‹ Mont-Revêche (volume 3)Chapitre 4 sur 4 · MONT- UF. VÉCUE · texte numérisé non relu

MONT- UF. VÉCUE

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—■Ma fille, reprit l’infortuné Dutertre contenant sa douleur et son indignation, je vous adjure par votre mère, que j’ai aimée , rendue heureuse et pleurée douze ans , de me parler avec confiance et sincérité. Ne vous plaignez pas, ♦

si c’est vous humilier que d’ouvrir votre cœur à un père qui vous chérit ardemment; mais faites valoir vos droits auprès de lui, s’il a eu le malheur de les méconnaître. Parlez.

— Vous n’avez eu aucun tort personnel envers moi, mon père, répondit Nathalie, se posant comme un juge bien plutôt que comme un appelant, et vous

n’avez méconnu jusqu’ici aucun de rues droits. Je souffre parce que je souffre, et il ne dépend pas de vous que je me trouve heureuse.

— Alors confiez-vous à moi, prenezmoi pour votre confident, et je tâcherai de faire cesser vos peines.

— Vous ne le pouvez pas, mon père :

vous êtes invinciblement lié pour la vie à une personne qui m’est antipathique et auprès de qui l’existence m’est amère et pénible. Je m’ennuie mortellement ici ; je suis condamnée à y vivre loin de vous, au milieu d’une famille qui ne par-

tage pas mes goûts et sous l’apparente dépendance d’une femme pour laquelle je n’ai que de l’éloignement. Ne me demandez pas quels sont ses torts envers moi. Elle n’en a volontairement aucun; mais, à mes yeux, elle a celui d’être une société obligée, une figure importune, un chef de famille femelle qui usurpe ma place. Si vous n’aviez pas de femme, vous comprendriez que je suis d’un âge et d’un caractère qui m'autorisent à vous suivre partout, même en surveillant mes sœurs et en vous répondant de leur bonne tenue dans le monde. Si j’étais, moi, la compagne de votre vie et le délégué de votre autorité, Eveline ne serait pas une

folle et Caroline une sotte; nous ne serions pas de gauches provinciales et nous n’attendrions pas après les maris que vous nous choisissez d’avance, et dont aucun peut-être ne nous conviendra, quelque envie que nous ayons de vous complaire.

Enfin, si vous n’étiez pas dominé par l’idée qu’on est forcément heureux auprès de cette belle Olympe, vous vous aviseriez, sans que j’aie la douleur de vous le dire, du spleen qui me ronge et qui commence à s’emparer d’Eveiine sous forme de monomanie chassante et chevauchante.

Vous voyez, mon père, que mes plain-

tes sont inutiles, et que je dois subir mon sort sans espoir de le voir changer autrement que par un mariage de désespoir, ce qui me paraît un triste moyen de salut.

— Je ne vous demanderai pas, répondit Dutertre glacé par la froideur de sa fille, pourquoi votre belle-mère vous est antipathique; ce serait vous entraîner sur un terrain où je ne veux pas placer la discussion, puisque vous déclarez qu’elle n’est coupable d’aucun tort envers vous. Je vois que votre parti est pris de changer en mécontentement et en amertume une vie de famille que je

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supposais devoir être douce et riante.

Veuillez vous résumer, ma fille, et me dire ce que vous exigeriez pour vous trouver libre et heureuse selon vos goûts. .

—Je voudrais commander là où je cède et m’abstiens, pour m’épargner l’Qdieuse nécessité d’obéir.

—Ma tille, vous n’obéissez à personne, vous ne cédez à rien ; vous n’avez à vous abstenir de rien que je sache. Si je me trompe, prouvez-moi que vous êtes es-

clave là où ma volonté est que vous soyez libre.

— Je suis libre à la condition de res-

pecter un ordre domestique qui n’est pas établi par moi. Il est des natures qui.

se sentent esclaves du moment qu’elles ne gouvernent pas.

— C’est bien de l’ambition et bien de l’orgueil, Nathalie, que de vouloir ainsi gouverner les autres. Ce despotisme ne serait-il pas limité par mon autorité naturelle et sacrée, si je vivais près de vous et quand même je ne serais pas marié ?

Il me faudrait donc vous obéir aussi, moi, ou vous voir malheureuse comme une reine détrônée ?

— Vous raillez, mon père, et ne rai-

sonnez pas. Je me soumettrais à vous dans mon cœur, mais j’aurais sur vous l’ascendant de la persuasion. Pourquoi ne l’aurais-je pas aussi bien que votre femme, que vous consultez sur les moindres choses, et sans l’agrément de laquelle nous ne pouvons ni sortir, ni rentrer, ni manger, ni dormir à nos heures ?

En quoi serais-je plus incapable qu’elle de gouverner ma maison et de choisir ma société ? Vous voyez bien que je ne suis rien ici, et pourtant j’approche de ma majorité, je n’ai aucun des travers de la jeunesse, et je rne sens faite pour succéder à l’autorité de celle qui m’a donné le jour.

MONT-HEVÊCHE.

— Ne pouvez-vous accepter le partage de cette autorité ? Ne vous l’a-t-on pas mille fois offert, et malgré vos refus, n’at-on pas persisté à vous consulter sur toutes ces choses de l’intérieur pour lesquelles vous affichez précisément un

profond dédain?

— Ce n’est pas le gouvernement du pot-au-feu que je réclame. Je n’en suis pas jalouse. Mais je réclamerais le choix de mes convives, de mon entourage, enfin.

— Ainsi les hôtes que j’accueille ne vous conviennent pas toujours ?

— Pas toujours, j’en conviens.

— Et vous les chasseriez pour en introduire d’autres?

— Peut-être, mon père !

— Et comme votre belle-mère vous est antipathique, vous la prieriez de partir la première, en attendant que vous me fissiez la même invitation, si je venais aussi à yous être une société obligée, une figure importune?... Eh bien ! ma chère Nathalie, tu es folle, mille fois plus folle que ta sœur Eveline. Je veux croire que ta grande logique est en complet désae-

cord avec elle-même, ou bien je me persuaderais avec terreur que tu n’aimes personne, et que tu voudrais substituer des esclaves étrangers aux égaux naturels qui sont dans ta famille. Pardonnemoi de n’en pas vouloir écouter davantage. J’ai la prétention de garder vis-à-vis de toi mon rôle de père, de demeurer le

chef delà famille et de n’être influencé

que par la douceur et la raison.

— Oui, par Olympe ! murmura Nathalie avec aigreur.

— Asse?, ma fille, assez! dit Duterlre d orrt la voix émue prit malgré lui l’accent

d’une douceur déchirante. Tu es irritée et injuste; mais tu es intelligente et fière. Turentrerasen toi-même, et tu te jugeras cette nuit, comme Eveline s’est jugée ce soir ; à moins que tu n’aimes mieux te condamner naïvement tout de suite, afin que j’aie plus vite la joie de t’absoudre et de t’ouvrir mes bras.

— Mon cher père, répondit Nathalie un peu ébranlée, vous êtes très bon, très grand, très digne de commander. Tant que vous serez près de nous, toutes choses, selon moi, iront pour le mieux.

Ne m’interrogez plus, je vous en supplie avant le jour où vous serez prêt à’ nous

quitter. Alors vous me permettrez de reprendre cet entretien et de l’amener à une solution que je persiste à croire nécessaire pour vous et pour moi.

— Tâchez qu’elle soit plus acceptable que celle de ce soir, dit Duterlre en i’em-

brassant, et jusque-là, promettez-moi de

ne souffrir d’aucune chose de détail sans m’en dire franchement la cause. Veux-tu me le promettre, ma tille !

— Soyez tranquille, mon père, répondit-elle en prenant son bougeoir pour se retirer, quelque chose qui arrive, je n’en-

gagerai point avec votre femme une lutte où je sais que je serais vaincue, et elle pourra dormir sur l’oreiller de ma mère sans que j’y enfonce une épingle.

— Allons ! dit Dulertre quand elle fut sortie, celle-là est cruelle et impitoyable.

O mon Dieu ! sa mère était bonne pourtant, et nous ne vous avons jamais offensé ni l’un ni l’autre ! Comment des êtres conçus et enfantés dans l’amour viennent-ils au monde le sein déjà gonflé du venin de la haine ?

Et Dutertre, étonné du triste courage avec lequel il s’était laisser torturer, ré-

solut d’aller fortifier et consoler Amédée, ce généreux enfant qui subissait et partageait toutes ses angoisses.

— Eh bien! lui dit-il en entrant dans le pavillon, je sais tout, et tu peux parler librement. Le mai est grand, mais moins grand que je ne pensais. De mes deux tilles aînées, également déraisonnables

dans leur genre, une seule est vraiment hostile à mon bonheur. Éveline est bonne, et le cœur, joint à un fond d’équité naturelle, la ramènera toujours. Nathalie

est une barre de fer, et s’appuie, pour blâmer et haïr, sur une si étrange théorie d’autorité, que je ne vois pas le remède. Cependant il doit exister : cherchons-le ensemble.

— Nathalie est une nature bizarre et sera difficilement heureuse, répondit Amédée. II faut même s’attendre à ce qu’elle ne trouve jamais que des satisfactions relatives et incomplètes dans la vie. Mais n’est-il pas temps de vous sou-

mettre à certaines désillusions, mon cher oncle? La force et l’activité de votre cœur et de votre caractère vous ont fait v croire qu’à force de travail, de dévouement, de soins et de bienfaits, vous pouviez faire le bonheur de tous ceux qui vous entourent....

— Je le reconnais, dit Dutertre, c’était une chimère, dont, au reste, je n’ai pas toujours été dupe autant que j’ai voulu le paraître pour conserver le courage dans mon âme et la foi dans celle des autres; mais je savais bien , et je sais plus que jamais aujourd’hui, que, d’ une part, le monde extérieur, loin de nous

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seconder, nous traverse ; que, de l’autré, les instincts de ceux pour qui nous travaillons nous résistent et combattent en eux-mêmes le bien que nous voulons leur faire. Dieu, dans sa mystérieuse sévérité, est au-dessus de tous nos efforts.

|1 nous donne des enfants, des frères, des amis, dont il semble nous confier le bonheur et la vertu ; il nous en envoie d'autres qui semblent faits pour déjouer et méconnaître tous nos soins. Que sa volonté soit faite! Il faut l’accepter telle qu’elle est, croire qu’if ne crée rien d’inutile à l’ensemble des choses qui constituent l’harmonie générale, et que les travers mêmes de ceux que nous aimons

ont leur raison d’être, que nous reconnaîtrons plus tard. Cherchons donc le plan nouveau de conduite que je dois me tracer vis-à-vis de ma famille, et que cette nuit ne s’écoule pas, comme la dernière, sans amener une solution au moins provisoire.

Dis-moi avant tout , poursuivit Dutertre, si la mésintelligence qui règne ici

est pire ou moindre en mon absence.

— Elle est pire en apparence, répondit Amédée ; elle est la même en réalité ; votre présence contient les vivacités d’Eveline et modère ses caprices ; elle réduit

au silence la voix amère de Nathalie, qui chaque jour verse une goutte de fiel dans le calice que boit votre femme. Mais vous ne voyez que la surface des choses : dès

que vous avez le dos tourné, on se paie avec usure de la privation : ce sont des critiques mordantes à propos de tout, des allusions tirées par les cheveux, des contradictions obstinées sur les sujets les plus futiles, un ton tranchant qui impose silence ou un dénigrement plein de mé-

pris à la moindre objection. Il semble même que, quand vous êtes ici, il y ait comme une menace suspendue sur la tête de ma pauvre tante. Elle, la pudeur, la droiture, la candeur même, elle

est accusée de coquetterie, de mystère, que sais-je ! C’est incompréhensible pour elle et pour moi-même, ce qu’on a l'air

de lui reprocher quelquefois! Ma tante s’en est émue d’abord, et puis elle s’est soumise avec une abnégation sans égale, et renfermée dans son martyre avec une force effrayante, car ce martyre la consume et la brise.

— Oui, je le conçois, dit Dutertre en passant les mains sur son front brûlant.

Olympe a le droit d’être la plus fière et la plus libre des créatures humaines, et elle se condamne par amour pour moi à en être la plus humble et la plus foulée.

Ah ! pauvre femme ! mon amour lui a été fatal.

— Si vous l’entendiez parler de cet amour, vous comprendriez qu’elle le préfère, avec tous ses maux, à un bonheur sans trouble qui ne lui viendrait pas de vous. Soyez donc aussi courageux qu’elle, mon oncle !

— Ahd qu’il est facile de l’être, quand à une âme vaillante on joint un corps robuste ! Mais chez elle l’enveloppe est délicate et le corps succombe. Elle meurt, mon ami, elle meurt! ne le voistu pas? ,

— Elle peut guérir. Il ne s’agit que de lui trouver un moyen de repos, un temps d’oubli ; car tant que vos filles ■{et Nathalie surtout) ne seront pas mariées, vous l'avez dit, la solution ne peut être que provisoire.

— Mais elles ne peuvent larder à se marier, ne le penses-tu pas?

— Elles tarderont peut-être plus que vous ne pensez. Eveline sera hésitante et capricieuse. Quant à Nathalie, qui est encore plus difficile à satisfaire dans son orgueil, elle ne s’avise pas d’un obsta-

cle ; c’est qu’elle ipspire de l’éloignement

au peu de personnes pour qui elle n’en éprouverait pas.

— Oui, dit Dutertre accablé, n’aimant pas, elle ne se fait point aimer, c’est tout simple! Ah! malheureux que je suis!

me voilà donc réduit à désirer que l’on me débarrasse de mes enfants !

— Non, non, vous ne le désirez pas, dit Amédée avec une généreuse énergie.

Vous les sauverez vous-même. Voyons !

quels seraient vos projets ?

— » Renoncer à la carrière politique que je me suis laissé imposer, contraire-

ment à mes goûts, par les suffrages de cette province; rentrer dans la vie de famille, veiller sur mon intérieur , ne plus quitter ma femme d’un instant, tenir en bride ces appétits désordonnés de commandement ou d’indépendance qui ont trop grandi chez mes filles en mon absence.

— La lutte sera terrible, funeste peutêtre. Et puis, résolvez-vous ainsi cette grave question du devoir politique ? pouvons-nous le sacrifier au devoir domestique? Le sentiment du bien général ne doit-il pas l’emporter sur celui du bonheur individuel ?

— Il ne s’agit pas de mon bonheur à moi, s’écria Dutertre. Il s’agit de la yie de ma femme et de la conscience de mes filles, qui s’égare faute de guide et de frein. D’ailleurs» le bien qu’on peut faire par la politique dans le temps où nous sommes, c’est peut-être un rêve, et le

mortel dégoût que j’éprouve dans cette

carrière m’est un sùr garant que ma vocation n'est pas là. Je suis un homme des champs, un simple conducteur de travaux, travailleur moi-même, ingénieur , pionnier, défricheur de landes, ami et enfant de la terre, compagnon et

frère des ouvriers que je moralise en les

.occupant. Arrière les discoureurs qui er*

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gotent sur cette grande question de l’agriculture sans connaître ni l'homme ni ses besoins, ni le sol et ses ressources !

A quoi me sert de passer ma vie à entendre des paradoxes et à les combattre sans succès ? Cela est bon pour ceux qui aiment les phrases et qui sont jaloux ^influence. Moi, je déteste les vaines paroles

et n'ai pas besoin d’être député pour faire du bien autour de moi. Je donne ma démission et je reste parmi vous. Je

marie mes filles, ce qu’elles ne sauront

faire elles-mêmes, etje sauve ma femme.

Voilà qui est décidé.

— Ce sera le bonheur de Caroline et

Je mien, répondit Amédée, mais, quoi que vous fassiez, ce ne sera ni celui de ma tante ni le vôtre. Eveline et Nathalie s’habitueront vite à vous braver. Souvenez-vous qu’il y a deux ans, lorsque vous

passiez ici la meilleure partie de l’année,

et fue leurs caractères n’étaient pas développés comme ils le sont aujourd’hui, il y avait déjà des luttes puériles, mais orageuses, que vous ne pouviez vaincre sans souffrir.

— Je souffrirai !

— Et la souffrance de ma tante en sera aggravée. N’oubliez pas que le seul fil

auquel lienne son existence , c’est la croyance où elle est encore de votre bonheur.

— 11 est vrai ! que faire donc ? Eloigner ma femme? on croira que je ne l’aime plus, que je ne l’estime pas ! éloigner mes filles ? elles se diront haïes et chassées par Olympe. Cependant, il faut les séparer d’elle à tout prix, ne fût ce que pour quelques mois pendant lesquels ma pauvre malade guérirait! O mon Dieu ! mon Dieu ! c’est donc un crime que j’ai commis de me remarier dans toute la force , dans toute la sincérité de mon être et de ma vie! Le ciel

m’est témoin que je ne croyais enfreindre ni les lois divines et humaifies, ni les convenances sacrées de la nature, ni les liens augustes de la famille, en donnant à mon cœur cette compagne sans égale, à mes enfants cette mère sans tache. J’aimais passionnément, je l’avoue, et pourquoi en rougirais-je?

Qu’y a-t-il de plus grand, de plus religieux qu’un amour sanctifié par le serment d’une éternelle fidélité ? mais je jure sur l’honneur de ma première femme que si je n’avais pas cru la remplacer dignement auprès de ses filles, en leur donnant Olympe pour seconde mère, j’eusse vaincu et terrassé mapas-

sion. Pourquoi donc une sorte de malédiction s’est-elle attachée au bonheur le plus légitime et à l’action la plus loyale de ma vie ?

Amédée. enfoncé dans un fauteuil, et les yeux fixés à terre, écoutait Dutertre avec une pieuse tristesse : celui-ci, debout contre la croisée entr’ouverte, levait vers les astres son noble regard voilé parles larmes.'

— - Tenez, mon oncle , dit Amédée après quelques instants de silence, cette solution de fait que vous cherchez, je crois que Nathalie l’a trouvée. Son désir

est de vous suivre à Paris. Pourvu qu’elle voie le monde et qu’elle gouverne, je ne dis pas une maison, elle en est incapable, mais un salon, sa vanité sera satisfaite et son superbe ennui se dissipera. Si elle ne se marie pas dans le courant de l’année, elle reviendra ici aux vacances avec vous, et, qu’elle y soit bien ou mal pour ma tante, matante aura eu le temps de guérir. < .

— C'est une excellente idée, répondit vivement Dulertre, et si tel est son désir, je regrette qu’elle ne l’ait pas dit, ce soir, quand je provoquais sa confiance ; cet arrangement terminait tout à l’amia-

ble... mais il sera pris demain, et j’espère que cette satisfaction l’engagera à épargner ma femme et mon repos jusqu’à notre départ.

— Ne vous dissimulez cependant pas, reprit Amédée , qu’il éprouvera quelques difficultés. Eveline sera jalouse de sa sœur aînée, et voudra la suivre, car Paris commence à devenir aussi son rêve.

— Je ne puis emmener Eveline, elle est trop folle. Je ne pourrais l’accompagner, au bois de Boulogne où elle voudra faire briller sa grâce à dompter un die-

val ; elle ira avec un domestique, au moment où, absorbé par les affaires ou retenu à la chambre, je m’attendrai le moins à ses escapades. Elle se perdra de réputation sans vouloir y prendre garde, ou se posera en excentrique écervelée. Tout cela est bon ici, où l’on connaît l'innocence de sa vie, et où l’affection qu’on m’accorde l’entoure de bienveillance. Ailleurs, c’est impossible!

Mais nous tournerons la difficulté. Nathalie partira comme pour un mois, afin, dirons-nous, de régler quelques affaires de succession maternelle relatives à sa prochaine majorité. Elle restera à Paris sous divers prétextes; au besoin, on

endormira l’impatienced’Eveline pardes promesses. D’ailleurs, Eveline est bonne, et, l’intluence de Nathalie écartée, elle redeviendra charmante,

—A la bonne heure! dit Amédée. Mais que ferez-vous de Nathalie là-bas ? Une fille de vingt ans, très belle et vaniteuse, sinon coquette, peut-elle et doit-elle vivre seule? car elle sera forcément seule toute la journée, grâce à vos occupations ?

— Je ferai venir du Poitou ma sœur aînée, qui sera fort aise de voir Paris et qui demeurera avec nous. Ce sera un

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chaperon pour Nathalie ; elle est douce, bonne, et ne manque pas de jugement.

— Mademoiselle Elise Dutertre est une personne excellente, dit Amédée,

mais justement Nathalie la déteste.

— Quoi, elle aussi? la pauvre vieille fille sans prétention et sans succès, même dans le passé ?

— Elle se permet, quand elle vient ici, de trouver vos filles un peu trop gâtées, et cela exaspère Nathalie.

— Ainsi elle va haïr et tourmenter ma

pauvre sœur comme elle fait de ma femme*/ Eh bien! n’importe, Elise est calme, ferme, et lui tiendra tête. Elle s’en ira peut-être, mais nous aurons gagné du temps. Sois certain que ce séjour de Paris ne réalisera pas les rêves de gloire et d’éclat de Nathalie. Telle n’est pas mon intention. Elle n'aura pas de salon, elle vivra retirée, malgré quelle en ait. Je

n’aime pas le monde, moi, et je n’ai jamais compris une vie employée à la conversation banale. D’ailleurs, sache une chose qu’il est temps que je te dise ; ma fortune, splendide parce que l’ordre y règne à côté de la libéralité, n’est cepen ■ dant pas plus assurée qu’aucune fortune

de ce monde. Je me suis engagé, il y a longues années, pour un ami bien cher qui avait perdu la sienne et qui l’a refaite grâce à moi. Mais il est mort en Amérique sans régulariser sa position envers moi et sans dégager ma signature. C’est le digne Murray , mon cousin par alliance , qui t’envoyait autrefois de si beaux papillons du Mexique et du Brésil.

Si les associés qui lui succèdent sont ineptes ou de mauvaise foi, cette terrible signature dont je demande en vain le retrait peut me forcer à vendre une partie de mes immeubles ou à trouver

des sommes considérables que je n’ai pas.

Je puis donc être, malgré ma sagesse • •

et la tienne, compromis comme tout le monde d’un jour à i autre, et, sinon ruiné, du moins gêné. Dans cette situation, j’ai songé, sinon à diminuer mes dépenses, du moins à ne pas les augmenter.

Au moment d’acheter un hôtel ravissant aux Champs-Elysées, pour faire venir un peu plus souvent et un peu plus longtemps ma famille à Paris, dans le courant de mes années d’exil, j’ai reculé devant une petite imprudence; je me suis tenu à un simple loyer où je ne reçois que des hommes et des gens sérieux.

Or, ma fille, tant qu’elle vivra près de moi, ne tiendra pas un salon d’hpmmes,

et ne se fera pas un cortège de beaux esprits. Quelque dédain qu’elle ait pour mes idées bourgeoises à cet égard, il faudra qu’elle se plie aux conditions d’une existence bourgeoise. C’est un petit châtiment qu’elle aura mérité et cherché. Puisse-t-il lui être salutaire et lui apprendre à apprécier l’intérieur dont elle s’exile et où son retour sera salué, plus tard, comme celui de l’enfant prodigue.

Cette conclusion paraissant la meilleure, l’oncle et le neveu se séparèrent.

Dès le lendemain, Dutertre informa

sa fille aînée de la résolution qu’il avait prise, sans lui dire toutefois, de peur d’un orage dont Olympe eût recueilli les coups, le projet qu’il avait formé de faire venir à Paris la vieille mademoiselle Dutertre, et les plans de retraite et d’économie qu’il s’était tracés. Forcé de jouer au plus fin avec elle et de lui ménager ces surprises désagréables, il prit son parti de souffrir seul quand le moment de la colère et du désappointement serait venu. <

Nathalie, se leurrant de brillantes espérances et désirant fort peu associer une rivale comme Eveliue à ses futurs

triomphes, promit sincèremeut de suivre le plan de son père pour effectuer sans solennité leur séparation à la ûn des vacances. Le front chargé d’ennuis de la muse s’éclaircit donc un peu, et comme elle attribua la condescendance

de son père au désir qu’Olympe avait de se débarrasser d’elle, elle cessa de la maudire et de la persécuter, sans cesser de la dénigrer tout bas.

Olympe eut donc un intervalle de repos où, sans savoir ce qui se préparait et ce que son mari avait souffert, elle s’imagina qu’il avait réussi à la réconcilier avec sa belle-fille. « Ce grand cœur

sait faire des miracles, disait elle à Àmédée, qu’elle croyait seul initié au secret de ses douleurs. Il réchauffe comme le soleil et fond les glaces sur les hautes cimes. > Et déjà Olympe commençait à guérir comme une plante vivace qui se relève au lendemain d’un orage.

Que faisait Thierray à Mont-Revêche pendant que ces petits évènements de famille suivaient leurs cours à Puy-Ver- , don V car, depuis la soirée où Eveline avait travaillé à le rendre jaloux d’Ainédée, c’est-à-dire depuis huit jours environ, Thierray n’avait pas reparu. Il

avait écrit qu’en descendant de cheval,

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il s’élail donné l’entorse la plus stupide du inonde ; qu’il espérait cependant en être bientôt quitte, et qu’en attendant le bonheur d’aller faire sa cour aux dames de Puy-Verdon, il tâcherait d’endormir ses souffrances et de charmer ses ennuis en faisant les quatre cents vers dont mademoiselle Nathalie ne l’avait pas voulu tenir quitte. « J'ai promis de les faire,

ajoutait-il en finissant, mais je n’ai pas

promis de les faire lire ou entendre.

Que mademoiselle Nathalie se rassure donc sur les funestes conséquences de ma fidélité à lui tenir parole. »

Dutertre avait été voir Thierray, et

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avait failli le trouver grimpant lestement sur une échelle pour ranger et orner à sa guise les appartements de son nouveau manoir. Thierray n’avait eu que le temps de chausser une pantoufle, de se jeter dans un fauteuil et de contrefaire l’impotent. Amédée était venu aussi savoir de ses nouvelles, mais alors Thierray était préparé. Il avait la pantoufle obligée, il boitait même assez bas, il lui était impossible encore de se chausser et de sortir. Éveline sut ces détails qui l’intéressaient plus vivement quelle ne l’avouait, et se tranquillisa.

Pourquoi Thierray, qui n’avait aucune

espèce d’entorse, avait-il eu recours à cet expédient pour ne pas retourner à Puy-Verdon? C’est ce que nous verrons au prochain chapitre; mais terminons celui-ci par une question que se posait précisément Thierray, comme en cet instant notre lecteur se la pose peut-être à lui-même.

Qu’est-ce donc, au fond, que ce caractère concentré et ce personnage à peu près muet d’Olympe Marsiniani, femme Dutertre?

Le lecteur est un peu mieux renseigné que ne l’était Thierray, et pourtant il ne

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ion

saurait résoudre tous les doutes qui traversaient l’esprit de notre observateur, pénétrant par nature, préoccupé par circonstance.

Pour savoir comment cette énigme vint à obséder la rêverie de Thierray, il faut ne point interrompre le cours des choses et suivre celui de ses idées dans la solitude de Mont-Revêche.

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