ORGUEIL
C'est à Dieu seul à qui gloire et honneur appartient : et il n'est rien si esloingné de raison, que de nous en mettre en queste pour nous.
Il y a je ne sçais quelle doulceur naturelle à se sentir louer ; mais nous luy prestons trop de beaucoup.
Pour Dieu ! regardons à quel fondement nous attachons cette gloire et réputation pour laquelle se bouleverse le monde : où asseons nous cette renommée que nous allons questant
avecques si grand'peine ? c'est, en somme, Pierre ou Guillaume qui la porte, prend en garde, et à qui elle touche. O la courageuse faculté que l'espérance, qui, en un subject mortel, et en un moment, va usurpant l'infinité, l'immensité, l'éternité, et remplissant l'indigence de son maistre de la possession de toutes les choses qu'il peult imaginer et désirer autant qu'elle veult ! Nature nous a là donné un plaisant jouet I
L'humilité, la crainte, l'obeïssance, la debonneraité, qui sont les pièces générales pour la conservation de la société humaine, demandent une ame vuide, docile, et présumant peu de soy.
Il fault mettre aux pieds cette sotte vanité, et secouer vifvement et hardiement les fondements ridicules sur quoy ces faulses opinions se bastissent. Tant qu'il pensera avoir quelque moyen et quelque force de soy, jamais l'homme ne recognoistra ce qu'il doibt à son maistre ;
il fera tousjours de ses œufs poules, comme on dict : il le fault mettre en chemise.
Si avons nous beau monter sur des eschasses ; car, sur des eschasses, encores faut il marcher de nos jambes ; et au plus eslevé throsne du monde, si ne sommes nous assis que sur nostre cul.
La saincte Parole déclare misérables ceulx d' entre nous qui s'estiment. « Bourbe et cendre » leur dict-elle, qu'as tu à te glorifier? »