SORCELLERIE
Il est vraysemblable que le principal crédit des visions, des enchantements et de tels effects extraordinaires, vienne de la puissance de l'imaginatjon, agissant principalement contre les âmes du vulgaire, plus molles; on leur a si fort saisi la créance, qu'ils pensent veoir ce qu'ils ne veoyent pas.
Pour accommoder les exemples que la divine parole nous offre de telles choses, trèscertains et irréfragables exemples, et les attacher à nos événements modernes, puisque nous n'en veoyons ny les causes, ny les moyens, il y
fault aultre engin que le nostre : il appartient, à l'adventure, à ce seul très puissant tesmoignage de nous dire, « Cettuy cy en est, et celle là; et non, cet aultre. » Dieu en doibt estre creu, c'est vrayment bien raison ; maisnon pourtant un d'entre nous, qui s'estonne de sa propre narration.
En ces accusations extravagantes, je dirois volontiers que c'est bien assez qu'un homme, quelque recommandation qu'il aye, soit creu de ce qui est humain : de ce qui est hors de sa conception, et d'un effect supernaturel, il en doibt estre creu lors seulement qu'une approbation supernaturelle l'aauctorisé.
Combien treuve je plus naturel et plus vraysemblable que deux hommes mentent, que je ne fois qu'un homme, en douze heures, passe, quand et les vents, d'orient en occident : combien plus naturel, que nostre entendement soit emporté de sa place par la volubilité de nostre esprit détraqué, que cela, qu'un de nous soit
envolé sur un balay, au long du tuyau de sa cheminée, en chair et en os, par un esprit estrangier! Ne cherchons pas des illusions du dehors et incogneues, nous qui sommes perpétuellement agitez d'illusions domestiques et nostres. Il me semble qu'on est pardonnable de mescroire une merveille, autant au moins qu'on peult en destourner et elider la vérification par voye non merveilleuse; et suys l'advis de saint Augustin, « Qu'il vault mieux pencher vers le doubte que vers l'asseurance, ez choses de difficile preuve et dangereuse créance. »
Nostre religion a aboli les prognosliques. Et encores qu'il reste entre nous quelques moyens de divination ez astres, ez esprits, ez figures du corps, ez songes, et ailleurs; notable exemple de la forcenée curiosité de nostre nature, s'amusantà préoccuper les choses futures, comme si elle n'avait pas assez à faire à digérer les présentes, si est ce qu'elle est de beaucoup moindre auctorité.
i:'4 MONTAIGNE CHRETIEN
J'en veoy qui estudient et glosent leurs almanacs, et nous en allèguent l'auctorité aux choses qui se passent. A tant dire, il fault qu'ils dient et la vérité et le mensonge : Je ne les estime de rien mieulx, pour les veoir tumber en quelque rencontre, joinctque personne ne tient registre de leurs mescomptes, d'autant qu'ils sont ordinaires et infinis ; et faict on valoir leurs divinations de ce qu'elles sont rares, incroiables, et prodigieuses.
Ceulx qui sontduicts à cette subtilité de les replier et desnouer, seroyent en tous escripts capables de trouver tout ce qu'ils y demandent : mais sur tout leur preste beau jeu de parler obscur, ambigu et fantastique du jargon prophétique, auquel leurs auteurs ne donne aulcun sens clair, à fin que la postérité y en puisse appliquer de tels qu'il luy plaira.