II
MOXT-HEVÊCHE.
riage ! dit Benjamine. C’est bon pour vous qui êtes de grandes princesses.
Mais moi, jë ne veux pas quitter ma mère, jamais, entends-tu bien?
— Tu l’aimes donc bien ? dit Eveline.
Allons! jusqu’à laCendrillon qui l’aime plus que nous!
— Pour une fille d’esprit, vous dites des bêtises, répliqua la petite en s’agenouillant devant elle pour lui lacer ses bottines de satin noir. Vous faites tout votre possible pour vous rendre haïssable, et votre grand dépit vient de ce que vous ne pouvez pas empêcher qu on vous adore malgré tout.
MONT-KEVÊCHE.
— Pauvre Cendrillon ! dit Eveline en attirant la tête brune de l’enfant sur ses genoux et en caressant ses cheveux flottants naturellement bouclés comme ceux de son père. Tu seras heureuse, toi !
parce que tu es bête comme une oie et bonne comme un ange.
— Bah ! je ne suis peut-être pas si bête que tu crois, répondit Caroline en se relevant avec la légèreté d’un oiseau. Elle fit rapidement un peu d’ordre dans la chambre pour épargner ce soin à Grondette, puis elle prit sa sœur sous le bras et la força à descendre en courant et en sautant dans les grands escaliers en spi-
raies adoucies du château. Un chat qu’elles éveillèrent en sursaut fit un bond fantastique en fuyant devant elles : ce fut
pour Benjamine l’occasion d’un immense
éclat de rire, et sa dolente sœur, entraînée par la contagion de ce rire frais et sonore qui était chez Caroline comme l’hymne harmonieux de la virginité de l’àme, se présenta devant ses parents et devant Thierray avec le visage animé d’un naïf et cordial enjouement. Le front de Dulertre s’éclaircit. Olympe respira.
Amédée remercia Eveline d’un regard
amical, Thierray se demanda quelle pluie ou quelle rosée avait assoupli ces traits si beaux, dilaté ses yeux si brillants, et la
trouva plus charmante quelle ne lui avait encore semblé. Nathalie éprouva pour la versatilité du caractère de sa
sœur un profond dédain.
— Tu vois bien, mère! murmurait la Cendrillon à l’oreille d’Olympe : quand je te disais que je la ramènerais bien belle et bien gaie!
Thierray fut positivement amoureux d’Éveline au dessert. Elle avait une expression qu’il ne lui avait jamais vue, quelque chose d 'accablé et de souffrant qui voilait la hardiesse habituelle de son regard. Eveline, de son côté, pensait à
l’éloge que son père lui avait fait de Thierray, et, bien que, par esprit de contradiction, elle fût d’autant plus disposée à le dénigrer tout haut, elle était flattée, dans le secret de son amourpropre, d’avoir un homme de quelque mérite à ses pieds. Elle connaissait le jugement et la pénétration de son père.
Elle savait que si sa bienveillance et sa générosité étaient immenses, son estime
et sa confiance n’avaient rien de banal
ou d’aveugle.
Elle résolut donc d’enflammer tout à fait Thierray. Mais comment s’y prendre? Sensible à la critique plus qu’au
reproche, pour rien au inonde elle n’eût voulu mériter une seconde fois les remarques désobligeantes, selon elle, que son père avait osé se permettre. Il fallait donc occuper et tourmenter Thierray sans qu’il y parût. — Tiens ! pensa-t-elle, je n’ai pas encore essayé de le rendre jaloux; c’est pourtant bien simple. Est-ce que mon petit cousin n’est pas là pour me servir au moins à cet usage? La pluie avait recommencé; d’ailleurs les jours devenaient courts. On passa du dîner au salon.
Éveline, gracieuse avec son père, presque doucereuse avec Olympe, enjouée
avec Benjamine, fut tendre avec Amédée. Affectant ou éprouvant un surcroît de migraine, elle s’assit nonchalamment dans un coin, lui demanda de mettre un coussin sous ses pieds, de lui aller chercher son flacon, d’éloigner d’elle la corbeille de fleurs, de lui verser quelques gouttes d’éther sur le front, et quand elle l’eut accaparé par l’obligation de lui rendre tous ces petits soins, affectant de le tutoyer bien haut, de lui parler fraternellement, de l’appeler son bon Amédée, le plus attentionné et le plus infatigable des amis, elle le retint près d’elle une heure entière, dans une sorte de tête à tète, à lui parler à voix basse, à lui dire
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des riens qu’elle eût pu fort bien lui dire tout haut, enfin à se poser en petite malade bien douce, bien tendre pour les siens, et particulièrement pour cet ami d’enfance, ce véritable ami de cœur auprès duquel les amis de rencontre et les serviteurs d’occasion comme Thierray ne devaient pas songer à briller, à moins qu’ils ne se donnassent beaucoup plus de soins et de peines que Thierray n’en avait pris jusqu’alors.
Thierray vit ce nouveau manège et ne le devina qu’à moitié. En faisant le don Juan avec Flavien, il plaisantait presque toujours et se fardait quelquefois. Au
fond, il avait la dose très convenable de modestie et de méfiance de soi dont tout homme d’esprit est pourvu.
— Il se peut bien, pensa-t-il, qu’elle veuille m’inquiéter ou m’éprouver; mais il se peut fort bien aussi que je n’aie servi depuis huit jours qu’à inquiéter ou à éprouver M. Amédée. Il est charmant ; il lui est peut-être destiné en mariage : il est sans doute fort amoureux d’elle.
Allons ! probablement j’ai donné lieu à un rapprochement et j’assiste à une réconciliation. Occupons-nous de Nathalie, pour lui prouver que nous savons vivre et prendre les choses du bon côté.
Il s’approcha d’Olympe et de Dutertre, qui étaient en ce moment assis l’un près de l’autre, et s’adressant à tous deux :
— Je voudrais, dit-il, faire très secrètement, et. sans que vous en sachiez rien, une prière à mademoiselle Nathalie. Je sais qu’elle fait de très beaux vers, et je meurs d’envie d’en entendre quelquesuns. Si elle veut seulement m’en dire quatre.jeluien ferai quatre cents qu’elle ne sera pas obligée de lire ni d’entendre, et ainsi nous serons quittes.
Tout cela avait été dit assez distinctement pour être entendu de Nathalie, qui
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était proche, et qui cependant ne bougea
pas et feignit de ne pas entendre.
— • Nathalie fait de très beaux vers, en effet, répondit madame Duterlre, mais elle les garde si mystérieusement, que vous ferez un miracle si vous pouvez lui en arracher quatre. Pour ma part, je souhaite bien que vous réussissiez, si je peux profiter de l’occasion pour les entendre. Mais pourtant, si elle veut ne les dire qua vous, nous serons discrets et « nous n’écouterons pas.
— Je vois, dit Nathalie en se levant et %
en s’approchant de la table où travaillait
madame Dutertre, que M. Tliierray meurt d’envie de nous dire quatre cents vers, et que vous mourez d’envie de les entendre. S’il n’en faut que quatre de ma façon pour vous procurer à tous deux cette satisfaction, je consens à les faire ; mais donnez-moi des bouts-rimés à remplir, car je ne me rappelle absolument rien dans ce moment-ci.
C’était la manière la plus naturelle et la plus modeste de s’en tirer. M. Dulertre, toujours prêt à encourager les rares moments de bienveillance de Nathalie, offrit de donner quatre rimes, d’en demander quatre autres à Olympe, et de
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faire compléter la douzaine par Thierray.
— Ce n’est pas tout, dit Nathalie, il faut m’indiquer le sujet, libre à moi de le traiter sérieusement ou légèrement.
Eveline ouvrit l’oreille et crut que Thierray allait proposer quelque sujet qui eût rapport à elle. Il n’en fut rien.
Thierray, qui n’avait pas plus envie de la flatter que de prendre au sérieux le talent de Nathalie, proposa un parallèle entre le Crésus antique et le moderne Crésus, le groom de Puy-Verdon. Nathalie fit très rapidement des vers spiri-
MOM REVÊCHE.
tuels, plus, malins qu'enjoués, mais très adroitement adaptés aux rimes. Thierray lui en fit compliment, reprit les mêmes rimes, le même sujet, et lui fit douze vers qui rivalisaient de savoir-faire avec les siens. Madame Duterlre proposa un sujet plus élevé pour faire briller le talent sérieux de Nathalie, ei vainquit, avec une douce persistance, la prétendue paresse de sa belle-fille, qui se tira fort bien d’affaire, et, plus sensible qu’elle ne voulait l’avouer à ce petit succès, finit par se laisser arracher quelques-unes de ses meilleures pièces. Thierray les trouva ce qu’elles étaient : le produit de l’intelligence froide ; mais il pouvait, sans men-
tir, en louer la forme, qui ne manquait ni d’ampleur ni de science. Dutertre, voyant ou croyant sa fille mieux disposée pour sa femme, ramena les choses à leur point de départ, dans le désir d’un commun enjouement. Thierray fit, en se jouant, des bluettes charmantes, luttant d’improvisation avec Nathalie , qui ne resta guère en arrière et qui s’émoustilla jusqu’à rire avec assez d’abandon. La gaîté des personnes habituellement sérieuses a parfois beaucoup de charme, et Nathalie eût pu être fort aimable si elle eût été aimante.
Thierray se retira à dix heures, pré-
texlant beaucoup de lettres à écrire , mais ayant fait si bonne contenance toute la soirée , qu’Eveline crut avoir manqué son but et montra même un peu d’humeur à Nathalie.
Après le départ de Thierray, Olympe, pressentant que quelque chose d’inconnu s’agitait autour d’elle et ne voulant pas se placer entre Dutertre et ses filles, se retira de bonne heure, suivie
de Benjamine. Amédée lut dans les yeux de Dulertre qu’il devait s’en aller aussi et l’attendre dans le pavillon. Dutertre resta seul avec ses deux ainées. Il les voyait mieux disposées, et il espérait un
bon résultat de cette explication, devant laquelle il ne pouvait ni ne voulait reculer.
Le jour et le moment n’étaient pas du goût de Nathalie. Elle s’était laissée un peu désarmer par la douceur et les prévenances généreuses de sa belle-mère devant Thierray Eveline, piquée contre elle, ne paraissait pas disposée à la soutenir. Enfin, Du tertre avait une attitude calme et digne, qui la gênait plus que tout le reste et qui commençait à faire entrer une sorte de crainte, sinon de
repentir, dans son âme altière et jaouse.
— Eh bien; dit Dutertre, qui marchait gravement dans le salon, Nathalie, Eveline, nous avons à causer. Vous avez des griefs contre moi, contre celle que je vous ai donnée pour mère et pour amie.
Vous vous trouvez assujéties , mortifiées, blessées. Parlez, je vous écoute, mes enfants.
Eveline était incapable de rancune.
— Non, mon père, répondit-elle avec franchise. Quant à moi, cela n’est pas.
Je ne pourrais me plaindre que d’une chose, si j’étais assez raisonnable pour m’apercevoir que je manque de raison.
— Et cette chose ? dit Duterlre.
— C’est d’avoir été trop peu moriyé-
née: c'est d’avoir eu un père trop con- '
fiant dans mes bons instincts, une bellemère trop douce, trop esclave de mes caprices , trop craintive devant mes bourrasques, trop discrète ou trop déli-
cale dans ses observations. Elle est trop jeune et elle n’est pas ma mère, voilà tout son crime ; et comme elle n’y peut rien ni moi non plus, nous serions folles de creuser les inconvénients de cette situation respective, de nous en affecter, et surtout de nous les reprocher l’une à
l’autre. J’ai mille défauts qu’une mère ri- *
gideou le couvent eussent peut-être corrigés. Vous m’avez retirée du couvent, que
je détestais, et vous m’avez donné une mère trop faible, je devrais peut-être dire trop bonne!... Oui, Olympe est bonne, excellente, aimable au possible, ajouta Eveline en regardant Nathalie avec résolution, et c’est un mauvais service à me rendre que de me donner raison contre elle quand j’ai tort. Que pouvait-elle pour me contenir et me corriger? Il lui eût fallu une volonté de fer, qui se serait probablement brisée contre la mienne; car j’étais disposée à ne supporter aucune autorité. Et qui sait si j’aurais cédé à celle de ma propre mère?
J’ai résisté aujourd’hui même à celle que.
le meilleur des pères me faisait sentir
pour la première fois. Je sui3 donc tout à fait absurde et peut-être un peu coupable. Pardonnez-le-moi. mon père, oubliez les sottises que j’ai dites, gardezmoi le secret auprès de ma petite maman, qui, je l’espère, ne se doute pas de tout cela. Epargnez-moi l’exigence de me courber devant elle pour lui montrer mon repentir: je ne le pourrais pas; mais soyez sûr que je l’aime au fond du cœur, que je ne lui en veux pas d’être charmante, de vous plaire et de vous rendre heureux. Voilà, j’ai dit.
Et Eveline, courbant le geno.i devant
son père avec une grâce caressante, le désarma en lui baisant les mains. Il la releva et la pressa sur son cœur. Plus ému qu’il n’eût voulu le paraître, il essaya de la préserver pour l’avenir du retour de ces injustices. Elle le promit, pour avoir plus tôt fini ; car elle n’était pas bien convaincue de sa propre résolution, et, jusque dans ses meilleurs mouvements, il entrait toujours un peu de
caprice. Mais, résolue au moins de s’en-
dormir en paix avec son père et avec sa propre conscience, elle jura d’essayer de se corriger, à condition qu’on la laisserait s’examiner et se blâmer elle-même; puis, mettant sa migraine en avant et ne
voulant pas avoir affaire à Nathalie de la soirée, elle demanda la permission d’aller dormir et laissa son père et sa soeur
en tête-à-tête.
— A toi, maintenant, ma fille, dit Dutertre, qui reprit aussitôt l’apparence du calme, de la douceur et de la fermeté.
J’attends tes plaintes ou tes réclamations.
— Je ne me plains jamais , répondit Nathalie, qui avait préparé son réquisitoire, mais qui manquait de vrai courage; et quand les réclamations sont vaines je sais me taire.