II
MONT-REV ÊOHE
seulement d’amour vrai et rassurant.
Thierray avait probablement rencontré cet amour vrai, et peut-être plus d’une fois dans sa vie ; mais il n’avait pas su l’apprécier, ou plutôt il ne s’était pas soucié alors d’un bonheur sérieux et tranquille. Son imagination, son ambition, l’inquiétude et la curiosité de sa jeunesse, avaient eu d’autres besoins, de faux besoins à satisfaire : mais il se faisait tard dans cette existence isolée et
difficile. Thierray sentait son cœur s’impatienter d’être négligé trop longtemps par son propre esprit. L’esprit, c’était toujours la même chose. Le cœur promettait et demandait à la fois quel-
que ehose d’inconnu et de réconfortant.
Sibien qu’Eveline l’ennuya tout à coup, et que pour se soustraire à ces incessantes taquineries, il lui lit deux ou trois
réponses assez mordantes, quasi brutales.
Dutertre les entendit, lui qui, peutêtre trop préoccupé par son amour pour Olympe, ou trop porté ,à l’extrême indulgence dans ses relations domestiques, n’avait pas coutume de surveiller l’attitude de ses filles avec rigidité. Il se sentait disposé, ce jour-là, atout voir, à tout
peser, à tout juger, non plus à travers le prisme de ses douces illusions paternelles, mais à travers la notion plus lucide et moins riante de ses devoirs.
11 écouta sans paraître écouter ; il regarda sans paraître regarder. Il entendit Eveline redoubler de hardiesse dans ses attaques insensées; il la vit suivre et guetter Thierray comme une proie qui lui résistait du bec et de l’ongle. Il en fut affligé et humilié, et au moment où Eveline montait à sa chambre pour faire l’éblouissante toilette quotidienne du dîner, il lui prit le bras et la suivit, résolu d’avoir avec elle une sérieuse explication pour la première fois de sa vie.
11 est des situations fatales où, longtemps arrêté sans méfiance au bord d’un précipice, on met enfin le pied sur un sable fin qui semblait n’attendre que l’occasion de s'écrouler et de vous entrai-
MO.N'T-KEVÊCHE.
ner dans sa chute ; des jours malheureux où, en croyant tout réparer, tout étayer autour de soi, on fait tout écrouler sur sa tête. Dutertre était dansun de ces jours néfastes et sur une de ces pentes irrésistibles ; au premier effort qu’il allait tenter pour tout sauver, il allait tout voir se dissoudre autour de lui.
Eveline, étonnée de l’air solennel de son père, et préoccupée des impertinences froides de Thierray (elle n’avait pas eu le dernier , comme on dit aux petits jeux) , se sentit saisie de méfiance et d'humeur dès la première parole.
— Ce que me disait M. Thierray ? ré-
pondit-elle : h quoi cela avait rapport ?
Vraiment, je n’en sais plus rien déjà, cher père, et je ne conçois pas que cela vous occupe.
— Pardonne-moi, ma fille, reprit Dutertre, il est fort naturel que je m’occupe du soin de la dignité, et il m’a semblé que M. Thierray n’en tenait pas assez de compte.
— C’est possible, père ; ce bel esprit a trop d’esprit ; et il en abuse. Mais je ne m’en inquiète guères, et je sais le remettre à sa place.
— Eveline, mon enfant, ces paroles
que tu dis blessent un peu mon oreille.
— Ah ! fit Eveline avec une légère teinte d’impertinence et en commençant à détacher ses magnifiques cheveux blonds devant son miroir; car dans son dépit, elle n’oubliait pas qu’elle n’avait qu’une heure pour les recherches accoutumées de sa parure.
— Oui, ma fille, écoulez-moi, dit I)utertre un peu sévère, relevezvos cheveux et asseyez-vous près de moi. C’est votre ami le plus sérieux, c’est votre père qui vous parle.
— Ah ! mon Dieu ! c’est un sermon !
dit Eveline avec une humeur marquée.
Mon cher petit père va me gronder comme une morveuse ! Qu’ai-je donc fait pour changer ainsi son charmant caractère, et que se passe-t-il aujourd’hui entre nous ?
Et, passant de l’impatience à la câlinerie avec sa mobilité et sa souplesse accoutumées, Eveline embrassa et caressa son père, autant pour le désarmer que pour se débarrasser d’une explication embarrassante.
Dutertre accueillit ses chatteries avec
MONT-ftEVÈCHE.
sa bonté ordinaire, mais sans enjoue-
ment.
— Ma bonne Eveline, dit-il, je n’aime
pas plus à faire des remontrances que tu n’aimes à les entendre. Je ne t’en ai pas accablée jusqu’à cette heure.
— C’est à cause de cela que je ne comprends rien à celle-ci, reprit Eveline, croyant avoir repris le dessus. Ayant été fort gâtée peut-être, jamais blâmée et pas du tout surveillée, je m’étais arrogé le droit de me croire parfaite^ et voilà que vous voulez me déranger dans mes illusions sur moi-même! Voyons, papa, c’est
cruel. Je suis habituée à vos épigrammes, car vous êtes fort taquin, aussi, vous!
Mais je les prends en bonne part, au lieu que vos remontrances... Vraiment je ne sais pas de quelle couleur elles peuvent être, et j’ai peur de n’y rien comprendre du tout.
— Eveline, voilà bien des paroles pour ne pas m’écouter. Ecouter serait pourtant le seul moyen de comprendre, et je ne parlerai pas de choses bien mystérieuses. Tu es trop libre et trop irréfléchie, ma fille, je te l’ai dit mille fois en
riant, je te le dis pour la première fois, avec tristesse.
— Cornaient! mon père, vous voilà triste parce que je suis gaie? Je crois rêver ! Quel malheur va donc m’atteindre ?
quelle menace pèse donc sur moi ? Je croyais que mon bonheur vous rendait heureux; j’étais habitué à voir toutes mes folies vous plaire, tous mes enfantillages vous réjouir, et vous voilà avec un front rembruni et un œil presque dur !
Est-ce ma faute, à moi, si M. Thierray est un fat, et puis-je l’empêcher de me dire des impertinences de mauvais goût ?
— Ma chère Eveline; si Thierray était un fat et un impertinent de mauvais
MONT-REVÊCtIE.
goût, je serais fort coupable de l’avoir introduit dans ma famille, je ne me le pardonnerais pas, croyez-le bien : mais comme je le connais, au contraire, pour un homme d’esprit, de jugement et de très bonne compagnie, je dois croire que vous le faites manquer à ses instincts et à ses habitudes par des provocations très innocentes, je le sais, mais parfois hors de sens et de mesure. J’ai entendu tout à l’heure, sans le vouloir, sans y songer, des fragments de dialogue entre
vous, qui m’ont fait monter le rouge au
visage, non pas qu’ils manquassent de décence dans les idées ou dans les expressions, mais parce qu’ils accusaient
en vous une volonté insensée de vous
emparer du cœur de ce jeune homme,
tandis qu’il affectait de vous montrer que son cœur était fort capable de vous
résister. C’est là une situation humiliante pour une femme, et j’aurais cru que
vous aviez plus de fierté.
— Ainsi je manque de fierté ? dit Eveline pourpre de colère et de honte. Je m’abaisse à faire la cour à un homme qui ne veut pas de moi? Je rampe à ses pieds, je l’implore, je le provoque ? Voilà ce que je fais, ou du- moins ce que mon père pense de ma conduite ?
Et la jeune fille orgueilleuse et violente
fondit en larmes, retira brusquement sa
main de celle de son père, et marcha dans la chambre avec agitation.
— Je suis fâché de vous trouver plus irritée que reconnaissante envers moi, dit Dutertre; croyez pourtant qu’il m’en coûte beaucoup de vous blesser ainsi, et que le calme où vous me voyez me fait plus de mal que l’exaltation où vous êtes.
— Mon père, s’écria Eveline en accou-
rant à lui et en l’embrassant, ne me traitez pas de la sorte ! Si vous vous mettiez à me gronder, j’en deviendrais folle; si
vou3 vous mettiez à me haïr, j’en mour-
rais. Je vous le dis encore, je ne suis pas habituée à votre courroux, à votre froideur envers moi Je suis un enfant gâté, un enfant qui ne sait pas souffrir, ne me tuez pas !
lit l’étrange fille, en proie à une véritable douleur, mais sans repentir aucun, ^ pleurait avec véhémence et se regardait •, comme une victime.
Dutertre, touché de tant de sensibilité, mais surpris et effrayé de découvrir si
peu de conscience dans ce caractère in-
complet, tâcha de s’y prendre par un
MONT-JIEVÊCHE.
raisonnement des plus simples et pour
ainsi dire terre-à-terre*
— Ecoute, folle enfant, lui dit-il, je ne te gronde pas, je ne veux pas t’humilier, je veux t’éclairer et te préserver justement de l’humiliation dont l’idée t’est si pénible. Parle moi franchement : aimes-tu ce jeune homme ?
— Moi ? pas du tout, Dieu merci ! s’écria Eveline, furieuse contre Thierray pour lui avoir attiré cette scène.
— Eh bien, tant pis ! répondit Dutertre ; car il a du mérite, un nom hono*
MONT- HEV ÊO HE
rable dans les arts, dataient, une grande délicatesse de sentiments et une véritable élévation d’idées et de caractère.
— Vous croyez? dit Eveline, à qui cet éloge de Thierray ne déplut pas. Je ne sais pas tout cela, moi, je ne l’ai pas examiné à ce point.
— Mais moi, reprit Dntertre, je devais l’examiner, et je l’ai fait. Je devais prendre sur lui des informations minutieuses
et sûres; enfin, avant de l’introduire chez moi, je devais m’assurer que c’était un homme d’honneur, que personne au monde n’avait le droit de faire rougir.
C’est là le premier point, le point essentiel dans la société. Quant aux détails, je ne me crois point infaillible dans l’observation, et je ne crois pas non plus que Thierray soit sans défauts; mais comme je n’ai jamais pensé qu’il existât sur la terre un seul homme à l’abri de tout travers et de toute imperfection, j’ai jugé que, dans le cas où le spectacle de notre heureuse famille le ferait penser au mariage, et dans le cas où une de mes filles apprécierait ses qualités, Thierray serait un des hommes avec lesquels on a d’aussi bonnes chances que possible pour un avenir à deux.
— Ainsi, mon père. ditEveline, c’est un
prétendant que vous nous avez amené là?
— Non, ma fille ; c’est vous qui en avez fait un prétendant peut-être, par l'attention que vous lui avez accordée ; moi, je l’ignore Je ne choisis pas pour vous; je n’ai jamais formé, je ne formerai jamais de projet qui pourrait blesser vos inclinations et vous enlever votre initiative. Dans cette société , très difficile à traverser, parce qu’elle est à la fois très exigeante et très corrompue, j’ai cherché à vous ouvrir une voie aussi douce et aussi sûre que possible, en vous laissant, à toutes trois, sur le point capital
du mariage, une grande liberté de choix.
Mais ce respect de vos droits les plus délicats, cette confiance dans votre jugement, ne devaient pas me rendre aveugle et téméraire. Je ne devais pas vous lancer sans réflexion dans un monde plein de hasards et de dangers, parce qu’il est plein de vices lardés et d’apparences menteuses. Je devais faire ce que j’ai fait : vous tenir dans une retraite agréable, où je ne laisserais pénétrer que des hommes sûrs , incapables de vous tromper, de vous rechercher lâchement pour vos richesses, et où vous seriez libres de choisir, non pas dans une foule d’aspirants, mais parmi un petit nombre
aussi bien épuré qu’ii m’était possible de le faire. Là s’est borné mon rôle; et je ne sais pas ce que, dans ma situation visà-vis de vous, j’eusse pu faire de plus pour concilier la tendresse avec la prudence, mon besoin de vous voir heureuses avec mon devoir de vous faire respecter.
— Je comprends tout cela, mon père, dit Eveline, qui avait écouté avec assez d’attention, et je suis fâchée que vous ne m’ayez pas jugée plus tôt assez raisonnable pour l’entendre. Je vous confesse que nous avons eu parfois du dépit, Nathalie et moi, de nous voir ainsi reléguées à la
campagne et de n’aller à Paris qu’à de rares et courtes occasions, comme de petites tilles de province qui vont embrasser leur papa , acheter des robes neuves et voir la girafe au Jardin-des- Plantes. Mais nous avions tort, je le reconnais, puisque nous n’étions pas les victimes oubliées de vos préoccupations industrielles et politiques, mais bien les victimes privilégiées de votre sollicitude et de votre prudence paternelles.
— Tu ne t’en crois pas moins une victime, ma chère enfant, car tu maintiens le mot.
— • Passons , mon papa. L’année est
MONT-BEVÊCHE.
longue, il y a des jours de pluie où Ton s'ennuie à la campagne malgré qu’on en ait; et puis, on ne croit pas toujours, pour se résigner, à ces dangers du monde qu’on ne connaît pas. Mais revenons »
à votre M. Thierray. Nous sommes libres de faire attention à lui si bon nous semble; voilà votre conclusion, quant à lui. Mais, quant à moi, je comprends
moins qu’auparavant la leçon un peu dure que vous m’avez donnée. Si je suis libre de l’aimer, je suis libre de vouloir m’en faire aimer, et la manière dont je m’y prendrai, bonne ou mauvaise, hardie ou timide, savante ou maladroite, ne regarde que moi.
— Et je serai indiscret et déplacé, moi, ton père, si je te dis que tu prends la
mauvaise voie et que tu compromets ton bonheur futur par un système faux et fâcheux ?
— Pemettez, papa, dit Eveline redevenue folâtre et railleuse, vous avez tous les droits possibles comme excellent père, et, de plus, vous êtes compétent comme homme à succès dans le monde, mais...
— Qu’est-ce que cela, Eveline ? dit Dulertre étonné et mécontent : quelle est la portée de semblables expressions dans
votre bouche, et quand c’est à votre père qu'elles s'adressent? Que savez-vous de ma vie dans le monde ? et qui vous a appris ce que peut être l’animal ridicule désigné par vous sous le litre d'homme à succès ?
— Mon Dieu ! papa, si vous vous lâchez pour un mot , il ne faut plus que je vous réponde. Voyons! c’est donc une impertinence que j’ai dans l’esprit, quand je me représente mon père tel qu’il est, c’est à-dire un homme de quarante-deux ans, qui n’a pas un cheveu blanc, pas une ride au front, pas une dent de moins ; la santé, la force de la première jeunesse.
uue beauté idéale, une âme enthousiaste, des manières charmantes : enfin un type si parfait, si attrayant, qu’il fait tort à tous les adorateurs de ses filles?
— Je crois, Dieu me pardonne, dit Dutertre avec un sourire triste, que tu es coquette, c’est-à-dire flagorneuse et moqueuse, même avec ton père !
— Allons ! allons, papa, ne le prenez pas ainsi. Quand ma bonne Grontleltc parle de vous, elle dit que lors de votre premier mariage, vous étiez le plus charmant, le plus aimable enfant qu’elle eût rencontré, et qu’à présent, vous êtes en-
MO.NT-KEVÊCHE.
core le plus beau et le plus brave homme quelle ait jamais connu; et Gron-
dette a raison : notre jeune mère, la plus belle et la plus jolie femme de France peut-être, n’est-elle pas d’ailleurs là pour attester à tous les yeux que vous êtes plus capable d’inspirer l’amour que pas un des freluquets sur lesquels vous nous permettez de faire main-basse ?,Donc, je maintiens que vous êtes un homme à succès.
— Encore ‘/dit Dutertre, haussant les épaules : il se sentait presque offensé de ces adulations hypocrites, où perçait je ne sais quel esprit de critique, et partant de révolte.
MONT-HEVÊOHK.
— Oui, dit Eveline toujours audacieuse, vous connaissez encore l’amour, vous l’éprouvez, vous l’inspirez, parce que vous êtes jeune et beau, et vous pa-
raissez aussi compétent que possible pour nous donner une théorie sur l’art de se faire aimer. Mais, quelque versé que vous soyez dans cet art, laissez-moi vous dire qu’il n’y a pas de système applicable à tout le monde, et que chacun doit trouver celui qui lui est propre, baissez-moi chercher ou expérimenter le mien sur Tbierray, in anima vili; que vous importe ?
— In anima vili ? C'est Nathalie qui t’apprend ce latin-là ? Voilà bien du mé-
pris pour ce pauvre Thierrav, et il ne mérite certes pas d’être traité comme l’esclave sur qui on essaie l’effet de certains poisons. S’il en est ainsi, ma fille, comme je ne suis pas chargé de vous fournir de pareils sujets, et que Thier* ray, peu habitué à remplir un pareil office, pourrait bien oublier son savoirvivre, et s’échapper malgré lui jusqu’à vous donner quelque dure leçon dont je , ne pourrais être le témoin impartial , je vais le congédier doucement sous quelque prétexte, ou plutôt vous envoyer foir eun petit voyage de santé chez une de vos tantes, jusqu’à ce que votre victime se soit éloignée d’elle-même.
Et Dutertre se leva, craignant sa faiblesse, et voulant laisser Eveline sur cette petite anxiété.
Mais Eveline le retint, et, recommençant ses pleurs, elle se plaignit, sans suite et sans raison , d’être humiliée , traitée comme une enfant, menacée d’une pénitence et déshéritée de la douce indulgence, par conséquent de la tendresse de son père. L’heure s’écoulait. Eveline n’était pas habillée, ses beaux cheveux tombaient en désordre sur ses épaules, ses yeux étaient gonflés, ses joues enflammées par les larmes ; elle sentait que la cloche du dîner allait sonner, et l’hu-
miliation de paraître abattue et comme vaincue devantThierray, ia crainte qu’il ne devinât ce qui s'était passé l’exaspéraient tellement qu’elle eut presque une attaque de nerfs.
An bruit de ses sanglots, Nathalie, qui, de la chambre voisine, écoutait Cette scène depuis le commencement, entra comme surprise et effrayée, et aflecta de prodiguer à sa sœur des soins qui n’étaient pas indispensables, et qui, certes, eussent été moins empressés en toute autre circonstance.
La présence de Nathalie, devant qui
elle était doublement humiliée, rendit cependant à Eveline toute sa fierté d’emprunt. Bonne, mais irascible, aimante, mais déraisonnable, Eveline chercha un appui dans cet inévitable témoin de sa
honte enfantine.
— Oui, répondit-elle aux hypocrites questions de la muse de Puy-Verdon, mon père me gronde ; mon père me raille ; il blesse mon amour-propre avec
le sangfroid d’une mortelle indifférence.
Tu avais raison , Nathalie , notre père
ne nous connaît plus, il ne nous aime plus !
— Taisez-vous, malheureuse enfant!
s’écria Dulertre, qui sentit le vertige et vit le bord de l’abîme dans le sourire .amer de Nathalie ; que Dieu vous pardonne un tel blasphème, si vous n’êtes pas folle !
Nathalie eut, pour envenimer le mal,
des airs d’une douceur terrible et des àpropos d’une mortelle conciliation.
— Eh non ! mon père, dit-elle, ce n’est pas vous que nous accusons ! Eveline accepterait tout de vous seul ! mais si elle a été mal élevée, si elle n’a pas été élevée du tout, ce n’est pas sa faute. La pauvre enfant est susceptible... Tenez! elle en souffre beaucoup, cl elle croit que vous
MO.Yr-llEVÊCHË.
ne voulez plus rien faire pour la calmer et la consoler ; mais elle se trompe, n’estce pas, mon père? vous nous aimez toujours , et personne ne nous enlèvera votre amour et votre protection ?
— Nathalie , dit Dutertre, pâle et le
cœur serré, je ne te comprends pas ! i
— Pardon, mon père, vous me comprenez. Nous ne sommes pas aimées de tout le monde ici ! C’est bien naturel, nous ne saurions nous en plaindre. Mais songez que nous ne sommes pas bien coupables d’avoir les défauts de notre âge et de notre isolement. Nous manquons de frein habituel , et il en faut
peut-être un à la jeunesse. Mais il le faut légitime, .et une belle-mère n’est pour nous qu’une étrangère dont nous n’avons pas voulu subir la contrainte. Nous n’avons pas eu souvent le bonheur de vivre sous vos yeux, et quelque bien élevée, quelque convenable que soit madame Olympe à notre égard , son âge ne comporte pas l’autorité. Passez-nous donc’ nos travers, ayez patience avec nous, puisque nous avons si peu de temps dans l’année pour jouir de votre pré-
sence, et songez qu’il nous faut quelque courage , à nous aussi , pour accepter notre situation.
— De quoi donc vous plaignez-vous,
JÊ
mes filles? dit Du tertre avec une force douloureuse. Où sont les souffrances, les malheurs de votre destinée? Etes-vous opprimées, persécutées par ma femme ?
Dites, dites! Si vous avez des sujets de plainte, je les écouterai, ici, tout de suite, je les vérifierai, et je vous ferai justice dans le secret d'un tribunal defamille.Maisje neveux plus d’insinuations, plus de réticences ; elles me tuent! Parlez, mais parlez sans détour, vite, et avec le courage de la franchise.
Nathalie ne s’attendait pas à voir son père aborder la question avec cette netteté d’intention. Ne comprenant pas la
MONT-lïEVÊCHE.
grandeur et la pureté de son amour pour Olympe, elle croyait, à le voir éviter délicatement jusqu'à ce jour tout motif de rivalité domestique , qu’il rougissait de cet amour comme d’une faiblesse , et qu’il lui serait facile de le placer ainsi vis-à-vis d’elle sur un pied d'infériorité.
En le trouvant ferme et résolu, elle battit en retraite, observa que la cloche du dîner sonnait, que ce n’était pas le moment d’une explication, et que, d’ailleurs, elle reculerait toujours devant la crainte de blesser et d’affliger son père.
— Vous pouvez m’affliger, dit Dutertre, si votre cœur est injuste ; me blesser,
je vous en défie. Je ne comprends pas ce que i’amour-propre aurait à faire ici.
Vous vous expliquerez ce soir, toutes les deux, quand nous serons seuls. Je ne veux pas m’endormir une nuit de plus sur le malentendu qui règne entre nous.
Relevez vite vos cheveux, Eveline, et descendez. Vous, Nathalie, suivez-moi.
Nathalie, pour ne pas obéir et pour ne pas résister, passa la première, descendit d’un pas ferme, et alla s’asseoir à table avec un visage froid.
Eveline se récria sur l’impossibilité de se montrer dans le négligé et dans le trouble où clic se trouvait.
— Eh bien ! répondit Dutertre, restez, je dirai que vous avez un peu de migraine. Mais vous vous calmerez et vous des-
cendrez dans une heure. Je l’exige.
11 descendit à son tour, mais il lui fallut toutes les forces de sa volonté et de son organisation pour cacher sa souffrance intérieure. Olympe n’y fut pas trompée. Elle regarda Amédée avec inquiétude comme pour l interroger. Un pressentiment sinistre s’empara d’elle en voyant que son neveu évitait ses regards et que son mari souriait avec effort. Elle s'effraya davantage quand elle apprit qu’Eveline était souffrante : mais,
habituée à concentrer toutes ses pensées, toutes ses émotions, elle parut ne pas se douter que le moment terrible était venu et que la glace, sinon encore rompue , venait du moins de craquer sous ses pieds.
Eveline restée seule, ruminant sa colère, s’apprêtait à déchirer quelque robe ou à casser quelque porcelaine pour se • soulager, lorsque Caroline vint la trouver.
- Voyons! qu’est-ce qu’il y a, petite sœur ? dit l’enfant, chez qui les doux et patients instincts de la maternité sem-
blaient être une prédominance de l’àme; nous avons pleuré, nous boudons, parce nous avons gâté nos yeux bleus ! allons !
de l’eau fraîche, et cela passera vile.
— Laisse-moi, Benjamine, dit l’autre en la repoussant, je ne suis pas en train de rire.
— C’est bon ! c’est bon ! répondit la petite sans se troubler, nous connaissons ça : tu t’es mise en colère parce que ton chignon ne tenait pas, ou parce que le fichu que lu veux est, comme de coutume, le seul qui ne soit pas prêt. Voyons, quel chiffon est-ce qu’il le faut ? je vais le
MONT-UEVÊCIIE.
repasser, s’il ne l’est pas. J’ai toujours des fers dans ma chambre, et ce sera fait en un tour de main, sans que Grondette s’en doute.
— Sotie que tu es! reprit Eveline. Il s’agit bien de chiffons ! papa vient de me faire une scène.
— Oh ! je le crois bien ! dit la Benjamine en riant. Il est si méchant, ce papa que nous avons ! C’est un homme terrible ! Je parie qu’il t’a battue ! Pauvre sœur! faut-il pleurer avec toi, ou aller battre ce méchant père qui fait pleurer son petit lion crépu ?
— Tu m’impatientes , tu m'ennuies, s’écria Éveline. Va-t-en, grande niaise !
Que viens-lu faire ici ? On dine sans toi, et je parie qu’on te fait chercher partout !
— Oh ! que non pas, dit Caroline. J’ai bien le temps de diner! J’ai demandé à notre mère la permission de venir t’habiller, et me voilà.
— Notre mère ! dit Eveline avec amertume.
Caroline, qui en comprenait peut-être plus qu’elle ne voulait le laisser croire,
MONT-REYÊO.IIt.
et qui avait l’admirable bon sens de repousser toutes les explications dangereuses ou pénibles, ne parut pas entendre
cette exclamation, et, sans rien dire, commença à relever d’une main adroite et légère les beaux cheveux d’Eveline, après avoir renvoyé la femme de chambre curieuse qui se présentait pour remplir cet office, et Grondette, qui venait
s’inquiéter de la migraine de sa diablesse ; c’est ainsi que la vieille villageoise appelait familièrement Eveline, qu’elle avait nourrie.
Eveline, nonchalante et préoccupée, \
se laissa coiffer et habiller par sa jeune
sœur, qui, toujours babillant, se répondant à elle-même quand Eveline ne daignait pas lui répondre, etdisant des riens comme un oiseau qui gazouille, réussit à endormir son dépit età la ramener à l’admiration d'elle-même.
— A présent, lui dit-elle après l’avoir
menée devant son miroir, où Eveline
donna machinalement le point lumineux à son image, en attachant certain bijou et en rajustant certain nœud, nous allons respirer un peu notre flacon, et puis nous allons sourire, embrasser cette sotte de Benjamine et descendre au dessert. C'est encore un beau moment pour faire une
entrée! Tout le monde est gai, papa cause, maman sourit, Eveline paraît, on
lui demande de ses nouvelles. Elle donne un bon baiser à maman, et puis à papa ; elle dit qu’elle est mieux, elle va s’asseoir avec beaucoup degràce, elle mange un peu, elle rit un peu, elle a beaucoup de succès, et tout le monde est content.
— Qu’il faut de patience pour te supporter, Benjamine! Dis-moi, tu seras donc toujours idiote? Songes-tu que tu as seize ans et qu’on va peut-être te parler bientôt de mariage?
— - Oh ! moi, je n’aime pas cela, le ma-