‹ Mont-RevêcheChapitre 7 sur 9 · TT · texte numérisé non relu

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la campagne. Dutertre lui laissa sa carte, et quelques jours se passèrent encore ainsi, sans que Thierraÿfit mine de reparaître.

Thierray s’était promis de retourner à Paris. Mais sa situation lui paraissait si étrange, qu’il crut devoir rester au moins une semaine en expectative.

— Si Dutertre pense que j’ai compromis sa fille, se disait-il, il viendra m’en demander réparation ; s’il pense que c’est elle qui s’est compromise pour moi, il jugera peut-être devoir accepter celle que je lui ai offerte. Mon devoir est donc de laisser venir, et de me tenir sous la main de ce père irrité ou fantasque.

Et il continua le roman qu’il écrivait pour le public, jugeant que celui de sa vie réelle tournait à un pauvre dénoûment.

Thierray était mortellement triste, en dépit de sa résignation.

« On dit, écrivait-il à Flavien, que le témoignage d'une bonne conscience tient lieu de tout. Je t’assure que ma conscience est pure de tout crime, et même de toute faute, et pourtant ton manoir m’est devenu une prison, ton revenant un cauchemar, et ton perroquet une figure de croque-mort. J’avais rêvé ici pourtant, pendant vingtquatre heures, une vie de prince à ma taille de poëte ; si j’avais épousé le million d’Éveline, mon ambition se fût bornée à avoir six mille livres de rente et à te louer Mont- Revêche à perpétuité, afin d’y travailler en paix aveç une Éveline convertie, une capricieuse corrigée à mes côtés... et qui sait? un ou deux marmots jouant à nos pieds sur le tapis brodé par la chanoinesse! Oui, j’avais rêvé l’amour jusqu’à chérir en imagination les petits Thierray, noirs et malins, que je croyais déjà voir grouiller autour de moi. — Eh bien, me voilà seul, seul pour toujours

probablement, car tout ce qui m’est arrivé me dégoûte do l'hyméiiée singulièrement, et, si madame Hélyette ne vient en personne me consoler, je cuois que je mourrai sage, à l’abri de toute perfidie, mais triste et sot comme un vieux garçon. »

Thierray avait raconté à Flavien tout le petit drame de ses amours avec Éveline. La seule chose dont il ne se fût pas avisé, c’était de vouloir relire «cette première lettre de son ami qui avait, à son insu, causé tout le mal. Il eût trouvé sous sa main une preuve matérielle de sa distraction qui lui eût expliqué l’étrange conduite de ûuterir#» à son égard.

Éveline, mortifiée et presque désespérée, avait écrit deux billets à Thierray, et, pour plus de sûreté, les avait confiés à Crésus sous le couvert de Forget. La première fois, Forget avait refusé net de rien recevoir, et la seconde, sur les instances du groom, qu’il ne pouvait blâmer d’obéir aux ordres de sa maîtresse, il les avait brûlés devant lui, en le prenant à témoin de sa vertueuse horreur pour l’entremettage même le plus innocent.

Éveline ne savait plus à quel saint se vouer. Elle avait une fierté excessive à certains égards; à certains autres, elle en était totalement dépourvue. Elle avait le cœur sincère et l’esprit faux. Elle n’eût pas souffert d’un homme du monde la moindre infraction au respect qui lui était dû ; elle s’exposait sans honte à des leçons de la part d’un domestique. Pour elle, qui se croyait née sinon reine, comme Nathalie, du moins héroïne et princesse, la hardiesse d’un homme de celte classe l’amusait sans l’offenser. C’était Condé ou Turenne accueillant d’un sourire la familiarité du soldat, disant : Le drôle a raison, et ne changeant rien pour cela à sa raison d’État ou à sa tactique de guerre.

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Si bien qu’un soir, Dutertre s’étant absenté (ayant été tout de bon forcé d’aller passer vingt-quatre heures à sa ferme des Rivets pour une importante expertise), il passa par la tête d’Éveline de faire une seconde campagne à Mont-Revêche. Le succès de la première l’enhardissait. 11 y a, dans l’impunité d’une faute comme d’une sottise, un attrait fatal pour en commettre d’autres.

— Thierray est fantasque, se disait-elle. II est susceptible, ombrageux, un peu despote. La dernière fois que nous nous sommes vus, il est parti triste. Ou ma fortune épouvante sa fierté bien réellement, ou, en voulant l'amener à tolérer mes défauts, j’ai véritablement effrayé sa rigidité. Il se débat contre moi, et cependant il ne feint pas ; il n’est pas malade, il ne cherche point, cette fois, de prétexte, mais il reste, il attend, il veut me faire sentir que je dois plier et me soumettre aux exigences de son caractère. Il n’en sera pas ainsi. Je veux qu’il m’aime comme je suis, et que mes sottises mêmes, faites au profit de son amour-propre, lui tournent la tête et me le livrent pieds et poings liés. Il me recevra mal, il me dira encore des injures : tant mieux! il en sera d’autant plus repentant et plus faible quand il me verra pleurer. Oui, oui, je sais bien que cela me fera grand mal et que je pleurerai pour tout de bon ; mais il m’en demandera pardon à genoux, et, quand le jour paraîtra, il me dira encore comme Roméo : « Non, ce n’est pas le chant de l’alouette! »

Il s’agissait d’exécuter ce téméraire projet, rendu plus difficile par la résistance formidable de Forget, et par l’hésitation de Grésus, qui commençait à craindre les conséquences de son rôle de page.

— Je me passerai d’eux, j’irai seule, se dit Éveline. J’aurai un- déguisement meilleur que celui de madame Hélyette : j’irai à pied, je resterai moins longtemps, je

rentrerai avant le jour. Ainsi je n’aurai point de confidents qui puissent épouvanter ce scrupuleux et ce pusil-' lanirae Thierray.

Mais comment pénétrer dans l’impénétrable castel de Mont-Revêche? Par la porte, il n’y fallait plus songer.

— Eh bien, se dit cavalièrement Éveline, à défaut de la porte, on entre par la fenêtre.

Pour être téméraire au point où l’était cette jeune fille, il ne suffit pas d’être extravagante et volontaire, il faut encore être innocente jusqu’à l’ignorance des véritables dangers qui menacent une femme. Éveline savait vaguement qu’on peut perdre .son honneur par trop de confiance. Pour n’avoir pas l’air d’une petite fille trop sotte, elle faisait même parfois semblant de savoir comment, bien qu’elle n’en sût rien du tout. Mais ce dont elle ne se doutait pas le moins du monde, c’est qu’elle pût être en danger, même avec un très-honnête homme. N’ayanv ressenti aucun entraînement des sens, elle ignorait Ib violence de ces entraînements chez les autres. Elle ne ■ pensait pas qu’un baiser pût lui donner le vertige, et, d’ailleurs, défendue, au milieu de ses hardiesses inouïes, par l’instinct d’une pudeur farouche, elle n’admettait pas la pensée de pouvoir s’oublier jusqu’à accorder un baiser à l’homme à qui elle allait offrir sa main et son cœur.

— 11 ne s’agit donc plus, pensa-t-elle, que d’entrer par la fenêtre!

Le jour qui précéda la nuit de cette nouvelle expédition, elle profita de l’absence de Dulertre pour monter à cheval avec Grésus. Olympe la vit et essaya'de lui remon- ! trer que ce serait un chagrin pour son père, qui, depuis sa dernière promenade avec le page, lui avait affectueusement, mais sérieusement interdit de recommencer. Elle s’y prit avec toutes les formes de la douceur et de la

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tendresse insinuante. Éveline n’était pas disposée à céder ce joiir-là ; il y allait pour elle de son projet mystérieux ; elle résista.

— Mon père ne le saura pas, répondit-elle en s’élançant sur sa belle jument anglaise, qui piaffait déjà d’impatience d’emporter son léger fardeau à travers champs.

— Pardonnez-moi, chère enfant; il le saura, répondit Olympe.

— Certainement! dit Nathalie, qui, d’une fenêtre donnant sur la cour, assistait à cette scène comme par hasard; c’est la première chose que lui dira madame.

Crésus et un autre domestique étaient là , car il y a toujours dans les luttes de famille quelques-uns de ces muets témoins qui en exagèrent ou n’en comprennent pas la gravité. Olympe avait été tentée de leur défendre d’accompagner Éveline, dont l’honneur lui avait été confié et dont la réputation devait, selon elle, lui faire braver la colère même de cette folle enfant; mais la parole glacée de Nathalie tomba sur son cœur et l’énerva. Elle pâlit, et, tendant la main à Éveline :

— Allez donc, ma chère enfant, lui dit-elle, si vous ratifiez l’insulte que l’on vient de me faire!

En voyant une larme bridante dans les yeux d’Olympe, Éveline eut un remords : elle sauta légèrement de son cheval et, allant à elle, elle l’embrassa.

— Non, chère mère, lui dit-elle, je sais bien que vous ne le direz pas, vous!

Et, levant la tête vers la fenêtre où Nathalie s’était placée en observation :

— Si quelqu’un le dit, ajouta-t-elle, ce sera Nathalie. Allons, rentrez, chère petite maman, et ne songez plus à cela, j’y renonce.

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Olympe rentra pour cacher ses pleurs.

— Et vite, Crésus! en route, dit Éveline en regrimpant à cheval; et vous, silence! cria-t-elle à l’autre domestique.

Puis elle partit comme un trait. Elle eût franchi un précipice, s’il s’en fût ouvert un sous ses pas.

Elle prit pour but un endroit quelconque, fit deux lieues de galop, et revint par un autre chemin qu’elle connaissait à merveille et qui passait au bas de la colline de Mont-Revéche , du côté opposé à la porte du château et à la ferme qui se trouvait située au-dessous. Quand elle fut là : ’

— Tiens, dit-elle en se retournant vers Crésus : j’ai pris le plus long, voici Mont-Revêche! Pourquoi donc ne m’as-tu pas dit que je me trompais?

— Je ne savais pas que vous vous trompiez , répondit Crésus, qui n’en pensait pas un mot.

Éveline mit son cheval au pas comme pour le laisser souffler, échangea quelques paroles oiseuses avec Crésus, et jeta sur les dehors du petit castel le coup d’œil d’un général expérimenté qui tâte les endroits faibles de la place. Elle avisa un éboulement qui, de loin , lui parut facile à escalader, et qui, selon ses conjectures, devait donner accès dans une petite chapelle que Thierray faisait précisément réparer. Elle distingua une échelle qu’elle jugea courte, car elle n’en put compter les barreaux.

— Thierray m’aurait-il fait cette galanterie pour me faciliter les moyens de pénétrer au cœur de la forteresse? se dit-elle, souriant de la facilité de son entreprise.

Et , sans faire plus d’attention ni de calcul , elle reprit le galop et disparut.

Thierray, en ce moment-là , était dans la chapelle ; il

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voyait passer Éveli ne, dont, malgré l’éloignement, il reconnaissait le costume et l’allure élégante. 11 eut le courage de ne pas se montrer à la fenêtre, et crut le danger passé quand elle eut disparu dans le boisé avec son plan , écrit dans le cerveau.

. A minuit, Éveline, qui s’était procuré un costume de * paysan, sous prétexte d’habiller de neuf le petit neveu de Grondette (un gars d’une quinzaine d’années, à peu près de sa taille) , endossa le sarrau de toile bise, chaussa les longues guêtres de laine et les gros souliers, couvrit ses épaules d’une peau de mouton bien chaude, à la manière des bergers du pays , cacha ses beaux cheveux sous un chapeau à grands bords, s’arma héroïquement de petits pistolets sous sa blouse , prit un bâton de houx dans sa main délicate couverte de gros gants verts tricotés, et gravit les rochers de la cascade avec autant de nerf et d’haleine que si elle eût fait toute sa vie le métier de chevrière. De ce côté, le parc n’était fermé que par une barrière rustique, facile à enjamber. Éveline, souple et mince comme un serpent, passa à travers les barreaux, et se trouva, en pleine nuit, en pleine campagne.

La grande connaissance qu’elle avait des moindres accidents du terrain, des moindres détails du paysage, lui permit de se diriger presque à vol d’oiseau sur Mont- Revêche, à travers les taillis, les prairies et les ravins, sans suivre aucune route tracée. Klle avait donc beaucoup de chances pour ne rencontrer personne, et elle les But toutes, car elle traversa effectivement un désert. Elle Qt le double du chemin voulu, pour éviter les petits torrents des montagnes et les ascensions trop pénibles; néanmoins elle eut encore plus d’une fatigue <à surmonter, plus d’un obstacle à franchir : i ten ne la rebuta. Exaltée par son propre courage, alerte et solide dans les

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habits légers et les fortes chaussures du paysan, elle marcha à la conquête de son fiancé avec un héroïsme digne d’une amazone de l’Arioste. Déterminée à faire tôle aux loups s’ils osaient l’aborder, elle se demanda pourquoi elle aurait moins de bravoure et de bonheur, pour satisfaire un rêve romanesque, que n’en avaient chaque nuit les femmes et les enfants de la campagne, pour aller voler un fagot ou une brassée d’herbes dans la propriété du voisin. Souriante, animée, 'adroite , ardente , elle eût semblé belle à Thierray, en dépit de luimême, s’il l’eût vue ainsi fendre les genêts comme un chevreuil, ou raser comme un lièvre les joncs épineux de« clairières.

En ce moment, Thierray disait à Flavien, qui était tombé à l’improviste à Mont-Revêche sur les dix heures du soir ;

— En vérité, mon ami , je ne sais comment te remercier de ta sollicitude. Quoi! t’arracher à tes plaisirs, refaire ce long voyage , revenir dans ce pays de loups, pour me tirer d’embarras et me faire faire ce mariage! J’en suis si confus, que tu devrais bien, pour me rassurer, me laisser croire...

— Que je suis mal guéri de ma passion pour madame Olympe? Grois-le, si bon te semble, cela ne fait pas grand tort à cette honnête femme. Pour moi, je suis convaincu, à présent , et pour cause , que j’étais un sot et qu’elle n’a mêiiie pas compris un mot à cette belle passion. Cependant , ne me rappelle pas trop les absurdités que je t’ai écrites, j’eii suis honteux, et te prie de les jeter au feu.

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— Quand tu voudras! dit Thierray en mettant la main sur le fatal tiroir.

— Bien, bien, tu les bi-fileras! dit Flavien, dont la conversation empêcha Thierray d’ouvrir le tiroir, en donnant un autre cours à%es idées. Je te parle sérieusement, il ne faut pas manquer sottement ce mariage.

— Mais, au contraire, il faut le manquer, reprit Thierray, puisque j’y vois des soucis et des dangers qui ne seront jamais compensés par les vanités de la fortune.

— Eh bien manque-le ; mais pas sottement, te dis-je 1

— A la bonne heure, je t’écoute I

~ Tu no peux rester dans cette fausse situation vis-àvis de Dutertre. Dutertre, homme de cœur et galant homme s’il en fut , ne doit pas attendre que tu lui demandes la main, de sa fille, soit qu’il sache le coup de tête qu’elle a'fait pour toi , soit qu’il se doute seulement de son inclination et de la tienne. Tu dois, en tout état de cause, faire la demande en règle, car tu risques d’être vilipendé pour ne l’avoir pas faite. De toutes façons, un refus en règle te justifie. Si on t’accepte, ma foi ! c’est un joli pis-aller que d’épouser un million et une femme qui fait des folies pour vous! ce n’est pas si fréquent dans ce froid et triste monde où nous vivons, et je t’avoue que je suis désolé de n’avoir pas de penchant pour cette jolie personne, car je serais très-flatté d’être aimé ainsi.

— Et c’est parce que j’en suis flatté que je me méfie d’un amour qui prendrait sa source dans la vanité satisfaite, répondit Thierray. J’ai une peur affreuse de la richesse et de la gloriole ; c’est avec cela qu’on vit misérable de cœur et qu’on meurt misérable d’esprit.

Les deux amis prolongèrent leur veillée sur ce thème, débattu obstinément de part et d’autre. Flavien ne faisait

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aucun cas de l’argent par lui-même, parce qu’il en avait à discrétion; mais il ne concevait point qu’on pût s’en passer quand on avait, comme Thierray, les goûts du monde, et il croyait lui rendre un service d’ami en lui aplanissant les obstacles vers la fortune. 11 lui offrait et il se proposait sérieusement d’entrer en pourparlers avec Dutertre, dont il était loin de prévoir l’éloignement subit pour lui, et qu’il aimait d’autant plus qu’il lui avait immolé son amour pour Olympe. I! ne voulait pas croire à la conversation que lui rapportait Thierray.

— Non, disait-il, vous vous êtes mal expliqués et mal compris mutuellement. Tu t’y seras mal pris tout le premier. Tu l’auras blessé par quelque mépris d’artiste pour sa fortune. Il aura cru voir que tu te sacrifiais, et sa fierté s’en est émue.

— Et, dans ce cas, il eût dû me proposer un duel, répondit Thierray. Je sais qu’il est brave, et, tout père de famille qu’il est, il est presque aussi jeune que moi. Pourtant je l’attends toujours, et je t’assure que je le crois un peu fou. La pauvre Éveline a de qui tenir.

— Non, Dutertre n’est pas fou ; je le sais incapable de repousser un homme comme toi à cause de son manque de fortune. Je veux renouer l’affaire, et je le ferai malgré toi. Si cela doit finir par un duel, que diable! finissez-en et ne soyez pas là à vous regarder comme deux sentinelles, du haut de vos donjons. J’ai donc bien fait de venir, ne fût-ce que pour te servir de témoin.

— Mon cher de Saulges, tu es le meilleur ami que j’aie jamais eu, et je ne me pardonne pas de ne t’avoir pas apprécié plus tôt. Crois à toute ma reconnaissance, mais sache que j’ai peur de ton zèle, et que je ne voudrais pas...

Ici, un cri déchirant, qui semblait partir du dehors.

interrompit Thierray, et les deux amis se regardèrent, écoutant et se demandant s’ils avaient rêvé.

— Ah çà ! est-ce encore la dame au loup qui fait de ses tours? dit Flavien en se levant et en prenant un flambeau. On a appelé, c’est certain.

— Non, dit Thierray, c’est un cri de détresse, c’est un accident, et plus près de nous peut-être que cela ne semble.

"ils sortirent du salon, et se dirigèrent vers les appartements inhabités qui prenaient jour sur la face extérieure du château, car il leur semblait que le bruit était venu de ce côté. Thierray, guidé peut-être par un vague instinct, quoiqu’il fût à cent lieues de pressentir la vérité, entra dans la chapelle, et vit devant lui un corps étendu sans mouvement sur le pavé.

— Bon ! un voleur qui s’est cassé la mâchoire en tombant de là-haut, dit-il mesurant de l’œil la distance du pavé à la fenêtre, qui était de neuf à dix pieds.

— Est-il mort? dit Flavien avec la nonchalante tranquillité qu’il portait dans les faits de la vie active.

— C’est un enfant ! reprit Thierray s’approchant du jeune villageois, dont il ne voyait pas la figure tournée vers le mur.

Et, soulevant le large chapeau qui cachait cette figure, il jeta à son tour un cri perçant, en découvrant les blonds cheveux et le visage pâle d’Éveline évanouie. Ils l’emportèrent dans le salon où elle se ranima, regarda autour d’elle d’un air étonné, reconnut Thierray et sourit.

— Voyez, dit-elle, à quoi vous m’exposez ! je me suis fait mal 1 encore une de vos bouderies cruelles, et je me tuerai !

En achevant ces mots, elle vit Flavien, qu’elle n’avait pas remarqué d’abord. De pâle qu’elle était, elle devint pourpre de honte et cacha son visage dans ses deux

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mains avec un elTroi plein de pudeur qui attendrit Flavien, en lui faisant retrouver la femme timide dans l’héroïne entreprenante.

— Ne doutez pas de mon honneur, de ma discrétion, de mon intérêt, lui dit-il; rassurez-vous, mademoiselle; mais, pour Dieu ! dites-nous si vous êtes blessée.

Thierray ne pouvait parler; suffoqué par l’effroi, la reconnaissance et le dépit qui se combattaient en lui, il ne savait s’il devait la maudire ou la remercier à genoux; mais son angoisse la plus forte et la plus naturelle était la crainte qu’elle ne se fût blessée mortellement.

— Oui, oui, lui dit-il enfin en lui touchant les bras avec une anxiété qui écartait toute idée contraire au respect ; — vous devez avoir beaucoup de mal ; parlez, parlez. Que vous est-il arrivé?

— Rien, en vérité, dit Éveline; j’ai seulement le pied engourdi ; je ne suis pas tombée précisément ; j'ai sauté de plus haut que je ne croyais, et j’ai eu peur, voilà tout.

— Mais comment êtes-vous entrée? Quelle est cette nouvelle folie? dit Thierray, rassuré, mais non calmé.

— Ah ! vous me le demandez ? dit Éveline d’un ton de reproche déchirant.

Flavien vit qu’une explication entre eux devenait nécessaire , et , par discrétion , il se retira doucement ; mais Éveline le rappela.

— Monsieur de Saulges, lui dit-elle, puisque la Providence me fait vous rencontrer ici , rendez-moi un grand service : restez entre nous. Quelque fastidieuses que soient les querelles de deux fiancés parfaitement déraisonnables tous les deux, acceptez généreusement cette tâche. Vous êtes son ami , à lui ; soyez aussi le mien. Servez-moi de témoin, de juge, de conseil et d’avocat au ï besoin , je vous en prie.

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Flavien , ramené par ces paroles caressantes, prit Éveline en amitié.

— Eh bien, oui, je le veux, dit-il, car, aussi bien, je ne suis revfn i ici que pour faire entendre raison à ce sceptique et iiavailler à votre union. Mais, avant tout, ma chère demoiselle, prenez quelque chose, de la fleur d’oranger, de l’éther, que sais-je? Que prend-on pour les chutes, Thierray? Elle est pâle comme la mort, cette pauvre enfant ! Est-ce qu’il n’y a pas ici quelque chose qui soit bon pour son état? Cherche donc.

Thierray ouvrit le nécessaire pharmaceutique de la chanoinesse, et il y prit des sels qui soulagèrent effectivement Éveline. Elle raconta ce qui lui était arrivé. Elle avait trouvé, de près, les objets aperçus de loin, beaucoup moins rassurants qu’elle ne s’y était attendue. L’éboulement laissait une plus grande portée à l’échelle. L’échelle était plus longue qu’elle ne croyait. Elle n’avait pas voulu reculer devant le danger de se tuer, et, sauf à faire naufrage au port, elle avait atteint la fenêtre de la chapelle. Là, au moment où ses pieds quittaient le dernier échelon, ■elle avait, par un effort désespéré, franchi l’embrasure et sauté dans l’intérieur sans se demander à quelle distance elle se trouvait du sol. Elle était arrivée au bas très-adroitement sur ses pieds, et attribuait son évanouissement à la surprise et à la frayeur que lui avait causées cette distance.

— Je ne sais pas si j’ai crié, dit-elle; je crois que j’avais perdu l’esprit avant d’arriver à terre.

— Mais, alors, comment sauriez-vous que vous ôtes tombée sur vos pieds? dit Thierray.

— Parce qu’il m’a semblé éprouver aux pieds une douleur terrible, et que je suis alors tombée doucement sans ressentir aucun autre mal, et sans me souvenir du lieu où j’éta’s.

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— Mais , cependant , il faudrait vous assurer, dit Flavien, que vos pieds ne sont pas blessés.

— Non, non, dit Éveline, je ne suis qu’engourdie, fatiguée; laissez-moi ne pas bouger pendant un instant, et puis je reprendrai ma route, car il est tard, cette fois, et il faut que je sois rentrée avant le jour.

— Rentrée? dit Thierray. Ah! Éveline, quand votre fantaisie vous emporte , vous savez bien où vous aile*mais vous vous inquiétez fort peu du retour. Vous êtes donc venue à pied , que ces vilaines chaussures sont mouillées?

— Oui, à pied, et toute seule, dit Éveline en ôtant ses pistolets, qu’elle posa sur le guéridon à côté d’elle. Cette fois, vous ne direz pas que mes confidents me trahiront?

— Seule, la nuit! s’écria Thierray. Oh! folle! trois fois folle!...

— Vous voyez comme il me sait gré de ce qu’aucune autre femme ne serait capable de faire pour lui ! dit Éveline à Flavien, par qui elle se sentait soutenue intérieurement.

Et elle raconta comment elle était venue, avec la modestie d’un vrai courage.

— Ma foi , c’est superbe ! dit Flavien émerveillé. Vous êtes une Jeanne Hachette, une héroïne des anciens jours. Tenez ! dix femmes comme vous eussent sauvé la royauté en Vendée! Dix femmes intrépides et enthousiastes valent des milliers d’hommes, parce qu’avec elles les hommes no se découragent jamais et veulent devenir dès héros sous leurs yeux. Allons, Thierray, c’est insensé, mais c’est sublime! A genoux devant ta fiancée! Demain, les paroles seront échangées avec la famille, je m’en charge. Donnez-moi d’abord les vôtres, mes enfants, et je me fais l’ambassadeur des deux parties. Tenez, je me sens tout

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paternel entre vous deux, et il me prend des envies de bénir dont je ne me serais jamais cru suscep*’ble.

Cette manière brave et enjouée de prendre les choses était fort sympathique à Évelinc ; mais Thierray sentait de plus en plus l’effroi de sa destinée. 11 baisait si respectueusement et avec si peu de passion la main de sa fiancée, qu’elle n’était avertie par aucun trouble intérieur d’avoir à la lui retirer. Ainsi, au fond de cette passion que le public eût jugée effrénée s’il n’en eût vu que les actes extérieurs, il y avait encore quelque chose de glacé au fond des âmes.

— Allons, dit Éveline en regardant la pendule, qui marquait déjà trois heures, le temps presse. Diles-moi trois bonnes paroles, monsieur Thierray; car vous ne me dites rien du tout, et il faut que ceci soit ma dernière campagne,

— Tout ce qu’il vous dirait ne vaudrait pas ce qu’il pense, dit Flavien, trompé par le trouble de son ami, et, si vous étiez émue comme lui, vous ne pourriez rien dire.- II suffit que j’aie sa parole, et il va me la donner.

— Oui, mon cher Flavien, je te la donne! répondit Thierray, honteux de sa propre froideur; mais songez, chère Éveline, que je fais pour vous plus que vous ne pourriez jamais faire pour moi. Pour reconnaître votre affection, je m’expose, presque à coup sûr, aux refus méprisants de votre famille, à l’affront qui m’est le plus sensible et que j’avais mille fois juré de ne pas risquer en recherchant une personne riche.

- — Vous êtes fou, vous rêvez, Thierray, dit Éveline. Mon père désire si vivement notre union, qu’il s’inquiète et s’afflige de votre absence, et qu’il est venu lui-même ici sans vous trouver.

— Mais il ne m’a pas écrit; il ne m’a rien fait dire?

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— Faut-il donc qu’il vous prie d’accepter ma main, et n’est-ce pas à vous à la demander?

Thierray raconta la conversation qu’il avait eue dans le bois avec Dutertre. Éveline jura que Thierray avait eu Y hallucination auditive, et que son père ne se doutait pas seulement de sa première visite à Mont-Revêche.

— Il aura eu ce jour-là, dit-elle, une querelle avec Nathalie, ou une mauvaise nouvelle pour ses affaires. Vous l’aurez vu triste ; vous aurez fait quelque absurde quiproquo^ en lui parlant de mon aventure, dont il n’a pas encore le moindre soupçon. Vous persistez à en douter? Moi , je vous l'atteste, et, si vous ne venez pas demain éclaircir l’affaire, je croirai que j’ai fait cette nuit une course à me faire dévorer par les loups et une chute à me briser la tète pour un homme qui né veut pas de moi.

— J’irai I j’irai! en doutez-vous? s’écria ITiierray ranimé par l’espoir que, si ce mariage était un malheur pour lui, ce ne serait, du moins, pas une avanie.

11 lui baisa la main avec plus d’expansion. Éveline, rassurée, reprit ses pistolets, remit son chapeau rustique et prétendit qu’elle allait partir. Thierray et Flavien se disposèrent à l’accompagner jusqu’à la limite du parc de Puy-Verdon. La nuit était fort sombre et on pouvait sortir par la porte de Mont-Revêche sans éveiller les domestiques.

Éveline se leva, devint pâle comme la mort, et essaya de marcher. Malgré le courage héroïque qu’elle mit dans cet acte de volonté, elle tomba dans les bras qui la soutenaient, en s’écriant ;

— Ah I malheureuse que je suis, c’est impossible I je suis perdue!

Elle avait un pied luxé. Elle souffrait le martyre depuis

MONT-REVÔCHB.

une heure, en parlant et en souriant, sans vouloir faire attention à cette souffrance. Mais l’effort qu’elle f,r pour s'appuyer sur ce membre déjeté fut si atroce, qu’elle perdit cornaissance une seconde fois.

Qu’on juge de l’effroi et de l’embarras des deux amis! Ils n’osaient toucher à cette jeune fille. Ils ne savaient à quel accident attribuer son état. Avant tout, il fallait la faire revenir à elle. Ils y parvinrent; elle leur dit alors qu’elle aimerait mieux mourir que de se laisser soigner par eux. Flavien voulait appeler Manette. Thierray s’y opposa; Manette n’était ni curieuse ni vigilante, mais elle n’en était pas moins bavarde, et, malgré la meilleure volonté du monde, l’âge et l’habitude de raconter la rendaient incapable de garder un secret pendant vingt-quatre heures. Ge rvaisétait bien discret avec les gens du dehors ; mais, comme il n’avait pas de secret pour sa femme, cela revenait au même.

— Allez me chercher Forget, dit Éveline, pour qui un domîstique n’était pas un homme.

Malgré l’âge mûr et la gravité de Forget, cette idée d’exposer Éveline à son blâme fut insupportable à Thierray.

— Éveline, dit-il avec autorité, il n’y a rien d’indécent à montrer son pied à un homme, quand ce pied est brisé et que cet homme est un médecin. Je ne le suis pas, mais je suis plus, je suis votre mari, je vous panserai moi-même.

Il se rappela que Manette soignait les malades d’alentour avec un certain vulnéraire dont la chanoinesse lui avait solennellement légué la recette, et qu’il y avait une ample provision de ce topique dans les inépuisables buffets de là défunte,

Thierray, avec le sérieux d’un médecin et la chasteté 'd’un père, en imbiba des linges et en enveloppa ce mal-

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heureux pied, déjà bleu et enflé, afln d’arrêter l’inflammation en attendant les secours du chirurgien. Puis Éveline, qui souffrait au point de ne pouvoir s'aider ellemême, fut couchée sur le divan du salon, pendant que ses deux hôtes se demandaient avec anxiété ce qu’ils allaient devenir.

La mettre dans le tilbury, seule voiture qu’ils eussent à Mont-Revêche (Flaviei^ ayant renvoyé immédiatement la chaise de louage qui l’avait amené de Nevers), ne paraissait pas possible pour le moment. Éveline, qui avait doublé son mal par un effort fatal pour le vaincre eii marchant, ne pouvait plus faire un mouvement du reste du corps qui ne lui arrachât un cri. Comment supporterait-elle le trot du cheval dans une voiture où elle ne pourrait même pas s’étendre? Et puis c'était une voiture découverte, et le jour allait poindre. Son déguisement pouvait la protéger le long du chemin, mais le soleil serait levé quand on arriverait à Puy-Verdon, et comment ferait-on pour la descendre de voiture et la recondi ire à ses: parents, sans mettre toute la maison dans la oonfl- ,dence?

— La première chose à faire, dit Flavien en s’efforçant d’être gai pour ranimer la malade, c’est d’avoir le chirurgien. Indiquez-moi le meilleur, Éveline; Forget ira le chercher. Il ne verra de vous que votre pied, et nous le menacerons de lui brûler la cervelle s’il parle de l’aventure.

Oui, oui, dit Éveline d’une voix brisée; comme dans les romans espagnols 1 Mais cela ne se peut pas ; il n’y a dans le pays que des remègeux., ou le chirurgien de notre maison, qui est habile, mais qui reconnaîtra ma -voix rien qu’au moindre hoquet que la douleur m’arrachera pendant l’opération. C’est impossible, voyez-vous;

il faut que je trouve moyen de rentrer à Puy-Verdon, où cct homme me soignera sans savoir en quel lieu m’est arrivé l’accident. On peut rester quelques heures dans la posi don où je suis. J’ai vu des paysans attendre l’opération des jours entiers, et ils n’en sont pas morts. Or, moi, j’aime mieux mourir que d’être vue ici par des étrangers, ou rencontrée sur les chemins, faisant retraite après une campagne malheureuse. Il n’y a de pardonnables et de pardonnées, en fait de folies, que celles qui réussissent; celles qui échouent sont ridicules et blâmées. Il importe peu, Thierray, que, le lendemain de notre mariage, on sache quelles diableries j’ai faites pour vous. On en sera effrayé, on n’en rira pas. Mais être prise là, sur le fait, c’est affreux! J’aime mieux mourir, vous dis-je : on ne rit pas d’une femme qui meurt... Oui, oui, vous me cacherez, vous m’enterrerez dans quelque coin... Mes bons amis, comme dit votre perroquet, laissez-moi, je vais mourir!

Et la pauvre Éveline, dont les nerfs étaient surexcités, partit d’un éclat de rire qui se termina par des sanglots.

— Il n’y a qu’un parti à prendre, dit tout bas à Thierray Flavien , qui , seul , ne perdait pas la tête : il faut aller tout dire à Dutertre. Ce n’est pas dans l’état où est cette pauvre enfant qu’un père peut manquer de tendresse et d’indulgence. Lui seul décidera du parti à prendre immédiatement, soit que nous devions soigner ici sa fille avec lui, soit qu’il trouve un moyen de l’emmener. Sa présence sauvera tout ; il est ferme, prudent et généreux. Ta demande et son acceptation seront un fait simultané. Je pars ! charge-toi de tenir la présence d’Éveline ici secrète, jusqu’à ce que le père ait décidé.

Éveline, en proie à une crise nerveuse, n’entendit rien de cette résolution, à laquelle elle se fût opposée, bien que

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ce fût la seule à prendre et la meilleure possible. Flavien sella et brida lui-même Problème, et partit ou triple galop, tandis que Thiepray, consterné, s’enfermait dans le salon avec Éveline.

Thierray eut bientôt à lutter contre les soins officieux de Manette, qui, surprise de le trouver à la porte du salon lorsqu’elle s’y présenta, voulait absolument lui apporter du chocolat, ouvrir les jalousies et lui persuader de ne pas émVe davantage, jurant qu’il se tuerait à veiller ainsi jusqu’au grand jour. Thierray réussit à soutenir le colloque inévitable à travers la fente de la porte, et, pour en finir plus vite, il lui ordonna de ne pas le déranger davantage, disant qu’il ne voulait ni air, ni jour, ni repos, et jurant, de son côté, qu’il ne sortirait pas du salon et n’y souffrirait personne tant que sa tâche ne serait pas finie.

Manette, qu’il avait habituée à une déférence pleine d’égards, fut surprise et mortifiée d’être mal accueillie pour la première fois.

— Si monsieur ne veut pas me laisser faire mon service à présent, dit-elle, il faudra donc que je me passe de messe, aujourd’hui dimanche !

— Quoi! c’est dimanche? dit Thierray. Raison de plus ! Allez à la messe bien vite, ma chère dame, et restez à la paroisse jusqu’aux vêpres si vous voulez. Je ne déjeunerai pas ici, je n’y dînerai pas. Je n’ai besoin que de Forget. Qu’il ne me dérange pas, mais qu’il reste dans la maison.

— En ce cas, reprit la vieille, Gervais peut donc sortir aussi ?

— 'l’oute la journée si bon vous semble, et même il me fera plaisir de profiter de ce jour de fête I

— Ah ! quel jour de fête ! dit Évëline aussitôt que Manette se fut éloignée, joyeuse d’un congé qu’elle pouvait prendre tous les jours, mais que, jalouse de ses fonctions, elle se faisait un devoir de demander : c’est à’ présent, monsieur Thierray, poursuivit Éveline, que je sens l’immense folie que j’ai faite. Hélas ! il n’est pas de volonté assez forte pour imposer ses caprices à la destinée, car la destinée aussi a les siens , plus aveugles et plus terribles que tous les nôtres !

— Ne parlez pas, chère Éveline, dit Thierray effrayé de son agitation ; vous avez la fièvre.

Elle s'endormit d’un sommeil pénible, entrecoupé de cris et de gémissements. Elle rêvait toujours qu’elle tombait, et Thierray, craignant le délire, lui couvrit la tête de linges mouillés et imbibés d’éther.

Pendant qu'il comptait les minutes, en proie à une inquiétude sans égale, et plus mécontent des causes d&* cette situation qu’il ne voulait le paraître à la pauvre bles.sée, Flavien, d’une course rapide, arrivait au hameau de Puy-Verdon , situé à l’entrée de la vallée que couronnait le château. Le premier objet qu’il vit à la porte d’une des plus pauvres maisons de ce hameau fut une des voU turcs de Dutertre dont Crésus tenait les chevaux. 11 de* manda au groom où était son maître.

— Oh! bien loin, monsieur, dit Crésus ; il est à sa grande ferme, à trois lieues d’ici, et ne reviendra que ce soir à la nuit.

Flaviên se souvint alors qu’Éveline lui avait parlé de cette circonstance. 11 l’avait oubliée dans son trouble en partant.

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— Qui donc est là? demanda-t-il à Crésus en désignant la maison devant laquelle stationnait l’équipage.

— ‘ 11 n’y a que madame toute seule, qui est venue porter des remèdes à un malade.

— La mère ? C’est encore mieux, se dit Flavien.

Mais, au moment de mettre pied à terre pour entrer

dans la maison, il hésita.

— Oui; si c’était une mère I pensa-t-il ; mais une bellemère I un être qu’à tort ou à raison on regarde comme un ennemi naturel I Que faire ? Éveline ne me le pardonnera peut-être pasi Cependant, tôt ou tard, il faudra bien que madame Dutertre sache ce qui est arrivé. 11 me paraît même impossible qu’elle l’ignore jusqu’à ce soir... Les moments *sont précieux, l’état d’Éveline peut être grave. Sa vie est une plus grande responsabilité pour nous que son secret... Allons 1

Il descendit de cheval, et, au même moment, madame Dutertre, portant une petite pharmacie de campagne sous son bras, sortit de la chaumière, reconduite par une jeune fille qui la remerciait des soins rendus à ses pa- •rents.

Flavien, qui se regardait comme bien guéri de sa passion, se sentit pourtant ému, en la voyant, plus qu’il ne s’y attendait.

Olympe était de ces femmes que l’on ne regarde pas impunément, soit qu’on les voie des yeux du corps ou des ^eux de l’âme. Elle avait une de ces beautés parfaites qui résultent d’une complète harmonie morale et physique dans l’organisation. Tout en elle était beau, et pur, les traits, l’expression, la taille, les cheveux, les extrémités, la voix, le regard, le sourire et même les larmes, comme Flavien l’avait très-bien remarqué. Elle avait paru si parfaite à son père, qui était un artiste éminent, et à tous

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les artistes éminents qui avaient vu fleurir son adolescence; son intelligence sereine, facile, féconde, répondait si bien à sa beauté, que, dans le groupe de talents choisis où elle avait été élevée en Italie, on s’était écrié cent fois que ce serait un sacrilège envers Dieu et les hommes que de ne pas la consacrer à l’art dont elle semblait née prêtresse. Elle avait une des plus belles voix , elle annonçait un des plus beaux génies musicaux de l’Europe. Elle avait atteint sa seizième année dans cette atmosphère de tendres sympathies et de paternelles admirations, sans être ni enivrée ni effrayée de ce grand avenir qui s’onvraitdevant elle. Elle marchait dans sa brillante destinée avec le calme des êtres privilégiés qui héritent du feu sacré sans orgaeil, et qui savent qu’ils ont à s’aider eux-mêmes, tout en se sentant portés par l’amour et l’engouement de leur entourage.

Mais, à seize ans. Olympe Marsiani avait vu Arsène Dutertre, et sa destinée avait été changée.

Dutertre avait alors trente-quatre ans. C’était plus du double de l'âge d’Olympe: Mais ce n’en était pas moins itn être aussi accompli qu’elle dans son genre , on pourrait dire dans le même genre ; car il existait dans leurs goûts, dans leurs idées, dans leurs caractères, dans leur organisation tout entière, des rapports* dont la puissance les entraîna irrésistiblement l’un vers l'autre , et se révéla à eux chaque jour davantage. Tous deux étaient calmes à l’extérieur avec une âme ardente 5 • tous deux étaient à la fois tendres et passionnés ,' combinaison bien rare et qui ne se rencontre que chez les natures d’élite*: c’est dire que tous deux étaient énergiques et -doux, enthousiastes et tolérants , sérieux d’esprit et enjoués de caractère. ' '* • i,;; . ,

Dutertre, élevé avec* soin par des parents riches qui appartenaient à la haute industrie, richement doué, lui.

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par la nature, sentait vivement, et comprenait largement les arts. Le hasard l’amena dans la maison Marsiani, où, dès la première/heure , il fut aimé et apprécié. Il n’était pourtant ni musicien, ni peintre, ni auteur. 11 n’en était pas moins artiste et poète. Sa prédilection pour l’agriculture pren"»'! sa source dans une immense admiration pour l’œuvre divine et dans une candeur de l’âme qui le portait aux occupations de la vie primitive. Sa femme l6 comparait ouvent, avec Amédée, à ce personnage de Cooper, type de prédilection qu’il a développé dans plusieurs romans sous les noms si connus du Chercheur de sentiers, d'ŒU-de-Faucon, du Guide, etc. Ce type, devenu populaire, est, à travers les développements souvent trop naïfs du récit, une des plus belles et des plus suaves créations de la pensée humaine. Il est pur et grand comme une forêt vierge. C’est la vertu du chrétien alliée à la liberté du sauvage, c’est l’homme primitif dans toute sa puissance physique, initié au progrès moral de l’humanité par ses côtés d’excellence incontestable, la charité, le pardon, la droiture, la justice.

Tel eût été Dutertre s’il eût vécu dans les déserts d’un monde vierge, et la comparaison de sa femme s’appliquait avec justesse à- ce qu’il y avait d’inné en lui. La société l’avait enrichi de toutes les connaissances nécessaires à l’époque et au milieu où il vivait , et, chose étrange ! elle n’avait rien effacé, rien corrompu dans cette organisation admirable. Il avait acquis, dans cette société , la notion de l’utile, inconnue au héros de la solitude ; mais, habile à tirer parti des ressources de la nature, il n’en avait pas abusé en vue de lui-même, il en avait largement et sagement usé en vue des autres. Le bien qu’il avait fait était immense, et, dans ses mains, la richesse était un levier pour en faire chaque jour davantage.

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Olympe, enfant, n’avait pu comprendre cet homme dès le premier jour. Elle l’avait cimé d’instinct, non pas comme Éveline aimait Thierray, avec la volonté de le vaincre, mais comme les âmes dévouées aiment ce quj leur ressemble, avec le besoin de faire son bonheur.

Dutertre avait aimé Olympe enfant avec autant d’entratnement spontané et plus de certitude encore. Lui qui avait des enfants, des filles en qui il voyait poindre des qualités et des défauts, il avait discerné, dès l’abord, chez cette jeune créature, une supériorité sans alliage. Il avait compris, tout aussi bien que senti, que cet être était fait pour lui seul et qu’ils se chercheraient en vain ailleurs tout le reste de leur vie.

Il est fort inutile de raconter ici par quelles alternatives de résolution et de crainte, d'espoir et d’effroi, il avait passé durant quatre années, en songeant d’une part au sort de ses filles, de l’autre à celui d'Olympe elle-même.

On peut bien croire qu’un tel homme n’avait rien sacrifié à la passion aveugle, comme le prétendait l’envieuse Nathalie. Il s’était effrayé d’arracher Olympe à un avenir de gloire que toute sa richesse à lui ne pourrait peut-être pas remplacer. 11 était revenu en France plusieurs fois pour sonder l’àme et l’esprit de ses filles. Il les avait trouvées empressées de revenir au foyer paternel, bonheur impossible pour elles tant qu’il ne leur aurait pas donné une seconde mère, et elles l’avaient supplié de se remarier, Nathalie plus ardemment que les deux autres, parce qu’elle était l’aînée et sentait plus vivement l’ennui du cloître. '

A son troisième voyage en Italie, Dutertre avait trouvé Olympe orpheline et retirée aussi dans un couvent, avec la résolution de n’en sortir que pour le mariage, jamais pour le théâtre. Elle abjurait la vie libre de l’artiste avec

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une obstination dont ses parents et ses amis ne pouvaient pénétrer la cause, tant elle avait gardé avec patience et modestie le secret de son amour pour Dutertre,

Dutertre attribua comme eux cette résohition soudaine au premier effet de .la douleur filiale. Olympe avait adoré son père; il avait désiré qu’elle fût cantatrice; elle avait travaillé à le devenir pour le satisfaire. Il n’était plus, elle abandonnait un projet qui; disait-elle, n’était pas le sien, mais dont elle ne devait plus compte à personne.

11 fallut que Dutertre devinât la vérité lui-même. Olympe, fière et timide, ne lui eût jamais révélé sa passion. Elle avait compris ses scrupules, elle avait voulu lui épargner le remords de lui faire manquer sa vocation. Elle avait compris également qu’un père de famille ne pouvait épouser une cantatrice. Elle fit ce sacrifice, sans même songer que c’en fût un.

Quand elle épousa Dutertre, elle avait vingt ans. Elle croyait qu’entre ses filles et elle il y aurait toujours la distance d’âge relative qui existait alors entre sa jeune expérience du monde et leur complète ignorance de la vie. Elle les regardait comme des enfants et se flattait naïvement de leur être une mère. Elle les avait aimées comme elle savait aimer, la pauvre femme, de toute son âme et même avec affeuglement, jusqu’à l’heure fatale où, forcée de découvrir chez Éveline une résistance invincible, chez Nathalie une haine profonde, elle avait pressé en silence la Benjamine sur son cœur, seul refuge qui lui restât en l’absence de son mari.

Amédée avait été littéralement un frère à ses yeux. Ils étaient du même âge, et ce jeune homme sérieux et triste, atteint du mal profond qui le rongeait à son insu, tout en l’appelant parfois sa mère, se trouvait réellement 4’âge à la soutenir et à la consoler. II s’était acquitté de

ce soin avec un désintéressement admirable, et Olympe, ne comprenant pas sa souffrance , tant elle était vaincue par la sienne propre, s’était habituée à lui ouvrir son âme comme au meilleur ami qu’elle eût, après son époux.

- Depuis quelques jours. Olympe était plus triste, plus effrayée, qu’elle ne l’avait été de sa vie. Elle voyait son mari agité et préoccupé, partagé entre des accès d’idoâtriC) pour .elle et de subites froideurs qu’elle prenait encore pour l’effet d’un chagrin i étranger à leur amour. Amédée lui manquait. Il lui semblait que cet ami délicat et ingénieux eût arraché à Dutertre l’aveu de son anxiété, ' ou que, du moins, il lui, eût suggéré, à elle, le moyen* de la faire cesser. . : .

Lorsque Flavien la vft apparaître au seuil de cette chaumière, il fut frappé de l’altération de ses traits. Habituellement pâle, car elle était de ces organisations lymphatiques et bilieuses qui produisent les plus persévérantes et les plus lucides intelligences, elle avait, pour la première fois, les lèvres entièrement décolorées. Les plans de soq visage conservaient la rondeur qui s’allie à la fermeté dans les beaux types italiens; mais les, narines, en se resserrant et en rendant son profil plus fin, attestaient l’invasion d’une maladie chronique. Enfin , ses yeux légèrement cerclés d’une teinte bleuâtre avaient pris un développement qui la rendait plus belle, mais qu’un diagnosticien plus habile eût observé avec inquiétude.

Flavien jugea qu’elle avait eu quelque grand chagrin ' depuis qu’il ne l’avait vue. Une circonstance que nous avons omise dans ce récit, parce qu’elle trouvera sa place plus tard, le. préserva de la vanité de croire qu’il fût pour quelque chose dans ce chagrin. 11 n’en fut pas moins touché, car cette altération l’embellissait encore à ses

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yeux, en la lui montrant plus soufTrante, plus faible, plus femme, selon lui.

Olympe était vêtue avec une extrême simplicité, d’une robe de drap foncé, d’un mantelet pareil et d’un voile de dentelle noire, noué sous le menton, qu’elle portait souvent le matin pour sortir dans la campagne ; c’est la mantille dps italiennes. Tout ce noir, tout ce sombre la faisait paraître encore plus blanche. Aussi, les paysans, qui ne se trompent pas sur le solide éclat nécessaire à la santé, la jugeaient-ils fort malade, bien qu’autour d’elle, dans la famille, hormis Dutertre, personne n’y fit une attention •sérieuse depuis le départ d’Amédée.

Elle fut un peu surprise de voir Flavien, mais elle ne manifesta aucune émotion, et lui fit un accueil froidement poli, qu’il comprit du reste, surtout lorsqu’elle ajouta :

— Je ne croyais pas, monsieur, que vous dussiez revenir.

Il la supplia d’écouter une communication importante qu’il avait à lui faire, et elle s’éloigna un peu de Crésus et des villageois pour l’écouter sans pruderie, bien qu’avec une répugnance visible et avec une attitude qui n’eût pas laissé d’es|X)ir au roué le plus impertinent.

— Rassurez-vous, quant à moi, madame, lui dit-il dès qu’il put lui parler sans être entendu des autres témoins, mais préparez-vous à surmonter un moment d’inquiétude et de chagrin. Je vous apporte... je suis absolument forcé de vous a|)porter une nouvelle afïligeante

— Mon Dieu ! s’écria Olympe, avez-vous vu mon man? que lui esi-il arrivé? Parlez donc vite, monsieur, de grâcel

— Non, madame, répondit Flavien baissant la voix, car il lisait de loin dans les yeux de Crésus combien il faisait effort de ses oreilles. — Non, il n’est pas question

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de M. Dutertre... Qut^lqu’un que vous aimez moins, mais encore beaucoup...

— Ah I ciel ! Amédée I dit Olympe, notre pauvre Amédéel Oui ! vous venez de Paris... un malheur!...

— Je ne le savais pas à Paris, dit Flavien, qui s’effrayait beaucoup, en la voyant si émue, du coup qu’il allait lui porter.

— Mais qui donc, mon Dieu? Mes filles sont toutes à Puy-Verdon... elles dorment... Bah! vous me trompez, monsieur! vous vous jouez de moi!

— Non, madame, car ce serait un jeu atroce ; toutes vos filles ne sont malheureusement pas à Puy-Verdon dans ce moment-ci.

— Ah! parlez!...

— Éveline...

— Est déjà sortie? seule? elle est tombée de cheval? Ah! Dieu ! cela devait arriver... Où est-elle?...

— Parlez plus bas, madame, ce n’est pas seulement un accident, c’est un secret plus grave que la blessure légère qu’elle s’est faite au pied.

— Vous me tuez ! expliquez-vous donc vite, dit Olympe tremblante.

Et, lui saisissant le bras, sans plus se souvenir de ses torts, elle le mena quelques pas plus loin.

En aussi peu de mots que possible, Flavien lui raconta ce qui s’était passé. Olympe l’écoutait avec ses grands yeux effarés, ne pouvant comprendre, croyant faire un rêve, et portant de temps en temps la main à son front comme pour tâcher d’y faire entrer le sens des paroles qu’elle était forcée d’entendre.

— J’allais chercher M. Dutertre, dit Flavien en finissant; mais j’apprends qu’il est trop loin, et Éveline est pans un état inquiétant.

— Oui , oui , son père est trop loin, dit Olympe, dont les yeux s’étaient fixés à terre avec une expression de méditation douloureuse. D’ailleurs, il faut le préparer à une crise si rude. C’est moi , moi seule, qui dois aller vers elle. Attendez... je vais trouver le moyen de tout sauver pour aujourd’hui... Il faut que je le trouve!... mais d’abord partons, courons vers elle... En route il me viendra une idée ; je suis comme une folle en ce moment-ci I

Elle reprit le bras de Flavien, et, le ramenant vers la voiture avec une résolution dont elle ne paraissait pas capable au milieu d’un si grand trouble :

— Crésus, dit-elle au groom, môntez sur le cheval de M. de Saulges; retournez au château, et dites que, si je ne suis pas rentrée pour déjeuner, on ne m’attende pas. Je vais voir d’autres malades. Allons, monsieur le comte, dit-elle à Flavien, de manière à être entendue, puisque vous voulez bien me servir de cocher, conduisez-moi chez ces pauvres gens.

Elle monta vivement dans la calèche, qui se fermait avec des glaces et des stores, circonstance que Flavien avait déjà remarquée, et qui permettait de ramener Éveline cachée à tous les regards, au moins durant le trajet. Mais Éveline serait-elle transportable ? Là était la question. Flavien ne s’arrêta pas à réfléchir, il fouetta les chevaux et s’enfonça sous les bois qui conduisaient à Mont-Revêche , laissant Crésus stupéfait , et quelque peu narquois à la vue de ce tête-à-tête improvisé.

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