XXVII
Ce tête-à-tête n’eut rien d’enivrant, comme l’on peut croire : Olympe, enfermée dans la voiture et perdue dans
les tristes réflexions que lui suggérait la circonstance; Flavien sur le siège, conduisant à fond de train, à travers des chemins difficiles et dangereux, deux chevaux ardents, et tout entier à la brillante responsabilité d’arriver vite au secours d’une héroïne sans compromettre les jours de l’autre. Flavien, comme’ tous les hommes adonnés aux exercices de la vie physique , était un peu enfant et attachait une certaine importance à son talent d’automédon.
De temps en temps, il se retournait vers Olympe pour lui demander si elle n’avait pas peur; mais la glace se trouvait toujours entre eux, ce qui coupait court à tout dialogue , et il la voyait absorbée , tristement rêveuse , n’accordant aucune attention aux accidents du chemin, par conséquent au mérite de son conducteur.
Au bas de la colline de Mont-Revêche, il fallait de toute ♦ nécessité 'prendre le pas, tant le chemin était rapide. Olympe, seulement alors, baissa la glace entre le fond de la voiture et le siège de Flavie'h.
— Monsieur, lui dit-elle, croyez-vous que je puisse entrer chez vous sans être vue de vos domestiques ?
— Je n’en fais pas de doute, madame ; certainement Thierray les aura tous éloignés. Mais les gens de la ferme ont déjà dû reconnaître votre voiture.
— Peu importe, dit-elle. M. Dutertre vous ayant déjà prêté des chevaux et une voiture, il n’y a pas de raison pour qu’on sache que je suis dans celle-ci. J’ai eu soin de me cacher.
— Entrerai-je dans la cour, madame ?
— Oui ; mais ne m’ouvrez la portière qu’après vous être assuré de l’absence de témoins indiscrets.
La porte de Mont-Revêche était fermée au verrou et à la barre. Flavien sonna d’une certaine façon convenue entre lui et Thierray. Celui-ci vint ouvrir lui-même, et
referma quand la voiture fut entrée, II avait gardé Forget à tout événement, mais il l’avait enfermé sur parole dans une pièce située sur la façade e.xtérieure, certain qu’il respecterait le mystère de cette matinée, et qu’il était même content de n’y être pas initié.
— Eh bien, madame, dit Flavien à Olympe en lui ouvrant la portière, avez-vous trouvé les moyens de tout sauver T
— Oui, répondit-elle, si l’état de la pauvre malade nous le permet.
— Grâce au ciel I dit Thierray en lui offrant le bras, elle va infiniment mieux. Elle a dormi, pt, depuis une demi-heure, elle ne souffre plus. Je crois que vous pourrez l’emmener. — Ah! madame, ajouta-t-il en la faisant entrer dans la maison, croyez bien que je n’ai riûn, absolument rien à me reprocher dans ce qui arrive !
— Je le sais, dit Olympe, qui avait pris son bras sans lui adresser la parole; je sais aussi vos bonnes intentions pour l’avenir; ne parlons donc pas de ce qui est déjà le passé.
En la voyant entrer dans le salon, Éveline fit un cri, et, cachant son visage dans les coussins du sofa où elle était étendue :
— Ah ! messieurs 1 dit-elle , vous me portez le dernier coup I
La pauvre Olympe ne se rebuta pas de ce cruel accueil. Elle courut à Éveline, couvrit de baisers ses mains, dont elle cachait jusqu’à son front brûlant de honte, pressa sa tête blonde contre son sein et l’arrosa de larmes.
— Oh ! madame, vous me plaignez ! vous avez raison, dit Éveline, me voilà perdue !
— Non , mon enfant , répondit Olympe, vous êtes sauvée, puisque je suis près de vous, et votre seule conû-
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dente. Ayez courage, ma bonne Éveline; si vous pouvez supporter la voiture, personne ne saura ce qui est arrivé, et votre père lui- môme ne l’apprendra que de votre bouche, quand vous jugerez devoir le lui dire.
— Ah 1 Olympe, s’écria Éveline vaincue par tant de douceur et de dévouement, c’est vous qui ôtes bonne, meilleure cent fois plus que je ne mérite. Ah ! que l’on est injuste envers vousl Oui, emmenez-moi d’ici, cachezmoi, sauvez-moi, et que mon père ne le sache jamais. Je ne crains au monde que son blâme ou ses railleries. Tenez, je ne sens plus aucune douleur, je peux marcher.
— Gardez-vous-en bien, s’écrièrent Olympe etThierray, tout serait perdu I
Olympe visita le pied malade et renouvela le panseuent. Le vulnéraire avait fait merveille , l’inflammation jivait disparu, et tout faisait présager que l’opération aurait lieu dans de bonnes conditions. Flavien’ct Thierray transportèrent la blessée , et Olympe les aida à l’étendre dans la voiture.
— Allez nous attendre à Puy-Verdon , comme si vous veniez naturellement déjeuner, dit Olympe à Thierray. Vous y arriverez avant nous, car npus nous en irons doucement. Dites que vous m’avez rencontrée avec M. de Saulges, et que j’arrive, que vous croyez que j’ai dû aller voir des malades un peu loin, par ici. il m’arrive souvent de faire d’assez longues courses dans ce but, cela n’étonnera personne. M. de Sàulges sera censé m’avoir indiqué un cas d’urgence. Mais ne vous expliquez pas autrement, vous nous avez à peine parlé, vous ne savez rien précisément. 11 se passera plusieurs jours avant que l’on vérifie le fait , si môme on songe à le vérifier. Allez , monsieur Thierray, prenez la traverse ; vous, monsieur de Saulges,
conduisez-nous au pas. Je vous dirai ce qu’il faudra faire quand il sera temps.
Elle baissa les stores. Thierray alla délivrer Forget, rangea le salon, puis il partit de son côté.
Éveline supporta assez bien la voiture, et s’aida de tout son courage, qui était réel, pour ne' pas inquiéter Olympe, dont la présence d’esprit, elle le sentait bien, lui était nécessaire.
A un quart de lieue de Puy-Verdon, Olympe parla a Flavien et lui fit quitter le chemin pour prendre un détour, moyennant lequel ils arrivèrent à une entrée peu fréquentée du parc, assez loin du château. Ils avaient rencontré beaucoup de gens sur les chemins à cause du dimanche et de l’heure de la messe. Mais on avait vu Flavien ramenant une voiture de la maison , et cela ne donnait pas lieu à de grands commentaires. La voiture fermée fut jugée vide. On se borna à dire :
— Ces messieurs ! ça aime à se servir de cochers à eux-mêmes.
Un esprit fort hasarda cette réflexion :
— Ça aime mieux nourrir trop de chevaux qu’assez de
domestiques. *
Dans le parc, nos voyageurs trouvèrent enfin la solitude. Olympe explora de l’œil les allées sinueuses qu’elle fit prendre à son guide et le dirigea vers une enceinte de rochers qui formait une grotte naturelle très-ombragée d’arbres touffus. Là-, après s’être encore assurés qu’ils ne pouvaient être observés , elle aida Flavien à déposer Éveline sur le gazon.
— Restons ici, ma chère enfant, lui dit-elle; M. de Sa ulges va rentrer au château avec la voiture; il ne jettera pas trop l’alarme, mais il dira d’un air assez inquiet que , revenant avec moi de cette promenade , nous vous
MONT-EEVÊCHE.
ait
avons trouvée ici, blessée, et nous appelant à votre secours. Ib fera apporter un brancard, il enverra chercher le médecin et le chirurgien ; je constaterai que je vous ai trouvée ici, tombée de ces rochers où vous aviez voulu grimper; je dirai que c’est moi qui vous avais donné hier l’idée de mettre ce costume pour aller surprendre et intriguer, à son réveil, Caroline, dont c’est justement l’anniversaire. Vous ajouterez que vous vous êtes déguisée ainsi de grand matin,- en ayant soin de ne voue faire voir à personne ; que vous alliez cueillir vous-même votre bouquet de fête dans le parc, que vous avez voulu atteindre... tenez ! ces gentianes qui poussent là sur les rochers. — Quelle heure est-il, monsieur de Saulges?
— Neuf heures, dit Flavien.
— Eh bien , vous avez été évanouie deux heures à cette place, dit Olympe à Éveline, vous êtes restée'ensuite une heure sans pouvoir bouger et sans voir approcher personne.
— Et ce pansement que j’ai au pied, dit Éveline, il faut vite me l’ôter.
— Non, dit Olympe, c’est moi qui viens de le faire. — Monsieur de Saulges, donnez-moi la pharmacie qui est dans la voiture, mettez-la par terre à côté de moi, et allez vite au château.
Flavien obéit, admirant l’esprit des femmes,
— En fait de ruses, se dit-il, la plus austère n’est pas plus maladroite qu’une autre dans l’occasion; si elle n’en use pas pour elle-même, elle n'en a pas moins un arsenal en réserve au profit des autres. Ah ! l'esprit de corps ! Mais à qui la faute? Nous voulons dans le monde qu'elles aient plus de soin de leur réputation que de leur vertu. Amants, nous les voulons pures du blâme d’autrui; époux, nous leur pardonnons l’infidélité réelle plus vo-
MOMT-RBVâCHB.
lontiers que le scandale de l’apparence. Aussi la réputation d’une femme est-elle quelque chose de si terrible à garder, que la plus vertueuse d’entre toutes ne se fera pas de scrupule de préserver celle d’une amie au prix de mille mensonges et de la comédie la mieux jouée.
Une heure après, Éveline était dans son lit, entourée des tendres soins d’Olympe , de Benjamine et de Groadette. L’opération avait été pratiquée avec succès. Le joli pied était sauvé. Seulement, il était condamné à des semaines d’inaction, qui déjà, en dépit de l’accablement de la souffrance, tourmentaient l’imagination de l’impatiente patiente; c’était le bon mot du chirurgien, qui essayait de la faire sourire et la consolait fort à propos en louant le courage qu’elle avait montré.
Toute la maison acceptait sans méfiance Texplicaiion donnée, excepté Crésus, qui trouvait dans tout cela quelque chose d’extraordinaire, mais qui n’osait faire part de ses idées à personne, et Nathalie, qui était beaucoup plus frappée de la promenade matinale d’Olympe avec Flavien que de l’accident arrivé à sa sœur.
Thierray et Flavien voulurent partir, aussitôt après V l’opération, pour la ferme des Rivets, afin de préparer Dutertre à apprendre l’accident arrivé à sa fille, et de pouvoir lui donner en môme temps de bonnes nouvelles de son état. Mais Éveline , à qui Olympe fit part de cette résolution, s’y opposa avec énergie.
— Que vont-ils faire là tous les deux! s’écria-t-elle. C’est mettre mon père sur la voie de tout découvrir. Et d’ailleurs, je connais Thierray, il dira tout, pour peu que mon père l’interroge. .M. de Saulges est encore pire pour la franchise. Ils croient que le mieux c’est de confesser les choses telles qu’elles sont. Or, dites-leur. Olympe, qu’ils n’ont pas le droit de faire ma propre confession, et
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ilON r-UKVÊCHU.
que je le leur dénie absolument. Si mon père découvre la vérité, il sera temps de presser notre mariage. S’il ne la sait jamais , comme vous me l’avez promis , M. fhierray m’épousera librement et pourra m’aimer, tandis qu’il me haïra, n’en doutez pas, s’il m’épouse par cas de force majeure.
— Hélas I êtes-vous si peu sûre de ses sentiments ? dit Olympe navrée de ce qu’elle entendait.
— Oui, oui, je vous entends, chère amie, reprit Éveline. Vous ne concevez pas que j'aie ainsi couru après un homme qui me fuyait? La sottise est accomplie; je la paye cher et je m’en repens de reste. 11 n’est donc pas besoin de me la faire sentir.
— Non, bon! calmez-vous, ma fille chérie, dit Olympe; je ne songe point à cela. Jé ferai votre volonté, et j’espère que tout s’arrangera pour votre bonheur,
— Jurez-moi que vous ne direz rien à mon père, reprit Éveline ; jurez-le-moi bien, et je serai tranquille.
— Je vous le jure, ma chère enfant. J’ai presque surpris votre secret : je n’ai pas le droit d’en disposer.
— A la bonne heure! Ohl je vous aimerai. Olympe, et je réparerai tous mes torts envers vous. A présent , donnez-moi de quoi écrire. Je veux moi-même avertir mon père, afin qu’il ne s’inquiète pas. Nous lui enverrons Crésus, qui ne se laissera pas tirer les vers du nez sur le passé, il y est trop intéressé, et renvoyez vite Thierray et son ami à Mont-Revêche. 11 est inutile que mon père les voie aujourd’hui.
Il fallut obéir à Éveline, dont la souffrance et le chagrin n’avaient point abattu la volonté. Elle écrivit à Dutertre :
« Cher père bien-aimé, '
» Je viens de me donner un entorse. Si on vous dit
que j’ai une jambe cassée, n’en croyez rien. Je dors, je bois, je mange, et je vous attends ce soir pour être raillée de ma maladresse à grimper sur les petits rochers du parc. Ma bonne petite mère me soigne comme si cela en valait la peine. Benjamine pleure comme si elle avait perdu un serin, et Grondette me gronde. Moi, je ris et vous embrasse de toute mon âme.
» Votre ÉVELiNE. »
Flavien allait se retirer avec Thierray ; il était même déjàdansle jardin, allumant son cigare, tandis qu’Olympe, restée sur le perron avec Thierray, entretenait celui-ci des volontés d’Éveline, lorsque Nathalie s’approcha de Flavien et noua la conversation avec lui. L’accident de la matinée avait causé trop de bouleversement dans les habitudes de la maison pour qu’elle eût trouvé le moment de lui parler.
— Dieu merci ! Éveline est aussi bien que possible, lui dit-elle. Nous vous devons de la reconnaissance, monsieur; car, sans vous, elle eût pu rester longtemps seule dans le parc et privée de secours.
— Sans moi? dit Flavien, étonné de l’à-propos.
— Oui, sans l’idée que vous avez eue d’emmener ce matin ma belle-mère à la promenade, et de la ramener par les endroits les moins fréquentés et les mieux ombragés du parc, vous n’eussiet point trouvé notre pauvre Éveline dans ces rochers.
Flavien sentit le fiel de l’insinuation. et se tint en garde.
— C’est, en effet, un hasard bien heureux, dit-il, que j’aie mal connu les chemins et que j’aie presque égaré madame Dulertre en voulant la ramener par le plus court.
— Ah! elle ne vous le disait donc pas? Elle était à
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même de vous avertir, pourtant ; elle connaît les allées du parc, elle!
— Je crois que madame Dutertre s’était endormie dans la voiture.
— Vous avez donc fait une bien longue course?
— Assez longue, précisément.
— Du côté de Mont-Revêche, à ce qu’il paraît?
— Est-ce que cela vous intéresse beaucoup, mademoiselle? Voici madame votre mère, qui vous le dira mieux que moi ; car je ne connais le pays que de vue, et il me serait difficile de vous en tracer la géographie.
Thierray vint les rejoindre. Flavien salua Nathalie en ^ la regardant avec une sévère ironie.
— Je parie que c’est cette méchante fille qui m’a fait faire mille .sottises avec ses damnés bouquets! dit-il à Thierray en s’éloignant. J’aurais dû remarquer qu’ils sentaient la bile. Décidément, je comprends pourquoi madame Dutertre est malheureuse, en dépit de l’amour de son mari.
Nathalie s’était attachée aux pas d’Olympe. Au moment où celle-ci rentrait dans le salon pour retourner auprès . d’Éveline, elle l’y avait rejointe et lui demandait, avec une étrange audace de haine, où elle avait passé la matinée en tête-à-tête avec M. de Saulges.
La colère qui l’emportait lui fit manquer son but. Olympe ne se déconcerta pas, ne chercha point de prétexte, et, se voyant heurter de front, répondit avec dignité :
— Ma chère enfant, je ne comprends pas pourquoi vous me faites une question si peu intéressante, quand je n’ai pas un instant à perdre loin de votre sœur, qui souffre !
Et elle s’éloigna sans écouter les sourdes invectives qui grondaient dans la poitrine de sa rivale.
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Nathalie, restée seule, pleura des larmes de rage. Elle se sentait éprise de Flavien avec une intensité qui était comme un châtiment de Dieu prononcé sur elle; car Flavien la haïssait, et elle le voyait bien.
Cependant Crésus arrivait à la ferme des Rivets, cherchait M. Dutertre dans la campagne, et lui remettait la lettre d’Éveline.
— Je crains qu’on ne me trompe pour me rassurer, ditil en pâlissant, après l’avoir lue. Pour un léger accident, on ne m’enverrait pas un exprès, on ne m’écrirait pas soi-même. Crésus, ma fille est tombée de cheval ?
— Non, monsieur, dit Crésus triomphant. Elle n’y a pas monté d’aujourd’hui.
— N’importe! dit Dutertre, en qui les entrailles paternelles produisirent comme une vague divination , je suis sûr que ma fille a fait une chute affreuse! je le sens dans tout mon corps!
— Allons, monsieur, reprit Crésus, qui était fier de sa mission, voilà que vous vous tourmentez trop. C’est ce que madame avait peur. Aussi elle m’a dit comme ça : « Si tu vois monsieur tranquille, tu ne lui diras rien de plus ; si lu le vois qui se casse la tête de ça, tu lui donneras ma lettre. » Et la v’ià, monsieur, puisque vous vous la cassez, la têtel
Olympe écrivait à son mari ;
« Je ne veux pas vous tromper, mon ami, votre arrivée ici en serait plus pénible. C’est plus qu’une entorse, c’est une luxation. Mais tout est réparé parles soins du bon Martel. Éveline ne souffre presque plus; elle n’a aucun autre mal ; c’est de l’ennui pour elle, parce qu’il faudra du repos, mais vous ne devez prendre aucune inquiétude. Croyez-en celle qui ne vous a jamais menti. »
Olympe avait écrit avec effusion cette dernière phrase.
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partie de son cœur et de sa conscience. Et puis, tout en cachetant sa lettre, elle avait été épouvantée à l’idée que bientôt, pour complaire à Éveline, il lui faudrait mentir beaucoup pour la première fois de sa vie.
Dutertre, plus rassuré par la lettre d’Olympe que par celle d’Éveline, partit cependant à l’instant même pdür son château. Il trouva Éveline aussi bien que possible après les émotions et les souffrances qu’elle avait endurées. Il était venu vite, sans faire aucune question à Crésus, ne voulant s’en rapporter qu’au témoignage de sa femme. Benjamine, qui avait couru au-devant de lui, avait succinctement raconté l’histoire inventée par Olympe et à laquelle l’enfant ajoutait une foi entière. Cette histoire était si simple et si vraisemblable, que Dutertre n’insista pas sur les détails. Soit par oubli, soit par un de ces profonds instincts de délicate prudence qui couvaient dans l’âme dévouée de Benjamine, elle n’avait parlé ni de Thierray, ni de M. de Saulges.
— C’est maman, avait-elle dit simplement, qui a trouvé ma pauvre petite sœur dans les rochers du parc.
Si bien que Dutertre embrassa sa fille et sa femme sans leur faire ces questions oiseuses qui ne réparent pas les accidents. U s’occupa seulement d’interroger le médecin et le chirurgien, qui répondirent de la malade. Dutertre, à qui la crainte du tétanos se présenta, demanda si la chute avait été faite de haut, avec violence et dans de» circonstances effrayantes. Éveline se hâta de répondre qu’elle n’élait tombée que de sa hauteur et que son pied avait porté à faux.
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Dutertre, aussi tranquille que possible, descendit pour dîner avec Nathalie et les deux Esculapes campagnards, qui étaient des amis fidèles de la maison et des hommes instruits, surtout Blondeau le médecin. Ils le quittèrent au dessert pour voir leur malade et faire quelques courses avant la nuit, car Dutertre leur avait fait promettre de coucher au château, dans la crainte d’un accident imprévu dans l’état de sa fille.
Nathalie n’avait qu’un instant pour se venger d’Olympe, pendant que son père prenait son café. Elle mit le temps à profit.
— Vous a-t-on dit, au milieu de tout cela, dit-elle, que le barbare et fantastique Thierray était enfin revenu?
— .âh! dit Dutertre, tant mieux! Éveline l’a-t-elle su?
— Elle l’a même vu, car c’est lui qui a aidé à la rapporter du parc sur un brancard avec l’autre.
L’autre ne frappa point Dutertre. 11 ne pensait qu’à Éveline.
— Eh bien, dit-il, lorsqu’il l’a vue ainsi, cette pauvre enfant, a-t-il montré de l’émotion, de l’attachement? Étais-tu présente ?
— Oui, mon père; M. Thierray a été aussi désespéré qu’il convenait à votre futur gendre de l’être.
— Et cela a consolé un peu Éveline, je suppose? Saiton maintenant pourquoi il est resté toute une semaine sans venir nous voir?
— Non, pas précisément. Moi , je suppose que c’est la présence de son ami à Mont-Revêche qui l’aura retenu.
— Quel ami? dit Dutertre, à qui passa un frisson dans les veines.
— Eh bien, M. de Saulges, répondit Nathalie d’un ton d’indifférence.
— Il est à Mont-Revêche? demanda Dutertre en s’efforçant de montrer le même Ccilme.
— Sans doute, puisqu’il est .venu ici ce matin.
— Ici?
— Est-ce qu’Olympe ne vous a pas dit qu’ils étaient rentrés ensemble ? C’est singulier 1
— Qui, ensemble? M. de Saulges avec ’Thierray?
— Vraiment, vos questions m’étonnent, mon père, et me font craindre d’avoir dit quelque sottise. Que votre femme est une personne singulière avec ses cachotteries ! Puis-je deviner qu’elle vous fait mystère des choses les plus simples ?
— Ma femme ne me fait mystère de rien, Nathalie, dit Dutertre avec fermeté, et, moi, je ne lui fais môme pas de questions.
— Ah I fit Nathalie avec nonchalance. Peut-être avezvous raison, mon père.
Et elle sortit brusquement: le coup était porté. Un trouble mortel s’empara de Dutertre; ses genoux tremblaient. Il ne se sentit pas la force de monter à la chambre d’Éveline, où était Olympe, et il attendit que les médecins fus.sent redescendus.
— Elle va à merveille, cette chère petite, dit le vieux Martel, le chirurgien, qui avait vu naître Éveline. Je vous assure que vous pouvez vous tenir en repos et me laisser aller coucher chez moi. Blondeau vous reste. Si la ligature venait à se déranger, chose impossible, vous m’enverriez chercher; c’est si près d’ici, le hameau de Puy-Verdon I
Martel se dérangeait difficilement de ses habitudes! Blondeau assura que sa présence n’était pas urgente et promit de rester. Dutertre donna la clef des champs au vieux praticien, qui se chargea de passer chez les malades de son. confrère.
MONT-REVftCHB.
— D’ailleurs, dit Martel en s’en allant, vous avez ici le nioilleur des médecins : c’est votre femme ! Savez-vous qu’elle nous fait concurrence? Elle avait fait à Éveline un premier pansement admirable. Vraiment les femmes d’esprit excellent dans tout et font tout ce qu'c'les yeulent. J’ai vu, dans les chaumières des pauvres gens, des merveilles de prévision et d’intelligence qu’elle avait faites en attendant ma visite.
— Oui, dit Dutertre, quoique d’une santé assez délicate elle-même, elle s’occupe beaucoup de la santé des autres.
Et, entraîné par une aveugle fatalité à chercher le mot de l’énigme de Nathalie, il ajouta :
— Elle sort quelquefois avec le jour pour porter assistance aux pauvres.
— Parbleu! reprit Martel, elle était levée ce matin plus tôt que moi ; car, quand j’ai fait ma tournée dans le village, elle y avait déjà passé.
— AhI elle est sortie ce matin? dit Dutertre rusant malgré lui et jouant l’indifférence.
— Bon ! dit Martel très-innocemment ; quand elle a trouvé ce matin Éveline dans le parc sur les neuf heures, elle avait déjà fait sa grande tournée, elle! Oh! c’est un grand cœur que madame Dutertre ! Tout pour les autres, rien pour elle-même! Mais, si je vous parlais d’elle, je ne m’en irais pas. Bonsoir.
Et Martel s’en alla , laissant Dutertre rongé d’une funeste curiosité.
— Votre femme est une sainte ! dit à son tour Blondeau. Mais elle ne se ménage pas assez. Elle est délicate et se fatigue au delà de ses forces.
— Oui, n’est-ce pas? dit vivement Dutertre. Je suis sûr
qu’elle est exténuée aujourd’hui ! Sortie depuis la pointe du jour l Où a-t-elle été, ce matin ? '
— Je n’cn sais rien, répondit Blondeau, qui remarqua Ir trouble de Dutertre avec une grande surprise.
— Klle a été à Mont-Revêche, dit Nathalie, qui était rentrée à pas de loup et qui fit semblant devenir chercher sa broderie sur la table.
Dutertre reçut ce coup avec impassibilité, comme s’il s’y fût attendu.
— Ah! dit-il, est-ce que la pauvre vieille Manette serait malade? Ma femme a beaucoup de bontés jrour elle : c’est une honnête créature.
— Je crois que mademoiselle Nathalie se trompe, dit Blondeau, qui, sans comprendre, voyait un drame domestique se dérouler sous ses yeux. 11 connaissait Nathalie, i; était pénétrant. Il sentait sa propre intervention nécessaire, sans trop savoir encore sur quel point elle devait porter. — Je ne pense pas que madame Dutertre ait eu occasion d’aller ces jours-ci à Mont-Revêche, ajouta-t-il en voyant que son doute soulageait Dutertre.
— Moi, je sais qu’elle y a été, reprit l’impitoyable Nathalie. Quel mal y aurait-il? Probablement, il y avait des malades. Si ce n’est pas la vieille Manette, ce pouvait être le vieux Gervais.
— Comment le sauriez-vous donc? dit Dutertre perdant ses forces. Est-ce que vous auriez des espions dans la campagne ?
Et il essaya un sourire d’enjouement qui fut plein d’amertume.
— Eh! mon Dieu! la campagne est semée d’espions • tout aussi peu curieux, tout aussi peu médisants que moi, dit Nathalie d’un ton léger. Un de vos nouveaux fermier de Mont-Revêche, puisque la ferme vous appartient à prt sent, mon père, est venu tantôt pour nous offrir un cadeau de gibier, que j'ai dû recevoir, ma belle-mère étant
occupée auprès d’Éveline. Ce bonhomme m’a demandé naïvement si c’était moi qui avais été ce matin à Mont- Revêche, parce qft’il avait vu la calèche blanche à stores bleus monter la côte et entrer dans le castel , conduite par M. de Saulges sur le siège. Cela vous prouve que les paysans n’entendent pas malice aux relations et aux démarches des gens dont ils ne comprennent pas les usages. Or, comme, moi, je ne suis pas médecin et que je ne vais pas à Mont-Revêche ; comme Olympe a eu soin de faire dire ici à sept heures, en renvoyant Crésus, qu’elle partait du village du Puy-Verdon avec M. de Saulges pour voir des malades ; comme 'elle est rentrée dans cette même calèche à neuf heures avec M. de Saulges, je trouve tout naturel qu’elle ait été chez lui, avec lui, pour soigner son pauvre monde.
— A la bonne heure! dit Dutertre du ton d’un homme condamné à la torture , qui, à force de souffrir, ne sent plus la souffrance ; — c’est que les vieux serviteurs de la chanoinesse sont malades I
— Dangereusement, à coup sûr, dit Blondeau , qui ne savait plus que dire. J’irai les voir demain matin.
— Olympe ne vous a point parlé d’eux! dit Nathalie, qui sentait que la présence d’un tiers empêcherait son père de lui imposer silence.
— Si fait, dit Blondeau, je crois qu’elle m’a dit quelque chose comme cela. Mais j'étais si troublé de l’accident d’Éveline...
— Sans doute , sans doute ! dit Dutertre en se levant avec effort du fauteuil sur lequel il s’était affaissé comme un paralytique. Allons donc la voir, cette pauvre Éveline. Nous l’oublions pour parler de choses oiseuses.
11 monta chez sa fille, suivi de Blondeau. Grondette vint à sa rencontre.
— N’entrez pas, monsieur, lui dit-elle. Ma diablesse dort, elle dort très-bien ; et, tenez, la petite aussi fait son somme, ajouta-t-elle en entre-bâillant la porte et en montrant Caroline^assise et assoupie au coin du lit de sa sœur.
— Est-ce que cette enfant va veiller? dit Dutertre.
— Non, non, monsieur, c’est madame qui veut veiller. Elle a été prendre sa coiffe et sa robe de chambre pour passer la nuit; elle renverra la petite sitôt qu’elle reviendra. Moi, je resterai là aussi, soyez tranquille.
— Non pas, Grondette; mettez un lit de sangle pour vous dans cette pièce, afin qu’on puisse vous appeler au besoin. C’est moi qui veillerai ma fille.
— Vous ferez bien, dit Blondeau; madame Dutertre n’est pas de force à passer les nuits, ne le souffrez pas.
Blondeau, en apprenant d’Amédée qu’il avait révélé à son oncle la maladie nerveuse d’Olympe, s’en était expliqué avec Dutertre. Blondeau n’avait jamais cru Olympe dangereusement malade, surtout depuis les quelques jours où, la méchanceté de Nathalie s’étant engourdie, madame Dutertre avait paru subitement refleurir. II avait passé ensuite quelques autres jours sans la voir. Au milieu de l’accident d’Éveline , il n'avait pas été surpris de la voir pâle et bouleversée. Mais il crut devoir réveiller les inquiétudes de Dutertre, car il pressentait un orage inouï dans les fastes de cette union jusque-là si paisible et si tendre. 11 se confirma dans cette opinion en notant le silence de Dutertre, qui, à l’ordinaire, l’accablait de questions sur ce sujet, et qui parut à peine l’avoir entendu.
Dutertre descendit, traversa la maison et se rendit par l’intérieur à ses appartements. Blondeau ne voulut pas le suivre, mais il alla au jardin et marcha sur la pelouse à portée, non pas d’entendre une discussion conjugale, mais d’offrir secours et consolation au besoin. Il a dit
MONT-RBVÉCHB.
depuis qu’il s’était senti ce soir-là oppressé d’un pressentiment étrange, tout à fait insolite dans son caractère calme et dr^is son esprit enjoué.
Blondeau n’était pas, d’ailleurs, complètement dépourvu de la curiosité qui atteint jusqu’aux plus sages natures dans la vie de province. 11 ruminait dune ce qu’il venait de voir et d’entendre.
— Comment diable , se disait-il , Dutertre, qui n’a jamais eu de sa femme l’cmbre d’un sujet de jalousie, s’avise-t-il, après huit ans de parfait amour, dont quatre ans de mariage modèle, d’être jaloux à ce point? Qu’estce que ça lui fait que sa femme soit conduite en voiture par M. de Sau ges, quand il la laisse depuis deux ans dans une sorte de têt3-à-téte avec Amédée et jouissant d’une liberté illimitée, pnvilége des honnêtes femmes incapables d’en abuser? Quel mal peut-on faire dans une voiture quand la femme est au fond et l’homme sur le siège ? Est-ce une manière commode pour causer? Mieux vaudrait se promener bras dessus bras dessous dans les bois, et même dans les allées de ce parc, qui sont beaucoup plus mystérieuses, à mon avis. Est-ce que, dans les promenades de famille, dans les chasses , dans les courses quelconques auxquelles on se livre aux vacances, Dutertre n’a pas vu dix fois sa femme accompagnée tantôt par l’un, tantôt par l’autre? Est-ce qu’elle ne pourrait pas, fort naturellement et fort innocemment, prendre dans sa voiture M. JeSaulges ou M. Thierray, qui sont peut-être tous deux des gendres postulants, pour causer avec eux de quelque projet de mariage, ou, en effet, pour aller voir avec eux des indigents et des infirmes? Je trouve un peu singulier qu’elle ait été précisément pour cela à Mont- Revêche en personne, au lieu de m’y envoyer. Mais, que diable! il y a quelque raison fort simple à cela, que la
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mauvaise pièce de Nathalie ne nous dit pas, et qui s'expliquera demain , comme s’expliquent toutes choses de ce monde quand on se donne la peine d’attendre pour juger. Madame Dutertrese croit protégée de tout soupçon par sa vertu même. Elle en a bien le droit, mais elle n’en a pas moins tort, à ce qu’il paraît, puisque dans sa propre maison elle trouve la malveillance et la calomnie. Allons, de tous les mariages que j’ai vus , le meilleur ne vaut pas grand’chose !
Il va sans dire que Blondeau était un vieux garçon.
Cependant Dutertre était entré dans la chambre de sa femme. Elle avait mis une robe de chambre grise et roulé ses magnifiques cheveux noirs sous une coiffe de batiste. Elle avait l’air d’une religieuse. Elle avait le calme, la douceur, l’expression chaste et grave d’une vierge d’Holbein. Elle priait, car Olympe, Italienne et catholique, n’avait jamais manqué aux pratiques de sa religion d’enfance, môme dans le temps où elle se destinait au théâtre. Dutertre respectait la simplicité de son cœur et -- ne la dérangeait jamais de ses prières. En ce moment, il les imputa presque à hypocrisie, et fut tenté de les interrompre. 11 ne l’osa pas. On ne passe pas, en un instant, du respect sans bornes au doute et à la colère. {1 attendit avec impatience qu’elle eût fini, en se promenant de long en large dans la chambre voisine, qui était la sienne.
Olympe entendit le bruit nerveux de ses pas, et comprit qu’il était agité. Elle se recueillit un instant pour élever son âme à Dieu une dernière fois, et alla vers lui.
— Est-ce que notre fille est plus mal? lui dit-elle avec effroi , en voyant son air sombre, j — 11 ne s’agit pas de ma fille, répondit Dotertre, il s’agitdemoi. Olympe, je me sens irès-mal, je souffre beau-
MONT-RBVÊCHE.
coup. J’ai un chagrin mortel, j’âi résolu de vous le dire avec franchise, parce qu’il dépend peut-être de vous de faire cesser, d’un seul mot, cette angoisse, et, si vous m’aimez encore, vous n’hésiterez pas à me le dire.
— Si je vous aime encore'^ dit Olympe éperdue.
Elle ne put rien ajouter, il lui sembla que la foudre venait de tomber sur elle.
— Eh bien, oui ! ma femme, il me semble que vous ne m’aimez plus.
— Pour dire une telle parole pour la première fois, ô. mon Dieul il faut n’aimer plus soi-même! répondit Olympe, qui sentit comme une main glacée se poser sur ses épaules. Pourquoi me dites-vous cela? Que vous ai-je fait pour me tuer comme cela tout d’un coup?
Ce cri, parti des profondeurs de l’âme, fit frissonner Dutertre.
— Oui, c’est un rêve affreux que je fais I s’écria-t-il en lui prenant les mains. Délivre-moi de ce supplice-, parle vite, réponds-moi. As-tu rencontré, ce matin, M. de Saulges . chez tes malades?
— Oui, mon ami, répondit Olympe étonnée, et ne pressentant pas la jalousie de son mari.
- — Et tu es partie avec lui pour faire une longue promenade? m’a-t-on dit.
— Oui, mon ami, c’est vrai; ne vous l’ai-je pas dit moi-même ?
— Non. Je ne te l’ai pas demandé, dit Dutertre calmé par l’assurance de sa femme. Pourquoi donc cette promenade? Je n’en comprends ni le hasard, ni l’opportunité.
Olympe pensa que Dutertre n’était tourmenté que relativement à Éveline, qu’il pressentait la vérité et qu’il la blâmait d’aider à ce mystère. 11 fallait qu’il fût bien ir-
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rhé contre sa fille pour faire à sa femme un si grand crime de son silence. Llle s’était engagée par serment à garder le secret d’Éveline. A sa grande surprise, elle voyait Dutertre hors de lui. Elle craignit pour la pauvre . malade les suites de cette indignation, si elle confirmait par des aveux les soupçons de Dutertre. Elle se résolut à les détourner de son mieux. Dutertre , voyant qu’elle hésitait à répondre, réitéra sa question d’un ton plus froid et plus inquiet.
— Je ne comprends pas l’importance de cette demande, dit-elle; M. de Saulges, que je ne savais pas dans le pays, et qui vous cherchait, m’a-t-il dit, s’est adressé à moi pour me demander un service, pour me confier le soin d’assister une personne qui l’intéresse... Je l’ai prié de m’y conduire. Ce n’était pas bien loin, mais il m’a ramenée au pas par la traverse... Je crois qu’un des chevaux était boiteux, que je m’étais assoupie dans la voiture, et que M. de Saulges a.un peu erré au hasard dans le parc, ce qui heureusement nous a fait rencontrer Éveline.
Olympe avait fait un grand effort pour articuler ces dernières phrases d’expédient. Elle n’eût éprouvé aucune gêne à les dire pour repousser des insinuations malveillantes ou seulement curieuses contre sa belle-fille. Mais mentir à un père si juste et si tendre, à un époux si ardemment aimé, fut pour elle un supplice, et Dutertre n’y fut pas trompé.
— Vous, mentir! s’écria-t-il; Olympe mentir! O mon Dieu ! combien il faut aimer pour se transformer ainsi du jour au lendemain !
— Aimer! Je ne comprends plus, dit Olympe saisie de vertige. Non, sur mon salutéternel, je ne comprends plus.
— Ni moi, dit Dutertre, que les accents vrais de sa femme frappaient toujours au cœur. Expliquez-moi donc,
MONT-RBVÊCHB.
Olympe, expliquez-raoi toutl Ne voyez-vous pas que je meurs à vous attendre ainsi?
— Comment expliquer ce que je n’entends pas moimôme? reprit Olympe. Explique-toi le premier, mon ami, et je saurai le moyen de te calmer.
— Eh bien, dit Dutertre exaspéré, je vous ferai cette mortelle injure de vous interroger. Le ciel m’est témoin que j’ai tout fait pour m’y soustraire, et que c’est vous qui vous y abaissez de vous-même. Pourquoi avez-vous été, ce matin, à Mont-Revêche? Répondez : cette fois, je l’exige...
Olympe n’avait pu prévoir que son mari serait si vite informé des détails de cette malheureuse affaire. Il n’y a rien de moins questionneur que la confiance absolue, et jamais Dutertre n’avait songé à demander compte à sa fomme de l’emploi des heures qu’elle ne passait point auprès de lui. Combien d’autres fois elle avait passé la matinée dehors, soit seule, soit avec Caroline ou Araédée, sans qu’il songeât à faire d’autres questions que celle-ci : a Eh bien, mes enfants, comment vont vos pauvres? » Les courses n’avaient môme pas toujours pour but de porter des soins charitables. C’étaient souvent de simples promenades, et plus d’une fois Olympe avait erré seule dans les bois, dont elle aimait l’aspect .sauvage et les douces senteurs.
11 est vrai que, durant le temps que Dutertre passait auprès d’elle, c’était presque toujours avec lui qu’elle se promenait; mais elle lui avait souvent écrit : « Ce matin, j’ai parcouru seule les endroits que tu préfères; quand je
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ne suis pas avec toi, je suis mieux avec ton souvenir qu’en toute autre compagnie. » Et Dutertre ne lui avait jamais dit ni écrit : « Je ne veux pas, je n’aime pas que tu sortes seule. »
■ Ce matin-là, Dutertre ayant été forcément absent, elle n’avait pas fait entrer dans son plan la précision des explications qu’elle aurait à lui donner. Elle s’était flattée qu’un concours de circonstances fatales ne viendrait pas tout à point constater son entrée dans Mont-Revêche, que huit jours se passeraient avant que la nécessité de tout dire se présentât, et qu’avant ces huit jours Éveline et Thierray se seraient confessés, car elle ne voyait pas te nécessité de ce silence prolongé avec Dutertre, et elle ne s’était engagée envers Éveline à le garder que dans la crainte de provoquer en elle, par sa résistance, un de ces accès de fièvre mortelle qui suivent parfois les chutes violentes.
Si Dutertre n’eût été en proie à une jalousie terrible, dont Olympe n’admettait pas la pensée, il ne lui eût pas semblé si irrité contre Éveline, et contre elle par contrecoup. Comment pouvait-il l’être contre elle? Voilà ce qu’elle ne comprenait pas. Aussi resta-t-elle muefîe devant sa dernière interrogation, faite d’un ton déjugé et de maître, ne pensant pas qu’elle dût attirer un orage sur la tête de sa belle-fille, et trahir sa confiance pour s’épargner le blâme d’avoir voulu la sauver.
Elle resta donc pâle, interdite, terrifiée* 11 lui semblait que, pour la traiter ainsi à propos de ce qu’elle avait fait, il fallait, ou que Nathalie eût imaginé quelque épouvantable calomnie impossible à prévoir ou à combattre, ou que Dutertre fût devenu fou.
Cette dernière idée s’empara d’elle presque complètement lorsqu’elle vit Dutertre, qui avait la main cachée
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dans sa poitrine, l’en retirer pleine de lambeaux ensanglantés de sa chemise. Elle fit un cri et s’élança vers lui pour le couvrir de larmes et de baisers, sans s’inquiéter s’il n’allait pas la tuer dans un accès de démence furieuse.
Il la repoussa avec indignation, croyant voir dans cet élan l’épouvante et la supplication d’une femme coupable. Olympe voulait lui parler, lui jurer qu’Éveline était innocente, que, dans tous les cas, Thierray était bien résolu
l’éijouser. Devant cette rage et ce désespoir de son mari, elle ne songeait plus à garder le secret d’Éveline, mais à soulager l’infortuné père de famille de ses craintes pour l’avenir ou le passé.
Elle fit de vains efforts : la parole vint mourir sur ses lèvres. Elle était redeve'hue trop malade depuis quelques jours, elle avait trop souffert dans cette dernière journée pour surmonter tant d’émotion et de fatigue. Elle n’avait jamais vu son mari irrité contre elle. Il lui sembla que des tenailles lui comprimaient le gosier; elle se débattit, fit entendre des sons inarticulés, et, ne pouvant pas même crier, elle tomba brisée sur un fauteuil.
— Remettez-vous, Olympe, dit Dutertre, qui , de son côté, ne parlait pas sans un violent effort, tant il éprouvait le besoin de rugir de douleur. Je ne vous ferai jamais ni menaces ni reproches. Tout ceci est la faute de ma confiance insensée, de mon optimisme aveugle. Je vous devais plus de- surveillance et de protection. Que voulezvous! je vous croyais la force des anges I je vous 'croyais plus qu’une femme! Allons! rassurez-vous, vous dis-je. Je n’oublierai pas les devoirs qui me lient envers vous. Je sauverai à tout prix l’honneur de ma famille et ferai respecter le vôtre, comptez-y I Vous serez toujours ma femme et ma fille. Mais, oh! mon Dieu, vous n’êtes plus
MONT-RBVÊCHE.
Olympe, vous n’êtes plus ma sainte, ma divinité, mon souverain bien!... Vous avez subi quelque violence morale, je ne sais quelle inexplicable fascination 1 Vous en serez vengée, et, après cela, comptez sur votre ami, qui n^vous livrera point à la risée publique et qui vous pardonnera ces huit jours de torture et cet avenir de déses- ' poir, à cause des huit années de suprême bonheur que vous m’avez données.
Olympe entendit çes paroles sans les comprendre. Elle avait le regard fixe, la bouche contractée, les mains roidies sur les bras de son fauteuil. Pour qui ne devinait pas le coup mortel qu’elle venait de recevoir, son attitude pouvait sembler celle de la culpabilité consternée.
Dutertre ne put tenir davantage à cet épouvantable silence, qui lui arrachait son dernier espoir. Jusque-là, sa femme pouvait lui paraître légère ou entraînée ; mais il ne suffit pas de quelques heures pour vaincre la vertu d'une femme longtemps pure, et Dutertre pensait que, si Olympe avait laissé son cœur ou son imagination à Mont- Revêche, elle était du moins rentrée avec son honneur à Puy-Verdon. En la voyant muette et comme terrassée sous le poids de sa faute, il perdit sa dernière illusion et s’enfuit au fond du jardin pour y étouffer son désespoir, sa fureur et sa honte.
Au bout d'un quart d'heure, il rentra dans le boudoir, passa dans son cabinet, y resta quelques instants sans approcher de l'appartement d’OIympe et sortit de nouveau par le jardin. En ce moment, Dutertre était fou.
Blondeau, qui le guettait et qui avait commenté sa première sortie et sa rentrée, l’arrêta sur le perron de la tourelle et lui dit avec décision ;
— Qu’y a-t-il, monsieur Dutertre? Vous me cherchez,
sans dou(c? Vous paraissez inquiet : votre femme est souffrante?
— Quelle femme? Je n’ai plus de femme! répondit Dutertre avec égarement.
— Malheureux I s’écria Blondeau, qui crut à un dra^e encore plus tragique. Vous qui n’avez jamais fait que le bien ! Eh bien, fuyez, fuyez, sauvez-vous! que je ne sois pas forcé de vous livrer au châtiment!
— Est-ce que vous croyez qu’elle en mourra? dit Dutertre avec un affreux sourire. Oh ! que non, docteur, les femmes ne meurent pas pour si peu.
— Où allez-vous? dit Blondeau, qui, en le saisissant, avait senti la crosse des pistolets qu’il cachait sous son manteau.
— Où je vais, mon pauvre docteur? répondit Dutertre, qui semblait sortir d’un rêve pour retomber dans un autre. Je vais regarder les étoiles et respirer un peu dehors. Ayez soin de ma pauvre Éveline, entendez-vous? Je reviendrai bientôt.
Blondeau, pensant qu’il avait des projets de suicide, allait le retenir encore, lorsqu’il lui sembla entendre un gémissement partir de la chambre d’Olympe. Dominé par une préoccupation sinistre, il lâcha Dutehre et monta précipitamment l’escalier. Blondeau s’était trompé. Olympe était toujours muette, assise dans son fauteuil, immobile et froide comme une statue. Au premier moment, le médecin la crut morte. Comme elle ne présentait aucune trace de violence, non plus que l’appartement où elle se trouvait, il se rassura, constata une situation nerveuse cataleptique et redescendit vivement pour appeler Dutertre; mais il ne le trouva plus ni dans la maison, ni dans le jardin. Il appela la femme de chambre d’Olympe, lui défendit de jeter l’alarme, à cause d’Éveline, qui avait
MONT-RBVÊCHB.
besoin de la plus complète tranquillité d’esprit, et s'occupa activement de ramener Olympe au sentiment de la vie. Elle se ranima , mais sans paraître comprendre ce qui lui était arrivé; sa femme de chambre put la faire coucher, car elle s’aida elle-même machinalement, et, quand Çlondeau rentra , il essaya de l’interroger ; mais Olympe, portant la main à son cou et à son front, lui indiqua ainsi que la voix ne lui était pas revenue «t que ses idées étaient confuses.
Nathalie, qui, de sa fenêtre, observait le mouvement précipité des fumières dans l’appartement d’Olympe, pressentit quelque événement et vint doucement écouter dans le boudoir. Elle n’y fut pas longtemps sans rencontrer Blondeau, qui allait et venait avec inquiétude.
— Qu’y a-t-il donc? lui dit-elle un peu effrayée. Mon père serait-il malade?
— Votre père, dit brutalement Blondeau, qui vit'dans Nathalie l’assassin du bonheur domestique, vous ne savez pas où il est? Eh bien, ni moi non plus ; cherchezle, car, à l’heure qu’il est, il se fait peut-être sauter la tête.
— C’est horrible ! s’écria Nathalie, c’est atroce, ce que vous dites là !
— Bah 1 dit Blondeau , est-ce que cela vous émeut? Est-ce que vous n’avez pas fait votre possible pour que cela arrivât?
— Grand Dieul reprit Nathalie en proie à une terreur affreuse, mais n’oubliant pas sa haine, c’est cette odieuse femme qui le tue et qui m’accuse !
— Cette odieuse femme, dit Blondeau, ne vous pèsera pas longtemps, au train dont vous menez sa viel
— Blondeau, dit Nathalie exaspérée, vous êtes un misérable! le confident de ses intrigues peut-être I Mais je
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MONT-REVÊCHB.
VOUS méprise tous deux. Où est mon père? Cela seul m’intéresse.
— Vous avez réussi à rendre votre père absurde et méchant pendant une heure, dit Blondeau en haussant les épaules devant les accusations de Nathalie, Cherchezle, vous dis- je, et tâchez de le détromper. C’est. tout ce que vous avez à faire, si vous en êtes capable.
Nathalie épouvantée allait sortir, lorsque Crésus arriva.
' — Que voulez-vous? lui demanda Blondeau du ton de
brusque autorité que pr^d à bon droit le médecin dans les orages de famille.
— Je venais parler à Madame, de la part de Monsieur, dit Crésus.
— Dites- moi ce que vous veniez lui dire, reprit Blondeau avec un redoublement d’autorité, devant lequel le groom obéit instinctivement.
— Monsieur vient de monter à cheval, dit-il; il n’a jamais voulu que je le suive. Il m’a donné ça pour Madame.
U montrait un billet qu’il hésitait à remettre à Blondeau , Dutertre lui ayant préalablement ordonné de le remettre à Olympe elle-même; mais Blondeau prit le billet, l’ouvrit sans façon, l’approcha d’une bougie et lut tout bas :
« Olympe, vous pouvez reposer tranquillement cette nuit, ne vous rendez pas malade. Je vous reverrai demain matin. »
— C’est bien, dit-il à Crésus, vous pouvez aller vous coucher.
Crésus sortit.
— Qu’y a-t-il dans ce billet? dit Nathalie. Je veux le savoir.
— II y a, répondit Blondeau, que vous pouvez aller vous
MONT-RBVÊCHE.
coucher aussi ; vous avez fait assez de mal pour aujourd’hui. •
— Mon père n’est pas en danger ?
— En danger? dit Blondeau. On est toujours en danger, quand on va se battre au pistolet, et je jurerais que M. Dutertre est à cette heure-ci sur la route de Mont-Revêche.
— 11 va se battre avec M. de Saulges ! s’écria Nathalie; comme cela, tout, d’un coup, sans rien éclaircir, sur un doute qui ne fait que d’entrer dans son esprit r Mais quelle atroce passion a-t-il donc pour cette femme?
— 11 a la passion de l’amour, comme vous avez celle de la haine.
— Mon Dieu, mon Dieu, que faire? dit Nathalie en se tordant les bras, sourde qu’elle était devenue aux injures de Blondeau.
— Il n’y a rien à faire, dit celui-ci, qu’à vous retirer chez vous et à passer une mauvaise nuit que vous n’aurez pas volée. AhI si fait, attendez... Mais cela ne vous regarde pas.
Il alla donner quelques ordres et revint. 11 trouva Nathalie qui montait l’escalier d’Olympe. Il la saisit par le bras et la lit redescendre avec autorité.
— Non, lui dit-il, les malades me sont confiées, et vous n’irez pas me tuer celle-là. J’en réponds devant Dieu. Si vous voulez absolument tuer quelqu’un, jetez l’alarme dans la maison, réveillez Éveline en sursaut, dites-lui ce qui se passe, elle aura un accès de fièvre cérébrale, et, dans trente-six heures, elle sera morte.
Blondeau ne savait pas toute la profondeur du caractère de Nathalie ; il la savait bilieuse, jalouse de son père et médisante en général. 11 regardait comme un devoir de sa position d’ami et de médecin de la famille de lui donner une rude leçon, pensant qu’il la corrigerait, ou que.
(lu moins, il arrêterait pendant quelques jours l’efTet des paroles empoisonnées qui portaient le désordre physique et moral dans la famille.
C’était raisonner logiquement. Nathalie, qui eût lutté contre une critique plus ménagée et plus douce de formes, fut écrasée par cette brutalité paternelle. Il est des caractères que la douceur rend ingrats, que la patience irrite, et qui céderaient à la rigueur. Il faut le dire et le croire à l’honneur de la vertu humaine : la méchanceté ne donne pas de force véritable.
Si Dutertre eût procédé comme Blondeau, Nathalie, sans être plus tendre, eût été plus inoffensive. Elle se sentit brisée par cette parole rude , par ce mépris, dans la bouche d’un homme vieux, laid, et de manières assez communes, qu’elle avait toujours regardé comme un subalterne et qui la mettait sans façon sous ses pieds. Elle se trouva complètement humiliée pour la première fois de sa vie, et tout aussitôt, non par une anomalie, mais par une conséquence de son caractère arrogant et de son esprit faible, elle s’humilia.
— Blondeau, mon cher Blondeau, s’écria-t-elle en fondant en larmes, c’est vous qbi tuez ici, et c’est moi qui suis immolée ! je l’ai mérité peut-être, mais ayez pitié de moi J Dites-moi ce qu’il faut faire pour ramener mon pauvre père , pour l’empêcher de se battre ou de se suicider, car vous m’avez mis des terreurs atroces dans le cerveau, et je crois que je deviens folle.
— Si je savais ce qu’il faut faire, dit Blondeau avec plus de douceur, quelque malade que soit sa femme, je ne serais pas ici. Mais, quelle que soit l’intention de votre père, vous le connaissez aussi bien que moi, vous savez qu’aucune force humaine ne peut combattre , en de certains "''Hnents, l’énergie de sa volonté. S’il veut se tuer, il s’y
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MONT-BEVÊCHB.
prendra de telle façon, que personne ne saura où le joindre et que personne peut-être ne pourra jamais constater son genre de mort. S’il veut se battre... ma foi! je n’ai jamais vu qu’on pût empêcher un homme de cœur de se battre quand il croit devoir le faire. Pourtant, d’après son billet, j’espère qu’il n’est plus question de tout cela, et que, s'il en a eu la pensée, un quart d’heure de solitude et de réflexion dissipera ces fumées. 11 promet de revenir demain matin , et üutertre n’a jamais rien promis qu'il n’ait tenu. 11 est monté à cheval, c’est très-bon; il n’est guère de transport qu’une demi-heure de trot< par une nuit froide n’ait forcément calmé. 11 y regardera à deux fois, d’ailleurs , avant de faire une esclandre qui transformerait une chose très -indifférente en une rumeur publique. Calmez-vous donc un peu, et repentez-vous beaucoup, mon enfant. Vous êtes mauvaise, vous abusez de votre esprit, vous êtes jalouse de votre belle-mère, et, en croyant la faire souffrir seule, vous tuez votre père à coups d’épingle. 11 est temps de changer de système, si vous ne voulez être haïe de tout le monde, et rester vieille fille en dépit de vos vers et de vosécus. On vous gâte ici, on ménage votre amour-propre ; mais, moi, je vous dis que vous ne plaisez à personne , et que tout le monde a peur de vous, excepté moi qui vous ai vue naître et qui me moque de vos malices^ Ainsi donc, rentrez en vousmême, changez ; et, dans votre intérêt, si vous ne pouvez pas être bonne, tâchez au moins , d’agir comme si vous - l’étiez ; ça viendra peut-être par la crainte du monde et par l’habitude; autrement... souvenez-vous de ce que je vous dis!... Le mal que vous ferez retombera sur votre tête, et moi qui vous aime et vous plains encore, à cause de vos parents, je deviendrai votre ennemi implacable et ferai hautement connaître le serpent qui mord ici tout le monde.
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Nathalie, atterrée, sentit profondément, Sinon par la conscience, du moins par la peur, la force des raisonnements et des menaces de Blondeau. Elle courba la tête en silence, et il la laissa pour remonter auprès d’OIympe. |
Elle était toujours dans le même état, frappée d’une contraction nerveuse qui produisait le mutisme : le battement de son pouls était à peine sensible, celui du cœur était insensible tout à fait. Elle avait les yeux ouverts, fixes, et paraissait réfléchir avec effort. Blondeau lui demanda à quoi elle pensait; elle fit signe qu’elle n’en savait rien. Il lui demanda si elle était inquiète de quelque chagrin arrivé à son mari. Son sourcil se fronça légèrement, et elle regarda Blondeau avec une sorte d’effroi vague.
— Vous souvenez-vous de quelque chose de semblable? lui dit-il.
— Elle fit signe que non.
— Vous comprenez bien et vous entendez bien ce que je vous dis ?
— Oui, dit-elle avec la tête.
— Vos yeux voient bien? Pouvez-vous lire une lettre?
Elle étendit la main pour la recevoir. Elle lut ce que
Dutertre lui écrivait, sourit et fit signe qu’elle allait essayer de dormir. Blondeau lui administra une nouvelle potion, mais elle ne dormit point.
Nathalie entra sans bruit, sur la pointe du pied. Blondeau lui fit signe impérativement de s’éloigner. Elle joignit les mains d’un air suppliant, et s’arrêta avec sou- ' mission derrière le lit, d’où Olympe ne pouvait la voir.
Blondeau fut touché du repentir de Nathalie, et, comme toutes les bonnes gens en pareil cas, un peu fier de l’avoir produit.
— Pensez-vous, dit-il à Olympe, avoir à vous plaindre
MONT-EBVÊCHE.
' de quelqu’un autour de vous, que vous semblez plongée dans la mélancolie?
Olympe fit signe que non.
— Nathalie.est venue demander souvent de vos nouvelles ; ne voudriez-vous pas lui serrer la main avant de vous endormir?
Olympe étendit sa main décolorée, comme pour re2evoir celle de son ennemie.
Nathalie s’élança vers elle, tomba à genoux près de son Ut et couvrit de baisers et de larmes cette main qu’elle ne touchait jamais que du bout- du doigt avec une impitoyable affectation. Elle était si effrayée delà pâleur et du mutisme d’Olympe, qu’elle sentait qu’elle l’avait tuée, et la terreur du châtiment moral la pliait enfin comme un criminel qui baise le crucifix au pied de l’échafaud.
Olympe parut étonnée de cette effusion et la regarda quelques instants comme pour recueillir ses idées. Puis, des larmes vinrent à ses yeux, elle attira Nathalie vers elle, lui donna un long et maternel baiser au front, se laissa retomber sur son oreiller et s’assoupit enfin avec un divin sourire sur les lèvres. La pauvre femme croyait avoir rêvé toutes les douleurs de sa vie, et toutes les images effrayantes qui flottaient depuis une heure dans son cerveau s’évanouissaient comme des chimères.
Pendant que ces choses se passaient à Puy-Verdon, Dnlertre, comme l’avait très-bien auguré Blondeau, courait sur le chemin de Mont-Revêche. La nuit était fraîche; la lune, pleine et brillante, éclairait tous les objets distinctement. Outertre montait un grand et vigoureux cheval
MONT-RBVÊCHB.
noir dont le trot allongé dévorait l’espace. A mi-chemin de Mont-Revêche, dans une clairière marquée d’une croix, il se trouva face à face avec un cavalier qui venait comme à sa rencontre, aussi rapide que lui, et monté sur un beau cheval gris pommelé. C’était Flavien de Saulges.
Les deux chevaux, qui se connaissaient probablement de longue date, s’étaient salués de loin par un hennissement sonore, et, en même temps que leurs cavaliers s’abordèrent avec une résolution froide et défiante, ces animaux intelligents allongèrent leurs cous et se touchèrent de leurs naseaux- fumants, comme pour se donner un baiser fraternel.
— J’allais vous trouver, monsieur, dit Dutertre parlant le premier; j’ai affaire à vous.
— Je venais vous trouver aussi, répondit Flavien, et je suis charmé de vous épargner la moitié du chemin.
— Eh bien, monsieur, reprit Dutertre, l’explication ne sera pas longue, car vous savez ce qui m’amène?
— Parfaitement, monsieur, répliqua Flavien, et me voici complètement à vos ordres.
Flavien était venu dans. des intentions beaucoup plus conciliantes que ne le promettait ce début. Mais, à l'attitude irritée et à l’accent de provocation glaciale de Dutertre, il sentit tout le feu de son sang et tout l’orgueil de sa race se réveiller, et couper court à toute réflexion.
La place n’était pas mal choisie par le hasard pour un duel. Dutertre était armé pour deux, et la lune fit briller la crosse des pistolets qui garnissaient les fontes de sa selle. Il passa une jambe pour descendre de cheval. Flavien, copiant tous ces mouvements avec une méthodique exactitude, passa la jambe aussi. 11 s’en voulait à lui-même de se trouver engagé dans une affaire contre laquelle sa conscience s’était révoltée d’avance.
— Mais, puisque Dutertre le prend ainsi, pensait-il, il n’y a pas moyen de s’entendre. Allons, les explications que je dois à l’honneur de la femme viendront après... pourvu que je ne tue pas!
Et cette dernière idée causa à Flavien un sentiment d’effroi et de remords, qui se traduisit en lui par une forte disposition à la colère. Heureusement, Thierray ne s’était fié ni à la diplomatie, ni à la patience de Flavien. 11 avait envoyé louer des chevaux à la ferme et il arrivait. Au moment où les deux adversaires allaient attacher leurs montures à la base de la croix de bois qui marquait len^entre de la clairière, deux cavaliers débouchaient d’un sentier ombragé; que l’un avait indiqué à l’autre comme abrégeant la distance et permettant de regagner l’avance prise par M. de Saulges. C’était Thierray suivi de Forgct.
— Vous avez amené vos témoins? dit Dutertre d’un ton d’ironie à Flavien. C’est fort bien ; moi, je n'en ai pas, et n’en ai pas besoin.
— Monsieur, répondit Flavien, vous accepterez probablement pour vods M. Thierray, qui est notre ami commun, et, moi, je me contenterai de mon domestique, qui est un fort honnête homme.
— • En sommes-nous déjà là? dit Thierray, qui, en descendant de cheval, entendit ces dernières paroles. Vous ferez, messieurs, ce que vous voudrez quand j’aurai eu une explication nette et loyale avec M. Dutertre. Mais je suis intéressé dans cette môme affaire pour mon propre compte, et je réclame une explication préalable, je la réclame au nom de l’honneur. Forget, ajouta-t-il en élevant la voix, prenez tous ces chevaux, et éloignez-vous.
Forget sortit de la clairière, attacha aux branches les deux paisibles animaux de la ferme et tint t main les
348 MONT-BBVÊCHB.
(feux autres. Crésus, à sa place, eût fait de son mieux pour écouter; Forget s’arrangea de manière à ne pas entendre.
Dutertre attendit avec un calme apparent que Flavien repoussât le premier la pensée d’une explication ; mais, voyant qu’il gardait le silence, il prit la parole.
— Voici la seconde fois, monsieur Thierray, dit-il, que, fort mal à propos selon moi, vous cherchez à vous immiscer dans une affaire où votre rôle devrait être purement passif. Faites-moi grâce d’explications qui ne peuvent être qu’irritantes pour moi ; je n’ai nul besoin, nulle intention d’exposer ici mes griefs, et je n’admets pas qu’on les discute. Je vois que M. de Saulges tient à avoir des témoins, j’accepte les siens, je refuse d’en prendre pour moi, et je suis résolu, s’il veut retarder l’affaire et m’exposer pour la règle à de honteuses confidences devant des arbitres, à le forcer à se battre séance tenante.
— Ma foi 1 monsieur, vous n’aurez pas cette peine, dit Flavien en frappant du poing sur le bloc de rocher qui soutenait la croix'. Dieu m’est témoin qu’en venant ici j’avais presque la résolution d’éviter l’affaire ; mais, à présent, grâce à vous, je meurs d’envie qu’elle ait lieu au plus vite. C’est assez, Thierray, Monsieur est pressé. Nous causerons après, si nous pouvons I
— Quand l’un de vous sera mort ou mourant, il sera trop tard, reprit Thierray avec fermeté. Je sais très-bien que, si c’est M. de Saulges, M. Dutertre sera vengé, et que son adversaire payera de bonne grâce la dette du sang pour une simple mauvaise pensée. Mais , si c’est M. Dutertre qui succombe, il mourra avec un blasphème sur la conscience et une calomnie sur les lèvres, dont madame Dutertre portera la peine et subira l’outrage tout le reste de sa vie. Je ne souffrirai donc pas, dussé-
je avoir affaire à vous deux, qu’un duel ait lieu entre vous avant que l’honneuï de madame Dutertre soit sorti pur de cette affaire.
— Taisez-vous, monsieur, taisez-vous! s’écria Dutertre avec impétuosité; je ne souffrirai pas, moi, que le nom de ma femme soit prononcé ici une troisième fois. *
— Libre à vous, monsieur, d’interdire cet honneur à votre adversaire ; mais ce nom n’est point souillé en passant par mes lèvres. Flavien, éloignez-vous; je l’exige. Dans dix minutes, vous serez aux ordres de Monsieur, et moi aux vôtres à tous deux. Avant tout, donnez-moi la lettre que vous avez sur vous ; si M. Dutertre ne veut pas la lire, il faut au moins qu’elle soit trouvée sur sa poitrine en cas de mort, car c’est la justification éclatante que personne au monde, pas même un mari jveuglé par la jalousie, n’a le droit de refuser à une femme respectable.
— Vous avez raison, dit Flavien oppressé et luttant de toute sa loyauté contre son propre emportement. Dussé-je subir l’outrage de cet homme, je dois réparer le mal que j’ai causé! — Allons, insultez-moi! dit-il à Dutertre d’une voix étouffée par la violence qu’il se faisait à lui-même; dites-moi que j’hésite et recule : ce sera un châtiment beaucoup plus affreux que la mort! — Thierray, ajoutat-il en s’éloignant par un effort désespéré, si tu n’es pas content de moi aujourd’hui, je ne sais pas de quoi tu le seras jamais !
Il y avait trop de rage et de douleur vraies dans l’accent de Flavien pour que Dutertre, qui se connaissait en bravoure, pût attribuer sa conduite à de lâches motifs.
Il prit en silence la lettre que lui présentait Thierray.
— Vous devez, je crois, la lire, monsieur, dit Thierray d’un ton ferme et respectueux à la fois. Elle ne jus-
tifie pas mon ami, elle l’accuse au contraire davantage. 11 y a donc du courage moral encore plus que du courage physique de sa part à vous l’avoir apportée lui-même et de son propre mouvement; mais, comme elle justifie entièrement une personne...
• — Et où prenez-vous, monsieur, que cette personne ait besoin de justification dans ma pensée? Voilà où je trouve inconvenant; blessant pour elle et pour moi, le soin que vous voulez prendre de me la faire respecter comme je dois.
— Je n’ai pas cette prétention, monsieur. Mais j’ai été deux fois la cause involontaire et fortuite d’une situation qui peut la compromettre vis-à-vis de juges moins clairvoyants et moins équitables que vous. Je dois vous fournir les moyens de terrasser leur malveillance , puisqu’à vous sêul appartient ce droit et ce devoir.
— Eh bien, oui, dit Dutertre, qui commençait à subir l’influence de l’énergie intelligente de Thierray. Oui, ditil c’est mon devoir.
Et il ouvrit une lettre d’Olympe à M. de Saulges, datée du lendemain du départ de ce dernier pour Paris.
— C’est, lui dit Thierray en l’arrêtant, la réponse im-
médiate à une lettre que Flavien, trompé par les maudites fleurs qui jouent un rôle mystérieux dans cette afl'aire, eut la folie d’écrire en quittant- Mont-Revêche. Je vous dirai d’abord, je dois, je veux vous dire quelle est la personne qui se servait de ce langage mystérieux, non pour compromettre madame Dutertre, mais pour piquer la curiosité et enflammer l’imagination de mon ami pour son propre compte. Moi seul, je le sais ; M. de Saulges l’ignore et doit toujours l’ignorer. Un père doit le connaître. Cette personne, c’est mademoiselle Nathalie Dutertre. ♦
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MONT-REVÊCUB.
— Ah! toujours Nathalie! s’écria involontairement Dutertre, et, frappé subitement de l’idée qu’elle avait dû calomnier Olympe jusque dans ses dernières assertions sur les événements de la matinée, il lut avidement ce qui suit, à la seule clarté de la lune, qui étincelait dans la pureté d’un ciel lumineux et froid :
« Tout ce que je peux vous répondre bien vite et bien franchement, monsieur, c’est que je n’y comprends rien, et que je n’ai jamais eu la bizarre pensée de ces fleurs. Si vous partez pour vous soustraire à la mauvaise tenta' tion de m’en attribuer le mérite, vous faites bien et je vous en sais gré. Je ne m’en occuperais pourtant pas au point de m’en défendre, si vous ne me disiez que vous regarderez mon silence comme un aveu et que vous le bénirez peut-être. Ne me bénissez pas, monsieur; je vous estime, mais je ne vous aime pas du tout. Si, par mes préoccupations, étranges, selon vous, j’ai causé votre illu-* sion à cet égard, je vous demande mille fois pardon d’être d’un caractère distrait, et même je vous dois d’en expliquer toute Vétrangeté. Je suis sujette à des malaises nerveux que mon médecin me fait combattre par des calmants. Durant les jours que vous avez passés dans ma famille, il m’est arrivé plusieurs fois de prendre un peu d’opium, plus peut-être que la dose ordinaire. Gela me plongeait dans une sorte d’assoupissement moral qui m’empêchait parfois de voir et d’entendre. Vous me dites que j’ai dû comprendre votre langage de ces jours-là. Eh bien, monsieur, je vous jure sur l’honneur de votre mère, t’que vous invoquez précisément pour me parler du vôtre, que je n’en ai pas compris un mot, et que, sans votre lettre de ce matin, je ne me doutais pas de cette passion subite dont vous voulez, je crois, me rendre un peu
340 MONT-REVÔCHE.
responsable. Permettez-moi de me récuser absolument, et d’espérer qu’elle finira plus vite que les sentiments distingués dont je vous prie d’agréer l’expression.
» Olysipe Dutertre. »
La foudroyante tranquillité de cette lettre, certificat de fatuité si poliment accordé à la prière de M. de Saulges, allégea en grande partie les angoisses de Dutertre. Il sentit même qu’il y avait de la grandeur d’àme de la part de Flavien à produire cette preuve de son inexpérience auprès des femmes vertueuses, et à la produire précisément devant un mari aimé.
Il eut quelques moments de calme silencieux où l’image rayonnante de sa sainte immaculée lui apparut comme une vision bienfaisante ; mais bientôt il se rappela l'effroi d’Olympe au seul nom de Mont-Revêche deux heures auparavant, son silence terrible devant les accusations et les reproches dont il l’avait chargée, et il dit à Thierray avec un redoublement de hauteur et de méfiance :
— Qu’avais-je besoin de cette lettre, et pourquoi donc me l'apportait-on ce soir, en toute hâte?
— Parce que, ce soir seulement, tout à l’heure, répondit, Thierray, mon ami et moi avons découvert la sottise que j’ai faite en envoyant, au lieu de mes vers, une malencontreuse lettre de lui à moi , lettre que mademoiselle Nathalie vous a immédiatement montrée.
— Comment le sauriez-vous, si cela était? dit Dutertre.
— Je sais que cela est, parce que, le lendemain de cette méprise, je vous abordai... tenez, à peu près à la môme place où nous sommes, et me hasardai craintivement à vous demander la main de votre charmante fille Éveline.
MONl-RBVâCHB. 847
— Vous m’avez demandé la main d’Éveline? dit Dutertre frappé de surprise.
— Oui, et vous ne m’avez pas compris. Vous avez cru ' que je faisais allusion à la lettre. Vous m’avez répondu assez durement, d’une manière blessante même. Je n’ai pas compris non plus. Je me suis cru refusé, offensé, et
je me suis abstenu de reparaître chez vous. Ce soir seulement, j’ai eu l’explication de votre conduite, et je venais vous apporter celle de la mienne. Flavien, qui s’intéresse vivement à mon bonheur, qui s’accusait de l’avoir troublé, à pris les devants. Il ne venait ici que pour vous exposer les motifs de ma retraite, et pour vous offrir d’autres explications que tous deux nous avons cru nécessaire de ne pas retarder davantage.
Dutertre sentit tout ce qu’il allait briser dans l'avenir de sa famille et dans le cœur d’Éveline, s’il hésitait à encourager les espérances de Thierray.
— Je vous donne ma fille si vous l’aimez et si elle vous aime, dit-il; mais, avant tout, je dois un châtiment à l’homme qui a outragé ma femme par ses prétentions, et qui persiste encore sous mes yeux, en dépit de la lettre que vous venez de me faire lire, à la compromettre ouvertement par des assiduités insolentes et des ruses puérilement lâches.
— Nous y voilà, pensa Thierray. Il sait tout ce qui concerne sa femme, il ne sait rien de ce qui concerne sa fille; j’en étais sûr : il faut tout confesser ou laisser ces deux hommes se couper la gorge. — Monsieur Dutertre, dit-il en lui prenant la main, et en la pressant avec effusion , vous venez de me dire des paroles qui me donnent le droit de vous parler, malgré le peu de distance que l’âge a mis entre nous, comme un fils parle à son père.
MONr-REVÊCHB.
Dutertre pressa la main de Thierray et essaya un triste sourire.
— Laissez-moi vous interroger, reprit Thierray ; vous n’avez plus le droit de me taxer d’inconvenance si je m’intéresse aux secrètes agitations d’une famille que je regarde, dès ce moment, comme la mienne. Je sais fort bien que vous ne pouvez jamais soupçonner ni accuser madame Dutertre, mais vous croyez avoir le droit de condamner mon ami sans appel. Dites-moi ce que vous lui reprochez aujourd’hui en dehors de ses premières extravagances.
— Je lui reproche très-sévèrement, Thierray, d’être revenu ici, d’abord ; ensuite, d’avoir guetté et surpris ma femme dans l’exercice des plus saintes fonctions de la charité; d’avoir exploité cette charité, cette pitié de son âme crédule et naïve pour la conduire à Mont-Revêche , sous prétexte, je crois, d’y secourir des malades , et dans le but, certain à mes yeux, de ternir sa réputation par cette démarche. Oui, vos hommes du monde, vos roués de bon ton, ils sont ainsi faits 1 J’ai eu tort de croire à une exception. Us savent que la première forteresse d’une femme, c’est sa bonne renommée, et ils la battent en brèche, espérant que, perdue aux yeux du monde, elle n’aura plus de motifs sérieux pour se défendre, ties hommes aimables, ces bons plaisants!... Oh! je donnerai à celui-ci une leçon qui servira d’exemple aux autres ! Je veux le tuer, Thierray, et je le tuerai, je vous en réponds!' J’aurais honte de moi-même si je reparaissais devant ma femme sans l’avoir vengée 1
— Je conçois qu’avec la pensée que vous avez de lui , la vengeance vous soit agréable ; mais il faut y renonce! pour deux motifs : le premier, c’est qu’à partir de la réponse de madame Dutertre que vous avez entre les
MONT-RBVÊCHB.
nains, circonstance qui vous prouve que Flavien ne compte pas ae vanter, Flavien n’a absolument rien à se reprocher contre elle ni contre vous. Il s’accuse, il se blâme , il se repent môme d’un moment de folie, et, tout en bravant votre ressentiment, comme son naturel bouillant l’y entraîne, il a la mort dans l’àme d’avoir à se battre avec un homme qu’il révère , pour le tort qu’il n’a pas fait à une femme qu’il respecte. Voyons, ami I ami et père que vous êtesi ne vous souvenez-vous plus des expressions dont il se servait à propos de vous dans cette malheureuse lettre ? Ne voyez-vous pas le désespoir avec lequel il vous présente sa poitrine? Vous allez tirer le premier, vous, l’offensé. Je vous jure qu’il tirera en l’air, et que vous serez forcé de l’insulter indignement pour l’amener à faire autrement à la seconde épreuve.
— Vous avez dit que j’avais deux motifs pour m’abstenir de ce duel, dit Dutertre légèrement ébranlé, quel est donc le second? A-t-il pu emmener ma femme à Mont- Revêche pour un motif plausible? 11 n’en est pas que je puisse admettre, eussiez-vous été vous-même en danger de mort. Ma femme est-elle un médecin? en a-t-elle la science et les devoirs? Ceci est un jeu cruel que vous devriez m’épargner, Thierray.
— Ce n’est point un jeu cruel, c’est un aveu terrible à vous faire, ditThierray s’armant de courage. Votre femme était le seul médecin qui pût venir assister et emmener le malade de Mont-Revêche, car ce malade, ce blessé, c’était Éveline.
— Éveline 1 s’écria Dutertre en prenant son front dans ses mains. Mon Dieu 1 est-ce que c’est Éveline que vous dites? Est-ce que je suis fou aujourd’hui?
— J’ai dit Éveline, reprit Thierray, que l’épouvante et
la douleur du père de famille frappèrent d’un tel respect,
UONT-REVÊCHE.
qu’il n’hésita plus à s’exécuter, dût-il s’en repentir un jour. Oui, Éveline, qui m’aimait au point de venir m’arracher au découragement de votre mauvais accueil ; Éveline, dont la fortune m’effrayait et combattait en moi contre mon amour même; Éveline, contre laquelle je m’enfermais, refusant de recevoir ses lettres et d’aller prendre ses ordres; Éveline, qui est entrée chez moi, la nuit, par une fenêtre, au risque de sa vie et au prix d’une chute affreuse ; Éveline, qui serait peut-être en danger de mort si vous lui disiez que je vous ai fait cette révélation; Éveline, enfin, dont je craignais ,1a bizarrerie et les caprices, mais qui m’a vaincu par son audace, sa confiance, sa générosité, et qu’à l’heure qu’il est j’aime de tpute la puissance de ma volonté.
— Dieu veuille que vous disiez vrai 1 dit Dutertre profondément abattu.
— Doutez-vous de ma parole ? s’écria Thierray.
— Non, répondit Dutertre en lui serrant la main. Je doute de la spontanéité de votre inclination pour, elle et n’en puis accuser que les défauts de son caractère. Votre résolntion est généreuse, Thierray, s’il est vrai que vous n’ayez donné lieu par aucune séduction trop vive à cette extravagante et déplorable entreprise de sa part. Si vous ne l’aimiez pas, je crois que je serais condamné à subir le malheur et à payer la faute d’avoir trop aimé et trop gâté mes enfants. Oui, je serais condamné à refuser le sacrifice de votre liberté, et celui de votre fierté, que je sais excessive.
— Je n’attendais pas moins de vous, monsieur Dutertre, dit Thierray en l’embrassant avec admiration ; mais, que votre délicatesse se rassure, ma fierté saura se préserver. N’apportant rien à ma femme, je dois exiger -que nous soyons mariés sous le régime de la séparation de biens.
Quant à mon inclination, elle a été spontanée^ car, dès le premier jour où j’ai vu Éveline, je n’ai vu qu’elle, et me suis senti absorbé, agité, heureux et malheureux en même temps. Et quant aux séductions que j’aurais pu exercer sur son imagiuation, certes, j’ai fait mon possible pour lui plaire, sans espérer, sans songer à obtenir d’elle des preuves si marquées de mon bonheur. Mais , si je suis innocent de ses résolutions (et, dans le cas contraire, ce serait à moi , bien plus qu’à Flavien , de vous offrir ma vie), je ne h suis pas de la direction que ses sentiments ont prise, car je les ai provoqués, malgré moi-même, autant que possible.
— Merci , ïhierray, merci 1 Tout ce que vous me ditœ là part d’un noble cœur et d’une bonne conscience. Soyez tranquille, f ignorerai toujours cette aventure; mais croyez-vous qu’il soit possible qu’on l’ignore dans le public?
— C’est tellement possible, que cela est, dit Thierray, qui raconta la première visite d’Éveline sous les traits de madame Hélyette. Convenez, ajouta-t-il en finissant, que* l’invraisemblance d’une pareille histoire est une garantie pour qu'on la repousse comme une fable , si quelqu’un s’avisait de la publier. 11 expliqua ensuite le motif du retour de Flavien en Nivernais, l’empressement qu’il avait mis à courir chercher Dutertre pour lui déclarer la situa- ■ tion d’Éveline à Mont-Revêche, la rencontre toute fortuite •qu’il avait faite d’Olympe, et l’initiative que celle-ci avait prise dans la suite de l’événement. 11 entra enfin dans tous les détails qui complétaient la vérité du fait.
Dutertre, assis sur le rocner de la croix, avait écouté avec stupeur le récit de Thierray. 11 se leva et lui dit :
— Adieu, ami! je vous remercie, vous m’avez sauvé 1 J’ai hâte, à présent, d’aller remercier la femme généreuse et sublime qui s’est exposée aux soupçons et qui a subi en silence mon propre blâme pour sauver l’honneur de ma fille. I
Et, ne se ressouvenant plus de Flavieu, il alla pour chercher son cheval.
— Attendez, lui dit Thierray. Ne nous quittons pas sans nous être concertés sur ce que nous «levons dire , Flavien et moi, pour expliquer la visite de madame Du- ^ tertre à Mont-Revêche. Commandez, afin qué notre système ait de l’unité.
— Vous viendrez demain matin à Puy-Verdon, répondit • Dutertre, et nous nous concerterons. Quant à M. de Saulges, nous n’avons pas besoin de son «concours... car son intention est certainement de partir demain pour Paris , ajouta-t-il en élevant la voix.
11 avait vu Flavien qui l’attendait, debout et immobile, à l’entrée de la clairière.
— Oui, monsieur, répondit Flavien en se rapprochant aussitôt. Telle est mon intention, si vous u’aycz plus ri«l à me dire.
— J’étais l’offensé, monsieur, répondit Dutertre avei gravité. J’ai le droit de retirer mon initiative. Je suis forcé de la retirer. Un duel entre nous, en ce moment, compro* mettrait à la fois deux femmes dont la réputation m’est plus sacrée que ma vengeance ne m’est chère. L’avenir
isa
::te prouvera si je dois poursuivre ou abandonner !<>s proj ts qui me conduisaient vers vous.
— .,En tout temps, en tout lieu, vous me trouverez prêt à vous donner satisfaction, dit Flavien.
Ils se saluèrent, et Forget amena leurs chevaux. Au moment ou Flavien allait monter sur le sien, il frappa do pied, jura énergiquement et dit à Thierray :
— C’est révoltant d’injustice de me quitter comme ^ cela!
— Pourquoi donc, monsieur? dit Dutertre, qui était déjà à cheval , et qui, l’ayant entendu, revint auprès de lui.
— Parce que, dit brutalement Flavien, les yeux gros de larmes généreuses, quand un homme qui a des prétentions tout comme un autre, et qui n’est ni meilleur ni pire qu’un autre, apporte à un mari une lettre comme celle que j’ai reçue de votre femme, il mérite bien au moins qu’on ne lui fasse ‘pas l’injure de le soupçonner pour l’avenir.
— Je ne veux pas vous soupçonner, monsieur, dit Dutertre avec dignité; cette lettre est à vous, je vous la rends.
Et il lui tendit la lettre d’Olympe.
— Je n’en veux pas, dit Flavien avec brusquerie. Je ne me méfie certes pas de moi-même. Mais il y a des méchants et des sots en ce monde ; c’est à Thierray de garder cette preuve entre mille de l’esprit, du bon goût et de la véritable dignité de sa belle-mère.
— Elle n’a pas besoin de cette preuve, dit Dutertre en approchant la lettre de l’allumette enflammée que tenait Thierray, lequel s’était mis en mesure d’allumer son cigare.
Et il brûla la lettre.
ao.
MONT'BBVâCHI.
— A présent, nous sommes quittes, âjouta-t-il en saluant de nouveau. i
Et il disparut sous les chênes de la forêt. : -, ji , -
— Si jamais on me prend à faire la cour à une honnête femme!... dit Flavien en reprenant avec Thierray la route de Mont-Revêche. i .
— N’es-tu donc pas satisfait? dit Thierray en souriant.
* Tu es venu ici pour faire mon ftiariage : il est conclu. Tu voulais donner une réparation loyale et concluante à un homme d’honneur, tu l’as fait sans qu’il en coûtât une goutte de sang, et en recevant de lui-même une marque d’estime...
— Ou de dédain ! dit Flavien. Mais admettons que ce soit de l’estime, de la confiance, je n’en ai pas moins perdu la sympathie et l’amitié d’un des hommes vers qui je me sentais le plus porté. Je ne m’en Suis pas moins fermé l’accès d’une famille qui va être la' tienne et où j’aurais été heureux de te voir heureux 1 tout cela parce qu’on est un homme du monde, rempli des préjugés de l’amour-propre; parce qu’on se croit forcé de répondre aux avances d’une femme, quand même on se doute qu’elles viennent d’une autre; parce qu’on se croirait déshonoré à ses yeux et aux siens propres, si on mettait un frein aux passions, à la langue, à l’imagination I Mon Dieu, que la vanité de plaire est une sotte chose I et qu’on est bien plus sage en achetant l’amour d’une femme qu’en tâchant de l’inspirer!
— C’est-à-dire qu’une nuée de Léonices va te consoler de l« mésaventure? Fais mieux, crois-moi, marie-toi, Flavien, Choisis bien, et tu ne seras plus tenté de voler le bonheur dans le nid des autres. C’est une leçon que je prends pour moi-même.
— Tu as peut-être raison, répondit Flavien, mais j’y
MONT-REVâCHE.
regarderai à deux fois. Si j’allais tomber sur quelque Nathalie!
Qu’on juge de l’effroi de Dutertre quand il entra dans la chambre de sa femme et qu’il trouva Nathalie et Blondeau, veillant cette espèce de morte qui ne parlait plus et comprenait à peine. Malgré l’humble attitude de la coupable, qui vint à lui en suppliant, et qui s’efforçait de réparer par des soins tardifs le mal qu'elle avait causé, Dutertre ne pot s’empêcher de lui dire :
‘ — Ah I ma fille, vous avez tué la plus noble des femmes ! et, si votre père ne vous maudit pas, c’est qu’il sait trop que le ciel s’en chargera I
‘ Jamais Dutertre n’avait dit de telles paroles ; il n’avait jamais cru avoir à prononcer de tels arrêts dans sa famille. Nathalie en fut terrifiée et alla errer en gémissant dans le jardin. Elle revit la place où elle avait contemplé Flavien endormi. Elle comprenait que son père venait d’avoir^ une explication décisive qui bannissait pour jamais ce jeune homme de la famille. Elle voyait qu’en se vengeant de son indifférence, elle s’était pour jamais ôté à elle-même toute chance de lui plaire. Elle ignorait s’il ne l’avait pas devinée et s’il ne la maudissait pas. Elle pleura sa faute, forcée enfin d’en boire l’amertume et d’en subir les résultats.
— Oui , oui , se dit-elle, on se tue soi-même à lutter ainsi contre tous 1 Blondeau a raison ; si on n’est pas née bonne, c’est-à-dire faible, crédule et tendre, il faut au moins, pour ne pas succomber sous le blâme de ces faibles, agir comme ils font, plier, pardonner ou épargner. ^
, Elle prit donc d’aussi bonnes résolutions qu’elle était susceptible de les concevoir, et elle les tint avec la persistance de volonté qui était en elle. Mais il était
tss
MONT'RBVÉCHB.
trop tard, sinon pour elle, du moins pour les autres.
Olympe ressuscita dans les bras de son mari agenouillé devant elle. Blondeau, jugeant que la joie était le meil> leur remède aux maux produits par le chagrin, alla voir Éveline pour leur laisser la liberté de s’expliquer. Olympe recouvra la parole et la mémoire. Elle n’avait pas compris les derniers reproches de son mari. Elle ne savait pas qu’il eût pu être jaloux de Flavien ; son intelligence avait été comme paralysée à partir du moment où il l’avait grondée (c’était son expression) d'avoir gardé le secret d’Éveline. Dutertre remercia Dieu dans son âme de n’avoir pas été compris. Il rougissait d’avoir pu accuser un être si pur et si doux; il ne s’en consolait que par la pensée qu’elle n’avait pas senti la pire blessure, celle de l'outrage infligé par ses soupçons.
— Obi qu’elle ne sache jamais, mon Dieu ! disait-il en priant dans son âme comme un enfant, qu’elle ne sache jamais que j'ai été jaloux 1 Ce serait la fin de son amour et la fin de ma vie.
— Pourquoi donc me grondais-tu si fort? disait Olympe avec la naïveté de l’innocence. Est-ce parce que ma visite à Mont-Revêche pouvait être connue, mal interprétée, et faire mal parler de moi? Mon Dieu ! il s’agissait d’empé* cher que ces malheurs-là n’arrivassent à ta fille. Je t’avoue que je n’ai pas pensé à moi, et, si j’y avais pensé, il me semble que j’aurais encore agi comme je l’ai fait; car c’eût été mon devoir, à moi qui suis aimée de toi , à moi qui ne peux être soupçonnée par mon mari, et qui, du sein d’un si parfait bonheur, puis braver le monde eutier, de me sacrifier à cette enfant qui n’a pas encore trouvé un appui semblable, et dont l’avenir dépendait en ce moment de mon dévouement pour elle.
— Ange de candeur et de bonté 1 disait Dutertre en
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MONT-RBVÊCHE.
couvrant ses bras de baisers, pardonne-moi , je ne comprenais pas! Je croyais ma fille perdue, j’étais fôul Oui, oui , j’ai eu un véritable accès de folie, je l’ai effrayée, je n’en avais pas conscience. Mais j’ai vu Thicrray : ma fille est pure, il l’aime, il l’épouse, et toi, je viens te remercier à genoux de me l’avoir ramenée au bercail, sur tes épaules, ma pauvre brebis errante ^ de me l’avoir sauvée, consolée, bénie dans sa douleur, et relevée de sa confusion. Et que m’importe ce que dira de toi le monde? Saistu ce que je répondrais? « Ma femme a été là parce qu’elle a cru devoir y aller : je n’ai pas d’autre raison à en donner, et je ne lui en demanderai jamais d’autre. Il est des êtres trois fois saints qui ont le droit d’aller partout, fût-ce dans des repaires de vice, parce qu’ils n’y vont que pour faire le bien, et qu’aucune souillure ne peut les atteindre. » Cela vaut mieux, vois-tu, que de chercher des motifs. Nous n’en trouverions pas un qui fût à la hauteur de ton dévouement, et la meilleure défense d’une femme, c’est le respect de son mari.
En parlant ainsi avec effusion, Dutertre s’accusait luimême à dessein devant Dieu, et la réparation qu’il ne pouvait offrir à sa femme, il la présentait au ciel comme une expiation de sa faute.
Martel arriva au jour ; il avait, sur un billet très-confidentiel de son confrère Blondeau, erré toute la nuit dans sa carriole pour empêcher un duel , ou tout au moins pour être à portée de soigner et de ramener les blessés. Il était fatigué et contrarié de cette mauvaise nuit, d'autant plus qu’il ne pouvait s’en prendre qu’à Blondeau, qui, voyant tous ses malades tranquilles et tous ses morts bien vivants, avait été prendre quelques heures de repos. Martel fut mandé par Dutertre auprès d’Olympe, qui lui paraissait avoir la fièvre. Martel, bourru et appesanti, lui en trouva
MONT-REVÊCHB.
fort peu, et alla enfin se livrer aux douceurs du sommeil, en disant ;
— Ça ne sera rien. Dormez. Demain, il n’y paraîtra plus.
Il le croyait.
Le lendemain, l’état d’Éveline n’inspirait plus la moindre appréhension, Flavien était reparti pour Paris, Thierray faisait de son mieux des rêves de bonheur. Nathalie, les yeux creusés par l’insomnie, belle comme un ange rebelle foudroyé, demandait pardon dans chaque regard, et s’empressait autour d’Olympe, comme une fille pieuse auprès de sa mère. Olympe s’était levée faible, mais pleine de sérénité ‘ et le cœur ouvert à toutes les espérances de bonheur qui se réveillaient autour d’elle. Benjamine, qui voyait, sans chercher à le comprendre, le changement survenu dans les manières de sa sœur aînée, lui en témoignait indirectement sa joie et sa reconnaissance en lui prodiguant les plus ardentes caresses.
Dutertre croyait tout sauvé, tout réparé ; mais Blondeau, en examinant les traits et en prenant le poignet d’Olympe dans ses doigts exercés , fronça légèrement le sourcil et dit :
— Ça va mieux, mais il faudra vous soigner, et ne pas avoir trop de journées comme celle d’hier .-
Dutertre, inquiet de l’expression étonnée et rêveuse de Blondeau, l’emmena à part pour l’interroger.
— Je ne sais que vous' dire, répondit Blondeau; je trouve un étrange désordre dans la circulation du sang. C’est peut-être la suite inévitable des émotions d’hier; mais je vous dis, monsieur Dutertre, qu’il ne faudrait pas risquer souvent des scènes violentes devant votre femme. C’est une organisation très-ébranlée, assez mystérieuse, et qui ne lutterait pas victorieusement contre des chagrins prolongés.
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— Mon Dieul que craignez-vous donc? s’écria Dutertre. Quels symptômes vous ont donc effrayé tout à l’heure?
— ‘ Je vous dirai cela dans quelques jours, si , contre mou espérance, ces symptômes ne disparaissent pas.
On remarqua à Puy-Verdon, dès les jours suivants, que la manière d’être de madame Dutertre subissait un changement extraordinaire. Jusque-là, bienveillante avec une sorte de timidité, et habituellement taciturne, elle devint tout d’un coup expansive, sensible à l’excès, presque enthousiaste dans les témoignages de son affection.
Olympe avait travaillé quatre ans sous le regard haineux de Nathalie, et devant la fréquente méfiance d’Éve- Une, à renfermer ses émotions, à effacer sa personnalité, à se réduire autant que possible à l’état d’abstraction, pour n’exciter ni raillerie ni jalousie. La vive reconnaissance qu'Éveline lui témoignait, la conversion subite et miraculeuse de Nathalie, avaient si vivement touché Olympe, qu’elle s’abandonnait désormais sans réserve à son naturel. Ce naturel était tout l’opposé de l’attitude forcée qu’elle s’était faite depuis son mariage. Italienne, c’est-à-dire expansive et résolue; artiste, c’est-à-dire enthousiaste et impressionnable, elle redevenait avec tous ce qu’elle avait été dans le secret de l’intimité avec son mari, avec Caroline et Amédée; et encore n’avait-elle jamais été brillante avec ces deux derniers qu’en de rares et courts instants de calme et d'oubli. Car cette aversion qu’elle avait sentie s’étendre sur elle, d’autre part, l’avait accablée, à l'habitude, d’une insurmontable mélancolie. Cette femme choyée et adorée dans son enfance, portée en triomphe dans sa première jeunesse, née pour aimer et pour être aimée, n’avait pu supporter, sans un effort immense, sans une résignation surnaturelle, le
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milieu hostile où elle s'était trouvée transplantée par son mari. Les deux dernières années surtout, où Nathalie s’était transformée en une flèche empoisonnée, frappant sans relâche et pénétrant par tous les pores; où Éveline s’était émancipée jusqu’à faire craindre des écarts de jeunesse dont Olympe portait devant le monde et devant son mari la* responsabilité délicate, sans avoir l’autorité nécessaire pour les réprimer; où le constant souci de cette femme infortunée avait été de cacher les torts dont elle était la victime, enfin toute cette lutte prolongée contre les élans parfois impétueux de sa fierté souffrante avait détruit en elle, à son insu, le principe de la vie.' Le jour où son sort fut marqué fut précisément celui où le violent orage domestique dont nous avons raconté les détails amena trop tard des résultats heureux. Olympe se crut sauvée. Elle sentit le besoin de vivre, de se manifester, de se dilater au soleil du bonheur, comme une plante brisée relève la tête pour regarder le ciel et boire la rosée l’espace d’un dernier matin.
Elle avait caché ses' talents supérieurs dès le jour où • elle avait senti qu’elle excitait l’envie. A la prière de Nathalie et de son mari, elle les manifesta de nouveau dans toute leur puissance. Un jour, bien qu’elle eût dit depuis longtemps que sa voix s’était perdue dans l’inaction, et qu’elle l’eût cru elle-même, elle chanta. Cette voix puissante et merveilleuse, guidée par une science parfaite, cette inspiration sublime, remplirent l’atmosphère de Puy-Verdon de je ne sais quelle magie délicieuse et terrible dont tous les cœurs furent à la fois ravis et oppressés. Des larmes coulèrent involontairement de tous les . yeux, même de ceux de Nathalie, qui crut entendre le chant du cygne égorgé par elle. Éveline, qui était toujours couchée sur un lit de repos, et qu’on transportait au salon
avec le plus grand soin, prit involontairement la main de Thierray, qui regardait Olympe avec une étrange anxiété. Thierray se pencha vers sa fiancée et lui dit tout bas :
— Ceci me fait plus de mal que de bien. Je vous dirai pourquoi, et puissé-je me tromper I
Thierray, qui était excessivement nerveux et dont l’organisation exquise et un peu souffrante recevait toutes les impressions plus rapides que chez la plupart des hommes, quitta le salon et alla trouver Blondeau.
— Madame Dutertre est fort malade, lui dit-il, j’en suis sûr : je ne suis pas médecin, je ne sais rien ; mais, quand elle parle, j’ai froid ; quand elle rit, j’ai peur ; quand elle chante, j’étouffe. Sachez si je rêve.
— Madame Dutertre a une mauvaise pierre dans son sac , dit Blondeau avec une brutalité chagrine. Le diable s’en mêle. Elle va de mal en pis, et personne ne s’en doute. Je n’ose pas me prononcer, j’ai peur de tuer tout le monde; je ne m’endors pas, je fais tout ce que je dois faire, mais je crains bien d’en être pour mes peines.
La tristesse de Blondeau en disait encore plus que sel paroles. Thierray, oppressé sous ce fatal secret, lui de» mandait chaque jour s’il était temps d’éclairer Dutertre,
— Pas encore! disait Blondeau. On ne porte ces coupslà que quand on n’a plus du tout d’espérance.
Qui eût pu deviner, à moins d’une sorte de divination réelle, les progrès de la maladie d’Olympe? Sa beauté avait pris un caractère de santé trompeuse. Un peu de bouffissure simulait l’embonpoint sur ses joues; parfois une légère coloration lui donnait un éclat qu’elle n’avaü jamais eu. Elle ne se plaignait jamais, elle cachait avec un soin extrême l’étouffement subit et les palpitations violentes qu’elle éprouvait, attribuant ces malaises terribles à des ressentiments passagers de la maladie nerveuse
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dont elle se croyait guérie. Elle avait horreur de se rappeler le souvenir de ce mal qui était lié à celui de ses chagrins. Vis-à-vis de sa propre conscience, se les retracer, c’eût été en révoquer le pardon.
Elle était bien guérie, en effet, du mal présent; mais elle était la proie d’un autre mal plus grave, «uquel le premier l’avait prédisposée. Quand le déchirement s’opère dans les liens qui nous retiennent à la vie, il y a longtemps qu’ils sont usés en nous par une force insensible et lente, mais acharnée et impitoyable.
Un matin. Olympe ayant monté un escalier un peu plus vite que de coutume , tomba suffoquée sur la dernière marche ; un soir qu’elle chantait, elle s’interrompit en s’écriant, hors d’elle-même :
— De l’air! de l’air! mes amis, j’étouffe! je meurs! Les accidents devinrent peu à peu plus fréquents, plus prolongés. La fièvre lente s’établit, les forces déclinèrent rapidement; un matin. Olympe ne put se lever et pleura de dépit contre elle-même , qui avait réussi à se vaincre jusqu’à ce moment. Ce jour-là, Éveline, debout et guérie, Thierray, épris et rassuré, recevaient la bénédiction nuptiale dans la chapelle du château de Puy-Verdon. Olympe ne put y assister et pria pour eux avec ferveur.
Le lendemain, Dutertre, que l’inquiétude commençait à dévorer, arracha de la bouche de Blondeau et de Martel, réunis en consultation à deux autres médecins, ces paroles qui ménageaient la portée du coup fatal :
— Cela pourrait devenir assez grave. Tout fait craindre un commencement d’anévrisme au cœur.
Les médecins s’étaient dit entre eux :
— C’est une femme morte. Tout ce qui était indiqué par la science a été observé avec discernement par notre confrère Blondeau. Qu’il continue à adoucir les dernières
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luttes de la vie ; qu’il avertisse la famille'avec ménagement. Il n’y a plus rien à tenter.
Dutertre, qui ne s’était jamais endormi sur le danger, lut son arrêt dans les yeux humides de larmes du vieux Martel, qui, encore plus, s’il est possible, que Blondeau, vénérait madame Dutertre et chérissait la famille. Dutertre fit des efforts sublimes pour ne pas troubler les joies d’un premier jour d’hyménée par le spectacle de son désespoir.
Éveline, facile à tromper, était toute à la joie enfantine de marcher, comme elle disait, sur la terre du bon Dieu, appuyée sur le bras de son mari. Elle était heureuse de ses toilettes splendides , de l’affection qui l’entourait , de la beauté nouvelle qu’elle avait acquise durant les semaines de son inaction. Sa première fraîcheur, longtemps dévorée par le hâle, avait refleuri. Ses nerfs, longtemps excités par des fatigues désordonnées, s’étaient détendus dans le repos. Le caractère s’en ressentait ; il s’était détendu aussi dans les douces assiduités, dans les soins tendres dont elle avait été l’objet. Rendue aux bons mouvements de sa nature, elle aimait tout le monde, elle adorait son mari, et se sentait même subjuguée par lui avec une sorte de plaisir tout nouveau pour elle.
Mais le soir, Dutertre écrivait à son neveu :
« Reviens, mon fils. J’ai besoin de toi pour ne pas mourir avant elle. La maladie est incurable, je ne le vois que trop. Ce matin, elle a demandé pourquoi tu n’étais pas là pour le mariage de ta sœur Éveline. Je lui ai promis qu’elle te verrait dans trois jours; elle s’en réjouit. Viens donc, je n’ai pas le droit de te Driver de la dernière bénédiction d’une sainte. »
Les derniers jours d’Olympe approchèrent sans qu’elle les sentît venir. Dutertre avait donné sa démission de membre de la chambre des députés pour ne plus avoir à quitter Olympe. La pauvre femme était heureuse de se voir réunie pour toujours à l’homme qu’elle chérissait toujours avec idolâtrie. Elle ne vit pas venir sa fin. Une délicate, une savante sollicitude lui épargna les appréhensions sinistres de la mort. Elle s’endormitcomme un jeune oiseau qui sent le froid et la faim dans son nid abandonné, qui murmure faiblement sa souffrance, mais qui ne sait pas qu’il va mourir.
Quelques heures auparavant, elle avait dit à Amédée :
— Mon cher enfant, je me sens bien faible. Je n’y comprends rien, car je suis si heureuse, que je ne me sens pas malade. Il me semble que je pourrais me lever, marcher, courir ; mais je n’ai pas seulement la force de lever un bras. Est-ce qu’on meurt de faiblesse ? Les médecins disent que non , et je ne le crois pas non plus. Cependant, si je venais à mourir, jure-moi que tu épouserais ma Benjamine, et que ni elle ni toi ne quitteriez jamais mon mari.
Amédée l’avait juré. Dutertre lutta pendant près d’un an contre la tentation incessante et acharnée du suicide. 11 avait tellement la conscience de son devoir de citoyen et de chef de famille, il payait son désespoir de si peu de complaisance , qu’il avait confessé à Amédée l'espèce de monomanie horrible dont il était obsédé, en le priant de ne jamais le laisser seul. Amédée, qui ressentait les mêmes tentations dans un morne silence, s’attacha à lui comme
son ombre, afin de le préserver en se préservant lui-mémc. Un ange de patience et de douceur se plaçait souvent entre eux dans leur amère méditation. C’était la Benjamine. Inconsolable de la perte de celle qu’elle avait aimée comme sa propre mère, elle était la plus calme, la plus forte de la famille. Elle était si ingénieuse à consoler et à distraire les autres, qu’un jour Amédée, dans une crise de chagrin violent, lui dit à voix basse, mais avec humeur :
— Laisse-nous, Benjamine ; ta gaieté nous fait mal I
Caroline ne répondit qu’en répétant ces deux mots :
— Ma gaieté !
Puis elle pâlit, trébucha , et sortit en se rattrapant aux meubles comme une personne ivre.
Amédée courut après elle , la soutint dans ses bras , et lui demanda tendrement pardon de son injustice. Caroline fondit en larmes :
— Vous ne comprenez donc pas, dit-elle, que j'ai plus de chagrin que vous tous, parce que j’ai perdu plus qu’aucun de vous? Mon père a des devoirs pour le fortifier contre la douleur ; moi, je n’en avais qu’un, c’était de donner du bonheur à cette pauvre femme qui n’en avait pas quand mon père était absent. Éveline est mariée et sera bientôt mère d’un petit enfant qu’elle aimera encore plus qu’elle n’aime son mari; Nathalie est instruite, spirituelle, ambitieuse; toi, tu peux soulager mon père d’une partie de ses fatigues et de ses travaux : qu’est-ce que je peux, moi, et qu’est-ce que je suis? Je ne suis ni artiste comme Éveline, ni savante comme Nathalie. Je n’aime pas le monde; je ne vois rien dans l’avenir qui me tente, rien dans le présent qui m’absorbe, depuis que ma pauvre mère n’est plus là pour accepter mes soins, mon amour, et me dire que je lui fais du bien. Oui, j’ai donné un peu
de bonheur dans ma vie, j’en suis sûre I Elle le disait et
je le sentais bien aussi I Et c’est déjà fini ! A présent, je ne suis plus bonne à rien. Je ne peux pas suffire à mon père, je n’ai pas assez d’esprit pour le consoler. Elle ne m’en demandait pas, elle, elle m’aimait tant! oui, elle m’aimait encore plus que mou père ne m’aime, s’il est possible.
Elle m’aimait comme pas un de vous ne m’aimera jamais.
C’était ma sœur, parce qu’elle était jeune et simple; c’était ma mère, parce qu’elle était grande et sage. C’était ma fille aussi, parce qu’elle était faible de corps, malgré son courage, et que je la soignais comme un petit enfant.
C’était tout pour moi, une amie, une parente, un modèle.
Qu’y avait-il sur la terre d’aussi beau, d’aussi bon, d’aussi aimant qu’elle? Je n’étais pas seulement heureuse d’être sa fille chérie, j’en étais Gère, j’en étais vaine 1 Et à présent, de quoi pourrais-je tirer gloire? A qui pourrais-je être nécessaire? Ah! tu vois, Amédée, je suis gaie, bien gaie ! j’ai bien sujet de l’être!
C’était la première fois de sa vie que Caroline parlait si longtemps et avec tant de feu. Amédée sentit tout à coup que cette bonne petite fille était tout simplement une grande âme, un caractère admirablement trempé, uni au cœur le plus tendre. 11 la pressa contre son sein et pleura avec elle. Il pleura pour la première fois depuis la mort d’Olympe, et, depuis ce jour, il vit Caroline avec d’autres yeux. C’était elle, en effet, qui l’emportait sur tous par l’enthousiasme et le désintéressement de son amour pour la morte. Elle n’avait vécu que par elle, elle ne compre- I nait pas encore qu’elle pût vivre pour quelque autre. I
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