‹ Montaigne chrétien; réflexions tirées de "Essais."Chapitre 51 sur 90 · LA RÉCOMPENSE N'EST PAS DANS LE SUCCÈS · texte numérisé non relu

LA RÉCOMPENSE N'EST PAS DANS LE SUCCÈS

Un tas de gents, interprètes et contreroolleurs ordinaires des desseings de Dieu, font estât de trouver les causes de ciiasque accident, et de veoir dans les secrets de la volonté divine les motifs incompréhensibles de ses œuvres; et, quoyque la variété et discordance continuelle des événements les rejecte de coing en coing, et d'orient en occident, ils ne laissent de suyvre pourtant leur esteul et de mesme creon peindre le blanc et le noir.

Suffit à un chrestien croire toutes choses

venir de Dieu, les recevoir avecques recognoissance de sa divine et inscrutable sapience; pourtant les prendre en bonne part, en quelque visage qu'elles luy soient envoyées. Mais je treuve mauvais, ce que je veois en usage, de chercher à fermir et appuyer nostre religion par la prospérité de nos entreprinses. Nostre créance a assez d'aultres fondements, sans l'autoriser par les événements ; car le peuple accoustumé à ces arguments plausibles et proprement de son goust, il est dangier, quand les événements viennent à leur tour contraires et desadvantageux, qu'il en esbranle sa foy : comme aux guerres où nous sommes pour la religion, ceulx qui eurent l'advantage à la rencontre de la Rochelabeille, faisant grand' feste de cet accident, et se servants de cette fortune pour certaine approbation de leur party ; quand ils viennent aprez à excuser leurs desfortunes de Montcontour et de Jarnac, sur ce que ce sont verges et chastiments paternels, s'ils n'ont

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un peuple du tout à leur mercy, ils luy font assez ayseement sentir que c'est prendre d'un sac deux moultures, et de mesme bouche souffler le chauld et leïroid. Il vauldroit mieux l'entretenir des vrays fondements de la vérité. C'est une belle bataille navale qui s'est gaignee ces mois passez contre les Turcs, soubs la conduicte de dom Joan d'Austria : mais il a bien pieu à Dieu en faire aultrefois veoir d'aultres telles, à nos despens. Somme, il est malaysé de ramener les choses divines à nostre balance, qu'elles n'y souffrent du deschet. Dieu nous voulant apprendre que les bons ont aultre chose à espérer, et les mauvais aultre chose à craindre, que les fortunes ou infortunes de ce monde, il les manie et applique selon sa disposition occulte, et nous oste le moyen d'en faire sottement nostre proufit. Et se mocquent ceulx qui s'en veulent prévaloir selon l'humaine raison : ils n'en donnent jamais une touche, qu'ils n'en reçoivent deux.

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