‹ Montaigne chrétien; réflexions tirées de "Essais."Chapitre 21 sur 90 · LA RESURRECTION DE LA CHAIR · texte numérisé non relu

LA RESURRECTION DE LA CHAIR

Le corps a une grande part à nostre estre, il y tient un grand reng; ainsi sa structure et composition sont de bien juste considération. Ceulx qui veulent desprendre nos deux pièces principales, et les séquestrer l'une de l'aultre, ils ont tort : au rebours, il les fault r'accoupler et rejoindre; il fault ordonner à l'ame non de se tirer à quartier, de s'entretenir à part, de mépriser et abandonner le corps (aussi ne le sçauroit elle faire que par quelque singerie contrefaicte), mais de se r'allier à luy, de l'embrasser, le chérir, luy assister, le contrerooller,

le conseiller, le redresser, et ramener quand il fourvoyé, l'espouser en somme, et luy servir de mary, à ce que leurs effects ne paroissent pas divers et contraires, ains accordants et uniformes. Les chrestiens ont une particulière instruction de cette liaison : car ils sçavent que la justice divine embrasse cette société et joincture du corps et de l'âme, jusques à rendre le corps capable des recompenses éternelles : et que Dieu regarde agir tout l'homme, et veult qu'entier il reçoive le chastiement, ou le loyer, selon ses démérites.

Quand tu dis, Platon, que ce sera la partie spirituelle de l'homme à qui il touchera de jouïr des recompenses de l'aultre vie, tu nous dis chose peu d'apparence ; car, à ce compte, ce ne sera plus l'homme, ny nous, par conséquent, à qui touchera cette jouissance, car nous sommes bastis de deux pièces principales essentielles, desquelles la séparation c'est la mort et ruyne de nostre estre.

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