais malgré moi beaucoup de vers, et ma prose ne me dédommage pas du temps qu’ils me font perdre.

— Eh bien ! gardons ce manoir à nous deux. Je me chargerai de l’entretenir, de l’étayer...

— Et les portes et fenêtres ? dit Thierray. Du côté de la campagne, il y a économie ; mais sur le préau, c’est une ruche, une dentelle !

— Cela me regarde aussi, puisque je

me suis imposé comme un devoir de rester propriétaire de la maison de ma tante. Faisons donc ce marché-là ; tu auras, ta vie durant, la jouissance nette de cette maison, sans aucune charge d’entretien ni d’impôts, et j’y viendrai de temps en temps philosopher ou fumer avec toi... Sais-tu faire du punch ? Il y a là tout ce qu’il faut.

— Oui, je sais faire le punch ! Mais cette idée matérialiste qui te vient, ajouta Thierray en versant l’eau dans la théière, me ramène au sentiment de la réalité. De quoi vivrais-je ici? Tu n’as pas la prétention de me nourrir. Nous

avons vendu nos terres (tu vois que je parle déjà en seigneur de Mont Revêche), et je ne veux pas manger les pierres de

mon donjon... Ah 1 attends! une idée!

je connais déjà les moindres détails de mon habitation !

Il alla ouvrir un tiroir de bureau en bois de rose, et y prit un petit livre de pauvre apparence, un simple livre de cuisine, mais très propre, et même parfumé à l’ambre, comme le contenu de tous les tiroirs de la chanoinesse. Année 1846...! dit-il, c’est l’année dernière.

Journal de la semaine.... mémoire de Manette; dépense de table, 12 livres G

sous... pas possible! pour une semaine?

Voyons donc! cet ordinaire doit faire frémir! Menu du 10 septembre! Tiens, c’est la date d’aujourd’hui : un poulet, une truite, une omelette soufflée... Menu du 11 : une carpe, un perdreau, croquettes de riz... Et les déjeuners, il n’en est pas question ! Ah ! j’y suis ; les déjeuners se font avec les restes des dîners, du laitage, des œufs... Voyons donc,

épices, savon, bougie... Manette est un

trésor de probité. Ma portière me compte ma bougie le double... Avec la nourriture, le chauffage, etc., etc., 104, 102, 105 fr. par mois... par an, un peu plus île douze cents livres...

MONT-KEN fcCUE.

v — La terre de Mont-Revêche en rapportait deux mille, et ma tante faisait des économies.

—Vive Dieu ! et je ne vivrais pas ici comme Sancho dans son île ! Si fait! Je passe l’hiver ici , Flavien , je dépense vingt-cinq louis, et je retourne à Paris avec de l’embonpoint et trois volumes non mangés d’avance; ma fortune est faite.... Et, si tu veux m’en croire, tu resteras avec moi; tu te reposeras du monde, tu rajeuniras ton sang et ton âme et tu épouseras une des demoiselles Dutertre pour faire une bonne fin.

— Laquelle me cèdes-tu? dit Flavien

MONT- REVÉCUE.

Sa

en riant. Ah! que ton punch est fade!

Est-ce Nathalie ou la Benjamine que tu me laisses?

—•On dit que Nathalie fait des vers superbes?

— Pouah !

— Ah çà ! rappelle-toi donc que j’en fais, moi, et dissimule ton mépris.

— Eh ! mon cher, c’est à ton punch que je fais la grimace. J'aime les vers, et je sais que Nathalie les fait bien.

MOÎST'REVÈCHE.

— Et elle est belle ! Un air (le reine du dixième siècle !

— Des bandeaux nattés ! Je déteste • cela. N’importe, ses vers sont beaux.

EtFlavien bâilla.

— Tu les connais donc?

— De réputation.

— Je crois que tu préfères Benjamine !

— Pauvre petite fille ! dit Flavien. Elle

MONT-HEVÊCHE.

est adorable ! Je la mettrais en pension jusqu’à sa majorité.

— Alors, c’est donc Eveline! Eveline l’amazone, la dame de mes pensées?

— Je ne veux pas t’en dégoûter; mais ma femme ne montera jamais à cheval :

elle me rappellerait trop mes maîtresses.

— Alors.... c’est donc madame Dutertre, la belle Olympe?

— Mon cher ami, tu me parles ma*

riage ! Je ne peux pas épouser madame Dutertre !

— Mais tu peux l’aimer.

— Aimer, moi, une femme qui ne serait pas à moi ? Et mon besoin de domination, qu’en fais-tu?

— Je crois que c’est une prétention que

tu as; car tu es le caractère le moins

emporté, le plus égal elle plus obligeant que je connaisse.

— Possible. Mais, ce qui me plaît, je veux le posséder; et ce que je possède,

je ne veux pas le partager. Parlons de toi : il faut rester ici.

— Pourquoi?

— Parce qu’il faut épouser Eveline.

— Pourquoi encore?

— Tu es amoureux d'elle.

— Me demandes-tu cela sérieusement?

— Je ne te le demande pas, je te Paftirme.

— Flavien !...

MONT-UEVÈCIIË.

— Thierray !

— Est-ce que tu crois possible que je sois amoureux, après tout ce que je t’ai dit?

— Oui.

— Je me serais donc trompé sur moimêmejusqu’à présent?

— Non, tu t’es menti à toi-même.

-Oh! oh!

— Oui, mon cher, j’ai des raisons pour

brusquer tes détours d’esprit et tes mignardises de moquerie.

— Ah! voyons! quelles raisons?

— Une seule suffira, et c’est la meilleure : j’ai de Uestime, j’ai de l’amitié pour toi.

— Voici la première fois de ta vie que tu me dis cette benne parole, et nous nous* connaissons depuis trente ans !

— Oui, mais il y a trente ans que tu

sais que je t'aime, et il est même fort inutile que je te le dise aujourd’hui.

— Pardonne-moi, Flavien, dit Thierrayen lui tendant les mains avec effusion; mais je ne l’avais jamais cru.

— Vraiment? dit Flavien étonné : c’est mal , cela ! Et il hésita à lui prendre les mains ; mais il fit réflexion, et les lui serrant : — Oui, tu es méfiant, dit-il , c’està-dire malheureux, je dois te pardonner.

— Que veux tu? J’étais le fils de ton avoué. C’était si peu de chose que le fils d’un procu reur de provincedans les idées

de la noble famille! Nous avons fait ensemble nos premières études, mais il y avait aussi une distance d’âge entre nous.

J’étais ton aîné de quatre ans; j’étais humilié de commencer si tard et d’être sur les mêmes bancs d’école avec un enfant à qui la fortune tenait lieu de précocité.

— J’aurais donc dû souffrir davantage, moi qui, parti du même point, restai si fort en arrière ?

— J’avais la raison de mon âge et la volonté de ma race, voilà tout. Quand je .

sortis du collège , je le trouvai déjà

homme, et moi je n’étais qu’un écolier mai habillé, gauche et honteux.

— Oui ! on m’avait retiré du collège où je ne faisais rien, et où tu te distinguais, pour me faire mener la vie de château où j’appris l’escrime, l’équitation et Fart de nouer ma cravate. Tu m’admiras beaucoup, sans doute ?

— Je l’avoue, ditThierray, j’eus honte de moi.

— C’est que, bien que beaucoup plus , homme que moi , tu étais encore à bien des égards un enfant. Quant à moi, je

MONT-llEVÊCllE.

l’étais tout à fait, et je méprisai ton latin et ton grec, que j’envie aujourd’hui.

— Tu n’avais pas grande idée de moi et je le sentais. Je te haïssais presque, et pourtant je t’enviais.

— Moi, voilà la différence, dit Flavien, et je m’en souviens bien, je t’aimais.

— Et pourquoi?

— Je n’en sais rien. Mes parents te trouvaient suffisant et sot. Gela me faisait de la peine, je savais que tu avais de l’esprit.

— Ce n 'était donc pas seulement de la politesse, de l’affabilité, ces manières de bon garçon que tu conservas toujours avec moi ?

— Non, c’était un besoin d’équité envers toi. Je t’aurais voulu moins savant et moins content de toi-même à certains égards ; mais , quand on te refusait ce qui était dù à ton intelligence, à la fierté, à ta droiture, j’étais révolté de cette injustice.

— Mais depuis , Flavien , quand nous

nous sommes retrouvés jeunes gens, et

puis hommes faits, dans lu monde, n’as*

tu pas eu pour moi le sentiment de la protection plutôt que celui de la sympathie?

— J ai eu l’un et l’autre , mon cher ami.

— Mais tu aurais dù me connaître assez pour savoir que celte idée d’être protégé par un homme. .

— Moins instruit et moins intelligent que toi, te blessait ? n’est-ce pas , cest cela ?

— Eh bien ! oui, soyons francs. N’as tu

pas sur moi d’autres avantages incontestables? Tu es beau comme un chasseur antique, et je suis maigre et noir comme

un scribe. Tu es un noble comte, et je suis un croquant, moi, comme l’amant de madame Uélyette. Tu as la grâce et l’aisance qui font que tu causes souvent mieux que moi sans te donner aucune peine, tandis que je sue sang et eau, sans en avoir l’air, pour mettre un frein à une exaltation qu’on peut prendre pour de l’emphase, à une ironie qui pourrait être taxée d’impertinence.Tu es toujours dans la science de la mesure des mots, et je ne suis que dans celle de la mesure des

idées. Tu vogues à ton aise dans le con-

venu, moi j’y étouffe ; enfin tu pourrais être un sot sans qu’on s’en doutât, et

moi être traité de fou, en ayant beaucoup de raison. Donc, passe-moi la vanité d’avoir cru quelquefois que j’avais le fonds et toi la forme. Aujourd’hui tout tombe devant ta franchise, et je t’avoue que je me sens le plus petit de nous deux.

— Pourquoi donc, mon ami?

— Parce que tu viens de me dire une grande parole : je t'ai toujours aimé / Et

moi qui en avais toujours douté, je sens que le cœur vaut mieux que l’esprit.

Thierray, en parlant ainsi, avait une larme au bord de la paupière. 11 était moins bon réellement que Flavien, mais il sentait plus vivement , et il réparait une vie de méfiance et de jalousie par une heure d’entraînement et d’cfïusion plus profonde qu’il n’était donné à Flavien de le lui rendre.

Pourtant ce dernier vit l’émotion de son compagnon et lui en sut gré.

— C’en est assez, ami, lui dit-il en lui prenant encore la main. Pardonnons nous le passé, et disons-nous que nous nous sommes toujours estimés et prolé-

gés mutuellement. Dans les réunions de jeunes gens de mon espèce où je t’ai attiré, je t’ai sauvé, à ton insu, plus d’une méchante affaire. Dans les réunions de gens de lettres et d’artistes où je t’ai suivi, je suis certain que tu m’as sauvé plus d’un ridicule. Ne soyons jamais humiliés de nous devoir une assistance mutuelle, et brûlons au feu de l’amitié toutes nos petitesses.

A présent, continua-t-il, permets-moi de le parler de ton avenir. Il peut être beau. Tu n’es pas né pour aspirer péniblement èr la fortune. Il faut qu’elle vienne te trouver ; tes goûts sont ceux

d’un homme d’élégance , d’indépendance, de contemplation. Ton tarent n'a pas besoin du stimulant de la misère.

Loin de là, la misère le glacerait, car si tu sais souflrir, tu ne sais pas renoncer.

Sois donc riche, tu le peux. Epouse mademoiselle Eveline Dutertre.

— Epouser une tille riche , arriver au luxe, à la liberté, à la satisfaction de tous mes appétits par une platitude ? Jamais!

— Depuis quand est-ce une platitude d’épouser une femme qu’on aime?

— Eh bien ! oui, je l’aime, puisque tu

MONT ItEVÊCHE.

l’as deviné, niais pas comme tn crois.

J’cn suis amoureux, je la désire passionnément, mais...

— Mais quoi ?

— Mais elle est coquette et je la crains.

— C’est une coquetterie innocente.

— Qui peut devenir terrible, odieuse par conséquent à mes yeux, après m’avoir semblé charmante.

— Cependant cette fille est bonne au fond du cœur.

— C’est vrai ! je vois que tu l’as observée mieux que je ne pensais. Mais j’ai peur d’elle. Que veux-tu que je te dise?

elle est blonde... blonde comme madame Hélyette !

Et Thierray, qui s’était retourné vers le portrait tressaillit involontairement.

— ■ Allons , poète ! allons, rêveur ! dit Flavien en riant, ne vas-tu pas imaginer une ressemblance sous ce masque ?

— La femme coquette est un éternel

personnage de bal masqué, reprit Thierray. Tiens, ami, ne m’interroge pas trop,

je ne sais encore où j’en suis. Dans huit jours j’en serai peut-être fort dégoûté ; je le suis à chaque instant, mais elle me reprend. Rendre et reprendre , c'est la devise et la science de celte amazone consommée ; mais moi, qui suis un cheval assez quinteux , je prendrai peut-être le mors aux dents. Ne faisons donc pas de projets. Laisse-moi m’oublier un peu dans ce jeu délicat, excitant et nerveux, qu’une jeune fille charmante livre à mon imagination. Ne me rappelle pas qu’elle est riche, et que tout cela pourrait bien finir par un notaire et un adjoint. A ce tableau .ma flamme pâlit, et je pense à M. Tranchelion , qui ne fut peut-être pas

plus empoisonné que nous ne le sommes, mais qui fut probablement haï, méprisé et trompé par cette blonde masquée.

— Je ne te dirai plus que quelques mots, répondit Flavien. Du tertre est riche, mais vraiment grand. Il veut que ses tilles se marientà leur gré... Tu vois chez lui des gentilshommes, des industriels, des fonctionnaires, des artistes, des riches, des pauvres, des partis de toutes sortes T en un mot. Ces demoiselles ont donc de quoi choisir ; mais pour ie mariage, entends-tu bien ? Elles vivent dans une grande liberté ; elles ont une belle-mère jeune, qui ne voudrait ni ne

MO\T-REVÈCHE.

pourrait les gouverner Dutertre est persuadé qu’elles savent se gouverner ellesmêmes... Si tu t’apercevais du contraire, si cette indulgence, cette loyauté des parents, venaient à enhardir des caprices. ..

des malheurs domestiques... tu comprends, mon ami : Dutertre est le plus pur, le plus généreux, le meilleur des hommes... On se reprocherait toute sa vie d’avoir répondu à sa confiance par

une trahison. Bonsoir! il se fait tard; et comme, grâce au signe de croix que Gervais a fait sur la porte, madame Hélyette se tiendra tranquille cette nuit, nous allons, je crois, dormir profondément.

Les deux amis se séparèrent. Thierray songea quelques instants aux dernières paroles de Flavien. filles n’inquiétèrent passa conscience.

— Je ne suis pas un enfant, se dit-il,

pour séduire malgré moi et mettre à mal

bêtement une jeune fille. J’ai traversé

plus d’un danger. Je ne suis plus dans

la première fleur de la jeunesse ; j’ai as-

sez usé mes passions pour n’avoir pas un immense mérite à les gouverner.

Et là-dessus il s’endormit.

fi

JV

Cette même nuit, à peu près à la

même heure où les habitants de Mont- Revêche avaient devisé de la sorte, Dutertre causait avec Amédée à Puy-Verdon. Après le départ de Flavien et de

Thierray, chacun s’était retiré dans son appartement, à l’exception du chef de la famille qui avait suivi Amédée dans le pavillon carré, sous prétexte d’affaires.

Quand ils furent seuls, Dutertre, fermant les registres que son neveu avait ouverts devant lui, lui parla ainsi :

— Mon enfant, tu es triste, j’en veux savoir la cause.

Amédée tressaillit douloureusement , n’cssaya pas de nier, mais ne répondit pas.

— Voyons, dit Dutertre en lui prenant

les deux mains, n'es-tu pas mon fils ? Ne

dois-je pas connaître ton cœur, et ne dépend-il plus de moi de te rendre heureux ? ,

— Mon oncle, mon père! s’écria le jeune homme eh serrant les mains de M. Dutertre, je suis assez heureux si vous êtes content de moi, et je ne demande qu’à vous servir toute ma vie, de près, de loin, comme vous voudrez.

— Amédée, je veux que ce soit de près, je veux que tu ne quittes pas ma famille, à moins que tu ne sois dégoûté d'en être.

Il attendait une effusion, un aveu.

Amédée eut des larmes d’attendrissement et ne parla point.

— Voyons, voyons donc! reprit Dutertre, de la confiance, enfant! Estce de toi-même ou de moi que tu doutes ?

— Ni de moi ni de vous, mon meilleur ami, dit Amédée. Mais j’ignore sur quoi ' vous m’interrogez.

— Sur ta mélancolie. Sais-tu que je te trouve changé ?

— Je me porte bien, je vous le jure ;

et si je suis mélancolique... — oui, je reconnais que je suis mélancolique — il m’est impossible de vous en dire la cause.

— Impossible? s’écria Dutertre, étonné de la fermeté de cette réponse. 11 y a, entre ton cœur et le mien quelque chose d’impossible? Amédée, j’ai donc quelque tort envers toi ? j’ai donc mérité de perdre ton affection ?

— Ah! je m’attendais à cette épreuve; mais elle est terrible! s’écria le jeune homme avec une profonde émotion.

Tenez, mon oncle, ôpargnez-la moi! Je

vous aime plus que la vie; je serais le dernier des ingrats ou des égoistes, si je vous préférais quelque chose ou quelqu’un sur la terre. Vous ôtes mon pre- • mier amour, ma première vénération, mon premier devoir; vous êtes le seul cri de mon âme, le seul but de ma vie.

Le mal que je ressens ne me vient pas de vous. S’il me venait de vous, je ne le sentirais pas, ou je le bénirais!

— Eh bien ! quoi? dit Dulertre. Il faut donc que je devine? Eveline est coquette, et, pour le moment, tu es jaloux de M. Thierray.

— De fil. Thierray? Je n'y ai pas songé,

mon oncle. J’ignore si Eveline est coquette. Il me semble qu’elle a le droit d’être tout ce qu’elle veut être. Je ne suis

pas amoureux d’Eveline.

— Regarde moi en face pour me dire cela, dit Dutertre en souriant. Tu n'es pas, tu n’as jamais été amoureux d’Eveline? *

— Pas plus que si elle était ma sœur.

Regardez-moi bien, mon oncle : vous verrez que je ne vous trompe pas.

— Ah çà!.. reprit Dutertre fort étonné,

la délicatesse, la vertu, ont-elles sur toi

assez d’empire pour étouffer l’amour dès son premier germe? Dis-moi donc , Amédée, est-ce que ,tu t’es jamais persuadé qu’il fallait être riche pour devenir mon gendre?

— Jamais! je vous connais trop bien pour cela. Je sais que si nous nous aimions, Eveline et moi... Mais nous ne ne nous aimons pas, mon oncle, ou du moins, nous n’avons que de l'amitié l’un pour l’autre. ■

— Quoi! ces promenades ensemble, cette espèce de domination qu’elle s’arroge sur loi, cette infatigable complai-

sance de (a part, ce soin jaloux de la protéger...

— Je fais mon office de frère.

— A contre-cœur, peut-être? c’est impossible.

— Oui, mon oncle, il est impossible que je me fasse à contre-cœur l’écuyer,

le gardien, le serviteur et le protecteur de votre fille, puisque c’est mon devoir,

et un devoir rempli envers vous ne me semblera jamais pénible ni désagréable. '

— Enfin, tu me donnes ta parole

MOXT-REVfecHE.

d’honneur que l’assiduité de Thierray ne te chagrine pas ?

— Je vous en donne ma parole d’honneur.

— ■ Allons ! Olympe et moi nous nous sommes trompés.

— Olympe!... ma tante croit que..

Amédée, un instant troublé, se remit aussitôt. Oui, ma tante s’est trompée, dit-il.

— Alors, c’est donc Nathalie, ma muse

sérieuse, qui s’est emparée de ton ima- *

gination?

MOM'AEVÊCUE.

— Non , mon oncle , je n’ai jamais pensé à Nathalie plus qu’à Eveline.

— Eh bien ! c’est donc ma Benjamine?

Je ne me serais pas attendu à cela; car je ne la croyais pas en âge d’inspirer un sentiment...

— Mais non, mon oncle, Caroline n’est pas en âge d’inspirer...

— Alors, ce n’est donc personne d’ici ?

Voilà qui m’étonne'et m’affecte un peu, je te l’avouerai. Quoi! j’ai élevé un être excellent, ayec la secrète ambition d’en faire tout à fait mon fils; il est ce qu’a-

près tout examen et toute recherche je puis offrir de plus aimable, de meilleur et de plus sùr à mes filles, et il n’en est pas une qui lui plaise assez pour qu’il veuille se donner la peine de lui plaire à son tour? Il faudra que ce trésor nous échappe et aille faire la joie et l’orgueil d’une famille étrangère! Allons, mon amour-propre paternel est piqué, tu vois, et mon âme un peu affligée ; mais je ne t’en aime pas moins, car l’amour ne se commande pas, et je vois bien que ton cœur ne t’a pas demandé la permission de s’échapper de la maison.

— Non, mon oncle, mon cœur ne s’est

pas échappé d’ici et ne s’en échappera

jamais. Je ne me livre pas au sentiment de l’amour, je défends ma jeunesse de

cette tentation, que vous seul devez m’interdire ou me permettre un jour. Je n’ai pas encore pensé au mariage. Si vous voulez que j'y songe plus tard, j’y songerai;

si vous faites dépendre en partie votre bonheur de l’affection que pourrait me témoigner une de vos filles, je tâcherai d’en inspirer à votre Benjamine, quand elle sera en âge de ressentir un sentiment plus vif que l'amitié fraternelle. De mes trois sœurs, c’est celle dont les goûts et le caractère seraient le plus conformes aux miens. Mais elle n’a que seize ans,

MOÎST-REVÊCHE.

el montre encore les douces aptitudes et les développements incomplets de l’enfance. Laissons-la grandir, et dans trois ou quatre ans , je serai , j’espère être digne d’elle et capable de la rendre heureuse.

Celte réponse fut faite avec franchise et fermeté. Du tertre sourit avec affection.

— A la bonne heure ! dit-il. Ce projet, car ce n’est encore qu’un projet, me charme sans me rassurer beaucoup.

N’importe, tu me laisses de l'espoir, et je t’en remercie. Ma Benjamine!... Oui, celle-là... elle est bien bonne, n’est-ce

pas, Amédée? Elle m’aime comme tu m’aimes... Et elle chérit sa jeune mère comme nous la chérissons !

Dutertre, absorbépar une foule d’idées tristes et douces, rêva un instant, caressant les unes et refoulant les autres. Il ne vit pas le malaise douloureux d’Amédée, et il allait»Iui dire bonsoir, lorsqu’un souvenir le frappa, mais sans l’inquiéter. — A propos, dit-il , explique-moi donc ces plaisantent^ de Nathalie, auxquelles Eveline a pris une sorte de part, l’autre jour. Tu te promènes donc la nuit sur la pelouse, ou dans les massifs ? Tu lèves donc à ialuue comme un amoureux

de roman ? Cela l’est bien permis ; mais pourquoi ces demoiselles avaient-elles un air piqué, presque menaçant en t’interrogeant sur tes prétendus travaux de la nuit, et sur ta lampe, qui, disentelles, brûle souvent dans le vide ?

— Ne me questionnez pas sur une chose si frivole, mon oncte, répondit Amédée plus triste que confus. Je ne pourrais pas vous répondre.

— Allons ! je comprends ! cela ne me regarde pas, en effet, elj ai tort de vouloir pénétrer les petits mystères de la conduite d’un jeune homme. Pourtant,

mon ami, je dois le dire que, dans une maison comme la nôtre, où des regards d’une innocente, mais violente curiosité enfantine, épient toutes choses sans les comprendre, il faut que le mystère de ces petites faiblesses soit complet...

— Quoi, mon oncle, s’écria Amédée surpris et même blessé, vous me croyez capable d’avoir une intrigue de ce genre dans votre maison ? Vous pensez que, si le démon de la jeunesse troublait mes nuits, je respecterais assez peu le sanctuaire de votre famille pour satisfaire mes ' passions sous le toit qui protège votre femme et vos filles, et pour les exposer à

surprendre seulement un regard échangé avec quelque femme attachée à leur service? Non, non! cette maison m’est sacrée! et je n'y voudrais. pas même caresser une pensée qui pourrait souiller la pureté de l’air qu’on y respire.

— Noble cœur! dit I)utertre en l’embrassant : ah! je le vois, je ne t’estime pas encore ce que tu vaux ! Pardonnemoi, enfant ! mais alors, quand tu le promènes seul, la nuit... es-tu poète ? ou estu triste ?

— Peut-être suis-je l’un et l’autre, mais c’est sans le savoir, je vous jure, ré-

MÛ.\' T - R E Vfii : 1 1 E .

pondit Amédée avec un sourire mélancolique el candide.

En ce moment un cri aigu et déchirant retentit dans la nuit sonore. Dutertre tressaillit, et son regard terrifié rencontra celui d’Amédée.

— Qu’est-ce donc? dit-il, ce cri est parti de mon appartement ? C’est la voix de ma femme !

Et il s’élança vers la porte. Amédée le retint.

— Non, mon oncle, dit-il, n’y allez

pas.

— Comment, n’y allez pas? s écria Dutertre.

— - Ce n’est pas... non, ce n’est pas ce que vous croyez... il n’y a rien là qui doive vous effrayer...

Amédée parlait dans une sorte d’égarement. Dutertre était trop effrayé pour y faire attention. Il se dégagea et courut vers l’aile du château dans laquelle on pénétrait, de ce côté de la pelouse, par le perron de la tourelle. Il traversa le boudoir qui occupait le rez-de-chaussée, monta l’escalier en spirale et entra dans son appartement. Tout était calme et

' MONT-llEVÊCIIE.

silencieux. Olympe parut s’éveiller dès

qu’il entra.

— Olympe, vous dormiez? lui dit-il.

Alors vous rêviez? Vous avez crié. C’est vous, n’est-ce pas, qui avez crié ? Je ne prendrais pas une autre voix pour la vôtre ?

— J’ai crié? dit Olympe, qui parut

faire un grand effort pour s’éveiller ou pour se souvenir. Je n’en sais vraiment

rien, mon ami ! Je n’ai pas conscience de cela. Mais qu’importe?

— Ma chère femme, vous n’êtes pas malade? •

MONT'UEVÊCHE.

Elle porta doucement à ses lèvres la

main de Dutertre qui tenait les siennes,

et comme accablée du sommeil de la

santé ou de la fatigue, elle retomba sur

son oreiller et ses yeux se fermèrent.

Dutertre interrogea son pouls, il était lent et faible ; il toucha son front de ses lèvres. 11 était frais et calme. Elle avait un sourire angélique, une pâleur transparente, une beauté idéale.

Dutertre éprouvait pour cette jeune femme tous les transports de la passion, mais ce n’était pas l’unique cause de son atlachemenlpourelle. C’était, avant tout, une estime profonde, un respect sans

MONT-KEVÈCHE. 1 33

bornes , une tendresse inépuisable. Il l’aimait comme sa femme, peut-être encore plus que comme sa maîtresse. C’était une affection aussi complète, aussi

vaste, aussi élevée que l’âme qui lui servait de sanctuaire.

Il la regarda se rendormir , plongé dans une extase respectueuse, car il y

avait, dans sa passion, de ces moments

d’idolâtrie où il se trouvait heureux de la contempler sans quelle y prit garde.

Mais une douleur vague traversa tout à coup son rêve de bonheur ; si elle était malade ! pensa-t-il , si j’allais la perdre! et une sueur froide glaça son front.

il. 10

MONT-HEVÊCIIE.

Pourquoi donc cette idée? se dit-il encore. Est-ce un pressentiment ? Est-ce l’instinetde la misère humaine qui nous présente toujours le souvenir de la mort au sein des délices de la vie ?

Il s’éloigna sans bruit, se souvenant qu’il avait laissé la porte du boudoir ouverte et qu’Amédée l’avait suivi jusquelà. En redescendant l’escalier de la tourelle, il fut frappé d’un autre souvenir qui se dessinait plus net, à mesure que son inquiétude se dissipait. Amédée n’avait poiîit paru surpris du cri qu’ils avaient entendu. Il s’était efforcé de retenir son oncle, au lieu de partager son

empressement à porter secours à Olympe. Cela était inexplicable.

— Mon ami, ditDutertre en retenant son neveu dans le boudoir et en lui parlant à voix basse, bien qu’ils ne pussent être entendus de personne, il y a quelque chose d’extraordinaire dans le sommeil de ta tante. On ne crie pas ainsi sans faire un rêve affreux, et on n’a pas de tels rêves sans en garder le souvenir au réveil. Tu as eu l’air de savoir ce que cela signifiait, tout à l’heure. La pensée ne t’est pas venue comme à moi qu’un voleur entrait chez ma femme ou que le feu prenait a ses rideaux. Tu étais triste,

MONT'HEVfcCHE.

mais pas étonné le moins du monde. 11 Il y a là quelque chose d’incompréhensible. 11 faut me le dire.

— Oui, il faut vous le dire, je le sens, répondit Amédée avec effort, mais, si je vous le dis, vous souffrirez beaucoup, et ma tante me fera des reproches qui me déchireront le cœur, la conscience, peutêtre !

— Amédée, dit vivement Dutertre, il faut parler! As-tu fait serment d’avoir un secret pour moi? je t’en dégage. Je suis tout ici, le père, l’ami, le maîlre des cœurs et des consciences, parce que je suis l’esclave dévoué au bonheur

de chacun de vous. Parle vile , je le veux!

Dutertre exerçait en effet sur une partie de sa famille un ascendant illimité.

Cet homme, la douceur, la tendresse, la débonaireté mêmes, était né pour régner * sur les âmes aimantes par la seule puissance de l’amour. Tout son secret pour l’inspirer était de le ressentir lui-même avec ardeur, et, dans les choses du cœur, il avait, avec les cœurs ardents comme le sien, une décision, une volonté, un magnétisme, si l’on peut dire ainsi, qui le

rendaient aussi fort avec ceux-là qu’il,

était faible et même dupe vis-à-vis des

cœurs glacés.

Amédée, formé du même sang, doué des mêmes instincts, reflet splendide et pur de cette âme d’élite, ne pouvait pas essayer de lui résister. Il parla, mais avec ménagement d’abord.

— Ma tante est malade , dit-il , je le • crains. Ne l’avez-vous jamais cram l vousmême ? Sa pâleur est-elle naturelle?

— Oui, oui, je le crains , dit Dutertre ; mais sa pâleur.... je l’ai toujours vue ainsi !

— Oui, reprit le jeune homme, vos yeux y sont habitués. Il semble que ce

soit une condition de son organisation , parce que c’est, dit-on, un des prestiges de sa beauté ; mais c’est la preuve d’un refroidissement du sang qui n’est pas ordinaire à son âge, et qui , tôt ou tard, «

doit être le symptôme d’un dérangement dans l’équilibre physiologique. J’ai un peu étudié la médecine depuis un an,

mon oncle. Je ne la sais pas , mais je la

comprends, et je crois savoir mieux que les médecins de ce pays la situation de ma tante.

— Parle donc, tu me fais mourir. Qu'at-elle? Depuis quand est-elle malade ?

Pourquoi me le cache -t-on ? Pourquoi

uo

m’en fait-elle mystère ? c’est donc grave ?

— Oui et non. Après mùr examen, les premiers médecins de Paris ( car elle a consulté à votre insu à Paris, à son dernier voyage, il y a trois mois), les médecins de Paris lui ont déclaré dans une consultation écrite que j’ai entre les mains...

— Montre-la moi ! s’écria Duterlre.

— Je vous la montrerai, mais soyez certain que je ne yous trompe pas.

— Us ont déclaré... ,

— Que ma tante n’avait aucune lésion organique ; qu’elle offrait l’apparence de la plus parfaite et de la plus saine, et

même de la plus robuste constitution, mais qu’il existait chez elle une surexcitation nerveuse incompréhensible, et qu’il fallait y apporter promptement et fréquemment remède par l’emploi des calmants, des stupéfiants les plus énergiques.

— Quels sont donc ces symptômes nerveux? Des cris?

— Quelquefois un cri âpre et strident lui échappe au commencement de son

sommeil. Ce cri, dont elle n’a pas conscience ou qu’elle ne veut pas avouer, m’a souvent fait tressaillir à l’heure où nous l’avons entendu ce soir. Et alors l'inquiétude me fait sortir de ce pavillon, qui est peut être le seul endroit habité d’où on puisse l’entendre distinctement, et approcher de la tourelle. Toujours prêt à appeler, si quelque nouveau signe de souffrance me faisait craindre des accidents plus graves , je veille parfois des nuits entières , à portée de constater les progrès du mal dont seul j’ai arraché la confidence. Vous voyez, mon oncle,

que ce n’est pas de la poésie que je fais

au clair de la lune, mais une souffrance

bien vive que j’éprouve et que je ne devais révéler qu’à vous.

— Pourquoi ce mystère, encore une fois?

— Cela, je ne vous le dirai pas, mon oncle, répondit Amédée avec sa fermeté accoutumée. II s’agit pour moi de vous faire connaître le mal et non d’en rechercher la cause. Je pourrais me tromper !

— Eh bien ! ce mal ! dit Dutertre en proie à une vive anxiété.

— Il est quelquefois très grave. Les

cris échappés durant le sommeil ne sont qu’un résultat de la contrariété terrible que la malade s’impose durant le jour pour les retenir et cacher un indicible malaise, des tressaillements subits, des besoins poignants de pleurer et de sangloter. Ma tante est douée d’une volonté supérieure...

— Oui , je le sais. La volonté de tout souffrir sans se plaindre. Eh bien ! elle voudrait crier, pleurer, n’est-ce pas ? Elle

se contient?

— Oui, mais elle se brise, et j’ai vu des crises qui m’ont brisé moi-même.

Des étouffements soudains, des suffocations effrayantes, les lèvres bleues, les yeux sans regard , les mains glacées ,

roidies comme par la mort. J’ai cru dix fois qu’elle allait expirer sous mes yeux. '

— Et le remède, le secours, le salut ?

quels sont-ils? dit Dutertre s’armant d’une attention de sangfroid au-dessus de ses forces et ne sentant pas les larmes qui baignaient ses joues.

— Le remède est sùr, mais terrible.

Ce sont ces antispasmodiques dont je vous ai parlé, l’opium sous plusieurs formes. Ils font cesser les crises et même

ils en retardent le retour. Mois ils n’en détruisent pas la cause, et même ils leur préparent la victoire, en affaiblissant d’autant plus l’individu. Vous avez remarqué des langueurs, des distractions que vous preniez pour des rêveries douces ou pour des préoccupations sans gravité : ce sont des accablements, des lacunes, pour ainsi dire, dans l’existence physique et morale.

« Ma tante se plaint et s’effraie de ces remèdes funestes. Elle s’en abstient le plus possible quand elle espère cacher le mal qu’ils combattent ; mais, depuis que vous êtes de retour, malgré mes

supplications, elle prend de l’opium tous

les jours, tant elle craint de vous effrayer

par un de ces accidents imprévus, et je

vois qu’une de mes prévisions se réalise.

Elle a crié cette nuit. L’opium arrive à perdre sa vertu. Vous savez que les remèdes les plus énergiques se neutralisent en s’assimilant à notre économie.

Si elle continue, elle va être forcée d’augmenter les doses, et c’est la mort lente • qu’elle fait passer ainsi dans ses veines, vous ne l’ignorez pas.

— Elle est donc perdue, mon Dieu !

s’écria Dutertre en se levant et en retombant comme foudroyé sur son siège.

MONT-HEVÊCflE.

— Non, mon cher oncle. Elle est jeune et forte ; elle a la volonté de vivre, car

elle vous aime comme on aime Dieu.

Elle ne mourra pas : Dieu ne le permettra pas !...

Et Amédée, à bout de ses propres forces, fondit en larmes à son tour.

Thierray, après avoir bien rêvé à Eveline et à madame Hélyette, un peu à madame Dutertre et pas du tout à Nathalie ni à Caroline, s’éveilla assez tard dans la matinée. Gervais entra, alluma le feu

que le temps pluvieux rendait agréable, sinon nécessaire, et remit en silence une lettre à Thierray. Elle était de Flavien de Saulges et ainsi conçue :

* Adieu ! mon cher Thierray , pardonne-moi de te quitter brusquement.

Je reviendrai peut-être dans quelques jours. Je ne reviendrai peut-être pas du tout. Dispose du manoir de Mont-Hevêche, où, Dieu merci, tu le plais, et où il m’est impossible de passer une nuit de plus. Suppose tout ce que tu voudras, que je suis fou, que je suis niais, que j’ai peur des revenants, que j’ai vu madame Ilélyette. Quand je serai à Paris, quand

j'aurai passé trois jours dans le monde de la réalité, les chimères qui m’assiègent seront dissipées, je n’en doute pas, et je t’écrirai, sans mauvaise honte, le secret de ma fuite. Je viens d’écrire à Puy-Verdon pour expliquer ce départ précipité ; je donne pour prétexte une

lettre d’affaires que j’ai trouvée ici hier soir en rentrant, Dis comme moi, cela snffit. Présente mes regrets, mes excuses, mes amitiés, mes respects, et n’oublie pas ce que je t’ai dit en dernier lieu.

Epouse Eveline.

* Ton ami, Flavien.

Thierray relut deux fois cette lettre, se

leva, s’informa. Flavien était parti avant le jour avec le nouveau domestique qu’il avait retenu la veille, et qui était arrivé de grand matin avec un beau cheval et un tilbury achetés de la veille aussi. Le domestique rentra avec l’équipage au moment où Thierray prenait ces renseignements, et lui remit un second billet de Flavien :

« Je monte en diligence. Je renvoie à Mont-Revêche l’homme, la bête et la voiture dont j’ai fait acquisition hier. Je suis content de ces trois choses ; je te prie .de les hébergerez nous, en mon absence, et de t’en servir le plus possible, pour

MONT-ItEVÊCHE;

que tout cela ne soit pas rouillé quand je retournerai près de toi. Les arrangements sont faits, tu n’as rien à débourser, car tout cela m’appartient avec ta permission.

Tu sais que le cheval est bon à monter.

A toi de cœur ! »

— C’est une manière honnête de me fournir un équipage sans qu’il m’en coûte rien, pensa Thierray, car il ne reviendra pas! On ne part pas ainsi sans une cause grave! Si nous n’étions en plein midi, heure à laquelle je ne crois pas du tout aux revenants, je me persuaderais qu’en effet madame Hélyelte lui ' a montré son plus affreux visage. J’y

penserai la nuit prochaine, et peut-être réussirai-je à la voir aussi. En attendant, je pense que Flavien a lancé à l’austère Nathalie une déclaration qui a été prise en mauvaise part ; ou qu’il pense encore à Léonice plus qu’il ne voulait l’avouer ; enfin que la vie d’ermite ne saurait lui convenir plus de huit jours.

Ah çà! je vais m’ennuyer ici, moi!

pensa encore Thierray en faisant d’un œil inquiet le tour de sa résidence. Je commençais à aimer Flavien... oui, je l’aimais réellement depuis hier soir.

L’excellent cœur-, le généreux caractère !

J’aurais parlé avec lui de ma nouvelle

passion... Mais cette passion est-elle assez forte pour que je m’en entretienne tout seul, le soir, en rentrant dans mon château ? Allons, c’est ce qu’il faut voir !

Et Thierray ayant déjeuné à la hâte, monta le beau et bon cheval que Elavien lui laissait, et reprit le chemin du Puy- Verdon, où l’on devait, ce jour-là, voir une surprise annoncée la veille par Dutertre.

Sur une des collines qui protégeaient à l’est et au nord le parc et les magnifiques jardins de Puy-Verdon, bouillonnait une source abondante, laquelle pre-

toR

naît son cours sur le versant opposé et allait rejoindre une petite rivière à une demi-lieue de distance, sans sortir des propriétés de Dutertre. Du côté du jardin, la colline était assez escarpée et avait pour base des rochers d’un bel effet qui formaient en cet endroit la limite naturelle de l’enclos privilégié. Du côté par où s’épanchait la source, la pente l’entraînait en un sens contraire à cet enclos, qui ne manquait pas d’eaux vives ; mais Olympe avait souvent exprimé le regret qu’une de ces belles chutes d’eau qu’elle rencontrait dans les bois d’alentour ne réjouît pas la vue et l’ouïe plus près de sa demeure ; elle avait dit

cela sans songer que ce regret serait tôt ou tard un ordre pour son mari. Dutertre avait dônc résolu de mettre une cascade sous les yeux de son idole, et il avait communiqué son projet àAmédée, qui s’était fait fort de l’exécuter durant son absence.

En conséquence, un nouveau lit avait été creusé à la source, sur le versant opposé à celui qu’elle s’était naturellement choisi; les dames de Puy-Verdon avaient vu ces travaux préparatoires sans en savoir le but; on avait parlé d’un chemin t ' \

creux, puis d’une saignée pour arroser des prairies altérées sur un autre point;

enfin, un bassin, avec ses issues nécessaires avait été établi au bas des rochers sous prétexte de citerne pour l’arrosage, et depuis huit jours qu’on était en promenades lointaines ou en chasse, Amédée avait pu faire déblayer les derniers obstacles et laisser les eaux de la source s'amasser en réservoir provisoire, sans éveiller l’attention de sa tante et de ses cousines.

L’espèce de torpeur où madame Dutertre paraissait souvent plongée, les distractions que Thierray et Flavien causaient à Nathalie et à Eveline avaient favorisé le secret des derniers travaux.

masqués d’ailleurs par la végétation de la colline. Benjamine seule, attentive et pénétrante dans les choses de fait, avait tout observé, tout découvert ; mais elle se gardait bien de vouloir ôter à sa petits mère le plaisir d’élre surprise, et à son père le plaisir de la surprendre. Elle fut donc muette comme une tombe, et ne songea même pas, plus tard, à s’en vanter, tant ce caractère d’enfant avait île solidité et de sûreté relative sous ses dehors irréfléchis et enjoués. .

On partait pour le point de vue choisi par Dutertre pour son effet, lorsque Thierray arriva. Le point de vue était une éminence suiia pelouse, et, par une

malice toute paternelle, Dutertre fit asseoir sa famille et ses hôtes le dos tourné à la colline. Il leur montrait l’horizon opposé et les exhortait à attendre de ce côté le phénomène extraordinaire qu’il leur avait promis.

Si cette surprise eût abouti vingt-quatre heures plus tôt, le brave Dutertre,

dont le naturel, à la fois sérieux et enjoué, avait beaucoup de rapport avec celui de sa Benjamine, eût pris un triple plaisir, un plaisir d’enfant, un plaisir d’amant et un plaisir de père à cette petite fête.

Mais son âme était brisée, et il faisait des efforts puissants pour cacher à sa femme

MONT-liEVÊCHE.

et à ses filles l’inquiétude qui le rongeait. Il avait promis à son neveu qu’il ne paraîtrait pas s’apercevoir de l’état d’O-

lympe ; il avait vite compris qu’il l’aggraverait en lui ôtant la consolation qu’elle goûtait à le lui cacher. Il était résolu à la soigner à son insu, à feindre de découvrir peu à peu qu’elle était souffrante, et à ne jamais lui montrer qu’il s’en effrayait sérieusement. Mais il était pâle, et sa ' voix, toujours si pleine et si fraîche, était sensiblement altérée. Thierray s’en aperçut. Dutertre parla légèrement d’un rhume et d’une migraine. Il affectait une gaîté expansive ; mais ses yeux ne pouvaient se détaeherd’Olympe, etàchaque

MONT-REVÊCIÎE.

mouvement quelle faisait, il tressaillait malgré lui, comme s’il se fût attendu à

Ja voir tomber morte dans tout l’éclat de

sa beauté, dans tout le calme de sa force.

Le temps s’était élevé, et un rayon de soleil se montra enfin, comme pour récompenser Dutertre de ses efforts. On entendait bien la pioche et la bêche résonner sur la colline, mais on y était habitué et on n’v faisait plus attention. Tout à coup, Amédée, qui avait disparu et qui se tenait auprès des ouvriers, fit entendre le signal convenu : un coup de sifflet. Dutertre répondit par un signal semblable, qui signifiait que tout le

monde était à son poste, et il permit que l’on se retournât, mais en prenant le bras de sa femme, qu’il pressa contre sa poitrine, prêt à la rassurer, si l’inattendu de la scène lui causait quelque légère angoisse de surprise on d’inquiétude. On entendait alors un mugissement sourd comme celui du vent qui s’élève, puis ce

fut comme un tonnerre lointain, et enfin /

la masse d’eau contenue dans le réservoir, dont on venait d’enlever précipitamment la dernière digue, s’élança à travers les arbres et fit sa première chute,

bruyante, fangeuse et quelque peu terri-

ble, dans la cannelure naturelle du rocher, où l’on avait dirigé sa course. Au h. '

premier moment, cette cataracte eut as-

sez d’impétuosité pour entraîner quelques roches et quelques jeunes arbres qui se trouvaient trop près de ses rives, subitement élargies, et l’espèce de hourra triomphant et joyeux que poussèrent les cinquante ouvriers, ajouta au fracas de l’irruption. Mais bientôt les eaux s’éclaircirent, se rangèrent dans leur nouveau lit et tombèrent en nappe d’argent sur les flancs lavés du rocher, pour s’enfuir en ruisseau joyeux et rapide à travers les arbres du parc et aller rejoindre leur ancien cours.

Tousles habitantsdu voisin ige étaient

MONT-RRVfcCHE.

accourus à l’entrée du parc pour Voir cette chose merveilleuse ; tous les bergers épars dans la campagne s’étaient massés sur les hauteurs environnantes, et cette scène pittoresque eut ses spectateurs et ses applaudissements.

Dntertre avait observé attentivement sa femme ; il tenait sa main, il interrogeait son pouls sans paraître y songer.

Si la surprise, la peur ou le plaisir lui font du mal, pensait-il, c’est une maladie toute physique. Et il s’effrayait moins de cette pensée que de la crainte d’une cause morale. Olympe ne tressaillit ni ne trembla. Elle n’était pas plus poltronne, pas

plus petite maîtresse que par le passé.

Loin de là; elle aimait le bruit et l’émotion d’un mouvement imprévu. Ses joues s’animèrent un peu, ses yeux brillèrent, et elle se sentit agile pour courir admirer de près la cascade, dès qu’il fut possible de le faire sans danger d’être atteinte par la chute de quelque pierre ou de quelque branche.

— Que cela est charmant, quelle heureuse idée ! disait-elle à son mari, qui ne la quittait point.

— C’est une idée à toi, répondit-il :

ne disais-tu pas, l’année dernière, qu’il ne manquait que cela ici ?

ICO

— Comment! c’est parce que j'ai dit cela? c’est pour moi?

— Et pour qui donc, je te prie ?

— Ah! lais-toi, ami! dit vivement

Olympe, ou dis-moi cela plus bas !

L’émotion d’Olympe, le mouvement brusque avec lequel elle se retourna pour voir si les paroles de son mari n’avaient été entendues que d’elle seule, et l’espèce d’étouffement dissimulé par une toux affectée, furent si sensibles pour Dulertre, qu’une partie de la vérité lui fut révélée.

no

Cent fois sa femme lui avait dit en sou-

riant : — Prends garde de me trop aimer devant tes filles ; tout le monde t’adore ici, et c’est trop juste, l’affection est jalouse. Il ne faut pas que nos chers enfants croient que tu préfères l’une de nous à aucune des autres. — Dutertre s’était habitué à l’idée de cette innocente et tendre jalousie ; il s’était habitué aussi à la respecter, à la ménager; il croyait y être parvenu. Il s’imaginait adorer sa femme en cachette, et ce chaste mystère avait été jusqu’alors un charme de plus dans son amour. Confiant de sa nature, incapable de supposer le mal, optimiste par instinct, parce qu’il portail constamment

ni

en lui le désir et la volonté du bonheur des autres, il ne s’était jamais alarmé sérieusement des conséquences domestiques de son second mariage. Il avait cru longtemps à la bonté de ses trois tilles.

Peu à peu il avait vu se développer le caractère hautain et dur de l’aînée, l’indépendance fougueuse de la seconde; il avait deviné que son bonheur, à lui, deviendrait facilement un motif d’aigreur ou un prétexte de révolte. Depuis huit jours surtout, il croyait voir et toucher dudoigt ces plaies secrètes dont il n’appréciait pourtantpasencorelaprofondeur. Mais Olympe l’avait toujours rassuré. Niant toutes ses souffrances, toutes ses humiliations,

MONT-nEVÊCHK.

tousses déboires, palliant les torts d’autrui, réparant ou cachant le mal avec une persévérance et une délicatesse inouïes, elle avait réussi à rendormir son mari dans la douce quiétude dont il éprouvait le besoin Elle espérait lui cacher toujours les sourdes angoisses de cet intérieur troublé. Depuis deux ans qu’il avait accepté la députation, il faisait d’assez Ion* gués absences pour que cette difficile entreprise n’eûtpas encore échoué, et quoique Olympe n’aimât pas le monde, elle accueillait volontiers l’entourage nombreux qui, au retour de son mari, empêchait celui-ci de voir l’abîme creusé sous la pierre même de son foyer.

Celte fois, enfin, il le pressentit, et, se retournant par le même mouvement instinctif que sa femme, il vit les yeux noirs et profonds de Nathalie attachés surelle avec une singulière expression d’ironie et de dédain. Nathalie haïssait Olympe désormais de toute la force de l’orgueil blessé. Elle avait essayé de plaire à Fla-

vien à sa manière. Flavien ne s'en était pas aperçu ; il n'avait vu qü’Olympe, et Nathalie avait juré de se venger, fallùt-il traverser le cœur de son père pour arriver à celui de sa rivale.

Quelques instants après, pendant que la famille se mêlait aux ouvriers, et qu’on

arrosait de vin et d’argent la pioche et la bêche enrubannées présentées par eux aux dames du château, Dutertre prit le bras d’Amédée et l’emmena à quelque distance, comme pour voir le nouveau cours du ruisseau.

— La cause! la cause I s’écria cet homme généreux et passionné, qui ne pouvait étouffer sa douleur. Tu ne m’as pas dit la cause ! Il me la faut, tu la sais !

Et moi aussi je la sais, je crois la savoir,

mais il serait affreux, il serait terrible de se tromper ! Parle, enfant, parle, loi dont la bouche n’a jamais menti- C’est une cause morale. Le chagrin seul peut pro-

MONT-flEVacHE.

duire ce mal étrange, ce combat entre le corps et l’âme, entre la mort et la vie.

Ma femme est malheureuse, ma femme est rongée par un affreux chagrin ! Son âme, droite et ardente comme la mienne, comme la nôtre, Amédée, ne peut soutenir une lutte incessante contre l'amertume et l’injustice. Ma femme a besoin d’aimer et d’être aimée. Ma femme est méconnue et haïe.

Malgré le trouble d’ Amédée, malgré son propre besoin d’épanchement, malgré l’ascendant que son oncle exerçait * sur lui, il refusa de répondre, et, se sentant incapable de mentir, il se renferma

dans un silence impénétrable. Dutertre fut forcé d’admirer cette réserve et de lu respecter.

— Oui, tu as raison, dit-il, je ne suis pas un homme, je ne suis pas un père de famille : je suis un malheureux sans courage et sans patience. Je tente la vertu, j’essaie de te faire manquera tes devoirs.

Oui, lais-toi! je verrai par mes propres yeux, je sonderai la plaie, je la guérirai... ou je briserai les mains impies qui l’ont faite !

—Mon oncle ! mon oncle ! s’écria Amédée, effrayé de la passion qui se révélait

MONT- REVÉCUS.

chez Dutertre, si vous soupçonnez vos filles... Souvenez-vous que vous leur devez plus qu’à vous-même !

— Oui, plus qu’à moi-même, dit Du-

lerlre, mais non pas plus qu’à cet ange

de douceur et de bonté.

— Pardonnez-moi, mon oncle, reprit

Amédée avec énergie, vous leur devez davantage. C’est l’àme plus que le corps qu’il faut sauver en ce monde. Olympe est en paix avec Dieu. Sa conscience ne faillira pas à ses devoirs. Si elle meurt, c’est nous qui serons à plaindre, et non pas cette intelligence divine qui relour-

nera vers les cieux ; mais il nous restera des devoirs à remplir sur la terre, et, si votre tendresse se retire de vos fillse, elles seront perdues pour le monde d’icibas comme pour le monde de là-haut.

Dutertre serra convulsivement la main de son neveu.

— Oui, dit-il, tu as raison, je suis un homme faible , et je reçois d’un enfant une leçon profonde et terrible. Eh bien,!

je l’accepte. Dieu est dans l’àme des enfants purs et parle par leur bouche. Oui, je me sacrifierai, et le devoir gouvernera la passion, même la plus sainte et la plus

sacrée qu’il y ait au monde. Si on tue dans mes bras l’objet de mon culte, je l’ensevelirai dans mon cœur sous mes propres ruines, mais je cacherai le crime et ne le punirai pas.

En proie à une violente exaltation, Dutertre s’éloigna, erra seul quelques instants au fond du parc et revint calme et maître de lui-même.

Cependant Thierray poursuivait son expérience fiévreuse auprès d’Eveline.

On sait qu’il s’agissait pour lui, de jourlé, desavoir si elle le charmait assez pour qu’il pût vivre le soir avec sa pen*

sée dans la solitude de Mont-Revêche.

Thierray vivait encore par l’imagination au jour le jour. Certes il n’avait pu braver impunément, depuis une semaine, le feu des coquetteries d’une fille

charmante, bizarre, audacieuse, spi ri-

tuelle et chaste, en dépit de la liberté parfois choquante de ses allures d’esprit et de conduite. Mais Thierray avait toujours eu l’ambition d'aimer, et la fantasque Eveline n’éprouvant pas encore ce besoin, ne cherchait qu’à l’éblouir. U lui savait gré, à coup sùr, de toute la peine qu’elle se -donnait pour cela, car il était trop expérimenté pour se piquer ou s’alarmer de ces brusqueries affectées

MONTKRVÊCHE.

et des transitions impertinentes au moyen desquelles elle soufflait le froid et le chaud sur ses espérances. La pauvre enfant était une coquette bien naïve auprès de celles que Thierray avait connues dans un certain monde, et l’impuissance de ses efforts pour ressembler à une âme dépravée était, à son insu, le plus grand , le seul véritable attrait qu’elle eût aux yeux de sa prétendue victime.

Mais tout cela, après avoir été charmant pendant une heure ou deux, devenait une fatigue pour un homme très fin, blasé sur bien des choses, et avide

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